CHAPITRE V
LE PRÊTRE PRÉDICATEUR
Le prêtre, par vocation, est voué à la parole, et
cependant le don de la parole n’est pas une
condition nécessaire de la vocation. L’Église n’a pas
pensé que la prédication de l’Évangile eût besoin, pour
être efficace, du talent des prédicateurs. Un avocat qui
ne saurait pas parler ferait mieux d’être maçon. Un
prêtre peut et doit prêcher sans aucune disposition
oratoire. C’est à peine si les séminaristes reçoivent
quelques leçons d’éloquence, leçons théoriques en tout
cas, qui ne rappellent en rien les exercices de rhétorique
auxquels étaient soumis les futurs orateurs chez
les Grecs et les Romains. On apprend à prêcher en
prêchant, et l’on prêche comme tous les prédicateurs
que l’on a entendus, c’est-à-dire suivant une formule
admise et qui change peu depuis le XVIIe siècle.
L’apprentissage de la chaire ne va pas sans péril.
Un double écueil attend le débutant. Ou bien il écrit
son sermon, et il l’apprend par cœur. Or il arrive qu’il
perd la mémoire et reste court. Ou bien il improvise,
et c’est un autre danger de parler pour ne rien dire et
faire rire à ses dépens.
Les improvisateurs sont rares. On cite à l’honneur
d’un prélat normand, Mgr Jourdan de la Passardière,
ce fait remarquable. Il était séminariste de Saint-Sulpice.
Son tour était venu de prêcher. L’usage était de
donner ces sermons d’essai au réfectoire, pendant le
repas des élèves. Monté dans la chaire, le jeune homme
s’apprête à débiter le texte qu’il avait écrit, mais la
nature l’emporte sur l’artifice. Il oublie le sermon
préparé, et improvise séance tenante un nouveau discours.
Il n’a jamais écrit depuis.
La mémoire rend parfois de mauvais services. Elle
est une tentation pour ceux qui désespèrent de faire
aussi bien que les maîtres de la chaire. Ils apprennent des
sermons tout faits. Ils s’exposent à ce que quelqu’un
de l’auditoire ait souvenance d’avoir lu le même
auteur. Ce travers, bien excusable, n’est pas nouveau.
Un prédicateur du XVe siècle n’avait-il pas composé un
recueil de sermons auxquels il avait donné ce titre
plaisant : Dormi secure : dormez tranquille. Peut-être
les auditeurs eux-mêmes s’appliquaient-ils le conseil.
La Bruyère dépense beaucoup d’esprit à se moquer
des prédicateurs de son temps, à qui il reproche l’affectation
du style, la manie des portraits, l’abus des citations,
le trop grand nombre de divisions et de subdivisions.
L’aimable Fénelon n’est guère plus tendre envers
les orateurs à la mode : il les rappelle à la simplicité,
au naturel, à la vivacité spontanée de l’esprit qui a
longuement médité sur son sujet et se laisse aller au
cours de l’inspiration. Comme il est séduisant, ce portrait
de l’orateur sacré ! Il tient à la fois du penseur,
du prophète et de l’apôtre ! Que n’ajoute-t-il à tous ces
dons, qui sont déjà rares, le génie qui l’est plus encore !
Il faut reconnaître que le prédicateur idéal est
introuvable, comme l’orateur que Cicéron cherche à
définir. Chacun se le figure selon ses goûts. La vogue
s’attache aux sermons comme aux livres. Il faut avoir
entendu le Père Un tel. Tant pis si la vogue s’égare.
A tout prendre, le meilleur prédicateur serait celui dont
on ne parle pas, celui qui à l’autorité d’une vie vraiment
sacerdotale joint l’art de dire justement ce qu’il faut dire.
Aussitôt qu’un orateur s’élève au-dessus du commun,
il brille parfois autant par ses défauts que par ses
qualités. Ses défauts lui survivent dans ses imitateurs.
Que de génie il fallait à Lacordaire pour que la postérité
lui ait pardonné son romantisme et ses disciples !
Le peuple subit le sermon comme un accessoire inévitable
de la messe. Quand le sermon est simple, abordable
à son intelligence, instructif, — et qu’il mérite son nom
d’instruction — le peuple est satisfait, mais il n’admire
pas son curé. Pour lui, ce n’est pas ainsi que l’on prêche.
Prêcher, c’est parler fort, se démener dans la chaire,
jeter de grandes phrases en l’air, tonner de la voix et
menacer du geste — à l’adresse des auditeurs, — et
leur annoncer de grands malheurs en cette vie ou
dans l’autre. Moins que cela quelquefois, c’est prononcer
des mots savants et pour beaucoup inintelligibles.
Il ne faut pas toujours prendre pour un succès
oratoire l’attention silencieuse d’un auditoire populaire.
Mme Roland raconte que, assistant à un sermon
du célèbre abbé Poulle, elle avait remarqué l’attitude
d’un paysan qui restait bouche bée, le regard fixé sur
l’orateur. « Quel triomphe, pensait-elle, de suspendre
à ses lèvres un homme simple, plus sensible au fond
des choses qu’à la beauté littéraire ! » Tout à coup, ce
paysan qui semblait ne pouvoir dominer son émotion
s’écria : « Comme il sue ! » C’était tout ce qu’il avait
compris du sermon.
