LE POU-SAH ROUGE
Kouan-Te, ce Pou-Sah terrible, aime le
rire des blessures; il aime qu'on s'égorge
dans les plaines brûlantes;
Il aspire avec délices le sang qui fume et
l'odeur des batailles; mais ses narines
palpitent d'un plaisir que ne leur procure
aucun autre massacre
Lorsque monte vers elles le parfum courageux
que laisse échapper le cœur percé
du plus brave.
Devant la Porte Méridionale, Ta-Kiang avait élevé sa tente, car il ne
voulait entrer dans la Ville Rouge, éminence souveraine qui domine le
monde, qu'au son du gong d'or, par le portail d'honneur. Autour de
lui se groupait l'élite de son armée, remplissant la grande place qui
précède les portiques et se répandant dans les larges rues voisines.
Les soldats étaient couchés sur la terre ou assis au bord du fossé; ils
n'avaient pas dressé leurs tentes parce que l'empereur leur avait dit:
Ce soir vous coucherez dans des lits somptueux.»
Quelques habitants de Pey-Tsin s'étaient mêlés aux rebelles et se
disposaient à prendre part au combat; d'autres applaudissaient de loin;
plusieurs attendaient la décision de la victoire avant de prendre un
parti.
Ta-Kiang, sous sa tente, resplendissait. Pour la première fois son
beau visage était serein et fièrement joyeux. Il avait entendu son nom
retentir comme une fanfare. Pey-Tsin s'était donné à lui avec amour.
Il était bien l'empereur. Toute la Patrie du Milieu, derrière lui, le
glorifiait. Entre lui et son trône il n'y avait plus qu'une muraille;
elle était branlante déjà et croulait. Les triomphes passés, grondant
encore comme un tonnerre qui s'apaise, répondaient de la dernière
victoire.
Ta-Kiang marchait lentement dans sa tente, glorieusement vêtu de
jaune; il avait la tête couverte d'un casque d'or découpé à jour
que surmontait une haute pointe. Il était tout armé, car il voulait
combattre lui-même. Il s'appuyait de la main sur l'épaule de
Ko-Li-Tsin, non moins superbe.
Le poëte n'avait plus la maigreur qui lui fut si utile le jour où il
s'envola de sa prison. Ses somptueux habits, roides de broderies,
s'épanouissaient largement et lui donnaient une ampleur majestueuse.
Sous une coiffure guerrière son fin visage affectait des mines
farouches, et il s'appuyait sur sa pique d'une façon remarquablement
agressive.
—Il y a six mois, disait Ta-Kiang, que j'ai quitté le champ désormais
célèbre de Chi-Tse-Po. Parti du creux humble de la vallée, j'ai atteint
les pics glorieux qui retardent le lever du soleil. Pan-Kou, le premier
homme, grandissait d'une coudée par jour; j'ai grandi de mille coudées
par heure. Il y a six mois, j'étais le talon méprisable de la terre; je
suis maintenant le front du Ciel.
—Moi, dit Ko-Li-Tsin, je n'étais alors que poëte. Aujourd'hui, après
avoir fait bien des métiers, je suis poëte et guerrier. Mais quelque
chose manque à ma joie. Nous étions trois en quittant le grand champ
sous la lune, nous ne sommes que deux ici.
—Oui, dit l'empereur. Qui donc partit avec moi?
—Yo-Men-Li.
—J'avais oublié cette enfant maladroite. Qu'est-elle devenue?
—Je l'ignore. Elle est morte peut-être.
—Qu'importe! il ne faut pas s'inquiéter des fourmis qu'on écrase en
marchant.
—Elle t'aimait, cette aimable créature, dit le poëte, attristé.
—Ne parle plus de cela, répliqua Ta-Kiang en fronçant le sourcil. Nous
touchons au but. Pourquoi n'a-t-on pas encore attaqué la Ville Rouge?
Le Grand Bonze, qui se tenait immobile à l'entrée de la tente, s'avança
et dit, après s'être prosterné:
—Frère Aîné du Ciel, tes guerriers étaient las. Vois d'ailleurs cette
fusée devant la portière de ta tente: quand tu l'allumeras, les quatre
parties de ton armée attaqueront en même temps les quatre portes de
la Cité Sacrée. Mais il faut, avant le combat, rendre à Kouan-Te les
honneurs convenables; tu as retardé jusqu'à ce jour la cérémonie qui
lui est chère entre toutes; si tu l'omettais plus longtemps, le Pou-Sah
des batailles pourrait se retirer de toi.
