VII
Nous approchions de la cloche.
À droite et à gauche, d'immenses fleurs rouges, d'immenses fleurs
pourprées, des pivoines couleur de sang et, dans l'ombre, sous les
énormes feuilles en parasol des petasites, les anthuriums, pareils à
des plèvres saignantes, semblaient nous saluer au passage,
ironiquement, et nous montrer le chemin de torture. Il y avait aussi
d'autres fleurs, fleurs de boucherie et de massacre, des tigridias
ouvrant des gorges mutilées, des diclytras et leurs guirlandes de
petits cœurs rouges, et aussi de farouches labiées à la pulpe
dure, charnue, d'un teint de muqueuse, de véritables lèvres
humaines—les lèvres de Clara—vociférant du haut de leurs
tiges molles.
—Allez, mes chéris… allez donc plus vite… Là où
vous allez, il y a encore plus de douleurs, plus de supplices, plus de
sang qui coule et s'égoutte à travers le sol… plus de corps
tordus, déchirés, râlant sur les tables de fer… plus de chairs
hachées qui se balancent à la corde des gibets… plus d'épouvante
et plus d'enfer… Allez, mes amours, allez, lèvres contre lèvres
et la main dans la main. Et regardez entre les feuillages et les
treillages, regardez se développer l'infernal diorama, et la diabolique
fête de la mort.
Toute frémissante, les dents serrées, ses yeux redevenus ardents et
cruels, Clara s'était tue… Elle s'était tue et, tout en
marchant, elle écoutait la voix des fleurs en qui elle reconnaissait sa
propre voix à elle, sa voix des jours terribles et des nuits homicides,
une voix de férocité, de volupté, de douleur aussi, et qui, en même
temps que des profondeurs de la terre et des profondeurs de la mort,
semblait venir des profondeurs, plus profondes et plus noires, de son
âme.
Un bruit strident comme un grincement de poulie traversa l'air…
Puis, ce fut quelque chose de très doux, de très pur, de pareil à la
résonance d'une coupe de cristal contre laquelle, le soir, s'est heurté
le vol d'une phalène. Nous entrions alors, dans une vaste allée
tournante, bordée de chaque côté par de hauts treillages qui
répandaient, sur le sable, des ombres criblées de petits losanges de
lumières. Entre les treillages et les feuillages, Clara, avidement,
regarda. Et, malgré moi, malgré ma sincère résolution de désormais
fermer les yeux au spectacle maudit, attiré par cet étrange aimant de
l'horreur, vaincu par cet invincible vertige des curiosités
abominables, moi aussi, entre les feuillages et les treillages, je
regardai.
Et voici ce que nous vîmes…
Sur le plateau d'un tertre, vaste et bas, auquel l'allée aboutissait
par une montée insensible et continue, c'était un espace tout rond,
artistement disposé en arboretum, par de savants jardiniers. Énorme,
trapue, d'un bronze mat lugubrement patiné de rouge, la cloche, au
centre de cet espace, était suspendue par le crochet d'une poulie sur
la traverse supérieure d'une sorte de guillotine en bois noir dont les
montants s'ornaient d'inscriptions dorées et de masques terrifiants.
Quatre hommes, nus jusqu'à la ceinture, les muscles bandés, la peau
distendue jusqu'à n'être plus qu'un paquet de bosses difformes,
tiraient sur la corde de la poulie et c'est à peine si leurs efforts
rythmiquement combinés parvenaient à ébranler, à soulever la pesante
masse de métal qui, à chaque secousse, exhalait un son presque
imperceptible, ce son doux, pur, plaintif que nous avions entendu tout
à l'heure, et dont les vibrations allaient se perdre et mourir dans les
fleurs. Le battant, lourd pilon de fer, avait, alors, un léger
mouvement d'oscillation, mais n'atteignait plus les parois sonores,
lasses d'avoir si longtemps sonné l'agonie d'un pauvre diable. Sous la
coupole de la cloche, deux autres hommes, les reins nus, le torse
ruisselant de sueur, sanglés d'une étoffe de laine brune, se penchaient
sur quelque chose qu'on ne voyait pas… Et leurs poitrines dont
les côtes saillaient, leurs flancs maigres soufflaient comme ceux des
chevaux fourbus.
Tout cela se distinguait vaguement, un peu confus, un peu brouillé, se
rompait soudain par mille interpositions de choses et se recomposait
ensuite, d'ensemble, dans les interstices des feuillages et les
losanges des treillages.
