PEY-TSIN
Un voyageur traversait une grande plaine non loin du
Fleuve Blanc, et c'était à l'heure où la lune s'allume
mélancoliquement dans le crépuscule du soir, et il vit une
grande lueur du côté de l'orient.
«Oh! oh! se dit-il, voici un pays étrange, un pays
certainement plus étrange que tous les pays où j'ai voyagé
jusqu'à ce jour; car, ici, c'est à l'orient que le soleil
se couche.»
Et s'adressant à un homme qui harcelait d'un aiguillon de
bambou un troupeau de buffles noirs: «Quel est donc ce
pays, dit-il, où le soleil se couche du côté de l'orient?»
«—Sou-Tong-Po lui-même n'a jamais vu de pays où le soleil
se couche du côté de l'orient, et ce que tu prends pour
le coucher miraculeux d'un astre, c'est la splendeur de
Pey-Tsin», dit le pâtre.
De coteau en coteau, de vallée en vallée, le voyage fut long. Le soleil
se leva, se coucha, se leva. Point d'auberge sur la route; on mangeait
à cheval, on dormait sur la dure. Impassible, Ta-Kiang conversait avec
ses pensées; Yo-Men-Li, exténuée, montrait des sourires et cachait des
larmes; Ko-Li-Tsin lui-même parlait peu. Ils atteignirent péniblement
la plaine sablonneuse qui environne Pey-Tsin, plaine monotone et
interminable, où l'œil ne rencontre rien pour se poser, et palpite,
ébloui et las, comme un oiseau sur l'Océan. Enfin, tandis que le soir
tombait pour la troisième fois depuis leur départ, ils aperçurent
une gigantesque muraille qui fermait l'horizon, noire à sa base,
éblouissante à son faîte. C'était le premier rempart de la Capitale du
Nord. Haut, crénelé, ténébreux sur le ciel, il barrait la route aux
flammes du soleil qui se couchait derrière la ville; mais les rayons
triomphants débordaient le mur sombre, et de chaque créneau ruisselait
un incendie.
Longé d'un fossé pareil à un fleuve, flanqué de lourdes tours carrées
qui s'avancent jusqu'au milieu de l'eau, le rempart quadrangulaire
qui cerne Pey-Tsin de sa fierté puissante projette de loin en loin un
bastion en forme de demi-hexagone, dont chaque face se creuse d'une
longue galerie voûtée et dont la plate-forme s'exhausse d'un pavillon
de bois rouge où des soldats attentifs veillent perpétuellement sur
deux terrasses superposées, derrière des canons en bronze vert, pareils
à des dragons béants.
Les trois voyageurs, depuis longtemps épiés, à travers les balustrades
à jour des terrasses, par les yeux perçants de la méfiance vigilante,
choisirent pour entrer dans la ville la galerie centrale du bastion qui
faisait face à leur arrivée. C'était celle qu'on nomme la Porte du Sud
ou la Porte Sacrée.
—Arrêtez! cria une sentinelle.
Ils firent halte.
—Qui êtes-vous?
Ko-Li-Tsin répondit:
—Ta-Kiang, laboureur; Yo-Men-Li, vannier; Ko-Li-Tsin, poëte. Le poëte,
ajouta-t-il, c'est moi.
—D'où venez-vous?
—Du champ de Chi-Tse-Po.
—Où allez-vous?
—A Pey-Tsin.
—Passez.
Les aventuriers se hâtèrent vers une longue avenue, nommée Avenue du
Centre, qui s'ouvre au delà de la Porte Sacrée et traverse la Cité
Chinoise, la première des quatre cités dont se compose la Capitale du
Nord. Ta-Kiang était en tête. Il entra fièrement dans Pey-Tsin. Il
n'avait pas parlé depuis trois jours. Il dressa le front, et dit:
—Il me semble que j'ai conquis cette ville.
Tout d'abord la Cité Chinoise a l'air d'être la plaine encore; chétive,
elle contraste singulièrement avec la majesté de son monstrueux
rempart. Ses maisons rares, humbles, basses, aux toits de tuiles
ternes, aux étroites fenêtres treillagées de roseaux, aux portes en
saillie, que protégent mal de minces auvents d'ardoises, se dispersent
parmi des terrains cultivés et tournent de ci de la, sans règle, leurs
petites façades grises. L'Avenue du Centre, qui s'éloigne large et
directe, semble une route à travers champs; des ornières continues
s'y approfondissent chaque jour dans un sol boueux, sous les lourdes
roues des chariots. Mais, à mesure qu'on pénètre plus avant dans
la Cité, les maisons se rapprochent, s'exhaussent et s'alignent;
les façades se revêtent de laque, des galeries finement découpées
circulent autour des fenêtres, et les toitures, à chaque angle, se
décorent de dragons ou d'oiseaux fantastiques; on était dans un
chemin, on se trouve dans une rue. Bientôt apparaissent face à face
la Pagode du Ciel et celle de l'Agriculture; leurs grands jardins,
plantés de cèdres mornes, et fermés d'un mur bas qu'un petit fossé
protége, laissent voir à travers les branches des dômes couleur d'azur,
des murs dont l'émail bleu est parsemé d'étoiles d'or et de hardis
escaliers d'albâtre. L'Avenue du Centre, naguère monotone et traversée
à peine de quelques paysans, se colore et se peuple. Des banderoles
multicolores frissonnent, attachées à des poteaux de bois rouge. Cent
boutiques projettent verticalement leurs enseignes jaunes, bleues,
argentées. Bruyantes et populeuses, des rues s'ouvrent sur la voie
principale et y déversent leurs passants. Mille gens sortent de leurs
maisons. Ou piétine dans la boue, on se coudoie, on crie. Des groupes
de plaisants se forment çà et là, écrivant sur les murs des sentences
facétieuses ou d'impertinentes épigrammes adressées à quelque grand
dignitaire, et la foule autour d'eux les approuve et se pâme de rire.
