CHAPITRE II
LA FORMATION DU PRÊTRE
Ce n’est pas l’habit qui fait le moine, ni le prêtre.
C’est la fonction, et l’on sait que la fonction du
prêtre fait de lui un être à part, séparé du train commun
du monde. En quoi consiste la fonction sacerdotale,
qui s’appelle dans la langue ecclésiastique le ministère,
le métier par excellence ? Quand tous les métiers
nécessaires à la subsistance et au bien de la société
ont trouvé des bras et des cerveaux, quand toutes les
fonctions sociales de l’ordre temporel ont trouvé chacune
leur fonctionnaire, que reste-t-il encore à faire pour
le service de la société ? Rien apparemment, si la vie
est tout entière enfermée dans le cycle du temps et des
affaires du temps. Mais, s’il existe pour les membres
de la grande famille humaine une affaire qui dépasse
les limites de la vie, à savoir l’affaire de la destinée,
autrement dit l’affaire des relations de l’homme avec
Dieu, ne faut-il pas quelqu’un qui ait mission de traiter
au nom de tous, en parlant à Dieu de ce qui intéresse
les hommes, et en parlant aux hommes de tout ce que
Dieu réclame de leur bonne volonté ? Cette affaire
transcendante, la grande affaire, a cela de particulier
qu’elle est commune à tous et forme un lien qui
s’étend non seulement aux individus, mais aux familles,
aux nations, à l’humanité tout entière. C’est proprement
l’essence de la religion de relier les esprits, et
d’avoir besoin, pour maintenir l’union, de certains
hommes spécialement consacrés à cet effet, ministres
ou prêtres, chargés d’offrir la prière officielle et le
sacrifice officiel de l’assemblée des croyants, de son
vrai nom l’Église.
Chez tous les peuples et dans toutes les religions, le
sacerdoce forme une classe séparée, une tribu, une
caste. La plus religieuse des religions, la religion catholique,
devait aller plus loin encore. La discipline du
célibat rendait plus sensible la ligne de démarcation.
D’autre part, le célibat empêchait la prêtrise de devenir
un apanage héréditaire et coupait court aux abus des
castes sacerdotales.
On le comprend, du reste, une fonction qui est à la
fois humaine et divine et qui est à part et au-dessus
des autres, devra exiger une sélection préalable, un
apprentissage privilégié.
L’état ecclésiastique, comme on dit, suppose une
vocation. La vocation, ce n’est pas seulement l’attrait
intérieur qui est au début de certaines carrières, telles
que l’armée ou les lettres. L’élu se sent appelé de plus
haut et, en suivant le secret instinct qui l’agite, il croit
obéir à Dieu ; mais, comme l’illusion est possible, ce
n’est pas l’enfant ou le jeune homme qui se désigne
lui-même, c’est l’évêque qui le choisit ou du moins qui
confirme l’appel du dedans par un appel d’autorité.
Les circonstances fournissent, bien entendu, les
indices révélateurs de la vocation. Le plus souvent,
l’enfant appartient à une famille pratiquante : un sentiment
tendre s’éveille de bonne heure en son âme
à l’égard des choses de la religion, des cérémonies et
des dévotions. Il est un autre Éliacin, élevé à l’ombre de
l’autel, et il peut dire avec lui, en bon enfant de chœur :
Je présente au grand prêtre et l’encens et le sel.
Le curé de la paroisse connaît son petit monde, il a
vite remarqué les dispositions qui inclinent son servant
de messe à une piété plus consciente. Il songe à l’envoyer
au petit Séminaire, où, tout en faisant ses
classes d’humanités, l’enfant aura tout le loisir de la
réflexion. Les parents sont peu aisés, mais qu’à cela
ne tienne. La plupart des prêtres furent des boursiers,
non des boursiers du budget public, mais du budget
des œuvres catholiques. Le petit Séminaire est la pépinière
au premier degré des vocations sacerdotales.
Naguère, sous le régime du Concordat, les petits Séminaires
n’étaient pas soumis aux conditions de la loi
Falloux, sur la liberté de l’enseignement. Privilège
assez onéreux, puisque l’État se réservait de régler le
nombre des petits Séminaires, un par diocèse, et même,
comme sous Charles X, le nombre des élèves ne devait
pas dépasser vingt mille.
C’est principalement à la campagne et parmi les
familles paysannes que se recrute la grande majorité
des séminaristes. Du moins, il en est ainsi dans les
régions agricoles. Ce serait manquer à la vérité que de ne
pas rendre aux populations maritimes l’honneur qui
leur est dû de fournir au Christ de nombreux « pêcheurs
d’hommes ». Telle petite ville du Boulonnais n’est
pas seulement célèbre par l’intrépidité de ses marins.
Elle est plus fière encore d’avoir donné au diocèse
d’Arras, depuis un demi-siècle, cinquante prêtres, dont
une quarantaine sont vivants. Cependant, le trouble
causé par la séparation de 1905 dans les esprits a eu sa
répercussion sur le recrutement ecclésiastique. Inquiet
pour le pain quotidien du prêtre, dont le traitement
n’était plus assuré, le paysan regarda d’un œil
moins satisfait le presbytère, où naguère il avait rêvé
de voir s’installer son fils et envisagé le repos de sa
propre vieillesse. Et puis, l’école primaire ayant cessé
d’être chrétienne, les élèves les mieux doués n’étaient
plus dirigés vers le sanctuaire, comme au temps où les
instituteurs eux-mêmes étaient fiers d’y destiner un
de leurs enfants.
Les villes et les centres industriels sont moins
universellement religieux, mais les écoles libres, les
patronages, les collèges secondaires fournissent l’atmosphère
favorable à l’éclosion des vocations. Joseph
de Maistre a écrit : « Si j’avais sous les yeux le tableau
des ordinations, je pourrais prédire de grandes choses. »
Le graphique avait beaucoup baissé depuis vingt-cinq
ans ; la guerre, en décimant les rangs des jeunes clercs,
avait encore aggravé le mal. Mais le graphique commence
à remonter, et de grandes choses sont possibles,
si Joseph de Maistre est bon prophète.
