CHAPITRE XIX.
Quand les jeunes dames se trouvèrent tête à tête, il y eut entre elles une conversation assez singulière.
— Vous avez dit une parole bien dure pour ce pauvre jeune homme, dit la marquise en voyant Pierre Huguenin s’éloigner.
— Il ne l’a pas entendue, répondit Yseult, et d’ailleurs il n’aurait pas pu la comprendre.
Yseult sentait qu’elle se mentait à elle-même. Elle avait fort bien remarqué l’indignation de l’artisan, et comme, malgré les préjugés que l’usage du monde avait pu lui donner, elle était foncièrement bonne et juste, elle éprouvait un repentir profond et une sorte d’angoisse. Mais elle avait trop de fierté pour en convenir.
— Vous direz ce que vous voudrez, reprit Joséphine, ce garçon a été blessé au cœur, cela était facile à voir.
— Il aurait tort de croire que j’ai songé à l’humilier, répondit Yseult, qui cherchait à s’excuser à ses propres yeux. Vous m’eussiez trouvée tête à tête, n’importe avec quel homme autre que mon père ou mon frère, j’aurais pu vous faire la même réponse.
— Oui-da ! repartit la marquise. Vous ne l’auriez pas faite, cousine ! c’eût été mettre au défi tout autre qu’un pauvre diable d’artisan ; et comme vous savez que, du côté d’un homme comme cela, vous n’avez rien à craindre,
vous avez été brave et cruelle à bon marché.
— Eh bien ! si j’ai eu tort, c’est votre faute, Joséphine,
dit mademoiselle de Villepreux avec un peu d’humeur.
Vous avez provoqué cette sotte réponse par une exclamation
déplacée.
— Eh ! mon Dieu ! qu’ai-je donc fait de si révoltant ?
Le fait est que j’ai été surprise de vous trouver en conversation
animée avec un garçon menuisier. Qui ne l’eût
été à ma place ? J’ai fait un cri malgré moi ; et quand j’ai
vu ce garçon rougir jusqu’au blanc des yeux, j’ai été bien
fâchée d’être entrée aussi brusquement. Mais comment
pouvais-je prévoir…
— Ma chère, dit Yseult en l’interrompant avec un dépit
qu’elle ne se souvenait pas d’avoir jamais éprouvé,
permettez-moi de vous dire que vos explications, vos réflexions
et vos expressions sont de plus en plus ridicules,
et que tout cela est du plus mauvais ton. Faites-moi l’amitié
de parler d’autre chose. Si je prenais mon grand-père
pour juge de la question, il comprendrait peut-être mieux
que moi ce que vous avez dans l’esprit, mais je ne sais
pas s’il voudrait me le dire.
— Vous me donnez là une leçon bien blessante, répondit
Joséphine, et c’est la première fois que vous me
parlez ainsi, ma chère Yseult. J’ai dit apparemment quelque
chose de bien inconvenant, puisque j’ai pu vous
blesser si fort. C’est la faute de mon peu d’éducation ; mais
vous, qui avez tant d’esprit, ma cousine, je m’étonne que
vous ne soyez pas plus indulgente à mon égard. Si je vous
ai offensée, pardonnez-le-moi…
— C’est moi qui vous supplie de me pardonner, dit
Yseult d’une voix oppressée en embrassant Joséphine avec
force, c’est moi qui ai tort de toutes les manières. Une
faute en entraîne toujours une autre. J’ai dit tout à l’heure une mauvaise parole, et, parce que j’en souffre, voilà que
je vous fais souffrir. Je vous assure que je souffre plus que
vous dans ce moment.
— N’en parlons plus, dit la marquise en embrassant les
mains de sa cousine ; un mot de vous, Yseult, me fera toujours
tout oublier.
Yseult s’efforça de sourire, mais il lui resta un poids
sur le cœur. Elle se disait que si l’artisan avait entendu le
mot cruel qu’elle se reprochait, elle ne pourrait jamais
l’effacer de son souvenir ; et, soit la fierté mécontente,
soit l’amour de la justice, elle sentait une blessure au fond
de sa conscience ; elle n’était pas habituée à être mal avec
elle-même.
La marquise cherchait à la distraire.
— Voulez-vous, lui dit-elle, que je vous montre le dessin
que j’ai fait hier ? vous me le corrigerez.
— Volontiers, répondit Yseult. Et lorsque le dessin fut
devant ses yeux : — Vous avez eu, lui dit-elle, une bonne
idée de faire la chapelle avant qu’elle ait perdu son caractère
de ruine et son air d’abandon. Je vous avoue que je
regretterai ce désordre où j’avais l’habitude de la voir,
cette couleur sombre que lui donnaient la poussière et la
vétusté. Je regrette déjà ces voix lamentables qu’y promenait
le vent en pénétrant par les crevasses des murs et
les fenêtres sans vitres, les cris des hiboux, et ces petits
pas mystérieux des souris qui semblent une danse de lutins
au clair de la lune. Cet atelier me sera bien commode ;
mais, comme tout ce qui tend au bien-être et à l’utile, il
aura perdu sa poésie romantique quand les ouvriers y auront
passé.
Yseult examina le dessin de sa cousine, le trouva assez
joli, corrigea quelques fautes de perspective, l’engagea à
le colorier au lavis, et l’aida à dresser son chevalet sur le
palier de la tribune. Elle espérait peut-être qu’en venant de temps en temps se placer auprès d’elle elle trouverait
l’occasion d’être affable avec Pierre Huguenin, et de lui
faire oublier ce qu’elle appelait intérieurement son impertinence.
Il est certain qu’elle le désirait, et que dès ce jour
elle ne le vit plus passer sans éprouver un peu de honte.
Il y avait dans cette souffrance une excessive candeur et
une sorte de scrupule religieux où le plus austère casuiste
n’aurait rien trouvé à reprendre, mais dont certaines
femmes du monde se seraient moquées, scandalisées
peut-être.
Quoi qu’il en soit, elle ne trouva point l’occasion qu’elle
cherchait. Pierre, dès qu’il l’apercevait, sortait de l’atelier,
ou se tenait si loin et se plongeait tellement dans son
travail, qu’il était impossible d’échanger avec lui un mot,
un salut, pas même un regard. Yseult comprit ce ressentiment,
et n’osa plus revenir sur le palier tant que dura
le dessin de Joséphine. Ainsi, chose étrange ! il y avait un
secret des plus délicats entre mademoiselle de Villepreux,
la fille du seigneur, et Pierre Huguenin, le compagnon
menuisier, un secret qui se cachait dans les fibres du
cœur plus qu’il ne se formulait dans les pensées, et que
chacun d’eux savait bien devoir occuper l’autre, quoique
ni l’un ni l’autre n’eût consenti à se rendre compte de
cette douloureuse sympathie.
