Douzième veillée.
Quand Huriel nous eut quittés, nous fîmes promenade et conversation avec
Joseph; mais, pensant qu'il était content de m'avoir vu, et le serait
encore plus de se trouver seul avec Brulette, je les laissai ensemble,
sans faire semblant de rien, et m'en allai rejoindre le père Bastien
pour m'occuper à le voir travailler.
C'était une chose plus réjouissante que vous ne sauriez croire, car, de
ma vie, je n'ai vu travail de main d'homme dépêché d'une si rude et si
gaillarde façon. Je pense bien qu'il eût pu faire, sans se gêner,
l'œuvre de quatre des plus forts chrétiens en sa journée, et cela,
toujours riant et causant quand il avait compagnie, ou chantant et
sifflant quand il était seul. Il était d'un sang si chaud et si
grouillant qu'il me donnait envie de l'aider, et que je regrettais de
n'avoir rien à faire pour mon compte. Il m'apprit que, généralement, les
fendeux et bûcheux étaient habitants voisins des bois où ils
travaillaient, et que, quand leurs demeures en étaient tout proche, ils
y venaient à la journée. D'autres, demeurant un peu plus loin, y
venaient à la semaine, partant de chez eux le lundi avant le jour, pour
y retourner à la nuit le samedi ensuivant. Quant à ceux qui descendaient
comme lui du haut pays, ils s'engageaient pour trois mois, et leurs
cabanes étaient plus grandes, mieux construites et mieux approvisionnées
que celle des bûcheux à la semaine.
Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non
pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le
fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. Il
y en avait aussi qui achetaient le droit de l'exploiter, de même qu'il y
avait des muletiers qui en faisaient commerce pour leur compte; mais,
généralement, ce dernier métier consistait à faire seulement des
transports.
Dans les temps d'aujourd'hui, l'industrie des muletiers est en baisse et
va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n'y a plus tant de
ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service
des mulets est le seul possible. Le nombre des forges et usines qui
consomment encore du charbon de bois est bien mandré, et on ne voit que
peu de ces ouvriers-là dans nos pays. Il y en a cependant encore qui
vont dans les grands bois de Cheure en Berry, ainsi que des fendeux et
bûcheux du Bourbonnais; mais, au temps dont je vous parle, et où les
bois couvraient encore au moins la moitié de nos provinces, tous ces
états étaient grandement recherchés et avantageux. Si bien qu'en une
forêt, au temps de son exploitation, on trouvait toute une population
de ces différents ordres, tant de l'endroit même que des endroits
éloignés, qui avaient chacun leurs coutumes, leurs confréries, et,
autant que possible, vivaient en bon accord les uns vis-à-vis des
autres.
Le père Bastien me raconta, et je le vis plus tard moi-même, que tous
les hommes adonnés au travail des bois s'habituaient si bien à cette vie
changeante et difficile, qu'ils avaient comme le mal du pays quand il
leur fallait vivre en la plaine. Et tant qu'à lui, il aimait les bois
comme s'il eût été loup ou renard, encore qu'il fût le meilleur chrétien
et le plus divertissant compagnon qui se pût trouver.
Cependant il ne se moqua point, comme avait fait Huriel, de ma
préférence pour mon pays.—Tous les pays sont beaux, disait-il, du
moment qu'ils sont nôtres, et il est bon que chacun fasse estime
particulière de celui qui le nourrit. C'est une grâce du bon Dieu sans
laquelle les endroits tristes et pauvres seraient laissés à l'abandon.
J'ai ouï dire à des gens qui ont voyagé au loin, qu'il y avait des
terres sous le ciel que la neige ou la glace couvraient quasiment toute
l'année, et d'autres où le feu sortait des montagnes et ravageait tout.
Et cependant, toujours on bâtissait de belles maisons sur ces montagnes
endiablées, toujours on creusait des trous pour vivre sous ces glaces.
On y aime, on s'y marie, on y danse, on y chante, on y dort, on y élève
des enfants tout comme chez nous. Ne méprisons donc la famille et le
logement de personne. La taupe aime sa noire caverne, comme l'oiseau
aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous
vouliez lui faire entendre qu'il y a des rois mieux logés qu'elle en
leurs palais.
La journée s'avança sans que je visse revenir Huriel avec sa sœur
Thérence. Le père Bastien s'en étonnait un peu, mais ne s'en inquiétait
point. Plusieurs fois, je me rapprochai de Brulette et de Joset, qui ne
se tenaient pas loin de là; mais, les voyant causer toujours et ne point
donner attention à mon approche, je m'en allai seul de mon côté, ne
sachant trop comment avaler le temps. J'étais, avant toutes choses, moi
aussi, le vrai ami de cette chère fille. Dix fois par jour, je m'en
sentais amoureux, dix fois par jour je m'en sentais guéri, et, le plus
souvent, je n'y prétendais plus assez pour m'en chagriner. Je n'avais
jamais été bien jaloux de Joseph, avant le moment où le muletier nous
avait appris le grand feu qui consumait ce jeune homme; et, depuis ce
moment-là, chose étrange! je ne l'étais plus du tout. Plus Brulette
marquait de compassion pour lui, plus il me semblait reconnaître qu'elle
s'y portait par devoir d'amitié seulement. Et cela me chagrinait au lieu
de me réjouir. N'ayant point d'espérance pour moi, je souhaitais au
moins conserver le voisinage et la compagnie d'une personne qui mettait
tout en aise autour d'elle, et je me disais aussi que si quelqu'un
méritait sa préférence, c'était ce jeune gars qui l'avait toujours
aimée, et qui, sans doute, ne saurait jamais se faire aimer d'aucune
autre.
Je m'étonnais même que ce ne fût pas là l'idée cachée de Brulette,
surtout voyant comme Joset, au milieu de sa maladie, était devenu
gentil, savant et parleur agréable. Certainement il devait son
changement à la compagnie du grand bûcheux et de son fils, mais il y
avait mis un grand vouloir, et elle devait lui en savoir gré. Pourtant
Brulette ne paraissait pas voir ce changement, et il me semblait qu'en
voyage, elle avait bien plus pris garde au muletier Huriel qu'elle
n'avait encore fait à personne autre. Voilà l'idée qui m'angoissait à
chaque moment davantage; car si sa fantaisie se tournait sur cet
étranger, deux grosses peines m'attendaient: la première, c'est que
notre pauvre Joset en mourrait de chagrin; la seconde, que notre belle
Brulette quitterait le pays de chez nous, et que je n'aurais plus ni sa
vue, ni sa causerie.
