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CHAPITRE XIX. — Il faut éviter d’être méprisé et haï.

Je n’ai parlé que des principales parmi les qualités que j’avais signalées ; je veux maintenant examiner sommairement toutes les au-très, sous ce titre général, savoir, qu’un prince doit éviter tout ce qui peut le rendre odieux ou méprisable, moyennant quoi il aura rempli son devoir, et ne trouvera aucun danger dans les autres infamies.

Ce qu’il doit éviter, parce que cela le rend plus odieux, comme je l’ai dit, c’est de prendre le bien et les femmes de ses sujets ; chaque fois qu’à la généralité des hommes il n’enlève ni le bien ni l’honneur, ils vivent contents de lui, et alors il n’a plus à combattre que l’ambition du petit nombre, qu’on peut dompter facilement par plusieurs moyens. Ce qui le rend méprisable, c’est de passer pour changeant, léger, efféminé, pusillanime, irrésolu, défauts dont il doit se garder comme d’un écueil, en s’efforçant de montrer dans ses actes de la grandeur, du courage, de la gravité et de la force ; pour ce qui concerne les affaires privées de ses sujets, il doit vouloir que ses arrêts soient irrévocables, et que personne ne songe à le tromper ni à le faire changer d’avis. Le prince qui inspire une telle opinion de lui est toujours très estimé, et l’on ne conspire pas facilement contre qui est beaucoup estimé ; les ennemis l’attaquent difficilement lorsqu’ils savent qu’il est excellent et que ses sujets le révèrent, car un prince doit avoir deux craintes, l’une du côté de ses sujets, l’autre du côté des puissances étrangères ; de celles-ci il s’en défend avec de bonnes troupes et de bons amis, et il aura toujours de bons amis tant qu’il aura de bonnes troupes, et ses affaires intérieures seront toujours solidement organisées à moins qu’une conspiration ne les trouble pendant qu’il n’aura rien à craindre du dehors ; et même si ses rapports extérieurs venait à se troubler, s’il est organisé, s’il vit comme je l’ai dit, et s’il ne se relâche point, il pourra résister, ainsi que fit Nabis de Sparte, dont j’ai déjà parlé.

Quant aux sujets, il faut craindre, si les étrangers ne menacent point, qu’ils ne conspirent en secret, ce dont le prince peut assez se prémunir en fuyant ce qui le peut rendre odieux et méprisable, et en tâchant de contenter le peuple, chose absolument nécessaire, ainsi que nous l’avons déjà dit amplement.

L’un des plus puissants remèdes que le prince possède contre les conspirations, c’est de n’être ni haï ni méprisé par la masse, car ceux qui conspirent croient d’ordinaire que le peuple sera bien aise de la mort du prince, au lieu que s’ils croyaient que le peuple dût en être fâché, ils n’oseraient jamais prendre une résolution dont les dangers du côté des conjurés sont infinis.

L’expérience nous apprend qu’il y a beaucoup de conspirations, dont très peu ont réussi, car celui qui conspire ne peut être seul, et ne peut s’associer qu’à des gens évidemment mécontents ; or aussitôt que tu as ouvert ta pensée à un mécontent, tu lui donnes de quoi se réjouir, parce qu’en vendant ton secret il peut en espérer de grands avantages ; de sorte qu’en voyant le gain d’un côté, et de l’autre côté les doutes et les dangers, il faut bien qu’il soit un ami rare pour toi ou un ennemi acharné du prince pour te garder le secret.

Mais, en réduisant la chose à ses termes les plus simples, je dis que du côté du conspirateur il n’y a que crainte, jalousie et soupçons qui l’arrêtent, tandis que du côté du prince ! il y a la majesté du trône, les lois, les défenses des amis et de l’Etat qui le protègent, de manière que, pour peu qu’il jouisse de la faveur populaire, il est impossible que des personnes soient téméraires au point de conspirer contre lui. Car si d’ordinaire le conspirateur a fort à craindre avant que d’en venir au fait, ici il a encore plus à craindre après, puisque le peuple étant contre lui, une fois le crime commis, il se trouve sans refuge.