Il se passait bien autre chose, vraiment, dans l’esprit
de la marquise ; et je ne sais comment m’y prendre, ô respectable
lectrice ! pour vous le faire pressentir. Elle dessinait,
et son dessin ne finissait pas. Yseult, qui était fort
adonnée à la lecture, à la rédaction analytique d’ouvrages
assez sérieux pour son sexe et pour son âge, se tenait
une partie de la journée dans son cabinet, dont la porte
restait ouverte entre elle et sa cousine, mais dont la tapisserie
la dérobait aux regards des ouvriers. Elle n’allait
plus sur le palier, et regardait le dessin de Joséphine seulement lorsque celle-ci le lui apportait. Or, Joséphine
le lui montrait de moins en moins, et finit par ne plus
le lui montrer du tout. Yseult s’en étonna, et lui dit un
soir : — Eh bien, cousine, qu’as-tu donc fait de ton dessin ?
Ce doit être un chef-d’œuvre, car il y a huit jours que
tu y travailles.
— Il est horrible, répondit la marquise vivement :
affreux, manqué, barbouillé ! Ne me demande pas à le
voir, j’en suis honteuse ; je veux le déchirer et le recommencer.
— J’admire ton courage, reprit Yseult ; mais, si ce n’était
pas te demander trop grand sacrifice, je te supplierais,
moi, d’en rester là. Le bruit des ouvriers et la poussière
qu’ils font m’incommodent beaucoup. J’ai l’habitude
de travailler ici, et je serais, je crois, incapable de travailler
ailleurs. Il faudra que j’y renonce si tu continues
à me laisser la porte ouverte.
— Eh bien ! si je dessinais avec la porte fermée ?… dit
la marquise timidement.
— Je ne sais trop comment motiver ce que je vais te
dire, répondit Yseult après un instant de silence ; mais il
me semble que cela ne serait pas convenable pour toi :
que t’en semble ?
— Convenable ! le mot m’étonne de ta part.
— Oh ! je sais bien que je t’ai dit qu’on était seule,
quoique tête à tête avec un ouvrier ; mais c’était une idée
fausse autant qu’une parole insolente, et tu sais que je me
la reproche. Non, tu ne serais pas seule au milieu de six
ouvriers.
— Au milieu ? Mais Dieu me préserve d’aller me mettre
au beau milieu de l’atelier ! Ce ne serait pas du tout le
point de vue pour dessiner.
— Je sais bien que la tribune est à vingt pieds du sol,
et que tu es censée dans une autre pièce que celle où ils travaillent ; mais enfin… que sais-je ?… Je te le demande
à toi-même, Joséphine. Tu dois savoir mieux que moi ce
qui est convenable et ce qui ne l’est pas.
— Je ferai ce que tu voudras, répondit la marquise avec
une petite moue qui ne l’enlaidissait point.
— Cela semble te contrarier, ma pauvre enfant ? reprit
Yseult.
— Je l’avoue, ce dessin m’amusait. Il y avait là quelque
chose de joli à faire, et j’aurais fini par réussir.
— Je ne t’ai jamais vue si passionnée pour le dessin,
Joséphine.
— Et toi, je ne t’ai jamais vue si anglaise, Yseult.
— Eh bien, si tu y tiens tant, continue. Je supporterai
encore le bruit du marteau qui me fend le cerveau, et
cette malheureuse scie qui me fait mal aux dents, et cette
maudite poussière qui gâte tous mes livres et tous mes
meubles.
— Non, non, je ne veux pas de cela. Mais quelle différence
trouves-tu donc à ce que nous soyons séparées
par une porte ou par une tapisserie ?
— Moi ? je ne sais pas ; il me semble que, moyennant
la tapisserie, tu n’as pas l’air d’être seule, et qu’avec la
porte ce sera bien différent.
— Est-ce que tu crois que ces gens-là font attention à
moi, à la distance où ils sont de la tribune ? Je dis plus :
crois-tu que je sois quelqu’un pour eux ?
— Joséphine, dit Yseult en riant et en rougissant à la
fois, vous êtes une hypocrite. Pourquoi avez-vous fait un
cri lorsque vous avez trouvé Pierre Huguenin ici, causant
avec moi, il y a huit jours ?
— Je ne sais pas non plus, moi ! vraiment je n’en sais
rien, Yseult ; c’était une sottise de ma part.
— Et c’en était peut-être une de la mienne de trouver ce tête-à-tête insignifiant ; j’y ai songé depuis. Un homme
est toujours un homme, quoi qu’on en dise. Je ne causerais
pas tête à tête dans mon cabinet avec Isidore Lerebours,
par exemple…
— Parce qu’il est sot, suffisant, mal-appris !
— Un artisan, comme Pierre Huguenin, par exemple,
qui n’est ni mal-appris, ni suffisant, ni sot, est donc beaucoup
plus un homme que M. Isidore ?
— Oh ! cela est certain !
— Et pourtant tu n’irais pas dessiner dans un atelier
où il y aurait plusieurs Isidores rassemblés !
— Oh ! non, certes ! Pourtant je m’y croirais bien
seule ; et si j’étais condamnée à vivre dans une île déserte
avec le plus parfait d’entre eux…
— Tu ferais le portrait des bêtes les plus laides plutôt
que le sien, je le conçois… Mais qu’est-ce donc que ce
personnage que je vois là ?
Tout en parlant avec sa cousine, Yseult avait ouvert le
carton de dessins, et elle avait trouvé celui de l’atelier.
Elle y avait jeté les yeux sans que Joséphine préoccupée
songeât à l’en empêcher, et elle venait d’y remarquer une
jolie petite figure posée gracieusement sur un fût de colonne
gothique.
Joséphine fit un petit cri, s’élança sur le dessin, et
voulut l’arracher des mains de sa cousine, qui le lui dérobait
en courant autour de la chambre. Ce jeu dura quelques
instants ; puis, Joséphine, qui était très-nerveuse,
devint toute rouge de dépit, et arracha le dessin, dont
une moitié resta dans les mains d’Yseult : c’était précisément
la moitié où figurait le personnage.
— C’est égal, dit Yseult en riant, il est fort gentil,
vraiment ! Pourquoi te fâches-tu ainsi ? Eh bien ! te voilà
avec les yeux pleins de larmes ? que tu es enfant ! Tu voulais déchirer ton dessin ? C’est fait. T’en repens-tu ? je me
charge de le recoller ; il n’y paraîtra plus. Au fait, ce serait
dommage, il est très-joli.
— Ce n’est pas bien, Yseult, ce que tu fais là. Je ne
voulais pas que tu le visses.
— Tu as de l’amour-propre avec moi à présent ? N’es-tu
pas mon élève ? Depuis quand les élèves cachent-ils leur
travail au maître ? Mais dis-moi donc, Joséphine, quel est
ce personnage ?
— Mais, tu le vois, une figure de fantaisie, un page du
moyen âge.
— Bah ! c’est un anachronisme. Si la chapelle était debout,
le page serait bien placé ; mais quand elle est en
ruines, il est hors de date. Il est peu probable que ce
pauvre jeune homme se soit conservé là dans toute sa
fraîcheur et avec les mêmes habits depuis trois cents
ans.
— Tu vois bien que tu te moques de moi, c’est ce que
je voulais m’épargner.
— Si tu te fâches, je n’oserais plus te rien dire… Pourtant…
— Eh bien ! dis, puisque tu es en train. Ne te gêne
pas.
— Joséphine, ce page-là ressemble au Corinthien à faire
trembler.
