Cinquième veillée.
Nous le dévisagions, Brulette et moi, car il n'était plus le Joset que
nous connaissions. Pour moi, il y avait quelque chose dans tout cela qui
me rappelait les histoires qu'on fait chez nous sur les
sonneurs-cornemuseux, lesquels passent pour savoir endormir les plus
mauvaises bêtes, et mener, à nuitée, des bandes de loups par les
chemins, comme d'autres mèneraient des ouailles aux champs. Joset
n'était point dans une figure naturelle à ce moment-là, devant moi. De
chétif et pâlot, il paraissait grandi et amendé, comme je l'avais vu
dans la forêt. Il avait de la mine; ses yeux étaient dans sa tête comme
deux rayons d'étoile, et quelqu'un qui l'aurait jugé le plus beau garçon
du monde ne se serait point trompé sur le moment.
Il me paraissait aussi que Brulette en était charmée et ensorcelée,
puisqu'elle avait vu tant d'affaires dans cette flûterie où je n'avais
vu que du feu, et j'eus beau vouloir lui représenter que Joset ne ferait
jamais danser que le diable avec sa musique, elle ne m'écouta point, et
le pria de recommencer.
Il s'y porta bien volontiers, et reprit sur un air qui ressemblait au
premier, mais qui n'était pourtant pas le même; d'où je vis que ses
idées ne différaient pas les unes des autres pour le moment, et qu'il ne
voulait en rien se ranger à la mode du pays. En voyant comme Brulette
écoutait et paraissait goûter la chose, je fis un effort de ma tête pour
la goûter aussi, et il me parut que je m'accoutumais si bien à cette
nouvelle sorte de musique, que j'en étais mouvé aussi au dedans de moi;
car il se fit aussi en moi une songerie, et je crus voir Brulette
dansant toute seule au clair d'une belle lune, sous des buissons de
blanche épine fleurie, et secouant son tablier rose, comme prête à
s'envoler. Mais voilà que, tout d'un coup, il se fit, non loin de là,
comme une sonnerie de clochette, pareille à celle que j'avais ouïe sur
la fougeraie, et la flûterie de Joset s'arrêta comme coupée net au beau
mitant.
Je me réveillai alors de ma fantaisie, et m'assurai que la clochette
n'était point un rêve; que Joseph s'était interrompu de flûter, qu'il se
tenait debout, d'un air tout estomaqué, et que Brulette le regardait,
non moins étonnée que moi.
Alors toute ma peur me revint.—Joset, que je lui dis sur un ton de
reproche, il y en a plus que tu n'en confesses! Ce n'est pas tout seul
que tu as appris ce que tu sais, et voilà dehors un compagnon qui te
répond malgré toi. Or çà, donne-lui congé vitement, car je ne serais pas
content de l'avoir en ma maison; je t'y ai invité, et non point du tout
lui, ni aucun de sa séquelle. Qu'il s'en aille, ou je vas lui chanter
une antienne qui le fâchera bien.
Et disant cela, je pris à la cheminée un vieux fusil à mon père, que je
savais chargé de trois balles bénites, car la grand'bête a toujours eu
coutume de s'ébattre aux alentours de la font de Fond, et encore que je
ne l'eusse jamais vue, j'étais toujours prêt à la recevoir, sachant que
mes parents la redoutaient grandement, et en avaient été maintes fois
molestés.
Joset se prit à rire au lieu de me répondre, et appelant son chien,
s'en alla ouvrir la porte. Mon chien, à moi, avait suivi mes parents au
pèlerinage; si bien que je ne pouvais pas m'assurer si c'était du vrai
monde ou du mauvais qui clochetait au dehors; car vous savez que les
animaux et particulièrement les chiens ont grande connaissance là-dessus
et jappent d'une façon qui le fait assavoir aux humains.
Il est bien vrai que Parpluche, le chien à Joset, au lieu de
s'enmalicer, avait couru le premier vers la porte, et qu'il sauta dehors
bien gaiement quand il la vit ouverte; mais cette bête pouvait être
charmée aussi, et, dans tout cela, je ne voyais rien de bon.
Joset sortit, et le vent, qui était redevenu fort, repoussa sitôt la
porte entre lui et nous. Brulette, qui s'était levée aussi, fit mine de
la rouvrir pour voir ce que c'était; mais je l'en empêchai vitement, lui
remontrant qu'il y avait là-dessous quelque mauvais secret, si bien
qu'elle commença aussi d'être épeurée et de regretter d'être venue là.
—N'ayez crainte, Brulette, que je lui dis; je crois aux méchants
esprits, mais ne les redoute point. Ils ne font de mal qu'à ceux qui les
recherchent, et tout ce qu'ils peuvent sur les vrais chrétiens, c'est de
leur donner frayeur; mais cette frayeur-là, on peut et on doit la
combattre. Tenez, dites une prière; moi, je garderai la porte, et je
vous assure que rien de nuisible n'entrera céans.
—Mais ce pauvre gars, répondit Brulette, s'il s'est mis dans un mauvais
chemin, ne faudrait-il pas tâcher de l'en retirer?
