Dix-huitième veillée.
Je ne suis pas beaucoup choquable, et cependant je me trouvai choqué
d'être si mal reçu, et m'en fus chez nous remiser ma carriole et
m'informer de ma famille. Et puis, la journée étant trop avancée pour se
mettre au travail, je dévallai par le bourg pour voir si chaque chose
était en sa place, et n'y trouvai aucun changement, sinon qu'un des
arbres couchés sur le communal, devant la porte du sabotier, avait été
débité en sabots, et que le père Godard avait ébranché son peuplier et
mis de la tuile neuve sur son courtil.
J'avais cru que mon voyage dans le Bourbonnais aurait fait plus de
bruit, et je m'attendais à tant de questions que j'aurais fort à faire
d'y répondre; mais le monde de chez nous est très-indifférent, et, pour
la première fois, je m'avisai qu'il était même endormi à toutes choses,
car je fus obligé d'apprendre à plusieurs que j'arrivais de loin. Ils ne
savaient seulement point que je me fusse absenté.
Vers le soir, comme je retournais à mon logis, je rencontrai le carme
qui s'en allait à la Châtre, et qui me dit, de la part du père Brulet,
qu'il me voulait avoir à souper.
Qui fut bien étonné, en entrant chez Brulette? ce fut moi, d'y trouver
le grand-père, assis d'un côté et la belle de l'autre, regardant sur la
table, entre eux deux, la corbeille du moine, ouverte, et remplie d'un
gros gars d'environ un an, assis sur un coussin et s'essayant à manger
des guignes noires, dont il s'embarbouillait tout le museau!
Brulette me sembla d'abord très-pensive et même triste; mais quand elle
vit mon étonnement, elle ne se put retenir de rire; après quoi elle
s'essuya les yeux et me parut avoir versé quelques larmes, plutôt de
chagrin ou de dépit, que de gaieté.
—Allons, dit-elle enfin, ferme la porte et nous écoute. Voilà mon père
qui veut te mettre au fait du beau cadeau que le moine nous a apporté.
—Vous saurez, mon neveu, dit le père Brulet, qui jamais ne riait
d'aucune chose plaisante, non plus qu'il ne se troublait d'aucun souci,
que voilà un enfant orphelin dont nous nous sommes arrangés avec le
carme, pour prendre soin, moyennant pension. Nous ne connaissons à cet
enfant ni père, ni mère, ni pays, ni rien. Il s'appelle Charlot, voilà
tout ce que nous en savons. La pension est bonne, et le carme nous a
donné la préférence, pour ce qu'il avait rencontré ma fille en
Bourbonnais; et, comme il lui avait été dit d'où elle était, et que
c'était une personne bien comme il faut, n'ayant pas grand bien, mais
n'étant chargée d'aucune misère et pouvant disposer de son temps, il a
pensé à lui faire plaisir et à lui rendre service en lui donnant la
garde et le profit de ce marmot.
Encore que la chose fût assez étonnante, je ne m'en étonnai pas dans le
premier moment, et demandai seulement si ce carme était anciennement
connu du père Brulet, pour qu'il eût fiance en ses paroles, au sujet de
la pension.
—Je ne l'avais jamais vu, dit-il; mais je sais qu'il est venu plusieurs
fois dans les environs, et qu'il est connu de gens dont je suis sûr, et
qui m'avaient déjà annoncé de sa part, il y a deux ou trois jours,
l'affaire dont il me voulait parler. D'ailleurs, une année de la pension
est payée par avance, et quand l'argent manquera, il sera temps de s'en
tourmenter.
—À la bonne heure, mon oncle; vous savez ce que vous avez à faire; mais
je ne me serais pas attendu à voir ma cousine, qui aime tant sa
liberté, s'embarrasser d'un marmot qui ne lui est de rien, et qui, sans
vous offenser par conséquent, n'est pas bien gentil dans son apparence.
—Voilà ce qui me fâche, dit Brulette, et ce que j'étais en train de
dire à mon père quand tu es entré céans.—Et elle ajouta, en frottant le
bec du petit avec son mouchoir:—J'ai beau l'essuyer, il n'en a pas la
bouche mieux fendue, et j'aurais pourtant souhaité faire mon
apprentissage avec un enfant agréable à caresser. Celui-ci paraît de
mauvaise humeur et ne répond à aucune risée. Il ne regarde que la
mangeaille.