— Le Corinthien avec un pourpoint tailladé et une toque
de page ? Tu es folle !
— Le pourpoint est proche parent d’une veste ; et
quant à cette toque, elle est cousine germaine de celle
du Corinthien, qui n’est pas laide du tout, et qui lui sied
fort bien. Il porte les cheveux longs et coupés absolument
comme ceux-là ; enfin il a une charmante figure
comme ce page-là. Allons ! c’est son ancêtre, n’en parlons
plus.
— Yseult, dit la marquise en pleurant, je ne vous
croyais pas méchante.
Le ton dont ces paroles furent prononcées, et les larmes qui
s’échappèrent des yeux de Joséphine, firent tressaillir
Yseult de surprise. Elle laissa tomber le dessin,
croyant rêver, et s’efforça de consoler sa cousine, mais
sans savoir comment elle avait pu l’offenser ; car elle n’avait eu
d’autre intention que celle de faire une plaisanterie
très-innocente, et qui n’était pas tout à fait nouvelle
entre elles deux. Elle n’osa point arrêter sa pensée sur la
découverte que ces larmes lui faisaient pressentir, et en
repoussa bien vite l’idée comme absurde et outrageante
pour sa cousine. Celle-ci, voyant la candeur d’Yseult,
essuya ses larmes ; et leur querelle finit comme toutes
finissaient, par des caresses et des éclats de rire.
Eh bien ! vous l’avez deviné, ô lectrice pénétrante ? la
pauvre Joséphine, ayant lu beaucoup de romans (que
ceci vous soit un avertissement salutaire), éprouvait le
besoin irrésistible de mettre dans sa vie un roman dont
elle serait l’héroïne ; et le héros était trouvé. Il était là,
jeune, beau comme un demi-dieu, intelligent et pur plus
qu’aucun de ceux qui ont droit de cité dans les romans
les plus convenables. Seulement il était compagnon menuisier,
ce qui est contraire à tous les usages reçus, je
l’avoue ; mais il était couronné, outre ses beaux cheveux,
d’une auréole d’artiste. Ce génie éclos par miracle était
choyé et vanté chaque soir au salon par le vieux comte,
qui se faisait un amusement et une petite vanité de l’avoir
découvert, et cette position intéressante le mettait
fort à la mode au château. Ce serait aujourd’hui un rôle
usé : on a déjà vu tant de jeunes prodiges qu’on en est
las ; et puis il est bien certain qu’on en est venu à reconnaître
que le peuple est le grand foyer d’intelligence
et d’inspiration. Mais, à ces beaux jours de la restauration dont je vous parle, c’était une nouveauté de l’apercevoir,
une hardiesse de ne pas le nier, et une générosité
seigneuriale d’en favoriser l’essor. Souvenez-vous que
dans ce temps, déjà si éloigné de l’année 1840 par ses
mœurs et ses opinions, les gens comme il faut ne voulaient
point que le peuple apprît à lire, et pour cause. Le
vieux comte de Villepreux était d’un libéralisme effréné
aux yeux des gentillâtres ses voisins, et ce libéralisme
était d’une originalité et d’un goût exquis aux yeux de la
jeunesse cultivée du pays. Il était tout simple que la romanesque
Joséphine donnât un peu dans cet engouement
de la mode, sans en comprendre la portée. Elle voyait
dans son héros un Giotto ou un Benvenuto en herbe ; et
par-dessus tout cela il ne s’appelait ni la Rose, ni la Tulipe,
ni la Réjouissance, ni le Flambeau-d’amour :
le moindre de ces surnoms eût mal sonné aux oreilles,
et l’eût dépoétisé, comme on dit maintenant ; mais il
avait un surnom qui plaisait et qu’on aimait à lui confirmer :
il s’appelait le Corinthien.
Pourquoi le Corinthien fut-il remarqué, et pourquoi
Pierre Huguenin ne le fut-il pas ? Ce dernier n’avait guère
moins de succès au salon ; c’est-à-dire que lorsque, dans
les causeries du soir, on mentionnait le Corinthien, on
mettait toujours Pierre de moitié dans les éloges qu’on
lui donnait. Le comte admirait sa belle prestance, son air
distingué, ses manières dont la dignité naturelle était bien
digne de remarque, son langage probe, intelligent, sensé,
et surtout son ardente et poétique amitié pour le jeune
sculpteur. Mais c’est que le sculpteur était doué du feu
sacré, et qu’il avait dû refléter sur son ami le menuisier.
Lorsqu’on disait ces choses, le front de la marquise s’animait ;
elle se trompait de cartes en jouant au reversi
avec son oncle, ou faisait rouler ses pelotes de soie en
brodant au métier ; et puis elle hasardait un timide regard vers sa cousine. Il lui semblait qu’elle devait surprendre,
tôt ou tard, un roman analogue entre elle et
Pierre Huguenin, et cette fantaisie de son imagination lui
donnait du courage. Pourtant la paisible Yseult lui parlait
de Pierre avec tant de calme et franchise, qu’il n’y
avait guère d’illusion à se faire de ce côté-là.
Mais si Joséphine comprenait qu’on pût et qu’on dût
faire attention à Pierre, elle n’en avait pas moins accordé
la préférence au jeune Amaury. On pouvait se familiariser
plus aisément avec celui-ci, que l’on considérait un peu
comme un enfant. On le nommait le petit sculpteur ; on
s’entretenait de l’avenir qu’on lui rêvait ; tous les jours
on allait le voir travailler ; le comte le tutoyait, l’appelait
son enfant, et lui prenait la tête pour le présenter aux
personnes qui venaient lui rendre visite et qu’il conduisait
à l’atelier. On remarquait la largeur et l’élévation de son
front ; un docteur du pays, partisan de Lavater et de
Gall, voulait mouler son crâne. Enfin il avait un succès
plus brillant que maître Pierre, avec qui l’on ne pouvait
pas jouer de même. Il est triste de le dire, mais il n’en
est pas moins vrai que la plupart des femmes du monde
attendent, pour donner la préférence à un homme, le
jugement qu’en porteront les salons ; et le plus goûté est,
selon elles, le plus accompli. Joséphine avait été trop
sensible aux séductions de la vanité pour ne pas subir un
peu ce travers. Elle s’était donc monté la tête pour le bel
enfant, et ne pouvait plus s’en cacher. Les choses en
étaient venues à ce point qu’on l’en plaisantait tout haut
dans la famille, et qu’elle se livrait à la plaisanterie de
très-bonne grâce. Elle la provoquait même au besoin ; ce
qui était une assez bonne manœuvre pour empêcher que
la remarque ne tournât au sérieux. Voilà pourquoi sa
cousine se permettait quelquefois d’en rire avec elle, ne
pensant nullement qu’elle pût l’affliger par ce qui lui semblait un jeu ; et voilà pourquoi aussi elle fut si étonnée
lorsqu’elle la vit pleurer à cette occasion. Mais ces larmes
ne lui apprirent rien encore ; car Joséphine les expliqua
par un amour-propre d’artiste, par une migraine, par
tout ce qu’il lui plut d’inventer.
