LA DILIGENCE TRANSCONTINENTALE.
Denver, territoire de Colorado, 4 octobre.
La fortune seconde l'audace. Nous voici arrivés
sans mauvaise rencontre au terme des difficultés
du voyage. Il était temps. Les Sioux, les Arrapahoes,
les Chayennes, commençaient à me trotter
par la tête et à me faire perdre le sommeil.
Nous sommes partis de Julesburg le 2 au soir,
et entrés à Denver hier vers minuit. Trente heures
de diligence, 190 milles de parcours, voilà l'actif
et le passif de cette dernière étape.
Le coche qui nous a conduits se nomme l'overland
mail ou diligence transcontinentale, parce
qu'il parcourt tout le continent américain de Julesburg,
sur la Plate, à Sacramento de Californie. Les
lettres et les voyageurs prennent souvent cette
voie au lieu de prendre la voie de mer et l'isthme
de Panama.
Avant l'ouverture du chemin de fer du Pacifique,
la malle de terre allait du Missouri en Californie,
partant et arrivant à heure fixe, sur un trajet de
800 lieues. La durée du voyage était de vingt
jours. Jamais, aux temps anciens de l'histoire,
les courriers des Césars ou des princes Mogols,
et de nos jours ceux des empereurs de Russie
n'avaient parcouru si rapidement d'aussi longues
distances.
Voulez-vous que je vous fasse la description du
véhicule qui nous a menés, et qui, nous laissant
à Denver, a continué sa route vers les Montagnes-Rocheuses,
le pays des Mormons, l'État de Nevada
et les placers de l'Eldorado?
Imaginez une façon de coche à la Louis XIV, car
les voitures américaines n'ont pas changé de forme
depuis les premiers temps de la colonisation anglo-saxonne.
A l'intérieur, il y a neuf places, toutes
égales pour le prix: trois en avant, trois en arrière,
trois au milieu. Les dames, fussent-elles
venues les dernières, ont droit aux premières places.
Aux places du milieu, on n'est soutenu que
par une bretelle en cuir qui, allant d'un côté à
l'autre de la voiture, transversalement, vous prend
par le milieu du dos: cela n'est pas tout à fait
commode.
Des bagages, on en a peu, le moins possible,
quelquefois pas du tout. La chemise est de flanelle;
on la porte longtemps. Le faux col, au besoin les
manchettes, sont en papier; on ne les change que
de temps à autre. Le mouchoir, et une autre partie
du vêtement, faut-il la nommer? les chaussettes,
sont à peu près inconnus du pionnier américain.
A quoi bon alors s'embarrasser d'une malle?
Aussi ne dispose-t-on pour les colis que le derrière
de la voiture, où est un appui à claire-voie sur
lequel se rabat une toile cirée.
Sur le dessus du véhicule, nous n'avons chargé
que des soldats bien armés, l'œil au guet, ce qui
vaut mieux que des bagages.
La diligence est traînée par six chevaux conduits
à grandes guides, au galop, à travers la prairie,
unie comme une mer pétrifiée. A côté du postillon
peuvent monter les voyageurs amis du paysage.
De distance en distance, en moyenne tous les 10
milles, on relaye.
La plupart des stations, véritables blockhaus,
sont fortifiées par des ouvrages de terre en adobe,
briques cuites au soleil. Çà et là s'ouvrent des
meurtrières.
A l'intérieur des stations il y a aussi quelques
ouvrages retranchés, pour une défense désespérée,
en cas d'une première défaite. Les Indiens arrivent
volontiers en nombre pour surprendre les pionniers
isolés.
Le long de la route est inscrite en traits ineffaçables
la lutte du blanc contre le Peau-Rouge. Partout,
des maisons de poste ou des fermes incendiées.
Entre les années 1864-66, la diligence a
cessé plusieurs fois de courir. Les stations ont été
pillées, dévastées, brûlées; les hommes, mis à
mort, scalpés; les femmes, les enfants, conduits
en esclavage. Les blancs se sont cruellement vengés.
