Aller au contenu principal
Le Menteur (Corneille, Marty-Laveaux, 1862)Chapitre 7 / 41

Scène II.

DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE.
CLARICE, faisant un faux pas, et comme se laissant choir[13].

Ay !

DORANTE, lui donnant la main.

105Ay !Ce malheur me rend un favorable office,
Puisqu’il me donne lieu de ce petit service ;
Et c’est pour moi, Madame, un bonheur souverain
Que cette occasion de vous donner la main.

CLARICE.

L’occasion ici fort peu vous favorise,
110Et ce foible bonheur ne vaut pas qu’on le prise.

DORANTE.

Il est vrai, je le dois tout entier au hasard :
Mes soins ni vos desirs n’y prennent point de part ;
Et sa douceur mêlée avec cette amertume
Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,
115Puisque enfin ce bonheur, que j’ai si fort prisé,
À mon peu de mérite eût été refusé.

CLARICE.

S’il a perdu sitôt ce qui pouvoit vous plaire,
Je veux être à mon tour d’un sentiment contraire,
Et crois qu’on doit trouver plus de félicité
120À posséder un bien sans l’avoir mérité.

J’estime plus un don qu’une reconnaissance :
Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ;
Et le plus grand bonheur au mérite rendu
Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû.
125La faveur qu’on mérite est toujours achetée ;
L’heur en croît d’autant plus, moins elle est méritée ;
Et le bien où sans peine elle fait parvenir
Par le mérite à peine auroit pu s’obtenir.

DORANTE.

Aussi ne croyez pas que jamais je prétende
130Obtenir par mérite une faveur si grande.
J’en sais mieux le haut prix ; et mon cœur amoureux,
Moins il s’en connoît digne, et plus s’en tient heureux.
On me l’a pu toujours dénier sans injure ;
Et si la recevant ce cœur même en murmure,
135Il se plaint du malheur de ses félicités,
Que le hasard lui donne, et non vos volontés.
Un amant a fort peu de quoi se satisfaire
Des faveurs qu’on lui fait sans dessein de les faire :
Comme l’intention seule en forme le prix,
140Assez souvent sans elle on les joint au mépris.
Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme
D’une main qu’on me donne en me refusant l’âme.
Je la tiens, je la touche, et je la touche en vain,
Si je ne puis toucher le cœur avec la main.

CLARICE.

145Cette flamme, Monsieur, est pour moi fort nouvelle,
Puisque j’en viens de voir la première étincelle.
Si votre cœur ainsi s’embrase en un moment,
Le mien ne sut jamais brûler si promptement[14] ;
Mais peut-être, à présent que j’en suis avertie,
150Le temps donnera place à plus de sympathie.

Confessez cependant qu’à tort vous murmurez
Du mépris de vos feux, que j’avois ignorés.