—Tu as bien parlé, dit Ta-Kiang, qu'on se hâte!
—As-tu choisi, Souverain Céleste, le guerrier à qui est réservé
le suprême honneur? Plusieurs Chefs sont là; ils veulent supplier
l'auguste maître de désigner l'un d'entre eux.
—Introduis-les, dit Ta-Kiang.
Cinq Chefs entrèrent et précipitèrent leurs fronts aux pieds de
l'empereur.
—Seigneur Sublime! cria l'un, glorifie mon nom! Je n'ai jamais couché
dans un lit ni bu dans une tasse, et mes deux sabres sont rivés à mes
mains.
—Splendeur Éblouissante! dit un autre, choisis-moi. Le sang que ma
lance a fait répandre à l'ennemi noierait toute une armée.
—Lumière Inextingible! dit le troisième, à quoi sert, si la clémence
de ta justice ne me désigne pas, d'avoir déchiré du talon plus de
ventres fumants qu'il n'y aura d'empereurs chers à Tié dans ta
précieuse dynastie?
—Rayonnement de la Raison! dit le quatrième, j'ai pris cinq villes
et ravagé dix villages, tuant les hommes, outrageant les jeunes
filles; les malédictions des parents me suivent comme un essaim énorme
d'oiseaux funèbres. Un jour j'ai envoyé une caisse pleine d'oreilles
droites au gouverneur d'une province ennemie. Qui donc pourrait
l'emporter sur moi, si ce n'est toi, ô maître?
Un seul n'avait pas parlé: c'était Gou-So-Gol. L'empereur l'aperçut et
lui fit signe d'approcher.
—Vainqueur de Sian-Hoa, dit-il, tu es le plus digne; sois glorieux.
Tous les chefs alors sortirent de la tente, acclamant Gou-So-Gol et
disant aux guerriers: «Voici le vainqueur choisi par le Frère Aîné du
Ciel!» Et tous les guerriers devant lui frappaient du front la terre.
Gou-So-Gol rayonnait. Parfois cependant, à un pli furtif de son front,
on devinait qu'une pensée amère se mêlait à la joie de son triomphe.
Une heure plus tard, en face de la tente impériale, se dressait un
autel de marbre rouge, sculpté et incrusté de pierreries, devant lequel
on avait placé un large bassin d'or aux anses formées de dragons
contournés, et derrière l'autel, sur un grand piédestal, apparaissait
Kuan-Te, Pou-Sah des batailles, dont la posture menaçante, en des
habits couleur de sang, brandit deux sabres teints de rouge, dont le
dos est un buisson de flèches, et dont le visage effroyable, noir comme
l'ébène, se hérisse de poils rouges.
Ta-Kiang songeait sur son trône. Toute l'armée était immobile et
silencieuse. Une musique formidable se fit entendre; le gong ébranlait
l'air de ses vibrations terribles; et, seulement quand sa voix
puissante s'éteignait un peu, on entendait les sifflements des flûtes,
les déchirements des trompettes et le bourdonnement des tambours.
Un cortége s'avança; il était composé des chefs de l'armée. Tous
portaient au bout de longues piques des dragons, des licornes,
des tigres ou des lions en carton doré. Puis Gou-So-Gol parut.
Magnifiquement vêtu, il était monté sur un cheval blanc; et le Grand
Bonze, à côté de lui, marchait à pied.
Dès que l'armée vit le jeune vainqueur, un immense cri triomphal
s'éleva. Ta-Kiang lui-même descendit de son trône, s'avança hors de sa
tente et cria:
—Gloire à toi!
Devant la statue de Kouan-Te, Gou-So-Gol mit pied à terre, et, suivi
du Grand Bonze, alla vers elle. Il monta sur l'autel. Il se dressa
fier, superbe, dominant la multitude et pareil à un dieu vivant.
Les cris d'enthousiasme et d'admiration redoublèrent. Gou-So-Gol
était enveloppé de cette caresse farouche et glorieuse. Cependant il
levait les yeux vers les nuages et souriait tristement. Bientôt il
s'agenouilla sur l'autel, pendant que le Grand Bonze, armé d'une longue
lame, s'approchait de lui. Mais en ce moment une jeune femme vêtue
d'un costume guerrier s'élança vers Gou-So-Gol et l'enlaça fortement.
