LA REINE DES LACS.
Chicago, sur le lac Michigan, 30 septembre 1867.
On dit que tout chemin mène à Rome; tout chemin
mène aussi vers le Grand-Ouest américain. J'ai
pris le plus court, le plus direct, et voilà pourquoi
je vous écris ma première lettre à deux mille lieues
de Paris, que j'ai laissé il y a seulement quinze
jours.
Le 13 septembre au soir, un vendredi, j'ai dit
adieu pour la dernière fois, en quittant la gare de
Montparnasse, au palais et au jardin de l'Exposition,
tout illuminés, et le lendemain je me suis
réveillé à Brest. Immédiatement je me suis embarqué
sur le Saint-Laurent, un des plus beaux steamers
de la compagnie transatlantique française,
un des plus rapides de sa merveilleuse flotte. Si
vous saviez comme notre pavillon gagne à être
ainsi pacifiquement promené sur les mers!
Le beau temps et la vigilance du capitaine aidant,
nous avons fait en neuf jours la distance de
plus de 3,000 milles marins (1,400 lieues de 4 kilomètres),
qui sépare Brest de New-York. Il est
vrai que ç'a été le plus beau voyage du Saint-Laurent;
mais la Compagnie transatlantique est volontiers
coutumière du fait.
Le brave capitaine de Bocandé était tout joyeux
de cette magnifique traversée, et moi je me
disais que, par le temps qui court, on peut bien
se risquer à partir un 13, fût-ce de plus un vendredi.
J'ai retrouvé à New-York mon excellent compagnon
de voyage le colonel Heine, attaché à la légation
des États-Unis à Paris. Il m'avait précédé de
quinze jours pour venir préparer les voies de notre
grande excursion. Il était prêt, je l'étais également.
Je ne lui demandai qu'une matinée, pour aller
présenter mes devoirs à notre bienveillant consul
général, M. le baron Gauldrée Boilleau.
—Vous voulez donc aller vous faire scalper dans
le Far-West? me dit le baron; les Indiens sont
toujours en guerre avec les États-Unis.
—J'ai promis de me rendre dans les mines du
Colorado.
—Les Peaux-Rouges vous arrêteront dans le
désert, sur le chemin de Julesburg à Denver.
—J'ai une bonne carabine et un excellent revolver.
—Il est bien tard maintenant pour aller faire
de la géologie dans les Montagnes-Rocheuses;
vous trouverez les mines sous la neige.
—Ces paroles me donnent à réfléchir, venant
d'un homme aussi sensé, aussi expérimenté que
vous. Je vais me recueillir jusqu'à demain.
—Au revoir! et si vous partez, revenez avec
vos cheveux.
Je réfléchis pendant quelques heures à ce que
m'avait dit le baron, et le résultat de mes réflexions
fut que le temps était beau, que l'Indian summer,
l'été indien des prairies qui correspond à notre
été de la Saint-Martin, s'annonçait sous les
auspices les plus favorables, et qu'enfin, si les
Indiens devaient me percer de flèches et me scalper,
comme on ne mourait qu'une fois et pas toujours
d'une mort aussi dramatique, je ne serais
pas le plus mal partagé des mourants. Je jetai donc
le cri des Américains: Go ahead, En avant! Le
colonel, impassible, répondit à ce cri de son pays
d'adoption, et le 26 septembre au soir, sans plus
perdre de temps, nous prîmes notre place pour
Omaha, ou plutôt nous montrâmes au contrôle du
railroad les billets que nous avaient gratuitement
délivrés les compagnies des chemins de fer américains,
heureuses d'être agréables à des voyageurs
qui allaient se faire scalper d'aussi bonne
grâce.
Omaha est situé sur le Missouri, à 1,500 milles
de New-York. Ici, j'ouvre une parenthèse pour
vous dire, si vous n'avez pas de dictionnaire sous
la main, que le mille américain, comme l'anglais,
vaut en nombre rond 1,610 mètres; il est donc environ
deux tiers plus long que notre kilomètre
officiel. Notons encore en passant que le mille
marin, dont j'ai parlé plus haut, est égal à 1,852
mètres; il y a donc mille et mille, comme il y a
fagots et fagots, ainsi que disait Rabelais.