—Il faut se dépêcher… il faut se dépêcher!… s'écria
Clara qui, pour marcher plus vite, ferma son ombrelle et releva sa robe
sur les hanches, d'un geste hardi.
L'allée tournait toujours, tantôt ensoleillée, tantôt ombreuse et
changeait d'aspect, à chaque instant, mêlant à plus de beauté florale,
plus d'inexorable horreur.
—Regarde bien, mon chéri, dit Clara… regarde
partout… Nous voici dans la plus belle, dans la plus
intéressante partie du jardin… Tiens! ces fleurs! oh! ces
fleurs!
Et elle me désigna de bizarres végétaux qui croissaient dans une partie
du sol où l'on voyait l'eau sourdre de tous côtés… Je
m'approchai… C'étaient, sur de hautes tiges, squamifères et
tachées de noir comme des peaux de serpents, d'énormes spathes, sortes
de cornets évasés d'un violet foncé de pourriture à l'intérieur, à
l'extérieur d'un jaune verdâtre de décomposition, et semblables à des
thorax ouverts de bêtes mortes… Du fond de ces cornets,
sortaient de longs spadices sanguinolents, imitant la forme de
monstrueux phallus… Attirées par l'odeur de cadavre que ces
horribles plantes exhalaient, des mouches volaient autour, par essaims
serrés, des mouches s'engouffraient au fond de la spathe, tapissée, de
haut en bas, de soies contractiles qui les enlaçaient et les retenaient
prisonnières, plus sûrement que des toiles d'araignées… Et le
long des tiges, les feuilles digitées se crispaient, se tordaient,
telles des mains de suppliciés.
—Tu vois, cher amour, professa Clara… ces fleurs ne sont
point la création d'un cerveau malade, d'un génie délirant…
c'est de la nature… Quand je te dis que la nature aime la
mort!…
—La nature aussi crée les monstres!
—Les monstres!… les monstres!… D'abord, il n'y a
pas de monstres!… Ce que tu appelles des monstres ce sont des
formes supérieures ou en dehors, simplement, de ta conception…
Est-ce que les dieux ne sont pas des monstres?… Est-ce que
l'homme de génie n'est pas un monstre, comme le tigre, l'araignée,
comme tous les individus qui vivent, au-dessus des mensonges sociaux,
dans la resplendissante et divine immoralité des choses?… Mais,
moi aussi, alors, je suis un monstre!…
Nous étions maintenant engagés entre des palissades de bambous, le long
desquelles couraient des chèvrefeuilles, des jasmins odorants, des
bignones, des mauves arborescentes, des hibiscus grimpants, non encore
fleuris. Un ménisperme étreignait une colonne de pierre de ses lianes
innombrables. Au haut de la colonne, grimaçait une face de divinité
hideuse dont les oreilles s'éployaient en ailes de chauve-souris, et
dont la chevelure finissait en cornes de feu. Des incarvilléas, des
hémérocalles, des morées, des delphiniums nudicaules en dissimulaient
la base qui se perdait dans leurs clochettes roses, leurs thyrses
écarlates, leurs calices d'or et leurs étoiles purpurines. Couvert
d'ulcères et mangé de vermine, un bonze mendiant qui paraissait être le
gardien de cet édifice, et qui dressait des mangoustes de Tourane à
faire des sauts périlleux, nous injuria en nous apercevant…
—Chiens!… chiens!… chiens!…
Il fallut jeter quelques pièces de monnaie à cet énergumène dont les
invectives dépassaient tout ce que l'indignation la plus ordurière peut
concevoir d'outrageantes obscénités.
—Je le connais! dit Clara. Il est comme tous les prêtres de
toutes les religions… il veut nous effrayer pour se faire donner
un peu d'argent… mais ce n'est pas un mauvais diable!
