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Les Fausses ConfidencesChapitre 33 / 48

Scène XV

DORANTE, ARAMINTE.
Araminte, à part, émue.

Cette folle ! (Haut.) Je suis charmée de ce qu’elle vient de m’apprendre. Vous avez fait là un très bon choix ; c’est une fille aimable et d’un excellent caractère.

Dorante, d’un air abattu.

Hélas ! madame, je ne songe point à elle.

Araminte.

Vous ne songez point à elle ! Elle dit que vous l’aimez, que vous l’aviez vue avant que de venir ici.

Dorante, tristement.

C’est une erreur où M. Remy l’a jetée sans me consulter ; et je n’ai point osé dire le contraire, dans la crainte de m’en faire une ennemie auprès de vous. Il en est de même de ce riche parti qu’elle croit que je refuse à cause d’elle ; et je n’ai nulle part à tout cela. Je suis hors d’état de donner mon cœur à personne ; je l’ai perdu pour jamais, et la plus brillante de toutes les fortunes ne me tenterait pas.

Araminte.

Vous avez tort. Il fallait désabuser Marton.

Dorante.

Elle vous aurait, peut-être, empêchée de me recevoir, et mon indifférence lui en dit assez.

Araminte.

Mais dans la situation où vous êtes, quel intérêt aviez-vous d’entrer dans ma maison et de la préférer à une autre ?

Dorante.

Je trouve plus de douceur à être chez vous, madame.

Araminte.

Il y a quelque chose d’incompréhensible en tout ceci ! Voyez-vous souvent la personne que vous aimez ?

Dorante, toujours abattu.

Pas souvent à mon gré, madame ; et je la verrais à tout instant, que je ne croirais pas la voir assez.

Araminte, à part.

Il a des expressions d’une tendresse ! (Haut.) Est-elle fille ? A-t-elle été mariée ?

Dorante.

Madame, elle est veuve.

Araminte.

Et ne devez-vous pas l’épouser ? Elle vous aime, sans doute ?

Dorante.

Hélas ! madame, elle ne sait pas seulement que je l’adore. Excusez l’emportement du terme dont je me sers. Je ne saurais presque parler d’elle qu’avec transport !

Araminte.

Je ne vous interroge que par étonnement. Elle ignore que vous l’aimez, dites-vous, et vous lui sacrifiez votre fortune ! Voilà de l’incroyable. Comment, avec tant d’amour, avez-vous pu vous taire ? On essaie de se faire aimer, ce me semble ; cela est naturel et pardonnable.

Dorante.

Me préserve le ciel d’oser concevoir la plus légère espérance ! Être aimé, moi ! non, madame, son état est bien au-dessus du mien. Mon respect me condamne au silence, et je mourrai du moins sans avoir eu le malheur de lui déplaire.

Araminte.

Je n’imagine point de femme qui mérite d’inspirer une passion si étonnante, je n’en imagine point. Elle est donc au-dessus de toute comparaison ?

Dorante.

Dispensez-moi de la louer, madame ; je m’égarerais en la peignant. On ne connaît rien de si beau ni de si aimable qu’elle, et jamais elle ne me parle ou ne me regarde que mon amour n’en augmente.

Araminte, baissant les yeux.

Mais votre conduite blesse la raison. Que prétendez-vous, avec cet amour pour une personne qui ne saura jamais que vous l’aimez ? Cela est bien bizarre. Que prétendez-vous ?

Dorante.

Le plaisir de la voir, et quelquefois d’être avec elle, est tout ce que je me propose.

Araminte.

Avec elle ! Oubliez-vous que vous êtes ici ?

Dorante.

Je veux dire avec son portrait, quand je ne la vois point.

Araminte.

Son portrait ? Est-ce que vous l’avez fait faire ?

Dorante.

Non, madame ; mais j’ai, par amusement, appris à peindre, et je l’ai peinte moi-même. Je me serais privé de son portrait si je n’avais pu l’avoir que par le secours d’un autre.

Araminte, à part.

Il faut le pousser à bout. (Haut.) Montrez-moi ce portrait.

Dorante.

Daignez m’en dispenser, madame ; quoique mon amour soit sans espérance, je n’en dois pas moins un secret inviolable à l’objet aimé.

Araminte.

Il m’en est tombé un par hasard entre les mains ; on l’a trouvé ici. (Montrant la boîte.) Voyez si ce ne serait point celui dont il s’agit.

Dorante.

Cela ne se peut pas.

Araminte, ouvrant la boîte.

Il est vrai que la chose serait assez extraordinaire ; examinez.

Dorante.

Ah ! madame, songez que j’aurais perdu mille fois la vie avant d’avouer ce que le hasard vous découvre. Comment pourrai-je expier ?…

(Il se jette à ses genoux.)
Araminte.

Dorante, je ne me fâcherai point. Votre égarement me fait pitié. Revenez-en ; je vous le pardonne.

Marton, paraît et s’enfuit.

Ah ! (Dorante se lève vite.)

Araminte.

Ah ciel ! c’est Marton ! Elle vous a vu.

Dorante, feignant d’être déconcerté.

Non, madame, non ; je ne crois pas. Elle n’est point entrée.

Araminte.

Elle vous a vu, vous dis-je. Laissez-moi, allez-vous-en ; vous m’êtes insupportable. Rendez-moi ma lettre. (Quand il est parti.) Voilà pourtant ce que c’est, que de l’avoir gardé !