De New-York à Albany nous avons suivi la belle
rivière de l'Hudson. D'Albany nous avons poussé
droit sur le lac Ontario, traversant au passage des
villes comme Troie, Utique, Rome et Syracuse,
dont les noms sont faits pour dérouter le voyageur,
s'il n'est pas bien éveillé. Par bonheur on rencontre
aussi en chemin des villes comme Rochester,
la grande cité des minotiers, et là, le bruit
des roues et des meules, le mouvement sans
cesse ni trêve rappelle bien qu'on est aux États-Unis.
Le 27, nous saluons à midi les chutes du Niagara,
et nous franchissons le fleuve sur le pont
suspendu le plus hardi, le plus élevé, le plus long
qui existe au monde; puis nous entrons dans le
Canada, côtoyant tout le jour le lac Érié.
A Détroit (un nom français, comme tant d'autres
ici, et qui rappelle notre ancienne domination
dans ces parages), un ferry boat ou bac à vapeur
passe tout le train sur le bras d'eau qui relie le lac
Érié au lac Huron, et nous rentrons dans les
États-Unis, dans le Michigan. Là commencent les
grandes plaines du Mississipi, les anciennes prairies,
la plus belle demeure que Dieu ait préparée
pour l'homme, comme l'a écrit, je crois,
Tocqueville.
Le 28, au matin, nous arrivons à Chicago. Nous
sommes à 1,000 milles de New-York, franchis en
une seule traite, sans fatigue, avec une vitesse qui
atteint presque celle de nos trains express. Nous
avons dormi deux nuits en wagon, dans des lits.
Les siéges, le soir, se transforment en couchettes
par un procédé très-ingénieux, et là on dort, je ne
dirai pas comme chez soi, mais aussi bien certainement
que dans une cabine de bateau à vapeur. Les
lits sont étagés, et l'on n'a que la crainte, si, comme
moi, l'on a un massif compagnon couché au-dessus
de sa tête, de le recevoir la nuit sur la
face, avec tout le fourniment, pour peu qu'un
ressort se dérange; mais on m'a dit que cela
n'arrivait jamais.
Les palace cars, les state rooms, ou wagons-palais,
salons de luxe, que l'on peut occuper seul,
sont encore plus confortables que les wagons à
dormir, et certainement trop luxueux pour un pays
aussi démocratique. Jamais souverain n'a voyagé
avec autant de confort que dans ces compartiments
réserves, que l'on peut se procurer pour
quelques dollars, sur tous les grands chemins de
fer américains.
Les compartiments à dormir s'appellent des
sleeping cars, comme qui dirait des dortoirs. Vous
connaissez les wagons américains, larges, hauts,
bien aérés, pouvant contenir chacun une cinquantaine
de voyageurs. Les siéges sont disposés sur
deux rangs, et une allée est ménagée au milieu. On
va à volonté en avant ou en arrière, car le siége
peut basculer autour d'un pivot latéral.
Dans chaque compartiment est un bidon d'eau
et un verre à boire, un lavabo, un poêle que l'on
chauffe en hiver; enfin, faut-il le dire?... un water
closet, dont nos wagons auraient tant besoin. Une
corde, qui règne sur toute l'étendue du train, met
chaque compartiment en relation avec le mécanicien
de la locomotive.
On peut passer à volonté d'un compartiment à
un autre pendant que le train est en marche, et
rester même au dehors, appuyé sur la balustrade,
pour admirer à son aise le pays.
Chaque wagon est parcouru par un employé qui
vend des journaux, des livres, des fruits, des
comestibles, et de temps en temps le conducteur du
train vérifie les billets, sans vous incommoder, car
l'on a soin de passer son ticket au cordon de son
chapeau.—Mais nous savons tout cela, allez-vous
dire, et il n'est pas nécessaire de nous le répéter.—A
quoi je réponds que nos chemins de fer, en
France, sont encore si peu confortables, que l'on
ne saurait trop rappeler que les Américains là-dessus
nous surpassent et font beaucoup mieux
que nous.
