LETTRE AU SÉNAT
Ces pages ont paru dans l'Aurore, le 29 mai 1900.
Huit mois s'étaient de nouveau écoulés, entre le précédent
article et celui-ci. L'Exposition universelle avait
ouvert ses portes le 15 avril 1900, on se trouvait en
pleine trêve. Et mon procès de Versailles était remis
régulièrement de session en session. Tous les trois mois,
on m'assignait, afin que la prescription ne fût pas
acquise; et, le lendemain, je recevais un autre papier,
me prévenant de n'avoir pas à me déranger. Il en était
de même pour mon affaire des trois experts, les sieurs
Belhomme, Varinard et Couard, qu'on renvoyait de
mois en mois, indéfiniment.—Il a fallu près de quinze
mois, après la grâce d'Alfred Dreyfus, pour mûrir le
monstre, la loi d'amnistie, la loi scélérate.
LETTRE AU SÉNAT
Messieurs les Sénateurs,
Le jour où, la mort dans l'âme, vous avez voté
la loi dite de dessaisissement, vous avez commis
une première faute. Vous, les gardiens de la loi,
vous avez permis un attentat à la loi, en enlevant
un accusé à ses juges naturels, soupçonnés d'être
des juges intègres. Et c'était déjà sous la pression
gouvernementale que vous cédiez, au nom du bien
public, pour obtenir l'apaisement qu'on vous promettait,
si vous consentiez à trahir la justice.
L'apaisement! Souvenez-vous qu'au lendemain de
l'arrêt de la Cour de cassation, toutes Chambres
réunies, l'agitation a repris plus violente, plus
meurtrière. Vous vous étiez déshonorés en pure
perte, du moment que votre loi de circonstance,
dont on attendait l'injustice désirée, tournait au
triomphe de l'innocent. Et souvenez-vous qu'il
s'est trouvé un tribunal militaire pour consommer
quand même la suprême iniquité, soufflet à notre
plus haute magistrature, dont la conscience nationale
aura à rougir, tant que l'outrage n'aura pas été
réparé.
Aujourd'hui, on vous demande de commettre
une seconde faute, la dernière, la plus maladroite
et la plus dangereuse. Ce n'est plus d'une loi de
dessaisissement qu'il s'agit, c'est d'une loi d'étranglement.
Vous n'aviez fait que changer les juges,
vous êtes sollicités cette fois de dire qu'il n'y a
plus de juges. Après avoir accepté la vilaine besogne
d'adultérer la justice, vous voilà chargés de
déclarer la justice en faillite. Et, de nouveau, on
vous met sur la gorge la nécessité politique, on
vous arrache votre vote au nom du salut de la
patrie, on vous affirme que, seule, votre mauvaise
action peut nous donner l'apaisement.
L'apaisement! Il ne saurait être que dans la
vérité et dans la justice. Vous ne l'obtiendrez pas
plus en supprimant les juges que vous de l'avez
obtenu en les changeant. Vous l'obtiendrez moins
encore, car vous aggravez la décomposition sociale,
vous jetez le pays à plus de mensonge et à plus
de haine. Et, lorsque apparaîtra la misère de cet
expédient d'une heure, lorsque tant d'ordures
enterrées achèveront d'empoisonner et d'affoler la
nation, c'est vous qui serez les responsables, les
coupables, les mandataires dont l'histoire dira la
criminelle faiblesse.
Il y a plus de deux mois déjà, messieurs les Sénateurs,
lorsque j'ai demandé à être entendu par
votre Commission, mon désir était surtout de protester
devant elle contre le projet d'amnistie dont
on nous menaçait. Cette protestation, je n'écris
aujourd'hui cette lettre que pour la renouveler avec
plus d'énergie encore, à la veille du jour où vous
allez être appelés à discuter cette loi d'amnistie,
que je considère à mon point de vue personnel
comme un déni de justice, et au point de vue de
notre honneur national comme une tache ineffaçable.
Ce que j'ai dit devant votre Commission, ai-je
besoin de vous le répéter ici? On finit par éprouver
quelque fatigue et quelque honte à redire sans
cesse les mêmes choses. C'est une histoire que sait
le monde entier, qu'il a jugée depuis longtemps,
au sujet de laquelle des Français seuls peuvent
continuer à se battre, dans le coup de démence
des passions politiques et religieuses! J'ai dit
qu'après m'avoir brutalement fermé la bouche à
Paris, par l'impudent «La question ne sera pas
posée», et qu'après avoir voulu, à Versailles
«serrer la vis à Labori», il était vraiment monstrueux
de me refuser le procès que j'ai voulu, les
juges que j'ai payés à l'avance de tant d'outrages,
de tant de tourments et de près d'une année
d'exil, pour l'unique triomphe de la vérité. J'ai dit
que jamais amnistie plus extravagante ni plus
inquiétante n'aura bafoué le droit, car on n'a
jamais amnistié à la fois que des délits et des
crimes du même ordre, en faveur de condamnés
subissant déjà leur peine, tandis qu'il s'agit ici
d'amnistier le plus étrange mélange d'actes différents,
commis dans des ordres divers, dont plusieurs
n'ont pas même encore été soumis aux tribunaux.
Et j'ai dit que l'amnistie était faite contre
nous, contre les défenseurs du droit, pour sauver
les véritables criminels, en nous fermant la bouche
par une clémence hypocrite et injurieuse, en
mettant dans le même sac les honnêtes gens et les
coquins, suprême équivoque qui achèvera de pourrir
la conscience nationale.
D'ailleurs, je n'ai pas été le seul à dire ces
choses, ce jour-là. Le colonel Picquart et M. Joseph
Reinach avaient voulu, comme moi, être entendus
par votre Commission. Et cette dernière a donc eu
l'édifiant spectacle de trois hommes dont les cas
sont absolument différents, et dont on entend se
débarrasser par le même moyen expéditif du déni
de justice. Ils ne se connaissaient pas avant l'Affaire,
ils sont venus de trois mondes opposés, ils se
trouvent l'un sous la seule menace d'une action
devant un conseil de guerre, l'autre avec un procès
en cours devant les assises, le troisième condamné
par défaut à trois mille francs d'amende et
à un an de prison. N'importe, on confond leurs
cas, on les jette à la même solution bâtarde, sans
se soucier de la situation atroce où on les laisse,
de leur vie brisée, des accusations dont ils ne pourront
se laver, des preuves de leur bonne foi qu'ils
ne pourront apporter. On achève de les salir en
les renvoyant dos à dos avec des bandits, par une
comédie infâme qui entend donner une couleur de
magnanimité patriotique à une mesure d'iniquité
et de lâcheté universelles. Et vous ne voulez pas
que ces trois hommes protestent de toute leur douleur
de citoyens lésés dans leurs intérêts et dans
leur amour de la grande France, dont ils n'ont cru
être que les dignes enfants! Certes, je proteste encore,
et je sais bien que le colonel Picquart et
M. Joseph Reinach protestent ici avec moi, comme
ils l'ont fait le jour où nous avons déposé devant
votre Commission.
Mais, ces choses, messieurs les Sénateurs, tout
le monde les sait, vous les savez vous-mêmes mieux
que personne, étant dans la coulisse politique où
la monstrueuse aventure s'est cuisinée. Votre Commission
les savait, ce qui explique l'angoisse juridique
où elle s'est longtemps débattue, la répugnance
qu'elle éprouvait à patronner un projet
indigne, répugnance dont la pression gouvernementale,
dans les circonstances que vous connaissez,
a pu seule avoir raison. Vous-mêmes, j'en suis
certain, vous convenez tout bas que jamais on ne
vit pareil amas de turpitudes, de mensonges et de
crimes, d'illégalités flagrantes et de dénis de justice.