Je lui fis signe d'avoir à se taire, et, planté derrière la porte, avec
mon fusil tout armé, j'écoutai de toutes mes oreilles. Le vent soufflait
fort, et la clochette ne s'entendait plus que par moments et en
paraissant s'éloigner. Brulette se tenait au fond de la maison, moitié
riant, moitié tremblant, car c'était une fille sans grand souci, qui
volontiers se moquait du diable, et qui, pourtant, n'aurait point
souhaité d'en faire la connaissance.
Tout à coup j'entendis, non loin de la porte, Joset qui revenait,
disant:—Oui, oui! sitôt la Saint-Jean qui vient! Merci à vous et au
bon Dieu! Il sera fait comme vous souhaitez, et vous en avez ma parole.
Comme il parlait du bon Dieu, je repris confiance, et, ouvrant la porte
un petit, j'avisai dehors, où je reconnus, au moyen de la clarté qui
sortait de la maison, Joset à côté d'un homme bien vilain à voir, car il
était noir de la tête aux pieds, mêmement sa figure et ses mains, et il
avait, derrière lui, deux grands chiens noirs comme lui, qui
batifolaient avec celui de Joset. Et alors, il répondit avec une voix si
forte que Brulette l'entendit et en trembla: «Adieu, petit, et à
revoir. Ici, Clairin!»
Il n'eut pas plutôt dit cela, que la clochette sauta et ressauta, et que
je vis arriver sur lui un petit cheval maigre, tout hérissonné, qui
avait des yeux comme des charbons ardents, et, au cou, une sonnette
reluisante comme de l'or. «Va rappeler ton monde!» reprit le grand
homme noir. Le petit cheval s'en fut galopant, suivi des deux chiens, et
le maître, donnant une poignée de main à Joseph, s'en fut aussi. Joset
rentra et referma la porte, me disant d'un air moqueur:
—Qu'est-ce que tu fais donc là, Tiennet?
—Et toi, Joset, qu'est-ce que tu tiens là? que je répondis, voyant
qu'il avait sous le bras un paquet emmaillotté d'une toile noire.
—Ça? dit-il. C'est le bon Dieu qui me l'envoie à l'heure dite! Viens,
mon Tiennet, viens, ma Brulette; voyez, voyez le beau présent du bon
Dieu!
—Le bon Dieu n'a pas des anges si noirs, et ne donne rien aux mauvaises
pratiques.
—Tais-toi donc, fit Brulette; laissons-le s'expliquer.
Mais elle n'avait pas fini de dire ces trois mots, qu'il se fit, sur le
grand chemin herbu de la font de Fond, comme qui eût dit à vingt pas de
la maison, qui n'en était séparée que par son jardin et sa chènevière,
un sabbat enragé, comme si deux cents bêtes folles galopaient à la fois.
Et la clochette clochait, les chiens jappaient, et la grosse voix de
l'homme noir criait:—Tôt! tôt! ci, ci! à moi, Clairin, encore, encore!
Il m'en faut encore trois! À toi, Louveteau, à toi, Satan!... vite,
vite, en route!
Pour le coup, Brulette eut si belle, peur, qu'elle se recula de Joseph
et vint se mettre à côté de moi, ce qui me bailla grand courage; et
reprenant mon fusil:—Je n'entends pas, dis-je à Joseph, que ton monde
vienne se réjouir à nuitée autour d'ici. Voilà Brulette qui en a assez,
et qui souhaiterait bien d'être rendue chez elle. Or ça, finis ton
charme, ou je vas donner la chasse à ton sabbat.
Joset m'arrêta comme je sortais.—Reste là, me dit-il, et ne te mêle pas
de ce qui ne te regarde point. Faire se pourrait que tu en eusses regret
plus tard. Tiens-toi tranquille et regarde ce que j'apporte; tu sauras
ensuite ce qui en est.
Comme le vacarme s'en allait se perdant, je consentis à regarder,
d'autant que Brulette était affolée de savoir ce qu'était ce paquet, et
Joseph le défaisant, nous fit voir une musette si grande, si grosse, si
belle, que c'était, de vrai, une chose merveilleuse et telle que je n'en
avais jamais vue.
Elle avait double bourdon, l'un desquels, ajusté de bout en bout, était
long de cinq pieds, et tout le bois de l'instrument, qui était de
cerisier noir, crevait les yeux par la quantité d'enjolivures de plomb,
luisant comme de l'argent fin, qui s'incrustaient sur toutes les
jointures. Le sac à vent était d'une belle peau, chaussée d'une taie
d'indienne rayée bleu et blanc; et tout le travail était agencé d'une
mode si savante, qu'il ne fallait que bouffer bien petitement pour
enfler le tout et envoyer un son pareil à un tonnerre.
—Le sort en est donc jeté? dit Brulette, que Joseph n'écoutait guère,
tant il trouvait d'aise à démonter et à remonter toutes les pièces de sa
musette; tu vas donc te faire cornemuseux, Joset, sans égard pour les
empêchements qui s'y rencontrent, et pour le souci que ta mère en prend?
—Je serai cornemuseux, dit-il, quand je saurai cornemuser. D'ici-là, il
poussera du blé sur la terre et il tombera des feuilles dans les bois.
Ne nous inquiétons point de ce qui sera, enfants! mais sachez ce qui
est, et ne m'accusez plus de faire marché avec le diable.