J'en étais là de mon raisonnement, quand je vis revenir Huriel, menant
avec lui une fille si belle que Brulette n'en approchait point. Elle
était grande, mince, large d'épaules et dégagée, comme son frère, dans
tous ses mouvements. Naturellement brune, mais vivant toujours à l'ombre
des bois, elle était plutôt pâle que blanche; mais cette sorte de
blancheur-là charmait les yeux, en même temps qu'elle les étonnait, et
tous les traits de sa figure étaient sans défaut. Je fus bien un peu
choqué de son petit chapeau de paille retroussé en arrière comme la
queue d'un bateau; mais il en sortait un chignon de cheveux si
merveilleux de noirceur et quantité, qu'on s'accoutumait bientôt à le
regarder. Ce que je remarquai dès le premier moment, c'est qu'elle
n'était pas souriante et gracieuse comme Brulette. Elle ne cherchait
point à se rendre plus jolie qu'elle ne l'était, et son apparence était
d'un caractère plus décidé, plus chaud dans la volonté, et plus froid
dans les manières.
Comme je me trouvais assis contre une corde de bois coupé, ils ne me
voyaient point, et, au moment qu'ils s'arrêtèrent près de moi à la
fourche d'une sente, ils se parlèrent comme gens qui sont seuls.
—Je n'irai point, disait la belle Thérence d'une voix affermie. Je vas
aux cabanes tout préparer pour leur souper et leur couchée; c'est tout
ce que je veux faire pour le moment.
—Et tu ne leur parleras point? Tu vas leur montrer ta mauvaise humeur?
disait Huriel qui paraissait surpris.
—Je n'ai point de mauvaise humeur, répondit la jeune fille; et
d'ailleurs, si j'en ai, je ne suis pas forcée de la montrer.
—Tu la montres pourtant, puisque tu ne veux point aller prévenir cette
jeunesse qui doit commencer à s'ennuyer de la compagnie des hommes, et
qui serait aise, je le parie, de se trouver avec une autre jeune fille.
—Elle ne doit point s'ennuyer, reprit Thérence, à moins qu'elle n'ait
un mauvais cœur: mais je ne suis point chargée de l'amuser; je la
servirai et l'assisterai, voilà tout ce qui est de mon devoir.
—Mais elle t'attend; qu'est-ce que je vas lui dire?
—Dis-lui ce que tu voudras: je n'ai pas à lui rendre compte de moi.
Là-dessus la fille du bûcheux s'enfonça dans la sente, et Huriel resta
un moment songeur, comme un homme qui cherche à deviner quelque chose.
Il passa son chemin, mais moi, je restai là où j'étais, planté comme une
pierre. Il s'était fait en moi comme un rêve surprenant à la première
vue de Thérence; je m'étais dit: Voilà une figure qui m'est connue; à
qui est-ce qu'elle ressemble donc?
Et puis, à mesure que je l'avais regardée, tandis qu'elle parlait,
j'avais trouvé qu'elle me rappelait la petite fille de la charrette
embourbée qui m'avait fait rêvasser tout un soir et qui pouvait bien
être cause que Brulette, me trouvant trop simple dans mon goût, avait
détourné de moi son idée. Enfin, lorsqu'elle passa tout près de moi en
s'en allant, encore que son air de dépit fût bien contraire à la figure
douce et tranquille dont j'avais gardé souvenance, j'observai le signe
noir qu'elle avait au coin de la bouche, et m'assurai par là que c'était
bien la fille des bois que j'avais portée à mon cou, et qui m'avait
embrassé d'aussi bon cœur en ce temps-là qu'elle paraissait mal
disposée maintenant à me recevoir.
Je demeurai longtemps dans les réflexions qui me venaient sur une
pareille rencontre; mais enfin la musette du grand bûcheux, qui sonnait
une manière de fanfare, me fit observer que le soleil était tout
justement couché.
Je n'eus point de peine à retrouver le chemin des loges, car c'est comme
cela qu'on appelle les cabioles des ouvriers forestiers.
Celle des Huriel était la plus grande et la mieux construite, formant
deux chambres, dont une pour Thérence. Au-devant régnait une façon de
hangar, tuile en verts balais, qui servait à l'abriter beaucoup du vent
et de la pluie; des planches de sciage, posées sur des souches,
formaient une table dressée à l'occasion.
Pour l'ordinaire, la famille Huriel ne vivait que de pain et de fromage,
avec quelques viandes salées, une fois le jour. Ce n'était point avarice
ni misère, mais habitude de simplicité, ces gens des bois trouvant
inutiles et ennuyeux notre besoin de manger chaud et d'employer les
femmes à cuisiner depuis le matin jusqu'au soir.
Cependant, comptant sur l'arrivée de la mère à Joseph, ou sur celle du
père Brulet, Thérence avait souhaité leur donner leurs aises, et, dès la
veille, s'était approvisionnée à Mesples. Elle venait d'allumer le feu
sur la clairière et avait convié ses voisines à l'aider. C'étaient deux
femmes de bûcheux, une vieille et une laide. Il n'y en avait pas plus
dans la forêt, ces gens n'ayant ni la coutume ni le moyen de se faire
suivre aux bois, de leurs familles.
Les loges voisines, au nombre de six, renfermaient une douzaine
d'hommes, qui commençaient à se rassembler sur un tas de fagots pour
souper en compagnie les uns des autres, de leur pauvre morceau de lard
et de leur pain de seigle; mais le grand bûcheux, allant à eux, devant
que de rentrer chez lui poser ses outils et son tablier, leur dit avec
son air de brave homme:—Mes frères, j'ai aujourd'hui compagnie
d'étrangers que je ne veux point faire pâtir de nos coutumes; mais il ne
sera pas dit qu'on mangera le rôti et boira le vin de Sancerre à la loge
du grand bûcheux sans que tous ses amis y aient part. Venez, je veux
vous mettre en bonne connaissance avec mes hôtes, et ceux de vous qui me
refuseront me feront de la peine.
Personne ne refusa, et nous nous trouvâmes rassemblés une vingtaine, je
ne peux pas dire autour de la table, puisque ce monde-là ne tient point
à ses aises, mais assis, qui sur une pierre, qui sur l'herbage, l'un
couché de son long sur des copeaux, l'autre juché sur un arbre tordu, et
tous plus ressemblants, sans comparaison du saint baptême, à un troupeau
de sangliers qu'à une compagnie de chrétiens.