Quant aux sources auxquelles s’alimentent les vocations
ecclésiastiques, nous disions tout à l’heure qu’il
en sort surtout du vieux terroir populaire. Le peuple est
toujours l’inépuisable réserve de l’énergie sous toutes
ses formes. Génie, courage, sainteté, tout ce qui fleurit
au sommet de l’arbre a pu s’élever plus ou moins
lentement, mais c’est du fond obscur où s’enchevêtrent
les racines qu’il est monté à la vie, à la lumière,
à la gloire. Bourgeoisie, noblesse même ont leurs
origines dans le peuple et ne devraient pas oublier de
rendre au peuple ce qu’elles ont reçu de lui.
Quoi qu’il en soit, c’est du peuple principalement que
vient le plus grand nombre de prêtres. Il en a toujours
été ainsi, mais, sous l’ancien régime, les familles nobles
destinaient leurs cadets à l’Église, alors que l’Église
pouvait leur offrir des « bénéfices » aussi lucratifs
qu’honorables.
Après le Concordat, le recrutement des prêtres se
démocratisa. Les sièges épiscopaux, naguère presque
exclusivement occupés par la noblesse, illustrèrent des
noms roturiers. La noblesse, d’ailleurs, s’était retirée
et laissait le champ libre aux enfants de la classe bourgeoise,
paysanne et ouvrière. Il y eut de brillantes
exceptions, cela va sans dire, et, pour n’en nommer
qu’un, l’abbé d’Hulst, même avant d’être prélat et
recteur de l’Institut catholique, pouvait passer à bon
droit pour le premier prêtre de France. Ainsi l’Église
se retrouvait dans son naturel avec l’avènement d’un
régime fondé sur l’égalité des droits et la disparition
des privilèges. La richesse et les honneurs n’étaient
plus l’appât à capter des vocations. L’amour de Dieu
et le zèle du salut des âmes étaient les seuls attraits
qui pouvaient séduire les grands cœurs, et les grands
cœurs ne manquèrent pas. Le XIXe siècle fut un siècle
de gloire pour le clergé de France qui ne fut jamais
plus digne, ni mieux instruit, ni plus apostolique.
Si l’on voulait, au point de vue social, caractériser
d’un mot le siècle qui vient de se terminer, on pourrait
dire qu’il fut surtout l’ascension du plus grand nombre
aux emplois publics, à la richesse et aux honneurs.
Siècle de la démocratie naissante, le XIXe vit monter,
grâce à l’instruction, grâce à la prospérité de l’industrie,
une foule de talents qui trouvèrent la voie libre. Mais,
en dépit des préjugés contraires, c’est dans les rangs
ecclésiastiques que se manifesta plus sensiblement
cette montée nouvelle. On ne prête pas assez d’attention
à ce phénomène social qui se renouvelle incessamment
dans l’Église. La vocation ecclésiastique choisissant
ses élus surtout parmi les humbles et les pauvres,
par le seul effet de ce choix, voilà des jeunes gens qui
vont recevoir le bienfait d’une instruction étendue, qui
vont devenir une élite intellectuelle, autant qu’une élite
religieuse et morale. Le siècle n’en profite pas, dit-on.
Erreur : toute lumière profite à tous, et l’habit n’importe
pas, si l’on a le flambeau en mains. D’ailleurs,
l’Église est une semeuse qui ne compte pas à quelques
grains près. Sur tant d’enfants qui viennent éprouver
leurs vocations dans ses petits séminaires, combien qui
ne persévèrent pas, mais qui ont trouvé dans le vestibule
du sacerdoce, devant la porte qui ne devait pas
s’ouvrir pour eux, une culture littéraire qui devait être
le premier degré de leur ascension vers un rang social
auquel ils ne pouvaient normalement aspirer !
Le petit séminaire est le vestibule du grand séminaire,
où se fait la préparation définitive au sacerdoce.
Le grand séminaire est une école supérieure où le
jeune clerc reçoit l’enseignement de la théologie,
pendant cinq années, et où il monte de degrés en degrés
jusqu’à l’Ordre, le sacrement qui fait le prêtre. Le
grand séminaire est aussi une école d’ascétisme. Par
ce mot, l’Église entend les règles ou les exercices de la
vie spirituelle, laquelle consiste en trois choses principales.
En premier lieu, l’élévation de l’esprit, par la
méditation assidue des mystères de la Foi et des moyens
surnaturels dont Dieu se sert pour faire participer
l’homme à sa divine essence. En second lieu, l’art de
discipliner les mouvements du cœur pour le soustraire
à l’illusion des attachements de la chair et du sang et
pour le fixer dans le seul amour qui demeure éternellement,
l’amour de Dieu et de son Fils qu’il a envoyé.
Enfin, la méthode qui a pour but d’habituer la volonté
à se plier promptement, même s’il en coûte à la nature,
à la règle, au commandement, à la conscience, tout
cela étant considéré comme la volonté de Dieu, que
cela vienne directement de Lui, ou de l’Église, ou de
la fonction.
Le grand séminaire est pour le futur prêtre ce qu’est
le noviciat pour le futur religieux. Certaines personnes
ont vu là précisément, dans cette similitude de préparation
à deux genres de vie fort différents, le point faible
de la formation du clergé paroissial. Le clergé paroissial
étant destiné à vivre au milieu du monde et pour ainsi
dire au grand air de la vie du siècle, pourquoi lui faire
subir cette épreuve en vase clos, au sortir de laquelle
il pourra être rompu aux exercices de la spiritualité,
mais aussi se trouver fort dépourvu devant la nouveauté
des choses et des personnes, quand il lui faudra passer
aux réalités du ministère pastoral ? Le reproche est-il
aussi fondé que spécieux ? S’il faut excéder en quelque
chose, ne vaut-il pas mieux former le prêtre d’abord,
avant le pasteur, le prêtre devant d’autant mieux
remplir son pastorat qu’il sera prêtre plus profondément ?