Toutes les cajoleries du château n’avaient pas jusqu’alors
troublé la cervelle du bon Corinthien. L’engouement
du vieux comte partait certainement d’un grand fonds de
bienveillance et de générosité ; mais il était fort imprudent,
car il pouvait égarer le jugement d’un jeune homme
arraché à son obscurité paisible pour être lancé d’un
bond dans la carrière du succès et de l’ambition. Heureusement
Pierre Huguenin veillait sur lui comme la Providence,
et le maintenait dans son bon sens par une sage
critique. De son côté, le père Huguenin, tout en admirant
franchement l’adresse et le goût du jeune sculpteur, lui
donnait l’avis paternel de se tenir en garde contre la
louange. Il n’avait pas encore à se plaindre de la nouvelle
direction que le travail de ce compagnon allait prendre ;
car celui-ci, fidèle à sa parole, ne faisait de sculpture
que le dimanche, ou le soir pendant une heure ou deux
de la veillée, par manière d’essai, et toutes ses journées
de la semaine étaient consacrées à terminer la boiserie
pour laquelle il avait engagé ses services. Il ne devait
sculpter définitivement qu’après avoir satisfait entièrement
son maître. Mais si le vieux menuisier ne blâmait
pas cette tentative hardie (voyant même avec plaisir son
fils s’y associer ; car sur ce terrain cessait toute jalousie
de métier, touts concurrence de talent), il n’approuvait
pas tout à fait les fréquentes et amicales relations qui s’étaient
établies entre le salon et l’atelier. — Certainement,
disait-il, je n’ai pas à me plaindre du vieux comte. C’est
un homme juste, et son économie ordinaire se change en
magnificence quand il rencontre le mérite. Il a des façons fort honnêtes. Sa fille est aussi avenante et bonne, sous
son air tranquille et indifférent. Le jeune homme (il parlait
de Raoul, le frère d’Yseult) est un peu borné, paresseux,
et, comme dit notre Berrichon, sert-de-rien ;
mais, en somme, ce n’est pas un méchant enfant ; et
quand ses chiens mangent nos poules, il bat ses chiens
sans les ménager. Enfin on voit, aux manières de l’intendant
avec nous, que son maître lui a commandé d’être
poli et humain pour le pauvre monde. Mais, malgré tout
cela, je ne peux pas, moi, me mettre à aimer ces gens-là
comme j’aimerais d’autres gens, des gens de notre espèce.
Je vois le père Lacrête qui n’en est pas content,
parce que ses manières un peu sans façon, et son envie
bien naturelle de gagner le plus possible, ne sont pas
bien venues au château. M. le comte a beau faire, il ne
me fera pas croire qu’il aime le peuple, quoiqu’il passe
pour un fameux libéral et que les imbéciles le traitent de
jacobin. Il tirera bien son chapeau à celui de nous qui aura
le plus d’esprit ; mais on n’a qu’à s’oublier un peu avec
lui, on verra comme il remontera sur ses grands chevaux
pour passer sur le ventre des manants. Il sortira
bien un louis d’or de sa poche pour qu’un pauvre diable
boive à sa santé ; mais essayons de boire à la république,
on verra comme il nous payera les violons ! Je vois bien
la demoiselle du château faire l’aumône, aller et venir
chez les malades comme une sœur de charité, causer
avec un gueux comme avec un riche, et porter des robes
moins belles que celles de sa fille de chambre ; on ne
peut pas dire qu’elle veuille écraser le village, ni qu’elle
ait jamais refusé de rendre un service ; mais allez lui proposer
d’épouser le fils d’un gros fermier : eût-il de l’éducation
et des écus autant qu’elle, elle vous dira qu’elle ne
saurait déroger. Je ne la blâme pas ; les bourgeois ne valent
pas mieux que les nobles. Mais enfin, rappelez-vous, mes enfants, que les grands seront toujours les grands,
et les petits toujours les petits. On a l’air de chercher à
vous le faire oublier ; mais laissez-vous-y prendre, et vous
verrez comme on vous rafraîchira la mémoire ! Oh ! oh !
je n’ai pas vécu jusqu’à présent sans savoir ce que pèse
un vilain dans la main de son seigneur.
Il y avait une chose qui déplaisait surtout au père Huguenin :
c’était l’assiduité de la marquise à se poser sur
la tribune pour dessiner pendant que les ouvriers travaillaient
devant elle. Il semblait craindre que son fils n’y
fît trop d’attention. Que vient faire là cette belle dame ?
disait-il bien bas quand elle était partie. Est-ce la place
d’une marquise de se tenir là-haut comme une poule sur
un bâton, tandis que des gars comme vous lui regardent
le bout du pied ? Je veux bien qu’elle ait le pied petit ; la
grosse Marton l’aurait petit aussi, si, au lieu de porter
des sabots, elle s’était serrée toute sa vie dans des escarpins.
Et moi, je ne vois pas ce que cela a de si beau. En
marche-t-on mieux, en saute-t-on plus haut ? Et d’ailleurs,
à qui veut-elle plaire, qui veut-elle épouser ? N’est-elle
pas mariée ? Et, ne le fût-elle pas, voudrait-elle d’un
artisan ? Enfin que fait-elle là-haut sur son perchoir ?
Est-ce pour nous surveiller, est-ce pour faire notre portrait ?
Ne voilà-t-il pas des messieurs bien costumés, en
blouse ou en manches de chemise, pour lui servir de
modèles ? On dit qu’il y a à Paris des gens qu’on paye
pour avoir une grande barbe et pour se faire mettre en tableau.
Mais c’est un métier de fainéant, et ça n’est pas
le nôtre.
— Ma foi, disait le Berrichon, je ne gagnerais pas beaucoup
à ce métier-là, car je ne suis pas beau ; et, à moins
qu’il n’y eût un singe à fourrer dans une peinture, je n’aurais
pas beaucoup de pratiques. Mais savez-vous, notre
maître, qu’elle est bien heureuse, la petite baronne, ou la petite comtesse, comme on l’appelle, de se trouver avec des garçons honnêtes comme nous, qui ne disons jamais de vilaines paroles et qui ne chantons que des chansons morales ? Car, enfin, il y a bien des ouvriers qui ne souffriraient pas de se voir lorgnés comme ça, et qui la feraient partir en disant des gros mots exprès devant elle.
— C’est ce que nous ne ferons jamais, j’espère, dit Amaury ; nous devons du respect à une femme, qu’elle soit mendiante ou marquise ; et, d’ailleurs, nous nous respectons trop nous-mêmes pour tenir des propos grossiers. On est là pour travailler, on travaille. Cette dame travaille aussi. Je ne sais si c’est à quelque chose de beau ou d’utile. Il faut le croire : sans cela quel plaisir trouverait-elle à quitter sa société pour la nôtre ?
La marquise ne faisait pas d’autre impression sur Amaury. Il avait bien remarqué qu’elle était jolie, à force de l’entendre dire ; mais il ne voulait pas croire qu’elle fût là pour lui, comme le Berrichon et les apprentis le pensaient. D’ailleurs il n’avait dans l’esprit que la sculpture, et dans le cœur que la Savinienne.