C'est même l'épouvantable entassement des
attentats et des hontes qui vous terrifie. Comment
nettoyer le pays de tout cela? Comment faire
rendre la justice à chacun, sans que la France du
passé en soit ruinée, jusque dans ses vieilles fondations,
et sans être obligé de reconstruire enfin la
jeune et glorieuse France de demain? Et les pensées
lâches naissent dans les esprits les plus fermes,
il y a trop de cadavres, on va creuser un trou pour
les enfouir à la hâte, avec l'espoir qu'on n'en parlera
plus quand on ne les verra plus, quitte à ce
que leur décomposition perce la mince couche de
terre qui les recouvre, et fasse bientôt crever de la
peste le pays tout entier.
C'est bien cela, n'est-ce pas? et nous sommes
d'accord sur ce point que le mal, monté des profondeurs
cachées du corps social, révélé au plein
jour, est effroyable. Et nous ne différons que sur la
manière de tenter la guérison. Vous, hommes de
gouvernement, vous enterrez, vous paraissez croire
que ce qu'on ne voit plus n'existe plus; tandis que
nous autres, simples citoyens, nous voudrions purifier
tout de suite, brûler les éléments pourris, en
finir avec les ferments de destruction, pour que le
corps tout entier retrouve la santé et la force.
Et l'avenir dira qui avait raison.
L'histoire est fort simple, messieurs les Sénateurs,
mais il n'est pas inutile de la résumer ici.
Au début, dans l'affaire Dreyfus, il n'y a eu
qu'une question de justice, l'erreur judiciaire dont
quelques citoyens, de cœur plus juste, plus tendre
que les autres sans doute, ont voulu la réparation.
Personnellement, je n'y ai pas vu d'abord autre
chose. Et voilà que, bientôt, à mesure que la monstrueuse
aventure se déroulait, que les responsabilités
remontaient plus haut, gagnaient les chefs
militaires, les fonctionnaires, les hommes au pouvoir,
la question s'est emparée du corps politique
tout entier, transformant la cause célèbre en une
crise, terrible et générale, où le sort de la France
elle-même semblait devoir se décider. C'est ainsi
que, peu à peu, deux partis se sont trouvés aux
prises: d'un côté, toute la réaction, tous les adversaires
de la véritable République que nous devrions
avoir, tous les esprits qui, sans qu'ils le sachent
peut-être, sont pour l'autorité sous ses diverses
formes, religieuse, militaire, politique; de l'autre,
toute la libre action vers l'avenir, tous les cerveaux
libérés par la science, tous ceux qui vont à la vérité,
à la justice, qui croient au progrès continu, dont
les conquêtes finiront par réaliser un jour le plus
de bonheur possible. Et, dès lors, la bataille a été
sans merci.
De judiciaire qu'elle était, qu'elle aurait dû
rester, l'affaire Dreyfus est devenue politique. Tout
le venin est là. Elle a été l'occasion qui a fait monter
brusquement à la surface l'obscur travail d'empoisonnement
et de décomposition dont les adversaires
de la République minaient le régime depuis trente
ans. Il apparaît aujourd'hui à tous les yeux que la
France, la dernière des grandes nations catholiques
restée debout et puissante, a été choisie par le catholicisme,
je dirai mieux par le papisme, pour restaurer
le pouvoir défaillant de Rome; et c'est ainsi qu'un
envahissement sourd s'est fait, que les jésuites, sans
parler des autres instruments religieux, se sont
emparés de la jeunesse, avec une adresse incomparable;
si bien qu'un beau matin, la France de Voltaire,
la France qui n'est pourtant pas encore
retournée avec les curés, s'est réveillée cléricale,
aux mains d'une administration, d'une magistrature,
d'une haute armée qui prend son mot d'ordre à
Rome. Les apparences illusoires sont tombées d'un
seul coup, on s'est aperçu que nous n'avions de la
République que l'étiquette, on a senti que nous
marchions sur un terrain miné de toutes parts, où
cent années de conquêtes démocratiques allaient
s'effondrer.
La France était sur le point d'appartenir à la réaction,
voilà le cri, voilà la terreur. Cela explique
toute la déchéance morale où la lâcheté des Chambres
et du gouvernement nous laisse glisser peu à peu.
Dès qu'une Chambre, dès qu'un gouvernement
redoute d'agir, dans la crainte de n'être plus avec
les maîtres de demain, la chute est prompte et
fatale. Imaginez-vous les hommes au pouvoir s'apercevant
qu'ils n'ont plus dans la main aucun des
rouages nécessaires, ni des fonctionnaires obéissants,
ni des militaires scrupuleux de la discipline, ni des
magistrats intègres. Comment poursuivre le général
Mercier, menteur et faussaire, quand tous les généraux
se solidarisent avec lui? Comment déférer les
vrais coupables aux tribunaux, lorsqu'on sait qu'il
y a des magistrats pour les absoudre? Comment
gouverner enfin avec honnêteté, lorsque pas un
fonctionnaire n'exécutera honnêtement les ordres?
Il faudrait au pouvoir, dans de telles circonstances,
un héros, un grand homme d'État, résolu à sauver
son pays, même par l'action révolutionnaire. Et,
comme de tels hommes manquent pour l'instant,
nous avons vu la débandade de nos ministres, impuissants
et maladroits, quand ils n'étaient pas
complices et canailles, culbutés les uns sur les autres,
sous les coups des Chambres affolées, en proie aux
factions, tombées à l'ignominie de l'égoïsme étroit
et des questions personnelles.
Mais ce n'est pas tout, le plus grave et le plus
douloureux est qu'on a laissé empoisonner le pays
par une presse immonde, qui l'a gorgé avec impudence
de mensonges, de calomnies, d'ordures et
d'outrages, jusqu'à le rendre fou. L'antisémitisme
n'a été que l'exploitation grossière de haines ancestrales,
pour réveiller les passions religieuses chez
un peuple d'incroyants qui n'allaient plus à l'église.
Le nationalisme n'a été que l'exploitation tout aussi
grossière du noble amour de la patrie, tactique
d'abominable politique qui mènera droit le pays à la
guerre civile, le jour où l'on aura convaincu une
moitié des Français que l'autre moitié les trahit et
les vend à l'étranger, du moment qu'elle pense
autrement. Et c'est ainsi que des majorités ont pu
se faire, qui ont professé que le vrai était le faux,
que le juste était l'injuste, qui même n'ont rien
voulu entendre, condamnant un homme parce qu'il
était juif, poursuivant de cris de mort les prétendus
traîtres dont l'unique passion était de sauver l'honneur
de la France, dans le désastre de la raison
nationale.
Dès ce moment, dès qu'on a pu croire que le pays
lui-même passait à la réaction, dans son coup de
folie morbide, c'en a été fait du peu de bravoure des
Chambres et du gouvernement. Se mettre contre les
majorités possibles, y pense-t-on! Le suffrage universel,
qui paraît si juste, si logique, a cette tare
affreuse que tout élu du peuple n'est plus que le
candidat de demain, esclave du peuple, dans son
âpre besoin d'être réélu; de sorte que, lorsque le
peuple devient fou, en une de ces crises dont nous
avons un, exemple, l'élu est à la merci de ce fou, il
dit comme lui, s'il n'a pas le cœur de penser et
d'agir en homme libre. Et voilà donc à quel douloureux
spectacle nous assistons depuis trois ans: un
Parlement qui ne sait comment user de son mandat,
dans la crainte de le perdre, un gouvernement qui
après avoir laissé tomber la France aux mains des
réacteurs, des empoisonneurs publics, tremble à
chaque heure d'être renversé, fait les pires concessions
aux ennemis du régime qu'il représente, pour
en être simplement le maître quelques jours de plus.
N'est-ce pas ces raisons, messieurs les Sénateurs,
qui vont vous décider à cette concession nouvelle
d'une amnistie dont le résultat sera de soustraire au
châtiment les hauts coupables, que pas un ministère
n'a osé poursuivre? Vous pensez vous sauver vous-mêmes,
en disant qu'il faut bien sauver le gouvernement
de l'embarras mortel où il s'est enlisé par
ses continuelles faiblesses. Si un homme d'État,
énergique, simplement honnête, avait mis la main
au collet du général Mercier, dès son premier crime,
tout serait depuis longtemps rentré dans l'ordre.