Une fois, sur le ruisseau de Sand Creek, dans
le sud du Colorado, le colonel des volontaires, Chivington,
a surpris un village de Chayennes et
d'Arrapahoes. Il a fait charger ses hommes, malgré
le drapeau blanc hissé par les Indiens. «Souvenez-vous,
a-t-il dit à ses soldats, de vos femmes et de
vos enfants massacrés sur la Plate et sur l'Arkansas.»
Et les volontaires ont chargé sans pitié, ne
faisant grâce ni à l'âge ni au sexe. On a éventré
les femmes, brisé contre les pierres la tête des enfants,
coupé les doigts et les oreilles des morts
qui portaient des bijoux, scalpé toutes les têtes, et
commis bien d'autres horreurs que la plume se
refuse à décrire. Plus d'une centaine d'Indiens
ont péri. Le colonel, ivre de sa victoire, a partout
célébré ce haut fait d'armes, espérant recevoir les
étoiles ou épaulettes de général.
Après une sévère et minutieuse enquête, le gouvernement
de l'Union lui a donné tort et l'a destitué;
mais les pionniers se sont tous énergiquement
prononcés en sa faveur. «Encore quelques
affaires comme celle-là, écrivait un journal du
Colorado, une par an, et nous serons à jamais délivrés
de ces coquins de Peaux-Rouges, qui arrêtent
notre colonisation.»
Le massacre de Chivington (c'est de ce nom que
l'on appelle généralement la rencontre de Sand
Creek) a été plusieurs fois l'objet de nos conversations
dans la diligence qui nous menait à travers
la prairie. M. Whitney, depuis longtemps fixé dans
le Colorado, nous a fait connaître tous les détails
de cette lamentable affaire. Nos autres compagnons
de voyage: l'inspecteur des messageries continentales,
un employé de la grande maison de banque
Wells et Fargo, à laquelle appartient cette vaste
entreprise, un agent des postes fédérales, nous
racontent d'autres histoires d'Indiens. C'est le cas
ou jamais de parler des Peaux-Rouges; nous sommes
du reste en trop bonne et trop nombreuse
compagnie pour qu'ils songent à nous arrêter.
Un jour, comme la diligence traversait ces solitudes,
un homme nu, perché sur une éminence,
faisait des signes au postillon. Celui-ci, croyant
avoir affaire à un Indien, fouettait ses chevaux de
plus belle. Un des voyageurs fit observer que ce
pourrait bien être un blanc. On s'arrêta une minute,
et l'homme accourut essoufflé. Il venait d'être
pris par les Indiens, qui l'avaient dépouillé de tous
ses habits et livré à leurs femmes ou squaws. Celles-ci,
volontiers cruelles envers les visages pâles, se
disposaient à faire subir à leur prisonnier, lentement,
froidement, toutes les tortures qu'elles ont
imaginées. On arrache les yeux, les ongles, la
langue au patient; on lui coupe un pied, une
main; on lui enlève des morceaux de chair; on lui
déchire la peau; enfin, et c'est là le bouquet, on
lie le prisonnier par terre et on lui allume du feu
sur le ventre en dansant autour de lui une ronde
infernale. Notre pauvre captif allait peu à peu subir
tous ces genres de tortures, quand il parvint à
s'échapper. La diligence passait en ce moment et
le recueillit fort à propos.
Que d'histoires je pourrais vous conter de cette
espèce! C'est près d'une des stations que nous
avons traversées, qu'il y a trois ans, de pauvres
femmes ont été surprises dans une ferme, et emmenées
prisonnières par les Chayennes. L'une
d'elles s'est pendue de désespoir, pour échapper
aux violences qui l'attendaient. L'autre, forcée
d'assouvir les passions du chef qui se l'était adjugée,
a été condamnée aux services les plus abjects,
et de plus s'est vue maltraitée, battue par
les femmes de ce chef. Elle a été séparée de ses enfants,
hormis d'un qu'elle allaitait encore, et
presque réduite à mourir de faim. Vendue par
son maître, elle est passée des mains d'un
Chayenne à celle d'un Sioux, de celui-ci aux mains
d'un autre chef. Enfin son premier maître est venu
demander un jour de la racheter pour la brûler
vive avec le jeune enfant encore à son sein. Le
marché heureusement n'a pas été conclu, et après
un an de ces misères sans nom, la pauvre femme
a été échangée par ses bourreaux contre des prisonniers
indiens qu'à leur tour avaient faits les
blancs. La mère était redevenue libre, mais ses
pauvres enfants étaient morts. Les petits êtres n'avaient
pu résister à tous les mauvais traitements
des Indiens!