CHAPITRE XIX.
Quand les jeunes dames se trouvèrent tête à tête, il y eut entre elles une conversation assez singulière.
— Vous avez dit une parole bien dure pour ce pauvre jeune homme, dit la marquise en voyant Pierre Huguenin s’éloigner.
— Il ne l’a pas entendue, répondit Yseult, et d’ailleurs il n’aurait pas pu la comprendre.
Yseult sentait qu’elle se mentait à elle-même. Elle avait fort bien remarqué l’indignation de l’artisan, et comme, malgré les préjugés que l’usage du monde avait pu lui donner, elle était foncièrement bonne et juste, elle éprouvait un repentir profond et une sorte d’angoisse. Mais elle avait trop de fierté pour en convenir.
— Vous direz ce que vous voudrez, reprit Joséphine, ce garçon a été blessé au cœur, cela était facile à voir.
— Il aurait tort de croire que j’ai songé à l’humilier, répondit Yseult, qui cherchait à s’excuser à ses propres yeux. Vous m’eussiez trouvée tête à tête, n’importe avec quel homme autre que mon père ou mon frère, j’aurais pu vous faire la même réponse.
— Oui-da ! repartit la marquise. Vous ne l’auriez pas faite, cousine ! c’eût été mettre au défi tout autre qu’un pauvre diable d’artisan ; et comme vous savez que, du côté d’un homme comme cela, vous n’avez rien à craindre,
vous avez été brave et cruelle à bon marché.
— Eh bien ! si j’ai eu tort, c’est votre faute, Joséphine,
dit mademoiselle de Villepreux avec un peu d’humeur.
Vous avez provoqué cette sotte réponse par une exclamation
déplacée.
— Eh ! mon Dieu ! qu’ai-je donc fait de si révoltant ?
Le fait est que j’ai été surprise de vous trouver en conversation
animée avec un garçon menuisier. Qui ne l’eût
été à ma place ? J’ai fait un cri malgré moi ; et quand j’ai
vu ce garçon rougir jusqu’au blanc des yeux, j’ai été bien
fâchée d’être entrée aussi brusquement. Mais comment
pouvais-je prévoir…
— Ma chère, dit Yseult en l’interrompant avec un dépit
qu’elle ne se souvenait pas d’avoir jamais éprouvé,
permettez-moi de vous dire que vos explications, vos réflexions
et vos expressions sont de plus en plus ridicules,
et que tout cela est du plus mauvais ton. Faites-moi l’amitié
de parler d’autre chose. Si je prenais mon grand-père
pour juge de la question, il comprendrait peut-être mieux
que moi ce que vous avez dans l’esprit, mais je ne sais
pas s’il voudrait me le dire.
— Vous me donnez là une leçon bien blessante, répondit
Joséphine, et c’est la première fois que vous me
parlez ainsi, ma chère Yseult. J’ai dit apparemment quelque
chose de bien inconvenant, puisque j’ai pu vous
blesser si fort. C’est la faute de mon peu d’éducation ; mais
vous, qui avez tant d’esprit, ma cousine, je m’étonne que
vous ne soyez pas plus indulgente à mon égard. Si je vous
ai offensée, pardonnez-le-moi…
— C’est moi qui vous supplie de me pardonner, dit
Yseult d’une voix oppressée en embrassant Joséphine avec
force, c’est moi qui ai tort de toutes les manières. Une
faute en entraîne toujours une autre. J’ai dit tout à l’heure une mauvaise parole, et, parce que j’en souffre, voilà que
je vous fais souffrir. Je vous assure que je souffre plus que
vous dans ce moment.
— N’en parlons plus, dit la marquise en embrassant les
mains de sa cousine ; un mot de vous, Yseult, me fera toujours
tout oublier.
Yseult s’efforça de sourire, mais il lui resta un poids
sur le cœur. Elle se disait que si l’artisan avait entendu le
mot cruel qu’elle se reprochait, elle ne pourrait jamais
l’effacer de son souvenir ; et, soit la fierté mécontente,
soit l’amour de la justice, elle sentait une blessure au fond
de sa conscience ; elle n’était pas habituée à être mal avec
elle-même.
La marquise cherchait à la distraire.
— Voulez-vous, lui dit-elle, que je vous montre le dessin
que j’ai fait hier ? vous me le corrigerez.
— Volontiers, répondit Yseult. Et lorsque le dessin fut
devant ses yeux : — Vous avez eu, lui dit-elle, une bonne
idée de faire la chapelle avant qu’elle ait perdu son caractère
de ruine et son air d’abandon. Je vous avoue que je
regretterai ce désordre où j’avais l’habitude de la voir,
cette couleur sombre que lui donnaient la poussière et la
vétusté. Je regrette déjà ces voix lamentables qu’y promenait
le vent en pénétrant par les crevasses des murs et
les fenêtres sans vitres, les cris des hiboux, et ces petits
pas mystérieux des souris qui semblent une danse de lutins
au clair de la lune. Cet atelier me sera bien commode ;
mais, comme tout ce qui tend au bien-être et à l’utile, il
aura perdu sa poésie romantique quand les ouvriers y auront
passé.
Yseult examina le dessin de sa cousine, le trouva assez
joli, corrigea quelques fautes de perspective, l’engagea à
le colorier au lavis, et l’aida à dresser son chevalet sur le
palier de la tribune. Elle espérait peut-être qu’en venant de temps en temps se placer auprès d’elle elle trouverait
l’occasion d’être affable avec Pierre Huguenin, et de lui
faire oublier ce qu’elle appelait intérieurement son impertinence.
Il est certain qu’elle le désirait, et que dès ce jour
elle ne le vit plus passer sans éprouver un peu de honte.
Il y avait dans cette souffrance une excessive candeur et
une sorte de scrupule religieux où le plus austère casuiste
n’aurait rien trouvé à reprendre, mais dont certaines
femmes du monde se seraient moquées, scandalisées
peut-être.
Quoi qu’il en soit, elle ne trouva point l’occasion qu’elle
cherchait. Pierre, dès qu’il l’apercevait, sortait de l’atelier,
ou se tenait si loin et se plongeait tellement dans son
travail, qu’il était impossible d’échanger avec lui un mot,
un salut, pas même un regard. Yseult comprit ce ressentiment,
et n’osa plus revenir sur le palier tant que dura
le dessin de Joséphine. Ainsi, chose étrange ! il y avait un
secret des plus délicats entre mademoiselle de Villepreux,
la fille du seigneur, et Pierre Huguenin, le compagnon
menuisier, un secret qui se cachait dans les fibres du
cœur plus qu’il ne se formulait dans les pensées, et que
chacun d’eux savait bien devoir occuper l’autre, quoique
ni l’un ni l’autre n’eût consenti à se rendre compte de
cette douloureuse sympathie.