Il n'est permis que dans quelques compartiments
de fumer; mais on mâche partout du tabac,
et vous savez combien les Américains sont... chiqueurs.
Les dames, pour lesquelles on a ici le plus
grand respect, pourraient être incommodées de ces
habitudes; aussi trouvent-elles sur tous les trains
des voitures réservées. Les maris, et ceux qui,
sans jouir de ce titre, accompagnent les dames,
peuvent entrer dans ce compartiment, que j'ai bien
souvent envié. Le bachelor, non pas le bachelier,
comme vous pourriez le croire, mais l'homme
sans femme, ne jouit aux États-Unis d'aucun crédit.
Le ministre d'Angleterre, sir Frederick Bruce,
qui vient de mourir ces jours derniers à Boston,
et qui n'était pas marié (on a vu des ministres
dans ce cas) emmenait toujours sa cuisinière
en voyage. Avec cette lady, il passait partout;
toutes les portes réservées lui étaient ouvertes, et
il échappait à la compagnie, souvent fort peu
tolérable, des fumeurs et des chiqueurs américains.
Quant à la servante, elle suivait son maître,
comme si elle eût été sa femme: aucune délimitation
de rang n'existe aux États-Unis.
Je vous ai dit que nous étions à Chicago, qu'on
nommait naguère la Reine des prairies. C'est la
merveille de l'Ouest, la Reine des lacs, comme on
l'appelle encore, car les prairies sont maintenant
bien loin; c'est la ville qu'il faut voir entre toutes,
en allant aux États-Unis.
«Ne visitez que deux choses en Amérique,
disait un homme d'État anglais à son ami qui
partait pour New-York: les chutes du Niagara
et Chicago.» L'homme d'État avait raison. Si
les chutes du Niagara sont les plus étonnantes
du monde, Chicago est aussi la ville la plus
merveilleuse que les hommes aient jamais bâtie.
Elle n'avait que 70 habitants en 1830. Il n'y
avait encore là qu'un fort militaire, édifié contre
les Indiens, et un poste de traitants, bâti
par les Astor de New-York, qui y faisaient le
commerce des fourrures. Aujourd'hui Chicago
renferme 225,000 habitants, et sa population
augmente tous les jours. C'est le plus grand marché
de grains du monde entier, et elle laisse bien
loin derrière elle Odessa, Trieste, Marseille. C'est
une des plus belles villes des États-Unis.
L'hôtel où nous sommes descendus, Sherman-house,
peut loger mille voyageurs. Il est tout construit
en marbre blanc, en marbre d'Athènes,
comme disent les Américains. Il y a à Chicago
plusieurs hôtels de cette importance. Ce n'est
pas la seule curiosité de la ville. Les élévateurs,
où l'on prépare mécaniquement les grains qui
arrivent en chemin de fer et repartent sur des
navires, méritent aussi d'être vus. Le grain
est monté, vanné, purifié, classé, pris sur
les wagons, chargé sur les navires, tout cela
par le moyen de machines, sans que l'acheteur
ou le vendeur s'en soient le moins du
monde occupés, et qu'ils aient même vu leur
marchandise.
La prise d'eau potable, sur le lac Michigan, est
encore une des merveilles de cette cité, et ce tunnel
sous-lacustre, de 2 milles de long, est plus
curieux encore que celui de Londres sous la Tamise.
Vous n'êtes pas aussi sans vous rappeler
les miracles que l'architecture a faits ici, en élevant
les maisons de plusieurs mètres au-dessus
de leur niveau naturel, quand il a fallu exhausser
le plan primitif de la ville. On soutenait aux
quatre angles les édifices par des crics ou des vis
de calage, puis on disposait une rangée de ces
appareils sur toute la longueur et la largeur des
constructions. On tournait la manivelle et en quelques
jours tout était dit. Les habitants n'avaient
pas même quitté leur maison. Voilà un système
qui mérite d'être recommandé à M. Haussmann,
et dont vous pouvez voir le plan au palais de l'Exposition.