Celui qui vient de m'apporter cela n'est ni sorcier, ni démon. C'est un
homme un peu rude à l'occasion, son métier l'y oblige, et comme il s'en
va passer la nuit pas loin d'ici, je te conseille et te prie, mon ami
Tiennet, de n'aller point du côté où il est. Excuse-moi de ne te point
dire comme il se nomme et quel est son métier; et mêmement, promets-moi
de ne pas dire que tu l'as vu et qu'il a passé par ici. Ça pourrait lui
amener des ennuis, ainsi qu'à nous autres. Sache seulement que cet
homme-là est de bon conseil et de bon jugement. C'est lui que tu as
entendu dans la fougeraie de la forêt de Saint-Chartier, jouant d'une
musette pareille à celle-ci; car, encore qu'il ne soit pas cornemuseux
de son état, il en sait long et m'a fait entendre des airs qui sont plus
beaux que tous les nôtres. C'est lui qui, voyant que, pour n'avoir pas
l'argent suffisant, j'étais empêché d'acheter pareil instrument, s'est
contenté d'une petite avance, et m'a fait celle du reste, me promettant
de me rapporter l'instrument vers le temps où nous voici, et consentant
à attendre ma commodité pour m'acquitter. Car cette chose-là coûte huit
bonnes pistoles, voyez-vous, et c'est quasiment une année de ma peine.
Or, je n'avais que le tiers de la somme, et il m'a dit: «Si tu te fies à
moi, donne, et je me fierai à toi pareillement.» Voilà comme la chose
s'est faite; je ne le connaissais mie, et nous n'avions pas de témoins,
il m'eût trompé s'il eût voulu; et si j'eusse pris conseil de vous pour
cela, convenez que vous m'en eussiez détourné. Vous voyez pourtant que
c'est un homme bien fidèle, car il m'avait dit: «Je passerai du côté de
ton endroit à la Noël qui vient, et je te ferai réponse.» À la Noël, je
l'ai attendu à l'orme Râteau, et il a passé, et il m'a dit: «La chose
n'est point terminée, on y travaille; entre le premier et le dixième
jour de mai, je passerai encore, et je te l'apporterai.» Et voilà que
nous sommes le huit de mai. Il a passé, et, comme il se détournait un
peu de son chemin pour aller me chercher au bourg, étant ici près, il a
entendu l'air que je flûtais et qu'il sait bien n'être connu que de moi
au pays d'ici; tandis que moi, j'ai bien entendu et reconnu son
clairin. C'est comme cela que, sans que le diable y ait eu part, nous
nous sommes donné le bonsoir, en nous promettant de nous revoir à la
Saint-Jean.
—S'il en est ainsi, répondis-je, pourquoi ne lui as-tu point dit
d'entrer chez nous, où il se serait reposé et rafraîchi d'un bon coup de
vin? Je lui aurais fait bonne fête pour t'avoir si honnêtement tenu
parole.
—Oh! pour ce qui est de ça, dit Joseph, c'est un homme qui ne se
comporte pas toujours comme les autres. Il a ses coutumes, ses idées et
ses raisons. Ne m'en demande pas plus que je ne peux t'en dire.
—C'est donc qu'il se cache des honnêtes gens? fit Brulette. Ça me
paraît pire que d'être sorcier. C'est quelqu'un qui a fait du mal,
puisqu'il ne roule que de nuit, et que tu ne peux point le nommer à tes
amis.
—Je vous dirai ça demain, répondit Joseph en souriant de nos craintes.
Pour ce soir, pensez comme vous voudrez, je ne vous dirai rien de plus.
Allons, Brulette, voilà que le coucou marque minuit. Je vas te
reconduire, et je mettrai chez toi ma cornemuse en garde et en cache;
car ce n'est point dans tout le pays d'alentour que je peux m'y essayer,
et le temps de me faire connaître n'est point encore venu.
Brulette me fit son adieu bien gentiment, en mettant sa main dans la
mienne. Mais quand je vis qu'elle mettait tout son bras sous celui de
Joseph, pour s'en aller, la jalousie me galopant encore une fois, je les
laissai partir par le chemin, et, coupant droit par le côté de la
chènevière, je traversai le petit pré et me postai sous la haie pour les
voir passer ensemble. Le temps s'était éclairci un peu, et, comme il
avait tombé de l'eau, je vis Brulette quitter le bras de Joseph pour
relever sa robe plus commodément, en lui disant:—Tiens, ça n'est pas
aisé de marcher deux de front. Passe devant moi.
À la place de Joset, j'eusse offert de la porter dans le mauvais chemin,
ou, si je n'eusse point osé la prendre dans mes bras, à tout le moins
j'aurais resté derrière elle pour regarder tout mon soûl sa jolie jambe.
Mais Joset n'en fit rien; il ne s'embarrassait d'aucune chose au monde
que de sa musette, et, en le voyant la plier avec soin et la regarder
avec amour, je connus bien qu'il n'avait point d'autre amoureuse pour le
moment.
Je rentrai chez moi plus tranquille de toutes façons, et me mis au lit,
un peu fatigué de mon corps et de mon esprit.