Mais, à chaque recul nouveau de la justice, l'audace
des criminels a naturellement grandi; et il est
très vrai que le tas des abominations a grossi si
démesurément, qu'il faudrait à cette heure un beau
courage pour liquider l'Affaire, selon la justice, au
mieux des intérêts de la France. Personne n'a ce
courage, tous frissonnent à l'idée de s'exposer au
flot d'injures des antisémites et des nationalistes,
tous ménagent la folie où le poison a jeté certaines
majorités d'électeurs, de sorte que vous voilà
acculés à une lâcheté encore, à une faute suprême
qui achèvera de livrer le pays à la réaction, de plus
en plus triomphante et audacieuse.
Pourtant, n'avez-vous pas conscience que c'est
une singulière opération que d'enterrer les questions
gênantes, avec l'idée enfantine qu'on les supprime?
Voici trois ans que j'entends répéter par les hommes
politiques qu'il n'y a pas ou qu'il n'y a plus d'affaire
Dreyfus, lorsqu'ils ont un intérêt à le croire. Et
l'affaire Dreyfus n'en suit pas moins son développement
logique, car il est certain qu'elle finira
seulement lorsqu'elle sera finie. Aucune puissance
humaine ne peut arrêter la vérité en marche.
Aujourd'hui que souffle une nouvelle panique, vous
voilà terrifiés, bien résolus de nouveau à décréter
qu'il n'y a plus d'affaire Dreyfus, que jamais plus
il n'y en aura. Vous espérez, en creusant davantage
le trou dans lequel vous l'enfouissez, et en jetant la
loi d'amnistie par-dessus, que désormais elle ne
ressuscitera pas. Vains efforts, elle reviendra comme
un spectre, comme une âme en peine, tant que
justice ne sera pas faite. Il n'est de repos, pour un
peuple, que dans la vérité et l'équité.
Et le pis est que vous êtes peut-être de bonne
foi, lorsque vous vous imaginez que, grâce à cet
étranglement de toute justice, vous allez faire de
l'apaisement. C'est pour l'apaisement tant désiré
que vous sacrifiez, sur l'autel de la patrie, vos
consciences de législateurs honnêtes. Ah! pauvres
naïfs, ou simples égoïstes maladroits, qui vont une
fois de plus se déshonorer en pure perte! Il est
beau, l'apaisement, depuis qu'on livre, membre à
membre, la République à ses ennemis, pour obtenir
leur silence. Ils crient plus fort, ils redoublent
d'injures, à chaque satisfaction qu'on leur donne.
Cette loi d'amnistie que vous faites pour eux, pour
sauver leurs chefs du bagne, ils hurlent que c'est
nous qui vous l'arrachons. Vous êtes des traîtres,
les ministres sont des traîtres, le Président de la
République est un traître. Et, lorsque vous aurez
voté la loi, vous aurez fait œuvre de traîtres, pour
sauver des traîtres. Ce sera l'apaisement, je vous
attends à ce lendemain de l'amnistie, sous le flot de
boue dont on vous couvrira, aux applaudissements
des cannibales qui danseront la danse du massacre.
Ne voyez-vous pas, n'entendez-vous pas? Depuis
qu'il est convenu qu'on se taira, qu'on ne parlera
plus de l'Affaire pendant la trêve de l'Exposition,
qui donc en parle toujours? Qui a violenté Paris,
aux dernières élections municipales, en reprenant
la campagne de mensonges et d'outrages? Qui mêle
de nouveau l'armée à ces hontes, qui continue à
colporter des dossiers secrets, pour tenter de renverser
le ministère? L'affaire Dreyfus est devenue
le spectre rouge des nationalistes et des antisémites.
Ils ne peuvent régner sans elle, ils ont un continuel
besoin d'elle pour dominer le pays par la terreur.
Comme autrefois les ministres de l'Empire obtenaient
tout du Corps législatif en agitant le spectre rouge,
ils n'ont qu'à brandir l'Affaire, pour hébéter les
pauvres gens dont ils ont détraqué la cervelle. Et,
encore une fois, voilà l'apaisement: votre amnistie
ne sera qu'une arme nouvelle aux mains de la faction
qui a exploité l'Affaire pour que la France républicaine
en crevât, et qui continuera à l'exploiter d'autant
plus que votre amnistie va donner force de loi
à l'équivoque, sans que la nation puisse désormais
savoir de quel côté étaient la vérité et la justice.
Dans ce grave péril, il n'y avait qu'une chose à
faire, accepter la lutte contre toutes les forces du
passé coalisées, refaire l'administration, refaire la
magistrature, refaire le haut commandement,
puisque tout cela, apparaissait dans sa pourriture
cléricale. Éclairer le pays par des actes, dire toute
la vérité, rendre toute la justice. Profiter de la prodigieuse
leçon de choses qui se déroulait, pour faire
avancer le peuple, en trois ans, du pas gigantesque
qu'il mettra cent ans peut-être à franchir. Accepter
du moins la bataille, au nom de l'avenir, et en tirer
pour notre grandeur future toute la victoire possible.
Aujourd'hui encore, bien que tant de lâchetés aient
rendu la besogne presque impossible, il n'y a toujours
qu'une chose à faire, revenir à la vérité,
revenir à la justice, dans la certitude qu'en dehors
d'elles il n'y a pour un pays que déchéance et que
mort prochaine.
Mon cher et grand Labori, qu'on a réduit au
silence, en une de ces heures lâches dont j'ai parlé,
a eu cependant l'occasion de le dire avec son éloquence
superbe, dans une circonstance récente.
Puisque le gouvernement, puisque les hommes
politiques n'ont cessé d'intervenir dans l'Affaire,
de la soustraire aux tribunaux qui seuls, devaient
la résoudre, ce sont les hommes politiques, c'est vous,
messieurs les Sénateurs, qui avez charge de la finir,
pour la plus grande paix et le plus grand bien de
la nation. Et je vous répète que, si vous comptez
que votre misérable loi d'amnistie atteindra ce
résultat, vous aggravez vos fautes anciennes d'une
faute dernière, d'une erreur qui peut être mortelle
et qui pèsera lourdement sur vos mémoires.
Un de mes étonnements, messieurs les Sénateurs,
est qu'on nous accuse de vouloir recommencer
l'affaire Dreyfus. Je ne comprends pas. Il y a eu une
affaire Dreyfus, un innocent torturé par des bourreaux
qui savaient son innocence, et cette affaire-là,
grâce à nous, est finie, relativement à la victime
elle-même, que les bourreaux ont dû rendre à sa
famille. Le monde entier sait aujourd'hui la vérité,
nos pires adversaires ne l'ignorent pas, la confessent,
les portes closes. La réhabilitation ne sera guère
qu'une formule juridique, lorsque l'heure viendra,
de sorte que Dreyfus n'a plus même besoin de
nous, puisqu'il est libre et qu'il a autour de lui,
pour l'aider, l'admirable et vaillante famille qui
n'a jamais douté de son honneur et de sa délivrance.
Alors, pourquoi recommencerions-nous l'affaire
Dreyfus? Outre que cela n'aurait aucun sens, cela
serait sans profit pour personne. Ce que nous voulons,
c'est que l'affaire Dreyfus finisse par l'unique
dénouement qui puisse rendre la force et le calme
au pays, c'est que les coupables soient frappés, non
pour nous réjouir de leur châtiment, mais pour
que le peuple sache enfin et que la justice fasse
l'apaisement, le seul véritable et solide. Nous
croyons que le salut de la France est dans la victoire
des forces de demain contre les forces d'hier,
des hommes de vérité contre les hommes d'autorité.