Sait-on que l’institution du grand séminaire est
relativement récente ? Les décrets du Concile de Trente
étaient restés lettre morte par suite des guerres de
religion. L’ère de la paix religieuse enfin ouverte avec
Henri IV, de zélés missionnaires parcoururent la
France, mais ils s’aperçurent bien vite que le fruit
de leurs missions devait périr, faute d’un clergé capable
de le recueillir et de le conserver. Certains prêtres dans
les campagnes ignoraient même la formule de l’absolution.
La formation des ecclésiastiques était l’œuvre
la plus pressante. Les ordres religieux avaient leurs
noviciats ; le clergé séculier n’en avait pas. L’évêque
de Comminges, tout pieux qu’il était, ne demandait
aux clercs, pour les ordonner, que de venir la veille
ouïr un sermon, et d’éviter tout jeu ou toute débauche
dans la maison où ils passeraient la nuit. Saint Vincent
de Paul, aidé des Pères de l’Oratoire, Condrin et Eudes,
institua la retraite de huit ou même de dix jours. Cela
parut alors une grande nouveauté. Le futur cardinal de
Retz, Paul de Gondi, ne subit pas d’autre épreuve, et,
après une semaine de préparation, reçut les ordres
jusqu’à la prêtrise inclusivement. Les séminaires ne se
fondèrent que peu à peu, malgré la volonté expresse de
Richelieu. Quelques essais échouèrent. Ce ne fut que
vers 1650 que M. Olier, qui avait accepté la cure de
Saint-Sulpice, fonda le séminaire devenu depuis le
modèle des autres. Oratoriens, Lazaristes, Jésuites
même suivirent son exemple. C’est un fait unique,
écrit M. G. Goyau, que cet effort de notre XVIIe siècle
pour réorganiser l’éducation du clergé.
Faut-il laisser dire que, si la formation qui règne
dans un grand séminaire est tout à fait hors de pair
au point de vue moral et ascétique, elle est peut-être,
au point de vue intellectuel et scientifique, inférieure
à celle dont bénéficient chez des peuples voisins les
étudiants ecclésiastiques qui suivent les cours des
Universités ? Admettons que l’objection soit fondée.
Il resterait encore en faveur de l’internat ecclésiastique
que la formation spirituelle y court moins de
risques, et que, s’il fallait opter entre plus de science
et moins de piété, d’une part, et, d’autre part, entre
plus de piété et moins de science, l’Église n’hésiterait
pas, elle dirait : « Formez-moi de saints prêtres d’abord,
les prêtres savants viendront après. » Et le peuple
penserait là-dessus comme l’Église.
Mais, grâce à Dieu, la question ne se pose pas ainsi.
Ce serait une erreur de croire, en effet, que le séminariste
français est placé devant ce dilemme, ou l’indifférence
pratique envers l’étude et l’effort intellectuel,
ou le souci exclusif de la perfection sacerdotale. Jetons
un simple coup d’œil sur l’emploi du temps dans une
journée de séminariste. Depuis cinq heures du matin
jusqu’à neuf heures du soir, tout est déterminé pour
faire à la nature, à l’étude, à la piété leur part respective,
Toilette, repas, récréations occupent environ
trois heures et demie. Les exercices de piété, trois heures
environ ; ce qui fait en tout, en prenant une marge, sept
heures. Le reste, c’est-à-dire neuf heures, est consacré
aux cours et aux préparations de cours. Que vaut ce
travail ? Ce que vaut l’intelligence des élèves, la compétence
des maîtres, la qualité des méthodes et des livres.
On peut tout contester, mais qui oserait dire que la
tradition déjà trois fois séculaire de l’enseignement
théologique n’ait pas produit ce quelque chose qui est
supérieur même au génie, l’expérience, c’est-à-dire
la pierre de touche pour déterminer la dose raisonnable
de science que peut porter la moyenne des ecclésiastiques,
eu égard aux nécessités du ministère paroissial.
C’est un des heureux effets de la fondation des grands
séminaires d’avoir mis à la portée des futurs prêtres
un ensemble de connaissances qui embrasse, avec la
théologie dogmatique et morale, toutes les sciences qui
s’y rattachent, histoire ecclésiastique, droit canon,
exégèse, liturgie. Mais c’est tout autant une marque
du prudent réalisme de l’Église de France d’avoir
maintenu le programme et les méthodes dans les sages
limites en deçà desquelles le travail de l’esprit se tourne
naturellement au service des âmes, et au delà desquelles
les recherches savantes peuvent devenir pour la plupart
une dépense stérile d’efforts et pour quelques-uns un
dégoût de l’apostolat commun. Qu’on se rassure
d’ailleurs sur les résultats. Si le recueillement de la vie
est la meilleure garantie des progrès de l’esprit, peut-on
rêver une atmosphère plus favorable à l’étude que le
régime scolaire des séminaristes dont les journées
s’écoulent silencieuses et régulières, à l’égal des
journées monastiques, à l’ombre des cloîtres, en passant
des cellules closes aux salles de cours et en se ramifiant
au centre de la vie morale, la chapelle.
Toutefois, les Universités auront leur place dans la
hiérarchie de la science sacrée. Elles sont d’origine
ecclésiastique, et, dans le passé elles ont contribué
à l’essor de l’esprit humain, qui n’a pu sortir du nid
maternel que sur les ailes de la foi et de la raison alors
conjuguées.
