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Le poète assassinéChapitre 22 / 37

IV

Dans le couloir, les graffitti sotadiques et les noms illustres me remplirent de dégoût, mais l'orgueil d'être désormais l'allié de l'horrible maison des Tyndarides m'emplit alors et je ne pus me retenir d'écrire au crayon:

J'AI COCUFIÉ LE CYGNE

Après quoi, plein d'inquiétude et ne pouvant plus supporter l'atmosphère de cette maison souterraine, où rien n'était surnaturel certes, mais où tout était si nouveau pour moi, je voulus retrouver la sortie sans que personne m'eût rencontré. Mais je m'égarai, car au lieu de revenir dans les appartements que j'avais traversés je me trouvai bientôt et tout tremblant dans une grande salle où sur une estrade à trois marches se trouvait un siège aux pieds brisés, sorte de trône démantibulé derrière lequel pendait une tapisserie figurant un écu fuselé d'argent et d'azur. Au mur où s'ouvrait la porte par où j'entrai, des tableaux étaient pendus qui représentaient la vie en zones colorées, en lumières éclatantes.

Dans le fond un orgue emplissait la muraille et côte à côte comme des chevaliers en armure veillaient les tuyaux polis. Sur l'orgue une partition fermée portait sur le plat visible de sa riche reliure:

PARTITION ORIGINALE DE «L'OR DU RHIN»

La salle était dallée de serpentine, de portor, de cuivre; il y avait aussi des dalles de verre transparent dont il montait des lumières, soit rouges, soit violettes. Ces lumières n'éclairaient point la salle qui était illuminée par de grandes fenêtres postiches d'où la lumière artificielle venait comme celle du jour même. À certaines places de ce dallage je vis des flaques de sang et dans un coin une pile de couronnes de théâtre en cuivre doré et en verroterie.

*
*  *

C'est ici que se place l'épisode le plus émouvant de mon voyage, car voulant sortir de ce lieu et n'osant revenir sur mes pas, j'ouvris au hasard et sans faire aucun bruit une petite porte près de l'orgue. Il était huit heures du soir environ. Je jetai un coup d'œil dans une grande salle qui n'était pas moins éclairée que celle où je me tenais et qui était toute parfumée à l'essence de roses.

Un homme au visage jeune (il avait cependant alors environ soixante-cinq ans) s'y tenait vêtu comme un grand seigneur français du règne de Louis XVI. Ses cheveux nattés à la Panurge étaient surchargés de poudre et de pommade. Comme je pus m'en rendre compte par la suite, des scènes de Richard Cœur de Lion étaient brodées sur son gilet et des boutons de deux pouces de diamètre contenaient sous verre douze miniatures, portraits des douze Césars.

Autour de la salle, de grands pavillons de cuivre sortaient de la muraille.

Le curieux personnage, dont l'aspect anachronique contrastait si fort avec la modernité métallique de cette salle, était assis devant un clavier sur une touche duquel il appuya d'un air las et elle resta enfoncée, tandis qu'il sortait d'un des pavillons une rumeur étrange et continue dont je ne distinguai d'abord pas le sens.

L'inconnu écouta un moment avec attention ces rumeurs. Tout à coup il se leva et, faisant un geste à la fois efféminé et théâtral, la main droite étendue, la gauche sur son cœur, tandis que des sites oraux s'avançait le cortège, il s'écria:

«Royaume ermite! ô pays du Matin Calme! l'aube pointe à peine sur ton territoire et déjà de tes couvents montent les prières dont cet appareil précis m'apporte le murmure. J'entends le bruissement des vestes en papier huilé des gens du peuple, l'orage des aumônes pleuvant parmi les bousculades des pauvres gens. Je t'entends aussi, cloche de bronze de Séoul. Dans ta voix on distingue la plainte d'un enfant. J'entends aussi un cortège, il suit son beau seigneur, l'Yang Ban magnifique sur sa selle. Si un jour je porte encore la pourpre pâle qui ne convient qu'à moi, le Roi-Lune, j'irai visiter ton décor et jouir de ton climat que l'on dit délicieux.»

Et tandis que s'élevaient les paroles de celui que je reconnus aussitôt pour être le roi Louis II de Bavière, je vis que l'opinion populaire des Bavarois, qui pensent que leur roi malheureux et fou n'est point mort dans les eaux sombres du Starnbergersee, était juste. Mais les rumeurs lointaines qui provenaient du triste royaume des ermitages me sollicitaient trop pour que je ne me laissasse point aller au charme qui m'arrivait de la terre des vêtements blancs et, écoutant attentivement les murmures de l'aube, il me sembla entendre le bruit des lavandières battant perpétuellement les linges et les costumes virginaux et les chocs incessants des bâtons remplaçant le fer à repasser, comme si c'était l'aube blanche elle-même qu'on lavait et qu'on repassait.

Puis l'auguste noyé postiche du lac de Starnberg appuya sur une autre touche et aux paroles murmurées par le roi je compris que les bruits qui provenaient jusqu'à nous évoquaient l'atmosphère heureuse du Japon au moment de l'aurore.

