Scène VI.
CLARICE, LUCRÈCE, DORANTE, SABINE, CLITON.
CLARICE, à Lucrèce.
1670Il peut te dire vrai, mais ce n’est pas son vice.
Comme tu le connois, ne précipite rien.
DORANTE, à Clarice.
Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien…
CLARICE, à Lucrèce.
On diroit qu’il m’en veut, et c’est moi qu’il regarde.
Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde.
Voyons s’il continue.
DORANTE, à Clarice.
1675Voyons s’il continue.Ah ! que loin de vos yeux
Les moments à mon cœur deviennent ennuyeux !
Et que je reconnois par mon expérience
Quel supplice aux amants est une heure d’absence !
CLARICE, à Lucrèce.
LUCRÈCE, à Clarice.
Il continue encor.Mais vois ce qu’il m’écrit.
CLARICE, à Lucrèce.
LUCRÈCE, à Clarice.
1680Mais écoute.Tu prends pour toi ce qu’il me dit.
CLARICE.
Éclaircissons-nous-en. Vous m’aimez donc, Dorante ?
DORANTE, à Clarice.
Hélas ! que cette amour vous est indifférente !
Depuis que vos regards m’ont mis sous votre loi…
CLARICE, à Lucrèce.
Crois-tu que le discours s’adresse encore à toi ?
LUCRÈCE, à Clarice.
CLARICE, à Lucrèce.
1685Je ne sais où j’en suis.Oyons la fourbe entière.
LUCRÈCE, à Clarice.
Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière.
CLARICE, à Lucrèce.
C’est ainsi qu’il partage entre nous son amour :
Il te flatte de nuit, et m’en conte de jour[21].
DORANTE, à Clarice.
Vous consultez ensemble ! Ah ! quoi qu’elle vous die,
1690Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie :
Le sien auprès de vous me seroit trop fatal :
Elle a quelque sujet de me vouloir du mal.
LUCRÈCE, en elle-même.
Ah ! je n’en ai que trop, et si je ne me venge…
CLARICE, à Dorante.
Ce qu’elle me disoit est de vrai fort étrange.
DORANTE.
1695C’est quelque invention de son esprit jaloux.
CLARICE.
Je le crois ; mais enfin me reconnoissez-vous ?
DORANTE.
Si je vous reconnois ! quittez ces railleries,
Vous que j’entretins hier dedans les Tuileries,
Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort.
CLARICE.
1700Si je veux toutefois en croire son rapport,
Pour une autre déjà votre âme inquiétée[22]…
DORANTE.
Pour une autre déjà je vous aurois quittée ?
Que plutôt à vos pieds mon cœur sacrifié…
CLARICE.
Bien plus, si je la crois, vous êtes marié.
DORANTE.
1705Vous me jouez, Madame, et sans doute pour rire,
Vous prenez du plaisir à m’entendre redire
Qu’à dessein de mourir en des liens si doux
Je me fais marié pour toute autre que vous[23].
CLARICE.
Mais avant qu’avec moi le nœud d’hymen vous lie,
1710Vous serez marié, si l’on veut, en Turquie.
DORANTE.
Avant qu’avec toute autre[24] on me puisse engager[25],
Je serai marié, si l’on veut, en Alger.
CLARICE.
Mais enfin vous n’avez que mépris pour Clarice ?
DORANTE.
Mais enfin vous savez le nœud de l’artifice,
1715Et que pour être à vous je fais ce que je puis.
CLARICE.
Je ne sais plus moi-même, à mon tour, où j’en suis[26].
Lucrèce, écoute un mot.
DORANTE, à Cliton.
Lucrèce, écoute un mot.Lucrèce ! que dit-elle ?
CLITON, à Dorante.
Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ;
Mai laquelle des deux ? J’en ai le mieux jugé,
1720Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.
DORANTE, à Cliton.
Cette nuit à la voix j’ai cru la reconnoître.
CLITON, à Dorante.
Clarice sous son nom parloit à sa fenêtre ;
Sabine m’en a fait un secret entretien.
DORANTE, à Cliton.
Bonne bouche[27], j’en tiens ; mais l’autre la vaut bien ;
1725Et comme dès tantôt je la trouvois bien faite,
Mon cœur déjà penchoit où mon erreur le jette.
Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu
Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.
Sans changer de discours changeons de batterie.
LUCRÈCE, à Clarice.
1730Voyons le dernier point de son effronterie.
Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.
CLARICE, à Dorante.
Comme elle est mon amie, elle m’a tout appris :
Cette nuit vous l’aimiez, et m’avez méprisée.
Laquelle de nous deux avez-vous abusée ?
1735Vous lui parliez d’amour en termes assez doux.