Des deux côtés de l'avenue, devant les maisons, des marchands de toute
espèce ont dressé des baraques afin d'y installer leurs industries;
ils vocifèrent, hurlent, imitent des cris d'animaux, choquent des
tam-tams, secouent des clochettes, et font claquer des plaques de bois
pour attirer l'attention des chalands qui se pressent entre deux rangs
d'étages bariolés. Des cuisiniers ambulants activent sans relâche le
feu de leurs fourneaux; le riz fume, la friture grésille, et plus d'un
gourmand se brûle le bout des doigts. Un barbier saisit un passant
qui ne s'attendait guère à cette agression, et, roulant autour de sa
main la longue natte du patient, le renverse en arrière et lui rase le
crâne avec vélocité. Des bandes de mendiants gémissent à tue-tête; une
troupe de musiciens fait un tapage assourdissant; un orateur, monté sur
une borne, s'égosille, tandis que des volailles égorgées glapissent
aigrement et que des forgerons battent le fer, et que des marchands
d'eau poussent leur cri aigu en laissant quelquefois tomber sur le
dos de la foule le contenu de leurs vastes seaux. A droite, à gauche,
les rues transversales roulent tout autant de gens et de vacarmes
dans plus de boue et dans plus d'encombrement. Artère principale à
son tour, chacune d'elle reçoit les flots tumultueux de vingt ruelles
tributaires. Les principales embouchures ont lieu dans de grands
carrefours où s'entassent des sacs de riz et de blé, des monceaux de
fruits, des montagnes de légumes et d'immenses quartiers de viande
crue; au-dessus des victuailles, dans des cages d'osier suspendues à
des poteaux, apparaissent, hideuses, des têtes de criminels récemment
exécutés; souvent les cages sont brisées, effondrées, et les têtes,
retenues seulement par leurs nattes, se balancent horriblement,
verdâtres, grimaçantes, effroyables. Ming-Tse a dit: «Il faut des
exemples à la foule.» En suivant jusqu au bout les rues transversales,
les mille piétons arriveraient aux faubourgs latéraux de la Cité
Chinoise, quartiers spacieux et peu bruyants où des maisons rustiques
rampent misérablement dans de petits champs plantés de choux et de
riz, où des enfants chétifs, sordides, loqueteux, et quelques chiens
efflanqués, furetant dans des tas d'immondices, peuplent seuls des
chemins défoncés. Mais les cohues ne se prolongent guère au delà
des marchés; gens affairés ou promeneurs curieux se hâtent, leurs
affaires terminées ou leur curiosité satisfaite, de s'engager dans
les longs passages tortueux qui, des carrefours, vont rejoindre
obliquement l'Avenue du Centre. Ces passages, couloirs étroits, se
signalent aux passants par les odeurs fétides et la vapeur noirâtre
qu'exhale leur entrée obscure. Mal éclairé de quelques lampes qui
fument et tremblotent, enduit d'une boue glissante où sont épars des
débris informes de tessons, des morceaux de vieux souliers, des loques
inconnues, leur terrain se bossèle périlleusement entre deux rangées
d'affreux taudis branlants, construits de planches qui proviennent de
démolitions et qui montrent encore çà et là un angle sculpté ou une
ancienne dorure déshonorée par cent macules. Ce sont des boutiques,
et, sous le prétexte de faire commerce d'objets d'art anciens, des
brocanteurs y entassent d'horribles vieilleries poussiéreuses:
porcelaines fêlées, pots écornés, costumes déteints, pipes noircies,
bronzes bossues, fourrures mangées des vers, engins de pêche rompus,
bottes moisies, arcs sans cordes, piques sans pointes, sabres sans
poignées. Blottis, enfoncés, engloutis dans ces encombrements de viles
antiquailles, les marchands s'efforcent de ne pas étouffer entièrement;
au-dessus de chaque étalage se dresse une vieille tête jaune, pointue,
au crâne pelé, aux yeux cerclés d'immenses lunettes, qui célèbre sans
relâche d'une voix glapissante les rares splendeurs de la boutique.
Mais l'âpre fumée des lampes chatouille si désagréablement la gorge,
les loques décolorées qui se balancent en guise d'enseigne et semblent
des rangées de pendus, sont pleines de vermines si évidentes, que le
passant le moins délicat résiste à l'éloquence des brocanteurs et se
hâte de continuer son chemin vers l'avenue du Centre, claire, bruyante,
directe, où les poumons se peuvent emplir d'air pur, les oreilles de
bruits joyeux, et où le regard embrasse tant d'aspects souriants depuis
la Porte Sacrée, par laquelle on débouche de la plaine, jusqu'à la
Porte de l'Aurore, creusée dans le long mur transversal qui termine la
populaire Cité Chinoise.
La Porte de l'Aurore donne entrée dans l'élégante Cité Tartare; elle
s'y ouvre entre deux boulevards qui accompagnent la muraille, celui-ci
vers la gauche, celui-là vers la droite, et que borde un fossé du côté
opposé au rempart. En face d'elle, au delà d'un petit pont construit de
pierres roses, qui s'élève de quelques marches, saute le fossé, puis
s'abaisse, une allée au sol blanc, très-large, assez peu longue, se
déroule entre des palissades en bois de fer d'où débordent agréablement
des branches tortueuses et des grappes de lianes fleuries. C'est la
promenade favorite des poëtes de Pey-Tsin. Lentement, un parasol
ouvert à la main, ils y marchent d'un pas mesuré, balançant la tête
au vent de leur rêverie, souriant à l'inspiration, et quelquefois
suivant d'un regard tendrement attentif une chaise à porteurs fermée
d'un léger rideau de soie, où l'indiscrétion des brises leur a
permis d'apercevoir un mystérieux et doux visage. L'allée s'achève
tout à coup dans un blanc carrefour pavé de marbre, devant un mur
énorme, face méridionale du rempart carré qui enserre la Cité Jaune;
mais ce mur ne limite pas la Cité Tartare, car la belle Route de la
Tranquillité s'éloigne, en le longeant d'abord, de l'est et de l'ouest
de la place, et, de chaque côté, va rejoindre, au delà du point où il
se dérobe en un brusque angle droit, une avenue parallèle à l'Allée
des Poëtes, non moins large, et prolongée interminablement. Ainsi la
ville, refoulée à son centre, a deux ailes immenses: elle ressemble
à un corps sans tête qui étendrait les bras. Le quartier occidental
est triste; ses constructions sont anciennes et ses habitants peu
nombreux; la grande avenue de l'Ouest n'offre elle-même qu'un aspect
monotone et morne, avec ses longs murs de jardins, qu'interrompent des
édifices en ruines. C'est dans ce quartier que séjourne la population
mahométane de Pey-Tsin; une mosquée s'y élève, non loin de la pagode
des Piliers de l'État, où l'on conserve, gravée sur des tablettes
de jade, l'histoire des plus glorieux empereurs, et de la Pagode
Blanche, antique monument tombé. Mais à l'orient la ville rit, moderne
et remuante. Elle n'a pas, quoique marchande, l'aspect généralement
sordide de la Cité Chinoise. Ses maisons pavoisées, aux toits luisants
de vernis, ouvrent d'éclatantes boutiques sur des rues spacieuses
qui roulent continuellement une foule élégante. Dans l'Avenue de
l'Est, qui resplendit inondée de soleil, mille bannières voltigent