Depuis les temps modernes, la philosophie ayant cessé
d’être la servante de la théologie, la théologie a dû se
constituer à elle-même son domaine et justifier ses
droits. Les Universités catholiques ont rendu la vie
et l’éclat aux sciences religieuses, et les jeunes élèves,
les mieux doués, l’élite des grands séminaires, s’en
va puiser aux sources du haut enseignement la culture
supérieure, aussi bien profane que sacrée, qui permet
au clergé de France de faire grande figure dans le
monde intellectuel de son temps.
Il n’est pas rare d’entendre dire que la formation du
clergé a le tort de s’attacher surtout à l’homme intérieur,
en négligeant l’homme extérieur, celui qui paraît
d’abord aux regards et qui, selon l’impression agréable
ou non qu’il produit, attire ou repousse les laïcs et les
dispose favorablement ou non à l’égard de la religion.
Le prêtre catholique a été le plus souvent élevé à la
campagne : il lui faut beaucoup oublier et beaucoup
apprendre pour se familiariser avec les usages du monde.
Les années d’études qu’il passe au petit séminaire
commencent à dégrossir la statue. Les directeurs
donnent les conseils nécessaires, et le contact des
camarades plus favorisés fait le reste.
Le travail intellectuel, en affinant l’esprit, exerce un
heureux contre-coup sur la tenue extérieure. Et, surtout,
les jeux et les sports bien conduits ne tardent pas
à marquer les gestes et les mouvements de l’enfant du
rythme de la vigueur, qui est le commencement de
l’élégance virile. Il y a plus, les exercices spirituels,
comme on appelle l’ensemble des actes qui sont destinés
à former le prêtre, ne se bornent pas à régler, selon
l’idéal tracé par le Christ et l’Église, les pensées et les
sentiments de l’âme : ils réagissent sur les attitudes du
corps lui-même. Il est d’usage, dans les grands séminaires,
de consacrer, à la fin de la matinée, un quart
d’heure à ce que l’on nomme l’examen particulier.
Ainsi l’on se conforme au conseil des maîtres de la
vie spirituelle, lesquels ont eu des précurseurs parmi
les moralistes anciens ; on s’examine sur les négligences
qui se sont glissées dans la conduite intérieure
et extérieure. Le second supérieur de Saint-Sulpice,
M. Tronson, a donné le modèle de ces examens
particuliers. Ils embrassent toutes les actions, jusqu’aux
plus simples, de la vie du séminariste. Ils portent, bien
entendu, sur l’esprit, sans lequel la vie spirituelle n’est
que grimace ou automatisme. C’est l’esprit qui anime
tout, préside à tout, sanctifie tout, en un mot spiritualise
tout. Il faut voir avec quelle minutie le bon
M. Tronson rapporte à des vues de perfection intérieure
l’usage forcé des vêtements, de la nourriture,
la manière de voyager, de regarder la nature ou les
belles choses, de converser avec les personnes du monde,
de se tenir en visite ou à l’église, de refuser aux sens de
l’ouïe et du toucher les satisfactions qui pourraient
les entraîner trop loin. Les séminaristes d’aujourd’hui
ne peuvent s’empêcher de sourire quand il est fait
allusion aux coutumes du XVIIe siècle, quand il est
défendu aux clercs de regarder dans les carrosses qui
passent, de parler dans les récréations des affaires
d’État, de l’armée et des nouvelles du siècle, quand il
est dit que les habits de dessous doivent être de couleur
brune, qu’il ne faut pas sortir sans soutane et en habit
court, etc. Mais tout n’est pas démodé dans ces
examens. C’est un véritable manuel de civilité, nullement
puérile, mais toujours chrétienne et particulièrement
ecclésiastique. Qu’on en juge par un exemple :
« Il est de la modestie de ne point marcher trop lentement,
traînant les pieds ou ne les levant qu’avec
négligence. Il en est de même d’aller d’un pas lourd et
pesant, mais aussi il ne faut pas marcher avec tant
d’agilité et de délicatesse que de ne vouloir toucher
la terre que du bout des pieds, ce que saint Jérôme
estime ne convenir nullement à des clercs. »
La tradition sulpicienne a continué dans la même
voie, en s’adaptant aux mœurs nouvelles, et au
XIXe siècle le livre de M. Branchereau, supérieur du grand
séminaire d’Orléans, sur la politesse du prêtre, est
devenu classique. La bonne éducation n’est pas indifférente
au succès du ministère pastoral. Le curé
de campagne est exposé à se départir de la surveillance
sur soi que suppose la distinction, et, pour se
rapprocher de ses braves gens de paroissiens, il se
laisse parfois aller à prendre leur accent, leur abandon,
leur démarche. Il croit se rendre populaire, mais il se
trompe. Les gens du peuple aiment qu’on leur parle
comme à des « messieurs », surtout quand il s’agit
de leur parler de choses graves et de leur ouvrir les perspectives
de l’autre monde. Le curé sans gêne peut
devenir « Mon curé chez les riches », secouer l’apathie
des châtelains du pays par ses saillies et rayer leurs
parquets avec ses souliers à clous. C’est un genre qui
expose à faire des « pas de clerc ». Il y avait une fois,
dans une charmante paroisse normande, un curé qui
ne surveillait pas assez son langage. Il était reçu au
château, et là il tâchait de ne pas laisser échapper
de gros mots. Un jour qu’il faisait visite à la comtesse
de X…, il lui arriva, en descendant l’escalier, de glisser
sur une marche et de tomber lourdement. Au bruit
qu’il fit, la comtesse, qui était en haut, demanda ce qui
se passait. « Ce n’est rien, madame la comtesse, répondit
ingénument le curé, c’est moi qui me f… bas. » Et il se
servit d’un terme qui n’avait pas encore à cette époque
reçu dans la tranchée ses lettres de noblesse.