DORANTE.
Moi ! depuis mon retour je n’ai parlé qu’à vous.
CLARICE.
Vous n’avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?
DORANTE.
Vous n’avez point voulu me faire un tour d’adresse ?
Et je ne vous ai point reconnue à la voix ?
CLARICE.
1740Nous diroit-il bien vrai pour la première fois[28] ?
DORANTE.
Pour me venger de vous j’eus assez de malice
Pour vous laisser jouir d’un si lourd artifice,
Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez,
Je vous en donnai plus que vous ne m’en donniez.
1745Je vous embarrassai, n’en faites point la fine :
Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine.
Vous pensiez me jouer ; et moi je vous jouois,
Mais par de faux mépris que je désavouois ;
Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie
Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie[29].
CLARICE.
Pourquoi, si vous m’aimez, feindre un hymen en l’air,
Quand un père pour vous est venu me parler ?
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?
LUCRÈCE, à Dorante.
Pourquoi, si vous l’aimez, m’écrire cette lettre ?
DORANTE, à Lucrèce.
1755J’aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse :
Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? et peux-tu l’écouter ?
DORANTE, à Lucrèce.
1760Quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su connoître ;
Comme en y consentant vous m’avez affligé,
Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé.
LUCRÈCE.
1765Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
DORANTE.
Clarice fut l’objet de mes galanteries…
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
DORANTE, à Lucrèce.
Elle avoit mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Où vos yeux faisoient naître un feu que j’ai fait taire,
1770Jusqu’à ce que ma flamme ait eu l’aveu d’un père :
Comme tout ce discours n’étoit que fiction,
Je cachois mon retour et ma condition.
CLARICE, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
DORANTE, à Lucrèce.
1775Vous seule êtes l’objet dont mon cœur est charmé.
LUCRÈCE, à Dorante.
C’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé.
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
LUCRÈCE.
Après son témoignage il faudra consulter
1780Si nous aurons encor quelque lieu d’en douter.
DORANTE, à Lucrèce.
Qu’à de telles clartés votre erreur se dissipe.
(À Clarice.)
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
Sans l’hymen de Poitiers il ne tenoit plus rien ;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
1785Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père.
Scène VI.
CLARICE, LUCRÈCE, DORANTE, SABINE, CLITON.
CLARICE, à Lucrèce.
1670Il peut te dire vrai, mais ce n’est pas son vice.
Comme tu le connois, ne précipite rien.
DORANTE, à Clarice.
Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien…
CLARICE, à Lucrèce.
On diroit qu’il m’en veut, et c’est moi qu’il regarde.
Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde.
Voyons s’il continue.
DORANTE, à Clarice.
1675Voyons s’il continue.Ah ! que loin de vos yeux
Les moments à mon cœur deviennent ennuyeux !
Et que je reconnois par mon expérience
Quel supplice aux amants est une heure d’absence !
CLARICE, à Lucrèce.
LUCRÈCE, à Clarice.
Il continue encor.Mais vois ce qu’il m’écrit.
CLARICE, à Lucrèce.
LUCRÈCE, à Clarice.
1680Mais écoute.Tu prends pour toi ce qu’il me dit.
CLARICE.
Éclaircissons-nous-en. Vous m’aimez donc, Dorante ?
DORANTE, à Clarice.
Hélas ! que cette amour vous est indifférente !
Depuis que vos regards m’ont mis sous votre loi…
CLARICE, à Lucrèce.
Crois-tu que le discours s’adresse encore à toi ?
LUCRÈCE, à Clarice.
CLARICE, à Lucrèce.
1685Je ne sais où j’en suis.Oyons la fourbe entière.
LUCRÈCE, à Clarice.
Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière.
CLARICE, à Lucrèce.
C’est ainsi qu’il partage entre nous son amour :
Il te flatte de nuit, et m’en conte de jour[21].
DORANTE, à Clarice.
Vous consultez ensemble ! Ah ! quoi qu’elle vous die,
1690Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie :
Le sien auprès de vous me seroit trop fatal :
Elle a quelque sujet de me vouloir du mal.
LUCRÈCE, en elle-même.
Ah ! je n’en ai que trop, et si je ne me venge…
CLARICE, à Dorante.
Ce qu’elle me disoit est de vrai fort étrange.
DORANTE.
1695C’est quelque invention de son esprit jaloux.
CLARICE.
Je le crois ; mais enfin me reconnoissez-vous ?
DORANTE.
Si je vous reconnois ! quittez ces railleries,
Vous que j’entretins hier dedans les Tuileries,
Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort.
CLARICE.
1700Si je veux toutefois en croire son rapport,
Pour une autre déjà votre âme inquiétée[22]…
DORANTE.