et s'entremêlent au-dessus des maisons basses mais gracieuses; de
vifs scintillements s'allument sur les caractères d'or, d'argent et
de vermillon qui surchargent les enseignes verticales; innombrables,
des lanternes sont accrochées aux angles des toits, aux saillies des
poutres, aux treillis des fenêtres: faites de soie, de papier, de
verre, de mousseline ou de corne transparente, rondes, hexagoniques,
carrées, en forme de poissons, d'oiseaux ou de dragons, peintes,
bariolées, dorées, couvertes de caractères, ornées de glands et de
franges soyeuses, elles se balancent avec un petit susurrement doux
dès qu'un souffle très-léger les frôle. De loin en loin une porte
triomphale, érigée en souvenir de quelque gloire ancienne, franchit
la largeur de l'avenue; ses gracieux piliers de pierre ou de bois,
sculptés et dorés, ou peints de couleurs vives, s'appuient aux façades
des maisons et portent haut les bords retroussés de sa toiture
d'émeraude, tandis que, sous son arc, la houle des passants se resserre
et, au delà, déborde en groupes tumultueux. De jeunes désœuvrés,
vêtus de soie, une plume de paon à leur calotte, cachant leurs pâles
visages derrière des éventails fleuris, circulent nonchalamment dans
la multitude affairée. Quelquefois ils s'arrêtent devant l'ouverture
carrée et encadrée de bois à jour d'une boutique aux belles enseignes;
ils laissent tomber leur regard désabusé sur les flots de satins,
de brocarts et de soies qui ruissellent de l'étalage, puis ils
s'éloignent, indifférents. Autour d'eux la foule se hâte; les coulis,
courbés sous des fardeaux, passent rapidement en cadençant leur marche
d'un cri doux et mélancolique: A-ho! a-ho! Les chaises à porteurs se
croisent, les unes basses, étroites, faites de bambous et couvertes
d'un toit flottant de coton bleu; les autres hautes, larges, en bois
de cèdre, découpées ou peintes, et surmontées d'un dôme de laque noire
incrustée d'or. Des personnes humbles ou peu riches se font voiturer
dans des brouettes qu'un homme tire au moyen d'une corde et qu'un autre
pousse par derrière, tandis qu'une voile attachée à un mât diminue la
peine des conducteurs en accélérant la marche du véhicule. Quelquefois,
glorieux et superbe, s'avance un soldat à cheval; un serviteur à
pied lui fraye le chemin en criant: La, la, la! Des escamoteurs, des
jongleurs, des sorciers se démènent et pérorent entourés de badauds
rieurs ou attentifs, pendant que de la terrasse fleurie d'une maison
une jeune fille aux yeux gais se penche curieusement. Devant des
boutiques de marchands de dîners, de jeunes hommes mangent et boivent
sous des treillis de bois rose; ils chantent, babillent, improvisent
des vers, assaillent les passants de moqueries plaisantes et font avec
eux assaut d'ingénieuses reparties. Çà et là des coulis et des porteurs
de chaises, accroupis, jouent aux dés, à la mourre, aux échecs;
quelques oisifs observent les coups d'un air grave en fumant une petite
pipe étroite. Tout à coup des gens à cheval arrivent au galop: ce sont
les avant-coureurs d'un cortége officiel; les jeux sont renversés, la
cohue, refoulée brusquement, envahit les boutiques ou se répand dans
les rues voisines. Dans la trouée apparaissent bientôt des musiciens
aux costumes bariolés, qui font gémir des gongs, siffler des flûtes et
grincer des cymbales; derrière eux, fièrement portées par de jeunes
serviteurs, se déploient des bannières rouges ou vertes, découpées
en forme de dragons ou d'animaux symboliques, alourdies d'énormes
caractères révélant les noms et les titres du grand personnage qui
s'avance; puis viennent des soldats tout armés, des bourreaux levant
des fouets et tirant de lourdes chaînes, des serviteurs ployés sous
le faix d'un coffre où s'entassent de somptueux costumes et agitant
continuellement de petits encensoirs de bronze; un homme splendidement
vêtu les suit, porteur du parasol officiel, dont la couleur et la
dimension indiquent le rang du mandarin qui le possède; enfin s'avance
le mandarin lui-même, balancé, plus haut que toutes les têtes, dans un
large fauteuil doré, et rayonnant de pierreries sous une vaste ombrelle
argentée que fixe au-dessus de lui un manche d'ivoire enfoncé dans
le dos du fauteuil. Une troupe de cavaliers décorés du globule blanc
termine le cortége, et brusquement la foule se referme pendant que le
mandarin continue sa route vers le Tribunal des Rites situé, dans la
partie septentrionale de l'Avenue de l'Est, à côté du temple des Mille
Lamas et en face de la pagode de Kon-Fou-Tsé, ou vers l'une des hautes
portes qui donnent entrée dans l'auguste Cité Jaune.
Au delà de ces portes, plus de foule, plus de tumulte; quelques graves
bonzes circulent avec lenteur, montrant leurs têtes entièrement
rasées, laissant traîner leurs longues robes noires, et cachant leurs
mains dans de grandes manches flottantes; de hautains lamas, au front
inspiré, aux yeux exaltés par un rêve, d'illustres fonctionnaires dans
de somptueuses chaises à porteurs, se dirigent vers les pagodes où ils
ont coutume de faire leurs dévotions; plus rarement passe un lettré
de haut grade qui se fait conduire, accompagné d'un nombreux cortége,
au Palais sacré des Érudits, qu'on nomme Ren-Lin-Ue. Aucune maison
vulgaire, aucune boutique laborieuse ne souille les larges avenues,
pavées de granit, de la Cité Jaune; immense, claire, calme, avec ses
innombrables temples de marbre, qu'entourent des bois mystérieux, ses
fiers palais cernés de blanches galeries, et ses parcs où luisent des
étangs mornes, elle se déroule somptueusement. De toutes parts mille
splendeurs éclatent. Au-dessus d'une forêt de cèdres noirs et de saules
au feuillage clair s'étagent la grande Pagode des Ancêtres Impériaux,
où le Fils du Ciel vient rendre hommage aux Mânes glorieux, et l'Autel
de la Terre et des Champs, kiosque énorme, espace d'innombrables
colonnettes d'albâtre incrusté d'émail bleu et renfle une toiture
légère, formée de lames d'argent qui brillent comme des ailés de
cigogne. Imposante et précédée d'un vaste escalier de marbre gris,
s'élève la Maison de Justice. La pagode illustre où les fils et frères
de l'empereur subissent les épreuves littéraires s'enorgueillit de deux
pavillons magnifiques; le long de leurs murs, autour de leurs piliers,
sous leurs arceaux de bois sculpté, peint ou doré, rampent, grimacent,
combattent de fantastiques animaux aux gueules béantes, aux croupes
hérissées, aux minces cous tortueux, et sur le faîte aigu et argenté de
l'un des pavillons s'érige démesurément le terrible dragon impérial.
Vaste et désert, le Parc Occidental prolonge les houles noires de ses
arbres centenaires, où montent les fraîcheurs des grands ruisseaux
tortueux et des lacs artificiels. La Pagode de Yoùen-Fi est petite,
mais glorieuse; elle voit chaque année l'épouse auguste du Fils du Ciel
offrir des sacrifices à l'ingénieuse femme qui découvrit le ver à soie.