Et c'est pourquoi nous ne pouvons admettre que
l'affaire Dreyfus n'ait pas comme conclusion la justice
pour tous et qu'on n'en tire pas les leçons qui
aideraient à fonder demain définitivement la République,
si on réalisait toutes les réformes dont elles
ont montré la nécessité impérieuse.
Encore un coup, ce n'est pas nous qui recommençons
l'affaire Dreyfus, qui l'utilisons pour nos
besoins électoraux, qui en rebattons les oreilles de
la foule afin de l'étourdir. Nous ne réclamons que
nos juges naturels, nous mettons dans la justice
pour tous l'espoir qu'elle fera promptement la
vérité et qu'elle pacifiera ainsi la nation. On dit que
l'Affaire a fait beaucoup de mal à la France, c'est
un lieu commun que des ministres eux-mêmes
emploient, quand ils veulent enlever des votes. A
quelle France l'Affaire a-t-elle fait tant de mal? Si
c'est à la France d'hier, tant mieux! Et il est certain,
en effet, que toutes les vieilles institutions en
sont disloquées, qu'elle a fait apparaître l'irrémédiable
pourriture du vieil édifice social, si bien qu'il
ne reste guère qu'à le jeter bas. Mais pourquoi
m'affligerais-je de ce mal qu'elle a fait au passé, si
elle a servi l'avenir, si elle a travaillé à la propreté,
à la santé de la France de demain? Jamais fièvre
n'aura plus nettement fait monter à la peau la maladie
qu'il faut guérir. Et ce n'est pas l'affaire Dreyfus
que nous voulons reprendre, nous ne voulons
plus que soigner et guérir la maladie dont elle a
servi à nous montrer la virulence.
Mais il est encore un but plus grave, une pressante
nécessité qui me hante. L'amnistie qui enterre,
l'amnistie qui prétend tout finir dans le mensonge
et l'équivoque, a pour terrible conséquence de nous
laisser à la merci d'une divulgation publique de
l'Allemagne. J'ai déjà fait plusieurs fois allusion à
cette effroyable situation, qui devrait angoisser les
véritables patriotes, troubler leurs nuits, leur faire
exiger la liquidation complète et définitive de
l'affaire Dreyfus, comme une mesure de salut
public, dont l'honneur et la vie même de la France
dépendent. Et, puisque aujourd'hui il faut enfin
parler haut et clair, je parlerai.
Personne n'ignore que les nombreux documents
fournis par Esterhazy à l'attaché militaire allemand,
M. de Schwartzkoppen, sont au ministère de la
guerre, à Berlin. Il y a là des pièces de toutes
sortes, des notes; des lettres, entre autres, dit-on,
toute une série de lettres dans lesquelles Esterhazy
juge ses chefs, donne des détails sur leur vie privée,
peu édifiants. D'autres bordereaux s'y trouvent, je
veux dire d'autres énumérations de documents
offerts et livrés, dont le moindre prouve sans discussion
possible l'innocence de Dreyfus et la culpabilité
de l'homme que deux de nos conseils de
guerre ont innocenté, malgré l'évidence éclatante
de son crime. Eh bien! j'admets qu'une guerre
éclate demain entre la France et l'Allemagne, et
nous voilà sous l'épouvantable menace! avant même
qu'on ait tiré un coup de fusil, avant qu'une bataille
soit livrée, l'Allemagne publie en une brochure
le dossier Esterhazy; et je dis que la bataille
est perdue, que nous sommes battus devant le
monde entier, sans même avoir pu nous défendre.
Notre armée est atteinte dans le respect et dans la
foi qu'elle doit à ses chefs, trois de nos Conseils de
guerre sont convaincus d'iniquité et de cruauté,
toute la monstrueuse aventure crie notre déchéance
sous le soleil, et la patrie croule, nous ne sommes
plus qu'une nation de menteurs et de faussaires.
J'en ai eu souvent le mortel frisson. Comment un
gouvernement qui sait peut-il accepter une minute
de vivre sous une menace pareille? Comment peut-il
parler de faire le silence, de rester dans le péril où
nous sommes, sous le prétexte que le pays veut être
apaisé? Cela passe l'entendement, et je dis même
que c'est trahir la patrie que de ne pas immédiatement
faire la lumière par tous les moyens possibles,
sans attendre que cette lumière vienne de l'étranger,
dans quelque coup de foudre. Le jour où l'innocent
sera réhabilité, le jour où les vrais coupables seront
frappés, ce jour-là seulement on aura brisé dans la
main de l'Allemagne l'arme qu'elle a contre nous,
car la France, d'elle-même, aura reconnu et réparé
son erreur.
Et l'amnistie vient fermer ainsi une des dernières
portes ouvertes à la vérité. Je n'ai cessé de le répéter,
on n'a pas voulu entendre le seul témoin qui,
d'un mot, peut faire la lumière, M. de Schwartzkoppen.
Devant la cour d'assises de Versailles, ce
serait mon témoin, celui dont je demanderais l'audition
par commission rogatoire, celui qui ne pourrait
se refuser à dire enfin la vérité entière et à l'appuyer
sur les documents qu'il a eus entre les mains. La
solution souveraine est là, elle n'est pas ailleurs.
Elle viendra de là tôt ou tard, et c'est folie à nous
de ne pas la provoquer, pour en avoir l'honneur,
au lieu d'attendre qu'on nous la jette à la face, en
quelque circonstance tragique.
Ma stupeur a été grande, le jour où je me suis
présenté devant votre Commission, lorsque le président
m'a demandé, de la part du président du
conseil des ministres, si j'étais en possession d'un
fait nouveau, pour le produire à Versailles. Cela
voulait dire que, si je n'avais pas la vérité dans ma
poche, comme j'y ai mon mouchoir, je n'avais qu'à
me laisser amnistier, sans tant de protestations.
Une telle question m'a étonné, de la part du président
du conseil, qui sait très bien qu'on ne porte
pas ainsi la vérité sur soi, et que les procès sont
précisément faits pour la faire jaillir des interrogatoires,
des témoignages et des plaidoiries. Mais,
surtout, l'ironie d'une telle demande, adressée à
moi, devenait extraordinaire, lorsqu'on se souvenait
de tout ce qui a été fait pour me fermer la
bouche, pour m'empêcher d'établir cette vérité dont
on se préoccupait maintenant de constater la présence
dans ma poche. J'ai répondu au président de
votre Commission que j'étais en possession du fait
nouveau, que si je n'avais pas la vérité sur moi, je
savais parfaitement où la trouver, et que je priais
simplement le président du conseil d'inviter le
garde des sceaux à conseiller au président des
assises, à Versailles, de ne pas arrêter en chemin ma
commission rogatoire, lorsque je lui demanderais
de faire interroger M. de Schwartzkoppen. Et
l'affaire Dreyfus finirait, la France serait sauvée de
la plus redoutable des catastrophes.
Votez donc la loi d'amnistie, messieurs les Sénateurs,
achevez l'étranglement, dites avec le président
Delegorgue que la question ne sera pas
posée, serrez la vis à Labori avec le premier président
Périvier; et, si la France un jour est déshonorée
devant le monde entier, ce sera votre œuvre.
Je n'ai pas, messieurs les Sénateurs, la naïveté de
croire que cette lettre vous ébranlera, même un
instant, dans le parti formel où je vous soupçonne
de voter la loi d'amnistie. Votre vote est facile à
prévoir, car il sera fait de votre longue faiblesse et
de votre longue impuissance. Vous vous imaginez
que vous ne pouvez pas faire autrement, parce que
vous n'avez pas le courage de faire autrement.
J'écris simplement, cette lettre pour le grand
honneur de l'avoir écrite. Je fais mon devoir, et je
doute que vous fassiez le vôtre. La loi de dessaisissement
a été un crime juridique, la loi d'amnistie
va être une trahison civique, l'abandon de la République
aux mains de ses pires ennemis.
Votez-la, vous en serez punis avant peu, et elle
sera plus tard votre honte.
