Le portrait de Dorian Gray (trad. Jaloux)Chapitre 13 / 22
CHAPITRE DOUZIÈME
C’était un neuf novembre, la veille de son
trente-huitième anniversaire, comme il se le
rappela bien souvent par la suite.
Il sortait de chez lord Henry, où il avait dîné, et par
une nuit froide et brumeuse, emmitouflé dans d’épaisses
fourrures, regagnait son logis. Il pouvait être onze heures. À l’angle de Grosvenor Square et de South Audley
Street, dans le brouillard, un homme le croisa. Il marchait
à vive allure, le col de son ulster gris relevé, un sac
de voyage à la main. Dorian le reconnut. C’était Basil
Hallward. Saisi d’une peur étrange, inexplicable, il
fit mine de ne l’avoir pas vu et pressa le pas vers sa demeure.
Mais Hallward, lui, l’avait aperçu. Dorian l’entendit
s’arrêter d’abord sur le trottoir, puis s’élancer à sa poursuite.
Quelques instants après, une main s’abattait sur
son bras.
— Dorian! Quelle chance inespérée! Je sors de votre
bibliothèque où je vous attendais dès neuf heures. Par
pitié pour votre valet qui tombait de fatigue, j’ai fini
par me retirer en lui recommandant d’aller dormir. Je
prends le train de minuit pour Paris. Je tenais beaucoup
à vous voir avant mon départ. Quand vous êtes passé
près de moi, il m’a bien semblé que c’était vous, ou plutôt
votre pelisse de fourrure. Pourtant je n’en étais pas
sûr. Ne m’aviez-vous pas reconnu, non plus?
— Dans ce brouillard, mon cher Basil? Je n’arrive
même pas à reconnaître Grosvenor Square. Je crois que
ma maison se trouve par là quelque part; mais je n’en
voudrais pas jurer. Quel dommage que vous partiez!
Je ne vous ai pas vu depuis des siècles. Vous reviendrez
bientôt, je pense?
— Non, je quitte l’Angleterre pour six mois. J’ai
l’intention de prendre un atelier à Paris, et de n’en sortir
qu’une fois achevé un grand tableau que j’ai en tête.
Mais ce n’est pas de moi que je voulais vous parler. Nous voici à votre porte. Entrons un moment. J’ai quelque
chose à vous dire.
— J’en suis ravi. Seulement, n’allez-vous pas manquer
votre train? fit Dorian Gray, placide. Et montant
quelques marches, d’un tour de clef il ouvrit sa porte.
La lueur d’un réverbère perçait avec peine le brouillard.
Hallward consulta sa montre.
— J’ai du temps à revendre, répondit-il. Le train ne
part qu’à minuit quinze, et il est tout juste onze heures.
À dire vrai, quand je vous ai rencontré, j’étais en route
pour le club. J’allais vous y chercher. Voyez-vous, je ne
serai pas retardé par les bagages; mes gros colis sont
déjà partis. Ce sac est tout ce que j’emporte avec moi
et je puis aisément gagner Victoria en vingt minutes.
Dorian Gray le regarda et sourit.
— Quelle tenue de voyage, pour un peintre à la
mode! Un sac Gladstone et un ulster! Entrez vite, que
le brouillard ne pénètre pas! Et gardez-vous bien de
me parler de choses sérieuses. Plus rien n’est sérieux de
nos jours. Plus rien du moins ne devrait l’être.
Secouant la tête, Hallward entra. Il suivit Dorian
dans la bibliothèque. Un feu de bois brûlait à belles
flammes dans le large foyer. Les lampes étaient allumées
et sur une petite table de marqueterie s’offrait,
large ouverte, une cave à liqueurs hollandaise en vieil
argent, avec des siphons d’eau de Seltz et de grands
verres de cristal taillé.
— Vous le voyez, Dorian, votre domestique m’avait
installé comme chez moi. Il m’a donné tout ce que je
pouvais souhaiter, y compris vos meilleures cigarettes à bouts dorés. C’est une créature des plus hospitalières. Je
le préfère bien au Français qui vous servait autrefois.
Mais, à propos, qu’est-il donc devenu?
Dorian haussa les épaules:
— Je crois qu’il a épousé la femme de chambre de
lady Radley, et qu’il l’a établie à Paris comme couturière
anglaise. L’anglomanie, paraît-il, est en ce moment
fort à la mode en France. Entre nous, c’est assez
niais, n’est-ce pas? Non, voyez-vous, ce n’était pas du
tout un mauvais domestique. Je n’ai jamais pu me faire
à lui, mais en somme je n’avais rien à lui reprocher. On
s’imagine parfois des choses ridicules. Il m’était réellement
dévoué. Il a paru tout triste de me quitter. Encore
un peu de brandy et de soda? Ou, de préférence, du vin
du Rhin et de l’eau de Seltz? Pour ma part, c’est ce que
je prends toujours. Il y en a sûrement dans la chambre
à côté.
— Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre. Et, se
débarrassant de son chapeau et de son pardessus, il les
jeta sur le sac de voyage, dans un coin de la chambre.
Et maintenant, mon cher ami, j’ai à vous parler sérieusement.
Ne prenez pas cet air revêche. Ma tâche en
deviendrait par trop embarrassante.
— De quoi s’agit-il? s’exclama Dorian avec sa vivacité
habituelle, en se laissant tomber sur le canapé. Pas
de moi, j’espère. Je suis excédé de ma personne, ce soir.
Ah! si je pouvais la changer pour une autre!
— Il s’agit de vous, répondit Hallward de sa voix
la plus grave. Et ce que j’ai à vous dire ne peut se taire.
Je ne vous tiendrai qu’une petite demi-heure.
Dorian eut un soupir et alluma une cigarette:
— Une demi-heure! gémit-il.
— Ce n’est pas beaucoup vous demander, Dorian,
d’autant que votre seul intérêt dictera mes paroles. Il
est bon, je crois, que vous sachiez que tout Londres dit
de vous les pires horreurs.
— Je n’ai nulle envie d’en rien savoir. J’aime les
scandales qui touchent le prochain, mais les scandales
qui me concernent moi-même ne m’intéressent pas. Il
leur manque le charme de la nouveauté.
— Ils devraient vous intéresser, Dorian. Tout gentleman
s’intéresse à son bon renom. Vous ne pouvez
vouloir qu’on parle de vous comme d’un être vil et
dégradé. Sans doute vous avez la naissance, la fortune
et autres avantages de ce genre. Mais la naissance et la
fortune ne sont pas tout. Remarquez que je ne crois rien
de ces racontars. Du moins ne puis-je plus y croire,
quand je vous vois. Le péché s’inscrit de lui-même sur
le visage d’un homme. On ne saurait le dissimuler. On
parle quelquefois de vices cachés. Il n’en existe pas. Les
vices des méchants se révèlent dans les lignes de la
bouche, dans la lourdeur des paupières, dans le galbe
même de la main. L’an dernier, quelqu’un que je ne
nommerai pas mais que vous connaissez bien, vint me
prier de faire son portrait. Jamais encore je n’avais vu cet
homme, ni entendu rien dire de lui, bien que j’en aie
appris long depuis lors. Il m’offrit un prix extravagant.
Je refusai de le peindre. Quelque chose dans la forme de
ses doigts me faisait horreur. Je sais aujourd’hui que
toutes mes suppositions étaient fondées. La vie de cet homme est effroyable. Mais de vous, Dorian, de vous
qui m’offrez ce visage ouvert, innocent, candide, cette
jeunesse intacte et merveilleuse, comment pourrais-je
croire rien de mal? Et pourtant je vous vois bien rarement,
vous ne venez plus jamais à mon atelier: quand
je suis loin de vous et que j’entends les abominations
qu’on débite sur votre compte, je ne sais trop que dire.
D’où vient, Dorian, qu’un homme comme le duc de
Berwick quitte le salon du club, quand vous y entrez?
Et pourquoi, dans Londres, tant de gentlemen ne vont-ils
jamais chez vous, pas plus qu’ils ne vous invitent chez
eux? Vous étiez autrefois l’ami de lord Staveley. Je dînais
avec lui la semaine dernière. Au cours de la conversation
votre nom fut prononcé, à propos des miniatures
prêtées par vous à l’exposition du Dudley. Staveley,
fronçant les lèvres, déclara qu’il se pouvait que vous
eussiez les goûts les plus artistiques, mais que vous étiez
un homme tel qu’on devrait interdire à toute jeune fille
pure de vous connaître et à toute femme chaste de s’asseoir
dans une pièce où vous respirez. Je lui fis observer
que j’étais de vos amis et lui demandai ce qu’il voulait
dire par là. Il me l’expliqua. Il me l’expliqua ouvertement,
devant tout le monde. J’entendis des choses horribles.
D’où vient que votre amitié soit ainsi fatale aux
jeunes gens? Un malheureux garçon d’un régiment de
la Garde s’est suicidé: vous étiez son grand ami. Sir
Henry Ashton a dû quitter l’Angleterre avec un nom
déshonoré: vous étiez son inséparable. Et que penser
d’Adrian Singleton et de sa fin tragique? Que penser
du fils unique de lord Kent et de sa carrière brisée? Hier, j’ai rencontré son père dans St-James’s Street: il avait
l’air accablé de honte et de chagrin. Et que dire du jeune
duc de Perth? À quelle existence n’en est-il pas réduit?