J’en pourrais citer d’innombrables exemples, mais je me contenterai d’un seul, arrivé du temps de nos pères. Messire AnnIbal Bentivo-glio, aïeul de celui qui règne aujourd’hui, et prince de Bologne, ayant été tué par les Canneschi conjurés, et ne restant de lui que messire Jean encore au maillot, le peuple se souleva aussitôt et massacra tous les Cannesehl, et cela parce que les Bentivoglio étaient aimés des Bolonais ; et cette affection était si grande qu’une fois mort Annibal, comme personne n’y restait capable de régir l’Etat, ayant appris qu’il existait à Florence un rejeton de cette famille vivant sous le nom de fils d’un serrurier, les Bolonais se rendirent Florence pour le réclamer et lui confièrent le gouvernement de la ville jusqu’à ce que le fils d’Annibal fût en âge de régner.

D’où je conclus que le prince doit faire peu de cas des conspirations lorsqu’il possède la faveur populaire ; mais qu’il a tout à craindre de la part de tout le monde si le peuple est centre lui et s’il le déteste.

Les Etats bien organisés et les princes sages se sont toujours efforcés de ne pas réduire au désespoir les grands, et de satisfaire et contenter le peuple.

Parmi les royaumes bien gouvernés actuellement, il faut citer la France, où il y a d’excellentes constitutions pour la sûreté du roi et la liberté des sujets ; la meilleure de ces constitutions est sans doute l’autorité du parlement ; car celui qui a organisé ce royaume connaissait d’un côté l’ambition et l’insolence des grands et par conséquent la nécessité de les tenir en bride ; mais aussi, désirant d’un autre, côté les mettre à l’abri de la haine du peuple, qui les redoutait, a voulu écarter l’intervention du roi, de peur de l’exposer à la haine des grands, s’il favorisait le peuple, ou à celle du peuple, s’il favorisait les grands. A cet effet, il établit un tiers pouvoir pour réprimer, en dehors du roi, les grands, et défendre les petits. Rien n’est plus prudent ni plus propre à protéger la sécurité du roi aussi bien que celle du royaume.

D’où l’on peut tirer la conséquence que les princes doivent laisser aux autres la disposition des peines et se réserver la distribution des grâces. J’en conclus encore que le prince doit tenir en estime les grands sans se faire détester par le peuple.

On dira peut-être que la vie et la mort de plusieurs empereurs romains sont la preuve du contraire, car il y en a qui, malgré leur conduite excellente et leur grandeur d’esprit, ont néanmoins perdu le sceptre, et quelquefois la vie par des conspirations ; pour répondre à cette objection, en même temps que je mettrai en évidence ce qu’il y a de plus remarquable dans leur histoire, je détaillerai les qualités de quelques empereurs, montrant les causes de leur perte, causes qui ne contredisent point ce que j’ai énoncé.

Il suffit de citer tous les empereurs qui ont régné depuis Marc le philosophe jusqu’à Maximin, c’est-à-dire Marc, Commode son fils, Pertinax, Julien, Sévère, Antonin, Caracalla son fils, Macrin, Héliogabale, Alexandre et Maximin.