LETTRE AU SÉNAT
Ces pages ont paru dans l'Aurore, le 29 mai 1900.
Huit mois s'étaient de nouveau écoulés, entre le précédent
article et celui-ci. L'Exposition universelle avait
ouvert ses portes le 15 avril 1900, on se trouvait en
pleine trêve. Et mon procès de Versailles était remis
régulièrement de session en session. Tous les trois mois,
on m'assignait, afin que la prescription ne fût pas
acquise; et, le lendemain, je recevais un autre papier,
me prévenant de n'avoir pas à me déranger. Il en était
de même pour mon affaire des trois experts, les sieurs
Belhomme, Varinard et Couard, qu'on renvoyait de
mois en mois, indéfiniment.—Il a fallu près de quinze
mois, après la grâce d'Alfred Dreyfus, pour mûrir le
monstre, la loi d'amnistie, la loi scélérate.
LETTRE AU SÉNAT
Messieurs les Sénateurs,
Le jour où, la mort dans l'âme, vous avez voté
la loi dite de dessaisissement, vous avez commis
une première faute. Vous, les gardiens de la loi,
vous avez permis un attentat à la loi, en enlevant
un accusé à ses juges naturels, soupçonnés d'être
des juges intègres. Et c'était déjà sous la pression
gouvernementale que vous cédiez, au nom du bien
public, pour obtenir l'apaisement qu'on vous promettait,
si vous consentiez à trahir la justice.
L'apaisement! Souvenez-vous qu'au lendemain de
l'arrêt de la Cour de cassation, toutes Chambres
réunies, l'agitation a repris plus violente, plus
meurtrière. Vous vous étiez déshonorés en pure
perte, du moment que votre loi de circonstance,
dont on attendait l'injustice désirée, tournait au
triomphe de l'innocent. Et souvenez-vous qu'il
s'est trouvé un tribunal militaire pour consommer
quand même la suprême iniquité, soufflet à notre
plus haute magistrature, dont la conscience nationale
aura à rougir, tant que l'outrage n'aura pas été
réparé.
Aujourd'hui, on vous demande de commettre
une seconde faute, la dernière, la plus maladroite
et la plus dangereuse. Ce n'est plus d'une loi de
dessaisissement qu'il s'agit, c'est d'une loi d'étranglement.
Vous n'aviez fait que changer les juges,
vous êtes sollicités cette fois de dire qu'il n'y a
plus de juges. Après avoir accepté la vilaine besogne
d'adultérer la justice, vous voilà chargés de
déclarer la justice en faillite. Et, de nouveau, on
vous met sur la gorge la nécessité politique, on
vous arrache votre vote au nom du salut de la
patrie, on vous affirme que, seule, votre mauvaise
action peut nous donner l'apaisement.
L'apaisement! Il ne saurait être que dans la
vérité et dans la justice. Vous ne l'obtiendrez pas
plus en supprimant les juges que vous de l'avez
obtenu en les changeant. Vous l'obtiendrez moins
encore, car vous aggravez la décomposition sociale,
vous jetez le pays à plus de mensonge et à plus
de haine. Et, lorsque apparaîtra la misère de cet
expédient d'une heure, lorsque tant d'ordures
enterrées achèveront d'empoisonner et d'affoler la
nation, c'est vous qui serez les responsables, les
coupables, les mandataires dont l'histoire dira la
criminelle faiblesse.
Il y a plus de deux mois déjà, messieurs les Sénateurs,
lorsque j'ai demandé à être entendu par
votre Commission, mon désir était surtout de protester
devant elle contre le projet d'amnistie dont
on nous menaçait. Cette protestation, je n'écris
aujourd'hui cette lettre que pour la renouveler avec
plus d'énergie encore, à la veille du jour où vous
allez être appelés à discuter cette loi d'amnistie,
que je considère à mon point de vue personnel
comme un déni de justice, et au point de vue de
notre honneur national comme une tache ineffaçable.
Ce que j'ai dit devant votre Commission, ai-je
besoin de vous le répéter ici? On finit par éprouver
quelque fatigue et quelque honte à redire sans
cesse les mêmes choses. C'est une histoire que sait
le monde entier, qu'il a jugée depuis longtemps,
au sujet de laquelle des Français seuls peuvent
continuer à se battre, dans le coup de démence
des passions politiques et religieuses! J'ai dit
qu'après m'avoir brutalement fermé la bouche à
Paris, par l'impudent «La question ne sera pas
posée», et qu'après avoir voulu, à Versailles
«serrer la vis à Labori», il était vraiment monstrueux
de me refuser le procès que j'ai voulu, les
juges que j'ai payés à l'avance de tant d'outrages,
de tant de tourments et de près d'une année
d'exil, pour l'unique triomphe de la vérité. J'ai dit
que jamais amnistie plus extravagante ni plus
inquiétante n'aura bafoué le droit, car on n'a
jamais amnistié à la fois que des délits et des
crimes du même ordre, en faveur de condamnés
subissant déjà leur peine, tandis qu'il s'agit ici
d'amnistier le plus étrange mélange d'actes différents,
commis dans des ordres divers, dont plusieurs
n'ont pas même encore été soumis aux tribunaux.
Et j'ai dit que l'amnistie était faite contre
nous, contre les défenseurs du droit, pour sauver
les véritables criminels, en nous fermant la bouche
par une clémence hypocrite et injurieuse, en
mettant dans le même sac les honnêtes gens et les
coquins, suprême équivoque qui achèvera de pourrir
la conscience nationale.
D'ailleurs, je n'ai pas été le seul à dire ces
choses, ce jour-là. Le colonel Picquart et M. Joseph
Reinach avaient voulu, comme moi, être entendus
par votre Commission. Et cette dernière a donc eu
l'édifiant spectacle de trois hommes dont les cas
sont absolument différents, et dont on entend se
débarrasser par le même moyen expéditif du déni
de justice. Ils ne se connaissaient pas avant l'Affaire,
ils sont venus de trois mondes opposés, ils se
trouvent l'un sous la seule menace d'une action
devant un conseil de guerre, l'autre avec un procès
en cours devant les assises, le troisième condamné
par défaut à trois mille francs d'amende et
à un an de prison. N'importe, on confond leurs
cas, on les jette à la même solution bâtarde, sans
se soucier de la situation atroce où on les laisse,
de leur vie brisée, des accusations dont ils ne pourront
se laver, des preuves de leur bonne foi qu'ils
ne pourront apporter. On achève de les salir en
les renvoyant dos à dos avec des bandits, par une
comédie infâme qui entend donner une couleur de
magnanimité patriotique à une mesure d'iniquité
et de lâcheté universelles. Et vous ne voulez pas
que ces trois hommes protestent de toute leur douleur
de citoyens lésés dans leurs intérêts et dans
leur amour de la grande France, dont ils n'ont cru
être que les dignes enfants! Certes, je proteste encore,
et je sais bien que le colonel Picquart et
M. Joseph Reinach protestent ici avec moi, comme
ils l'ont fait le jour où nous avons déposé devant
votre Commission.
Mais, ces choses, messieurs les Sénateurs, tout
le monde les sait, vous les savez vous-mêmes mieux
que personne, étant dans la coulisse politique où
la monstrueuse aventure s'est cuisinée. Votre Commission
les savait, ce qui explique l'angoisse juridique
où elle s'est longtemps débattue, la répugnance
qu'elle éprouvait à patronner un projet
indigne, répugnance dont la pression gouvernementale,
dans les circonstances que vous connaissez,
a pu seule avoir raison. Vous-mêmes, j'en suis
certain, vous convenez tout bas que jamais on ne
vit pareil amas de turpitudes, de mensonges et de
crimes, d'illégalités flagrantes et de dénis de justice.