C'était la jeune épouse qu'il avait conquise à Sian-Hoa.
—O mon époux! s'écria-t-elle, pourquoi m'as-tu caché ta gloire?
pourquoi t'es-tu enfui de moi sans m'annoncer ton triomphe?
Crois-tu donc que mes yeux ne soient pas pour mes larmes une digue
infranchissable? Croyais-tu que j'allais retenir le bras levé sur toi
et te déshonorer à jamais? O toi que je devrais haïr et que j'aime,
sache que je n'ai plus un cœur de femme, et que je t'ai pris tout ton
courage!
—Oh! oui, dit Gou-So-Gol à voix basse en se relevant à demi; tu m'as
pris mon courage, car mes yeux sont troublés par les larmes, car ma
gorge est serrée par les sanglots. Je t'ai fuie pour ne pas me tordre
de désespoir en m'arrachant de tes bras. Grands Pou-Sahs! avec quelle
joie j'eusse accueilli, avant de la connaître, l'honneur envié de tous
les guerriers qui m'éternise dans les mémoires! Mais maintenant je dis:
Que vais-je devenir au pays d'en haut puisqu'elle n'y est pas?
—Je te rejoindrai bientôt, dit la jeune femme; après cette guerre je
partirai!
—Oui, mais je pars seul. Je suis comme un enfant que sa mère abandonne
sous la pluie, dans un chemin solitaire.
—Songe à la splendeur qui environnera irrévocablement ton nom! Songe
aux Pou-Sahs glorieux, que désormais tu égales!
—Lorsque j'habiterai au delà des nuages, dit le guerrier, mes regards
seront toujours baissés vers la terre, cherchant ta demeure.
—Ma demeure ne sera pas longtemps sur terre, dit-elle, et je
succomberai bientôt, glorieuse aussi».
Elle se tourna vers l'armée et ajouta d'une voix ferme et forte;
—Puisque Gou-So-Gol part, ses guerriers restent sans chef. J'ai déjà
combattu à côté de mon époux vainqueur, c'est moi qui commanderai ses
guerriers.
Des cris d'approbation s'élevèrent de toutes parts et le Grand Bonze
dit:
—La famille de Gou-So-Gol étant désormais sacrée, on ne doit rien lui
refuser.
Cependant Gou-So-Gol arracha de sa robe le plastron où était brodée en
or une face de lion et le donna à sa jeune épouse; puis, s'agenouillant
de nouveau sur l'autel de marbre, il écarta ses habits et découvrit sa
poitrine palpitante. Le couteau du Grand bonze scintilla un instant,
s'enfonça dans le cœur du guerrier, et en ressortit terne et rouge. Le
gong frémit longuement. Un jet de sang clair et bouillonnant s'élança
du cœur de Gou-So-Gol et tomba avec un bruit fier dans le grand bassin
placé au pied de l'autel. Les principaux guerriers s'avancèrent, tenant
à la main chacun une coupe de jade; mais la jeune veuve du glorieux
mort tendit la première une coupe à la fontaine écarlate et but le sang
intrépide et chaud afin de conquérir le courage et la force. Les chefs
burent après elle, puis l'armée défila en bon ordre devant le bassin
d'or, et chaque homme trempa la pointe de son glaive dans le sang
précieux de Gou-So-Gol.
—L'attaque! l'attaque! crièrent alors les soldats exaltés.
Ta-Kiang approcha de la fusée une mèche enflammée.
Mais en ce moment un mandarin parut sur le bastion qui domine la Porte
Méridionale de la Ville Rouge, et, par des gestes, révéla qu'il était
chargé d'un message. Ko-Li-Tsin arrêta le bras de l'empereur, et dit:
—Maître, la ville veut peut être se rendre, il faut écouter cet homme.
—Va l'entendre! dit Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin s'approcha de la muraille. Le mandarin et le poëte se
saluèrent selon les rites.
—Qu'as-tu à nous dire? cria Ko-Li-Tsin en levant la tête.
—Je veux parler à votre chef, dit le mandarin.
Ko-Li-Tsin salua encore, et revint vers Ta-Kiang.
—Cet homme veut parler à toi-même, glorieux empereur, dit-il.
—Qu'est cet homme? dit Ta-Kiang avec courroux, un serviteur de
Kang-Si? Je ne parle pas à des serviteurs. Que le chef ennemi vienne
lui-même, et je consentirai peut-être à l'entendre; mais que le
messager s'adresse à toi.