Mais je n'y fus pas un quart d'heure sans être éveillé par monsieur
Parpluche, qui, s'étant amusé avec les chiens de l'homme étranger,
revenait chercher son maître, et qui grattait à ma porte. Je me levai
pour le faire entrer, et m'avisai alors d'un bruit dans mon avoine,
laquelle poussait verte et drue derrière la maison, et qui me semblait
tondue à belles dents et labourée à quatre pieds par quelque bête à qui
je n'avais point vendu mon grain en herbe.
J'y courus, armé du premier bâton qui me tomba sous la main et en
sifflant Parpluche, qui ne m'obéit point et s'en fut chercher son
maître, après avoir flairé dans la maison.
Entrant donc dans mon petit champ, j'y vis quelque chose qui se roulait
sur le dos, les pattes en l'air, écrasant à droite et à gauche, se
relevant, sautant, broutant, et prenant du tout bien à son aise. Je fus
un moment sans oser courir dessus, ne connaissant pas quelle bête
c'était. Je n'en distinguais bien que les oreilles, qui étaient trop
longues pour appartenir à un cheval; mais le corps était trop noir et
trop gros pour être celui d'un âne. Je m'en approchai doucement; la bête
ne paraissait ni méchante, ni farouche, et je connus alors que c'était
un mulet, encore que je n'en eusse pas vu souvent, car on n'en élève
point dans nos pays, et les muletiers n'y passent guère. Je m'apprêtais
à le prendre et le tenais déjà aux crins, quand, levant de
l'arrière-train et lâchant une douzaine de ruades dont je n'eus que le
temps de me garer, il sauta comme un lièvre par-dessus le fossé et
s'ensauva si vite, qu'en un moment je l'eus perdu de vue.
Ne me souciant point d'avoir mon avoine gâtée par le retour de cette
bête, je renonçai à dormir avant d'en avoir le cœur net. Je rentrai à
la maison pour prendre ma veste et mes souliers, et, fermant bien les
portes, je descendis par les prés vers le côté où j'avais vu courir la
mule. J'avais bien une doutance que ça faisait partie de la bande à
l'homme noir, ami de Joseph; justement, Joseph m'avait conseillé de n'y
rien voir; mais depuis que j'avais touché une bête vivante, je ne me
sentais plus aucune crainte. On n'aime pas les fantômes; mais quand on
est sûr d'avoir affaire à du solide, c'est autre chose, et du moment que
l'homme noir était un homme, si fort fût-il et si barbouillé lui plût-il
de se montrer, je ne m'en embarrassais non plus que d'une belette.
Vous n'êtes pas sans avoir ouï dire que j'étais un des plus forts du
pays dans mon jeune temps, puisque, tel que me voilà, je ne crains
encore personne.
Avec ça, j'étais vif comme un gardon, et je savais qu'en un danger
au-dessus du pouvoir d'un seul, il aurait fallu être un oiseau ailé pour
m'attraper à la course. M'étant donc précautionné d'une corde, et armé
de mon fusil, à moi, qui n'avait point de balles bénites, mais qui
portait plus juste que celui de mon père, je me mis à la recherche.
Je n'avais pas fait deux cents pas, que je vis trois autres bêtes
pareilles, dans la marsèche à mon beau-frère, lesquelles s'y
comportaient aussi malhonnêtement que possible. Comme la première, elles
se laissèrent bien approcher, mais, tout aussitôt, prirent leur course
et se sauvèrent dans un autre héritage qui dépendait du domaine de
l'Aulnières, et où s'ébattait une troupe d'autres mules, toutes bien en
point, réveillées comme souris et gambillant à la lune levante en vraie
chasse à baudet, qui est, comme vous savez, la danse des bourriques du
diable, quand les follets et les fades galopent dessus à travers les
nuées.
Il n'y avait pourtant point là de magie, mais bien une grande fraude de
pâture et un ravage abominable. La récolte n'était pas mienne, et
j'aurais pu me dire que cela ne me regardait point; mais je me sentais
écoléré d'avoir couru pour rien après ces méchantes bêtes, et on ne peut
voir saccager du beau froment du bon Dieu sans y avoir regret.
Je m'avançai donc dans cette grande pièce de blé sans voir âme
chrétienne, mais voyant bien foisonner les mulets, et songeant d'en
attraper quelqu'un qui pût me servir de témoignage, quand je viendrais
à porter plainte du mal commis sur ma terre.
J'en avisai un qui me paraissait plus raisonnable que les autres, et
quand je fus auprès, je vis que ce n'était point le même gibier, mais
bien le petit cheval maigre qui avait une clochette au cou, laquelle
clochette, comme j'ai su plus tard, s'appelle clairin, en pays
bourbonnais, et donne le nom au cheval qui la porte. Ne sachant rien des
usances du monde où je me trouvais, ce fut par grand hasard que je pris
le bon moyen, qui fut de m'emparer du clairin et de l'emmener, sauf à
accrocher un mulet ou deux ensuite, si je pouvais y aboutir.
La petite bête, qui paraissait mignonne et bien privée, se laissa
caresser et emmener sans souci de rien; mais, dès qu'elle se mit à
marcher, son clairin se mettant à sonner, grande fut ma surprise de voir
accourir toutes les mules, éparses emmi les blés, lesquelles volèrent
après moi comme les abeilles après leur reine. Par là je vis qu'elles
étaient dressées à suivre le clairin, et qu'elles en connaissaient la
sonnerie comme bons moines connaissent la cloche de matines.