Cependant la belle Thérence, allant et venant, ne paraissait pas encore
vouloir nous donner attention, lorsque son père, qui l'avait appelée
sans qu'elle eût fait mine d'entendre, l'accrocha au passage, et,
l'amenant malgré elle, nous la présenta.—Pardonnez-lui, mes amis, nous
dit-il; c'est une enfant sauvage, née et élevée au fond des bois. Elle a
honte, mais elle en reviendra, et je vous demande, Brulette, de
l'encourager, car elle gagne à être connue.
Là-dessus, Brulette, qui n'était embarrassée ni mal disposée, ouvrit ses
deux bras et les jeta au cou de Thérence, laquelle, n'osant se défendre,
mais ne sachant se livrer, resta ferme à la voir venir, et releva
seulement sa tête et son regard jusqu'alors fiché en terre. En cette
position, se voyant de près l'une l'autre, les yeux dans les yeux, et
quasi joue contre joue, elles me firent penser de deux jeunes taures,
l'une desquelles avance le front pour folâtrer, tandis que l'autre,
défiante et déjà malicieuse de son encornure, l'attend pour la heurter
traîtreusement.
Mais Thérence parut tout à coup gagnée par le regard doux de Brulette,
et, retirant sa figure, elle la laissa tomber sur l'épaule de cette
belle, pour cacher des pleurs qui lui remplirent les yeux.
—Ma foi, dit le père Bastien en raillant et caressant sa fille, voilà
ce qui s'appelle être farouche. Je n'aurais jamais cru que la honte des
fillettes pût aller jusqu'aux larmes. Mais, comprenez quelque chose aux
enfants, si vous pouvez! Allons, Brulette, vous me paraissez plus
raisonnable; suivez-la, et ne la lâchez qu'elle ne vous ait parlé: il
n'y a que le premier mot qui coûte.
—À la bonne heure, dit Brulette, je l'aiderai, et, au premier mot de
commandement qu'elle me voudra dire, je lui obéirai si bien, qu'elle me
pardonnera de lui avoir fait peur.
Et tandis qu'elles s'en allaient ensemble, le grand bûcheux me
dit:—Voyez un peu ce que c'est que les femmes! La moins coquette (et ma
Thérence est de celles-là) ne se peut trouver en face d'une rivale en
beauté, sans être, ou échauffée de dépit, ou glacée de peur. Les plus
belles étoiles font bon ménage côte à côte dans le ciel; mais, de deux
filles de la mère Ève, il y en a toujours une au moins qui est gênée par
la comparaison qu'on peut lui faire de l'autre.
—Je pense, mon père, dit Huriel, que vous ne rendez point justice à
Thérence pour le moment. Elle n'est ni honteuse ni envieuse. Et il
ajouta en baissant la voix:—Je crois que je sais ce qui la chagrine,
mais le mieux sera de n'y pas faire attention.
On apporta de la viande grillée, des champignons jaunes très-beaux, dont
je ne pus me décider à goûter, encore que je visse tout ce monde en
manger sans crainte; des œufs fricassés avec diverses sortes d'herbes
fortes, des galetons de blé noir, et des fromages de Chambérat, renommés
en tout le pays. Tous les assistants firent bombance, mais d'une
manière bien différente de la nôtre. Au lieu de prendre leur temps et de
ruminer chaque morceau, ils avalaient quatre à quatre comme gens
affamés, ce qui, chez nous, n'eût point paru convenable, et ils
n'attendirent point d'être repus pour chanter et danser au beau milieu
du festin.
Ces gens, d'un sang moins rassis que le nôtre, semblaient ne pouvoir
tenir en place. Ils ne patientaient point le temps qu'on leur fît offre
de quelque plat. Ils apportaient leur pain pour recevoir le fricot
dessus, refusaient les assiettes, et retournaient se percher ou se
coucher; d'aucuns aussi mangeaient debout, d'autres en causant et
gesticulant, chacun racontant son histoire ou disant sa chansonnette.
C'était comme abeilles bourdonnant autour de la ruche: j'en étais
étourdi et ne me sentais pas festiner.
Malgré que le vin fût bon et que le grand bûcheux ne l'épargnât point,
personne n'en prit plus qu'il ne fallait, chacun étant à sa tâche et ne
voulant point se mettre à bas pour le travail du lendemain. Aussi la
fête dura peu; et, bien qu'au milieu elle parût vouloir être folle, elle
finit de bonne heure et tranquillement. Le bûcheux reçut grands
compliments pour ses honnêtetés, et l'on voyait bien qu'il avait
commandement naturel sur toute la bande, non point seulement par son
moyen, mais aussi par son bon cœur et sa bonne tête.
On nous fit beaucoup d'avances d'amitié et d'offres de service, et je
dois reconnaître que ces gens étaient plus ouverts et plus prévenants
que ceux de chez nous. J'observai qu'Huriel les amenait, l'un après
l'autre, auprès de Brulette, les lui présentant par leurs noms, et leur
enjoignant de la regarder ni plus ni moins que comme sa sœur, d'où elle
reçut tant de révérences et de politesses, qu'elle n'avait jamais été si
bien fêtée dans notre village.
Quand l'heure de dormir fut venue, le grand bûcheux m'offrit de partager
sa chambre. Joset avait sa loge voisine de la nôtre, mais elle était
plus petite et nous aurions pu y être gênés. Je suivis donc mon hôte,
d'autant plus volontiers que j'étais enchargé de veiller de près sur
Brulette; mais je vis, en entrant dans la loge, qu'elle ne courait
aucun risque, car elle devait partager la couche de la belle Thérence,
et le muletier, fidèle à ses habitudes, s'était déjà couché dehors en
travers de la porte, si bien que ni loup ni voleur n'en eût pu
approcher.
En jetant un coup d'œil sur la chambrette où les deux filles se
retiraient, je vis qu'il s'y trouvait un lit et quelques meubles
très-propres; Huriel, grâce à ses mulets, pouvait transporter facilement
et sans dépense, d'un lieu à l'autre, le petit ménage de sa sœur; mais
celui de son père ne devait pas lui donner grand embarras, car il se
composait d'un tas de fougères sèches avec une couverture. Encore le
grand bûcheux trouvait-il que c'était de trop et que, pour bien faire,
il eût dû coucher à l'étoilée comme son fils.
