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Les contemplations. Aujourd'huiChapitre 86 / 115

IV

Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,

Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,

Fouillant le bas, creusant le’ haut,

Il cherche à s’évader à travers la nature,

L’esprit forçat n’a pas encor fait- d-ouverture

A la voûte du ciel cachot.

Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,

Heurte son âme d’ombre au plafond de ténèbres ;

Il tombe, il meurt ; son temps est court ;

Et nous n’entendons rien, dans la nuit qu’il nous lègue,

Que ce que dit tout bas la création bègue

A l’oreille du tombeau sourd.

Nous sommes les passants, les foules et les races.

Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.

Nous sommes le gouffre agité ;

Nous sommes ce que l’air chasse au vent de son aile ;

Nous sommes les flocons de la neige éternelle

Dans l’éternelle obscurité.

Pour qui luis-tu, Vénus ? Où roules-tu, Saturne ?

Ils vont : rien ne répond dans l’éther taciturne.

L’homme grelotte, seul et nu.

L’étendue aux flots noirs déborde, d’horreur pleine ;

L’énigme a peur du mot ; l’infini semble à peine

Pouvoir contenir l’inconnu.

Toujours la nuit ! jamais l’azur ! jamais l’aurore !

Nous marchons. Nous n’avons point fait un pas encore !

Nous rêvons ce qu’Adam rêva ;

La création flotte et fuit, des vents battue ;

Nous distinguons dans l’ombre une immense statue

Et nous lui disons : Jéhovah !

Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.