Cinquième veillée.
Nous le dévisagions, Brulette et moi, car il n'était plus le Joset que
nous connaissions. Pour moi, il y avait quelque chose dans tout cela qui
me rappelait les histoires qu'on fait chez nous sur les
sonneurs-cornemuseux, lesquels passent pour savoir endormir les plus
mauvaises bêtes, et mener, à nuitée, des bandes de loups par les
chemins, comme d'autres mèneraient des ouailles aux champs. Joset
n'était point dans une figure naturelle à ce moment-là, devant moi. De
chétif et pâlot, il paraissait grandi et amendé, comme je l'avais vu
dans la forêt. Il avait de la mine; ses yeux étaient dans sa tête comme
deux rayons d'étoile, et quelqu'un qui l'aurait jugé le plus beau garçon
du monde ne se serait point trompé sur le moment.
Il me paraissait aussi que Brulette en était charmée et ensorcelée,
puisqu'elle avait vu tant d'affaires dans cette flûterie où je n'avais
vu que du feu, et j'eus beau vouloir lui représenter que Joset ne ferait
jamais danser que le diable avec sa musique, elle ne m'écouta point, et
le pria de recommencer.
Il s'y porta bien volontiers, et reprit sur un air qui ressemblait au
premier, mais qui n'était pourtant pas le même; d'où je vis que ses
idées ne différaient pas les unes des autres pour le moment, et qu'il ne
voulait en rien se ranger à la mode du pays. En voyant comme Brulette
écoutait et paraissait goûter la chose, je fis un effort de ma tête pour
la goûter aussi, et il me parut que je m'accoutumais si bien à cette
nouvelle sorte de musique, que j'en étais mouvé aussi au dedans de moi;
car il se fit aussi en moi une songerie, et je crus voir Brulette
dansant toute seule au clair d'une belle lune, sous des buissons de
blanche épine fleurie, et secouant son tablier rose, comme prête à
s'envoler. Mais voilà que, tout d'un coup, il se fit, non loin de là,
comme une sonnerie de clochette, pareille à celle que j'avais ouïe sur
la fougeraie, et la flûterie de Joset s'arrêta comme coupée net au beau
mitant.
Je me réveillai alors de ma fantaisie, et m'assurai que la clochette
n'était point un rêve; que Joseph s'était interrompu de flûter, qu'il se
tenait debout, d'un air tout estomaqué, et que Brulette le regardait,
non moins étonnée que moi.
Alors toute ma peur me revint.—Joset, que je lui dis sur un ton de
reproche, il y en a plus que tu n'en confesses! Ce n'est pas tout seul
que tu as appris ce que tu sais, et voilà dehors un compagnon qui te
répond malgré toi. Or çà, donne-lui congé vitement, car je ne serais pas
content de l'avoir en ma maison; je t'y ai invité, et non point du tout
lui, ni aucun de sa séquelle. Qu'il s'en aille, ou je vas lui chanter
une antienne qui le fâchera bien.
Et disant cela, je pris à la cheminée un vieux fusil à mon père, que je
savais chargé de trois balles bénites, car la grand'bête a toujours eu
coutume de s'ébattre aux alentours de la font de Fond, et encore que je
ne l'eusse jamais vue, j'étais toujours prêt à la recevoir, sachant que
mes parents la redoutaient grandement, et en avaient été maintes fois
molestés.
Joset se prit à rire au lieu de me répondre, et appelant son chien,
s'en alla ouvrir la porte. Mon chien, à moi, avait suivi mes parents au
pèlerinage; si bien que je ne pouvais pas m'assurer si c'était du vrai
monde ou du mauvais qui clochetait au dehors; car vous savez que les
animaux et particulièrement les chiens ont grande connaissance là-dessus
et jappent d'une façon qui le fait assavoir aux humains.
Il est bien vrai que Parpluche, le chien à Joset, au lieu de
s'enmalicer, avait couru le premier vers la porte, et qu'il sauta dehors
bien gaiement quand il la vit ouverte; mais cette bête pouvait être
charmée aussi, et, dans tout cela, je ne voyais rien de bon.
Joset sortit, et le vent, qui était redevenu fort, repoussa sitôt la
porte entre lui et nous. Brulette, qui s'était levée aussi, fit mine de
la rouvrir pour voir ce que c'était; mais je l'en empêchai vitement, lui
remontrant qu'il y avait là-dessous quelque mauvais secret, si bien
qu'elle commença aussi d'être épeurée et de regretter d'être venue là.
—N'ayez crainte, Brulette, que je lui dis; je crois aux méchants
esprits, mais ne les redoute point. Ils ne font de mal qu'à ceux qui les
recherchent, et tout ce qu'ils peuvent sur les vrais chrétiens, c'est de
leur donner frayeur; mais cette frayeur-là, on peut et on doit la
combattre. Tenez, dites une prière; moi, je garderai la porte, et je
vous assure que rien de nuisible n'entrera céans.
—Mais ce pauvre gars, répondit Brulette, s'il s'est mis dans un mauvais
chemin, ne faudrait-il pas tâcher de l'en retirer?