Il faut premièrement remarquer que si dans les autres Etats il n’y a à combattre que l’ambition des grands et l’insolence du peuple, les empereurs romains avaient une troisième difficulté à surmonter, savoir, la cruauté et l’avarice des soldats, ce qui a été la cause de la ruine de plusieurs, étant très difficile de contenter en même temps la milice et les peuples, car ceux-ci aiment le repos, et partant les princes modestes ; mais les soldats aiment un prince ayant l’humeur guerrière et qui soit insolent cruel et pillard, et cela dans le but d’avoir double paye et de quoi assouvu leur avarice et leur cruauté, d’où il arriva que les empereurs qui n’avaient pas reçu de la nature ou de l’art, assez de crédit pour entraîner les uns et les autres périssaient toujours ; et comme la plupart de ces princes, et principalement ceux qui d’une condition privée étaient montés au trône, connaissaient la difficulté de contenter les deux partis, ils se tournaient du côté des soldats sans se soucier beaucoup d’offenser le peuple. Cela leur était nécessaire, car comme les princes ne manquent jamais d’être haïs de quelqu’un, ils doivent tâcher de ne l’être pas de la multitude ; et lorsque cela ne se peut pas, il faut qu’ils évitent par tous les moyens possibles la haine du parti qui est le plus puissant.

Or les empereurs nouvellement élus, ayant besoin de faveurs extraordinaires, adhéraient plus volontiers aux soldats qu’au peuple, ce qui néanmoins tournait ou non à leur profit, suivant qu’ils savaient se tenir en crédit auprès d’eux.

D’où il advint que Marc, Pertinax et Alexandre, tout en étant modérés, amis de la justice et ennemis de la violence, humains et affables eurent, à l’exception de Marc, une triste fin ; Marc seul vécut et mourut très honoré, parce qu’étant venu à l’empire par droit d’héritage, il ne devait de reconnaissance ni aux soldats ni au peuple ; qu’ayant en outre des vertus qui le rendaient vénérable, il sut tenir l’un et l’autre parti dans le devoir, et ne fut jamais haï ni méprisé ; mais Pertinax, qui avait été fait empereur en dépit des soldats qui, accoutumés à vivre licencieusement sous Commode, ne purent supporter la vie honnête que Pertinax voulait introduire, cela lui attira la haine, et avec la haine le mépris parce qu’il était vieux, et il périt au commencement de son administration.

Il est donc à remarquer que l’on, gagne autant la haine en faisant bien qu’en faisant mal, C’est pour cela qu’un prince qui veut maintenir son Etat est souvent contraint de n’être pas bon, car lorsque le parti dont tu crois avoir besoin, soit le peuple, soit les soldats, soit les grands, est corrompu, il faut suivre son humeur et le contenter, et tu n’as plus la liberté de bien faire.

Mais passons à Alexandre ; dont la bonté a été si grande, qu’entre les autres éloges qu’on lui donne, on assure qu’en quatorze ans qu’il régna il ne fit jamais mourir personne sans jugement ; néanmoins, comme il était tenu pour efféminé et pour homme se laissant mener par sa mère, et par cela même méprisé, l’armée conspira contre lui et le tua.

Au contraire, si nous parlons de Commode, de Sévère, Caracalla et Maximin, on les trouvera très cruels et très avides ; pour contenter les soldats ils n’épargnèrent aucun outrage au peuple ; et tous, excepté Sévère, finirent mal ; parce que Sévère, tout en opprimant les peuples, put régner heureusement, grâce à l’amitié des soldats, et parce qu’il avait des qualités excellentes, qui le faisaient admirer des peuples étonnés, et révérer et aimer des soldats satisfaits. Or, comme ses actes, pour un prince nouveau, ont été grands, je veux dire en peu de mots comment il sut bien imiter le renard et le lion, qui sont les deux natures que j’ai dit, et que je dis encore, que les princes doivent imiter.

Sévère, ayant reconnu la lâcheté de l’empereur Julien, persuada à l’armée qu’il commandait en Slavonie, qu’il fallait aller venger à Rome la mort de Pertinax, qui avait été tué par la garde impériale35, et, sous ce prétexte, sans montrer nullement qu’il prétendait à l’empire, il partit pour Rome, et arriva en Italie avant même qu’on connût son départ,

Une fois à Rome, il tua Julien, et fut élu empereur par le sénat ; après cela il avait encore deux obstacles pour s’emparer de tout l’empire, l’un en Asie, où Niger, qui commandait les armées asiatiques, avait pris le titre d’empereur ; l’autre en Occident, où Albinus aspirait, lui aussi, à l’empire. Et voyant qu’il y avait du danger à se déclarer l’ennemi de tons les deux à la fois, il résolut de combattre Niger et de tromper Albinus. Il écrivit donc à ce dernier que le sénat l’ayant fait empereur, il voulait partager cette dignité avec lui ; lui envoya le titre de César, et par délibération du sénat se l’attacha comme collègue ; ce qu’Albinus accepta sans hésiter.