Quel gentleman l’accepterait pour compagnon?
— Taisez-vous, Basil! Vous parlez d’affaires dont
vous ignorez le premier mot, dit Dorian Gray, se mordant
les lèvres et parlant sur un ton de souverain mépris.
Vous me demandez pourquoi Berwick sort d’un salon
quand j’y entre? C’est que je connais tout de sa vie, et
non qu’il sache rien de la mienne. Avec le sang qui
coule dans ses veines, comment le voudriez-vous sans
tare? Vous me questionnez sur Henry Ashton et sur le
jeune Perth? Est-ce de moi qu’ils ont appris, l’un ses
vices, l’autre sa débauche? Si le fils de Kent, niaisement,
va prendre sa femme dans le ruisseau, en quoi cela me
regarde-t-il? Si Adrien Singleton imite, au bas d’un
effet, la signature d’un ami, suis-je donc son gardien?
Je sais comme on jase en Angleterre. Attablés au milieu
de leurs grossiers convives, nos bourgeois font parade de
leurs préjugés moraux et se racontent à mi-voix ce qu’ils
appellent les dérèglements de leurs supérieurs, essayant
ainsi de se donner l’air de fréquenter le beau monde et
d’être au mieux avec les gens qu’ils diffament. Dans ce
pays, c’est assez qu’un homme ait de la distinction et de
l’esprit pour que les langues vulgaires déblatèrent contre
lui. Or, quelle vie mènent ces prétendus champions de
la morale? Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes
dans la patrie même de l’hypocrisie.
— Là n’est pas la question, Dorian, déclara Hallward.
L’Angleterre, je le sais, est assez perverse et la société anglaise pleine d’errements. Pour cette raison
même je vous souhaitais une âme exquise. Cette âme,
vous ne l’avez pas eue. On a le droit de juger un homme
à l’influence qu’il exerce sur ses amis. Les vôtres semblent
perdre à l’envi tout sentiment d’honneur, de bonté,
de décence. Vous leur avez versé la folie du plaisir. Ils
sont descendus jusqu’aux abîmes. C’est vous qui les avez
menés là. Oui, vous les avez menés à cette ruine! Et
pourtant vous pouvez sourire comme vous souriez présentement.
Vous avez fait pis encore. Harry et vous, je
le sais, vous êtes inséparables. Cette seule raison, à défaut
de toute autre, n’aurait-elle pas du vous empêcher de
faire de sa sœur la fable de la ville?
— Prenez garde, Basil. Vous allez trop loin.
— Je dois parler et vous devez m’écouter. Vous
m’écouterez. Quand lady Gwendolen vous rencontra,
jamais encore l’ombre d’un scandale ne l’avait effleurée.
Aujourd’hui, trouvez dans Londres une seule femme
convenable qui ose se montrer au Parc dans sa calèche.
À ses propres enfants il a fallu interdire de vivre avec
elle. Il court sur vous bien d’autres rumeurs encore. On
vous aurait vu sortir, à l’aube, de maisons infâmes, vous
glisser à la dérobée, sous un déguisement, dans les bouges
les plus immondes de Londres. Ces histoires sont-elles
vraies? Se peut-il qu’elles soient vraies? La première fois
que je les entendis, je ne fis qu’en rire. Quand je les
entends maintenant, elles me donnent le frisson. Que
faut-il croire de la vie qu’on mènerait à votre maison
de campagne? Dorian, vous ne soupçonnez pas tout ce
qu’on dit de vous. Je ne prétendrai point que je ne veux pas vous sermonner. Harry, je me rappelle, nous disait
un jour que tout curé amateur s’annonce par cette déclaration
préalable, puis s’empresse de violer sa promesse.
Je veux vous sermonner. Je veux vous voir mener une vie
qui vous assure l’universel respect. Je veux que vous
ayez un nom sans tache, une réputation inattaquable.
Je veux que vous brisiez avec d’ignobles êtres dont vous
faites vos compagnons. Ne haussez pas ainsi les épaules.
Ne m’opposez pas cette insouciance. Vous exercez une
prodigieuse séduction. Que ce soit pour le bien, non
pour le mal. On dit que vous corrompez quiconque
devient votre intime, et qu’il suffit que vous passiez le
seuil d’une maison pour que le déshonneur, sous une
forme ou une autre, y entre à votre suite. Est-ce à tort
ou à raison? Je ne sais. Et comment le saurais-je? Mais
voilà ce qu’on dit de vous. Certains faits qu’on m’a
racontés semblent impossibles à mettre en doute.