Si les prédicateurs méditaient sur ce petit fait, ils
seraient peut-être moins tentés de s’enorgueillir de leurs
succès oratoires. La leçon leur vient parfois d’où ils ne
l’attendaient pas. Un jour, en descendant de chaire, un
chanoine, assez content de son sermon, rentre à la
sacristie, précédé par le suisse, qui lui fait, avant de
retourner dans l’église, un salut d’homme averti.
« Eh bien, dit le prédicateur, vous avez l’air satisfait
de l’impression que j’ai produite sur l’auditoire, qui
m’écoutait si bien ! — Je vous crois, répondit le suisse,
c’est toujours ainsi quand je suis là. »
Ce qu’on peut dire à la décharge des prédicateurs,
c’est que les discours d’apparat semblent faire partie
de la pompe des solennités de l’Église. Quand un curé
prend la peine d’inviter un prêtre du dehors pour porter
la parole un jour de fête, personne n’est étonné que
l’orateur s’efforce de mettre son discours à l’unisson
de la cérémonie, au risque de paraître attacher moins
d’importance au fond qu’à la forme et de faire de son
mieux sa partie dans le concert sacré. « L’orateur, dit
encore Fénelon, se sert de la parole, comme l’honnête
homme d’un habit, pour se couvrir. » Soit, mais
l’honnête homme et l’orateur ne peuvent-ils avoir leur
habit du dimanche ?
Au reste, la plupart des défauts que la critique
reproche à l’éloquence de la chaire sont dus moins aux
hommes qu’aux circonstances. Ainsi l’espèce d’emphase
dont se débarrassent à grand peine les plus expérimentés
tient à deux causes, l’une d’ordre moral,
l’autre d’ordre matériel. Il ne faut pas oublier d’abord
que le thème obligatoire du sermon est de sa nature
fort au-dessus des affaires du temps, et qu’il s’agit au
contraire de ce qu’il y a de plus élevé, de plus passionnant,
la grande affaire de l’éternité. Sans doute, tout
peut se dire sur le ton le plus simple, mais le sujet a
tout de même sa tonalité propre, et, quand on parle
de grandes choses, il va de soi que l’on en parle grandement.
De là ces exordes pompeux, ces prosopopées
célèbres, ces péroraisons émouvantes, qui sont l’honneur
de l’éloquence humaine et qui ne sont jamais
déplacés quand on pense au caractère tragique de
la question traitée, même dans la plus humble chaire
de village.
Il y a plus : le lieu où l’on parle a nécessairement
une influence sur le ton de la voix et sur la sonorité
des phrases. On a beaucoup plaisanté, dans les temps
modernes, la grande éloquence des orateurs anciens ;
on a souri des périodes à la Cicéron qui se déroulent
avec la régularité du souffle du large et le balancement
des vagues de la mer. On devrait se rappeler que
l’orateur antique parlait le plus souvent sur la place
publique à une assemblée nombreuse, et que ni la voix
ni l’idée n’auraient porté assez loin sans l’ampleur de
la phrase et l’agrandissement forcé du ton et du geste,
comme pour mieux projeter la pensée sur le vaste
écran de l’âme populaire. Le prêtre ne parle guère sur
les places publiques depuis le temps des apôtres. Mais
les enceintes de nos églises, surtout des églises cathédrales,
sont assez étendues pour imposer à l’orateur
qui veut les emplir de sa parole l’effort de l’organe et la
structure de la phrase capables de porter jusqu’aux
derniers rangs de l’auditoire. On oppose volontiers la
simplicité actuelle de l’éloquence du barreau à la
solennité de la chaire chrétienne ; qu’on fasse monter
les avocats dans la chaire et qu’on mette le prêtre à la
barre, les uns et les autres prendront le ton de la
« maison ». Le temple a son style, le palais a le sien ;
l’un et l’autre font loi. Le genre et les orateurs sont
contraints de s’adapter au cadre.
Il faut en prendre son parti : l’éloquence de la
chaire, étant ce que l’ont faite les Bossuet, les Bourdaloue
et les Massillon, est devenue chez nous un genre
littéraire ; elle en doit subir les inconvénients, si elle
en veut avoir les avantages. Elle y a gagné la bonne
tenue, mais elle y a perdu le naturel et la spontanéité ;
elle s’est soumise aux règles de la rhétorique,
mais elle est tombée dans le convenu et dans les lieux
communs. Telle qu’elle est, elle fait honneur au clergé,
qui est, sans contredit, la corporation où l’on parle le
plus, sinon le mieux. L’habitude à laquelle s’assujettissent
les prêtres d’écrire leurs sermons, du moins pendant
plusieurs années, leur vaut une correction de
style, une élégance littéraire que l’on ne rencontre pas
partout ailleurs, même dans les assemblées politiques.