—Bah! dit le père Brulet, il n'est pas plus vilain qu'un autre enfant
de son âge, et quant à devenir mignon, c'est ton affaire. Il est fatigué
d'avoir voyagé et ne sait point où il en est, ni ce qu'on lui veut.
Le père Brulet étant sorti pour aller chercher son couteau, qu'il avait
laissé chez la voisine, je commençai à m'étonner davantage en me
trouvant seul avec Brulette. Elle paraissait contrariée par moments, et
même peinée pour tout de bon.
—Ce qui me tourmente, dit-elle, c'est que je ne sais point soigner un
enfant. Je ne voudrais pas laisser souffrir une pauvre créature qui ne
se peut aider en rien; mais je m'y trouve si maladroite, que j'ai regret
d'avoir été jusqu'à cette heure, peu portée à m'occuper de ce petit
monde-là.
—En effet, lui dis-je; tu ne me parais point née à ce métier, et je ne
comprends pas que ton grand-père, lequel je n'ai jamais connu intéressé,
te donne une pareille charge pour quelques écus de plus au bout de
l'année.
—Tu parles comme un riche, reprit-elle. Songe que je n'ai rien en dot,
et que la peur de la misère est ce qui m'a toujours détournée du
mariage.
—Voilà une mauvaise raison, Brulette; car tu as été et tu seras encore
recherchée par de plus riches que toi, qui t'aiment pour tes beaux yeux
et ton joli ramage.
—Mes beaux yeux passeront, et mon joli ramage ne me servira de rien
quand la beauté s'en ira. Je ne veux pas qu'on me reproche, au bout de
quelques années, d'avoir dépensé ma dot d'agréments et de n'en avoir
pas apporté une plus solide dans le ménage.
—C'est donc que tu penses pour de bon à te marier, depuis que nous
sommes revenus du Bourbonnais? Voici la première fois que je t'entends
faire des projets d'épargne.
—Je n'y pense pas plus que je n'y pensais, répondit-elle d'un ton moins
assuré qu'à l'ordinaire; mais je n'ai jamais dit que je voulusse rester
fille.
—Si fait, si fait, tu penses à t'établir, lui dis-je en riant. Tu n'as
pas besoin de t'en cacher avec moi, je ne te demande plus rien, et ce
que tu fais en te chargeant de ce petit malheureux riche que voilà,
lequel a des écus et point de mère, me marque bien que tu veux faire ton
meuriot[6]. Sans cela, ton grand-père, que tu as toujours gouverné comme
s'il était ton petit-fils, ne t'aurait pas forcé la main pour prendre un
pareil gars en sevrage.
Brulette prit alors l'enfant pour l'ôter de dessus la table et mettre le
couvert, et, en le portant sur le lit de son grand-père, elle le regarda
d'un air fort triste.
—Pauvre Charlot! dit-elle, je ferai bien pour toi mon possible, car tu
es à plaindre d'être venu au monde, et m'est avis qu'on ne t'y avait
point souhaité.
Mais sa gaieté fut vite revenue, et mêmement elle eut de grandes risées
à souper, en faisant manger Charlot, qui avait l'appétit d'un petit loup
et répondait à toutes ses prévenances en lui voulant griffer la figure.
Sur les huit heures du soir, Joseph entra et fut bien accueilli du père
Brulet; mais j'observai que Brulette, qui venait de remettre Charlot sur
le lit, tira vitement la courtine comme pour le cacher, et parut
tourmentée tout le temps que Joseph demeura. J'observai aussi qu'il ne
lui fut pas dit un mot de cette singulière trouvaille, ni par le vieux
ni par Brulette, et je pensai devoir m'en taire pareillement pour leur
complaire.
Joseph était chagrin et répondait le moins possible aux questions de
mon oncle. Brulette lui demanda s'il avait trouvé sa mère en bonne
santé, et si elle avait été bien surprise et bien contente de le voir.
Et, comme il disait oui tout court à chaque chose, elle lui demanda
encore s'il ne s'était pas trop fatigué en allant à Saint-Chartier, de
son pied, et en revenant le soir même.
—Je ne voulais point passer la journée, dit-il, sans rendre mes devoirs
à votre grand-père, et, à présent, je me sens fatigué pour de vrai et
m'en irai passer la nuit chez Tiennet, si je ne le dérange point.