«Donnez-moi un levier, disait Archimède,
et je soulèverai le monde.» Le levier, ici,
c'est le cric et la vis, cousins germains du levier,
et mécanismes si vigoureux, parce qu'ils vont
lentement. Ce que l'on gagne en force, on le perd
en vitesse: vous connaissez ce principe de mécanique
qu'on nous a enseigné au lycée.
Chicago est situé sur le lac Michigan, comme
Marseille sur la Méditerranée. De sa mer intérieure,
et par les canaux de l'Érié ou de Weeland,
Chicago peut envoyer des navires jusque sur
l'Atlantique sans rompre charge, c'est-à-dire sans
transbordement. Ils descendent le Saint-Laurent
après avoir franchi les canaux et les lacs. On cite
des navires qui sont ainsi allés du lac Michigan à
Liverpool, et vice versa. Non contents de cela, les
Américains parlent de jeter un canal entre Chicago
et New-York: il n'y a rien d'impossible pour ce
peuple.
Outre les grains (blé, maïs, avoine, etc.), que
les vastes plaines qu'arrose le Mississipi envoient
à Chicago par les dix-sept chemins de fer qui
rayonnent sur cette ville, elle exporte aussi du
plomb provenant des grandes fonderies du Wisconsin
et de l'Illinois, du charbon, que déversent toutes
les houillères environnantes, du bois fourni en
quantités considérables par les forêts voisines, et
débité en planches et en maisons. Les villes qui se
forment si rapidement tous les jours aux États-Unis
adressent toutes leurs commandes à Chicago.
Chicago expédie aussi des peaux, des fourrures et
du bétail en quantité. Elle fait concurrence à Cincinnati,
et lui dispute le surnom de Porcopolis, ou
la ville des porcs.
Rassurez-vous, on ne rencontre nulle part dans
les rues ces intéressants animaux. Pas plus que
les grains, ils n'y gênent la circulation.
Comme à Cincinnati, le porc, engraissé à la campagne,
est découpé mécaniquement à la ville en
jambons et en lard; on tire aussi parti des brosses.
Les animaux arrivent à la file par un couloir; une
trappe s'ouvre, ils y descendent un à un, sont
étouffés dans une cuve d'eau bouillante; un couteau
intelligent mû par la vapeur les ouvre, les
découpe, les divise. Bref, les jambons vont se saler
d'eux-mêmes et s'empiler dans des tonneaux.
Quand ils n'ont pas le poids voulu, ils refusent de
prendre place sur le tas. Vous connaissez la curieuse
machine de M. Devinck à fabriquer, peser,
envelopper, entasser les tablettes de chocolat. Cette
machine a fait la joie des visiteurs à toutes les expositions.
Eh bien, à Porcopolis, on fabrique, on pèse et
on entasse de même les jambons. Reconnaissez
avec moi que cette machine manque à notre grand
concours du champ de Mars.
Un conférencier, un lecturer, comme on les
nomme ici, parce qu'ils lisent volontiers leur conférence,—c'est
le moyen de ne pas rester court,—un
conférencier développait un jour devant les
Chicagois toutes les merveilles de leur ville. Quand
il fut arrivé à l'article porcs, il supputa, comme
un véritable économiste américain qu'il était, la
quantité de maïs exigé pour l'engrais de ces braves
bêtes, et le nombre de jambons que donnait chaque
porc. De ces jambons on envoyait telle quantité en
Angleterre. «C'est donc, s'écria-t-il, comme si
une flotte de tant de navires, chargés de maïs, descendait
le Saint-Laurent, et comme si une armée de
tant de cochons passait l'Atlantique à la nage, et
allait s'arrêter à Londres!» Il fut couvert d'applaudissements.
Par où saurais-je mieux finir ces quelques lignes
sur Chicago?