CHAPITRE II
LA FORMATION DU PRÊTRE
Ce n’est pas l’habit qui fait le moine, ni le prêtre.
C’est la fonction, et l’on sait que la fonction du
prêtre fait de lui un être à part, séparé du train commun
du monde. En quoi consiste la fonction sacerdotale,
qui s’appelle dans la langue ecclésiastique le ministère,
le métier par excellence ? Quand tous les métiers
nécessaires à la subsistance et au bien de la société
ont trouvé des bras et des cerveaux, quand toutes les
fonctions sociales de l’ordre temporel ont trouvé chacune
leur fonctionnaire, que reste-t-il encore à faire pour
le service de la société ? Rien apparemment, si la vie
est tout entière enfermée dans le cycle du temps et des
affaires du temps. Mais, s’il existe pour les membres
de la grande famille humaine une affaire qui dépasse
les limites de la vie, à savoir l’affaire de la destinée,
autrement dit l’affaire des relations de l’homme avec
Dieu, ne faut-il pas quelqu’un qui ait mission de traiter
au nom de tous, en parlant à Dieu de ce qui intéresse
les hommes, et en parlant aux hommes de tout ce que
Dieu réclame de leur bonne volonté ? Cette affaire
transcendante, la grande affaire, a cela de particulier
qu’elle est commune à tous et forme un lien qui
s’étend non seulement aux individus, mais aux familles,
aux nations, à l’humanité tout entière. C’est proprement
l’essence de la religion de relier les esprits, et
d’avoir besoin, pour maintenir l’union, de certains
hommes spécialement consacrés à cet effet, ministres
ou prêtres, chargés d’offrir la prière officielle et le
sacrifice officiel de l’assemblée des croyants, de son
vrai nom l’Église.
Chez tous les peuples et dans toutes les religions, le
sacerdoce forme une classe séparée, une tribu, une
caste. La plus religieuse des religions, la religion catholique,
devait aller plus loin encore. La discipline du
célibat rendait plus sensible la ligne de démarcation.
D’autre part, le célibat empêchait la prêtrise de devenir
un apanage héréditaire et coupait court aux abus des
castes sacerdotales.
On le comprend, du reste, une fonction qui est à la
fois humaine et divine et qui est à part et au-dessus
des autres, devra exiger une sélection préalable, un
apprentissage privilégié.
L’état ecclésiastique, comme on dit, suppose une
vocation. La vocation, ce n’est pas seulement l’attrait
intérieur qui est au début de certaines carrières, telles
que l’armée ou les lettres. L’élu se sent appelé de plus
haut et, en suivant le secret instinct qui l’agite, il croit
obéir à Dieu ; mais, comme l’illusion est possible, ce
n’est pas l’enfant ou le jeune homme qui se désigne
lui-même, c’est l’évêque qui le choisit ou du moins qui
confirme l’appel du dedans par un appel d’autorité.
Les circonstances fournissent, bien entendu, les
indices révélateurs de la vocation. Le plus souvent,
l’enfant appartient à une famille pratiquante : un sentiment
tendre s’éveille de bonne heure en son âme
à l’égard des choses de la religion, des cérémonies et
des dévotions. Il est un autre Éliacin, élevé à l’ombre de
l’autel, et il peut dire avec lui, en bon enfant de chœur :
Je présente au grand prêtre et l’encens et le sel.
Le curé de la paroisse connaît son petit monde, il a
vite remarqué les dispositions qui inclinent son servant
de messe à une piété plus consciente. Il songe à l’envoyer
au petit Séminaire, où, tout en faisant ses
classes d’humanités, l’enfant aura tout le loisir de la
réflexion. Les parents sont peu aisés, mais qu’à cela
ne tienne. La plupart des prêtres furent des boursiers,
non des boursiers du budget public, mais du budget
des œuvres catholiques. Le petit Séminaire est la pépinière
au premier degré des vocations sacerdotales.
Naguère, sous le régime du Concordat, les petits Séminaires
n’étaient pas soumis aux conditions de la loi
Falloux, sur la liberté de l’enseignement. Privilège
assez onéreux, puisque l’État se réservait de régler le
nombre des petits Séminaires, un par diocèse, et même,
comme sous Charles X, le nombre des élèves ne devait
pas dépasser vingt mille.
C’est principalement à la campagne et parmi les
familles paysannes que se recrute la grande majorité
des séminaristes. Du moins, il en est ainsi dans les
régions agricoles. Ce serait manquer à la vérité que de ne
pas rendre aux populations maritimes l’honneur qui
leur est dû de fournir au Christ de nombreux « pêcheurs
d’hommes ». Telle petite ville du Boulonnais n’est
pas seulement célèbre par l’intrépidité de ses marins.
Elle est plus fière encore d’avoir donné au diocèse
d’Arras, depuis un demi-siècle, cinquante prêtres, dont
une quarantaine sont vivants. Cependant, le trouble
causé par la séparation de 1905 dans les esprits a eu sa
répercussion sur le recrutement ecclésiastique. Inquiet
pour le pain quotidien du prêtre, dont le traitement
n’était plus assuré, le paysan regarda d’un œil
moins satisfait le presbytère, où naguère il avait rêvé
de voir s’installer son fils et envisagé le repos de sa
propre vieillesse. Et puis, l’école primaire ayant cessé
d’être chrétienne, les élèves les mieux doués n’étaient
plus dirigés vers le sanctuaire, comme au temps où les
instituteurs eux-mêmes étaient fiers d’y destiner un
de leurs enfants.
Les villes et les centres industriels sont moins
universellement religieux, mais les écoles libres, les
patronages, les collèges secondaires fournissent l’atmosphère
favorable à l’éclosion des vocations. Joseph
de Maistre a écrit : « Si j’avais sous les yeux le tableau
des ordinations, je pourrais prédire de grandes choses. »
Le graphique avait beaucoup baissé depuis vingt-cinq
ans ; la guerre, en décimant les rangs des jeunes clercs,
avait encore aggravé le mal. Mais le graphique commence
à remonter, et de grandes choses sont possibles,
si Joseph de Maistre est bon prophète.