L’épreuve de l’orateur de la chaire consiste en ce que
l’auditoire n’attend de lui rien de nouveau. C’est une
disposition peu favorable ; tant pis s’il n’arrive pas à
forcer l’attention par la « manière » ! Le dogme prête
peu à la passion, sans laquelle le plus beau discours
du monde nous laisse froids. Cependant, les mystères de
la religion catholique ont leur beauté, profonde comme
l’infini ; les arguments ont leur vie. La religion est
d’ailleurs un drame historique qui permet de toucher
du doigt le divin. Le dogme, chez Bossuet, prend
quelquefois le ton d’un poème lyrique. La morale est
pourtant plus accessible et parle à tous. Aussi la morale
fait-elle le fond de la plus grande partie des sermonnaires.
Massillon a excellé dans le genre ; il présente
le miroir aux grands de ce monde avec tant de grâce !
Les grandes dames, disait-on, raffolent du « Petit
Carême » et dans leurs boudoirs,
Auprès d’un pot de rouge, on voit un Massillon.
Par malheur, après lui, ce fut la mode de prêcher
surtout la morale aux dépens du dogme. Et la morale
elle-même se sécularisa si bien qu’on en vint à prêcher
sur la sainte agriculture.
Le XIXe siècle fut le siècle des orateurs. La tribune et
le barreau s’accommodent mieux de la liberté. La chaire
en fut éclipsée, mais Lacordaire parut à Notre-Dame de
Paris et devint l’égal des plus grands. Son triomphe
fut de forcer le siècle incrédule à prêter l’oreille à la
parole d’un prêtre, d’un dominicain. Son souffle puissant,
émané d’une poitrine vraiment humaine, alla
ranimer, sous les cendres épaisses du doute, les étincelles
de la foi. Depuis, dans la même chaire, il a été
surpassé en précision théologique : d’autres ont fait de
magistrales expositions dogmatiques ou morales, ils
se sont appelés : Ravignan, Félix, Monsabré, d’Hulst
et Janvier, mais ils ont prêché des convertis. A quand
le nouveau Lacordaire, dont la parole imprévue et
pénétrante remuera la fibre chrétienne dans l’âme
des indifférents ? Est-il vrai qu’il ait paru ces derniers
temps sous un nom qui sera bientôt illustre ?
D’aucuns regrettent que la chaire chrétienne ait
consenti, pour plaire au siècle, au sacrifice de ses
libertés primitives. Les apôtres affectaient, au contraire,
de ne pas se plier aux règles de la persuasion usitées
dans les écoles d’éloquence humaine : ils n’en forçaient
que mieux l’attention de leurs auditeurs, même de ceux
qui étaient initiés aux secrets de l’art de persuader.
Ce qui est certain, c’est que le contact entre le prédicateur
et l’auditoire était plus intime et plus chaud. Les
sermons des Pères de l’Église tenaient de la conversation ;
c’étaient des homélies, origine du prône actuel,
simple commentaire de l’Évangile du jour. Les auditeurs
étaient une véritable assemblée qui manifestait, qui
applaudissait, qui murmurait, qui se passionnait enfin.
Que nous sommes loin de ces assemblées vivantes,
avec nos auditoires assis, somnolents, sur qui tombent
des généralités qui s’adressent à tout le monde et par
conséquent à personne, des reproches mérités par les
absents, et des diatribes encouragées par un silence
forcé ! Ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs,
dit un proverbe italien cité par Bossuet. Il faut avouer
que les auditeurs trop disciplinés ont contribué à
couper le fil de la sympathie et de la communication
entre la chaire et l’assemblée.
Il n’en fut pas toujours ainsi, et la tradition des Pères
de l’Église régna, plus ou moins respectée, à travers le
moyen âge jusqu’à la fin du XVIe siècle. Ce qui caractérise
la chaire chrétienne en ces époques de foi incontestée,
c’est la liberté de la parole, qui ne ménage rien
ni personne. On peut croire que le clergé séculier au
moyen âge, faute de formation particulière, était
incapable de prêcher convenablement les dogmes et la
morale chrétienne. L’ignorance était commune aux
pasteurs et aux ouailles. Seuls les religieux étaient les
vrais prédicateurs, et la matière ne manquait pas à
une parole qui n’avait rien à redouter ni des grands
seigneurs ni du peuple. Il faut aux époques de misère et
d’oppression au moins la détente du franc-parler et du
franc-rire. Les fabliaux avaient déjà pris toute licence
contre toutes les autorités. Le théâtre, qui avait l’église
pour berceau et les mystères pour aliment, vengeait à
tout propos les petits de la dureté des grands. Restait
à faire monter la satire générale des mœurs dans la
chaire, au moment même où les moines artisans des
cathédrales la sculptaient dans la pierre et dans le bois
pour l’éternité. Les « libres prêcheurs », si libres qu’ils
fussent de pensée et de parole, ne scandalisaient pas
leurs contemporains. La chaire était une tribune devant
laquelle défilaient, pour être mis à nu et fustigés, tous
les représentants de la société, tous les abus, tous les
vices, fussent-ils d’église. Ces terribles censeurs, les
Michel Menot, les Olivier Maillard, les Jean Raulin, les
Jean Clérée, les Robert Messier, arrachèrent tous les
masques, au nom de l’Évangile, la seule puissance qui
était reconnue, même alors que l’on méconnaissait ses
lois les plus essentielles. On a peine à comprendre
aujourd’hui la hardiesse de langage et la licence des
tableaux de mœurs que se permettaient ces moines
précurseurs de Rabelais. Il faut dire à leur décharge
que leur époque n’avait pas plus peur du mot que de la
chose. Il est impossible de placer ici des citations, qui ne
s’accorderaient plus avec la pruderie au moins verbale
de notre temps.