Il se passait bien autre chose, vraiment, dans l’esprit
de la marquise ; et je ne sais comment m’y prendre, ô respectable
lectrice ! pour vous le faire pressentir. Elle dessinait,
et son dessin ne finissait pas. Yseult, qui était fort
adonnée à la lecture, à la rédaction analytique d’ouvrages
assez sérieux pour son sexe et pour son âge, se tenait
une partie de la journée dans son cabinet, dont la porte
restait ouverte entre elle et sa cousine, mais dont la tapisserie
la dérobait aux regards des ouvriers. Elle n’allait
plus sur le palier, et regardait le dessin de Joséphine seulement lorsque celle-ci le lui apportait. Or, Joséphine
le lui montrait de moins en moins, et finit par ne plus
le lui montrer du tout. Yseult s’en étonna, et lui dit un
soir : — Eh bien, cousine, qu’as-tu donc fait de ton dessin ?
Ce doit être un chef-d’œuvre, car il y a huit jours que
tu y travailles.
— Il est horrible, répondit la marquise vivement :
affreux, manqué, barbouillé ! Ne me demande pas à le
voir, j’en suis honteuse ; je veux le déchirer et le recommencer.
— J’admire ton courage, reprit Yseult ; mais, si ce n’était
pas te demander trop grand sacrifice, je te supplierais,
moi, d’en rester là. Le bruit des ouvriers et la poussière
qu’ils font m’incommodent beaucoup. J’ai l’habitude
de travailler ici, et je serais, je crois, incapable de travailler
ailleurs. Il faudra que j’y renonce si tu continues
à me laisser la porte ouverte.
— Eh bien ! si je dessinais avec la porte fermée ?… dit
la marquise timidement.
— Je ne sais trop comment motiver ce que je vais te
dire, répondit Yseult après un instant de silence ; mais il
me semble que cela ne serait pas convenable pour toi :
que t’en semble ?
— Convenable ! le mot m’étonne de ta part.
— Oh ! je sais bien que je t’ai dit qu’on était seule,
quoique tête à tête avec un ouvrier ; mais c’était une idée
fausse autant qu’une parole insolente, et tu sais que je me
la reproche. Non, tu ne serais pas seule au milieu de six
ouvriers.
— Au milieu ? Mais Dieu me préserve d’aller me mettre
au beau milieu de l’atelier ! Ce ne serait pas du tout le
point de vue pour dessiner.
— Je sais bien que la tribune est à vingt pieds du sol,
et que tu es censée dans une autre pièce que celle où ils travaillent ; mais enfin… que sais-je ?… Je te le demande
à toi-même, Joséphine. Tu dois savoir mieux que moi ce
qui est convenable et ce qui ne l’est pas.
— Je ferai ce que tu voudras, répondit la marquise avec
une petite moue qui ne l’enlaidissait point.
— Cela semble te contrarier, ma pauvre enfant ? reprit
Yseult.
— Je l’avoue, ce dessin m’amusait. Il y avait là quelque
chose de joli à faire, et j’aurais fini par réussir.
— Je ne t’ai jamais vue si passionnée pour le dessin,
Joséphine.
— Et toi, je ne t’ai jamais vue si anglaise, Yseult.
— Eh bien, si tu y tiens tant, continue. Je supporterai
encore le bruit du marteau qui me fend le cerveau, et
cette malheureuse scie qui me fait mal aux dents, et cette
maudite poussière qui gâte tous mes livres et tous mes
meubles.
— Non, non, je ne veux pas de cela. Mais quelle différence
trouves-tu donc à ce que nous soyons séparées
par une porte ou par une tapisserie ?
— Moi ? je ne sais pas ; il me semble que, moyennant
la tapisserie, tu n’as pas l’air d’être seule, et qu’avec la
porte ce sera bien différent.
— Est-ce que tu crois que ces gens-là font attention à
moi, à la distance où ils sont de la tribune ? Je dis plus :
crois-tu que je sois quelqu’un pour eux ?
— Joséphine, dit Yseult en riant et en rougissant à la
fois, vous êtes une hypocrite. Pourquoi avez-vous fait un
cri lorsque vous avez trouvé Pierre Huguenin ici, causant
avec moi, il y a huit jours ?
— Je ne sais pas non plus, moi ! vraiment je n’en sais
rien, Yseult ; c’était une sottise de ma part.
— Et c’en était peut-être une de la mienne de trouver ce tête-à-tête insignifiant ; j’y ai songé depuis. Un homme
est toujours un homme, quoi qu’on en dise. Je ne causerais
pas tête à tête dans mon cabinet avec Isidore Lerebours,
par exemple…
— Parce qu’il est sot, suffisant, mal-appris !
— Un artisan, comme Pierre Huguenin, par exemple,
qui n’est ni mal-appris, ni suffisant, ni sot, est donc beaucoup
plus un homme que M. Isidore ?
— Oh ! cela est certain !
— Et pourtant tu n’irais pas dessiner dans un atelier
où il y aurait plusieurs Isidores rassemblés !
— Oh ! non, certes ! Pourtant je m’y croirais bien
seule ; et si j’étais condamnée à vivre dans une île déserte
avec le plus parfait d’entre eux…
— Tu ferais le portrait des bêtes les plus laides plutôt
que le sien, je le conçois… Mais qu’est-ce donc que ce
personnage que je vois là ?
Tout en parlant avec sa cousine, Yseult avait ouvert le
carton de dessins, et elle avait trouvé celui de l’atelier.
Elle y avait jeté les yeux sans que Joséphine préoccupée
songeât à l’en empêcher, et elle venait d’y remarquer une
jolie petite figure posée gracieusement sur un fût de colonne
gothique.
Joséphine fit un petit cri, s’élança sur le dessin, et
voulut l’arracher des mains de sa cousine, qui le lui dérobait
en courant autour de la chambre. Ce jeu dura quelques
instants ; puis, Joséphine, qui était très-nerveuse,
devint toute rouge de dépit, et arracha le dessin, dont
une moitié resta dans les mains d’Yseult : c’était précisément
la moitié où figurait le personnage.
— C’est égal, dit Yseult en riant, il est fort gentil,
vraiment ! Pourquoi te fâches-tu ainsi ? Eh bien ! te voilà
avec les yeux pleins de larmes ? que tu es enfant ! Tu voulais déchirer ton dessin ? C’est fait. T’en repens-tu ? je me
charge de le recoller ; il n’y paraîtra plus. Au fait, ce serait
dommage, il est très-joli.
— Ce n’est pas bien, Yseult, ce que tu fais là. Je ne
voulais pas que tu le visses.
— Tu as de l’amour-propre avec moi à présent ? N’es-tu
pas mon élève ? Depuis quand les élèves cachent-ils leur
travail au maître ? Mais dis-moi donc, Joséphine, quel est
ce personnage ?
— Mais, tu le vois, une figure de fantaisie, un page du
moyen âge.
— Bah ! c’est un anachronisme. Si la chapelle était debout,
le page serait bien placé ; mais quand elle est en
ruines, il est hors de date. Il est peu probable que ce
pauvre jeune homme se soit conservé là dans toute sa
fraîcheur et avec les mêmes habits depuis trois cents
ans.
— Tu vois bien que tu te moques de moi, c’est ce que
je voulais m’épargner.
— Si tu te fâches, je n’oserais plus te rien dire… Pourtant…
— Eh bien ! dis, puisque tu es en train. Ne te gêne
pas.
— Joséphine, ce page-là ressemble au Corinthien à faire
trembler.