Je lui répondis qu'il me ferait plaisir, et l'emmenai à la maison, où,
quand nous fûmes couchés, il me dit:
—Tiennet, me voilà autant sur mon départ comme sur mon arrivée. Je ne
suis venu au pays que pour quitter le bois de l'Alleu, qui m'était
tourné en déplaisance.
—Et c'est le tort que tu as, Joseph; tu étais là chez des amis qui
remplaçaient ceux que tu avais quittés...
--- Enfin, c'est mon idée, dit-il un peu sèchement; mais, prenant un ton
plus doux, il ajouta:—Tiennet! Tiennet! il y a des choses qu'on peut
dire, et il y en a aussi qu'on doit taire. Tu m'as fait du mal
aujourd'hui, en me donnant à entendre que je ne serais peut-être jamais
agréé de Brulette.
—Joseph, je ne t'ai rien dit de pareil, par la raison que je ne sais
point si tu songes à ce que tu dis là.
—Tu le sais, reprit-il, et mon tort est de n'en avoir jamais ouvert mon
cœur avec toi. Mais que veux-tu? je ne suis point de ceux qui se
confessent aisément, et les choses qui me tracassent le plus sont celles
dont je m'explique le moins volontiers. C'est mon malheur, et je crois
que je n'ai point d'autre maladie qu'une idée toujours tendue aux mêmes
fins, et toujours rentrée au moment qu'elle me vient sur les lèvres.
Écoute-moi donc, pendant que je peux causer, car Dieu sait pour combien
de temps je vas redevenir muet. J'aime, et je vois que je ne suis point
aimé. Il y a si longues années qu'il en est ainsi (car j'aimais déjà
Brulette alors qu'elle était une enfant), que je suis accoutumé à ma
peine. Je ne me suis jamais flatté de lui plaire, et j'ai vécu avec la
croyance qu'elle ne ferait jamais attention à moi. À présent, j'ai vu
par sa venue en Bourbonnais que j'étais quelque chose pour elle, et
c'est ce qui m'a rendu la force et la volonté de ne point mourir. Mais
je sais très-bien qu'elle a vu là-bas quelqu'un qui lui conviendrait
mieux que moi.
—Je n'en sais rien, répondis-je; mais si cela était, ce quelqu'un-là ne
t'aurait pas donné sujet de plainte ou de reproche.
—C'est vrai, reprit Joseph, mon dépit est injuste; d'autant plus
qu'Huriel, connaissant Brulette pour une honnête fille, et n'étant pas
en position de se marier avec elle, tant qu'il sera de la confrérie des
muletiers, a, de lui-même, fait ce qu'il devait faire en s'éloignant
d'elle pour longtemps. Je peux donc avoir espérance de me revenir
présenter à Brulette, un peu plus méritant que je ne le suis. À cette
heure, je ne me puis souffrir ici, car je sens que je n'y apporte rien
de plus que par le passé. Il a quelque chose dans l'air et dans les
paroles de chacun qui me dit:
«Tu es malade, tu es maigre, tu es laid, tu es faible, et tu ne sais
rien de bon ni de neuf pour nous intéresser à toi!» Oui, Tiennet, ce que
je te dis est certain: ma mère a eu comme peur de ma figure en me voyant
paraître, et elle a versé tant de larmes en m'embrassant, que la peine y
était pour plus que la joie. Ce soir encore, Brulette a eu l'air
embarrassé en me voyant chez elle, et son grand-père, tout brave homme
et bon ami qu'il est pour moi, a paru inquiet si j'allongerais ou non sa
veillée. Ne dis pas que je me suis imaginé tout cela. Comme tous ceux
qui parlent peu, je vois beaucoup. Mon temps n'est donc pas venu: il
faut que je parte, et le plus tôt sera le mieux.
—Je crois, lui dis-je, qu'il faudrait au moins prendre quelques
journées pour te reposer; car m'est avis que tu veux t'éloigner beaucoup
d'ici, et je ne trouve pas de bonne amitié, que tu nous mettes sur ton
compte dans des inquiétudes que tu nous pourrais épargner.