LA REINE DES LACS.
Chicago, sur le lac Michigan, 30 septembre 1867.
On dit que tout chemin mène à Rome; tout chemin
mène aussi vers le Grand-Ouest américain. J'ai
pris le plus court, le plus direct, et voilà pourquoi
je vous écris ma première lettre à deux mille lieues
de Paris, que j'ai laissé il y a seulement quinze
jours.
Le 13 septembre au soir, un vendredi, j'ai dit
adieu pour la dernière fois, en quittant la gare de
Montparnasse, au palais et au jardin de l'Exposition,
tout illuminés, et le lendemain je me suis
réveillé à Brest. Immédiatement je me suis embarqué
sur le Saint-Laurent, un des plus beaux steamers
de la compagnie transatlantique française,
un des plus rapides de sa merveilleuse flotte. Si
vous saviez comme notre pavillon gagne à être
ainsi pacifiquement promené sur les mers!
Le beau temps et la vigilance du capitaine aidant,
nous avons fait en neuf jours la distance de
plus de 3,000 milles marins (1,400 lieues de 4 kilomètres),
qui sépare Brest de New-York. Il est
vrai que ç'a été le plus beau voyage du Saint-Laurent;
mais la Compagnie transatlantique est volontiers
coutumière du fait.
Le brave capitaine de Bocandé était tout joyeux
de cette magnifique traversée, et moi je me
disais que, par le temps qui court, on peut bien
se risquer à partir un 13, fût-ce de plus un vendredi.
J'ai retrouvé à New-York mon excellent compagnon
de voyage le colonel Heine, attaché à la légation
des États-Unis à Paris. Il m'avait précédé de
quinze jours pour venir préparer les voies de notre
grande excursion. Il était prêt, je l'étais également.
Je ne lui demandai qu'une matinée, pour aller
présenter mes devoirs à notre bienveillant consul
général, M. le baron Gauldrée Boilleau.
—Vous voulez donc aller vous faire scalper dans
le Far-West? me dit le baron; les Indiens sont
toujours en guerre avec les États-Unis.
—J'ai promis de me rendre dans les mines du
Colorado.
—Les Peaux-Rouges vous arrêteront dans le
désert, sur le chemin de Julesburg à Denver.
—J'ai une bonne carabine et un excellent revolver.
—Il est bien tard maintenant pour aller faire
de la géologie dans les Montagnes-Rocheuses;
vous trouverez les mines sous la neige.
—Ces paroles me donnent à réfléchir, venant
d'un homme aussi sensé, aussi expérimenté que
vous. Je vais me recueillir jusqu'à demain.
—Au revoir! et si vous partez, revenez avec
vos cheveux.
Je réfléchis pendant quelques heures à ce que
m'avait dit le baron, et le résultat de mes réflexions
fut que le temps était beau, que l'Indian summer,
l'été indien des prairies qui correspond à notre
été de la Saint-Martin, s'annonçait sous les
auspices les plus favorables, et qu'enfin, si les
Indiens devaient me percer de flèches et me scalper,
comme on ne mourait qu'une fois et pas toujours
d'une mort aussi dramatique, je ne serais
pas le plus mal partagé des mourants. Je jetai donc
le cri des Américains: Go ahead, En avant! Le
colonel, impassible, répondit à ce cri de son pays
d'adoption, et le 26 septembre au soir, sans plus
perdre de temps, nous prîmes notre place pour
Omaha, ou plutôt nous montrâmes au contrôle du
railroad les billets que nous avaient gratuitement
délivrés les compagnies des chemins de fer américains,
heureuses d'être agréables à des voyageurs
qui allaient se faire scalper d'aussi bonne
grâce.
Omaha est situé sur le Missouri, à 1,500 milles
de New-York. Ici, j'ouvre une parenthèse pour
vous dire, si vous n'avez pas de dictionnaire sous
la main, que le mille américain, comme l'anglais,
vaut en nombre rond 1,610 mètres; il est donc environ
deux tiers plus long que notre kilomètre
officiel. Notons encore en passant que le mille
marin, dont j'ai parlé plus haut, est égal à 1,852
mètres; il y a donc mille et mille, comme il y a
fagots et fagots, ainsi que disait Rabelais.