Le poëte retourna vers la muraille.
—Le Frère Aîné du Ciel, l'illustre empereur Ta-Kiang, dit-il, ne veut
converser qu'avec ton maître. Si Kang-Si ne consent pas à venir en
personne, expose à moi-même ta mission.
—Qui es-tu, pour que je daigne te parler?
—Je suis Premier Mandarin, conseiller intime du souverain, poëte de
l'Empire, et, en ce moment, Chef d'Armée, dit Ko-Li-Tsin avec modestie.
—Je n'admets pas tes titres.
—J'admets les tiens, juge inique, bourreau et tortionnaire! dit
Ko-Li-Tsin, reconnaissant le juge qui l'interrogea dans la Salle de la
Sincérité.
—Ah! c'est toi, dit le mandarin; eh bien! écoute. Le glorieux empereur
Kang-Si, seul maître du monde, consent à vous rendre un otage qui doit
vous être cher et à vous laisser impunis si vous levez immédiatement le
siége et abandonnez Pey-Tsin.
—Voilà une proposition! dit Ko-Li-Tsin. De quel otage est-il question?
Le mandarin attira au bord du rempart une jeune fille pâle, aux longs
vêtements déchirés.
—Yo-Men-Li! s'écria le poëte.
—Si vous refusez, continua le mandarin-juge, le Fils du Ciel, qui est
clément, vous rendra cette jeune fille, mais en vous la jetant du haut
de ce bastion.
—Attends, dit Ko-Li-Tsin, qui sentit son cœur pâlir.
Et il courut vers la tente impériale.
—O Maître de la Terre! s'écria-t-il, Empereur sublime! ils veulent
jeter Yo-Men-Li du haut des murailles si tu ne lèves le siége à
l'instant! O magnanime! ne laisse pas commettre une cruauté dont la
seule pensée serre le cœur et glace l'esprit.
—Parles-tu sérieusement? dit Ta-Kiang avec un sourire. Crois-tu que
le respect d'une vie infime m'arrêtera un instant dans ma marche
triomphale? Penses-tu que je vais quitter mon trône pour épargner
Yo-Men-Li? Que m'importe cette jeune fille!
Mille guerriers sont morts pour moi sans que tu aies accompagné d'un
regret leur âme glorieuse.
—C'est le sort et la gloire des guerriers de mourir violemment, dit
Ko-Li-Tsin en se jetant aux pieds de l'empereur; mais les jeunes filles
sont faites pour vivre aimées et pour mourir doucement. Ne laisse pas
se briser le corps charmant de Yo-Men-Li sur les dalles; ne la laisse
pas tuer cruellement; elle si douce, si dévouée, et qui t'adore!
—Allons, dit Ta-Kiang, annonce à l'envoyé de Kang-Si que je donne le
signal de l'attaque.
Ko-Li-Tsin se releva fièrement.
—Non! s'écria-t-il, non! quand ta colère devrait me foudroyer, ô cœur
plus féroce que le cœur des tigres, je n'irais pas porter cette réponse
impitoyable.
Ta-Kiang regarda le poëte avec surprise.
—Il faut savoir pardonner des crimes aux bons serviteurs, dit-il.
Puis il fit signe au Grand Bonze de transmettre ses paroles.
Ko-Li-Tsin s'élança hors de la tente. Il rencontra Yu-Tchin; elle
l'attendait, comme toujours.
—Viens, dit-il, viens pleurer avec moi, et apaise mon cœur, que tord
le désespoir.
Et, cachant son visage dans sa main, il entraîna Yu-Tchin loin des
murailles.
Cependant le Grand Bonze répétait au mandarin les paroles de
l'empereur. Yo-Men-Li, d'elle-même, sans hésiter, mit le pied sur un
créneau. Mais au moment où elle allait se précipiter, un cavalier
resplendissant apparut derrière elle, la saisit dans ses bras, donna un
coup furieux au mandarin et s'enfuit en emportant la jeune fille. Le
malheureux juge perdit l'équilibre et, tombant du faîte des murailles,
vint se briser le crâne sur le rebord du fossé. Au même instant une
fusée rapide s'éleva dans le ciel à une hauteur prodigieuse avec un
bruit retentissant, et, de quatre côtés à la fois, l'armée rebelle,
ivre du sang de Gou-So-Gol, se rua sur les portes sacrées.