Lord Gloucester était, à Oxford, l’un de mes plus chers
amis. Il m’a montré une lettre que lui écrivit sa femme,
alors qu’elle agonisait, solitaire, dans sa villa de Menton.
Votre nom se trouvait mêlé à la confession la plus
effrayante que j’aie jamais lue de ma vie. J’ai protesté
que c’était absurde, que je vous connaissais à fond,
que vous étiez incapable d’une chose pareille. Moi,
vous connaître? Est-ce que vraiment je vous connais?
Avant de pouvoir l’affirmer, il me faudrait voir votre âme!
— Voir mon âme! murmura Dorian Gray, soudain
debout et blême de frayeur.
— Oui, confirma gravement Hallward, d’une voix pleine de tristesse. Oui, voir votre âme! Mais cela n’est
possible qu’à Dieu.
Un rire amer et sarcastique jaillit des lèvres du jeune homme.
— Vous la verrez de vos yeux ce soir même, s’écria-t-il.
Et prenant une lampe sur la table: Venez! C’est
votre propre ouvrage. Pourquoi ne vous le montrerais-je
pas? Vous pourrez ensuite conter à l’univers toute
l’aventure, si le cœur vous en dit. Personne ne voudra
vous croire. Et d’ailleurs, ceux qui vous croiraient ne
m’en aimeraient que davantage. Mieux que vous, qui
en dissertez si fastidieusement, je connais mon époque.
Venez, vous dis-je. C’est assez discourir sur la corruption.
Vous allez à l’instant la contempler face à face.
Un orgueil insensé frémissait dans chacune de ses
paroles. D’un geste impertinent et puéril, il piétinait
nerveusement le plancher. Dans son cœur montait une
joie monstrueuse, à cette pensée qu’un autre allait partager
son secret, et que celui-là même qui avait peint le
portrait, source de tant de honte, serait accablé, le restant
de ses jours, du souvenir hideux de son œuvre.
— Oui, poursuivit-il, tout près de Basil cette fois et
soutenant fermement le regard de ses yeux sévères, je
vais vous montrer mon âme. Vous allez voir ce qui,
d’après vous, n’est visible qu’à Dieu.
Hallward eut un sursaut.
— Dorian, s’écria-t-il, pourquoi ce blasphème?
Gardez-vous de tels propos. Ils sont horribles et d’ailleurs
ne répondent à rien.
— Vous croyez? persifla-t-il encore.
— J’en suis sûr. Quant à ce que j’ai dit ce soir, je l’ai
dit dans votre intérêt. Vous savez quel ami dévoué vous
avez toujours eu en moi!
— Ne me touchez pas. Achevez ce que vous aviez
à me dire.
Une vive douleur tortura le visage du peintre. Il se tut
un instant, puis sentit sourdre en lui une immense pitié.
Après tout, de quel droit venait-il scruter la vie de Dorian
Gray? Pour peu qu’il eût fait le dixième de ce qu’on lui
prêtait, comme il avait dû souffrir! Alors il se redressa,
s’approcha du foyer et resta là, debout, à contempler les
bûches qui s’y consumaient, avec leurs pellicules de
cendres givrées et leurs noyaux de flammes palpitantes.
— Je vous attends, Basil, fit la voix dure et nette du
jeune homme.
L’artiste se retourna.
— Il me reste à vous dire ceci, déclara-t-il. Je veux
une réponse aux terribles accusations qu’on porte contre
vous. Si vous me déclarez qu’elles sont absolument
fausses, du commencement à la fin, je vous croirai. Justifiez-vous,
Dorian, justifiez-vous. Ne voyez-vous donc
pas quel supplice j’endure? De grâce, que je n’entende
pas de votre bouche que vous êtes méchant, corrompu, méprisable!
Dorian Gray sourit. Un pli dédaigneux marqua ses lèvres.
— Venez là-haut, Basil, dit-il avec calme. Je tiens,
au jour le jour, le mémorial de ma vie. Jamais il ne sort
de la chambre où je l’écris. Venez avec moi et je vous le montrerai.
— J’irai, si vous le désirez, Dorian. Je vois que j’ai
manqué mon train. C’est d’ailleurs sans importance. Je
puis partir demain. Mais ne me demandez pas de lire
quoi que ce soit cette nuit. Tout ce que je voudrais,
c’est une simple réponse à ma question.