J'étais assez las pour me passer de mon lit, et je dormis d'un bon somme
jusqu'au jour. Je pensai que Brulette en avait fait autant, car je ne
l'entendis remuer non plus qu'une petite pierre, derrière la cloison de
planches qui nous séparait.
Quand je me levai, le bûcheux et son garçon étaient debout et se
consultaient ensemble.
—Nous parlions de toi, me dit le père, et comme il faut que nous
allions au travail, je désire que l'affaire dont nous causons soit
décidée. Brulette, à qui j'ai remontré que Joseph avait besoin de sa
compagnie pour quelque temps, et qui m'a dit avoir la volonté de lui en
donner le plus possible, s'est engagée pour la huitaine tout au moins;
mais elle n'a pu s'engager pour toi et nous a priés de t'y décider.
C'est ce que nous ferons, j'espère, en te disant que nous en serons
contents, que tu ne nous pèses point, et que nous te prions d'agir avec
nous comme nous ferions avec toi, si besoin était.
Cela dit d'un air de vérité et d'amitié me commandait de m'engager; et,
de fait, ne pouvant abandonner Brulette chez des étrangers, encore
qu'une huitaine me parût bien longue, j'étais obligé de me ranger à son
vouloir et à l'intérêt de Joseph.
—Je t'en remercie, mon bon Tiennet, me dit Brulette, sortant de la
chambre de Thérence, et j'en remercie les braves gens qui nous font si
bonne réception; mais si je reste, c'est à la condition qu'on ne fera
point ici de dépense pour nous, et que nous serons libres tous les deux
de vivre à nos frais comme nous l'entendrons.
—Il en sera ce que vous voudrez, dit Huriel, car si la crainte de nous
être à charge doit vous faire partir plus vite, nous aimons mieux
renoncer au plaisir de vous servir. Mais souvenez-vous seulement d'une
chose, c'est que mon père gagne de l'argent et moi aussi, et que nous ne
connaissons pas de plus grand contentement tous les deux que d'obliger
nos amis et de leur faire honneur.
Il me sembla qu'Huriel faisait en toute occasion sonner un peu ses écus,
comme pour dire: «Je suis un bon parti.» Cependant il agit tout aussitôt
comme un homme qui se met de côté, car il nous annonça qu'il allait nous
quitter.
Sur ce mot-là, Brulette eut un petit frisson que seul je vis, et qu'elle
surmonta aussitôt pour lui demander, sans trop paraître s'en soucier, où
il allait et pour combien de temps.
—Je m'en vas travailler au bois de la Roche, nous dit-il. Je serai
assez près de vous pour revenir vous voir si vous avez besoin de moi;
Tiennet sait le chemin. Je vas de ce pas, d'abord, dans la lande de la
Croze chercher mes bêtes et mes équipages, et, en repassant, je vous
dirai adieu.
Là-dessus il partit, et le grand bûcheux, enjoignant à sa fille d'avoir
grand soin et grand égard pour nous, s'en alla, de son côté, à son
ouvrage.
Nous voilà donc restés, Brulette et moi, en compagnie de la belle
Thérence, laquelle, tout en nous servant aussi activement que si elle
eût été à nos gages, ne paraissait pas vouloir nous faire grande fête,
et répondait par oui et par non à tout ce que nous inventions de lui
dire. Si bien que cette indifférence rebuta Brulette, qui me dit, dans
un moment où nous étions seuls:—Il me semble, Tiennet, que nous
déplaisons beaucoup à cette fille; elle m'a fait place dans son lit,
cette nuit, comme une personne qui serait forcée d'y recevoir un
hérisson. Elle s'est jetée dans la ruelle, le nez contre la cloison, et
sauf qu'elle m'a demandé si je voulais plus ou moins de couverture, elle
ne m'a pas voulu dire un mot. J'étais si lasse que j'aurais volontiers
dormi tout de suite, et même, voyant qu'elle en faisait semblant pour se
dispenser de me parler, j'ai fait semblant aussi; mais, de longtemps, je
n'ai pu fermer l'œil, car j'entendais qu'elle s'étouffait de pleurer.
Si tu veux m'en croire, nous ne la gênerons pas plus longtemps, nous
chercherons quelques loges vacantes dans une autre partie de la forêt,
et, s'il n'y en a pas, je m'arrangerai avec la vieille femme que j'ai
vue hier par ici, pour qu'elle envoie son mari chez un voisin et partage
son logis avec moi. Si ce n'est qu'un lit d'herbages, je m'en
contenterai; c'est payer trop cher un matelas et un coussin que d'y être
reçu avec des larmes. Quant à nos repas, je compte que, dès aujourd'hui,
tu iras à Mesples acheter ce qu'il nous faut, et je me charge de notre
cuisine.
—C'est très-bien, Brulette, lui répondis-je, et je ferai tout ce que
vous voudrez. Cherchons un logement pour vous, et ne vous inquiétez pas
de moi. Je ne suis pas plus de sel que ce muletier qui a dormi dehors
sous le travers de votre porte. Ainsi ferai-je pour vous de bon cœur,
sans craindre de fondre à la rosée. Cependant, écoutez-moi: si nous
quittons comme ça la loge et la table du grand bûcheux, il nous croira
fâchés, et comme il nous a trop bien traités pour avoir à se reprocher
quelque chose, il verra aisément que c'est sa fille qui nous rebute. Il
l'en grondera peut-être, et voyons si la chose sera méritée. Vous dites
que cette jeunesse a été très-honnête, voire soumise envers vous. Or
donc, si elle a quelque peine cachée, avons-nous le droit de blâmer sa
tristesse et son silence? Ne vaudrait-il pas mieux ne faire semblant de
rien, la laisser libre tout le jour d'aller voir ou de recevoir son
galant, si elle en a un, et, quant à nous, faire société avec Joset,
pour qui seul nous sommes venus ici? Ne craignez-vous point aussi qu'en
nous voyant chercher tous deux un autre logement, on ne se fourre dans
l'idée que nous avons quelque mauvais motif pour nous mettre à part?
—Tu as raison, Tiennet, me dit Brulette. Eh bien, je patienterai avec
cette grande rechigneuse et la verrai venir.
Douzième veillée.