Ne croiriez-vous pas entendre un roman, lire
une page de Cooper ou d'Irving? Eh bien, tout cela
s'est passé hier, et si vous demandez à Denver, à
Julesburg, le nom de la malheureuse captive dont
je viens de vous raconter les souffrances, tout le
monde vous le dira.
A mesure que la malle s'avance rapide sur la
route plane et poudreuse ouverte au milieu de la
prairie, et que nous traversons des stations nouvelles,
tous ces récits qu'on vient de me faire se
représentent à mon souvenir. Ce n'est pas pour
moi que j'ai peur, c'est pour ces femmes, c'est
pour ces jeunes enfants que je rencontre à tous les
relais. A côté des maisons de poste, des ruines
d'édifices, des charpentes noircies témoignent de
pillages et d'incendies récents. Le Peau-Rouge
n'est pas loin; nous sommes sur son territoire.
Le Peau-Rouge peut revenir tout à coup.
N'est-il pas d'ailleurs en guerre ouverte avec les
blancs? Et néanmoins le pionnier est toujours là;
souvent il est revenu au même point rebâtir sa
maison détruite! Quelle force fatale, quelle loi
mystérieuse pousse ainsi cet homme en avant,
malgré tous les obstacles? Pionniers du Far-West,
vous êtes l'avant-garde de la civilisation, vous
marchez avec le soleil, gloire à vous! Vous n'êtes
ni des raffinés, ni des lettrés, mais vous êtes des
hommes utiles, virils, de courageux travailleurs,
d'énergiques colons. Devant vous disparaît la sauvagerie,
devant vous le désert se transforme.
Soldats obscurs du progrès, vous ne laisserez pas
de nom dans l'histoire, bien que vous ayez fait de
grandes choses; et néanmoins vous allez toujours
en avant, obéissant au destin qui vous pousse:
gloire à vous!
Excusez, mon cher ami, ce dithyrambe. Peut-être
n'est-il pas à sa place dans une lettre; mais
comment ne pas admirer ces hommes du Grand-Ouest?
Savez-vous ce qu'on me raconte à l'instant?
Dans un de ces relais de la diligence continentale
perdu dans les solitudes, les Indiens se présentent
un jour et demandent impérieusement à manger.
Le maître de la station était seul. Il donne à ses
visiteurs inattendus ce qu'il a de meilleur. Le
repas fini:
—Maintenant, allume du feu, dit l'un des
sauvages.
—Pourquoi faire?
—Nous voulons te faire rôtir. Allons pas de
retards.
L'homme descend à la cave sous prétexte de
chercher du bois. Les Indiens le suivent. Il tire sur
l'un d'eux un coup de revolver qui le frappe mortellement.
Les autres épouvantés hésitent.
L'homme s'enfuit, se cache aux alentours de sa
maison, dans les broussailles. Il était nuit; on
était en hiver; la neige tombait. Les Indiens
cherchent, ne trouvent rien. Celui qu'on poursuit
n'ose pas sortir de sa cachette; la neige trahirait
ses pas. A la fin, les Indiens, fatigués de ne rien
découvrir, désertent la place. L'homme revient à
la station et continue d'y servir la poste.
Au milieu de ces transes quotidiennes, les
femmes font preuve d'autant de sang-froid que les
hommes, et manœuvrent bravement comme eux
la carabine et le revolver. A chaque relais nous
trouvons ces armes sur les tables, aux coins des
appartements. N'avais-je pas raison de vous dire
que ces pionniers du Far-West étaient des gens
de grand cœur, et comprenez-vous maintenant mon
dithyrambe?