De place en place, dans les renfoncements de la palissade, simulant des
salles de verdure et des parterres de fleurs, les banquettes de bois,
armées de chaînes et de colliers de bronze, les tables de fer en forme
de croix, les billots, les grils, les gibets, les machines à
écartèlement automatique, les lits bardés de lames coupantes, hérissés
de pointes de fer, les carcans fixes, les chevalets et les roues, les
chaudières et les bassines au-dessus des foyers éteints, tout un
outillage de sacrifice et de torture étalait du sang, ici séché et
noirâtre, là, gluant et rouge. Des flaques de sang remplissaient les
parties creuses; de longues larmes de sang figé pendaient par les
assemblages disjoints… Autour de ces mécanismes, le sol achevait
de pomper le sang… Du sang encore étoilait de rouge la blancheur
des jasmins, marbrait le rose coralin des chèvrefeuilles, le mauve des
passiflores, et de petits morceaux de viande humaine, qui avaient volé
sous les coups des fouets et des lanières de cuir, s'accrochaient, çà
et là, à la pointe des pétales et des feuilles… Voyant que je
faiblissais et que je bronchais aux flaques, dont les taches
s'élargissaient et gagnaient le milieu de l'allée, Clara, d'une voix
douce, m'encourageait:
—Ce n'est rien encore, mon chéri… Avançons!…
Mais il était difficile d'avancer. Les plantes, les arbres,
l'atmosphère, le sol étaient pleins de mouches, d'insectes ivres, de
coléoptères farouches et batailleurs, de moustiques gorgés. Toute la
faune des cadavres éclosait là, par myriades, autour de nous, dans le
soleil… Des larves immondes grouillaient dans les mares rouges,
tombaient des branches, en grappes molles… Le sable semblait
respirer, semblait marcher, soulevé par un mouvement, par un
pullulement de vie vermiculaire. Assourdis, aveuglés, nous étions, à
chaque instant, arrêtés par tous ces essaims bourdonnants, qui se
multipliaient, et dont je redoutais pour Clara les piqûres
mortelles… Et nous avions, parfois, cette sensation horrible que
nos pieds enfonçaient dans la terre détrempée, comme s'il avait plu du
sang!…
—Ce n'est rien encore… répétait Clara…
Avançons!…
Et voici que, pour compléter le drame, des faces humaines
apparurent… des équipes d'ouvriers qui, d'un pas nonchalant,
venaient nettoyer et réparer les instruments de torture, car l'heure
était passée des exécutions dans le jardin… Ils nous
regardèrent, étonnés sans doute de rencontrer en cette minute, et à
cette place, deux êtres encore debout, deux êtres encore vivants et qui
avaient toujours leur tête, leurs jambes, leurs bras… Plus loin,
accroupi sur la terre, dans la posture d'un magot de potiche, nous
vîmes un potier ventru et débonnaire qui vernissait des pots de fleurs,
fraîchement cuits; près de lui, un vannier, d'un doigt indolent et
précis, tressait des joncs souples et des pailles de riz, ingénieux
abris pour les plantes. Sur une meule, un jardinier aiguisait son
greffoir, en chantonnant des airs populaires, tandis que, mâchant des
feuilles de bétel, et dodelinant de la tête, une vieille femme récurait
placidement une sorte de gueule de fer, dont les dents aiguës gardaient
encore, à leurs pointes, d'immondes débris humains. Nous vîmes encore
des enfants tuer à coups de bâton des rats dont ils emplissaient des
paniers. Et le long des palissades, affamés et féroces, traînant
l'impériale splendeur de leur manteau dans la boue sanglante, des
paons, des troupeaux de paons piquaient de leur bec le sang jailli au
cœur des fleurs, et, avec des gloussements carnassiers, happaient
les lambeaux de chair collés au feuillage.
Une odeur fade d'abattoir, qui persistait par-dessus toutes les autres
odeurs et les dominait, nous retourna le cœur et nous fit monter
à la gorge d'impérieuses nausées. Clara, elle-même, fée des charniers,
ange des décompositions et des pourritures, moins soutenue par ses
nerfs, peut-être, avait légèrement pâli… La sueur perlait à ses
tempes… Je vis se révulser ses yeux et faiblir ses jambes.
—J'ai froid! dit-elle.
Elle eut vers moi un regard de véritable détresse. Ses narines,
toujours gonflées comme des voiles au vent de la mort, s'étaient
amincies… Je crus qu'elle allait défaillir…
—Clara! suppliai-je… Vous voyez bien que c'est
impossible… et qu'il y a un degré d'horreur que, vous-même, vous
ne pouvez pas dépasser…
Je lui tendis mes deux bras… mais elle les repoussa, et, se
raidissant contre le mal, de toute l'indomptable énergie de ses frêles
organes:
—Est-ce que vous êtes fou?… fit-elle… Allons, mon
chéri… plus vite… marchons plus vite!…
Pourtant, elle prit son flacon, en respira les sels…
—C'est vous qui êtes tout pâle… et qui marchez comme un
homme ivre… Moi, je ne suis pas malade… je suis très
bien… et j'ai envie de chanter…
Elle commença de chanter:
Ses vêtements sont des jardins d'été.