Les microphones perfectionnés que le roi avait à sa disposition, étaient réglés de façon à apporter dans ce souterrain les bruits les plus lointains de la vie terrestre. Chaque touche actionnait un microphone réglé pour telle ou telle distance. Maintenant c'étaieut les rumeurs d'un paysage japonais. Le vent souillait dans les arbres, un village devait être là, car j'entendais les rires des servantes, le rabot d'un menuisier et le jet glacial des cascades.

Puis, une autre touche abaissée, nous fûmes transportés en pleine matinée, le roi salua le labeur socialiste de la Nouvelle-Zélande, j'entendis le sifflement des geysers au jaillissement d'eaux chaudes.

Ensuite, ce beau matin se continua dans la molle Taïti. Nous voilà au marché de Papeete, les lascives vahinés de la Nouvelle-Cythère y erraient, on entendait leur beau langage guttural et presque semblable au grec antique; on entendait aussi la voix des Chinois qui vendent le thé, le café, le beurre et les gâteaux; le son des accordéons et des guimbardes...

Nous voici en Amérique, la prairie est immense, une ville sans doute a surgi, autour de cette station d'où repart le pullman dont, de concert avec le roi, j'entends le sifflement.

Bruits terribles de la rue, tramways, usines, il paraît que nous sommes à Chicago, à l'heure de midi.

Nous voici à New-York, où chantent les vaisseaux sur l'Hudson.

Des prières violentes s'élèvent devant un christ à Mexico.

Il est quatre heures. À Rio-de-Janeiro passe une cavalcade carnavalesque. Les balles de caoutchouc, lancées par des mains sûres, s'aplatissent avec bruit sur les visages et répandent les eaux de senteur comme les alcancies moresques d'autrefois, plie, ploc, rires, ah! ah!

C'est six heures sur Saint-Pierre-de-la-Martinique, les masques se rendent en chantant dans les bals décorés de grosses fleurs rouges de balisier. On entend chanter:

Ça qui pas connaîte
Bélo chabin ché,
Ça qui pas connaîte
Robelo chabin.

Sept heures, Paris, je reconnus la voix aigre de M. Ern.st L. J..n.ss., car le microphone, comme par hasard, aboutissait dans un café des grands boulevards.

L'angélus sonne au Munster de Bonn, un bateau chargé d'un double chœur chantant passe sur le Rhin, se rendant à Coblence.

Puis ce fut l'Italie, près de Naples. Les voiturins jouaient à la mourre par la nuit étoilée.

Alors vint la Tripolitaine où, autour d'un feu de bivouac, M.r.n.tt. s'exerçait à parler petit nègre, tandis que les troupes de la maison de Savoie l'entouraient martialement, prêtes à le défendre en cas d'agression improbable et tiraient quelques feux de salve onomatopéiques, cependant que de poste en poste à travers le camp se répondaient les sonneries des clairons.

«C'est la voix d'Ispahan qui arrive jusqu'à moi, issue d'une nuit noire comme le sang des pavots.»

Et tandis qu'il y songe, c'est l'odeur des jasmins que j'imagine.

Minuit! un pauvre pâtre crie dans un désert glacé: c'est l'Asie nocturne d'où le mal s'étend sur le monde.

Des éléphants barrissent. Une heure du matin! C'est l'Inde!

Puis le Thibet. On entend sonner les cloches sacerdotales.

Trois heures: le bruit des milliers de barques s'entrechoquant avec douceur sur les bords du fleuve à Saïgon.

Doum, doum, boum, doum, doum, boum, doum, doum, boum, c'est Pékin, les gongs et les tambours des rondes, les chiens innombrables qui glapissent ou aboient mêlant leurs voix au lugubre bruit des rondes. Un chant de coq éclate, annonçant l'aube qui, livide, abandonne déjà la blanche Corée.

Les doigts du roi coururent sur les touches, au hasard, faisant s'élever, simultanément en quelque sorte, toutes les rumeurs de ce monde dont nous venions, immobiles, de faire le tour auriculaire.

Tandis que je m'émerveillai, le roi leva soudain la tête. Et, tout d'abord, ma présence ne parut pas l'étonner:

«Apportez-moi, me dit-il, la partition originale de l'Or du Rhin, je veux la parcourir après avoir écouté la symphonie du monde et avant d'aller entendre l'orchestre mouvant de M. Oswald von Hartfeld... Mais, figure de criminel, où est ton masque? je ne veux devant moi personne sans masque.»

Et, le visage brusquement empreint de férocité, le roi s'avança les poings fermés; il était de stature herculéenne, il me secoua brutalement, me battit à coups de poing, à coups de pied, me cracha à la figure, criant:

«Qu'on lui coupe les testicules! Frankenstein, Eulenbourg, Jacob Ernst, Durkheim, qu'on lui coupe les testicules!»

Je n'attendis aucun de ces messieurs, et voyant que le roi s'inquiétait de ce que j'étais démasqué plutôt que de ma présence insolite, je me dis que si je savais retrouver la porte par laquelle j'étais entré dans le souterrain je ne serais recherché par personne, le roi ne pensant avoir eu affaire qu'à un des familiers de sa maison: serviteurs, subalternes, pages, seigneurs ou bateliers.

Et tandis que je me sauvais, je l'entendais qui criait:

«La partition de l'Or du Rhin, le masque sur la figure de criminel ou l'on te coupera les testicules!»