Je n'ose plus vous parler de nous, ni de nos
soldats, que nous avons peu à peu laissés dans les
forts disséminés le long de la route, au fur et à
mesure que nous nous éloignions davantage des
points les plus périlleux. Nous avons traversé le
grand désert américain. Peu à peu la prairie a fait
place à des champs de sable où les fourmis rouges
avaient amoncelé d'énormes tas de graviers siliceux,
leurs pyramides d'Égypte à elles. Çà et là la
prairie a reparu; quelques pauvres fleurs, dont
l'éclat allait s'effaçant, brillaient encore au milieu
des graminées jaunies.
Le temps était chaud, le ciel d'une limpidité
extrême, et nous avons joui un moment d'un effet
de mirage. Ce phénomène complétait, au milieu
de ces solitudes, la ressemblance qu'elles offrent
sur plus d'un point avec les vastes plaines de
l'Afrique.
Nous n'avons pas rencontré d'Indiens hostiles.
Ai-je besoin de vous le dire, puisque je vous écris
de Denver avec tous mes cheveux? C'est vraiment
n'avoir pas de chance; mais qu'y faire? Ainsi l'a
voulu la fatalité. Les aventures émouvantes seront
pour une autre fois. «Postillon! postillon!
arrêtez! voici les Indiens!» On passe une longue-vue
au postillon. C'étaient des muletiers qui couraient
après leurs bêtes, qui avaient jugé bon de
s'éloigner du campement de la nuit. Muletiers et
bouviers, qui s'en vont en longues caravanes sur la
route et qui dorment à la belle étoile autour de
leurs fourgons, sont pour nous des amis. Le postillon
du désert a continué sans crainte son
chemin.
Je vous ferai dans ma prochaine lettre le récit de
la naissance du Colorado, ce territoire inconnu
hier, populeux et prospère aujourd'hui, et cela
vaudra mieux que des récits d'attaques de Peaux-Rouges,
de scalps arrachés aux brigands des prairies.
Je ne puis pas vous faire de mensonges.
Chaudron-Noir, l'Antilope-Blanche, l'Homme-qui-marche-sous-terre
ont refusé, comme autrefois
Pipelet à Cabrion, de me donner de leurs cheveux,
et n'ont pas voulu prendre des miens. Triste!
triste!
LA DILIGENCE TRANSCONTINENTALE.
Denver, territoire de Colorado, 4 octobre.
La fortune seconde l'audace. Nous voici arrivés
sans mauvaise rencontre au terme des difficultés
du voyage. Il était temps. Les Sioux, les Arrapahoes,
les Chayennes, commençaient à me trotter
par la tête et à me faire perdre le sommeil.
Nous sommes partis de Julesburg le 2 au soir,
et entrés à Denver hier vers minuit. Trente heures
de diligence, 190 milles de parcours, voilà l'actif
et le passif de cette dernière étape.
Le coche qui nous a conduits se nomme l'overland
mail ou diligence transcontinentale, parce
qu'il parcourt tout le continent américain de Julesburg,
sur la Plate, à Sacramento de Californie. Les
lettres et les voyageurs prennent souvent cette
voie au lieu de prendre la voie de mer et l'isthme
de Panama.
Avant l'ouverture du chemin de fer du Pacifique,
la malle de terre allait du Missouri en Californie,
partant et arrivant à heure fixe, sur un trajet de
800 lieues. La durée du voyage était de vingt
jours. Jamais, aux temps anciens de l'histoire,
les courriers des Césars ou des princes Mogols,
et de nos jours ceux des empereurs de Russie
n'avaient parcouru si rapidement d'aussi longues
distances.
Voulez-vous que je vous fasse la description du
véhicule qui nous a menés, et qui, nous laissant
à Denver, a continué sa route vers les Montagnes-Rocheuses,
le pays des Mormons, l'État de Nevada
et les placers de l'Eldorado?
Imaginez une façon de coche à la Louis XIV, car
les voitures américaines n'ont pas changé de forme
depuis les premiers temps de la colonisation anglo-saxonne.
A l'intérieur, il y a neuf places, toutes
égales pour le prix: trois en avant, trois en arrière,
trois au milieu. Les dames, fussent-elles
venues les dernières, ont droit aux premières places.