Trivialité à part, la liberté de tout dire en chaire n’a
jamais été entièrement abolie en France. Il est, en
général, difficile à un curé qui réside au milieu de ses
paroissiens de parler ouvertement des pécheurs de la
paroisse. Il est tenu, s’il veut ne pas s’exposer à l’impopularité,
de surveiller ses sermons. Mais les prédicateurs
de passage, missionnaires, religieux surtout,
peuvent se donner carrière, et, selon le mot de Mme de
Sévigné sur Bourdaloue, « frapper comme des sourds » !
Il est encore et il sera toujours de ces « libres prêcheurs »
qui n’auront pas crainte de donner, comme on
dit, la chair de poule à leurs auditeurs. Tel capucin,
qui ne remonte pas au XVe siècle, prêchant sur l’adultère
et menaçant de jeter sa barrette à la tête des coupables,
faisait baisser les têtes féminines de l’assemblée.
Il n’y a pas si longtemps que l’on voyait encore de
ces « curés d’autrefois », comme on disait, très peu
diserts, incapables d’écrire un sermon et de l’apprendre
par cœur, et qui montaient en chaire pour faire le
prône. Ils passaient en revue, le dimanche, la chronique
de la semaine, relevaient les scandales gros ou
petits, publiaient les bans de mariages, avec un « commentaire »
sur les « promis », et disaient leur fait à
tous ceux qui avaient manqué à leur devoir chrétien.
C’était la « coulpe » que le prêtre battait sur la poitrine
de ses paroissiens, comme une sévère leçon de
morale donnée en famille. Il fallait à de tels pasteurs
de telles brebis. Les temps sont changés. La bonhomie
elle-même doit se surveiller. Les audaces du zèle pastoral
passent pour des offenses. L’église serait déserte si
les curés revenaient au « franc-parler » des anciens.
Il faut le dire, un esprit nouveau s’est introduit dans
les paroisses et a rompu avec la cordialité toute familiale
des rapports entre le pasteur et ses ouailles. La
politique a semé des pièges partout, et jusque dans la
chaire chrétienne. Les fidèles ont toujours permis à
leur curé de leur dire au prône « leurs vérités », sauf
en ce qui touche les opinions politiques. Sur ce point,
le peuple français est ombrageux ; le prédicateur doit
se tenir sur ses gardes.
Règle générale : l’actualité lui est interdite. Les
sermons roulent sur le dogme et les raisons de croire.
Couramment, le prône du dimanche qui se fait à la grand-messe
est un catéchisme pour l’usage des grandes
personnes. La morale y vient à sa place dans l’explication
des Commandements de Dieu. D’ordinaire, le
programme de ces instructions est tracé par l’évêque.
Le cours est interrompu, aux grandes fêtes, par un
sermon d’apparat, sur le mystère ou le saint du jour.
La station de carême est un vieil usage qui a peine à se
maintenir. Les vêpres sont moins fréquentées. La station
commence à la mi-carême. Elle consiste surtout
en des retraites prêchées chaque soir, tour à tour, aux
hommes, aux femmes et aux jeunes filles. Les réunions
de piété, mois de Marie, mois du Rosaire et du Sacré-Cœur,
sont l’occasion de petites allocutions, plus intimes,
comme il convient, car elles s’adressent à un auditoire
restreint et fermé, et descendent de la petite chaire
roulante qui commande la causerie.
Il ne faudrait pas tenir pour une institution sans
importance cette immense organisation de la « parole
sacrée » qui ne se tait presque aucun jour de l’année et
qui distribue à tous les âges, à toutes les conditions, la
vérité d’où dépend l’orientation de la vie en ce monde et
en l’autre. De cette institution ne pourrait-on pas dire
aussi que, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer ?
Elle a perdu malheureusement de son efficacité. Le
nombre des incroyants s’étant accru, d’autres chaires
se sont élevées qui prétendent enseigner une autre règle
de vie. Le prêtre a beau, dans sa chaire, devant ses
fidèles, répondre aux objections des incrédules, les
incrédules ne sont pas là pour l’entendre, et c’est peine
perdue. De là une nécessité qui commence à triompher
de la routine. Le prédicateur de salle publique se fait
accepter ; il a le regard franc, la parole prompte, il a
fait la guerre et il n’a pas peur des mots. Il connaît le
peuple ; il l’aime, puisqu’il vient lui parler chez lui. Il
annonce un sujet d’apologétique, mais les objections
sortent presque toutes du sujet. Il lui faut avoir
réponse à tout et ne s’étonner de rien. L’esprit et la
bonne humeur font valoir les arguments. La verve
seule a le dernier mot. C’est là un genre nouveau qui
suscitera des apôtres. Il a déjà produit un maître, le
chanoine Desgranges.