Quand Huriel nous eut quittés, nous fîmes promenade et conversation avec
Joseph; mais, pensant qu'il était content de m'avoir vu, et le serait
encore plus de se trouver seul avec Brulette, je les laissai ensemble,
sans faire semblant de rien, et m'en allai rejoindre le père Bastien
pour m'occuper à le voir travailler.
C'était une chose plus réjouissante que vous ne sauriez croire, car, de
ma vie, je n'ai vu travail de main d'homme dépêché d'une si rude et si
gaillarde façon. Je pense bien qu'il eût pu faire, sans se gêner,
l'œuvre de quatre des plus forts chrétiens en sa journée, et cela,
toujours riant et causant quand il avait compagnie, ou chantant et
sifflant quand il était seul. Il était d'un sang si chaud et si
grouillant qu'il me donnait envie de l'aider, et que je regrettais de
n'avoir rien à faire pour mon compte. Il m'apprit que, généralement, les
fendeux et bûcheux étaient habitants voisins des bois où ils
travaillaient, et que, quand leurs demeures en étaient tout proche, ils
y venaient à la journée. D'autres, demeurant un peu plus loin, y
venaient à la semaine, partant de chez eux le lundi avant le jour, pour
y retourner à la nuit le samedi ensuivant. Quant à ceux qui descendaient
comme lui du haut pays, ils s'engageaient pour trois mois, et leurs
cabanes étaient plus grandes, mieux construites et mieux approvisionnées
que celle des bûcheux à la semaine.
Il en était à peu près de même des charbonniers, et par là on entend non
pas ceux qui achètent du charbon pour en revendre, mais ceux qui le
fabriquent sur place, au compte des propriétaires des bois et forêts. Il
y en avait aussi qui achetaient le droit de l'exploiter, de même qu'il y
avait des muletiers qui en faisaient commerce pour leur compte; mais,
généralement, ce dernier métier consistait à faire seulement des
transports.
Dans les temps d'aujourd'hui, l'industrie des muletiers est en baisse et
va à se perdre. Les forêts sont mieux percées, et il n'y a plus tant de
ces endroits abominables pour les chevaux et les voitures, où le service
des mulets est le seul possible. Le nombre des forges et usines qui
consomment encore du charbon de bois est bien mandré, et on ne voit que
peu de ces ouvriers-là dans nos pays. Il y en a cependant encore qui
vont dans les grands bois de Cheure en Berry, ainsi que des fendeux et
bûcheux du Bourbonnais; mais, au temps dont je vous parle, et où les
bois couvraient encore au moins la moitié de nos provinces, tous ces
états étaient grandement recherchés et avantageux. Si bien qu'en une
forêt, au temps de son exploitation, on trouvait toute une population
de ces différents ordres, tant de l'endroit même que des endroits
éloignés, qui avaient chacun leurs coutumes, leurs confréries, et,
autant que possible, vivaient en bon accord les uns vis-à-vis des
autres.
Le père Bastien me raconta, et je le vis plus tard moi-même, que tous
les hommes adonnés au travail des bois s'habituaient si bien à cette vie
changeante et difficile, qu'ils avaient comme le mal du pays quand il
leur fallait vivre en la plaine. Et tant qu'à lui, il aimait les bois
comme s'il eût été loup ou renard, encore qu'il fût le meilleur chrétien
et le plus divertissant compagnon qui se pût trouver.
Cependant il ne se moqua point, comme avait fait Huriel, de ma
préférence pour mon pays.—Tous les pays sont beaux, disait-il, du
moment qu'ils sont nôtres, et il est bon que chacun fasse estime
particulière de celui qui le nourrit. C'est une grâce du bon Dieu sans
laquelle les endroits tristes et pauvres seraient laissés à l'abandon.
J'ai ouï dire à des gens qui ont voyagé au loin, qu'il y avait des
terres sous le ciel que la neige ou la glace couvraient quasiment toute
l'année, et d'autres où le feu sortait des montagnes et ravageait tout.
Et cependant, toujours on bâtissait de belles maisons sur ces montagnes
endiablées, toujours on creusait des trous pour vivre sous ces glaces.
On y aime, on s'y marie, on y danse, on y chante, on y dort, on y élève
des enfants tout comme chez nous. Ne méprisons donc la famille et le
logement de personne. La taupe aime sa noire caverne, comme l'oiseau
aime son nid dans la feuillée, et la fourmi vous rirait au nez, si vous
vouliez lui faire entendre qu'il y a des rois mieux logés qu'elle en
leurs palais.
La journée s'avança sans que je visse revenir Huriel avec sa sœur
Thérence. Le père Bastien s'en étonnait un peu, mais ne s'en inquiétait
point. Plusieurs fois, je me rapprochai de Brulette et de Joset, qui ne
se tenaient pas loin de là; mais, les voyant causer toujours et ne point
donner attention à mon approche, je m'en allai seul de mon côté, ne
sachant trop comment avaler le temps. J'étais, avant toutes choses, moi
aussi, le vrai ami de cette chère fille. Dix fois par jour, je m'en
sentais amoureux, dix fois par jour je m'en sentais guéri, et, le plus
souvent, je n'y prétendais plus assez pour m'en chagriner. Je n'avais
jamais été bien jaloux de Joseph, avant le moment où le muletier nous
avait appris le grand feu qui consumait ce jeune homme; et, depuis ce
moment-là, chose étrange! je ne l'étais plus du tout. Plus Brulette
marquait de compassion pour lui, plus il me semblait reconnaître qu'elle
s'y portait par devoir d'amitié seulement. Et cela me chagrinait au lieu
de me réjouir. N'ayant point d'espérance pour moi, je souhaitais au
moins conserver le voisinage et la compagnie d'une personne qui mettait
tout en aise autour d'elle, et je me disais aussi que si quelqu'un
méritait sa préférence, c'était ce jeune gars qui l'avait toujours
aimée, et qui, sans doute, ne saurait jamais se faire aimer d'aucune
autre.
Je m'étonnais même que ce ne fût pas là l'idée cachée de Brulette,
surtout voyant comme Joset, au milieu de sa maladie, était devenu
gentil, savant et parleur agréable. Certainement il devait son
changement à la compagnie du grand bûcheux et de son fils, mais il y
avait mis un grand vouloir, et elle devait lui en savoir gré. Pourtant
Brulette ne paraissait pas voir ce changement, et il me semblait qu'en
voyage, elle avait bien plus pris garde au muletier Huriel qu'elle
n'avait encore fait à personne autre. Voilà l'idée qui m'angoissait à
chaque moment davantage; car si sa fantaisie se tournait sur cet
étranger, deux grosses peines m'attendaient: la première, c'est que
notre pauvre Joset en mourrait de chagrin; la seconde, que notre belle
Brulette quitterait le pays de chez nous, et que je n'aurais plus ni sa
vue, ni sa causerie.