Mais après que Sévère eut vaincu et tué Niger, et qu’il eut pacifié l’Orient, étant revenu à Rome, il se plaignit d’Albinus comme d’un ingrat, qui avait attenté à sa vie ; ce qui l’obligeait d’aller dans la Gaule pour le punir, comme il fit ensuite, en lui ôtant l’Etat et la vie.

Si l’on examine attentivement les actes de cet homme, on y trouvera la férocité du lion et la ruse du renard ; on verra qu’il a été redouté et respecté du peuple, sans être haï des soldats : et l’on ne s’étonnera plus de voir un homme nouveau garder un si grand empire, attendu que sa haute réputation l’a toujours protégé contre la haine que ses peuples pouvaient lui vouer à cause de ses rapines.

Antonin, son fils, avait aussi de très excellentes qualités, qui le rendaient admirable au peuple, et cher aux soldats. Il était homme de guerre, infatigable, ennemi de la bonne chère et de toute autre mollesse, ce qui le faisait aimer par l’armée. Mais sa férocité et ses cruautés ont été si grandes, que, ayant exterminé une grande partie de la population romaine et toute celle d’Alexandrie, il devint très odieux à tout le monde, et commença à être craint de ceux qui l’entouraient, de sorte qu’il a été tué par un centurion au milieu de l’armée.

Il est à noter que ces attentats, qui viennent d’un courage désespéré, ne sauraient être évités par les princes, tous ceux qui ne se soucient point de leur vie étant maîtres de la leur. Mais comme ces attentats sont très rares, aussi le prince doit peu s’en inquiéter. Il doit seulement se garder d’offenser grièvement aucun de ceux dont il se sert ou qui l’entourent pour le service de l’Etat, C’est la faute commise par Antonin, qui retint parmi ses gardes du corps un centurion dont il avait fait mourir le frère ignominieusement, et à qui il faisait tous les jours des menaces ; ce qui lui coûta la vie.

Quant à Commode, il lui avait été facile de tenir l’empire à la satisfaction du peuple et des soldats, l’ayant hérité, et étant fils de Marc, dont il n’avait qu’à suivre les traces ; mais comme il était cruel et brutal, et qu’il voulait vivre de rapines, il donna toute sorte de licence à ses soldats. D’ailleurs, oubliant son rang jusqu’à descendre dans l’arène, et à faire mille autres bassesses indignes de la majesté, il devint méprisable aux soldats : méprisé d’un côté et haï de l’autre, une conspiration éclata contre lui, et il a été tué.