Succession interminable de bâtiments carrés et de cours spacieuses, un
couvent bouddhique, à son centre, dresse un superbe édifice de marbre
blanc, qui contraste gravement avec le marbre noir d'une majestueuse
colonnade circulaire où, dans les intervalles des piliers, de petites
chapelles contiennent des statues dorées de divinités à cent bras ou
à têtes d'animaux. Enfin Kouan-Min-Tié, la pagode impériale, située
dans la partie méridionale de la Cité Jaune, apparaît triomphalement,
au milieu d'un grand parc solitaire. Deux kiosques légers surmontent
sa noble porte; entre mille branches enlacées, étincellent la laque
rouge de ses murs et le lapis-lazuli de ses trois toitures où tinte
une triple guirlande de clochettes et dont les balustrades sculptées
disparaissent presque entièrement sous les lanternes multicolores qui
s'y accrochent et sous les illustres étendards de soie tissée d'argent
qui enveloppent tout l'édifice de frissons lumineux. Mais la plus
pompeuse gloire de la Cité Jaune est la verte colline artificielle
qui se nomme la Montagne de Charbon. Cinq ondulations la composent; à
chacun de ses sommets une pagode scintille comme une pierre précieuse
qui termine une calotte de satin; et rien n'est plus charmant que les
labyrinthes fleuris et les enchevêtrements de petites routes ombreuses
qui sillonnent les pentes toujours vertes des cinq mamelons. A chaque
pas les promeneurs font s'envoler des faisans d'or et des pigeons aux
ailes roses, ou s'enfuir un cerf peureux qui franchit un ruisseau,
puis, curieusement, s'arrête. De tous côtés se groupent de petits
rochers gracieux, envahis par des fleurs grimpantes, et se courbent
des ponts de marbre sculpté, qui sautent par-dessus des cascades. De
minces filets d'eau circulent sous la mousse; des violettes et des
pervenches se répandent dans l'herbe humide; des touffes d'hydrangées,
de citronelles et de lilas blancs prennent d'assaut les vieux cèdres
obscurs; souvent, par une trouée du feuillage, on aperçoit au fond
d'un pavillon entr'ouvert quelque dieu grotesque, accroupi, et
quelquefois apparaît, enchaîné sur un roc, un aigle noir, fier et
farouche, qu'entourent de narquoises et audacieuses chèvres aux cornes
d'argent. De loin en loin des bosquets parfumés se voûtent, et l'on
peut, avant de terminer la douce ascension, se reposer sur des siéges
de porcelaine, sous une pluie de camélias et de jasmins, au milieu des
chants bizarres de mille oisillons couleur de pierreries. Mais les
plus indolents promeneurs ne s'arrêtent que peu de moments, tant ils
ont hâte d'atteindre le faîte des mamelons; car de là le regard ébloui
embrasse Pey-Tsin dans sa totalité magnifique.
Énorme, et faisant songer à un coffre de laque, unique en apparence,
mais quadruple en effet, Pey-Tsin enferme quatre villes entre les
fossés de son rempart extérieur. Au centre, derrière des murailles en
briques sanglantes, se cache la Cité Rouge; c'est le Cœur du Monde,
l'Enceinte sacrée, la glorieuse demeure du Fils du Ciel. De toute part
la Cité Jaune l'enveloppe. Puis se déroule la Cité Tartare, qu'un
grand mur fortifié sépare de la Cité Chinoise, compartiment extrême de
l'immense coffre.
Au pied de la Montagne de Charbon, la Ville Rouge est cernée d'un
large canal; et l'eau limpide qui reflète la rigidité des murailles
semble prolonger jusqu'au cœur de la terre le voile impénétrable posé
entre l'impériale splendeur et l'admiration vulgaire. Mais du haut de
l'éminence on découvre, pareille au vaste dos d'un éléphant blanc, la
claire coupole de marbre du palais principal; les mille toits dorés qui
l'entourent sont semblables à de grands boucliers levés vers le ciel,
et l'on peut suivre sur le terre-plein des remparts, si large que vingt
cavaliers peuvent y courir de front, la lente promenade d'un soldat au
costume superbe, au casque flamboyant.
Autour de l'Enceinte Sacrée se répandent et scintillent les monuments
de la Cité Jaune; les pagodes lèvent leurs triples toits azurés et
tordent les spirales de leurs colonnes d'albâtre; partout des globes
d'or, des dragons de bronze ou de jade, des corniches à jour et des
flèches claires percent le feuillage des cèdres noirs; des tours, des
pavillons, des portiques et des kiosques s'étagent; au milieu d'eux
reluit la Mer du Centre, grand lac limpide qui frissonne entre des
saules penchés, et d'une île verdoyante de robiniers et d'ifs s'élance
un pont de marbre sculpté; vu d'en haut, il semble un ruisseau de lait
qui coulerait dans l'air.
Plus loin, c'est la Cité Tartare avec ses rues chamarrées et
fourmillantes, ses toits brillants, ses dômes couleur d'émeraude et ses
gracieuses porte triomphales. A l'est, la grosse tour du Gong, pareille
à un géant, se dresse au-dessus des murailles; au nord, près de la
pagode de Kouen-Chi-In, brille le Lac des Roseaux, couvert de nymphéas
bleus, de bambous à aigrettes, de nélumbos roses, et, plus haut, près
du rempart extérieur, entre des monuments somptueux, s'étend la Mer
du Nord; à l'ouest, au-dessus des pagodes et des palais déchus, monte
l'Observatoire de Kan-Si; du sommet de la tour carrée où les lettrés
se réunirent jadis pour admirer les astres, des instruments et des
machines astronomiques, depuis longtemps dédaignés, tendent vers le
ciel leurs grands bras extravagants; au sud enfin s'élève le pavillon à
sept étages de la Porte de l'Aurore.
Plus loin encore rampe la Cité Chinoise, dont les toits bas semblent
une troupe de tortues; leur monotone ondulation n'est dépassée de loin
en loin que par la potence peinte en rouge d'une balançoire publique
ou par quelqu'une de ces minces tours à dix étages destinées, par leur
poids immobile, à fixer l'esprit de la Terre, comme un bloc de jade
retient des feuilles de papier soyeux, et à faire naître dans leur
ombre des poëtes glorieux.
Au delà de la Cité Chinoise apparaissent les formidables remparts avec
leurs grands créneaux, leurs lourds bastions et leurs portes de bronze;
et derrière eux, quelques faubourgs misérables sont accroupis auprès de
la ville superbe, comme des mendiants sur les marches d'un palais.
Dans le lointain, la plaine unie, verte, dorée, sans bornes; puis,
vaporeux et vagues, les trente-six palais de Yu-Min-Ué, la résidence
d'été; et, au fond de l'horizon, les dentelures bleuâtres des montagnes.
Dôme immense du paysage, le ciel, d'un azur profond, roule un aveuglant
soleil, qui verse par les champs une pluie lumineuse, allume dans la
ville des blancheurs éclatantes à côté de noires ombres portées, change
en diamants les dalles de granit, en brasiers les toits multicolores,
en langues de feu les banderoles aux tons intenses, et fait de la
grande Capitale du Nord un éblouissement d'or, de pourpre, de flamme.