—Sois tranquille, Tiennet, répondit-il. J'ai la force qu'il faut, et ne
serai plus malade. Je sais une chose, à présent, c'est que les corps
chétifs, à qui Dieu n'a pas donné grands ressorts, sont pourvus d'un
vouloir qui les mène mieux que la grosse santé des autres. Je n'ai rien
inventé quand je vous ai dit là-bas que j'avais été comme renouvelé en
voyant Huriel se battre si hardiment; et que, tout éveillé, dans la
nuit, j'avais ouï sa voix me dire: «Sus! sus! je suis un homme, et tant
que tu n'en seras pas un, tu ne compteras pour rien.» Je me veux donc
départir de ma pauvre nature, et revenir ici aussi bon à voir et
meilleur à entendre que tous les galants de Brulette.
—Mais, lui dis-je encore, si elle fait son choix avant ton retour? La
voilà qui prend dix-neuf ans, et pour une fille courtisée comme elle
l'est, il est temps qu'elle se décide.
—Elle ne se décidera que pour Huriel ou pour moi, répondit Joseph d'une
voix assurée. Il n'y a que lui ou moi qui soyons faits pour lui donner
de l'amour. Excuse-moi, Tiennet, je sais, ou, tout au moins, je crois
que tu y as songé...
—Oui, répondis-je, mais je n'y songe plus.
—Et bien tu fais, dit Joseph, car tu n'aurais point été heureux avec
elle. Elle a des goûts et des idées qui ne sont pas du terrain où elle a
fleuri, et il faut qu'un autre vent la secoue. Celui qui souffle ici
n'est pas assez subtil et ne pourrait que la dessécher. Elle le sent
bien, malgré qu'elle ne le sache point dire, et je te réponds que si
Huriel ne me trahit point, je la retrouverai libre dans un an et même
dans deux.
Là-dessus, Joseph, comme épuisé de s'être abandonné si longtemps, laissa
retomber sa tête sur l'oreiller et s'endormit. Il y avait bien une heure
que je me débattais pour ne pas lui en donner exemple, car j'étais las
tout mon soûl; mais quand, à la levée du jour, j'appelai Joseph, rien ne
me répondit. Je le cherchai; il était parti sans réveiller personne.
Brulette alla, dans le jour, voir la Mariton, disant que c'était pour
lui apprendre doucement la chose et savoir ce qui s'était passé entre
elle et son fils. Elle ne voulut point de ma compagnie pour cette
visite, et me dit, au retour, qu'elle n'avait pu beaucoup la faire
expliquer, parce que son maître Benoît était malade et même en danger
pour un coup de sang. J'augurai que cette femme, obligée de soigner son
bourgeois, n'avait pas pu, la veille, s'occuper de son garçon autant
qu'elle l'aurait souhaité, et que Joseph en avait pris de la jalousie,
comme son naturel annonçait de s'y porter en toutes choses.
—Cela est vrai, me dit Brulette; à mesure que Joset s'est déniaisé par
l'ambition, il est devenu exigeant, et je crois que je l'aimais mieux
simple et soumis comme il était d'abord.
Et comme je racontai à Brulette tout ce qu'il m'avait dit la veille,
avant de s'endormir:—S'il a un si beau vouloir, dit-elle, nous ne
ferions que le contrarier en nous tourmentant de lui plus qu'il ne
souhaite. Qu'il s'en aille donc à la garde de Dieu! Si j'étais une
coquette mauvaise comme tu me l'as quelquefois reproché dans le temps,
je serais fière d'être la cause que ce garçon en cherche si long pour
élever son esprit et son sort; mais cela n'est point, et je regrette
plutôt qu'il n'agisse pas seulement en vue de sa mère et de lui-même.
—Mais n'a-t-il pas raison pourtant, quand il dit que tu ne pourras
choisir qu'entre Huriel et lui?
—J'ai du temps pour penser à cela, dit-elle en riant des lèvres sans
que sa figure en fût égayée, puisque voilà les deux seuls galants que
Joseph me permette, s'enfuyant de moi de toutes leurs jambes.