Je lui fis signe d'avoir à se taire, et, planté derrière la porte, avec
mon fusil tout armé, j'écoutai de toutes mes oreilles. Le vent soufflait
fort, et la clochette ne s'entendait plus que par moments et en
paraissant s'éloigner. Brulette se tenait au fond de la maison, moitié
riant, moitié tremblant, car c'était une fille sans grand souci, qui
volontiers se moquait du diable, et qui, pourtant, n'aurait point
souhaité d'en faire la connaissance.
Tout à coup j'entendis, non loin de la porte, Joset qui revenait,
disant:—Oui, oui! sitôt la Saint-Jean qui vient! Merci à vous et au
bon Dieu! Il sera fait comme vous souhaitez, et vous en avez ma parole.
Comme il parlait du bon Dieu, je repris confiance, et, ouvrant la porte
un petit, j'avisai dehors, où je reconnus, au moyen de la clarté qui
sortait de la maison, Joset à côté d'un homme bien vilain à voir, car il
était noir de la tête aux pieds, mêmement sa figure et ses mains, et il
avait, derrière lui, deux grands chiens noirs comme lui, qui
batifolaient avec celui de Joset. Et alors, il répondit avec une voix si
forte que Brulette l'entendit et en trembla: «Adieu, petit, et à
revoir. Ici, Clairin!»
Il n'eut pas plutôt dit cela, que la clochette sauta et ressauta, et que
je vis arriver sur lui un petit cheval maigre, tout hérissonné, qui
avait des yeux comme des charbons ardents, et, au cou, une sonnette
reluisante comme de l'or. «Va rappeler ton monde!» reprit le grand
homme noir. Le petit cheval s'en fut galopant, suivi des deux chiens, et
le maître, donnant une poignée de main à Joseph, s'en fut aussi. Joset
rentra et referma la porte, me disant d'un air moqueur:
—Qu'est-ce que tu fais donc là, Tiennet?
—Et toi, Joset, qu'est-ce que tu tiens là? que je répondis, voyant
qu'il avait sous le bras un paquet emmaillotté d'une toile noire.
—Ça? dit-il. C'est le bon Dieu qui me l'envoie à l'heure dite! Viens,
mon Tiennet, viens, ma Brulette; voyez, voyez le beau présent du bon
Dieu!
—Le bon Dieu n'a pas des anges si noirs, et ne donne rien aux mauvaises
pratiques.
—Tais-toi donc, fit Brulette; laissons-le s'expliquer.
Mais elle n'avait pas fini de dire ces trois mots, qu'il se fit, sur le
grand chemin herbu de la font de Fond, comme qui eût dit à vingt pas de
la maison, qui n'en était séparée que par son jardin et sa chènevière,
un sabbat enragé, comme si deux cents bêtes folles galopaient à la fois.
Et la clochette clochait, les chiens jappaient, et la grosse voix de
l'homme noir criait:—Tôt! tôt! ci, ci! à moi, Clairin, encore, encore!
Il m'en faut encore trois! À toi, Louveteau, à toi, Satan!... vite,
vite, en route!
Pour le coup, Brulette eut si belle, peur, qu'elle se recula de Joseph
et vint se mettre à côté de moi, ce qui me bailla grand courage; et
reprenant mon fusil:—Je n'entends pas, dis-je à Joseph, que ton monde
vienne se réjouir à nuitée autour d'ici. Voilà Brulette qui en a assez,
et qui souhaiterait bien d'être rendue chez elle. Or ça, finis ton
charme, ou je vas donner la chasse à ton sabbat.
Joset m'arrêta comme je sortais.—Reste là, me dit-il, et ne te mêle pas
de ce qui ne te regarde point. Faire se pourrait que tu en eusses regret
plus tard. Tiens-toi tranquille et regarde ce que j'apporte; tu sauras
ensuite ce qui en est.
Comme le vacarme s'en allait se perdant, je consentis à regarder,
d'autant que Brulette était affolée de savoir ce qu'était ce paquet, et
Joseph le défaisant, nous fit voir une musette si grande, si grosse, si
belle, que c'était, de vrai, une chose merveilleuse et telle que je n'en
avais jamais vue.
Elle avait double bourdon, l'un desquels, ajusté de bout en bout, était
long de cinq pieds, et tout le bois de l'instrument, qui était de
cerisier noir, crevait les yeux par la quantité d'enjolivures de plomb,
luisant comme de l'argent fin, qui s'incrustaient sur toutes les
jointures. Le sac à vent était d'une belle peau, chaussée d'une taie
d'indienne rayée bleu et blanc; et tout le travail était agencé d'une
mode si savante, qu'il ne fallait que bouffer bien petitement pour
enfler le tout et envoyer un son pareil à un tonnerre.
—Le sort en est donc jeté? dit Brulette, que Joseph n'écoutait guère,
tant il trouvait d'aise à démonter et à remonter toutes les pièces de sa
musette; tu vas donc te faire cornemuseux, Joset, sans égard pour les
empêchements qui s'y rencontrent, et pour le souci que ta mère en prend?
—Je serai cornemuseux, dit-il, quand je saurai cornemuser. D'ici-là, il
poussera du blé sur la terre et il tombera des feuilles dans les bois.
Ne nous inquiétons point de ce qui sera, enfants! mais sachez ce qui
est, et ne m'accusez plus de faire marché avec le diable.