— Cette réponse vous sera donnée là-haut. Ici c’est
impossible. Vous n’en aurez pas à lire bien long.
image de début de chapitre
CHAPITRE DOUZIÈME
C’était un neuf novembre, la veille de son
trente-huitième anniversaire, comme il se le
rappela bien souvent par la suite.
Il sortait de chez lord Henry, où il avait dîné, et par
une nuit froide et brumeuse, emmitouflé dans d’épaisses
fourrures, regagnait son logis. Il pouvait être onze heures. À l’angle de Grosvenor Square et de South Audley
Street, dans le brouillard, un homme le croisa. Il marchait
à vive allure, le col de son ulster gris relevé, un sac
de voyage à la main. Dorian le reconnut. C’était Basil
Hallward. Saisi d’une peur étrange, inexplicable, il
fit mine de ne l’avoir pas vu et pressa le pas vers sa demeure.
Mais Hallward, lui, l’avait aperçu. Dorian l’entendit
s’arrêter d’abord sur le trottoir, puis s’élancer à sa poursuite.
Quelques instants après, une main s’abattait sur
son bras.
— Dorian! Quelle chance inespérée! Je sors de votre
bibliothèque où je vous attendais dès neuf heures. Par
pitié pour votre valet qui tombait de fatigue, j’ai fini
par me retirer en lui recommandant d’aller dormir. Je
prends le train de minuit pour Paris. Je tenais beaucoup
à vous voir avant mon départ. Quand vous êtes passé
près de moi, il m’a bien semblé que c’était vous, ou plutôt
votre pelisse de fourrure. Pourtant je n’en étais pas
sûr. Ne m’aviez-vous pas reconnu, non plus?
— Dans ce brouillard, mon cher Basil? Je n’arrive
même pas à reconnaître Grosvenor Square. Je crois que
ma maison se trouve par là quelque part; mais je n’en
voudrais pas jurer. Quel dommage que vous partiez!
Je ne vous ai pas vu depuis des siècles. Vous reviendrez
bientôt, je pense?
— Non, je quitte l’Angleterre pour six mois. J’ai
l’intention de prendre un atelier à Paris, et de n’en sortir
qu’une fois achevé un grand tableau que j’ai en tête.
Mais ce n’est pas de moi que je voulais vous parler. Nous voici à votre porte. Entrons un moment. J’ai quelque
chose à vous dire.
— J’en suis ravi. Seulement, n’allez-vous pas manquer
votre train? fit Dorian Gray, placide. Et montant
quelques marches, d’un tour de clef il ouvrit sa porte.
La lueur d’un réverbère perçait avec peine le brouillard.
Hallward consulta sa montre.
— J’ai du temps à revendre, répondit-il. Le train ne
part qu’à minuit quinze, et il est tout juste onze heures.
À dire vrai, quand je vous ai rencontré, j’étais en route
pour le club. J’allais vous y chercher. Voyez-vous, je ne
serai pas retardé par les bagages; mes gros colis sont
déjà partis. Ce sac est tout ce que j’emporte avec moi
et je puis aisément gagner Victoria en vingt minutes.
Dorian Gray le regarda et sourit.
— Quelle tenue de voyage, pour un peintre à la
mode! Un sac Gladstone et un ulster! Entrez vite, que
le brouillard ne pénètre pas! Et gardez-vous bien de
me parler de choses sérieuses. Plus rien n’est sérieux de
nos jours. Plus rien du moins ne devrait l’être.
Secouant la tête, Hallward entra. Il suivit Dorian
dans la bibliothèque. Un feu de bois brûlait à belles
flammes dans le large foyer. Les lampes étaient allumées
et sur une petite table de marqueterie s’offrait,
large ouverte, une cave à liqueurs hollandaise en vieil
argent, avec des siphons d’eau de Seltz et de grands
verres de cristal taillé.
— Vous le voyez, Dorian, votre domestique m’avait
installé comme chez moi. Il m’a donné tout ce que je
pouvais souhaiter, y compris vos meilleures cigarettes à bouts dorés. C’est une créature des plus hospitalières. Je
le préfère bien au Français qui vous servait autrefois.
Mais, à propos, qu’est-il donc devenu?
Dorian haussa les épaules:
— Je crois qu’il a épousé la femme de chambre de
lady Radley, et qu’il l’a établie à Paris comme couturière
anglaise. L’anglomanie, paraît-il, est en ce moment
fort à la mode en France. Entre nous, c’est assez
niais, n’est-ce pas? Non, voyez-vous, ce n’était pas du
tout un mauvais domestique. Je n’ai jamais pu me faire
à lui, mais en somme je n’avais rien à lui reprocher. On
s’imagine parfois des choses ridicules. Il m’était réellement
dévoué. Il a paru tout triste de me quitter. Encore
un peu de brandy et de soda? Ou, de préférence, du vin
du Rhin et de l’eau de Seltz? Pour ma part, c’est ce que
je prends toujours. Il y en a sûrement dans la chambre
à côté.