J'en étais là de mon raisonnement, quand je vis revenir Huriel, menant
avec lui une fille si belle que Brulette n'en approchait point. Elle
était grande, mince, large d'épaules et dégagée, comme son frère, dans
tous ses mouvements. Naturellement brune, mais vivant toujours à l'ombre
des bois, elle était plutôt pâle que blanche; mais cette sorte de
blancheur-là charmait les yeux, en même temps qu'elle les étonnait, et
tous les traits de sa figure étaient sans défaut. Je fus bien un peu
choqué de son petit chapeau de paille retroussé en arrière comme la
queue d'un bateau; mais il en sortait un chignon de cheveux si
merveilleux de noirceur et quantité, qu'on s'accoutumait bientôt à le
regarder. Ce que je remarquai dès le premier moment, c'est qu'elle
n'était pas souriante et gracieuse comme Brulette. Elle ne cherchait
point à se rendre plus jolie qu'elle ne l'était, et son apparence était
d'un caractère plus décidé, plus chaud dans la volonté, et plus froid
dans les manières.
Comme je me trouvais assis contre une corde de bois coupé, ils ne me
voyaient point, et, au moment qu'ils s'arrêtèrent près de moi à la
fourche d'une sente, ils se parlèrent comme gens qui sont seuls.
—Je n'irai point, disait la belle Thérence d'une voix affermie. Je vas
aux cabanes tout préparer pour leur souper et leur couchée; c'est tout
ce que je veux faire pour le moment.
—Et tu ne leur parleras point? Tu vas leur montrer ta mauvaise humeur?
disait Huriel qui paraissait surpris.
—Je n'ai point de mauvaise humeur, répondit la jeune fille; et
d'ailleurs, si j'en ai, je ne suis pas forcée de la montrer.
—Tu la montres pourtant, puisque tu ne veux point aller prévenir cette
jeunesse qui doit commencer à s'ennuyer de la compagnie des hommes, et
qui serait aise, je le parie, de se trouver avec une autre jeune fille.
—Elle ne doit point s'ennuyer, reprit Thérence, à moins qu'elle n'ait
un mauvais cœur: mais je ne suis point chargée de l'amuser; je la
servirai et l'assisterai, voilà tout ce qui est de mon devoir.
—Mais elle t'attend; qu'est-ce que je vas lui dire?
—Dis-lui ce que tu voudras: je n'ai pas à lui rendre compte de moi.
Là-dessus la fille du bûcheux s'enfonça dans la sente, et Huriel resta
un moment songeur, comme un homme qui cherche à deviner quelque chose.
Il passa son chemin, mais moi, je restai là où j'étais, planté comme une
pierre. Il s'était fait en moi comme un rêve surprenant à la première
vue de Thérence; je m'étais dit: Voilà une figure qui m'est connue; à
qui est-ce qu'elle ressemble donc?
Et puis, à mesure que je l'avais regardée, tandis qu'elle parlait,
j'avais trouvé qu'elle me rappelait la petite fille de la charrette
embourbée qui m'avait fait rêvasser tout un soir et qui pouvait bien
être cause que Brulette, me trouvant trop simple dans mon goût, avait
détourné de moi son idée. Enfin, lorsqu'elle passa tout près de moi en
s'en allant, encore que son air de dépit fût bien contraire à la figure
douce et tranquille dont j'avais gardé souvenance, j'observai le signe
noir qu'elle avait au coin de la bouche, et m'assurai par là que c'était
bien la fille des bois que j'avais portée à mon cou, et qui m'avait
embrassé d'aussi bon cœur en ce temps-là qu'elle paraissait mal
disposée maintenant à me recevoir.
Je demeurai longtemps dans les réflexions qui me venaient sur une
pareille rencontre; mais enfin la musette du grand bûcheux, qui sonnait
une manière de fanfare, me fit observer que le soleil était tout
justement couché.
Je n'eus point de peine à retrouver le chemin des loges, car c'est comme
cela qu'on appelle les cabioles des ouvriers forestiers.
Celle des Huriel était la plus grande et la mieux construite, formant
deux chambres, dont une pour Thérence. Au-devant régnait une façon de
hangar, tuile en verts balais, qui servait à l'abriter beaucoup du vent
et de la pluie; des planches de sciage, posées sur des souches,
formaient une table dressée à l'occasion.
Pour l'ordinaire, la famille Huriel ne vivait que de pain et de fromage,
avec quelques viandes salées, une fois le jour. Ce n'était point avarice
ni misère, mais habitude de simplicité, ces gens des bois trouvant
inutiles et ennuyeux notre besoin de manger chaud et d'employer les
femmes à cuisiner depuis le matin jusqu'au soir.
Cependant, comptant sur l'arrivée de la mère à Joseph, ou sur celle du
père Brulet, Thérence avait souhaité leur donner leurs aises, et, dès la
veille, s'était approvisionnée à Mesples. Elle venait d'allumer le feu
sur la clairière et avait convié ses voisines à l'aider. C'étaient deux
femmes de bûcheux, une vieille et une laide. Il n'y en avait pas plus
dans la forêt, ces gens n'ayant ni la coutume ni le moyen de se faire
suivre aux bois, de leurs familles.
Les loges voisines, au nombre de six, renfermaient une douzaine
d'hommes, qui commençaient à se rassembler sur un tas de fagots pour
souper en compagnie les uns des autres, de leur pauvre morceau de lard
et de leur pain de seigle; mais le grand bûcheux, allant à eux, devant
que de rentrer chez lui poser ses outils et son tablier, leur dit avec
son air de brave homme:—Mes frères, j'ai aujourd'hui compagnie
d'étrangers que je ne veux point faire pâtir de nos coutumes; mais il ne
sera pas dit qu'on mangera le rôti et boira le vin de Sancerre à la loge
du grand bûcheux sans que tous ses amis y aient part. Venez, je veux
vous mettre en bonne connaissance avec mes hôtes, et ceux de vous qui me
refuseront me feront de la peine.