Et des…
Elle avait trop présumé de ses forces… sa voix s'étrangla
brusquement dans sa gorge…
Je pensai l'occasion bonne de la ramener… de l'émouvoir, de la
terrifier, peut-être… Vigoureusement, je tentai de l'attirer
vers moi.
—Clara!… ma petite Clara!… Il ne faut pas défier
ses forces… il ne faut pas défier son âme… Rentrons, je
t'en prie!…
Mais elle protesta:
—Non… non… laisse-moi… ne dis rien…
ce n'est rien… Je suis heureuse!
Et, vivement, elle se dégagea de mon étreinte:
—Tu vois!… Il n'y a même pas de sang sur mes
souliers…
Puis, agacée:
—Dieu! que ces mouches sont assommantes!… Pourquoi y
a-t-il tant de mouches ici?… Et ces horribles paons, pourquoi ne
les fais-tu pas taire?
J'essayai de les chasser… quelques-uns s'obstinèrent à leur
glane sanglante; quelques-uns, lourdement s'envolèrent et, poussant des
cris plus stridents, ils se perchèrent non loin de nous, au haut des
palissades, et dans les arbres d'où leurs traînes retombèrent,
pareilles à des écroulements d'étoffes brodées d'éblouissants
joyaux…
—Sales bêtes!… fit Clara.
Grâce aux sels dont elle avait longuement respiré les émanations
cordiales, grâce surtout à son implacable volonté de ne pas défaillir,
son visage avait déjà retrouvé ses couleurs rosées, ses jarrets leur
mouvement souple et nerveux… Alors, elle chanta d'une voix
raffermie:
Ses vêtements sont des jardins d'été
Et des temples, un jour de fête,
Ses seins durs et rebondis
Luisent comme une couple de vases d'or
Remplis de liqueurs enivrantes
Et de grisants parfums…
J'ai trois amies…
Après un moment de silence, elle se remit à chanter d'une voix plus
forte, qui couvrait le bourdonnement des insectes:
Les cheveux de la troisième sont nattés,
Et roulés sur sa tête.
Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.
Sa face qui exprime la luxure est difforme
Et son corps est pareil à celui d'un porc…
Toujours elle gronde et grogne…
Ses seins et son ventre exhalent l'odeur de poisson,
Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.
C'est celle-là que j'aime.
Et celle-là, je l'aime parce qu'il est quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: la divine pourriture.
La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de vie,
En qui s'élabora l'éternel renouvellement des métamorphoses!…
J'ai trois amies.
Et pendant qu'elle chantait, pendant que sa voix allait s'égrenant
parmi les horreurs du jardin, un nuage se montra, très haut, très
loin… Dans l'immensité du ciel, il était comme une toute petite
barque rose, une toute petite barque, avec des voiles de soie qui
grandissaient à mesure qu'elle avançait, dans un glissement doux.
Et quand elle eut fini de chanter:
—Oh! le petit nuage! s'écria Clara, redevenue toute
joyeuse… Regarde comme il est joli, tout rose, sur
l'azur!… Tu ne le connais pas?… Tu ne l'as jamais
vu?… Mais c'est un petit nuage mystérieux… et peut-être
même que ce n'est pas un petit nuage du tout… Chaque jour, à la
même heure, il apparaît, venant on ne sait d'où… Et il est
toujours seul, toujours rose… Il glisse, glisse, glisse…
Puis il se fait moins dense, il s'effiloche, s'éparpille, se dissipe,
se fond dans le firmament… Il est parti!… Et, pas plus
que d'où il est venu, personne ne sait où il s'en est allé!… Il
y a ici des astronomes très savants qui croient que c'est un
génie… Moi, je crois que c'est une âme qui voyage… une
pauvre petite âme égarée comme la mienne…
Et elle ajouta, se parlant à elle-même:
—Et si c'était l'âme de la pauvre Annie?
Durant quelques minutes, elle contempla le nuage inconnu qui, déjà,
pâlissait et, peu à peu, s'évanouissait…
—Tiens!… le voilà qui fond… qui fond… C'est
fini!… Plus de petit nuage!… Il est parti!…
Elle demeura silencieuse et charmée, les yeux perdus dans le ciel.
Une brise légère s'était levée, qui faisait courir dans les arbres un
frémissement doux, et le soleil était moins dur, moins accablant; sa
lumière se cuivrait magnifiquement vers l'ouest, s'amollissait à
l'orient, dans des tons gris perle, d'une nacrure nuancée à l'infini.
Et les ombres des kiosques, des grands arbres, des Buddhas de pierre
s'allongeaient plus minces, moins découpées et toutes bleues, sur les
pelouses…
VII
Nous approchions de la cloche.