Quant aux sources auxquelles s’alimentent les vocations
ecclésiastiques, nous disions tout à l’heure qu’il
en sort surtout du vieux terroir populaire. Le peuple est
toujours l’inépuisable réserve de l’énergie sous toutes
ses formes. Génie, courage, sainteté, tout ce qui fleurit
au sommet de l’arbre a pu s’élever plus ou moins
lentement, mais c’est du fond obscur où s’enchevêtrent
les racines qu’il est monté à la vie, à la lumière,
à la gloire. Bourgeoisie, noblesse même ont leurs
origines dans le peuple et ne devraient pas oublier de
rendre au peuple ce qu’elles ont reçu de lui.
Quoi qu’il en soit, c’est du peuple principalement que
vient le plus grand nombre de prêtres. Il en a toujours
été ainsi, mais, sous l’ancien régime, les familles nobles
destinaient leurs cadets à l’Église, alors que l’Église
pouvait leur offrir des « bénéfices » aussi lucratifs
qu’honorables.
Après le Concordat, le recrutement des prêtres se
démocratisa. Les sièges épiscopaux, naguère presque
exclusivement occupés par la noblesse, illustrèrent des
noms roturiers. La noblesse, d’ailleurs, s’était retirée
et laissait le champ libre aux enfants de la classe bourgeoise,
paysanne et ouvrière. Il y eut de brillantes
exceptions, cela va sans dire, et, pour n’en nommer
qu’un, l’abbé d’Hulst, même avant d’être prélat et
recteur de l’Institut catholique, pouvait passer à bon
droit pour le premier prêtre de France. Ainsi l’Église
se retrouvait dans son naturel avec l’avènement d’un
régime fondé sur l’égalité des droits et la disparition
des privilèges. La richesse et les honneurs n’étaient
plus l’appât à capter des vocations. L’amour de Dieu
et le zèle du salut des âmes étaient les seuls attraits
qui pouvaient séduire les grands cœurs, et les grands
cœurs ne manquèrent pas. Le XIXe siècle fut un siècle
de gloire pour le clergé de France qui ne fut jamais
plus digne, ni mieux instruit, ni plus apostolique.
Si l’on voulait, au point de vue social, caractériser
d’un mot le siècle qui vient de se terminer, on pourrait
dire qu’il fut surtout l’ascension du plus grand nombre
aux emplois publics, à la richesse et aux honneurs.
Siècle de la démocratie naissante, le XIXe vit monter,
grâce à l’instruction, grâce à la prospérité de l’industrie,
une foule de talents qui trouvèrent la voie libre. Mais,
en dépit des préjugés contraires, c’est dans les rangs
ecclésiastiques que se manifesta plus sensiblement
cette montée nouvelle. On ne prête pas assez d’attention
à ce phénomène social qui se renouvelle incessamment
dans l’Église. La vocation ecclésiastique choisissant
ses élus surtout parmi les humbles et les pauvres,
par le seul effet de ce choix, voilà des jeunes gens qui
vont recevoir le bienfait d’une instruction étendue, qui
vont devenir une élite intellectuelle, autant qu’une élite
religieuse et morale. Le siècle n’en profite pas, dit-on.
Erreur : toute lumière profite à tous, et l’habit n’importe
pas, si l’on a le flambeau en mains. D’ailleurs,
l’Église est une semeuse qui ne compte pas à quelques
grains près. Sur tant d’enfants qui viennent éprouver
leurs vocations dans ses petits séminaires, combien qui
ne persévèrent pas, mais qui ont trouvé dans le vestibule
du sacerdoce, devant la porte qui ne devait pas
s’ouvrir pour eux, une culture littéraire qui devait être
le premier degré de leur ascension vers un rang social
auquel ils ne pouvaient normalement aspirer !
Le petit séminaire est le vestibule du grand séminaire,
où se fait la préparation définitive au sacerdoce.
Le grand séminaire est une école supérieure où le
jeune clerc reçoit l’enseignement de la théologie,
pendant cinq années, et où il monte de degrés en degrés
jusqu’à l’Ordre, le sacrement qui fait le prêtre. Le
grand séminaire est aussi une école d’ascétisme. Par
ce mot, l’Église entend les règles ou les exercices de la
vie spirituelle, laquelle consiste en trois choses principales.
En premier lieu, l’élévation de l’esprit, par la
méditation assidue des mystères de la Foi et des moyens
surnaturels dont Dieu se sert pour faire participer
l’homme à sa divine essence. En second lieu, l’art de
discipliner les mouvements du cœur pour le soustraire
à l’illusion des attachements de la chair et du sang et
pour le fixer dans le seul amour qui demeure éternellement,
l’amour de Dieu et de son Fils qu’il a envoyé.
Enfin, la méthode qui a pour but d’habituer la volonté
à se plier promptement, même s’il en coûte à la nature,
à la règle, au commandement, à la conscience, tout
cela étant considéré comme la volonté de Dieu, que
cela vienne directement de Lui, ou de l’Église, ou de
la fonction.
Le grand séminaire est pour le futur prêtre ce qu’est
le noviciat pour le futur religieux. Certaines personnes
ont vu là précisément, dans cette similitude de préparation
à deux genres de vie fort différents, le point faible
de la formation du clergé paroissial. Le clergé paroissial
étant destiné à vivre au milieu du monde et pour ainsi
dire au grand air de la vie du siècle, pourquoi lui faire
subir cette épreuve en vase clos, au sortir de laquelle
il pourra être rompu aux exercices de la spiritualité,
mais aussi se trouver fort dépourvu devant la nouveauté
des choses et des personnes, quand il lui faudra passer
aux réalités du ministère pastoral ? Le reproche est-il
aussi fondé que spécieux ? S’il faut excéder en quelque
chose, ne vaut-il pas mieux former le prêtre d’abord,
avant le pasteur, le prêtre devant d’autant mieux
remplir son pastorat qu’il sera prêtre plus profondément ?