Personne ne refusa, et nous nous trouvâmes rassemblés une vingtaine, je
ne peux pas dire autour de la table, puisque ce monde-là ne tient point
à ses aises, mais assis, qui sur une pierre, qui sur l'herbage, l'un
couché de son long sur des copeaux, l'autre juché sur un arbre tordu, et
tous plus ressemblants, sans comparaison du saint baptême, à un troupeau
de sangliers qu'à une compagnie de chrétiens.
Cependant la belle Thérence, allant et venant, ne paraissait pas encore
vouloir nous donner attention, lorsque son père, qui l'avait appelée
sans qu'elle eût fait mine d'entendre, l'accrocha au passage, et,
l'amenant malgré elle, nous la présenta.—Pardonnez-lui, mes amis, nous
dit-il; c'est une enfant sauvage, née et élevée au fond des bois. Elle a
honte, mais elle en reviendra, et je vous demande, Brulette, de
l'encourager, car elle gagne à être connue.
Là-dessus, Brulette, qui n'était embarrassée ni mal disposée, ouvrit ses
deux bras et les jeta au cou de Thérence, laquelle, n'osant se défendre,
mais ne sachant se livrer, resta ferme à la voir venir, et releva
seulement sa tête et son regard jusqu'alors fiché en terre. En cette
position, se voyant de près l'une l'autre, les yeux dans les yeux, et
quasi joue contre joue, elles me firent penser de deux jeunes taures,
l'une desquelles avance le front pour folâtrer, tandis que l'autre,
défiante et déjà malicieuse de son encornure, l'attend pour la heurter
traîtreusement.
Mais Thérence parut tout à coup gagnée par le regard doux de Brulette,
et, retirant sa figure, elle la laissa tomber sur l'épaule de cette
belle, pour cacher des pleurs qui lui remplirent les yeux.
—Ma foi, dit le père Bastien en raillant et caressant sa fille, voilà
ce qui s'appelle être farouche. Je n'aurais jamais cru que la honte des
fillettes pût aller jusqu'aux larmes. Mais, comprenez quelque chose aux
enfants, si vous pouvez! Allons, Brulette, vous me paraissez plus
raisonnable; suivez-la, et ne la lâchez qu'elle ne vous ait parlé: il
n'y a que le premier mot qui coûte.
—À la bonne heure, dit Brulette, je l'aiderai, et, au premier mot de
commandement qu'elle me voudra dire, je lui obéirai si bien, qu'elle me
pardonnera de lui avoir fait peur.
Et tandis qu'elles s'en allaient ensemble, le grand bûcheux me
dit:—Voyez un peu ce que c'est que les femmes! La moins coquette (et ma
Thérence est de celles-là) ne se peut trouver en face d'une rivale en
beauté, sans être, ou échauffée de dépit, ou glacée de peur. Les plus
belles étoiles font bon ménage côte à côte dans le ciel; mais, de deux
filles de la mère Ève, il y en a toujours une au moins qui est gênée par
la comparaison qu'on peut lui faire de l'autre.
—Je pense, mon père, dit Huriel, que vous ne rendez point justice à
Thérence pour le moment. Elle n'est ni honteuse ni envieuse. Et il
ajouta en baissant la voix:—Je crois que je sais ce qui la chagrine,
mais le mieux sera de n'y pas faire attention.
On apporta de la viande grillée, des champignons jaunes très-beaux, dont
je ne pus me décider à goûter, encore que je visse tout ce monde en
manger sans crainte; des œufs fricassés avec diverses sortes d'herbes
fortes, des galetons de blé noir, et des fromages de Chambérat, renommés
en tout le pays. Tous les assistants firent bombance, mais d'une
manière bien différente de la nôtre. Au lieu de prendre leur temps et de
ruminer chaque morceau, ils avalaient quatre à quatre comme gens
affamés, ce qui, chez nous, n'eût point paru convenable, et ils
n'attendirent point d'être repus pour chanter et danser au beau milieu
du festin.
Ces gens, d'un sang moins rassis que le nôtre, semblaient ne pouvoir
tenir en place. Ils ne patientaient point le temps qu'on leur fît offre
de quelque plat. Ils apportaient leur pain pour recevoir le fricot
dessus, refusaient les assiettes, et retournaient se percher ou se
coucher; d'aucuns aussi mangeaient debout, d'autres en causant et
gesticulant, chacun racontant son histoire ou disant sa chansonnette.
C'était comme abeilles bourdonnant autour de la ruche: j'en étais
étourdi et ne me sentais pas festiner.
Malgré que le vin fût bon et que le grand bûcheux ne l'épargnât point,
personne n'en prit plus qu'il ne fallait, chacun étant à sa tâche et ne
voulant point se mettre à bas pour le travail du lendemain. Aussi la
fête dura peu; et, bien qu'au milieu elle parût vouloir être folle, elle
finit de bonne heure et tranquillement. Le bûcheux reçut grands
compliments pour ses honnêtetés, et l'on voyait bien qu'il avait
commandement naturel sur toute la bande, non point seulement par son
moyen, mais aussi par son bon cœur et sa bonne tête.
On nous fit beaucoup d'avances d'amitié et d'offres de service, et je
dois reconnaître que ces gens étaient plus ouverts et plus prévenants
que ceux de chez nous. J'observai qu'Huriel les amenait, l'un après
l'autre, auprès de Brulette, les lui présentant par leurs noms, et leur
enjoignant de la regarder ni plus ni moins que comme sa sœur, d'où elle
reçut tant de révérences et de politesses, qu'elle n'avait jamais été si
bien fêtée dans notre village.
Quand l'heure de dormir fut venue, le grand bûcheux m'offrit de partager
sa chambre. Joset avait sa loge voisine de la nôtre, mais elle était
plus petite et nous aurions pu y être gênés. Je suivis donc mon hôte,
d'autant plus volontiers que j'étais enchargé de veiller de près sur
Brulette; mais je vis, en entrant dans la loge, qu'elle ne courait
aucun risque, car elle devait partager la couche de la belle Thérence,
et le muletier, fidèle à ses habitudes, s'était déjà couché dehors en
travers de la porte, si bien que ni loup ni voleur n'en eût pu
approcher.
En jetant un coup d'œil sur la chambrette où les deux filles se
retiraient, je vis qu'il s'y trouvait un lit et quelques meubles
très-propres; Huriel, grâce à ses mulets, pouvait transporter facilement
et sans dépense, d'un lieu à l'autre, le petit ménage de sa sœur; mais
celui de son père ne devait pas lui donner grand embarras, car il se
composait d'un tas de fougères sèches avec une couverture. Encore le
grand bûcheux trouvait-il que c'était de trop et que, pour bien faire,
il eût dû coucher à l'étoilée comme son fils.