C'est même l'épouvantable entassement des
attentats et des hontes qui vous terrifie. Comment
nettoyer le pays de tout cela? Comment faire
rendre la justice à chacun, sans que la France du
passé en soit ruinée, jusque dans ses vieilles fondations,
et sans être obligé de reconstruire enfin la
jeune et glorieuse France de demain? Et les pensées
lâches naissent dans les esprits les plus fermes,
il y a trop de cadavres, on va creuser un trou pour
les enfouir à la hâte, avec l'espoir qu'on n'en parlera
plus quand on ne les verra plus, quitte à ce
que leur décomposition perce la mince couche de
terre qui les recouvre, et fasse bientôt crever de la
peste le pays tout entier.
C'est bien cela, n'est-ce pas? et nous sommes
d'accord sur ce point que le mal, monté des profondeurs
cachées du corps social, révélé au plein
jour, est effroyable. Et nous ne différons que sur la
manière de tenter la guérison. Vous, hommes de
gouvernement, vous enterrez, vous paraissez croire
que ce qu'on ne voit plus n'existe plus; tandis que
nous autres, simples citoyens, nous voudrions purifier
tout de suite, brûler les éléments pourris, en
finir avec les ferments de destruction, pour que le
corps tout entier retrouve la santé et la force.
Et l'avenir dira qui avait raison.
L'histoire est fort simple, messieurs les Sénateurs,
mais il n'est pas inutile de la résumer ici.
Au début, dans l'affaire Dreyfus, il n'y a eu
qu'une question de justice, l'erreur judiciaire dont
quelques citoyens, de cœur plus juste, plus tendre
que les autres sans doute, ont voulu la réparation.
Personnellement, je n'y ai pas vu d'abord autre
chose. Et voilà que, bientôt, à mesure que la monstrueuse
aventure se déroulait, que les responsabilités
remontaient plus haut, gagnaient les chefs
militaires, les fonctionnaires, les hommes au pouvoir,
la question s'est emparée du corps politique
tout entier, transformant la cause célèbre en une
crise, terrible et générale, où le sort de la France
elle-même semblait devoir se décider. C'est ainsi
que, peu à peu, deux partis se sont trouvés aux
prises: d'un côté, toute la réaction, tous les adversaires
de la véritable République que nous devrions
avoir, tous les esprits qui, sans qu'ils le sachent
peut-être, sont pour l'autorité sous ses diverses
formes, religieuse, militaire, politique; de l'autre,
toute la libre action vers l'avenir, tous les cerveaux
libérés par la science, tous ceux qui vont à la vérité,
à la justice, qui croient au progrès continu, dont
les conquêtes finiront par réaliser un jour le plus
de bonheur possible. Et, dès lors, la bataille a été
sans merci.
De judiciaire qu'elle était, qu'elle aurait dû
rester, l'affaire Dreyfus est devenue politique. Tout
le venin est là. Elle a été l'occasion qui a fait monter
brusquement à la surface l'obscur travail d'empoisonnement
et de décomposition dont les adversaires
de la République minaient le régime depuis trente
ans. Il apparaît aujourd'hui à tous les yeux que la
France, la dernière des grandes nations catholiques
restée debout et puissante, a été choisie par le catholicisme,
je dirai mieux par le papisme, pour restaurer
le pouvoir défaillant de Rome; et c'est ainsi qu'un
envahissement sourd s'est fait, que les jésuites, sans
parler des autres instruments religieux, se sont
emparés de la jeunesse, avec une adresse incomparable;
si bien qu'un beau matin, la France de Voltaire,
la France qui n'est pourtant pas encore
retournée avec les curés, s'est réveillée cléricale,
aux mains d'une administration, d'une magistrature,
d'une haute armée qui prend son mot d'ordre à
Rome. Les apparences illusoires sont tombées d'un
seul coup, on s'est aperçu que nous n'avions de la
République que l'étiquette, on a senti que nous
marchions sur un terrain miné de toutes parts, où
cent années de conquêtes démocratiques allaient
s'effondrer.
La France était sur le point d'appartenir à la réaction,
voilà le cri, voilà la terreur. Cela explique
toute la déchéance morale où la lâcheté des Chambres
et du gouvernement nous laisse glisser peu à peu.
Dès qu'une Chambre, dès qu'un gouvernement
redoute d'agir, dans la crainte de n'être plus avec
les maîtres de demain, la chute est prompte et
fatale. Imaginez-vous les hommes au pouvoir s'apercevant
qu'ils n'ont plus dans la main aucun des
rouages nécessaires, ni des fonctionnaires obéissants,
ni des militaires scrupuleux de la discipline, ni des
magistrats intègres. Comment poursuivre le général
Mercier, menteur et faussaire, quand tous les généraux
se solidarisent avec lui? Comment déférer les
vrais coupables aux tribunaux, lorsqu'on sait qu'il
y a des magistrats pour les absoudre? Comment
gouverner enfin avec honnêteté, lorsque pas un
fonctionnaire n'exécutera honnêtement les ordres?
Il faudrait au pouvoir, dans de telles circonstances,
un héros, un grand homme d'État, résolu à sauver
son pays, même par l'action révolutionnaire. Et,
comme de tels hommes manquent pour l'instant,
nous avons vu la débandade de nos ministres, impuissants
et maladroits, quand ils n'étaient pas
complices et canailles, culbutés les uns sur les autres,
sous les coups des Chambres affolées, en proie aux
factions, tombées à l'ignominie de l'égoïsme étroit
et des questions personnelles.
Mais ce n'est pas tout, le plus grave et le plus
douloureux est qu'on a laissé empoisonner le pays
par une presse immonde, qui l'a gorgé avec impudence
de mensonges, de calomnies, d'ordures et
d'outrages, jusqu'à le rendre fou. L'antisémitisme
n'a été que l'exploitation grossière de haines ancestrales,
pour réveiller les passions religieuses chez
un peuple d'incroyants qui n'allaient plus à l'église.
Le nationalisme n'a été que l'exploitation tout aussi
grossière du noble amour de la patrie, tactique
d'abominable politique qui mènera droit le pays à la
guerre civile, le jour où l'on aura convaincu une
moitié des Français que l'autre moitié les trahit et
les vend à l'étranger, du moment qu'elle pense
autrement. Et c'est ainsi que des majorités ont pu
se faire, qui ont professé que le vrai était le faux,
que le juste était l'injuste, qui même n'ont rien
voulu entendre, condamnant un homme parce qu'il
était juif, poursuivant de cris de mort les prétendus
traîtres dont l'unique passion était de sauver l'honneur
de la France, dans le désastre de la raison
nationale.
Dès ce moment, dès qu'on a pu croire que le pays
lui-même passait à la réaction, dans son coup de
folie morbide, c'en a été fait du peu de bravoure des
Chambres et du gouvernement. Se mettre contre les
majorités possibles, y pense-t-on! Le suffrage universel,
qui paraît si juste, si logique, a cette tare
affreuse que tout élu du peuple n'est plus que le
candidat de demain, esclave du peuple, dans son
âpre besoin d'être réélu; de sorte que, lorsque le
peuple devient fou, en une de ces crises dont nous
avons un, exemple, l'élu est à la merci de ce fou, il
dit comme lui, s'il n'a pas le cœur de penser et
d'agir en homme libre. Et voilà donc à quel douloureux
spectacle nous assistons depuis trois ans: un
Parlement qui ne sait comment user de son mandat,
dans la crainte de le perdre, un gouvernement qui
après avoir laissé tomber la France aux mains des
réacteurs, des empoisonneurs publics, tremble à
chaque heure d'être renversé, fait les pires concessions
aux ennemis du régime qu'il représente, pour
en être simplement le maître quelques jours de plus.
N'est-ce pas ces raisons, messieurs les Sénateurs,
qui vont vous décider à cette concession nouvelle
d'une amnistie dont le résultat sera de soustraire au
châtiment les hauts coupables, que pas un ministère
n'a osé poursuivre? Vous pensez vous sauver vous-mêmes,
en disant qu'il faut bien sauver le gouvernement
de l'embarras mortel où il s'est enlisé par
ses continuelles faiblesses. Si un homme d'État,
énergique, simplement honnête, avait mis la main
au collet du général Mercier, dès son premier crime,
tout serait depuis longtemps rentré dans l'ordre.