À droite et à gauche, d'immenses fleurs rouges, d'immenses fleurs
pourprées, des pivoines couleur de sang et, dans l'ombre, sous les
énormes feuilles en parasol des petasites, les anthuriums, pareils à
des plèvres saignantes, semblaient nous saluer au passage,
ironiquement, et nous montrer le chemin de torture. Il y avait aussi
d'autres fleurs, fleurs de boucherie et de massacre, des tigridias
ouvrant des gorges mutilées, des diclytras et leurs guirlandes de
petits cœurs rouges, et aussi de farouches labiées à la pulpe
dure, charnue, d'un teint de muqueuse, de véritables lèvres
humaines—les lèvres de Clara—vociférant du haut de leurs
tiges molles.
—Allez, mes chéris… allez donc plus vite… Là où
vous allez, il y a encore plus de douleurs, plus de supplices, plus de
sang qui coule et s'égoutte à travers le sol… plus de corps
tordus, déchirés, râlant sur les tables de fer… plus de chairs
hachées qui se balancent à la corde des gibets… plus d'épouvante
et plus d'enfer… Allez, mes amours, allez, lèvres contre lèvres
et la main dans la main. Et regardez entre les feuillages et les
treillages, regardez se développer l'infernal diorama, et la diabolique
fête de la mort.
Toute frémissante, les dents serrées, ses yeux redevenus ardents et
cruels, Clara s'était tue… Elle s'était tue et, tout en
marchant, elle écoutait la voix des fleurs en qui elle reconnaissait sa
propre voix à elle, sa voix des jours terribles et des nuits homicides,
une voix de férocité, de volupté, de douleur aussi, et qui, en même
temps que des profondeurs de la terre et des profondeurs de la mort,
semblait venir des profondeurs, plus profondes et plus noires, de son
âme.
Un bruit strident comme un grincement de poulie traversa l'air…
Puis, ce fut quelque chose de très doux, de très pur, de pareil à la
résonance d'une coupe de cristal contre laquelle, le soir, s'est heurté
le vol d'une phalène. Nous entrions alors, dans une vaste allée
tournante, bordée de chaque côté par de hauts treillages qui
répandaient, sur le sable, des ombres criblées de petits losanges de
lumières. Entre les treillages et les feuillages, Clara, avidement,
regarda. Et, malgré moi, malgré ma sincère résolution de désormais
fermer les yeux au spectacle maudit, attiré par cet étrange aimant de
l'horreur, vaincu par cet invincible vertige des curiosités
abominables, moi aussi, entre les feuillages et les treillages, je
regardai.
Et voici ce que nous vîmes…
Sur le plateau d'un tertre, vaste et bas, auquel l'allée aboutissait
par une montée insensible et continue, c'était un espace tout rond,
artistement disposé en arboretum, par de savants jardiniers. Énorme,
trapue, d'un bronze mat lugubrement patiné de rouge, la cloche, au
centre de cet espace, était suspendue par le crochet d'une poulie sur
la traverse supérieure d'une sorte de guillotine en bois noir dont les
montants s'ornaient d'inscriptions dorées et de masques terrifiants.
Quatre hommes, nus jusqu'à la ceinture, les muscles bandés, la peau
distendue jusqu'à n'être plus qu'un paquet de bosses difformes,
tiraient sur la corde de la poulie et c'est à peine si leurs efforts
rythmiquement combinés parvenaient à ébranler, à soulever la pesante
masse de métal qui, à chaque secousse, exhalait un son presque
imperceptible, ce son doux, pur, plaintif que nous avions entendu tout
à l'heure, et dont les vibrations allaient se perdre et mourir dans les
fleurs. Le battant, lourd pilon de fer, avait, alors, un léger
mouvement d'oscillation, mais n'atteignait plus les parois sonores,
lasses d'avoir si longtemps sonné l'agonie d'un pauvre diable. Sous la
coupole de la cloche, deux autres hommes, les reins nus, le torse
ruisselant de sueur, sanglés d'une étoffe de laine brune, se penchaient
sur quelque chose qu'on ne voyait pas… Et leurs poitrines dont
les côtes saillaient, leurs flancs maigres soufflaient comme ceux des
chevaux fourbus.
Tout cela se distinguait vaguement, un peu confus, un peu brouillé, se
rompait soudain par mille interpositions de choses et se recomposait
ensuite, d'ensemble, dans les interstices des feuillages et les
losanges des treillages.