De New-York à Albany nous avons suivi la belle
rivière de l'Hudson. D'Albany nous avons poussé
droit sur le lac Ontario, traversant au passage des
villes comme Troie, Utique, Rome et Syracuse,
dont les noms sont faits pour dérouter le voyageur,
s'il n'est pas bien éveillé. Par bonheur on rencontre
aussi en chemin des villes comme Rochester,
la grande cité des minotiers, et là, le bruit
des roues et des meules, le mouvement sans
cesse ni trêve rappelle bien qu'on est aux États-Unis.
Le 27, nous saluons à midi les chutes du Niagara,
et nous franchissons le fleuve sur le pont
suspendu le plus hardi, le plus élevé, le plus long
qui existe au monde; puis nous entrons dans le
Canada, côtoyant tout le jour le lac Érié.
A Détroit (un nom français, comme tant d'autres
ici, et qui rappelle notre ancienne domination
dans ces parages), un ferry boat ou bac à vapeur
passe tout le train sur le bras d'eau qui relie le lac
Érié au lac Huron, et nous rentrons dans les
États-Unis, dans le Michigan. Là commencent les
grandes plaines du Mississipi, les anciennes prairies,
la plus belle demeure que Dieu ait préparée
pour l'homme, comme l'a écrit, je crois,
Tocqueville.
Le 28, au matin, nous arrivons à Chicago. Nous
sommes à 1,000 milles de New-York, franchis en
une seule traite, sans fatigue, avec une vitesse qui
atteint presque celle de nos trains express. Nous
avons dormi deux nuits en wagon, dans des lits.
Les siéges, le soir, se transforment en couchettes
par un procédé très-ingénieux, et là on dort, je ne
dirai pas comme chez soi, mais aussi bien certainement
que dans une cabine de bateau à vapeur. Les
lits sont étagés, et l'on n'a que la crainte, si, comme
moi, l'on a un massif compagnon couché au-dessus
de sa tête, de le recevoir la nuit sur la
face, avec tout le fourniment, pour peu qu'un
ressort se dérange; mais on m'a dit que cela
n'arrivait jamais.
Les palace cars, les state rooms, ou wagons-palais,
salons de luxe, que l'on peut occuper seul,
sont encore plus confortables que les wagons à
dormir, et certainement trop luxueux pour un pays
aussi démocratique. Jamais souverain n'a voyagé
avec autant de confort que dans ces compartiments
réserves, que l'on peut se procurer pour
quelques dollars, sur tous les grands chemins de
fer américains.
Les compartiments à dormir s'appellent des
sleeping cars, comme qui dirait des dortoirs. Vous
connaissez les wagons américains, larges, hauts,
bien aérés, pouvant contenir chacun une cinquantaine
de voyageurs. Les siéges sont disposés sur
deux rangs, et une allée est ménagée au milieu. On
va à volonté en avant ou en arrière, car le siége
peut basculer autour d'un pivot latéral.
Dans chaque compartiment est un bidon d'eau
et un verre à boire, un lavabo, un poêle que l'on
chauffe en hiver; enfin, faut-il le dire?... un water
closet, dont nos wagons auraient tant besoin. Une
corde, qui règne sur toute l'étendue du train, met
chaque compartiment en relation avec le mécanicien
de la locomotive.
On peut passer à volonté d'un compartiment à
un autre pendant que le train est en marche, et
rester même au dehors, appuyé sur la balustrade,
pour admirer à son aise le pays.
Chaque wagon est parcouru par un employé qui
vend des journaux, des livres, des fruits, des
comestibles, et de temps en temps le conducteur du
train vérifie les billets, sans vous incommoder, car
l'on a soin de passer son ticket au cordon de son
chapeau.—Mais nous savons tout cela, allez-vous
dire, et il n'est pas nécessaire de nous le répéter.—A
quoi je réponds que nos chemins de fer, en
France, sont encore si peu confortables, que l'on
ne saurait trop rappeler que les Américains là-dessus
nous surpassent et font beaucoup mieux
que nous.