Mais, à chaque recul nouveau de la justice, l'audace
des criminels a naturellement grandi; et il est
très vrai que le tas des abominations a grossi si
démesurément, qu'il faudrait à cette heure un beau
courage pour liquider l'Affaire, selon la justice, au
mieux des intérêts de la France. Personne n'a ce
courage, tous frissonnent à l'idée de s'exposer au
flot d'injures des antisémites et des nationalistes,
tous ménagent la folie où le poison a jeté certaines
majorités d'électeurs, de sorte que vous voilà
acculés à une lâcheté encore, à une faute suprême
qui achèvera de livrer le pays à la réaction, de plus
en plus triomphante et audacieuse.
Pourtant, n'avez-vous pas conscience que c'est
une singulière opération que d'enterrer les questions
gênantes, avec l'idée enfantine qu'on les supprime?
Voici trois ans que j'entends répéter par les hommes
politiques qu'il n'y a pas ou qu'il n'y a plus d'affaire
Dreyfus, lorsqu'ils ont un intérêt à le croire. Et
l'affaire Dreyfus n'en suit pas moins son développement
logique, car il est certain qu'elle finira
seulement lorsqu'elle sera finie. Aucune puissance
humaine ne peut arrêter la vérité en marche.
Aujourd'hui que souffle une nouvelle panique, vous
voilà terrifiés, bien résolus de nouveau à décréter
qu'il n'y a plus d'affaire Dreyfus, que jamais plus
il n'y en aura. Vous espérez, en creusant davantage
le trou dans lequel vous l'enfouissez, et en jetant la
loi d'amnistie par-dessus, que désormais elle ne
ressuscitera pas. Vains efforts, elle reviendra comme
un spectre, comme une âme en peine, tant que
justice ne sera pas faite. Il n'est de repos, pour un
peuple, que dans la vérité et l'équité.
Et le pis est que vous êtes peut-être de bonne
foi, lorsque vous vous imaginez que, grâce à cet
étranglement de toute justice, vous allez faire de
l'apaisement. C'est pour l'apaisement tant désiré
que vous sacrifiez, sur l'autel de la patrie, vos
consciences de législateurs honnêtes. Ah! pauvres
naïfs, ou simples égoïstes maladroits, qui vont une
fois de plus se déshonorer en pure perte! Il est
beau, l'apaisement, depuis qu'on livre, membre à
membre, la République à ses ennemis, pour obtenir
leur silence. Ils crient plus fort, ils redoublent
d'injures, à chaque satisfaction qu'on leur donne.
Cette loi d'amnistie que vous faites pour eux, pour
sauver leurs chefs du bagne, ils hurlent que c'est
nous qui vous l'arrachons. Vous êtes des traîtres,
les ministres sont des traîtres, le Président de la
République est un traître. Et, lorsque vous aurez
voté la loi, vous aurez fait œuvre de traîtres, pour
sauver des traîtres. Ce sera l'apaisement, je vous
attends à ce lendemain de l'amnistie, sous le flot de
boue dont on vous couvrira, aux applaudissements
des cannibales qui danseront la danse du massacre.
Ne voyez-vous pas, n'entendez-vous pas? Depuis
qu'il est convenu qu'on se taira, qu'on ne parlera
plus de l'Affaire pendant la trêve de l'Exposition,
qui donc en parle toujours? Qui a violenté Paris,
aux dernières élections municipales, en reprenant
la campagne de mensonges et d'outrages? Qui mêle
de nouveau l'armée à ces hontes, qui continue à
colporter des dossiers secrets, pour tenter de renverser
le ministère? L'affaire Dreyfus est devenue
le spectre rouge des nationalistes et des antisémites.
Ils ne peuvent régner sans elle, ils ont un continuel
besoin d'elle pour dominer le pays par la terreur.
Comme autrefois les ministres de l'Empire obtenaient
tout du Corps législatif en agitant le spectre rouge,
ils n'ont qu'à brandir l'Affaire, pour hébéter les
pauvres gens dont ils ont détraqué la cervelle. Et,
encore une fois, voilà l'apaisement: votre amnistie
ne sera qu'une arme nouvelle aux mains de la faction
qui a exploité l'Affaire pour que la France républicaine
en crevât, et qui continuera à l'exploiter d'autant
plus que votre amnistie va donner force de loi
à l'équivoque, sans que la nation puisse désormais
savoir de quel côté étaient la vérité et la justice.
Dans ce grave péril, il n'y avait qu'une chose à
faire, accepter la lutte contre toutes les forces du
passé coalisées, refaire l'administration, refaire la
magistrature, refaire le haut commandement,
puisque tout cela, apparaissait dans sa pourriture
cléricale. Éclairer le pays par des actes, dire toute
la vérité, rendre toute la justice. Profiter de la prodigieuse
leçon de choses qui se déroulait, pour faire
avancer le peuple, en trois ans, du pas gigantesque
qu'il mettra cent ans peut-être à franchir. Accepter
du moins la bataille, au nom de l'avenir, et en tirer
pour notre grandeur future toute la victoire possible.
Aujourd'hui encore, bien que tant de lâchetés aient
rendu la besogne presque impossible, il n'y a toujours
qu'une chose à faire, revenir à la vérité,
revenir à la justice, dans la certitude qu'en dehors
d'elles il n'y a pour un pays que déchéance et que
mort prochaine.
Mon cher et grand Labori, qu'on a réduit au
silence, en une de ces heures lâches dont j'ai parlé,
a eu cependant l'occasion de le dire avec son éloquence
superbe, dans une circonstance récente.
Puisque le gouvernement, puisque les hommes
politiques n'ont cessé d'intervenir dans l'Affaire,
de la soustraire aux tribunaux qui seuls, devaient
la résoudre, ce sont les hommes politiques, c'est vous,
messieurs les Sénateurs, qui avez charge de la finir,
pour la plus grande paix et le plus grand bien de
la nation. Et je vous répète que, si vous comptez
que votre misérable loi d'amnistie atteindra ce
résultat, vous aggravez vos fautes anciennes d'une
faute dernière, d'une erreur qui peut être mortelle
et qui pèsera lourdement sur vos mémoires.
Un de mes étonnements, messieurs les Sénateurs,
est qu'on nous accuse de vouloir recommencer
l'affaire Dreyfus. Je ne comprends pas. Il y a eu une
affaire Dreyfus, un innocent torturé par des bourreaux
qui savaient son innocence, et cette affaire-là,
grâce à nous, est finie, relativement à la victime
elle-même, que les bourreaux ont dû rendre à sa
famille. Le monde entier sait aujourd'hui la vérité,
nos pires adversaires ne l'ignorent pas, la confessent,
les portes closes. La réhabilitation ne sera guère
qu'une formule juridique, lorsque l'heure viendra,
de sorte que Dreyfus n'a plus même besoin de
nous, puisqu'il est libre et qu'il a autour de lui,
pour l'aider, l'admirable et vaillante famille qui
n'a jamais douté de son honneur et de sa délivrance.
Alors, pourquoi recommencerions-nous l'affaire
Dreyfus? Outre que cela n'aurait aucun sens, cela
serait sans profit pour personne. Ce que nous voulons,
c'est que l'affaire Dreyfus finisse par l'unique
dénouement qui puisse rendre la force et le calme
au pays, c'est que les coupables soient frappés, non
pour nous réjouir de leur châtiment, mais pour
que le peuple sache enfin et que la justice fasse
l'apaisement, le seul véritable et solide. Nous
croyons que le salut de la France est dans la victoire
des forces de demain contre les forces d'hier,
des hommes de vérité contre les hommes d'autorité.