— Merci, je ne veux plus rien, dit le peintre. Et, se
débarrassant de son chapeau et de son pardessus, il les
jeta sur le sac de voyage, dans un coin de la chambre.
Et maintenant, mon cher ami, j’ai à vous parler sérieusement.
Ne prenez pas cet air revêche. Ma tâche en
deviendrait par trop embarrassante.
— De quoi s’agit-il? s’exclama Dorian avec sa vivacité
habituelle, en se laissant tomber sur le canapé. Pas
de moi, j’espère. Je suis excédé de ma personne, ce soir.
Ah! si je pouvais la changer pour une autre!
— Il s’agit de vous, répondit Hallward de sa voix
la plus grave. Et ce que j’ai à vous dire ne peut se taire.
Je ne vous tiendrai qu’une petite demi-heure.
Dorian eut un soupir et alluma une cigarette:
— Une demi-heure! gémit-il.
— Ce n’est pas beaucoup vous demander, Dorian,
d’autant que votre seul intérêt dictera mes paroles. Il
est bon, je crois, que vous sachiez que tout Londres dit
de vous les pires horreurs.
— Je n’ai nulle envie d’en rien savoir. J’aime les
scandales qui touchent le prochain, mais les scandales
qui me concernent moi-même ne m’intéressent pas. Il
leur manque le charme de la nouveauté.
— Ils devraient vous intéresser, Dorian. Tout gentleman
s’intéresse à son bon renom. Vous ne pouvez
vouloir qu’on parle de vous comme d’un être vil et
dégradé. Sans doute vous avez la naissance, la fortune
et autres avantages de ce genre. Mais la naissance et la
fortune ne sont pas tout. Remarquez que je ne crois rien
de ces racontars. Du moins ne puis-je plus y croire,
quand je vous vois. Le péché s’inscrit de lui-même sur
le visage d’un homme. On ne saurait le dissimuler. On
parle quelquefois de vices cachés. Il n’en existe pas. Les
vices des méchants se révèlent dans les lignes de la
bouche, dans la lourdeur des paupières, dans le galbe
même de la main. L’an dernier, quelqu’un que je ne
nommerai pas mais que vous connaissez bien, vint me
prier de faire son portrait. Jamais encore je n’avais vu cet
homme, ni entendu rien dire de lui, bien que j’en aie
appris long depuis lors. Il m’offrit un prix extravagant.
Je refusai de le peindre. Quelque chose dans la forme de
ses doigts me faisait horreur. Je sais aujourd’hui que
toutes mes suppositions étaient fondées. La vie de cet homme est effroyable. Mais de vous, Dorian, de vous
qui m’offrez ce visage ouvert, innocent, candide, cette
jeunesse intacte et merveilleuse, comment pourrais-je
croire rien de mal? Et pourtant je vous vois bien rarement,
vous ne venez plus jamais à mon atelier: quand
je suis loin de vous et que j’entends les abominations
qu’on débite sur votre compte, je ne sais trop que dire.
D’où vient, Dorian, qu’un homme comme le duc de
Berwick quitte le salon du club, quand vous y entrez?
Et pourquoi, dans Londres, tant de gentlemen ne vont-ils
jamais chez vous, pas plus qu’ils ne vous invitent chez
eux? Vous étiez autrefois l’ami de lord Staveley. Je dînais
avec lui la semaine dernière. Au cours de la conversation
votre nom fut prononcé, à propos des miniatures
prêtées par vous à l’exposition du Dudley. Staveley,
fronçant les lèvres, déclara qu’il se pouvait que vous
eussiez les goûts les plus artistiques, mais que vous étiez
un homme tel qu’on devrait interdire à toute jeune fille
pure de vous connaître et à toute femme chaste de s’asseoir
dans une pièce où vous respirez. Je lui fis observer
que j’étais de vos amis et lui demandai ce qu’il voulait
dire par là. Il me l’expliqua. Il me l’expliqua ouvertement,
devant tout le monde. J’entendis des choses horribles.
D’où vient que votre amitié soit ainsi fatale aux
jeunes gens? Un malheureux garçon d’un régiment de
la Garde s’est suicidé: vous étiez son grand ami. Sir
Henry Ashton a dû quitter l’Angleterre avec un nom
déshonoré: vous étiez son inséparable. Et que penser
d’Adrian Singleton et de sa fin tragique? Que penser
du fils unique de lord Kent et de sa carrière brisée? Hier, j’ai rencontré son père dans St-James’s Street: il avait
l’air accablé de honte et de chagrin. Et que dire du jeune
duc de Perth? À quelle existence n’en est-il pas réduit?