Il n'est permis que dans quelques compartiments
de fumer; mais on mâche partout du tabac,
et vous savez combien les Américains sont... chiqueurs.
Les dames, pour lesquelles on a ici le plus
grand respect, pourraient être incommodées de ces
habitudes; aussi trouvent-elles sur tous les trains
des voitures réservées. Les maris, et ceux qui,
sans jouir de ce titre, accompagnent les dames,
peuvent entrer dans ce compartiment, que j'ai bien
souvent envié. Le bachelor, non pas le bachelier,
comme vous pourriez le croire, mais l'homme
sans femme, ne jouit aux États-Unis d'aucun crédit.
Le ministre d'Angleterre, sir Frederick Bruce,
qui vient de mourir ces jours derniers à Boston,
et qui n'était pas marié (on a vu des ministres
dans ce cas) emmenait toujours sa cuisinière
en voyage. Avec cette lady, il passait partout;
toutes les portes réservées lui étaient ouvertes, et
il échappait à la compagnie, souvent fort peu
tolérable, des fumeurs et des chiqueurs américains.
Quant à la servante, elle suivait son maître,
comme si elle eût été sa femme: aucune délimitation
de rang n'existe aux États-Unis.
Je vous ai dit que nous étions à Chicago, qu'on
nommait naguère la Reine des prairies. C'est la
merveille de l'Ouest, la Reine des lacs, comme on
l'appelle encore, car les prairies sont maintenant
bien loin; c'est la ville qu'il faut voir entre toutes,
en allant aux États-Unis.
«Ne visitez que deux choses en Amérique,
disait un homme d'État anglais à son ami qui
partait pour New-York: les chutes du Niagara
et Chicago.» L'homme d'État avait raison. Si
les chutes du Niagara sont les plus étonnantes
du monde, Chicago est aussi la ville la plus
merveilleuse que les hommes aient jamais bâtie.
Elle n'avait que 70 habitants en 1830. Il n'y
avait encore là qu'un fort militaire, édifié contre
les Indiens, et un poste de traitants, bâti
par les Astor de New-York, qui y faisaient le
commerce des fourrures. Aujourd'hui Chicago
renferme 225,000 habitants, et sa population
augmente tous les jours. C'est le plus grand marché
de grains du monde entier, et elle laisse bien
loin derrière elle Odessa, Trieste, Marseille. C'est
une des plus belles villes des États-Unis.
L'hôtel où nous sommes descendus, Sherman-house,
peut loger mille voyageurs. Il est tout construit
en marbre blanc, en marbre d'Athènes,
comme disent les Américains. Il y a à Chicago
plusieurs hôtels de cette importance. Ce n'est
pas la seule curiosité de la ville. Les élévateurs,
où l'on prépare mécaniquement les grains qui
arrivent en chemin de fer et repartent sur des
navires, méritent aussi d'être vus. Le grain
est monté, vanné, purifié, classé, pris sur
les wagons, chargé sur les navires, tout cela
par le moyen de machines, sans que l'acheteur
ou le vendeur s'en soient le moins du
monde occupés, et qu'ils aient même vu leur
marchandise.
La prise d'eau potable, sur le lac Michigan, est
encore une des merveilles de cette cité, et ce tunnel
sous-lacustre, de 2 milles de long, est plus
curieux encore que celui de Londres sous la Tamise.
Vous n'êtes pas aussi sans vous rappeler
les miracles que l'architecture a faits ici, en élevant
les maisons de plusieurs mètres au-dessus
de leur niveau naturel, quand il a fallu exhausser
le plan primitif de la ville. On soutenait aux
quatre angles les édifices par des crics ou des vis
de calage, puis on disposait une rangée de ces
appareils sur toute la longueur et la largeur des
constructions. On tournait la manivelle et en quelques
jours tout était dit. Les habitants n'avaient
pas même quitté leur maison. Voilà un système
qui mérite d'être recommandé à M. Haussmann,
et dont vous pouvez voir le plan au palais de l'Exposition.