LE POU-SAH ROUGE
Kouan-Te, ce Pou-Sah terrible, aime le
rire des blessures; il aime qu'on s'égorge
dans les plaines brûlantes;
Il aspire avec délices le sang qui fume et
l'odeur des batailles; mais ses narines
palpitent d'un plaisir que ne leur procure
aucun autre massacre
Lorsque monte vers elles le parfum courageux
que laisse échapper le cœur percé
du plus brave.
Devant la Porte Méridionale, Ta-Kiang avait élevé sa tente, car il ne
voulait entrer dans la Ville Rouge, éminence souveraine qui domine le
monde, qu'au son du gong d'or, par le portail d'honneur. Autour de
lui se groupait l'élite de son armée, remplissant la grande place qui
précède les portiques et se répandant dans les larges rues voisines.
Les soldats étaient couchés sur la terre ou assis au bord du fossé; ils
n'avaient pas dressé leurs tentes parce que l'empereur leur avait dit:
Ce soir vous coucherez dans des lits somptueux.»
Quelques habitants de Pey-Tsin s'étaient mêlés aux rebelles et se
disposaient à prendre part au combat; d'autres applaudissaient de loin;
plusieurs attendaient la décision de la victoire avant de prendre un
parti.
Ta-Kiang, sous sa tente, resplendissait. Pour la première fois son
beau visage était serein et fièrement joyeux. Il avait entendu son nom
retentir comme une fanfare. Pey-Tsin s'était donné à lui avec amour.
Il était bien l'empereur. Toute la Patrie du Milieu, derrière lui, le
glorifiait. Entre lui et son trône il n'y avait plus qu'une muraille;
elle était branlante déjà et croulait. Les triomphes passés, grondant
encore comme un tonnerre qui s'apaise, répondaient de la dernière
victoire.
Ta-Kiang marchait lentement dans sa tente, glorieusement vêtu de
jaune; il avait la tête couverte d'un casque d'or découpé à jour
que surmontait une haute pointe. Il était tout armé, car il voulait
combattre lui-même. Il s'appuyait de la main sur l'épaule de
Ko-Li-Tsin, non moins superbe.
Le poëte n'avait plus la maigreur qui lui fut si utile le jour où il
s'envola de sa prison. Ses somptueux habits, roides de broderies,
s'épanouissaient largement et lui donnaient une ampleur majestueuse.
Sous une coiffure guerrière son fin visage affectait des mines
farouches, et il s'appuyait sur sa pique d'une façon remarquablement
agressive.
—Il y a six mois, disait Ta-Kiang, que j'ai quitté le champ désormais
célèbre de Chi-Tse-Po. Parti du creux humble de la vallée, j'ai atteint
les pics glorieux qui retardent le lever du soleil. Pan-Kou, le premier
homme, grandissait d'une coudée par jour; j'ai grandi de mille coudées
par heure. Il y a six mois, j'étais le talon méprisable de la terre; je
suis maintenant le front du Ciel.
—Moi, dit Ko-Li-Tsin, je n'étais alors que poëte. Aujourd'hui, après
avoir fait bien des métiers, je suis poëte et guerrier. Mais quelque
chose manque à ma joie. Nous étions trois en quittant le grand champ
sous la lune, nous ne sommes que deux ici.
—Oui, dit l'empereur. Qui donc partit avec moi?
—Yo-Men-Li.
—J'avais oublié cette enfant maladroite. Qu'est-elle devenue?
—Je l'ignore. Elle est morte peut-être.
—Qu'importe! il ne faut pas s'inquiéter des fourmis qu'on écrase en
marchant.
—Elle t'aimait, cette aimable créature, dit le poëte, attristé.
—Ne parle plus de cela, répliqua Ta-Kiang en fronçant le sourcil. Nous
touchons au but. Pourquoi n'a-t-on pas encore attaqué la Ville Rouge?
Le Grand Bonze, qui se tenait immobile à l'entrée de la tente, s'avança
et dit, après s'être prosterné:
—Frère Aîné du Ciel, tes guerriers étaient las. Vois d'ailleurs cette
fusée devant la portière de ta tente: quand tu l'allumeras, les quatre
parties de ton armée attaqueront en même temps les quatre portes de
la Cité Sacrée. Mais il faut, avant le combat, rendre à Kouan-Te les
honneurs convenables; tu as retardé jusqu'à ce jour la cérémonie qui
lui est chère entre toutes; si tu l'omettais plus longtemps, le Pou-Sah
des batailles pourrait se retirer de toi.