Quel gentleman l’accepterait pour compagnon?
— Taisez-vous, Basil! Vous parlez d’affaires dont
vous ignorez le premier mot, dit Dorian Gray, se mordant
les lèvres et parlant sur un ton de souverain mépris.
Vous me demandez pourquoi Berwick sort d’un salon
quand j’y entre? C’est que je connais tout de sa vie, et
non qu’il sache rien de la mienne. Avec le sang qui
coule dans ses veines, comment le voudriez-vous sans
tare? Vous me questionnez sur Henry Ashton et sur le
jeune Perth? Est-ce de moi qu’ils ont appris, l’un ses
vices, l’autre sa débauche? Si le fils de Kent, niaisement,
va prendre sa femme dans le ruisseau, en quoi cela me
regarde-t-il? Si Adrien Singleton imite, au bas d’un
effet, la signature d’un ami, suis-je donc son gardien?
Je sais comme on jase en Angleterre. Attablés au milieu
de leurs grossiers convives, nos bourgeois font parade de
leurs préjugés moraux et se racontent à mi-voix ce qu’ils
appellent les dérèglements de leurs supérieurs, essayant
ainsi de se donner l’air de fréquenter le beau monde et
d’être au mieux avec les gens qu’ils diffament. Dans ce
pays, c’est assez qu’un homme ait de la distinction et de
l’esprit pour que les langues vulgaires déblatèrent contre
lui. Or, quelle vie mènent ces prétendus champions de
la morale? Mon cher ami, vous oubliez que nous sommes
dans la patrie même de l’hypocrisie.
— Là n’est pas la question, Dorian, déclara Hallward.
L’Angleterre, je le sais, est assez perverse et la société anglaise pleine d’errements. Pour cette raison
même je vous souhaitais une âme exquise. Cette âme,
vous ne l’avez pas eue. On a le droit de juger un homme
à l’influence qu’il exerce sur ses amis. Les vôtres semblent
perdre à l’envi tout sentiment d’honneur, de bonté,
de décence. Vous leur avez versé la folie du plaisir. Ils
sont descendus jusqu’aux abîmes. C’est vous qui les avez
menés là. Oui, vous les avez menés à cette ruine! Et
pourtant vous pouvez sourire comme vous souriez présentement.
Vous avez fait pis encore. Harry et vous, je
le sais, vous êtes inséparables. Cette seule raison, à défaut
de toute autre, n’aurait-elle pas du vous empêcher de
faire de sa sœur la fable de la ville?
— Prenez garde, Basil. Vous allez trop loin.
— Je dois parler et vous devez m’écouter. Vous
m’écouterez. Quand lady Gwendolen vous rencontra,
jamais encore l’ombre d’un scandale ne l’avait effleurée.
Aujourd’hui, trouvez dans Londres une seule femme
convenable qui ose se montrer au Parc dans sa calèche.
À ses propres enfants il a fallu interdire de vivre avec
elle. Il court sur vous bien d’autres rumeurs encore. On
vous aurait vu sortir, à l’aube, de maisons infâmes, vous
glisser à la dérobée, sous un déguisement, dans les bouges
les plus immondes de Londres. Ces histoires sont-elles
vraies? Se peut-il qu’elles soient vraies? La première fois
que je les entendis, je ne fis qu’en rire. Quand je les
entends maintenant, elles me donnent le frisson. Que
faut-il croire de la vie qu’on mènerait à votre maison
de campagne? Dorian, vous ne soupçonnez pas tout ce
qu’on dit de vous. Je ne prétendrai point que je ne veux pas vous sermonner. Harry, je me rappelle, nous disait
un jour que tout curé amateur s’annonce par cette déclaration
préalable, puis s’empresse de violer sa promesse.
Je veux vous sermonner. Je veux vous voir mener une vie
qui vous assure l’universel respect. Je veux que vous
ayez un nom sans tache, une réputation inattaquable.
Je veux que vous brisiez avec d’ignobles êtres dont vous
faites vos compagnons. Ne haussez pas ainsi les épaules.
Ne m’opposez pas cette insouciance. Vous exercez une
prodigieuse séduction. Que ce soit pour le bien, non
pour le mal. On dit que vous corrompez quiconque
devient votre intime, et qu’il suffit que vous passiez le
seuil d’une maison pour que le déshonneur, sous une
forme ou une autre, y entre à votre suite. Est-ce à tort
ou à raison? Je ne sais. Et comment le saurais-je? Mais
voilà ce qu’on dit de vous. Certains faits qu’on m’a
racontés semblent impossibles à mettre en doute.