Il nous reste à parler de Maximin. Celui-ci était un homme de guerre, et l’armée, fatiguée des mollesses d’Alexandre, dont nous venons de parler, une fois ce dernier mort, l’éleva à l’empire. Mais il ne put pas le conserver longtemps, parce que deux choses le rendirent odieux et méprisable : l’une, c’était la bassesse de sa naissance ; car, de l’aveu de tout le monde, il avait été berger en Thrace, ce qui soulevait le dégoût universel ; l’autre, la renommée de cruel, que lui avait méritée le peu d’empressement qu’il avait mis à venir à Rome pour y prendre possession de l’empire, ses préfets à Rome et dans tout l’empire ayant commis, en attendant, de nombreuses cruautés. De sorte que tout le monde, ému de la vileté de son origine, de la haine et de la crainte qu’éveillait sa férocité, d’abord en Afrique, ensuite dans le sénat et dans le peuple romain, une immense conspiration s’ourdit contre lui. L’armée y participa à son tour, qui, fatiguée de ses cruautés, voyant qu’il ne pouvait pas parvenir à prendre Aquilée, et que tout le monde était contre lui, le tua. Je ne parlerai point d’Héliogabale, de Macrin, ni de Julien, qui étant complètement méprisables, lurent promptement exterminés. Mais, pour conclusion, je dirai que les princes de notre temps n’ont pas si grand besoin de satisfaire extraordinairement les soldats, car, quoiqu’il convienne de les ménager un peu, la difficulté n’est pas grave, attendu qu’aucun de ces princes n’a d’armée enracinée dans le gouvernement ou dans les administrations provinciales comme l’étaient celles des Romains, à qui il importait davantage de contenter les soldats que les peuples, parce que les peuples n’avaient pas tant de pouvoir que les soldats ; aujourd’hui, au contraire, tous les princes, le Turc et le Soudan exceptés, ont plus besoin de contenter les peuples que les soldats, parce que les peuples sont les plus forts. J’excepte le Turc, à cause qu’il entretient toujours environ douze mille hommes d’infanterie et quinte mille de cavalerie, desquels dépend la sûreté et la force de son Etat, et dont, par conséquent, il est nécessaire de conserver l’affection. Il en est de même du Soudan, attendu que son Etat étant tout entre les mains des soldats, il faut nécessairement que, sans se soucier du peuple, il se les conserve amis.

Vous remarquerez que l’Etat du Soudan est différent de toutes les autres principautés, et semblable au pontificat romain, qui ne peut s’appeler ni principauté héréditaire, ni principauté nouvelle, car ce ne sont pas les enfants du prince mort qui lui succèdent, mais celui qui est élu par ceux qui en ont pris le droit. Cette institution étant très ancienne, une telle principauté ne peut pas être appelée nouvelle, puisqu’il ne s’y rencontre aucune des difficultés qui sont dans les Etats nouveaux. Car, bien que le prince soit nouveau, il est reçu comme s’il était héréditaire, parce que la forme du gouvernement est ancienne.

Mais, pour retourner à mon sujet, je dis que, si l’on considère ce que je viens de dire, on verra que la ruine des empereurs nommés n’est venue que de la haine ou du mépris ; et l’on reconnaîtra pourquoi les uns procédant d’une façon, et les autres d’une autre, de part et d’autre, l’un a fini heureusement, et l’autre malheureusement. Car il a été inutile, et même pernicieux pour Pertinax et pour Alexandre, qui étaient des princes nouveaux, de vouloir imiter Marc, qui avait le trône par héritage ; et pareillement à Carecalla, Commode et Maximin, d’imiter Sévère, n’ayant pas assez de qualités pour suivre ses traces.

Donc, un prince, établi nouvellement dans un Etat, ne saurait imiter les actions de Marc, et il n’a pas besoin non plus d’imiter celles de Sévère ; mais il doit emprunter à celui-ci les qualités nécessaires pour fonder l’Etat, et à l’autre, celles qui sont nécessaires et glorieuses pour, conserver un Etat qui est déjà fortement constitué.

CHAPITRE XX. — Si les forteresses et plusieurs autres choses que les princes font souvent sont utiles ou nuisibles.

Quelques ; princes, pour conserver en toute sûreté l’Etat, ont désarmé leurs sujets ; d’autres ont entretenu la division des partis dans les provinces ; quelques-uns se sont fait des ennemis à dessein ; quelques autres ont voulu gagner ceux qui leur étaient suspects au commencement de leur règne ; d’autres ont bâti des forteresses, d’autres les ont renversées et démolies ; et bien qu’on ne puisse rien décider sur toutes ces choses, à moins d’examiner en détail les Etats où l’on a à prendre de telles délibérations, néanmoins je parlerai de tout cela en général ; autant que la matière en elle-même pourra me le permettre.