PEY-TSIN
Un voyageur traversait une grande plaine non loin du
Fleuve Blanc, et c'était à l'heure où la lune s'allume
mélancoliquement dans le crépuscule du soir, et il vit une
grande lueur du côté de l'orient.
«Oh! oh! se dit-il, voici un pays étrange, un pays
certainement plus étrange que tous les pays où j'ai voyagé
jusqu'à ce jour; car, ici, c'est à l'orient que le soleil
se couche.»
Et s'adressant à un homme qui harcelait d'un aiguillon de
bambou un troupeau de buffles noirs: «Quel est donc ce
pays, dit-il, où le soleil se couche du côté de l'orient?»
«—Sou-Tong-Po lui-même n'a jamais vu de pays où le soleil
se couche du côté de l'orient, et ce que tu prends pour
le coucher miraculeux d'un astre, c'est la splendeur de
Pey-Tsin», dit le pâtre.
De coteau en coteau, de vallée en vallée, le voyage fut long. Le soleil
se leva, se coucha, se leva. Point d'auberge sur la route; on mangeait
à cheval, on dormait sur la dure. Impassible, Ta-Kiang conversait avec
ses pensées; Yo-Men-Li, exténuée, montrait des sourires et cachait des
larmes; Ko-Li-Tsin lui-même parlait peu. Ils atteignirent péniblement
la plaine sablonneuse qui environne Pey-Tsin, plaine monotone et
interminable, où l'œil ne rencontre rien pour se poser, et palpite,
ébloui et las, comme un oiseau sur l'Océan. Enfin, tandis que le soir
tombait pour la troisième fois depuis leur départ, ils aperçurent
une gigantesque muraille qui fermait l'horizon, noire à sa base,
éblouissante à son faîte. C'était le premier rempart de la Capitale du
Nord. Haut, crénelé, ténébreux sur le ciel, il barrait la route aux
flammes du soleil qui se couchait derrière la ville; mais les rayons
triomphants débordaient le mur sombre, et de chaque créneau ruisselait
un incendie.
Longé d'un fossé pareil à un fleuve, flanqué de lourdes tours carrées
qui s'avancent jusqu'au milieu de l'eau, le rempart quadrangulaire
qui cerne Pey-Tsin de sa fierté puissante projette de loin en loin un
bastion en forme de demi-hexagone, dont chaque face se creuse d'une
longue galerie voûtée et dont la plate-forme s'exhausse d'un pavillon
de bois rouge où des soldats attentifs veillent perpétuellement sur
deux terrasses superposées, derrière des canons en bronze vert, pareils
à des dragons béants.
Les trois voyageurs, depuis longtemps épiés, à travers les balustrades
à jour des terrasses, par les yeux perçants de la méfiance vigilante,
choisirent pour entrer dans la ville la galerie centrale du bastion qui
faisait face à leur arrivée. C'était celle qu'on nomme la Porte du Sud
ou la Porte Sacrée.
—Arrêtez! cria une sentinelle.
Ils firent halte.
—Qui êtes-vous?
Ko-Li-Tsin répondit:
—Ta-Kiang, laboureur; Yo-Men-Li, vannier; Ko-Li-Tsin, poëte. Le poëte,
ajouta-t-il, c'est moi.
—D'où venez-vous?
—Du champ de Chi-Tse-Po.
—Où allez-vous?
—A Pey-Tsin.
—Passez.
Les aventuriers se hâtèrent vers une longue avenue, nommée Avenue du
Centre, qui s'ouvre au delà de la Porte Sacrée et traverse la Cité
Chinoise, la première des quatre cités dont se compose la Capitale du
Nord. Ta-Kiang était en tête. Il entra fièrement dans Pey-Tsin. Il
n'avait pas parlé depuis trois jours. Il dressa le front, et dit:
—Il me semble que j'ai conquis cette ville.
Tout d'abord la Cité Chinoise a l'air d'être la plaine encore; chétive,
elle contraste singulièrement avec la majesté de son monstrueux
rempart. Ses maisons rares, humbles, basses, aux toits de tuiles
ternes, aux étroites fenêtres treillagées de roseaux, aux portes en
saillie, que protégent mal de minces auvents d'ardoises, se dispersent
parmi des terrains cultivés et tournent de ci de la, sans règle, leurs
petites façades grises. L'Avenue du Centre, qui s'éloigne large et
directe, semble une route à travers champs; des ornières continues
s'y approfondissent chaque jour dans un sol boueux, sous les lourdes
roues des chariots. Mais, à mesure qu'on pénètre plus avant dans
la Cité, les maisons se rapprochent, s'exhaussent et s'alignent;
les façades se revêtent de laque, des galeries finement découpées
circulent autour des fenêtres, et les toitures, à chaque angle, se
décorent de dragons ou d'oiseaux fantastiques; on était dans un
chemin, on se trouve dans une rue. Bientôt apparaissent face à face
la Pagode du Ciel et celle de l'Agriculture; leurs grands jardins,
plantés de cèdres mornes, et fermés d'un mur bas qu'un petit fossé
protége, laissent voir à travers les branches des dômes couleur d'azur,
des murs dont l'émail bleu est parsemé d'étoiles d'or et de hardis
escaliers d'albâtre. L'Avenue du Centre, naguère monotone et traversée
à peine de quelques paysans, se colore et se peuple. Des banderoles
multicolores frissonnent, attachées à des poteaux de bois rouge. Cent
boutiques projettent verticalement leurs enseignes jaunes, bleues,
argentées. Bruyantes et populeuses, des rues s'ouvrent sur la voie
principale et y déversent leurs passants. Mille gens sortent de leurs
maisons. Ou piétine dans la boue, on se coudoie, on crie. Des groupes
de plaisants se forment çà et là, écrivant sur les murs des sentences
facétieuses ou d'impertinentes épigrammes adressées à quelque grand
dignitaire, et la foule autour d'eux les approuve et se pâme de rire.