CHAPITRE V
LE PRÊTRE PRÉDICATEUR
Le prêtre, par vocation, est voué à la parole, et
cependant le don de la parole n’est pas une
condition nécessaire de la vocation. L’Église n’a pas
pensé que la prédication de l’Évangile eût besoin, pour
être efficace, du talent des prédicateurs. Un avocat qui
ne saurait pas parler ferait mieux d’être maçon. Un
prêtre peut et doit prêcher sans aucune disposition
oratoire. C’est à peine si les séminaristes reçoivent
quelques leçons d’éloquence, leçons théoriques en tout
cas, qui ne rappellent en rien les exercices de rhétorique
auxquels étaient soumis les futurs orateurs chez
les Grecs et les Romains. On apprend à prêcher en
prêchant, et l’on prêche comme tous les prédicateurs
que l’on a entendus, c’est-à-dire suivant une formule
admise et qui change peu depuis le XVIIe siècle.
L’apprentissage de la chaire ne va pas sans péril.
Un double écueil attend le débutant. Ou bien il écrit
son sermon, et il l’apprend par cœur. Or il arrive qu’il
perd la mémoire et reste court. Ou bien il improvise,
et c’est un autre danger de parler pour ne rien dire et
faire rire à ses dépens.
Les improvisateurs sont rares. On cite à l’honneur
d’un prélat normand, Mgr Jourdan de la Passardière,
ce fait remarquable. Il était séminariste de Saint-Sulpice.
Son tour était venu de prêcher. L’usage était de
donner ces sermons d’essai au réfectoire, pendant le
repas des élèves. Monté dans la chaire, le jeune homme
s’apprête à débiter le texte qu’il avait écrit, mais la
nature l’emporte sur l’artifice. Il oublie le sermon
préparé, et improvise séance tenante un nouveau discours.
Il n’a jamais écrit depuis.
La mémoire rend parfois de mauvais services. Elle
est une tentation pour ceux qui désespèrent de faire
aussi bien que les maîtres de la chaire. Ils apprennent des
sermons tout faits. Ils s’exposent à ce que quelqu’un
de l’auditoire ait souvenance d’avoir lu le même
auteur. Ce travers, bien excusable, n’est pas nouveau.
Un prédicateur du XVe siècle n’avait-il pas composé un
recueil de sermons auxquels il avait donné ce titre
plaisant : Dormi secure : dormez tranquille. Peut-être
les auditeurs eux-mêmes s’appliquaient-ils le conseil.
La Bruyère dépense beaucoup d’esprit à se moquer
des prédicateurs de son temps, à qui il reproche l’affectation
du style, la manie des portraits, l’abus des citations,
le trop grand nombre de divisions et de subdivisions.
L’aimable Fénelon n’est guère plus tendre envers
les orateurs à la mode : il les rappelle à la simplicité,
au naturel, à la vivacité spontanée de l’esprit qui a
longuement médité sur son sujet et se laisse aller au
cours de l’inspiration. Comme il est séduisant, ce portrait
de l’orateur sacré ! Il tient à la fois du penseur,
du prophète et de l’apôtre ! Que n’ajoute-t-il à tous ces
dons, qui sont déjà rares, le génie qui l’est plus encore !
Il faut reconnaître que le prédicateur idéal est
introuvable, comme l’orateur que Cicéron cherche à
définir. Chacun se le figure selon ses goûts. La vogue
s’attache aux sermons comme aux livres. Il faut avoir
entendu le Père Un tel. Tant pis si la vogue s’égare.
A tout prendre, le meilleur prédicateur serait celui dont
on ne parle pas, celui qui à l’autorité d’une vie vraiment
sacerdotale joint l’art de dire justement ce qu’il faut dire.
Aussitôt qu’un orateur s’élève au-dessus du commun,
il brille parfois autant par ses défauts que par ses
qualités. Ses défauts lui survivent dans ses imitateurs.
Que de génie il fallait à Lacordaire pour que la postérité
lui ait pardonné son romantisme et ses disciples !
Le peuple subit le sermon comme un accessoire inévitable
de la messe. Quand le sermon est simple, abordable
à son intelligence, instructif, — et qu’il mérite son nom
d’instruction — le peuple est satisfait, mais il n’admire
pas son curé. Pour lui, ce n’est pas ainsi que l’on prêche.
Prêcher, c’est parler fort, se démener dans la chaire,
jeter de grandes phrases en l’air, tonner de la voix et
menacer du geste — à l’adresse des auditeurs, — et
leur annoncer de grands malheurs en cette vie ou
dans l’autre. Moins que cela quelquefois, c’est prononcer
des mots savants et pour beaucoup inintelligibles.
Il ne faut pas toujours prendre pour un succès
oratoire l’attention silencieuse d’un auditoire populaire.
Mme Roland raconte que, assistant à un sermon
du célèbre abbé Poulle, elle avait remarqué l’attitude
d’un paysan qui restait bouche bée, le regard fixé sur
l’orateur. « Quel triomphe, pensait-elle, de suspendre
à ses lèvres un homme simple, plus sensible au fond
des choses qu’à la beauté littéraire ! » Tout à coup, ce
paysan qui semblait ne pouvoir dominer son émotion
s’écria : « Comme il sue ! » C’était tout ce qu’il avait
compris du sermon.