Pour une autre déjà je vous aurois quittée ?
Que plutôt à vos pieds mon cœur sacrifié…
CLARICE.
Bien plus, si je la crois, vous êtes marié.
DORANTE.
1705Vous me jouez, Madame, et sans doute pour rire,
Vous prenez du plaisir à m’entendre redire
Qu’à dessein de mourir en des liens si doux
Je me fais marié pour toute autre que vous[23].
CLARICE.
Mais avant qu’avec moi le nœud d’hymen vous lie,
1710Vous serez marié, si l’on veut, en Turquie.
DORANTE.
Avant qu’avec toute autre[24] on me puisse engager[25],
Je serai marié, si l’on veut, en Alger.
CLARICE.
Mais enfin vous n’avez que mépris pour Clarice ?
DORANTE.
Mais enfin vous savez le nœud de l’artifice,
1715Et que pour être à vous je fais ce que je puis.
CLARICE.
Je ne sais plus moi-même, à mon tour, où j’en suis[26].
Lucrèce, écoute un mot.
DORANTE, à Cliton.
Lucrèce, écoute un mot.Lucrèce ! que dit-elle ?
CLITON, à Dorante.
Vous en tenez, Monsieur : Lucrèce est la plus belle ;
Mai laquelle des deux ? J’en ai le mieux jugé,
1720Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.
DORANTE, à Cliton.
Cette nuit à la voix j’ai cru la reconnoître.
CLITON, à Dorante.
Clarice sous son nom parloit à sa fenêtre ;
Sabine m’en a fait un secret entretien.
DORANTE, à Cliton.
Bonne bouche[27], j’en tiens ; mais l’autre la vaut bien ;
1725Et comme dès tantôt je la trouvois bien faite,
Mon cœur déjà penchoit où mon erreur le jette.
Ne me découvre point ; et dans ce nouveau feu
Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.
Sans changer de discours changeons de batterie.
LUCRÈCE, à Clarice.
1730Voyons le dernier point de son effronterie.
Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.
CLARICE, à Dorante.
Comme elle est mon amie, elle m’a tout appris :
Cette nuit vous l’aimiez, et m’avez méprisée.
Laquelle de nous deux avez-vous abusée ?
1735Vous lui parliez d’amour en termes assez doux.
DORANTE.
Moi ! depuis mon retour je n’ai parlé qu’à vous.
CLARICE.
Vous n’avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?
DORANTE.
Vous n’avez point voulu me faire un tour d’adresse ?
Et je ne vous ai point reconnue à la voix ?
CLARICE.
1740Nous diroit-il bien vrai pour la première fois[28] ?
DORANTE.
Pour me venger de vous j’eus assez de malice
Pour vous laisser jouir d’un si lourd artifice,
Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez,
Je vous en donnai plus que vous ne m’en donniez.
1745Je vous embarrassai, n’en faites point la fine :
Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine.
Vous pensiez me jouer ; et moi je vous jouois,
Mais par de faux mépris que je désavouois ;
Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie
Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie[29].
CLARICE.
Pourquoi, si vous m’aimez, feindre un hymen en l’air,
Quand un père pour vous est venu me parler ?
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?
LUCRÈCE, à Dorante.
Pourquoi, si vous l’aimez, m’écrire cette lettre ?
DORANTE, à Lucrèce.
1755J’aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez.
Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse :
Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? et peux-tu l’écouter ?
DORANTE, à Lucrèce.
1760Quand vous m’aurez ouï, vous n’en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m’a fait pièce, et je l’ai su connoître ;
Comme en y consentant vous m’avez affligé,
Je vous ai mise en peine, et je m’en suis vengé.
LUCRÈCE.
1765Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries ?
DORANTE.
Clarice fut l’objet de mes galanteries…
CLARICE, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur ?
DORANTE, à Lucrèce.
Elle avoit mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Où vos yeux faisoient naître un feu que j’ai fait taire,
1770Jusqu’à ce que ma flamme ait eu l’aveu d’un père :
Comme tout ce discours n’étoit que fiction,
Je cachois mon retour et ma condition.
CLARICE, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe.
DORANTE, à Lucrèce.
1775Vous seule êtes l’objet dont mon cœur est charmé.
LUCRÈCE, à Dorante.
C’est ce que les effets m’ont fort mal confirmé.
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre ?
LUCRÈCE.
Après son témoignage il faudra consulter
1780Si nous aurons encor quelque lieu d’en douter.
DORANTE, à Lucrèce.
Qu’à de telles clartés votre erreur se dissipe.
(À Clarice.)
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
Sans l’hymen de Poitiers il ne tenoit plus rien ;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
1785Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s’avance, et j’aperçois mon père.