—Tu as bien parlé, dit Ta-Kiang, qu'on se hâte!
—As-tu choisi, Souverain Céleste, le guerrier à qui est réservé
le suprême honneur? Plusieurs Chefs sont là; ils veulent supplier
l'auguste maître de désigner l'un d'entre eux.
—Introduis-les, dit Ta-Kiang.
Cinq Chefs entrèrent et précipitèrent leurs fronts aux pieds de
l'empereur.
—Seigneur Sublime! cria l'un, glorifie mon nom! Je n'ai jamais couché
dans un lit ni bu dans une tasse, et mes deux sabres sont rivés à mes
mains.
—Splendeur Éblouissante! dit un autre, choisis-moi. Le sang que ma
lance a fait répandre à l'ennemi noierait toute une armée.
—Lumière Inextingible! dit le troisième, à quoi sert, si la clémence
de ta justice ne me désigne pas, d'avoir déchiré du talon plus de
ventres fumants qu'il n'y aura d'empereurs chers à Tié dans ta
précieuse dynastie?
—Rayonnement de la Raison! dit le quatrième, j'ai pris cinq villes
et ravagé dix villages, tuant les hommes, outrageant les jeunes
filles; les malédictions des parents me suivent comme un essaim énorme
d'oiseaux funèbres. Un jour j'ai envoyé une caisse pleine d'oreilles
droites au gouverneur d'une province ennemie. Qui donc pourrait
l'emporter sur moi, si ce n'est toi, ô maître?
Un seul n'avait pas parlé: c'était Gou-So-Gol. L'empereur l'aperçut et
lui fit signe d'approcher.
—Vainqueur de Sian-Hoa, dit-il, tu es le plus digne; sois glorieux.
Tous les chefs alors sortirent de la tente, acclamant Gou-So-Gol et
disant aux guerriers: «Voici le vainqueur choisi par le Frère Aîné du
Ciel!» Et tous les guerriers devant lui frappaient du front la terre.
Gou-So-Gol rayonnait. Parfois cependant, à un pli furtif de son front,
on devinait qu'une pensée amère se mêlait à la joie de son triomphe.
Une heure plus tard, en face de la tente impériale, se dressait un
autel de marbre rouge, sculpté et incrusté de pierreries, devant lequel
on avait placé un large bassin d'or aux anses formées de dragons
contournés, et derrière l'autel, sur un grand piédestal, apparaissait
Kuan-Te, Pou-Sah des batailles, dont la posture menaçante, en des
habits couleur de sang, brandit deux sabres teints de rouge, dont le
dos est un buisson de flèches, et dont le visage effroyable, noir comme
l'ébène, se hérisse de poils rouges.
Ta-Kiang songeait sur son trône. Toute l'armée était immobile et
silencieuse. Une musique formidable se fit entendre; le gong ébranlait
l'air de ses vibrations terribles; et, seulement quand sa voix
puissante s'éteignait un peu, on entendait les sifflements des flûtes,
les déchirements des trompettes et le bourdonnement des tambours.
Un cortége s'avança; il était composé des chefs de l'armée. Tous
portaient au bout de longues piques des dragons, des licornes,
des tigres ou des lions en carton doré. Puis Gou-So-Gol parut.
Magnifiquement vêtu, il était monté sur un cheval blanc; et le Grand
Bonze, à côté de lui, marchait à pied.
Dès que l'armée vit le jeune vainqueur, un immense cri triomphal
s'éleva. Ta-Kiang lui-même descendit de son trône, s'avança hors de sa
tente et cria:
—Gloire à toi!
Devant la statue de Kouan-Te, Gou-So-Gol mit pied à terre, et, suivi
du Grand Bonze, alla vers elle. Il monta sur l'autel. Il se dressa
fier, superbe, dominant la multitude et pareil à un dieu vivant.
Les cris d'enthousiasme et d'admiration redoublèrent. Gou-So-Gol
était enveloppé de cette caresse farouche et glorieuse. Cependant il
levait les yeux vers les nuages et souriait tristement. Bientôt il
s'agenouilla sur l'autel, pendant que le Grand Bonze, armé d'une longue
lame, s'approchait de lui. Mais en ce moment une jeune femme vêtue
d'un costume guerrier s'élança vers Gou-So-Gol et l'enlaça fortement.