Si les prédicateurs méditaient sur ce petit fait, ils
seraient peut-être moins tentés de s’enorgueillir de leurs
succès oratoires. La leçon leur vient parfois d’où ils ne
l’attendaient pas. Un jour, en descendant de chaire, un
chanoine, assez content de son sermon, rentre à la
sacristie, précédé par le suisse, qui lui fait, avant de
retourner dans l’église, un salut d’homme averti.
« Eh bien, dit le prédicateur, vous avez l’air satisfait
de l’impression que j’ai produite sur l’auditoire, qui
m’écoutait si bien ! — Je vous crois, répondit le suisse,
c’est toujours ainsi quand je suis là. »
Ce qu’on peut dire à la décharge des prédicateurs,
c’est que les discours d’apparat semblent faire partie
de la pompe des solennités de l’Église. Quand un curé
prend la peine d’inviter un prêtre du dehors pour porter
la parole un jour de fête, personne n’est étonné que
l’orateur s’efforce de mettre son discours à l’unisson
de la cérémonie, au risque de paraître attacher moins
d’importance au fond qu’à la forme et de faire de son
mieux sa partie dans le concert sacré. « L’orateur, dit
encore Fénelon, se sert de la parole, comme l’honnête
homme d’un habit, pour se couvrir. » Soit, mais
l’honnête homme et l’orateur ne peuvent-ils avoir leur
habit du dimanche ?
Au reste, la plupart des défauts que la critique
reproche à l’éloquence de la chaire sont dus moins aux
hommes qu’aux circonstances. Ainsi l’espèce d’emphase
dont se débarrassent à grand peine les plus expérimentés
tient à deux causes, l’une d’ordre moral,
l’autre d’ordre matériel. Il ne faut pas oublier d’abord
que le thème obligatoire du sermon est de sa nature
fort au-dessus des affaires du temps, et qu’il s’agit au
contraire de ce qu’il y a de plus élevé, de plus passionnant,
la grande affaire de l’éternité. Sans doute, tout
peut se dire sur le ton le plus simple, mais le sujet a
tout de même sa tonalité propre, et, quand on parle
de grandes choses, il va de soi que l’on en parle grandement.
De là ces exordes pompeux, ces prosopopées
célèbres, ces péroraisons émouvantes, qui sont l’honneur
de l’éloquence humaine et qui ne sont jamais
déplacés quand on pense au caractère tragique de
la question traitée, même dans la plus humble chaire
de village.
Il y a plus : le lieu où l’on parle a nécessairement
une influence sur le ton de la voix et sur la sonorité
des phrases. On a beaucoup plaisanté, dans les temps
modernes, la grande éloquence des orateurs anciens ;
on a souri des périodes à la Cicéron qui se déroulent
avec la régularité du souffle du large et le balancement
des vagues de la mer. On devrait se rappeler que
l’orateur antique parlait le plus souvent sur la place
publique à une assemblée nombreuse, et que ni la voix
ni l’idée n’auraient porté assez loin sans l’ampleur de
la phrase et l’agrandissement forcé du ton et du geste,
comme pour mieux projeter la pensée sur le vaste
écran de l’âme populaire. Le prêtre ne parle guère sur
les places publiques depuis le temps des apôtres. Mais
les enceintes de nos églises, surtout des églises cathédrales,
sont assez étendues pour imposer à l’orateur
qui veut les emplir de sa parole l’effort de l’organe et la
structure de la phrase capables de porter jusqu’aux
derniers rangs de l’auditoire. On oppose volontiers la
simplicité actuelle de l’éloquence du barreau à la
solennité de la chaire chrétienne ; qu’on fasse monter
les avocats dans la chaire et qu’on mette le prêtre à la
barre, les uns et les autres prendront le ton de la
« maison ». Le temple a son style, le palais a le sien ;
l’un et l’autre font loi. Le genre et les orateurs sont
contraints de s’adapter au cadre.
Il faut en prendre son parti : l’éloquence de la
chaire, étant ce que l’ont faite les Bossuet, les Bourdaloue
et les Massillon, est devenue chez nous un genre
littéraire ; elle en doit subir les inconvénients, si elle
en veut avoir les avantages. Elle y a gagné la bonne
tenue, mais elle y a perdu le naturel et la spontanéité ;
elle s’est soumise aux règles de la rhétorique,
mais elle est tombée dans le convenu et dans les lieux
communs. Telle qu’elle est, elle fait honneur au clergé,
qui est, sans contredit, la corporation où l’on parle le
plus, sinon le mieux. L’habitude à laquelle s’assujettissent
les prêtres d’écrire leurs sermons, du moins pendant
plusieurs années, leur vaut une correction de
style, une élégance littéraire que l’on ne rencontre pas
partout ailleurs, même dans les assemblées politiques.
