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Le Jeu de l’amour et du hasardChapitre 12 / 33

Scène première

LISETTE, MONSIEUR ORGON.
Monsieur Orgon.

Eh bien, que me veux-tu Lisette ?

Lisette.

J’ai à vous entretenir un moment.

Monsieur Orgon.

De quoi s’agit-il ?

Lisette.

De vous dire l’état où sont les choses, parce qu’il est important que vous en soyez éclairci, afin que vous n’ayez point à vous plaindre de moi.

Monsieur Orgon.

Ceci est donc bien sérieux ?

Lisette.

Oui, très sérieux. Vous avez consenti au déguisement de Mlle Silvia ; moi-même je l’ai trouvé d’abord sans conséquence ; mais je me suis trompée.

Monsieur Orgon.

Et de quelle conséquence est-il donc ?

Lisette.

Monsieur, on a de la peine à se louer soi-même ; mais malgré toutes les règles de la modestie, il faut pourtant que je vous dise que, si vous ne mettez ordre à ce qui arrive, votre prétendu n’aura plus de cœur à donner à mademoiselle votre fille. Il est temps qu’elle se déclare, cela presse ; car, un jour plus tard, je n’en réponds plus.

Monsieur Orgon.

Eh ! d’où vient qu’il ne voudrait plus de ma fille, quand il la connaîtra, te défies-tu de ses charmes ?

Lisette.

Non ; mais vous ne vous méfiez pas assez des miens. Je vous avertis qu’ils vont leur train, et je ne vous conseille pas de les laisser faire.

Monsieur Orgon.

Je vous en fais mes compliments, Lisette. (Il rit.) Ah ! ah ! ah !

Lisette.

Nous y voilà ; vous plaisantez, monsieur ; vous vous moquez de moi ; j’en suis fâchée, car vous y serez pris.

Monsieur Orgon.

Ne t’en embarrasse pas, Lisette ; va ton chemin.

Lisette.

Je vous le répète encore, le cœur de Dorante va bien vite. Tenez, actuellement, je lui plais beaucoup ; ce soir, il m’aimera ; il m’adorera demain. Je ne le mérite pas, il est de mauvais goût, vous en direz ce qu’il vous plaira, mais cela ne laissera pas que d’être. Voyez-vous ? demain, je me garantis adorée.

Monsieur Orgon.

Eh bien, que vous importe ? S’il vous aime tant, qu’il vous épouse.

Lisette.

Quoi ! vous ne l’en empêcheriez pas ?

Monsieur Orgon.

Non, foi d’homme d’honneur, si tu le mènes jusque-là.

Lisette.

Monsieur, prenez-y garde. Jusqu’ici je n’ai pas aidé à mes appas, je les ai laissé faire tout seuls, j’ai ménagé sa tête : si je m’en mêle, je la renverse ; il n’y aura plus de remède.

Monsieur Orgon.

Renverse, ravage, brûle, enfin épouse ; je te le permets, si tu le peux.

Lisette.

Sur ce pied-là, je compte ma fortune faite.

Monsieur Orgon.

Mais dis-moi : ma fille t’a-t-elle parlé ? Que pense-t-elle de son prétendu ?

Lisette.

Nous n’avons encore guère trouvé le moment de nous parler, car ce prétendu m’obsède ; mais, à vue de pays, je ne la crois pas contente ; je la trouve triste, rêveuse, et je m’attends bien qu’elle me priera de le rebuter.

Monsieur Orgon.

Et moi, je te le défends. J’évite de m’expliquer avec elle : j’ai mes raisons pour faire durer ce déguisement ; je veux qu’elle examine son futur plus à loisir. Mais le valet, comment se gouverne-t-il ? ne se mêle-t-il pas d’aimer ma fille ?

Lisette.

C’est un original ; j’ai remarqué qu’il fait l’homme de conséquence avec elle, parce qu’il est bien tourné ; il la regarde et soupire.

Monsieur Orgon.

Et cela la fâche ?

Lisette.

Mais… elle rougit.

Monsieur Orgon.

Bon ! tu te trompes ; les regards d’un valet ne l’embarrassent pas jusque-là.

Lisette.

Monsieur, elle rougit.

Monsieur Orgon.

C’est donc d’indignation.

Lisette.

À la bonne heure !

Monsieur Orgon.

Eh bien, quand tu lui parleras, dis-lui que tu soupçonnes ce valet de la prévenir contre son maître, et si elle se fâche, ne t’en inquiète point : ce sont mes affaires. Mais voici Dorante, qui te cherche apparemment.