—Il faut se dépêcher… il faut se dépêcher!… s'écria
Clara qui, pour marcher plus vite, ferma son ombrelle et releva sa robe
sur les hanches, d'un geste hardi.
L'allée tournait toujours, tantôt ensoleillée, tantôt ombreuse et
changeait d'aspect, à chaque instant, mêlant à plus de beauté florale,
plus d'inexorable horreur.
—Regarde bien, mon chéri, dit Clara… regarde
partout… Nous voici dans la plus belle, dans la plus
intéressante partie du jardin… Tiens! ces fleurs! oh! ces
fleurs!
Et elle me désigna de bizarres végétaux qui croissaient dans une partie
du sol où l'on voyait l'eau sourdre de tous côtés… Je
m'approchai… C'étaient, sur de hautes tiges, squamifères et
tachées de noir comme des peaux de serpents, d'énormes spathes, sortes
de cornets évasés d'un violet foncé de pourriture à l'intérieur, à
l'extérieur d'un jaune verdâtre de décomposition, et semblables à des
thorax ouverts de bêtes mortes… Du fond de ces cornets,
sortaient de longs spadices sanguinolents, imitant la forme de
monstrueux phallus… Attirées par l'odeur de cadavre que ces
horribles plantes exhalaient, des mouches volaient autour, par essaims
serrés, des mouches s'engouffraient au fond de la spathe, tapissée, de
haut en bas, de soies contractiles qui les enlaçaient et les retenaient
prisonnières, plus sûrement que des toiles d'araignées… Et le
long des tiges, les feuilles digitées se crispaient, se tordaient,
telles des mains de suppliciés.
—Tu vois, cher amour, professa Clara… ces fleurs ne sont
point la création d'un cerveau malade, d'un génie délirant…
c'est de la nature… Quand je te dis que la nature aime la
mort!…
—La nature aussi crée les monstres!
—Les monstres!… les monstres!… D'abord, il n'y a
pas de monstres!… Ce que tu appelles des monstres ce sont des
formes supérieures ou en dehors, simplement, de ta conception…
Est-ce que les dieux ne sont pas des monstres?… Est-ce que
l'homme de génie n'est pas un monstre, comme le tigre, l'araignée,
comme tous les individus qui vivent, au-dessus des mensonges sociaux,
dans la resplendissante et divine immoralité des choses?… Mais,
moi aussi, alors, je suis un monstre!…
Nous étions maintenant engagés entre des palissades de bambous, le long
desquelles couraient des chèvrefeuilles, des jasmins odorants, des
bignones, des mauves arborescentes, des hibiscus grimpants, non encore
fleuris. Un ménisperme étreignait une colonne de pierre de ses lianes
innombrables. Au haut de la colonne, grimaçait une face de divinité
hideuse dont les oreilles s'éployaient en ailes de chauve-souris, et
dont la chevelure finissait en cornes de feu. Des incarvilléas, des
hémérocalles, des morées, des delphiniums nudicaules en dissimulaient
la base qui se perdait dans leurs clochettes roses, leurs thyrses
écarlates, leurs calices d'or et leurs étoiles purpurines. Couvert
d'ulcères et mangé de vermine, un bonze mendiant qui paraissait être le
gardien de cet édifice, et qui dressait des mangoustes de Tourane à
faire des sauts périlleux, nous injuria en nous apercevant…
—Chiens!… chiens!… chiens!…
Il fallut jeter quelques pièces de monnaie à cet énergumène dont les
invectives dépassaient tout ce que l'indignation la plus ordurière peut
concevoir d'outrageantes obscénités.
—Je le connais! dit Clara. Il est comme tous les prêtres de
toutes les religions… il veut nous effrayer pour se faire donner
un peu d'argent… mais ce n'est pas un mauvais diable!