«Donnez-moi un levier, disait Archimède,
et je soulèverai le monde.» Le levier, ici,
c'est le cric et la vis, cousins germains du levier,
et mécanismes si vigoureux, parce qu'ils vont
lentement. Ce que l'on gagne en force, on le perd
en vitesse: vous connaissez ce principe de mécanique
qu'on nous a enseigné au lycée.
Chicago est situé sur le lac Michigan, comme
Marseille sur la Méditerranée. De sa mer intérieure,
et par les canaux de l'Érié ou de Weeland,
Chicago peut envoyer des navires jusque sur
l'Atlantique sans rompre charge, c'est-à-dire sans
transbordement. Ils descendent le Saint-Laurent
après avoir franchi les canaux et les lacs. On cite
des navires qui sont ainsi allés du lac Michigan à
Liverpool, et vice versa. Non contents de cela, les
Américains parlent de jeter un canal entre Chicago
et New-York: il n'y a rien d'impossible pour ce
peuple.
Outre les grains (blé, maïs, avoine, etc.), que
les vastes plaines qu'arrose le Mississipi envoient
à Chicago par les dix-sept chemins de fer qui
rayonnent sur cette ville, elle exporte aussi du
plomb provenant des grandes fonderies du Wisconsin
et de l'Illinois, du charbon, que déversent toutes
les houillères environnantes, du bois fourni en
quantités considérables par les forêts voisines, et
débité en planches et en maisons. Les villes qui se
forment si rapidement tous les jours aux États-Unis
adressent toutes leurs commandes à Chicago.
Chicago expédie aussi des peaux, des fourrures et
du bétail en quantité. Elle fait concurrence à Cincinnati,
et lui dispute le surnom de Porcopolis, ou
la ville des porcs.
Rassurez-vous, on ne rencontre nulle part dans
les rues ces intéressants animaux. Pas plus que
les grains, ils n'y gênent la circulation.
Comme à Cincinnati, le porc, engraissé à la campagne,
est découpé mécaniquement à la ville en
jambons et en lard; on tire aussi parti des brosses.
Les animaux arrivent à la file par un couloir; une
trappe s'ouvre, ils y descendent un à un, sont
étouffés dans une cuve d'eau bouillante; un couteau
intelligent mû par la vapeur les ouvre, les
découpe, les divise. Bref, les jambons vont se saler
d'eux-mêmes et s'empiler dans des tonneaux.
Quand ils n'ont pas le poids voulu, ils refusent de
prendre place sur le tas. Vous connaissez la curieuse
machine de M. Devinck à fabriquer, peser,
envelopper, entasser les tablettes de chocolat. Cette
machine a fait la joie des visiteurs à toutes les expositions.
Eh bien, à Porcopolis, on fabrique, on pèse et
on entasse de même les jambons. Reconnaissez
avec moi que cette machine manque à notre grand
concours du champ de Mars.
Un conférencier, un lecturer, comme on les
nomme ici, parce qu'ils lisent volontiers leur conférence,—c'est
le moyen de ne pas rester court,—un
conférencier développait un jour devant les
Chicagois toutes les merveilles de leur ville. Quand
il fut arrivé à l'article porcs, il supputa, comme
un véritable économiste américain qu'il était, la
quantité de maïs exigé pour l'engrais de ces braves
bêtes, et le nombre de jambons que donnait chaque
porc. De ces jambons on envoyait telle quantité en
Angleterre. «C'est donc, s'écria-t-il, comme si
une flotte de tant de navires, chargés de maïs, descendait
le Saint-Laurent, et comme si une armée de
tant de cochons passait l'Atlantique à la nage, et
allait s'arrêter à Londres!» Il fut couvert d'applaudissements.
Par où saurais-je mieux finir ces quelques lignes
sur Chicago?