Lord Gloucester était, à Oxford, l’un de mes plus chers
amis. Il m’a montré une lettre que lui écrivit sa femme,
alors qu’elle agonisait, solitaire, dans sa villa de Menton.
Votre nom se trouvait mêlé à la confession la plus
effrayante que j’aie jamais lue de ma vie. J’ai protesté
que c’était absurde, que je vous connaissais à fond,
que vous étiez incapable d’une chose pareille. Moi,
vous connaître? Est-ce que vraiment je vous connais?
Avant de pouvoir l’affirmer, il me faudrait voir votre âme!
— Voir mon âme! murmura Dorian Gray, soudain
debout et blême de frayeur.
— Oui, confirma gravement Hallward, d’une voix pleine de tristesse. Oui, voir votre âme! Mais cela n’est
possible qu’à Dieu.
Un rire amer et sarcastique jaillit des lèvres du jeune homme.
— Vous la verrez de vos yeux ce soir même, s’écria-t-il.
Et prenant une lampe sur la table: Venez! C’est
votre propre ouvrage. Pourquoi ne vous le montrerais-je
pas? Vous pourrez ensuite conter à l’univers toute
l’aventure, si le cœur vous en dit. Personne ne voudra
vous croire. Et d’ailleurs, ceux qui vous croiraient ne
m’en aimeraient que davantage. Mieux que vous, qui
en dissertez si fastidieusement, je connais mon époque.
Venez, vous dis-je. C’est assez discourir sur la corruption.
Vous allez à l’instant la contempler face à face.
Un orgueil insensé frémissait dans chacune de ses
paroles. D’un geste impertinent et puéril, il piétinait
nerveusement le plancher. Dans son cœur montait une
joie monstrueuse, à cette pensée qu’un autre allait partager
son secret, et que celui-là même qui avait peint le
portrait, source de tant de honte, serait accablé, le restant
de ses jours, du souvenir hideux de son œuvre.
— Oui, poursuivit-il, tout près de Basil cette fois et
soutenant fermement le regard de ses yeux sévères, je
vais vous montrer mon âme. Vous allez voir ce qui,
d’après vous, n’est visible qu’à Dieu.
Hallward eut un sursaut.
— Dorian, s’écria-t-il, pourquoi ce blasphème?
Gardez-vous de tels propos. Ils sont horribles et d’ailleurs
ne répondent à rien.
— Vous croyez? persifla-t-il encore.
— J’en suis sûr. Quant à ce que j’ai dit ce soir, je l’ai
dit dans votre intérêt. Vous savez quel ami dévoué vous
avez toujours eu en moi!
— Ne me touchez pas. Achevez ce que vous aviez
à me dire.
Une vive douleur tortura le visage du peintre. Il se tut
un instant, puis sentit sourdre en lui une immense pitié.
Après tout, de quel droit venait-il scruter la vie de Dorian
Gray? Pour peu qu’il eût fait le dixième de ce qu’on lui
prêtait, comme il avait dû souffrir! Alors il se redressa,
s’approcha du foyer et resta là, debout, à contempler les
bûches qui s’y consumaient, avec leurs pellicules de
cendres givrées et leurs noyaux de flammes palpitantes.
— Je vous attends, Basil, fit la voix dure et nette du
jeune homme.
L’artiste se retourna.
— Il me reste à vous dire ceci, déclara-t-il. Je veux
une réponse aux terribles accusations qu’on porte contre
vous. Si vous me déclarez qu’elles sont absolument
fausses, du commencement à la fin, je vous croirai. Justifiez-vous,
Dorian, justifiez-vous. Ne voyez-vous donc
pas quel supplice j’endure? De grâce, que je n’entende
pas de votre bouche que vous êtes méchant, corrompu, méprisable!
Dorian Gray sourit. Un pli dédaigneux marqua ses lèvres.
— Venez là-haut, Basil, dit-il avec calme. Je tiens,
au jour le jour, le mémorial de ma vie. Jamais il ne sort
de la chambre où je l’écris. Venez avec moi et je vous le montrerai.
— J’irai, si vous le désirez, Dorian. Je vois que j’ai
manqué mon train. C’est d’ailleurs sans importance. Je
puis partir demain. Mais ne me demandez pas de lire
quoi que ce soit cette nuit. Tout ce que je voudrais,
c’est une simple réponse à ma question.
— Cette réponse vous sera donnée là-haut. Ici c’est
impossible. Vous n’en aurez pas à lire bien long.