Et c'est pourquoi nous ne pouvons admettre que
l'affaire Dreyfus n'ait pas comme conclusion la justice
pour tous et qu'on n'en tire pas les leçons qui
aideraient à fonder demain définitivement la République,
si on réalisait toutes les réformes dont elles
ont montré la nécessité impérieuse.
Encore un coup, ce n'est pas nous qui recommençons
l'affaire Dreyfus, qui l'utilisons pour nos
besoins électoraux, qui en rebattons les oreilles de
la foule afin de l'étourdir. Nous ne réclamons que
nos juges naturels, nous mettons dans la justice
pour tous l'espoir qu'elle fera promptement la
vérité et qu'elle pacifiera ainsi la nation. On dit que
l'Affaire a fait beaucoup de mal à la France, c'est
un lieu commun que des ministres eux-mêmes
emploient, quand ils veulent enlever des votes. A
quelle France l'Affaire a-t-elle fait tant de mal? Si
c'est à la France d'hier, tant mieux! Et il est certain,
en effet, que toutes les vieilles institutions en
sont disloquées, qu'elle a fait apparaître l'irrémédiable
pourriture du vieil édifice social, si bien qu'il
ne reste guère qu'à le jeter bas. Mais pourquoi
m'affligerais-je de ce mal qu'elle a fait au passé, si
elle a servi l'avenir, si elle a travaillé à la propreté,
à la santé de la France de demain? Jamais fièvre
n'aura plus nettement fait monter à la peau la maladie
qu'il faut guérir. Et ce n'est pas l'affaire Dreyfus
que nous voulons reprendre, nous ne voulons
plus que soigner et guérir la maladie dont elle a
servi à nous montrer la virulence.
Mais il est encore un but plus grave, une pressante
nécessité qui me hante. L'amnistie qui enterre,
l'amnistie qui prétend tout finir dans le mensonge
et l'équivoque, a pour terrible conséquence de nous
laisser à la merci d'une divulgation publique de
l'Allemagne. J'ai déjà fait plusieurs fois allusion à
cette effroyable situation, qui devrait angoisser les
véritables patriotes, troubler leurs nuits, leur faire
exiger la liquidation complète et définitive de
l'affaire Dreyfus, comme une mesure de salut
public, dont l'honneur et la vie même de la France
dépendent. Et, puisque aujourd'hui il faut enfin
parler haut et clair, je parlerai.
Personne n'ignore que les nombreux documents
fournis par Esterhazy à l'attaché militaire allemand,
M. de Schwartzkoppen, sont au ministère de la
guerre, à Berlin. Il y a là des pièces de toutes
sortes, des notes; des lettres, entre autres, dit-on,
toute une série de lettres dans lesquelles Esterhazy
juge ses chefs, donne des détails sur leur vie privée,
peu édifiants. D'autres bordereaux s'y trouvent, je
veux dire d'autres énumérations de documents
offerts et livrés, dont le moindre prouve sans discussion
possible l'innocence de Dreyfus et la culpabilité
de l'homme que deux de nos conseils de
guerre ont innocenté, malgré l'évidence éclatante
de son crime. Eh bien! j'admets qu'une guerre
éclate demain entre la France et l'Allemagne, et
nous voilà sous l'épouvantable menace! avant même
qu'on ait tiré un coup de fusil, avant qu'une bataille
soit livrée, l'Allemagne publie en une brochure
le dossier Esterhazy; et je dis que la bataille
est perdue, que nous sommes battus devant le
monde entier, sans même avoir pu nous défendre.
Notre armée est atteinte dans le respect et dans la
foi qu'elle doit à ses chefs, trois de nos Conseils de
guerre sont convaincus d'iniquité et de cruauté,
toute la monstrueuse aventure crie notre déchéance
sous le soleil, et la patrie croule, nous ne sommes
plus qu'une nation de menteurs et de faussaires.
J'en ai eu souvent le mortel frisson. Comment un
gouvernement qui sait peut-il accepter une minute
de vivre sous une menace pareille? Comment peut-il
parler de faire le silence, de rester dans le péril où
nous sommes, sous le prétexte que le pays veut être
apaisé? Cela passe l'entendement, et je dis même
que c'est trahir la patrie que de ne pas immédiatement
faire la lumière par tous les moyens possibles,
sans attendre que cette lumière vienne de l'étranger,
dans quelque coup de foudre. Le jour où l'innocent
sera réhabilité, le jour où les vrais coupables seront
frappés, ce jour-là seulement on aura brisé dans la
main de l'Allemagne l'arme qu'elle a contre nous,
car la France, d'elle-même, aura reconnu et réparé
son erreur.
Et l'amnistie vient fermer ainsi une des dernières
portes ouvertes à la vérité. Je n'ai cessé de le répéter,
on n'a pas voulu entendre le seul témoin qui,
d'un mot, peut faire la lumière, M. de Schwartzkoppen.
Devant la cour d'assises de Versailles, ce
serait mon témoin, celui dont je demanderais l'audition
par commission rogatoire, celui qui ne pourrait
se refuser à dire enfin la vérité entière et à l'appuyer
sur les documents qu'il a eus entre les mains. La
solution souveraine est là, elle n'est pas ailleurs.
Elle viendra de là tôt ou tard, et c'est folie à nous
de ne pas la provoquer, pour en avoir l'honneur,
au lieu d'attendre qu'on nous la jette à la face, en
quelque circonstance tragique.
Ma stupeur a été grande, le jour où je me suis
présenté devant votre Commission, lorsque le président
m'a demandé, de la part du président du
conseil des ministres, si j'étais en possession d'un
fait nouveau, pour le produire à Versailles. Cela
voulait dire que, si je n'avais pas la vérité dans ma
poche, comme j'y ai mon mouchoir, je n'avais qu'à
me laisser amnistier, sans tant de protestations.
Une telle question m'a étonné, de la part du président
du conseil, qui sait très bien qu'on ne porte
pas ainsi la vérité sur soi, et que les procès sont
précisément faits pour la faire jaillir des interrogatoires,
des témoignages et des plaidoiries. Mais,
surtout, l'ironie d'une telle demande, adressée à
moi, devenait extraordinaire, lorsqu'on se souvenait
de tout ce qui a été fait pour me fermer la
bouche, pour m'empêcher d'établir cette vérité dont
on se préoccupait maintenant de constater la présence
dans ma poche. J'ai répondu au président de
votre Commission que j'étais en possession du fait
nouveau, que si je n'avais pas la vérité sur moi, je
savais parfaitement où la trouver, et que je priais
simplement le président du conseil d'inviter le
garde des sceaux à conseiller au président des
assises, à Versailles, de ne pas arrêter en chemin ma
commission rogatoire, lorsque je lui demanderais
de faire interroger M. de Schwartzkoppen. Et
l'affaire Dreyfus finirait, la France serait sauvée de
la plus redoutable des catastrophes.
Votez donc la loi d'amnistie, messieurs les Sénateurs,
achevez l'étranglement, dites avec le président
Delegorgue que la question ne sera pas
posée, serrez la vis à Labori avec le premier président
Périvier; et, si la France un jour est déshonorée
devant le monde entier, ce sera votre œuvre.
Je n'ai pas, messieurs les Sénateurs, la naïveté de
croire que cette lettre vous ébranlera, même un
instant, dans le parti formel où je vous soupçonne
de voter la loi d'amnistie. Votre vote est facile à
prévoir, car il sera fait de votre longue faiblesse et
de votre longue impuissance. Vous vous imaginez
que vous ne pouvez pas faire autrement, parce que
vous n'avez pas le courage de faire autrement.
J'écris simplement, cette lettre pour le grand
honneur de l'avoir écrite. Je fais mon devoir, et je
doute que vous fassiez le vôtre. La loi de dessaisissement
a été un crime juridique, la loi d'amnistie
va être une trahison civique, l'abandon de la République
aux mains de ses pires ennemis.
Votez-la, vous en serez punis avant peu, et elle
sera plus tard votre honte.