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Le Barbier de SévilleChapitre 6 / 45

Scène III

BARTHOLO, ROSINE.
(La jalousie du premier étage s’ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent à la fenêtre.)
Rosine.

Comme le grand air fait plaisir à respirer !… Cette jalousie s’ouvre si rarement !…

Bartholo.

Quel papier tenez-vous là ?

Rosine.

Ce sont des couplets de la Précaution inutile que mon maître à chanter m’a donnés hier.

Bartholo.

Qu’est-ce que la Précaution inutile ?

Rosine.

C’est une comédie nouvelle.

Bartholo.

Quelque drame encore ! quelque sottise d’un nouveau genre[1] !

Rosine.

Je n’en sais rien.

Bartholo.

Euh, euh, les journaux et l’autorité nous en feront raison. Siècle barbare !…

Rosine.

Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.

Bartholo.

Pardon de la liberté ; qu’a-t-il produit pour qu’on le loue ? Sottises de toute espèce : la liberté de penser, l’attraction, l’électricité, le tolérantisme, l’inoculation, le quinquina, l’encyclopédie, et les drames…

Rosine.

(Le papier lui échappe et tombe dans la rue.) Ah ! ma chanson ! ma chanson est tombée en vous écoutant : courez, courez donc, monsieur ! Ma chanson ! elle sera perdue !

Bartholo.

Que diable aussi, l’on tient ce qu’on tient.

(Il quitte le balcon.)
Rosine regarde en dedans et fait signe dans la rue.

St, st ! (Le comte paraît.) Ramassez vite et sauvez-vous.

(Le comte ne fait qu’un saut, ramasse le papier et rentre.)
Bartholo sort de la maison, et cherche.

Où donc est-il ? Je ne vois rien.

Rosine.

Sous le balcon, au pied du mur.

Bartholo.

Vous me donnez là une jolie commission ! Il est donc passé quelqu’un ?

Rosine.

Je n’ai vu personne.

Bartholo, à lui-même.

Et moi qui ai la bonté de chercher !… Bartholo, vous n’êtes qu’un sot, mon ami : ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir de jalousies sur la rue.

(Il rentre.)
Rosine, toujours au balcon.

Mon excuse est dans mon malheur : seule, enfermée, en butte à la persécution d’un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir d’esclavage ?

Bartholo, paraissant au balcon.

Rentrez, signora ; c’est ma faute si vous avez perdu votre chanson ; mais ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure.

(Il ferme la jalousie à la clef.)