De place en place, dans les renfoncements de la palissade, simulant des
salles de verdure et des parterres de fleurs, les banquettes de bois,
armées de chaînes et de colliers de bronze, les tables de fer en forme
de croix, les billots, les grils, les gibets, les machines à
écartèlement automatique, les lits bardés de lames coupantes, hérissés
de pointes de fer, les carcans fixes, les chevalets et les roues, les
chaudières et les bassines au-dessus des foyers éteints, tout un
outillage de sacrifice et de torture étalait du sang, ici séché et
noirâtre, là, gluant et rouge. Des flaques de sang remplissaient les
parties creuses; de longues larmes de sang figé pendaient par les
assemblages disjoints… Autour de ces mécanismes, le sol achevait
de pomper le sang… Du sang encore étoilait de rouge la blancheur
des jasmins, marbrait le rose coralin des chèvrefeuilles, le mauve des
passiflores, et de petits morceaux de viande humaine, qui avaient volé
sous les coups des fouets et des lanières de cuir, s'accrochaient, çà
et là, à la pointe des pétales et des feuilles… Voyant que je
faiblissais et que je bronchais aux flaques, dont les taches
s'élargissaient et gagnaient le milieu de l'allée, Clara, d'une voix
douce, m'encourageait:
—Ce n'est rien encore, mon chéri… Avançons!…
Mais il était difficile d'avancer. Les plantes, les arbres,
l'atmosphère, le sol étaient pleins de mouches, d'insectes ivres, de
coléoptères farouches et batailleurs, de moustiques gorgés. Toute la
faune des cadavres éclosait là, par myriades, autour de nous, dans le
soleil… Des larves immondes grouillaient dans les mares rouges,
tombaient des branches, en grappes molles… Le sable semblait
respirer, semblait marcher, soulevé par un mouvement, par un
pullulement de vie vermiculaire. Assourdis, aveuglés, nous étions, à
chaque instant, arrêtés par tous ces essaims bourdonnants, qui se
multipliaient, et dont je redoutais pour Clara les piqûres
mortelles… Et nous avions, parfois, cette sensation horrible que
nos pieds enfonçaient dans la terre détrempée, comme s'il avait plu du
sang!…
—Ce n'est rien encore… répétait Clara…
Avançons!…
Et voici que, pour compléter le drame, des faces humaines
apparurent… des équipes d'ouvriers qui, d'un pas nonchalant,
venaient nettoyer et réparer les instruments de torture, car l'heure
était passée des exécutions dans le jardin… Ils nous
regardèrent, étonnés sans doute de rencontrer en cette minute, et à
cette place, deux êtres encore debout, deux êtres encore vivants et qui
avaient toujours leur tête, leurs jambes, leurs bras… Plus loin,
accroupi sur la terre, dans la posture d'un magot de potiche, nous
vîmes un potier ventru et débonnaire qui vernissait des pots de fleurs,
fraîchement cuits; près de lui, un vannier, d'un doigt indolent et
précis, tressait des joncs souples et des pailles de riz, ingénieux
abris pour les plantes. Sur une meule, un jardinier aiguisait son
greffoir, en chantonnant des airs populaires, tandis que, mâchant des
feuilles de bétel, et dodelinant de la tête, une vieille femme récurait
placidement une sorte de gueule de fer, dont les dents aiguës gardaient
encore, à leurs pointes, d'immondes débris humains. Nous vîmes encore
des enfants tuer à coups de bâton des rats dont ils emplissaient des
paniers. Et le long des palissades, affamés et féroces, traînant
l'impériale splendeur de leur manteau dans la boue sanglante, des
paons, des troupeaux de paons piquaient de leur bec le sang jailli au
cœur des fleurs, et, avec des gloussements carnassiers, happaient
les lambeaux de chair collés au feuillage.
Une odeur fade d'abattoir, qui persistait par-dessus toutes les autres
odeurs et les dominait, nous retourna le cœur et nous fit monter
à la gorge d'impérieuses nausées. Clara, elle-même, fée des charniers,
ange des décompositions et des pourritures, moins soutenue par ses
nerfs, peut-être, avait légèrement pâli… La sueur perlait à ses
tempes… Je vis se révulser ses yeux et faiblir ses jambes.
—J'ai froid! dit-elle.
Elle eut vers moi un regard de véritable détresse. Ses narines,
toujours gonflées comme des voiles au vent de la mort, s'étaient
amincies… Je crus qu'elle allait défaillir…
—Clara! suppliai-je… Vous voyez bien que c'est
impossible… et qu'il y a un degré d'horreur que, vous-même, vous
ne pouvez pas dépasser…
Je lui tendis mes deux bras… mais elle les repoussa, et, se
raidissant contre le mal, de toute l'indomptable énergie de ses frêles
organes:
—Est-ce que vous êtes fou?… fit-elle… Allons, mon
chéri… plus vite… marchons plus vite!…
Pourtant, elle prit son flacon, en respira les sels…
—C'est vous qui êtes tout pâle… et qui marchez comme un
homme ivre… Moi, je ne suis pas malade… je suis très
bien… et j'ai envie de chanter…
Elle commença de chanter:
Ses vêtements sont des jardins d'été.
