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Les contemplations. Aujourd'huiChapitre 62 / 115

VII

Est-ce que par hasard ces pierres sont punies,

Dieu vivant, pour subir de telles agonies ?

Ah ! ce que nous souffrons

N’est rien... – Plus bas que l’arbre en proie aux froides bises,

Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,

Est-ce que les Nérons,

Après avoir tenu les peuples dans leur serre,

Et crucifié l’homme au noir gibet misère,

Mis le monde en lambeaux,

Souillé l’âme, et changé, sous le vent des désastres,

L’univers en charnier, et fait, monter aux astres

La vapeur .des tombeaux,

Après avoir passé joyeux dans la victoire,

Dans l’orgueil, et partout imprimé sur l’histoire

Leurs ongles furieux,

Et, monstres qu’entrevoit l’homme en ses léthargies,

Après avoir sur terre été les effigies

Du mal mystérieux,

Après avoir peuplé les prisons élargies,

Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,

Tant de morts, glaive au flanc,

Tant d’ombre, et de carnage, et d’horreurs inconnues,

Que le soleil, le soir, hésitait dans les nues

Devant ce bain sanglant !

Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,

Et tourné tour à tour de la torture humaine

L’atroce cabestan,

Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,

Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,

Sous le vieux roi Satan,

Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,

Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,

Caligula, Macrin,

Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,

Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes

La clameur de l’airain,

Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,

Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,

Les Cyrus dévorants,

Les Égystes montrés du doigt par les Électres,

Seraient dans cette nuit, d’hommes devenus spectres,

Et pierres de tyrans ?

Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,

Dans l’horreur étouffés, scellés dans les abîmes,

Enviant l’ossement,

Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,

Entre l’herbe, sinistre et le cercueil, farouche,

Vivraient affreusement ?

Est-ce que. ce seraient des âmes condamnées,

Des maudits, qui, pendant des millions d’années,

Seuls avec le remords, :

Au lieu, de voir, des yeux de l’astre solitaire,

Sortir les rayons d’or, verraient les, vers de terre

Sortir des yeux des morts ?

Homme et roche, exister, noir dans l’ombre vivante !

Songer, pétrifié’ dans sa. propre ; épouvante !

Rêver l’éternité !

Dévorer ses fureurs, confusément rugies !

Être pris, ouragan de crimes et d’orgies,

Dans l’immobilité !

Punition ! problème obscur ! questions sombres !

Quoi ! ce. caillou dirait : – J’ai mis Thèbe en décombres !

J’ai vu Suze à genoux !

J’étais ; Bélus à Tyr ! j’étais Sylla dans. Rome ! –

Noire captivité des vieux démons de l’homme !

O pierres ;, – qu’êtes-vous ?

Qu’a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre ?

Glacé du froid profond de la terre lugubre,

Informe et châtié,

Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,

Il pense et se souvient... – Quoi ! ce n’est que Tibère !

Seigneur, ayez pitié !

Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,

Couvert d’ombre, pendant que le ciel s’ouvre au juste

Qui s’y réfugia,

Jaloux du chien qui jappe et de l’âne qui passe,

Songe et dit : Je suis là ! – Dieu vivant, faites grâce !

Ce n’est que Borgia !

O Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables !

Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables !

Ouvrez les soupiraux.

Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.

Père, fermez l’enfer. Juge, au nom des victimes,

Grâce pour les bourreaux !

De toutes parts s’élève un cri : Miséricorde !

Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,

Lugubres travailleurs,

Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,

Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,

Pleurent de ses douleurs ;

Les pâles nations regardent dans le gouffre,

Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,

T’implorent, Dieu jaloux ;

L’esclave mis en croix, l’opprimé sur la claie,

Plaint le satrape au fond de l’abîme, et la plaie

Dit : Grâce pour les clous !

Dieu serein, regardez d’un regard salutaire.

Ces reclus ténébreux qu’emprisonne la terre

Pleine d’obscurs verrous,

Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,

Et levez, à. la voix des justes en prières,

Ces effrayants écrous.

Père, prenez pitié du monstre et de la roche.

De tous les condamnés que le pardon s’approche !

Jadis, rois des combats,

Ces bandits sur la terre ont fait une tempête ;

Étant montés plus haut dans l’horreur que la bêle,

Ils sont tombés plus bas.

Grâce pour eux ! clémence, espoir, pardon, refuge,

Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge !

Le méchant, c’est le fou.

Dieu, rouvrez au maudit ! Dieu, relevez l’infâme !

Rendez à tous l’azur. Donnez au tigre une, âme,

Des ailes au caillou !

Mystère ! obsession de tout esprit qui pense !

Échelle de la peine et de la récompense !

Nuit qui monte en clarté !

Sourire épanoui sur la torture a mère !

Vision du sépulcre ! êtes-vous la chimère,

Ou la réalité ?