Aux places du milieu, on n'est soutenu que
par une bretelle en cuir qui, allant d'un côté à
l'autre de la voiture, transversalement, vous prend
par le milieu du dos: cela n'est pas tout à fait
commode.
Des bagages, on en a peu, le moins possible,
quelquefois pas du tout. La chemise est de flanelle;
on la porte longtemps. Le faux col, au besoin les
manchettes, sont en papier; on ne les change que
de temps à autre. Le mouchoir, et une autre partie
du vêtement, faut-il la nommer? les chaussettes,
sont à peu près inconnus du pionnier américain.
A quoi bon alors s'embarrasser d'une malle?
Aussi ne dispose-t-on pour les colis que le derrière
de la voiture, où est un appui à claire-voie sur
lequel se rabat une toile cirée.
Sur le dessus du véhicule, nous n'avons chargé
que des soldats bien armés, l'œil au guet, ce qui
vaut mieux que des bagages.
La diligence est traînée par six chevaux conduits
à grandes guides, au galop, à travers la prairie,
unie comme une mer pétrifiée. A côté du postillon
peuvent monter les voyageurs amis du paysage.
De distance en distance, en moyenne tous les 10
milles, on relaye.
La plupart des stations, véritables blockhaus,
sont fortifiées par des ouvrages de terre en adobe,
briques cuites au soleil. Çà et là s'ouvrent des
meurtrières.
A l'intérieur des stations il y a aussi quelques
ouvrages retranchés, pour une défense désespérée,
en cas d'une première défaite. Les Indiens arrivent
volontiers en nombre pour surprendre les pionniers
isolés.
Le long de la route est inscrite en traits ineffaçables
la lutte du blanc contre le Peau-Rouge. Partout,
des maisons de poste ou des fermes incendiées.
Entre les années 1864-66, la diligence a
cessé plusieurs fois de courir. Les stations ont été
pillées, dévastées, brûlées; les hommes, mis à
mort, scalpés; les femmes, les enfants, conduits
en esclavage. Les blancs se sont cruellement vengés.
Une fois, sur le ruisseau de Sand Creek, dans
le sud du Colorado, le colonel des volontaires, Chivington,
a surpris un village de Chayennes et
d'Arrapahoes. Il a fait charger ses hommes, malgré
le drapeau blanc hissé par les Indiens. «Souvenez-vous,
a-t-il dit à ses soldats, de vos femmes et de
vos enfants massacrés sur la Plate et sur l'Arkansas.»
Et les volontaires ont chargé sans pitié, ne
faisant grâce ni à l'âge ni au sexe. On a éventré
les femmes, brisé contre les pierres la tête des enfants,
coupé les doigts et les oreilles des morts
qui portaient des bijoux, scalpé toutes les têtes, et
commis bien d'autres horreurs que la plume se
refuse à décrire. Plus d'une centaine d'Indiens
ont péri. Le colonel, ivre de sa victoire, a partout
célébré ce haut fait d'armes, espérant recevoir les
étoiles ou épaulettes de général.
Après une sévère et minutieuse enquête, le gouvernement
de l'Union lui a donné tort et l'a destitué;
mais les pionniers se sont tous énergiquement
prononcés en sa faveur. «Encore quelques
affaires comme celle-là, écrivait un journal du
Colorado, une par an, et nous serons à jamais délivrés
de ces coquins de Peaux-Rouges, qui arrêtent
notre colonisation.»
Le massacre de Chivington (c'est de ce nom que
l'on appelle généralement la rencontre de Sand
Creek) a été plusieurs fois l'objet de nos conversations
dans la diligence qui nous menait à travers
la prairie. M. Whitney, depuis longtemps fixé dans
le Colorado, nous a fait connaître tous les détails
de cette lamentable affaire. Nos autres compagnons
de voyage: l'inspecteur des messageries continentales,
un employé de la grande maison de banque
Wells et Fargo, à laquelle appartient cette vaste
entreprise, un agent des postes fédérales, nous
racontent d'autres histoires d'Indiens. C'est le cas
ou jamais de parler des Peaux-Rouges; nous sommes
du reste en trop bonne et trop nombreuse
compagnie pour qu'ils songent à nous arrêter.