Des deux côtés de l'avenue, devant les maisons, des marchands de toute
espèce ont dressé des baraques afin d'y installer leurs industries;
ils vocifèrent, hurlent, imitent des cris d'animaux, choquent des
tam-tams, secouent des clochettes, et font claquer des plaques de bois
pour attirer l'attention des chalands qui se pressent entre deux rangs
d'étages bariolés. Des cuisiniers ambulants activent sans relâche le
feu de leurs fourneaux; le riz fume, la friture grésille, et plus d'un
gourmand se brûle le bout des doigts. Un barbier saisit un passant
qui ne s'attendait guère à cette agression, et, roulant autour de sa
main la longue natte du patient, le renverse en arrière et lui rase le
crâne avec vélocité. Des bandes de mendiants gémissent à tue-tête; une
troupe de musiciens fait un tapage assourdissant; un orateur, monté sur
une borne, s'égosille, tandis que des volailles égorgées glapissent
aigrement et que des forgerons battent le fer, et que des marchands
d'eau poussent leur cri aigu en laissant quelquefois tomber sur le
dos de la foule le contenu de leurs vastes seaux. A droite, à gauche,
les rues transversales roulent tout autant de gens et de vacarmes
dans plus de boue et dans plus d'encombrement. Artère principale à
son tour, chacune d'elle reçoit les flots tumultueux de vingt ruelles
tributaires. Les principales embouchures ont lieu dans de grands
carrefours où s'entassent des sacs de riz et de blé, des monceaux de
fruits, des montagnes de légumes et d'immenses quartiers de viande
crue; au-dessus des victuailles, dans des cages d'osier suspendues à
des poteaux, apparaissent, hideuses, des têtes de criminels récemment
exécutés; souvent les cages sont brisées, effondrées, et les têtes,
retenues seulement par leurs nattes, se balancent horriblement,
verdâtres, grimaçantes, effroyables. Ming-Tse a dit: «Il faut des
exemples à la foule.» En suivant jusqu au bout les rues transversales,
les mille piétons arriveraient aux faubourgs latéraux de la Cité
Chinoise, quartiers spacieux et peu bruyants où des maisons rustiques
rampent misérablement dans de petits champs plantés de choux et de
riz, où des enfants chétifs, sordides, loqueteux, et quelques chiens
efflanqués, furetant dans des tas d'immondices, peuplent seuls des
chemins défoncés. Mais les cohues ne se prolongent guère au delà
des marchés; gens affairés ou promeneurs curieux se hâtent, leurs
affaires terminées ou leur curiosité satisfaite, de s'engager dans
les longs passages tortueux qui, des carrefours, vont rejoindre
obliquement l'Avenue du Centre. Ces passages, couloirs étroits, se
signalent aux passants par les odeurs fétides et la vapeur noirâtre
qu'exhale leur entrée obscure. Mal éclairé de quelques lampes qui
fument et tremblotent, enduit d'une boue glissante où sont épars des
débris informes de tessons, des morceaux de vieux souliers, des loques
inconnues, leur terrain se bossèle périlleusement entre deux rangées
d'affreux taudis branlants, construits de planches qui proviennent de
démolitions et qui montrent encore çà et là un angle sculpté ou une
ancienne dorure déshonorée par cent macules. Ce sont des boutiques,
et, sous le prétexte de faire commerce d'objets d'art anciens, des
brocanteurs y entassent d'horribles vieilleries poussiéreuses:
porcelaines fêlées, pots écornés, costumes déteints, pipes noircies,
bronzes bossues, fourrures mangées des vers, engins de pêche rompus,
bottes moisies, arcs sans cordes, piques sans pointes, sabres sans
poignées. Blottis, enfoncés, engloutis dans ces encombrements de viles
antiquailles, les marchands s'efforcent de ne pas étouffer entièrement;
au-dessus de chaque étalage se dresse une vieille tête jaune, pointue,
au crâne pelé, aux yeux cerclés d'immenses lunettes, qui célèbre sans
relâche d'une voix glapissante les rares splendeurs de la boutique.
Mais l'âpre fumée des lampes chatouille si désagréablement la gorge,
les loques décolorées qui se balancent en guise d'enseigne et semblent
des rangées de pendus, sont pleines de vermines si évidentes, que le
passant le moins délicat résiste à l'éloquence des brocanteurs et se
hâte de continuer son chemin vers l'avenue du Centre, claire, bruyante,
directe, où les poumons se peuvent emplir d'air pur, les oreilles de
bruits joyeux, et où le regard embrasse tant d'aspects souriants depuis
la Porte Sacrée, par laquelle on débouche de la plaine, jusqu'à la
Porte de l'Aurore, creusée dans le long mur transversal qui termine la
populaire Cité Chinoise.
La Porte de l'Aurore donne entrée dans l'élégante Cité Tartare; elle
s'y ouvre entre deux boulevards qui accompagnent la muraille, celui-ci
vers la gauche, celui-là vers la droite, et que borde un fossé du côté
opposé au rempart. En face d'elle, au delà d'un petit pont construit de
pierres roses, qui s'élève de quelques marches, saute le fossé, puis
s'abaisse, une allée au sol blanc, très-large, assez peu longue, se
déroule entre des palissades en bois de fer d'où débordent agréablement
des branches tortueuses et des grappes de lianes fleuries. C'est la
promenade favorite des poëtes de Pey-Tsin. Lentement, un parasol
ouvert à la main, ils y marchent d'un pas mesuré, balançant la tête
au vent de leur rêverie, souriant à l'inspiration, et quelquefois
suivant d'un regard tendrement attentif une chaise à porteurs fermée
d'un léger rideau de soie, où l'indiscrétion des brises leur a
permis d'apercevoir un mystérieux et doux visage. L'allée s'achève
tout à coup dans un blanc carrefour pavé de marbre, devant un mur
énorme, face méridionale du rempart carré qui enserre la Cité Jaune;
mais ce mur ne limite pas la Cité Tartare, car la belle Route de la
Tranquillité s'éloigne, en le longeant d'abord, de l'est et de l'ouest
de la place, et, de chaque côté, va rejoindre, au delà du point où il
se dérobe en un brusque angle droit, une avenue parallèle à l'Allée
des Poëtes, non moins large, et prolongée interminablement. Ainsi la
ville, refoulée à son centre, a deux ailes immenses: elle ressemble
à un corps sans tête qui étendrait les bras. Le quartier occidental
est triste; ses constructions sont anciennes et ses habitants peu
nombreux; la grande avenue de l'Ouest n'offre elle-même qu'un aspect
monotone et morne, avec ses longs murs de jardins, qu'interrompent des
édifices en ruines. C'est dans ce quartier que séjourne la population
mahométane de Pey-Tsin; une mosquée s'y élève, non loin de la pagode
des Piliers de l'État, où l'on conserve, gravée sur des tablettes
de jade, l'histoire des plus glorieux empereurs, et de la Pagode
Blanche, antique monument tombé. Mais à l'orient la ville rit, moderne
et remuante. Elle n'a pas, quoique marchande, l'aspect généralement
sordide de la Cité Chinoise. Ses maisons pavoisées, aux toits luisants
de vernis, ouvrent d'éclatantes boutiques sur des rues spacieuses
qui roulent continuellement une foule élégante. Dans l'Avenue de
l'Est, qui resplendit inondée de soleil, mille bannières voltigent