— Le Corinthien avec un pourpoint tailladé et une toque
de page ? Tu es folle !
— Le pourpoint est proche parent d’une veste ; et
quant à cette toque, elle est cousine germaine de celle
du Corinthien, qui n’est pas laide du tout, et qui lui sied
fort bien. Il porte les cheveux longs et coupés absolument
comme ceux-là ; enfin il a une charmante figure
comme ce page-là. Allons ! c’est son ancêtre, n’en parlons
plus.
— Yseult, dit la marquise en pleurant, je ne vous
croyais pas méchante.
Le ton dont ces paroles furent prononcées, et les larmes qui
s’échappèrent des yeux de Joséphine, firent tressaillir
Yseult de surprise. Elle laissa tomber le dessin,
croyant rêver, et s’efforça de consoler sa cousine, mais
sans savoir comment elle avait pu l’offenser ; car elle n’avait eu
d’autre intention que celle de faire une plaisanterie
très-innocente, et qui n’était pas tout à fait nouvelle
entre elles deux. Elle n’osa point arrêter sa pensée sur la
découverte que ces larmes lui faisaient pressentir, et en
repoussa bien vite l’idée comme absurde et outrageante
pour sa cousine. Celle-ci, voyant la candeur d’Yseult,
essuya ses larmes ; et leur querelle finit comme toutes
finissaient, par des caresses et des éclats de rire.
Eh bien ! vous l’avez deviné, ô lectrice pénétrante ? la
pauvre Joséphine, ayant lu beaucoup de romans (que
ceci vous soit un avertissement salutaire), éprouvait le
besoin irrésistible de mettre dans sa vie un roman dont
elle serait l’héroïne ; et le héros était trouvé. Il était là,
jeune, beau comme un demi-dieu, intelligent et pur plus
qu’aucun de ceux qui ont droit de cité dans les romans
les plus convenables. Seulement il était compagnon menuisier,
ce qui est contraire à tous les usages reçus, je
l’avoue ; mais il était couronné, outre ses beaux cheveux,
d’une auréole d’artiste. Ce génie éclos par miracle était
choyé et vanté chaque soir au salon par le vieux comte,
qui se faisait un amusement et une petite vanité de l’avoir
découvert, et cette position intéressante le mettait
fort à la mode au château. Ce serait aujourd’hui un rôle
usé : on a déjà vu tant de jeunes prodiges qu’on en est
las ; et puis il est bien certain qu’on en est venu à reconnaître
que le peuple est le grand foyer d’intelligence
et d’inspiration. Mais, à ces beaux jours de la restauration dont je vous parle, c’était une nouveauté de l’apercevoir,
une hardiesse de ne pas le nier, et une générosité
seigneuriale d’en favoriser l’essor. Souvenez-vous que
dans ce temps, déjà si éloigné de l’année 1840 par ses
mœurs et ses opinions, les gens comme il faut ne voulaient
point que le peuple apprît à lire, et pour cause. Le
vieux comte de Villepreux était d’un libéralisme effréné
aux yeux des gentillâtres ses voisins, et ce libéralisme
était d’une originalité et d’un goût exquis aux yeux de la
jeunesse cultivée du pays. Il était tout simple que la romanesque
Joséphine donnât un peu dans cet engouement
de la mode, sans en comprendre la portée. Elle voyait
dans son héros un Giotto ou un Benvenuto en herbe ; et
par-dessus tout cela il ne s’appelait ni la Rose, ni la Tulipe,
ni la Réjouissance, ni le Flambeau-d’amour :
le moindre de ces surnoms eût mal sonné aux oreilles,
et l’eût dépoétisé, comme on dit maintenant ; mais il
avait un surnom qui plaisait et qu’on aimait à lui confirmer :
il s’appelait le Corinthien.
Pourquoi le Corinthien fut-il remarqué, et pourquoi
Pierre Huguenin ne le fut-il pas ? Ce dernier n’avait guère
moins de succès au salon ; c’est-à-dire que lorsque, dans
les causeries du soir, on mentionnait le Corinthien, on
mettait toujours Pierre de moitié dans les éloges qu’on
lui donnait. Le comte admirait sa belle prestance, son air
distingué, ses manières dont la dignité naturelle était bien
digne de remarque, son langage probe, intelligent, sensé,
et surtout son ardente et poétique amitié pour le jeune
sculpteur. Mais c’est que le sculpteur était doué du feu
sacré, et qu’il avait dû refléter sur son ami le menuisier.
Lorsqu’on disait ces choses, le front de la marquise s’animait ;
elle se trompait de cartes en jouant au reversi
avec son oncle, ou faisait rouler ses pelotes de soie en
brodant au métier ; et puis elle hasardait un timide regard vers sa cousine. Il lui semblait qu’elle devait surprendre,
tôt ou tard, un roman analogue entre elle et
Pierre Huguenin, et cette fantaisie de son imagination lui
donnait du courage. Pourtant la paisible Yseult lui parlait
de Pierre avec tant de calme et franchise, qu’il n’y
avait guère d’illusion à se faire de ce côté-là.
Mais si Joséphine comprenait qu’on pût et qu’on dût
faire attention à Pierre, elle n’en avait pas moins accordé
la préférence au jeune Amaury. On pouvait se familiariser
plus aisément avec celui-ci, que l’on considérait un peu
comme un enfant. On le nommait le petit sculpteur ; on
s’entretenait de l’avenir qu’on lui rêvait ; tous les jours
on allait le voir travailler ; le comte le tutoyait, l’appelait
son enfant, et lui prenait la tête pour le présenter aux
personnes qui venaient lui rendre visite et qu’il conduisait
à l’atelier. On remarquait la largeur et l’élévation de son
front ; un docteur du pays, partisan de Lavater et de
Gall, voulait mouler son crâne. Enfin il avait un succès
plus brillant que maître Pierre, avec qui l’on ne pouvait
pas jouer de même. Il est triste de le dire, mais il n’en
est pas moins vrai que la plupart des femmes du monde
attendent, pour donner la préférence à un homme, le
jugement qu’en porteront les salons ; et le plus goûté est,
selon elles, le plus accompli. Joséphine avait été trop
sensible aux séductions de la vanité pour ne pas subir un
peu ce travers. Elle s’était donc monté la tête pour le bel
enfant, et ne pouvait plus s’en cacher. Les choses en
étaient venues à ce point qu’on l’en plaisantait tout haut
dans la famille, et qu’elle se livrait à la plaisanterie de
très-bonne grâce. Elle la provoquait même au besoin ; ce
qui était une assez bonne manœuvre pour empêcher que
la remarque ne tournât au sérieux. Voilà pourquoi sa
cousine se permettait quelquefois d’en rire avec elle, ne
pensant nullement qu’elle pût l’affliger par ce qui lui semblait un jeu ; et voilà pourquoi aussi elle fut si étonnée
lorsqu’elle la vit pleurer à cette occasion. Mais ces larmes
ne lui apprirent rien encore ; car Joséphine les expliqua
par un amour-propre d’artiste, par une migraine, par
tout ce qu’il lui plut d’inventer.