Celui qui vient de m'apporter cela n'est ni sorcier, ni démon. C'est un
homme un peu rude à l'occasion, son métier l'y oblige, et comme il s'en
va passer la nuit pas loin d'ici, je te conseille et te prie, mon ami
Tiennet, de n'aller point du côté où il est. Excuse-moi de ne te point
dire comme il se nomme et quel est son métier; et mêmement, promets-moi
de ne pas dire que tu l'as vu et qu'il a passé par ici. Ça pourrait lui
amener des ennuis, ainsi qu'à nous autres. Sache seulement que cet
homme-là est de bon conseil et de bon jugement. C'est lui que tu as
entendu dans la fougeraie de la forêt de Saint-Chartier, jouant d'une
musette pareille à celle-ci; car, encore qu'il ne soit pas cornemuseux
de son état, il en sait long et m'a fait entendre des airs qui sont plus
beaux que tous les nôtres. C'est lui qui, voyant que, pour n'avoir pas
l'argent suffisant, j'étais empêché d'acheter pareil instrument, s'est
contenté d'une petite avance, et m'a fait celle du reste, me promettant
de me rapporter l'instrument vers le temps où nous voici, et consentant
à attendre ma commodité pour m'acquitter. Car cette chose-là coûte huit
bonnes pistoles, voyez-vous, et c'est quasiment une année de ma peine.
Or, je n'avais que le tiers de la somme, et il m'a dit: «Si tu te fies à
moi, donne, et je me fierai à toi pareillement.» Voilà comme la chose
s'est faite; je ne le connaissais mie, et nous n'avions pas de témoins,
il m'eût trompé s'il eût voulu; et si j'eusse pris conseil de vous pour
cela, convenez que vous m'en eussiez détourné. Vous voyez pourtant que
c'est un homme bien fidèle, car il m'avait dit: «Je passerai du côté de
ton endroit à la Noël qui vient, et je te ferai réponse.» À la Noël, je
l'ai attendu à l'orme Râteau, et il a passé, et il m'a dit: «La chose
n'est point terminée, on y travaille; entre le premier et le dixième
jour de mai, je passerai encore, et je te l'apporterai.» Et voilà que
nous sommes le huit de mai. Il a passé, et, comme il se détournait un
peu de son chemin pour aller me chercher au bourg, étant ici près, il a
entendu l'air que je flûtais et qu'il sait bien n'être connu que de moi
au pays d'ici; tandis que moi, j'ai bien entendu et reconnu son
clairin. C'est comme cela que, sans que le diable y ait eu part, nous
nous sommes donné le bonsoir, en nous promettant de nous revoir à la
Saint-Jean.
—S'il en est ainsi, répondis-je, pourquoi ne lui as-tu point dit
d'entrer chez nous, où il se serait reposé et rafraîchi d'un bon coup de
vin? Je lui aurais fait bonne fête pour t'avoir si honnêtement tenu
parole.
—Oh! pour ce qui est de ça, dit Joseph, c'est un homme qui ne se
comporte pas toujours comme les autres. Il a ses coutumes, ses idées et
ses raisons. Ne m'en demande pas plus que je ne peux t'en dire.
—C'est donc qu'il se cache des honnêtes gens? fit Brulette. Ça me
paraît pire que d'être sorcier. C'est quelqu'un qui a fait du mal,
puisqu'il ne roule que de nuit, et que tu ne peux point le nommer à tes
amis.
—Je vous dirai ça demain, répondit Joseph en souriant de nos craintes.
Pour ce soir, pensez comme vous voudrez, je ne vous dirai rien de plus.
Allons, Brulette, voilà que le coucou marque minuit. Je vas te
reconduire, et je mettrai chez toi ma cornemuse en garde et en cache;
car ce n'est point dans tout le pays d'alentour que je peux m'y essayer,
et le temps de me faire connaître n'est point encore venu.
Brulette me fit son adieu bien gentiment, en mettant sa main dans la
mienne. Mais quand je vis qu'elle mettait tout son bras sous celui de
Joseph, pour s'en aller, la jalousie me galopant encore une fois, je les
laissai partir par le chemin, et, coupant droit par le côté de la
chènevière, je traversai le petit pré et me postai sous la haie pour les
voir passer ensemble. Le temps s'était éclairci un peu, et, comme il
avait tombé de l'eau, je vis Brulette quitter le bras de Joseph pour
relever sa robe plus commodément, en lui disant:—Tiens, ça n'est pas
aisé de marcher deux de front. Passe devant moi.
À la place de Joset, j'eusse offert de la porter dans le mauvais chemin,
ou, si je n'eusse point osé la prendre dans mes bras, à tout le moins
j'aurais resté derrière elle pour regarder tout mon soûl sa jolie jambe.
Mais Joset n'en fit rien; il ne s'embarrassait d'aucune chose au monde
que de sa musette, et, en le voyant la plier avec soin et la regarder
avec amour, je connus bien qu'il n'avait point d'autre amoureuse pour le
moment.
Je rentrai chez moi plus tranquille de toutes façons, et me mis au lit,
un peu fatigué de mon corps et de mon esprit.