J'étais assez las pour me passer de mon lit, et je dormis d'un bon somme
jusqu'au jour. Je pensai que Brulette en avait fait autant, car je ne
l'entendis remuer non plus qu'une petite pierre, derrière la cloison de
planches qui nous séparait.
Quand je me levai, le bûcheux et son garçon étaient debout et se
consultaient ensemble.
—Nous parlions de toi, me dit le père, et comme il faut que nous
allions au travail, je désire que l'affaire dont nous causons soit
décidée. Brulette, à qui j'ai remontré que Joseph avait besoin de sa
compagnie pour quelque temps, et qui m'a dit avoir la volonté de lui en
donner le plus possible, s'est engagée pour la huitaine tout au moins;
mais elle n'a pu s'engager pour toi et nous a priés de t'y décider.
C'est ce que nous ferons, j'espère, en te disant que nous en serons
contents, que tu ne nous pèses point, et que nous te prions d'agir avec
nous comme nous ferions avec toi, si besoin était.
Cela dit d'un air de vérité et d'amitié me commandait de m'engager; et,
de fait, ne pouvant abandonner Brulette chez des étrangers, encore
qu'une huitaine me parût bien longue, j'étais obligé de me ranger à son
vouloir et à l'intérêt de Joseph.
—Je t'en remercie, mon bon Tiennet, me dit Brulette, sortant de la
chambre de Thérence, et j'en remercie les braves gens qui nous font si
bonne réception; mais si je reste, c'est à la condition qu'on ne fera
point ici de dépense pour nous, et que nous serons libres tous les deux
de vivre à nos frais comme nous l'entendrons.
—Il en sera ce que vous voudrez, dit Huriel, car si la crainte de nous
être à charge doit vous faire partir plus vite, nous aimons mieux
renoncer au plaisir de vous servir. Mais souvenez-vous seulement d'une
chose, c'est que mon père gagne de l'argent et moi aussi, et que nous ne
connaissons pas de plus grand contentement tous les deux que d'obliger
nos amis et de leur faire honneur.
Il me sembla qu'Huriel faisait en toute occasion sonner un peu ses écus,
comme pour dire: «Je suis un bon parti.» Cependant il agit tout aussitôt
comme un homme qui se met de côté, car il nous annonça qu'il allait nous
quitter.
Sur ce mot-là, Brulette eut un petit frisson que seul je vis, et qu'elle
surmonta aussitôt pour lui demander, sans trop paraître s'en soucier, où
il allait et pour combien de temps.
—Je m'en vas travailler au bois de la Roche, nous dit-il. Je serai
assez près de vous pour revenir vous voir si vous avez besoin de moi;
Tiennet sait le chemin. Je vas de ce pas, d'abord, dans la lande de la
Croze chercher mes bêtes et mes équipages, et, en repassant, je vous
dirai adieu.
Là-dessus il partit, et le grand bûcheux, enjoignant à sa fille d'avoir
grand soin et grand égard pour nous, s'en alla, de son côté, à son
ouvrage.
Nous voilà donc restés, Brulette et moi, en compagnie de la belle
Thérence, laquelle, tout en nous servant aussi activement que si elle
eût été à nos gages, ne paraissait pas vouloir nous faire grande fête,
et répondait par oui et par non à tout ce que nous inventions de lui
dire. Si bien que cette indifférence rebuta Brulette, qui me dit, dans
un moment où nous étions seuls:—Il me semble, Tiennet, que nous
déplaisons beaucoup à cette fille; elle m'a fait place dans son lit,
cette nuit, comme une personne qui serait forcée d'y recevoir un
hérisson. Elle s'est jetée dans la ruelle, le nez contre la cloison, et
sauf qu'elle m'a demandé si je voulais plus ou moins de couverture, elle
ne m'a pas voulu dire un mot. J'étais si lasse que j'aurais volontiers
dormi tout de suite, et même, voyant qu'elle en faisait semblant pour se
dispenser de me parler, j'ai fait semblant aussi; mais, de longtemps, je
n'ai pu fermer l'œil, car j'entendais qu'elle s'étouffait de pleurer.
Si tu veux m'en croire, nous ne la gênerons pas plus longtemps, nous
chercherons quelques loges vacantes dans une autre partie de la forêt,
et, s'il n'y en a pas, je m'arrangerai avec la vieille femme que j'ai
vue hier par ici, pour qu'elle envoie son mari chez un voisin et partage
son logis avec moi. Si ce n'est qu'un lit d'herbages, je m'en
contenterai; c'est payer trop cher un matelas et un coussin que d'y être
reçu avec des larmes. Quant à nos repas, je compte que, dès aujourd'hui,
tu iras à Mesples acheter ce qu'il nous faut, et je me charge de notre
cuisine.
—C'est très-bien, Brulette, lui répondis-je, et je ferai tout ce que
vous voudrez. Cherchons un logement pour vous, et ne vous inquiétez pas
de moi. Je ne suis pas plus de sel que ce muletier qui a dormi dehors
sous le travers de votre porte. Ainsi ferai-je pour vous de bon cœur,
sans craindre de fondre à la rosée. Cependant, écoutez-moi: si nous
quittons comme ça la loge et la table du grand bûcheux, il nous croira
fâchés, et comme il nous a trop bien traités pour avoir à se reprocher
quelque chose, il verra aisément que c'est sa fille qui nous rebute. Il
l'en grondera peut-être, et voyons si la chose sera méritée. Vous dites
que cette jeunesse a été très-honnête, voire soumise envers vous. Or
donc, si elle a quelque peine cachée, avons-nous le droit de blâmer sa
tristesse et son silence? Ne vaudrait-il pas mieux ne faire semblant de
rien, la laisser libre tout le jour d'aller voir ou de recevoir son
galant, si elle en a un, et, quant à nous, faire société avec Joset,
pour qui seul nous sommes venus ici? Ne craignez-vous point aussi qu'en
nous voyant chercher tous deux un autre logement, on ne se fourre dans
l'idée que nous avons quelque mauvais motif pour nous mettre à part?
—Tu as raison, Tiennet, me dit Brulette. Eh bien, je patienterai avec
cette grande rechigneuse et la verrai venir.