L’épreuve de l’orateur de la chaire consiste en ce que
l’auditoire n’attend de lui rien de nouveau. C’est une
disposition peu favorable ; tant pis s’il n’arrive pas à
forcer l’attention par la « manière » ! Le dogme prête
peu à la passion, sans laquelle le plus beau discours
du monde nous laisse froids. Cependant, les mystères de
la religion catholique ont leur beauté, profonde comme
l’infini ; les arguments ont leur vie. La religion est
d’ailleurs un drame historique qui permet de toucher
du doigt le divin. Le dogme, chez Bossuet, prend
quelquefois le ton d’un poème lyrique. La morale est
pourtant plus accessible et parle à tous. Aussi la morale
fait-elle le fond de la plus grande partie des sermonnaires.
Massillon a excellé dans le genre ; il présente
le miroir aux grands de ce monde avec tant de grâce !
Les grandes dames, disait-on, raffolent du « Petit
Carême » et dans leurs boudoirs,
Auprès d’un pot de rouge, on voit un Massillon.
Par malheur, après lui, ce fut la mode de prêcher
surtout la morale aux dépens du dogme. Et la morale
elle-même se sécularisa si bien qu’on en vint à prêcher
sur la sainte agriculture.
Le XIXe siècle fut le siècle des orateurs. La tribune et
le barreau s’accommodent mieux de la liberté. La chaire
en fut éclipsée, mais Lacordaire parut à Notre-Dame de
Paris et devint l’égal des plus grands. Son triomphe
fut de forcer le siècle incrédule à prêter l’oreille à la
parole d’un prêtre, d’un dominicain. Son souffle puissant,
émané d’une poitrine vraiment humaine, alla
ranimer, sous les cendres épaisses du doute, les étincelles
de la foi. Depuis, dans la même chaire, il a été
surpassé en précision théologique : d’autres ont fait de
magistrales expositions dogmatiques ou morales, ils
se sont appelés : Ravignan, Félix, Monsabré, d’Hulst
et Janvier, mais ils ont prêché des convertis. A quand
le nouveau Lacordaire, dont la parole imprévue et
pénétrante remuera la fibre chrétienne dans l’âme
des indifférents ? Est-il vrai qu’il ait paru ces derniers
temps sous un nom qui sera bientôt illustre ?
D’aucuns regrettent que la chaire chrétienne ait
consenti, pour plaire au siècle, au sacrifice de ses
libertés primitives. Les apôtres affectaient, au contraire,
de ne pas se plier aux règles de la persuasion usitées
dans les écoles d’éloquence humaine : ils n’en forçaient
que mieux l’attention de leurs auditeurs, même de ceux
qui étaient initiés aux secrets de l’art de persuader.
Ce qui est certain, c’est que le contact entre le prédicateur
et l’auditoire était plus intime et plus chaud. Les
sermons des Pères de l’Église tenaient de la conversation ;
c’étaient des homélies, origine du prône actuel,
simple commentaire de l’Évangile du jour. Les auditeurs
étaient une véritable assemblée qui manifestait, qui
applaudissait, qui murmurait, qui se passionnait enfin.
Que nous sommes loin de ces assemblées vivantes,
avec nos auditoires assis, somnolents, sur qui tombent
des généralités qui s’adressent à tout le monde et par
conséquent à personne, des reproches mérités par les
absents, et des diatribes encouragées par un silence
forcé ! Ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs,
dit un proverbe italien cité par Bossuet. Il faut avouer
que les auditeurs trop disciplinés ont contribué à
couper le fil de la sympathie et de la communication
entre la chaire et l’assemblée.
Il n’en fut pas toujours ainsi, et la tradition des Pères
de l’Église régna, plus ou moins respectée, à travers le
moyen âge jusqu’à la fin du XVIe siècle. Ce qui caractérise
la chaire chrétienne en ces époques de foi incontestée,
c’est la liberté de la parole, qui ne ménage rien
ni personne. On peut croire que le clergé séculier au
moyen âge, faute de formation particulière, était
incapable de prêcher convenablement les dogmes et la
morale chrétienne. L’ignorance était commune aux
pasteurs et aux ouailles. Seuls les religieux étaient les
vrais prédicateurs, et la matière ne manquait pas à
une parole qui n’avait rien à redouter ni des grands
seigneurs ni du peuple. Il faut aux époques de misère et
d’oppression au moins la détente du franc-parler et du
franc-rire. Les fabliaux avaient déjà pris toute licence
contre toutes les autorités. Le théâtre, qui avait l’église
pour berceau et les mystères pour aliment, vengeait à
tout propos les petits de la dureté des grands. Restait
à faire monter la satire générale des mœurs dans la
chaire, au moment même où les moines artisans des
cathédrales la sculptaient dans la pierre et dans le bois
pour l’éternité. Les « libres prêcheurs », si libres qu’ils
fussent de pensée et de parole, ne scandalisaient pas
leurs contemporains. La chaire était une tribune devant
laquelle défilaient, pour être mis à nu et fustigés, tous
les représentants de la société, tous les abus, tous les
vices, fussent-ils d’église. Ces terribles censeurs, les
Michel Menot, les Olivier Maillard, les Jean Raulin, les
Jean Clérée, les Robert Messier, arrachèrent tous les
masques, au nom de l’Évangile, la seule puissance qui
était reconnue, même alors que l’on méconnaissait ses
lois les plus essentielles. On a peine à comprendre
aujourd’hui la hardiesse de langage et la licence des
tableaux de mœurs que se permettaient ces moines
précurseurs de Rabelais. Il faut dire à leur décharge
que leur époque n’avait pas plus peur du mot que de la
chose. Il est impossible de placer ici des citations, qui ne
s’accorderaient plus avec la pruderie au moins verbale
de notre temps.