Sait-on que l’institution du grand séminaire est
relativement récente ? Les décrets du Concile de Trente
étaient restés lettre morte par suite des guerres de
religion. L’ère de la paix religieuse enfin ouverte avec
Henri IV, de zélés missionnaires parcoururent la
France, mais ils s’aperçurent bien vite que le fruit
de leurs missions devait périr, faute d’un clergé capable
de le recueillir et de le conserver. Certains prêtres dans
les campagnes ignoraient même la formule de l’absolution.
La formation des ecclésiastiques était l’œuvre
la plus pressante. Les ordres religieux avaient leurs
noviciats ; le clergé séculier n’en avait pas. L’évêque
de Comminges, tout pieux qu’il était, ne demandait
aux clercs, pour les ordonner, que de venir la veille
ouïr un sermon, et d’éviter tout jeu ou toute débauche
dans la maison où ils passeraient la nuit. Saint Vincent
de Paul, aidé des Pères de l’Oratoire, Condrin et Eudes,
institua la retraite de huit ou même de dix jours. Cela
parut alors une grande nouveauté. Le futur cardinal de
Retz, Paul de Gondi, ne subit pas d’autre épreuve, et,
après une semaine de préparation, reçut les ordres
jusqu’à la prêtrise inclusivement. Les séminaires ne se
fondèrent que peu à peu, malgré la volonté expresse de
Richelieu. Quelques essais échouèrent. Ce ne fut que
vers 1650 que M. Olier, qui avait accepté la cure de
Saint-Sulpice, fonda le séminaire devenu depuis le
modèle des autres. Oratoriens, Lazaristes, Jésuites
même suivirent son exemple. C’est un fait unique,
écrit M. G. Goyau, que cet effort de notre XVIIe siècle
pour réorganiser l’éducation du clergé.
Faut-il laisser dire que, si la formation qui règne
dans un grand séminaire est tout à fait hors de pair
au point de vue moral et ascétique, elle est peut-être,
au point de vue intellectuel et scientifique, inférieure
à celle dont bénéficient chez des peuples voisins les
étudiants ecclésiastiques qui suivent les cours des
Universités ? Admettons que l’objection soit fondée.
Il resterait encore en faveur de l’internat ecclésiastique
que la formation spirituelle y court moins de
risques, et que, s’il fallait opter entre plus de science
et moins de piété, d’une part, et, d’autre part, entre
plus de piété et moins de science, l’Église n’hésiterait
pas, elle dirait : « Formez-moi de saints prêtres d’abord,
les prêtres savants viendront après. » Et le peuple
penserait là-dessus comme l’Église.
Mais, grâce à Dieu, la question ne se pose pas ainsi.
Ce serait une erreur de croire, en effet, que le séminariste
français est placé devant ce dilemme, ou l’indifférence
pratique envers l’étude et l’effort intellectuel,
ou le souci exclusif de la perfection sacerdotale. Jetons
un simple coup d’œil sur l’emploi du temps dans une
journée de séminariste. Depuis cinq heures du matin
jusqu’à neuf heures du soir, tout est déterminé pour
faire à la nature, à l’étude, à la piété leur part respective,
Toilette, repas, récréations occupent environ
trois heures et demie. Les exercices de piété, trois heures
environ ; ce qui fait en tout, en prenant une marge, sept
heures. Le reste, c’est-à-dire neuf heures, est consacré
aux cours et aux préparations de cours. Que vaut ce
travail ? Ce que vaut l’intelligence des élèves, la compétence
des maîtres, la qualité des méthodes et des livres.
On peut tout contester, mais qui oserait dire que la
tradition déjà trois fois séculaire de l’enseignement
théologique n’ait pas produit ce quelque chose qui est
supérieur même au génie, l’expérience, c’est-à-dire
la pierre de touche pour déterminer la dose raisonnable
de science que peut porter la moyenne des ecclésiastiques,
eu égard aux nécessités du ministère paroissial.
C’est un des heureux effets de la fondation des grands
séminaires d’avoir mis à la portée des futurs prêtres
un ensemble de connaissances qui embrasse, avec la
théologie dogmatique et morale, toutes les sciences qui
s’y rattachent, histoire ecclésiastique, droit canon,
exégèse, liturgie. Mais c’est tout autant une marque
du prudent réalisme de l’Église de France d’avoir
maintenu le programme et les méthodes dans les sages
limites en deçà desquelles le travail de l’esprit se tourne
naturellement au service des âmes, et au delà desquelles
les recherches savantes peuvent devenir pour la plupart
une dépense stérile d’efforts et pour quelques-uns un
dégoût de l’apostolat commun. Qu’on se rassure
d’ailleurs sur les résultats. Si le recueillement de la vie
est la meilleure garantie des progrès de l’esprit, peut-on
rêver une atmosphère plus favorable à l’étude que le
régime scolaire des séminaristes dont les journées
s’écoulent silencieuses et régulières, à l’égal des
journées monastiques, à l’ombre des cloîtres, en passant
des cellules closes aux salles de cours et en se ramifiant
au centre de la vie morale, la chapelle.
Toutefois, les Universités auront leur place dans la
hiérarchie de la science sacrée. Elles sont d’origine
ecclésiastique, et, dans le passé elles ont contribué
à l’essor de l’esprit humain, qui n’a pu sortir du nid
maternel que sur les ailes de la foi et de la raison alors
conjuguées.