C'était la jeune épouse qu'il avait conquise à Sian-Hoa.
—O mon époux! s'écria-t-elle, pourquoi m'as-tu caché ta gloire?
pourquoi t'es-tu enfui de moi sans m'annoncer ton triomphe?
Crois-tu donc que mes yeux ne soient pas pour mes larmes une digue
infranchissable? Croyais-tu que j'allais retenir le bras levé sur toi
et te déshonorer à jamais? O toi que je devrais haïr et que j'aime,
sache que je n'ai plus un cœur de femme, et que je t'ai pris tout ton
courage!
—Oh! oui, dit Gou-So-Gol à voix basse en se relevant à demi; tu m'as
pris mon courage, car mes yeux sont troublés par les larmes, car ma
gorge est serrée par les sanglots. Je t'ai fuie pour ne pas me tordre
de désespoir en m'arrachant de tes bras. Grands Pou-Sahs! avec quelle
joie j'eusse accueilli, avant de la connaître, l'honneur envié de tous
les guerriers qui m'éternise dans les mémoires! Mais maintenant je dis:
Que vais-je devenir au pays d'en haut puisqu'elle n'y est pas?
—Je te rejoindrai bientôt, dit la jeune femme; après cette guerre je
partirai!
—Oui, mais je pars seul. Je suis comme un enfant que sa mère abandonne
sous la pluie, dans un chemin solitaire.
—Songe à la splendeur qui environnera irrévocablement ton nom! Songe
aux Pou-Sahs glorieux, que désormais tu égales!
—Lorsque j'habiterai au delà des nuages, dit le guerrier, mes regards
seront toujours baissés vers la terre, cherchant ta demeure.
—Ma demeure ne sera pas longtemps sur terre, dit-elle, et je
succomberai bientôt, glorieuse aussi».
Elle se tourna vers l'armée et ajouta d'une voix ferme et forte;
—Puisque Gou-So-Gol part, ses guerriers restent sans chef. J'ai déjà
combattu à côté de mon époux vainqueur, c'est moi qui commanderai ses
guerriers.
Des cris d'approbation s'élevèrent de toutes parts et le Grand Bonze
dit:
—La famille de Gou-So-Gol étant désormais sacrée, on ne doit rien lui
refuser.
Cependant Gou-So-Gol arracha de sa robe le plastron où était brodée en
or une face de lion et le donna à sa jeune épouse; puis, s'agenouillant
de nouveau sur l'autel de marbre, il écarta ses habits et découvrit sa
poitrine palpitante. Le couteau du Grand bonze scintilla un instant,
s'enfonça dans le cœur du guerrier, et en ressortit terne et rouge. Le
gong frémit longuement. Un jet de sang clair et bouillonnant s'élança
du cœur de Gou-So-Gol et tomba avec un bruit fier dans le grand bassin
placé au pied de l'autel. Les principaux guerriers s'avancèrent, tenant
à la main chacun une coupe de jade; mais la jeune veuve du glorieux
mort tendit la première une coupe à la fontaine écarlate et but le sang
intrépide et chaud afin de conquérir le courage et la force. Les chefs
burent après elle, puis l'armée défila en bon ordre devant le bassin
d'or, et chaque homme trempa la pointe de son glaive dans le sang
précieux de Gou-So-Gol.
—L'attaque! l'attaque! crièrent alors les soldats exaltés.
Ta-Kiang approcha de la fusée une mèche enflammée.
Mais en ce moment un mandarin parut sur le bastion qui domine la Porte
Méridionale de la Ville Rouge, et, par des gestes, révéla qu'il était
chargé d'un message. Ko-Li-Tsin arrêta le bras de l'empereur, et dit:
—Maître, la ville veut peut être se rendre, il faut écouter cet homme.
—Va l'entendre! dit Ta-Kiang.
Ko-Li-Tsin s'approcha de la muraille. Le mandarin et le poëte se
saluèrent selon les rites.
—Qu'as-tu à nous dire? cria Ko-Li-Tsin en levant la tête.
—Je veux parler à votre chef, dit le mandarin.
Ko-Li-Tsin salua encore, et revint vers Ta-Kiang.
—Cet homme veut parler à toi-même, glorieux empereur, dit-il.
—Qu'est cet homme? dit Ta-Kiang avec courroux, un serviteur de
Kang-Si? Je ne parle pas à des serviteurs. Que le chef ennemi vienne
lui-même, et je consentirai peut-être à l'entendre; mais que le
messager s'adresse à toi.