Toutes les cajoleries du château n’avaient pas jusqu’alors
troublé la cervelle du bon Corinthien. L’engouement
du vieux comte partait certainement d’un grand fonds de
bienveillance et de générosité ; mais il était fort imprudent,
car il pouvait égarer le jugement d’un jeune homme
arraché à son obscurité paisible pour être lancé d’un
bond dans la carrière du succès et de l’ambition. Heureusement
Pierre Huguenin veillait sur lui comme la Providence,
et le maintenait dans son bon sens par une sage
critique. De son côté, le père Huguenin, tout en admirant
franchement l’adresse et le goût du jeune sculpteur, lui
donnait l’avis paternel de se tenir en garde contre la
louange. Il n’avait pas encore à se plaindre de la nouvelle
direction que le travail de ce compagnon allait prendre ;
car celui-ci, fidèle à sa parole, ne faisait de sculpture
que le dimanche, ou le soir pendant une heure ou deux
de la veillée, par manière d’essai, et toutes ses journées
de la semaine étaient consacrées à terminer la boiserie
pour laquelle il avait engagé ses services. Il ne devait
sculpter définitivement qu’après avoir satisfait entièrement
son maître. Mais si le vieux menuisier ne blâmait
pas cette tentative hardie (voyant même avec plaisir son
fils s’y associer ; car sur ce terrain cessait toute jalousie
de métier, touts concurrence de talent), il n’approuvait
pas tout à fait les fréquentes et amicales relations qui s’étaient
établies entre le salon et l’atelier. — Certainement,
disait-il, je n’ai pas à me plaindre du vieux comte. C’est
un homme juste, et son économie ordinaire se change en
magnificence quand il rencontre le mérite. Il a des façons fort honnêtes. Sa fille est aussi avenante et bonne, sous
son air tranquille et indifférent. Le jeune homme (il parlait
de Raoul, le frère d’Yseult) est un peu borné, paresseux,
et, comme dit notre Berrichon, sert-de-rien ;
mais, en somme, ce n’est pas un méchant enfant ; et
quand ses chiens mangent nos poules, il bat ses chiens
sans les ménager. Enfin on voit, aux manières de l’intendant
avec nous, que son maître lui a commandé d’être
poli et humain pour le pauvre monde. Mais, malgré tout
cela, je ne peux pas, moi, me mettre à aimer ces gens-là
comme j’aimerais d’autres gens, des gens de notre espèce.
Je vois le père Lacrête qui n’en est pas content,
parce que ses manières un peu sans façon, et son envie
bien naturelle de gagner le plus possible, ne sont pas
bien venues au château. M. le comte a beau faire, il ne
me fera pas croire qu’il aime le peuple, quoiqu’il passe
pour un fameux libéral et que les imbéciles le traitent de
jacobin. Il tirera bien son chapeau à celui de nous qui aura
le plus d’esprit ; mais on n’a qu’à s’oublier un peu avec
lui, on verra comme il remontera sur ses grands chevaux
pour passer sur le ventre des manants. Il sortira
bien un louis d’or de sa poche pour qu’un pauvre diable
boive à sa santé ; mais essayons de boire à la république,
on verra comme il nous payera les violons ! Je vois bien
la demoiselle du château faire l’aumône, aller et venir
chez les malades comme une sœur de charité, causer
avec un gueux comme avec un riche, et porter des robes
moins belles que celles de sa fille de chambre ; on ne
peut pas dire qu’elle veuille écraser le village, ni qu’elle
ait jamais refusé de rendre un service ; mais allez lui proposer
d’épouser le fils d’un gros fermier : eût-il de l’éducation
et des écus autant qu’elle, elle vous dira qu’elle ne
saurait déroger. Je ne la blâme pas ; les bourgeois ne valent
pas mieux que les nobles. Mais enfin, rappelez-vous, mes enfants, que les grands seront toujours les grands,
et les petits toujours les petits. On a l’air de chercher à
vous le faire oublier ; mais laissez-vous-y prendre, et vous
verrez comme on vous rafraîchira la mémoire ! Oh ! oh !
je n’ai pas vécu jusqu’à présent sans savoir ce que pèse
un vilain dans la main de son seigneur.
Il y avait une chose qui déplaisait surtout au père Huguenin :
c’était l’assiduité de la marquise à se poser sur
la tribune pour dessiner pendant que les ouvriers travaillaient
devant elle. Il semblait craindre que son fils n’y
fît trop d’attention. Que vient faire là cette belle dame ?
disait-il bien bas quand elle était partie. Est-ce la place
d’une marquise de se tenir là-haut comme une poule sur
un bâton, tandis que des gars comme vous lui regardent
le bout du pied ? Je veux bien qu’elle ait le pied petit ; la
grosse Marton l’aurait petit aussi, si, au lieu de porter
des sabots, elle s’était serrée toute sa vie dans des escarpins.
Et moi, je ne vois pas ce que cela a de si beau. En
marche-t-on mieux, en saute-t-on plus haut ? Et d’ailleurs,
à qui veut-elle plaire, qui veut-elle épouser ? N’est-elle
pas mariée ? Et, ne le fût-elle pas, voudrait-elle d’un
artisan ? Enfin que fait-elle là-haut sur son perchoir ?
Est-ce pour nous surveiller, est-ce pour faire notre portrait ?
Ne voilà-t-il pas des messieurs bien costumés, en
blouse ou en manches de chemise, pour lui servir de
modèles ? On dit qu’il y a à Paris des gens qu’on paye
pour avoir une grande barbe et pour se faire mettre en tableau.
Mais c’est un métier de fainéant, et ça n’est pas
le nôtre.
— Ma foi, disait le Berrichon, je ne gagnerais pas beaucoup
à ce métier-là, car je ne suis pas beau ; et, à moins
qu’il n’y eût un singe à fourrer dans une peinture, je n’aurais
pas beaucoup de pratiques. Mais savez-vous, notre
maître, qu’elle est bien heureuse, la petite baronne, ou la petite comtesse, comme on l’appelle, de se trouver avec des garçons honnêtes comme nous, qui ne disons jamais de vilaines paroles et qui ne chantons que des chansons morales ? Car, enfin, il y a bien des ouvriers qui ne souffriraient pas de se voir lorgnés comme ça, et qui la feraient partir en disant des gros mots exprès devant elle.
— C’est ce que nous ne ferons jamais, j’espère, dit Amaury ; nous devons du respect à une femme, qu’elle soit mendiante ou marquise ; et, d’ailleurs, nous nous respectons trop nous-mêmes pour tenir des propos grossiers. On est là pour travailler, on travaille. Cette dame travaille aussi. Je ne sais si c’est à quelque chose de beau ou d’utile. Il faut le croire : sans cela quel plaisir trouverait-elle à quitter sa société pour la nôtre ?
La marquise ne faisait pas d’autre impression sur Amaury. Il avait bien remarqué qu’elle était jolie, à force de l’entendre dire ; mais il ne voulait pas croire qu’elle fût là pour lui, comme le Berrichon et les apprentis le pensaient. D’ailleurs il n’avait dans l’esprit que la sculpture, et dans le cœur que la Savinienne.