Un jour, comme la diligence traversait ces solitudes,
un homme nu, perché sur une éminence,
faisait des signes au postillon. Celui-ci, croyant
avoir affaire à un Indien, fouettait ses chevaux de
plus belle. Un des voyageurs fit observer que ce
pourrait bien être un blanc. On s'arrêta une minute,
et l'homme accourut essoufflé. Il venait d'être
pris par les Indiens, qui l'avaient dépouillé de tous
ses habits et livré à leurs femmes ou squaws. Celles-ci,
volontiers cruelles envers les visages pâles, se
disposaient à faire subir à leur prisonnier, lentement,
froidement, toutes les tortures qu'elles ont
imaginées. On arrache les yeux, les ongles, la
langue au patient; on lui coupe un pied, une
main; on lui enlève des morceaux de chair; on lui
déchire la peau; enfin, et c'est là le bouquet, on
lie le prisonnier par terre et on lui allume du feu
sur le ventre en dansant autour de lui une ronde
infernale. Notre pauvre captif allait peu à peu subir
tous ces genres de tortures, quand il parvint à
s'échapper. La diligence passait en ce moment et
le recueillit fort à propos.
Que d'histoires je pourrais vous conter de cette
espèce! C'est près d'une des stations que nous
avons traversées, qu'il y a trois ans, de pauvres
femmes ont été surprises dans une ferme, et emmenées
prisonnières par les Chayennes. L'une
d'elles s'est pendue de désespoir, pour échapper
aux violences qui l'attendaient. L'autre, forcée
d'assouvir les passions du chef qui se l'était adjugée,
a été condamnée aux services les plus abjects,
et de plus s'est vue maltraitée, battue par
les femmes de ce chef. Elle a été séparée de ses enfants,
hormis d'un qu'elle allaitait encore, et
presque réduite à mourir de faim. Vendue par
son maître, elle est passée des mains d'un
Chayenne à celle d'un Sioux, de celui-ci aux mains
d'un autre chef. Enfin son premier maître est venu
demander un jour de la racheter pour la brûler
vive avec le jeune enfant encore à son sein. Le
marché heureusement n'a pas été conclu, et après
un an de ces misères sans nom, la pauvre femme
a été échangée par ses bourreaux contre des prisonniers
indiens qu'à leur tour avaient faits les
blancs. La mère était redevenue libre, mais ses
pauvres enfants étaient morts. Les petits êtres n'avaient
pu résister à tous les mauvais traitements
des Indiens!
Ne croiriez-vous pas entendre un roman, lire
une page de Cooper ou d'Irving? Eh bien, tout cela
s'est passé hier, et si vous demandez à Denver, à
Julesburg, le nom de la malheureuse captive dont
je viens de vous raconter les souffrances, tout le
monde vous le dira.
A mesure que la malle s'avance rapide sur la
route plane et poudreuse ouverte au milieu de la
prairie, et que nous traversons des stations nouvelles,
tous ces récits qu'on vient de me faire se
représentent à mon souvenir. Ce n'est pas pour
moi que j'ai peur, c'est pour ces femmes, c'est
pour ces jeunes enfants que je rencontre à tous les
relais. A côté des maisons de poste, des ruines
d'édifices, des charpentes noircies témoignent de
pillages et d'incendies récents. Le Peau-Rouge
n'est pas loin; nous sommes sur son territoire.
Le Peau-Rouge peut revenir tout à coup.
N'est-il pas d'ailleurs en guerre ouverte avec les
blancs? Et néanmoins le pionnier est toujours là;
souvent il est revenu au même point rebâtir sa
maison détruite! Quelle force fatale, quelle loi
mystérieuse pousse ainsi cet homme en avant,
malgré tous les obstacles? Pionniers du Far-West,
vous êtes l'avant-garde de la civilisation, vous
marchez avec le soleil, gloire à vous! Vous n'êtes
ni des raffinés, ni des lettrés, mais vous êtes des
hommes utiles, virils, de courageux travailleurs,
d'énergiques colons. Devant vous disparaît la sauvagerie,
devant vous le désert se transforme.