et s'entremêlent au-dessus des maisons basses mais gracieuses; de
vifs scintillements s'allument sur les caractères d'or, d'argent et
de vermillon qui surchargent les enseignes verticales; innombrables,
des lanternes sont accrochées aux angles des toits, aux saillies des
poutres, aux treillis des fenêtres: faites de soie, de papier, de
verre, de mousseline ou de corne transparente, rondes, hexagoniques,
carrées, en forme de poissons, d'oiseaux ou de dragons, peintes,
bariolées, dorées, couvertes de caractères, ornées de glands et de
franges soyeuses, elles se balancent avec un petit susurrement doux
dès qu'un souffle très-léger les frôle. De loin en loin une porte
triomphale, érigée en souvenir de quelque gloire ancienne, franchit
la largeur de l'avenue; ses gracieux piliers de pierre ou de bois,
sculptés et dorés, ou peints de couleurs vives, s'appuient aux façades
des maisons et portent haut les bords retroussés de sa toiture
d'émeraude, tandis que, sous son arc, la houle des passants se resserre
et, au delà, déborde en groupes tumultueux. De jeunes désœuvrés,
vêtus de soie, une plume de paon à leur calotte, cachant leurs pâles
visages derrière des éventails fleuris, circulent nonchalamment dans
la multitude affairée. Quelquefois ils s'arrêtent devant l'ouverture
carrée et encadrée de bois à jour d'une boutique aux belles enseignes;
ils laissent tomber leur regard désabusé sur les flots de satins,
de brocarts et de soies qui ruissellent de l'étalage, puis ils
s'éloignent, indifférents. Autour d'eux la foule se hâte; les coulis,
courbés sous des fardeaux, passent rapidement en cadençant leur marche
d'un cri doux et mélancolique: A-ho! a-ho! Les chaises à porteurs se
croisent, les unes basses, étroites, faites de bambous et couvertes
d'un toit flottant de coton bleu; les autres hautes, larges, en bois
de cèdre, découpées ou peintes, et surmontées d'un dôme de laque noire
incrustée d'or. Des personnes humbles ou peu riches se font voiturer
dans des brouettes qu'un homme tire au moyen d'une corde et qu'un autre
pousse par derrière, tandis qu'une voile attachée à un mât diminue la
peine des conducteurs en accélérant la marche du véhicule. Quelquefois,
glorieux et superbe, s'avance un soldat à cheval; un serviteur à
pied lui fraye le chemin en criant: La, la, la! Des escamoteurs, des
jongleurs, des sorciers se démènent et pérorent entourés de badauds
rieurs ou attentifs, pendant que de la terrasse fleurie d'une maison
une jeune fille aux yeux gais se penche curieusement. Devant des
boutiques de marchands de dîners, de jeunes hommes mangent et boivent
sous des treillis de bois rose; ils chantent, babillent, improvisent
des vers, assaillent les passants de moqueries plaisantes et font avec
eux assaut d'ingénieuses reparties. Çà et là des coulis et des porteurs
de chaises, accroupis, jouent aux dés, à la mourre, aux échecs;
quelques oisifs observent les coups d'un air grave en fumant une petite
pipe étroite. Tout à coup des gens à cheval arrivent au galop: ce sont
les avant-coureurs d'un cortége officiel; les jeux sont renversés, la
cohue, refoulée brusquement, envahit les boutiques ou se répand dans
les rues voisines. Dans la trouée apparaissent bientôt des musiciens
aux costumes bariolés, qui font gémir des gongs, siffler des flûtes et
grincer des cymbales; derrière eux, fièrement portées par de jeunes
serviteurs, se déploient des bannières rouges ou vertes, découpées
en forme de dragons ou d'animaux symboliques, alourdies d'énormes
caractères révélant les noms et les titres du grand personnage qui
s'avance; puis viennent des soldats tout armés, des bourreaux levant
des fouets et tirant de lourdes chaînes, des serviteurs ployés sous
le faix d'un coffre où s'entassent de somptueux costumes et agitant
continuellement de petits encensoirs de bronze; un homme splendidement
vêtu les suit, porteur du parasol officiel, dont la couleur et la
dimension indiquent le rang du mandarin qui le possède; enfin s'avance
le mandarin lui-même, balancé, plus haut que toutes les têtes, dans un
large fauteuil doré, et rayonnant de pierreries sous une vaste ombrelle
argentée que fixe au-dessus de lui un manche d'ivoire enfoncé dans
le dos du fauteuil. Une troupe de cavaliers décorés du globule blanc
termine le cortége, et brusquement la foule se referme pendant que le
mandarin continue sa route vers le Tribunal des Rites situé, dans la
partie septentrionale de l'Avenue de l'Est, à côté du temple des Mille
Lamas et en face de la pagode de Kon-Fou-Tsé, ou vers l'une des hautes
portes qui donnent entrée dans l'auguste Cité Jaune.
Au delà de ces portes, plus de foule, plus de tumulte; quelques graves
bonzes circulent avec lenteur, montrant leurs têtes entièrement
rasées, laissant traîner leurs longues robes noires, et cachant leurs
mains dans de grandes manches flottantes; de hautains lamas, au front
inspiré, aux yeux exaltés par un rêve, d'illustres fonctionnaires dans
de somptueuses chaises à porteurs, se dirigent vers les pagodes où ils
ont coutume de faire leurs dévotions; plus rarement passe un lettré
de haut grade qui se fait conduire, accompagné d'un nombreux cortége,
au Palais sacré des Érudits, qu'on nomme Ren-Lin-Ue. Aucune maison
vulgaire, aucune boutique laborieuse ne souille les larges avenues,
pavées de granit, de la Cité Jaune; immense, claire, calme, avec ses
innombrables temples de marbre, qu'entourent des bois mystérieux, ses
fiers palais cernés de blanches galeries, et ses parcs où luisent des
étangs mornes, elle se déroule somptueusement. De toutes parts mille
splendeurs éclatent. Au-dessus d'une forêt de cèdres noirs et de saules
au feuillage clair s'étagent la grande Pagode des Ancêtres Impériaux,
où le Fils du Ciel vient rendre hommage aux Mânes glorieux, et l'Autel
de la Terre et des Champs, kiosque énorme, espace d'innombrables
colonnettes d'albâtre incrusté d'émail bleu et renfle une toiture
légère, formée de lames d'argent qui brillent comme des ailés de
cigogne. Imposante et précédée d'un vaste escalier de marbre gris,
s'élève la Maison de Justice. La pagode illustre où les fils et frères
de l'empereur subissent les épreuves littéraires s'enorgueillit de deux
pavillons magnifiques; le long de leurs murs, autour de leurs piliers,
sous leurs arceaux de bois sculpté, peint ou doré, rampent, grimacent,
combattent de fantastiques animaux aux gueules béantes, aux croupes
hérissées, aux minces cous tortueux, et sur le faîte aigu et argenté de
l'un des pavillons s'érige démesurément le terrible dragon impérial.
Vaste et désert, le Parc Occidental prolonge les houles noires de ses
arbres centenaires, où montent les fraîcheurs des grands ruisseaux
tortueux et des lacs artificiels. La Pagode de Yoùen-Fi est petite,
mais glorieuse; elle voit chaque année l'épouse auguste du Fils du Ciel
offrir des sacrifices à l'ingénieuse femme qui découvrit le ver à soie.