Et des…
Elle avait trop présumé de ses forces… sa voix s'étrangla
brusquement dans sa gorge…
Je pensai l'occasion bonne de la ramener… de l'émouvoir, de la
terrifier, peut-être… Vigoureusement, je tentai de l'attirer
vers moi.
—Clara!… ma petite Clara!… Il ne faut pas défier
ses forces… il ne faut pas défier son âme… Rentrons, je
t'en prie!…
Mais elle protesta:
—Non… non… laisse-moi… ne dis rien…
ce n'est rien… Je suis heureuse!
Et, vivement, elle se dégagea de mon étreinte:
—Tu vois!… Il n'y a même pas de sang sur mes
souliers…
Puis, agacée:
—Dieu! que ces mouches sont assommantes!… Pourquoi y
a-t-il tant de mouches ici?… Et ces horribles paons, pourquoi ne
les fais-tu pas taire?
J'essayai de les chasser… quelques-uns s'obstinèrent à leur
glane sanglante; quelques-uns, lourdement s'envolèrent et, poussant des
cris plus stridents, ils se perchèrent non loin de nous, au haut des
palissades, et dans les arbres d'où leurs traînes retombèrent,
pareilles à des écroulements d'étoffes brodées d'éblouissants
joyaux…
—Sales bêtes!… fit Clara.
Grâce aux sels dont elle avait longuement respiré les émanations
cordiales, grâce surtout à son implacable volonté de ne pas défaillir,
son visage avait déjà retrouvé ses couleurs rosées, ses jarrets leur
mouvement souple et nerveux… Alors, elle chanta d'une voix
raffermie:
Ses vêtements sont des jardins d'été
Et des temples, un jour de fête,
Ses seins durs et rebondis
Luisent comme une couple de vases d'or
Remplis de liqueurs enivrantes
Et de grisants parfums…
J'ai trois amies…
Après un moment de silence, elle se remit à chanter d'une voix plus
forte, qui couvrait le bourdonnement des insectes:
Les cheveux de la troisième sont nattés,
Et roulés sur sa tête.
Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.
Sa face qui exprime la luxure est difforme
Et son corps est pareil à celui d'un porc…
Toujours elle gronde et grogne…
Ses seins et son ventre exhalent l'odeur de poisson,
Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.
C'est celle-là que j'aime.
Et celle-là, je l'aime parce qu'il est quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: la divine pourriture.
La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de vie,
En qui s'élabora l'éternel renouvellement des métamorphoses!…
J'ai trois amies.
Et pendant qu'elle chantait, pendant que sa voix allait s'égrenant
parmi les horreurs du jardin, un nuage se montra, très haut, très
loin… Dans l'immensité du ciel, il était comme une toute petite
barque rose, une toute petite barque, avec des voiles de soie qui
grandissaient à mesure qu'elle avançait, dans un glissement doux.
Et quand elle eut fini de chanter:
—Oh! le petit nuage! s'écria Clara, redevenue toute
joyeuse… Regarde comme il est joli, tout rose, sur
l'azur!… Tu ne le connais pas?… Tu ne l'as jamais
vu?… Mais c'est un petit nuage mystérieux… et peut-être
même que ce n'est pas un petit nuage du tout… Chaque jour, à la
même heure, il apparaît, venant on ne sait d'où… Et il est
toujours seul, toujours rose… Il glisse, glisse, glisse…
Puis il se fait moins dense, il s'effiloche, s'éparpille, se dissipe,
se fond dans le firmament… Il est parti!… Et, pas plus
que d'où il est venu, personne ne sait où il s'en est allé!… Il
y a ici des astronomes très savants qui croient que c'est un
génie… Moi, je crois que c'est une âme qui voyage… une
pauvre petite âme égarée comme la mienne…
Et elle ajouta, se parlant à elle-même:
—Et si c'était l'âme de la pauvre Annie?
Durant quelques minutes, elle contempla le nuage inconnu qui, déjà,
pâlissait et, peu à peu, s'évanouissait…
—Tiens!… le voilà qui fond… qui fond… C'est
fini!… Plus de petit nuage!… Il est parti!…
Elle demeura silencieuse et charmée, les yeux perdus dans le ciel.
Une brise légère s'était levée, qui faisait courir dans les arbres un
frémissement doux, et le soleil était moins dur, moins accablant; sa
lumière se cuivrait magnifiquement vers l'ouest, s'amollissait à
l'orient, dans des tons gris perle, d'une nacrure nuancée à l'infini.
Et les ombres des kiosques, des grands arbres, des Buddhas de pierre
s'allongeaient plus minces, moins découpées et toutes bleues, sur les
pelouses…