Depuis les temps modernes, la philosophie ayant cessé
d’être la servante de la théologie, la théologie a dû se
constituer à elle-même son domaine et justifier ses
droits. Les Universités catholiques ont rendu la vie
et l’éclat aux sciences religieuses, et les jeunes élèves,
les mieux doués, l’élite des grands séminaires, s’en
va puiser aux sources du haut enseignement la culture
supérieure, aussi bien profane que sacrée, qui permet
au clergé de France de faire grande figure dans le
monde intellectuel de son temps.
Il n’est pas rare d’entendre dire que la formation du
clergé a le tort de s’attacher surtout à l’homme intérieur,
en négligeant l’homme extérieur, celui qui paraît
d’abord aux regards et qui, selon l’impression agréable
ou non qu’il produit, attire ou repousse les laïcs et les
dispose favorablement ou non à l’égard de la religion.
Le prêtre catholique a été le plus souvent élevé à la
campagne : il lui faut beaucoup oublier et beaucoup
apprendre pour se familiariser avec les usages du monde.
Les années d’études qu’il passe au petit séminaire
commencent à dégrossir la statue. Les directeurs
donnent les conseils nécessaires, et le contact des
camarades plus favorisés fait le reste.
Le travail intellectuel, en affinant l’esprit, exerce un
heureux contre-coup sur la tenue extérieure. Et, surtout,
les jeux et les sports bien conduits ne tardent pas
à marquer les gestes et les mouvements de l’enfant du
rythme de la vigueur, qui est le commencement de
l’élégance virile. Il y a plus, les exercices spirituels,
comme on appelle l’ensemble des actes qui sont destinés
à former le prêtre, ne se bornent pas à régler, selon
l’idéal tracé par le Christ et l’Église, les pensées et les
sentiments de l’âme : ils réagissent sur les attitudes du
corps lui-même. Il est d’usage, dans les grands séminaires,
de consacrer, à la fin de la matinée, un quart
d’heure à ce que l’on nomme l’examen particulier.
Ainsi l’on se conforme au conseil des maîtres de la
vie spirituelle, lesquels ont eu des précurseurs parmi
les moralistes anciens ; on s’examine sur les négligences
qui se sont glissées dans la conduite intérieure
et extérieure. Le second supérieur de Saint-Sulpice,
M. Tronson, a donné le modèle de ces examens
particuliers. Ils embrassent toutes les actions, jusqu’aux
plus simples, de la vie du séminariste. Ils portent, bien
entendu, sur l’esprit, sans lequel la vie spirituelle n’est
que grimace ou automatisme. C’est l’esprit qui anime
tout, préside à tout, sanctifie tout, en un mot spiritualise
tout. Il faut voir avec quelle minutie le bon
M. Tronson rapporte à des vues de perfection intérieure
l’usage forcé des vêtements, de la nourriture,
la manière de voyager, de regarder la nature ou les
belles choses, de converser avec les personnes du monde,
de se tenir en visite ou à l’église, de refuser aux sens de
l’ouïe et du toucher les satisfactions qui pourraient
les entraîner trop loin. Les séminaristes d’aujourd’hui
ne peuvent s’empêcher de sourire quand il est fait
allusion aux coutumes du XVIIe siècle, quand il est
défendu aux clercs de regarder dans les carrosses qui
passent, de parler dans les récréations des affaires
d’État, de l’armée et des nouvelles du siècle, quand il
est dit que les habits de dessous doivent être de couleur
brune, qu’il ne faut pas sortir sans soutane et en habit
court, etc. Mais tout n’est pas démodé dans ces
examens. C’est un véritable manuel de civilité, nullement
puérile, mais toujours chrétienne et particulièrement
ecclésiastique. Qu’on en juge par un exemple :
« Il est de la modestie de ne point marcher trop lentement,
traînant les pieds ou ne les levant qu’avec
négligence. Il en est de même d’aller d’un pas lourd et
pesant, mais aussi il ne faut pas marcher avec tant
d’agilité et de délicatesse que de ne vouloir toucher
la terre que du bout des pieds, ce que saint Jérôme
estime ne convenir nullement à des clercs. »
La tradition sulpicienne a continué dans la même
voie, en s’adaptant aux mœurs nouvelles, et au
XIXe siècle le livre de M. Branchereau, supérieur du grand
séminaire d’Orléans, sur la politesse du prêtre, est
devenu classique. La bonne éducation n’est pas indifférente
au succès du ministère pastoral. Le curé
de campagne est exposé à se départir de la surveillance
sur soi que suppose la distinction, et, pour se
rapprocher de ses braves gens de paroissiens, il se
laisse parfois aller à prendre leur accent, leur abandon,
leur démarche. Il croit se rendre populaire, mais il se
trompe. Les gens du peuple aiment qu’on leur parle
comme à des « messieurs », surtout quand il s’agit
de leur parler de choses graves et de leur ouvrir les perspectives
de l’autre monde. Le curé sans gêne peut
devenir « Mon curé chez les riches », secouer l’apathie
des châtelains du pays par ses saillies et rayer leurs
parquets avec ses souliers à clous. C’est un genre qui
expose à faire des « pas de clerc ». Il y avait une fois,
dans une charmante paroisse normande, un curé qui
ne surveillait pas assez son langage. Il était reçu au
château, et là il tâchait de ne pas laisser échapper
de gros mots. Un jour qu’il faisait visite à la comtesse
de X…, il lui arriva, en descendant l’escalier, de glisser
sur une marche et de tomber lourdement. Au bruit
qu’il fit, la comtesse, qui était en haut, demanda ce qui
se passait. « Ce n’est rien, madame la comtesse, répondit
ingénument le curé, c’est moi qui me f… bas. » Et il se
servit d’un terme qui n’avait pas encore à cette époque
reçu dans la tranchée ses lettres de noblesse.