Soldats obscurs du progrès, vous ne laisserez pas
de nom dans l'histoire, bien que vous ayez fait de
grandes choses; et néanmoins vous allez toujours
en avant, obéissant au destin qui vous pousse:
gloire à vous!
Excusez, mon cher ami, ce dithyrambe. Peut-être
n'est-il pas à sa place dans une lettre; mais
comment ne pas admirer ces hommes du Grand-Ouest?
Savez-vous ce qu'on me raconte à l'instant?
Dans un de ces relais de la diligence continentale
perdu dans les solitudes, les Indiens se présentent
un jour et demandent impérieusement à manger.
Le maître de la station était seul. Il donne à ses
visiteurs inattendus ce qu'il a de meilleur. Le
repas fini:
—Maintenant, allume du feu, dit l'un des
sauvages.
—Pourquoi faire?
—Nous voulons te faire rôtir. Allons pas de
retards.
L'homme descend à la cave sous prétexte de
chercher du bois. Les Indiens le suivent. Il tire sur
l'un d'eux un coup de revolver qui le frappe mortellement.
Les autres épouvantés hésitent.
L'homme s'enfuit, se cache aux alentours de sa
maison, dans les broussailles. Il était nuit; on
était en hiver; la neige tombait. Les Indiens
cherchent, ne trouvent rien. Celui qu'on poursuit
n'ose pas sortir de sa cachette; la neige trahirait
ses pas. A la fin, les Indiens, fatigués de ne rien
découvrir, désertent la place. L'homme revient à
la station et continue d'y servir la poste.
Au milieu de ces transes quotidiennes, les
femmes font preuve d'autant de sang-froid que les
hommes, et manœuvrent bravement comme eux
la carabine et le revolver. A chaque relais nous
trouvons ces armes sur les tables, aux coins des
appartements. N'avais-je pas raison de vous dire
que ces pionniers du Far-West étaient des gens
de grand cœur, et comprenez-vous maintenant mon
dithyrambe?
Je n'ose plus vous parler de nous, ni de nos
soldats, que nous avons peu à peu laissés dans les
forts disséminés le long de la route, au fur et à
mesure que nous nous éloignions davantage des
points les plus périlleux. Nous avons traversé le
grand désert américain. Peu à peu la prairie a fait
place à des champs de sable où les fourmis rouges
avaient amoncelé d'énormes tas de graviers siliceux,
leurs pyramides d'Égypte à elles. Çà et là la
prairie a reparu; quelques pauvres fleurs, dont
l'éclat allait s'effaçant, brillaient encore au milieu
des graminées jaunies.
Le temps était chaud, le ciel d'une limpidité
extrême, et nous avons joui un moment d'un effet
de mirage. Ce phénomène complétait, au milieu
de ces solitudes, la ressemblance qu'elles offrent
sur plus d'un point avec les vastes plaines de
l'Afrique.
Nous n'avons pas rencontré d'Indiens hostiles.
Ai-je besoin de vous le dire, puisque je vous écris
de Denver avec tous mes cheveux? C'est vraiment
n'avoir pas de chance; mais qu'y faire? Ainsi l'a
voulu la fatalité. Les aventures émouvantes seront
pour une autre fois. «Postillon! postillon!
arrêtez! voici les Indiens!» On passe une longue-vue
au postillon. C'étaient des muletiers qui couraient
après leurs bêtes, qui avaient jugé bon de
s'éloigner du campement de la nuit. Muletiers et
bouviers, qui s'en vont en longues caravanes sur la
route et qui dorment à la belle étoile autour de
leurs fourgons, sont pour nous des amis. Le postillon
du désert a continué sans crainte son
chemin.
Je vous ferai dans ma prochaine lettre le récit de
la naissance du Colorado, ce territoire inconnu
hier, populeux et prospère aujourd'hui, et cela
vaudra mieux que des récits d'attaques de Peaux-Rouges,
de scalps arrachés aux brigands des prairies.
Je ne puis pas vous faire de mensonges.
Chaudron-Noir, l'Antilope-Blanche, l'Homme-qui-marche-sous-terre
ont refusé, comme autrefois
Pipelet à Cabrion, de me donner de leurs cheveux,
et n'ont pas voulu prendre des miens. Triste!
triste!