Il n’est jamais arrivé qu’un prince nouveau ait désarmé ses sujets ; au contraire, quand il les a trouvés désarmés, il les a toujours armés ; car, en leur donnant des armes, ces armes sont à toi, les suspects sont désormais des fidèles, ceux qui étaient fidèles continuent de l’être, et tes sujets deviennent tes partisans.

Mais, comme on ne peut pas aimer tous ses sujets, lorsque tu fais du bien à ceux que tu armes, tu peux être en sûreté du côté des autres ; la diversité d’agir qu’ils remarquent vis-à-vis d’eux-mêmes en fait des obligés ; les autres t’excusent en constatant que ceux-là ont plus de mérite qui courent le plus de dangers et ont de plus graves devoirs. Mais lorsque tu les désarmes, tu commences par les blesser, car il est évident que tu te défies d’eux, les croyant ou lâches ou infidèles, et ces deux opinions engendrent la haine contre toi. Et comme tu ne peux pas rester désarmé, il faut que tu aies recours à la milice mercenaire, que j’ai déjà appréciée plus haut. Quand même elle serait bonne, elle ne le sera jamais assez pour pouvoir te défendre contre des ennemis puissants ou contre des sujets suspects.

C’est pour cela qu’un prince nouveau dans une principauté nouvelle a toujours, ainsi que je l’ai dit, organisé une armée : l’histoire foisonne de ces exemples. Mais quand un prince acquiert un État nouveau qu’il unit à son État ancien, alors il faut désarmer tes nouveaux sujets, excepté ceux qui se sont déclarés pour toi pendant la conquête. Encore faudra-t-il, dans la suite du temps, les énerver et les amollir, et s’arranger de manière que toute l’armée de ton État soit comptée de tes anciens soldats, qui étaient autour de toi dans ton ancien État

Nos anciens, et particulièrement ceux qui passaient pour sages, disaient qu’il fallait garder Pistole par les partis et Pise par les forteresses ; et, d’après ce système, ils fomantaient les divisions dans quelques provinces, pour les conserver plus facilement : ce qui devait être bien à une époque où l’Italie était en quelque sorte balancée ; mais je ne crois pas pouvoir conseiller ce système aujourd’hui, parce que je ne crois pas que l’entretien des divisions produise jamais rien de bon ; il faut au contraire que les villes divisées périssent à l’approche de l’ennemi, parce que le parti le plus faible se joindra toujours aux forces étrangères, et l’autre ne pourra plus résister. Les Vénitiens, nous, je crois, par ces motifs, fomentaient les sectes des Guelfes et des Gibelins dans les villes soumises à leur domination, et quoiqu’ils ne les laissassent jamais venir aux mains, ils nourrissaient pourtant des querelles entre eux, afin que leurs sujets, étant occupés de ces divisions, ne pussent pas penser à se soulever : ce qui, ainsi qu’on l’a vu, tourna depuis contre eux, car ayant été défaits à Viala, une de ces factions prit courage et leur enleva tout leur État.

Ces moyens finissent donc par affaiblir le prince ; c’est ainsi que, dans un fort État, on ne tolérera jamais ces factions, qui tout au plus peuvent être utiles en temps de paix, car elles servent à mener plus facilement les sujets ; mais vienne la guerre, et on en comprendra tout de suite le danger.

Sans doute les princes deviennent grands quand ils surmontent les difficultés et les oppositions qu’on leur fait. Aussi la fortune, surtout lorsqu’elle veut agrandir un prince nouveau, qui a plus besoin de réputation qu’un prince héréditaire, lui suscite des ennemis et des guerres pour lui fournir l’occasion de les vaincre et de s’en servir comme d’autant d’échelons pour monter plus haut.

C’est ainsi qu’on croit généralement qu’un prince sage doit, quand il le peut, entretenir adroitement quelques inimitiés pour acquérir, en les écrasant, une grandeur plus considérable.

