XIX
Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un
anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non
plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les
promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à
nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus
humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de
durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de
quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se
mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une
leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut
vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus
manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou
modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent
pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles
d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le
mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève
aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne
croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le
lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les
autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et
dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est
inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous
les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps,
que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses
de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce
globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous
ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement,
raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir;
car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous
lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres,
l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent
la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus
précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La
flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil
que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le
monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous
ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons.
Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de
sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous
demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son
épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là, pour l'instant,
le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les
autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est
nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les
ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous
tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule
ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel
qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la
puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles
vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à
elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités
chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme
incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude
du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos
passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa
propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des
expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle
visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à
bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir
réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue
sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus
désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa
recherche.
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Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un
anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non
plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les
promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à
nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus
humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de
durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de
quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se
mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une
leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut
vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus
manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou
modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent
pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles
d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le
mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève
aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne
croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le
lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les
autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et
dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est
inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous
les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps,
que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses
de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce
globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous
ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement,
raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir;
car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous
lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres,
l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent
la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus
précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La
flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil
que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le
monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous
ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons.
Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de
sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous
demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son
épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là, pour l'instant,
le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les
autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est
nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les
ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous
tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule
ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel
qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la
puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles
vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à
elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités
chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme
incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude
du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos
passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa
propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des
expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle
visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à
bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir
réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue
sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus
désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa
recherche.