Trivialité à part, la liberté de tout dire en chaire n’a
jamais été entièrement abolie en France. Il est, en
général, difficile à un curé qui réside au milieu de ses
paroissiens de parler ouvertement des pécheurs de la
paroisse. Il est tenu, s’il veut ne pas s’exposer à l’impopularité,
de surveiller ses sermons. Mais les prédicateurs
de passage, missionnaires, religieux surtout,
peuvent se donner carrière, et, selon le mot de Mme de
Sévigné sur Bourdaloue, « frapper comme des sourds » !
Il est encore et il sera toujours de ces « libres prêcheurs »
qui n’auront pas crainte de donner, comme on
dit, la chair de poule à leurs auditeurs. Tel capucin,
qui ne remonte pas au XVe siècle, prêchant sur l’adultère
et menaçant de jeter sa barrette à la tête des coupables,
faisait baisser les têtes féminines de l’assemblée.
Il n’y a pas si longtemps que l’on voyait encore de
ces « curés d’autrefois », comme on disait, très peu
diserts, incapables d’écrire un sermon et de l’apprendre
par cœur, et qui montaient en chaire pour faire le
prône. Ils passaient en revue, le dimanche, la chronique
de la semaine, relevaient les scandales gros ou
petits, publiaient les bans de mariages, avec un « commentaire »
sur les « promis », et disaient leur fait à
tous ceux qui avaient manqué à leur devoir chrétien.
C’était la « coulpe » que le prêtre battait sur la poitrine
de ses paroissiens, comme une sévère leçon de
morale donnée en famille. Il fallait à de tels pasteurs
de telles brebis. Les temps sont changés. La bonhomie
elle-même doit se surveiller. Les audaces du zèle pastoral
passent pour des offenses. L’église serait déserte si
les curés revenaient au « franc-parler » des anciens.
Il faut le dire, un esprit nouveau s’est introduit dans
les paroisses et a rompu avec la cordialité toute familiale
des rapports entre le pasteur et ses ouailles. La
politique a semé des pièges partout, et jusque dans la
chaire chrétienne. Les fidèles ont toujours permis à
leur curé de leur dire au prône « leurs vérités », sauf
en ce qui touche les opinions politiques. Sur ce point,
le peuple français est ombrageux ; le prédicateur doit
se tenir sur ses gardes.
Règle générale : l’actualité lui est interdite. Les
sermons roulent sur le dogme et les raisons de croire.
Couramment, le prône du dimanche qui se fait à la grand-messe
est un catéchisme pour l’usage des grandes
personnes. La morale y vient à sa place dans l’explication
des Commandements de Dieu. D’ordinaire, le
programme de ces instructions est tracé par l’évêque.
Le cours est interrompu, aux grandes fêtes, par un
sermon d’apparat, sur le mystère ou le saint du jour.
La station de carême est un vieil usage qui a peine à se
maintenir. Les vêpres sont moins fréquentées. La station
commence à la mi-carême. Elle consiste surtout
en des retraites prêchées chaque soir, tour à tour, aux
hommes, aux femmes et aux jeunes filles. Les réunions
de piété, mois de Marie, mois du Rosaire et du Sacré-Cœur,
sont l’occasion de petites allocutions, plus intimes,
comme il convient, car elles s’adressent à un auditoire
restreint et fermé, et descendent de la petite chaire
roulante qui commande la causerie.
Il ne faudrait pas tenir pour une institution sans
importance cette immense organisation de la « parole
sacrée » qui ne se tait presque aucun jour de l’année et
qui distribue à tous les âges, à toutes les conditions, la
vérité d’où dépend l’orientation de la vie en ce monde et
en l’autre. De cette institution ne pourrait-on pas dire
aussi que, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer ?
Elle a perdu malheureusement de son efficacité. Le
nombre des incroyants s’étant accru, d’autres chaires
se sont élevées qui prétendent enseigner une autre règle
de vie. Le prêtre a beau, dans sa chaire, devant ses
fidèles, répondre aux objections des incrédules, les
incrédules ne sont pas là pour l’entendre, et c’est peine
perdue. De là une nécessité qui commence à triompher
de la routine. Le prédicateur de salle publique se fait
accepter ; il a le regard franc, la parole prompte, il a
fait la guerre et il n’a pas peur des mots. Il connaît le
peuple ; il l’aime, puisqu’il vient lui parler chez lui. Il
annonce un sujet d’apologétique, mais les objections
sortent presque toutes du sujet. Il lui faut avoir
réponse à tout et ne s’étonner de rien. L’esprit et la
bonne humeur font valoir les arguments. La verve
seule a le dernier mot. C’est là un genre nouveau qui
suscitera des apôtres. Il a déjà produit un maître, le
chanoine Desgranges.