Le poëte retourna vers la muraille.
—Le Frère Aîné du Ciel, l'illustre empereur Ta-Kiang, dit-il, ne veut
converser qu'avec ton maître. Si Kang-Si ne consent pas à venir en
personne, expose à moi-même ta mission.
—Qui es-tu, pour que je daigne te parler?
—Je suis Premier Mandarin, conseiller intime du souverain, poëte de
l'Empire, et, en ce moment, Chef d'Armée, dit Ko-Li-Tsin avec modestie.
—Je n'admets pas tes titres.
—J'admets les tiens, juge inique, bourreau et tortionnaire! dit
Ko-Li-Tsin, reconnaissant le juge qui l'interrogea dans la Salle de la
Sincérité.
—Ah! c'est toi, dit le mandarin; eh bien! écoute. Le glorieux empereur
Kang-Si, seul maître du monde, consent à vous rendre un otage qui doit
vous être cher et à vous laisser impunis si vous levez immédiatement le
siége et abandonnez Pey-Tsin.
—Voilà une proposition! dit Ko-Li-Tsin. De quel otage est-il question?
Le mandarin attira au bord du rempart une jeune fille pâle, aux longs
vêtements déchirés.
—Yo-Men-Li! s'écria le poëte.
—Si vous refusez, continua le mandarin-juge, le Fils du Ciel, qui est
clément, vous rendra cette jeune fille, mais en vous la jetant du haut
de ce bastion.
—Attends, dit Ko-Li-Tsin, qui sentit son cœur pâlir.
Et il courut vers la tente impériale.
—O Maître de la Terre! s'écria-t-il, Empereur sublime! ils veulent
jeter Yo-Men-Li du haut des murailles si tu ne lèves le siége à
l'instant! O magnanime! ne laisse pas commettre une cruauté dont la
seule pensée serre le cœur et glace l'esprit.
—Parles-tu sérieusement? dit Ta-Kiang avec un sourire. Crois-tu que
le respect d'une vie infime m'arrêtera un instant dans ma marche
triomphale? Penses-tu que je vais quitter mon trône pour épargner
Yo-Men-Li? Que m'importe cette jeune fille!
Mille guerriers sont morts pour moi sans que tu aies accompagné d'un
regret leur âme glorieuse.
—C'est le sort et la gloire des guerriers de mourir violemment, dit
Ko-Li-Tsin en se jetant aux pieds de l'empereur; mais les jeunes filles
sont faites pour vivre aimées et pour mourir doucement. Ne laisse pas
se briser le corps charmant de Yo-Men-Li sur les dalles; ne la laisse
pas tuer cruellement; elle si douce, si dévouée, et qui t'adore!
—Allons, dit Ta-Kiang, annonce à l'envoyé de Kang-Si que je donne le
signal de l'attaque.
Ko-Li-Tsin se releva fièrement.
—Non! s'écria-t-il, non! quand ta colère devrait me foudroyer, ô cœur
plus féroce que le cœur des tigres, je n'irais pas porter cette réponse
impitoyable.
Ta-Kiang regarda le poëte avec surprise.
—Il faut savoir pardonner des crimes aux bons serviteurs, dit-il.
Puis il fit signe au Grand Bonze de transmettre ses paroles.
Ko-Li-Tsin s'élança hors de la tente. Il rencontra Yu-Tchin; elle
l'attendait, comme toujours.
—Viens, dit-il, viens pleurer avec moi, et apaise mon cœur, que tord
le désespoir.
Et, cachant son visage dans sa main, il entraîna Yu-Tchin loin des
murailles.
Cependant le Grand Bonze répétait au mandarin les paroles de
l'empereur. Yo-Men-Li, d'elle-même, sans hésiter, mit le pied sur un
créneau. Mais au moment où elle allait se précipiter, un cavalier
resplendissant apparut derrière elle, la saisit dans ses bras, donna un
coup furieux au mandarin et s'enfuit en emportant la jeune fille. Le
malheureux juge perdit l'équilibre et, tombant du faîte des murailles,
vint se briser le crâne sur le rebord du fossé. Au même instant une
fusée rapide s'éleva dans le ciel à une hauteur prodigieuse avec un
bruit retentissant, et, de quatre côtés à la fois, l'armée rebelle,
ivre du sang de Gou-So-Gol, se rua sur les portes sacrées.