Les princes, et notamment les princes nouveaux ont trouvé plus de fidélité et d’utilité chez les hommes qui, au commencement de leur régne leur étaient suspects, qu’en ceux qui leur paraissaient dignes de confiance. Pandolfe Petrucci, prince de Sienne, administrait son Etat plus volontiers par ceux qui lui avaient été suspects que par les autres ; mais comme cela change selon les occasions, on ne peut pas en parler diffusément ; je me bornerai à dire que les hommes qui au commencement étaient des ennemis, s’ils sont de nature à avoir besoin d’appui pour se maintenir, le prince pourra toujours les gagner aisément, et ils seront d’autant plus forcés de le servir avec fidélité, qu’ils verront la nécessité d’effacer par leurs actes la mauvaise opinion qu’ils avalent d’eux, et ainsi le prince en est plus utilement servi que de ceux qui, le servant avec trop de confiance, négligent ses affaires.

Et puisque le sujet l’exige, je ne saurais oublier de rappeler au prince qui a pris un Etat nouveau par la faveur de ceux du pays, qu’il faut bien considérer les motifs qu’ils ont eus de le favoriser, et si ce n’est pas une affection naturelle envers lui, mais plutôt l’effet du mécontentement de leur situation antérieure, ce sera très difficile de les conserver amis, parce qu’il sera impossible de les contenter.

En méditant les exemples anciens et modernes, il découvrira le motif de tout cela ; il terra qu’il est beaucoup plus facile de gagner l’amitié de ceux qui se contentaient de l’administration précédente, et qui, par conséquent, étaient ses ennemis, que de ceux qui, faute d’en être contents, se sont faits ses amis et l’ont aidé à occuper l’Etat.

Les princes ont l’habitude de bâtir des forteresses pour tenir en bride et arrêter ceux qui conspirent contre eux, et y trouver un refuge contre une première violence. Je loue cette manière parce qu’elle a été en usage chez les anciens ; néanmoins, de notre temps, on a vu Nicolas Vitelli démolir deux forteresses de Città di Castello pour conserver cette place. Guldobaldo, duc d’Urbin, de retour dans ses Etats, d’où César Borgia l’avait chassé, rasa toutes les forteresses de cette province, persuadé que, sans cela, il aurait plus difficilement pu perdre l’Etat. Les Bentivoglio, revenus à Bologne se servirent du même moyen.

Les forteresses sont donc utiles ou non, selon les circonstances, car si d’un côté elles te servent, elles te nuisent, d’un autre, et voilà comme, il faut raisonner ; Le prince qui a plus de peur de ses peuples que des étrangers doit bâtir des forteresses, mais celui qui a plus de peur des étrangers que de ses sujets doit les négliger. Le château, que François Sforza a bâti à Milan a fait et fera, plus de mal à la maison Sforza que n’importe quel désordre de l’Etat.

La meilleure forteresse est donc l’affection du peuple, car si tu en es détesté, quelque forteresse que tu aies, tu n’es point à l’abri, attendu que le peuple aussitôt qu’il aura pris les armes, ne manquera pas de secours étrangers.

Aujourd’hui on ne voit point que les forteresses aient servi à aucun prince, la comtesse de Forli exceptée, parce que, après le meurtre du comte Jérôme, son mari, grâce à sa forteresse, elle put échapper à la furie du peuple, attendre le secours des Milanais et recouvrer son Etat, mais alors les circonstances étaient telles, que le peuple ne pouvait pas être soutenu par l’étranger. Mais plus tard la forteresse ne lui servit pas à grand’chose lorsque César l’assaillit, et que le peuple, se tournant contre elle, se joignit à l’étranger. Alors et auparavant mieux lui aurait donc servi de n’être pas détestée par le peuple que d’avoir des forteresses. Tout cela bien considéré, je louerai ceux qui construisent des forteresses et ceux qui n’en construisent point ; et je blâmerai quiconque, s’y fiant trop, comptera pour peu de chose lai haine de ses sujets.