Mais je n'y fus pas un quart d'heure sans être éveillé par monsieur
Parpluche, qui, s'étant amusé avec les chiens de l'homme étranger,
revenait chercher son maître, et qui grattait à ma porte. Je me levai
pour le faire entrer, et m'avisai alors d'un bruit dans mon avoine,
laquelle poussait verte et drue derrière la maison, et qui me semblait
tondue à belles dents et labourée à quatre pieds par quelque bête à qui
je n'avais point vendu mon grain en herbe.
J'y courus, armé du premier bâton qui me tomba sous la main et en
sifflant Parpluche, qui ne m'obéit point et s'en fut chercher son
maître, après avoir flairé dans la maison.
Entrant donc dans mon petit champ, j'y vis quelque chose qui se roulait
sur le dos, les pattes en l'air, écrasant à droite et à gauche, se
relevant, sautant, broutant, et prenant du tout bien à son aise. Je fus
un moment sans oser courir dessus, ne connaissant pas quelle bête
c'était. Je n'en distinguais bien que les oreilles, qui étaient trop
longues pour appartenir à un cheval; mais le corps était trop noir et
trop gros pour être celui d'un âne. Je m'en approchai doucement; la bête
ne paraissait ni méchante, ni farouche, et je connus alors que c'était
un mulet, encore que je n'en eusse pas vu souvent, car on n'en élève
point dans nos pays, et les muletiers n'y passent guère. Je m'apprêtais
à le prendre et le tenais déjà aux crins, quand, levant de
l'arrière-train et lâchant une douzaine de ruades dont je n'eus que le
temps de me garer, il sauta comme un lièvre par-dessus le fossé et
s'ensauva si vite, qu'en un moment je l'eus perdu de vue.
Ne me souciant point d'avoir mon avoine gâtée par le retour de cette
bête, je renonçai à dormir avant d'en avoir le cœur net. Je rentrai à
la maison pour prendre ma veste et mes souliers, et, fermant bien les
portes, je descendis par les prés vers le côté où j'avais vu courir la
mule. J'avais bien une doutance que ça faisait partie de la bande à
l'homme noir, ami de Joseph; justement, Joseph m'avait conseillé de n'y
rien voir; mais depuis que j'avais touché une bête vivante, je ne me
sentais plus aucune crainte. On n'aime pas les fantômes; mais quand on
est sûr d'avoir affaire à du solide, c'est autre chose, et du moment que
l'homme noir était un homme, si fort fût-il et si barbouillé lui plût-il
de se montrer, je ne m'en embarrassais non plus que d'une belette.
Vous n'êtes pas sans avoir ouï dire que j'étais un des plus forts du
pays dans mon jeune temps, puisque, tel que me voilà, je ne crains
encore personne.
Avec ça, j'étais vif comme un gardon, et je savais qu'en un danger
au-dessus du pouvoir d'un seul, il aurait fallu être un oiseau ailé pour
m'attraper à la course. M'étant donc précautionné d'une corde, et armé
de mon fusil, à moi, qui n'avait point de balles bénites, mais qui
portait plus juste que celui de mon père, je me mis à la recherche.
Je n'avais pas fait deux cents pas, que je vis trois autres bêtes
pareilles, dans la marsèche à mon beau-frère, lesquelles s'y
comportaient aussi malhonnêtement que possible. Comme la première, elles
se laissèrent bien approcher, mais, tout aussitôt, prirent leur course
et se sauvèrent dans un autre héritage qui dépendait du domaine de
l'Aulnières, et où s'ébattait une troupe d'autres mules, toutes bien en
point, réveillées comme souris et gambillant à la lune levante en vraie
chasse à baudet, qui est, comme vous savez, la danse des bourriques du
diable, quand les follets et les fades galopent dessus à travers les
nuées.
Il n'y avait pourtant point là de magie, mais bien une grande fraude de
pâture et un ravage abominable. La récolte n'était pas mienne, et
j'aurais pu me dire que cela ne me regardait point; mais je me sentais
écoléré d'avoir couru pour rien après ces méchantes bêtes, et on ne peut
voir saccager du beau froment du bon Dieu sans y avoir regret.
Je m'avançai donc dans cette grande pièce de blé sans voir âme
chrétienne, mais voyant bien foisonner les mulets, et songeant d'en
attraper quelqu'un qui pût me servir de témoignage, quand je viendrais
à porter plainte du mal commis sur ma terre.
J'en avisai un qui me paraissait plus raisonnable que les autres, et
quand je fus auprès, je vis que ce n'était point le même gibier, mais
bien le petit cheval maigre qui avait une clochette au cou, laquelle
clochette, comme j'ai su plus tard, s'appelle clairin, en pays
bourbonnais, et donne le nom au cheval qui la porte. Ne sachant rien des
usances du monde où je me trouvais, ce fut par grand hasard que je pris
le bon moyen, qui fut de m'emparer du clairin et de l'emmener, sauf à
accrocher un mulet ou deux ensuite, si je pouvais y aboutir.
La petite bête, qui paraissait mignonne et bien privée, se laissa
caresser et emmener sans souci de rien; mais, dès qu'elle se mit à
marcher, son clairin se mettant à sonner, grande fut ma surprise de voir
accourir toutes les mules, éparses emmi les blés, lesquelles volèrent
après moi comme les abeilles après leur reine. Par là je vis qu'elles
étaient dressées à suivre le clairin, et qu'elles en connaissaient la
sonnerie comme bons moines connaissent la cloche de matines.