Succession interminable de bâtiments carrés et de cours spacieuses, un
couvent bouddhique, à son centre, dresse un superbe édifice de marbre
blanc, qui contraste gravement avec le marbre noir d'une majestueuse
colonnade circulaire où, dans les intervalles des piliers, de petites
chapelles contiennent des statues dorées de divinités à cent bras ou
à têtes d'animaux. Enfin Kouan-Min-Tié, la pagode impériale, située
dans la partie méridionale de la Cité Jaune, apparaît triomphalement,
au milieu d'un grand parc solitaire. Deux kiosques légers surmontent
sa noble porte; entre mille branches enlacées, étincellent la laque
rouge de ses murs et le lapis-lazuli de ses trois toitures où tinte
une triple guirlande de clochettes et dont les balustrades sculptées
disparaissent presque entièrement sous les lanternes multicolores qui
s'y accrochent et sous les illustres étendards de soie tissée d'argent
qui enveloppent tout l'édifice de frissons lumineux. Mais la plus
pompeuse gloire de la Cité Jaune est la verte colline artificielle
qui se nomme la Montagne de Charbon. Cinq ondulations la composent; à
chacun de ses sommets une pagode scintille comme une pierre précieuse
qui termine une calotte de satin; et rien n'est plus charmant que les
labyrinthes fleuris et les enchevêtrements de petites routes ombreuses
qui sillonnent les pentes toujours vertes des cinq mamelons. A chaque
pas les promeneurs font s'envoler des faisans d'or et des pigeons aux
ailes roses, ou s'enfuir un cerf peureux qui franchit un ruisseau,
puis, curieusement, s'arrête. De tous côtés se groupent de petits
rochers gracieux, envahis par des fleurs grimpantes, et se courbent
des ponts de marbre sculpté, qui sautent par-dessus des cascades. De
minces filets d'eau circulent sous la mousse; des violettes et des
pervenches se répandent dans l'herbe humide; des touffes d'hydrangées,
de citronelles et de lilas blancs prennent d'assaut les vieux cèdres
obscurs; souvent, par une trouée du feuillage, on aperçoit au fond
d'un pavillon entr'ouvert quelque dieu grotesque, accroupi, et
quelquefois apparaît, enchaîné sur un roc, un aigle noir, fier et
farouche, qu'entourent de narquoises et audacieuses chèvres aux cornes
d'argent. De loin en loin des bosquets parfumés se voûtent, et l'on
peut, avant de terminer la douce ascension, se reposer sur des siéges
de porcelaine, sous une pluie de camélias et de jasmins, au milieu des
chants bizarres de mille oisillons couleur de pierreries. Mais les
plus indolents promeneurs ne s'arrêtent que peu de moments, tant ils
ont hâte d'atteindre le faîte des mamelons; car de là le regard ébloui
embrasse Pey-Tsin dans sa totalité magnifique.
Énorme, et faisant songer à un coffre de laque, unique en apparence,
mais quadruple en effet, Pey-Tsin enferme quatre villes entre les
fossés de son rempart extérieur. Au centre, derrière des murailles en
briques sanglantes, se cache la Cité Rouge; c'est le Cœur du Monde,
l'Enceinte sacrée, la glorieuse demeure du Fils du Ciel. De toute part
la Cité Jaune l'enveloppe. Puis se déroule la Cité Tartare, qu'un
grand mur fortifié sépare de la Cité Chinoise, compartiment extrême de
l'immense coffre.
Au pied de la Montagne de Charbon, la Ville Rouge est cernée d'un
large canal; et l'eau limpide qui reflète la rigidité des murailles
semble prolonger jusqu'au cœur de la terre le voile impénétrable posé
entre l'impériale splendeur et l'admiration vulgaire. Mais du haut de
l'éminence on découvre, pareille au vaste dos d'un éléphant blanc, la
claire coupole de marbre du palais principal; les mille toits dorés qui
l'entourent sont semblables à de grands boucliers levés vers le ciel,
et l'on peut suivre sur le terre-plein des remparts, si large que vingt
cavaliers peuvent y courir de front, la lente promenade d'un soldat au
costume superbe, au casque flamboyant.
Autour de l'Enceinte Sacrée se répandent et scintillent les monuments
de la Cité Jaune; les pagodes lèvent leurs triples toits azurés et
tordent les spirales de leurs colonnes d'albâtre; partout des globes
d'or, des dragons de bronze ou de jade, des corniches à jour et des
flèches claires percent le feuillage des cèdres noirs; des tours, des
pavillons, des portiques et des kiosques s'étagent; au milieu d'eux
reluit la Mer du Centre, grand lac limpide qui frissonne entre des
saules penchés, et d'une île verdoyante de robiniers et d'ifs s'élance
un pont de marbre sculpté; vu d'en haut, il semble un ruisseau de lait
qui coulerait dans l'air.
Plus loin, c'est la Cité Tartare avec ses rues chamarrées et
fourmillantes, ses toits brillants, ses dômes couleur d'émeraude et ses
gracieuses porte triomphales. A l'est, la grosse tour du Gong, pareille
à un géant, se dresse au-dessus des murailles; au nord, près de la
pagode de Kouen-Chi-In, brille le Lac des Roseaux, couvert de nymphéas
bleus, de bambous à aigrettes, de nélumbos roses, et, plus haut, près
du rempart extérieur, entre des monuments somptueux, s'étend la Mer
du Nord; à l'ouest, au-dessus des pagodes et des palais déchus, monte
l'Observatoire de Kan-Si; du sommet de la tour carrée où les lettrés
se réunirent jadis pour admirer les astres, des instruments et des
machines astronomiques, depuis longtemps dédaignés, tendent vers le
ciel leurs grands bras extravagants; au sud enfin s'élève le pavillon à
sept étages de la Porte de l'Aurore.
Plus loin encore rampe la Cité Chinoise, dont les toits bas semblent
une troupe de tortues; leur monotone ondulation n'est dépassée de loin
en loin que par la potence peinte en rouge d'une balançoire publique
ou par quelqu'une de ces minces tours à dix étages destinées, par leur
poids immobile, à fixer l'esprit de la Terre, comme un bloc de jade
retient des feuilles de papier soyeux, et à faire naître dans leur
ombre des poëtes glorieux.
Au delà de la Cité Chinoise apparaissent les formidables remparts avec
leurs grands créneaux, leurs lourds bastions et leurs portes de bronze;
et derrière eux, quelques faubourgs misérables sont accroupis auprès de
la ville superbe, comme des mendiants sur les marches d'un palais.
Dans le lointain, la plaine unie, verte, dorée, sans bornes; puis,
vaporeux et vagues, les trente-six palais de Yu-Min-Ué, la résidence
d'été; et, au fond de l'horizon, les dentelures bleuâtres des montagnes.
Dôme immense du paysage, le ciel, d'un azur profond, roule un aveuglant
soleil, qui verse par les champs une pluie lumineuse, allume dans la
ville des blancheurs éclatantes à côté de noires ombres portées, change
en diamants les dalles de granit, en brasiers les toits multicolores,
en langues de feu les banderoles aux tons intenses, et fait de la
grande Capitale du Nord un éblouissement d'or, de pourpre, de flamme.