Pendant une semaine, l'arrivée de l'enfant que le moine avait apporté
chez Brulette fit la nouvelle du bourg et le tourment des curieux. Il en
fut bâti tant d'histoires que, pour un peu, Charlot aurait été le fils
d'un prince, et chacun voulait emprunter de l'argent ou vendre des biens
au père Brulet, estimant que la pension qui avait pu décider sa fille à
un métier si contraire à ses goûts devait être le revenu d'une province,
à tout le moins. On s'étonna vite de voir que le vieux et la fillette ne
changeaient rien à leur pauvre vie, ne quittaient point leur petit logis
et n'y ajoutaient qu'un berceau pour coucher l'enfant, et une écuelle
pour lui faire sa soupe. Il en fallut donc rabattre; mais des commères,
qui n'en voulaient point avoir sitôt le démenti, commencèrent à
critiquer mon oncle sur son avarice, et même à le blâmer, prétendant
qu'on ne faisait pas, pour le soin de cet enfant, tout ce qui était dû
en rapport d'un si gros profit.
La jalousie des uns et le mécontentement des autres lui firent donc des
ennemis qu'il n'avait jamais eus, dont bien il s'étonna; car il était
homme simple et d'une si bonne religion, qu'il n'avait pas seulement
prévu qu'une telle chose ferait tant parler. Mais Brulette n'en fit que
rire, et lui persuada de n'y point donner attention.
Cependant les jours et les semaines se suivirent, sans qu'il nous vînt
aucune nouvelle de Joseph, d'Huriel, du grand bûcheux ni de Thérence.
Brulette envoya des lettres à Thérence, moi à Huriel, et il ne nous fut
fait aucune réponse. Brulette s'en affligea et en prit même du dépit; si
bien qu'elle me dit vouloir ne plus songer à des étrangers, qui
n'avaient pas seulement mémoire d'elle et ne lui retournaient pas
l'amitié qu'elle leur avait avancée.
Elle recommença donc à se faire belle et à se montrer aux danses, car
les galants se tourmentaient de son air triste et du mal de tête dont
elle se plaignait souvent depuis son voyage en Bourbonnais. Ce voyage
même avait bien été un peu critiqué, et on avait dit qu'elle avait par
là une amour cachée, soit pour Joseph, soit pour un autre. On souhaitait
qu'elle se montrât encore plus aimable que de coutume, pour lui
pardonner de s'être absentée sans consulter personne.
Brulette était trop fière pour s'en tirer par des câlineries; mais le
goût qu'elle avait pour le plaisir l'emportant de ce côté-là, elle
essaya de confier la garde de Charlot à sa voisine, la mère Lamouche, et
de se donner, comme par le passé, de l'étourdissement.
Or, un soir que je revenais avec elle du pélerinage de Vaudevant, qui
est une grande fête, nous ouïmes Charlot brailler, du plus loin que nous
pouvions accourir vers la maison.—Ce maudit gars, me dit Brulette, ne
décote pas d'être en malice, et je ne sais qui serait capable de le
gouverner.
—Es-tu sûre, lui dis-je, que la Lamouche en prend le soin qu'elle t'a
promis?
—Sans doute, sans doute. Elle n'a que ça à faire, et je l'en récompense
de manière à la contenter.
Mais Charlot braillait toujours, et la maison nous paraissait fermée
comme si tout le monde en fût sorti.
Brulette se mit de courir et eut beau cogner à la porte de la voisine,
personne ne répondit, sinon Charlot qui criait encore plus fort, soit de
peur, soit d'ennui ou de rage.
Je fus obligé de monter sur le chaume de la maison et de descendre en la
chambre par la trappe du fenil. J'ouvris vitement la porte à Brulette,
et nous vîmes Charlot tout seul, se roulant dans les cendres, où, par
bonheur, il ne se trouvait plus de feu, et violet comme une bette à
force de hurler.
—Oui-dà! dit Brulette, est-ce ainsi qu'on garde ce pauvre petit
malheureux? Allons! qui prend enfant prend maître. J'aurais dû le
savoir, et ne me point charger de celui-ci ou renoncer à tout
divertissement.
Elle emporta Charlot en son logis, moitié apitoyée, moitié impatientée,
et, l'ayant lavé, repu et reconsolé de son mieux, elle le mit dormir et
s'assit bien soucieuse, la tête dans ses mains. J'essayai de lui
remontrer qu'il n'était pas malaisé, en faisant le sacrifice de l'argent
qu'elle empochait, de confier ce petit à quelque femme bien douce et
bien soigneuse.
—Non, fit-elle. Il faudra toujours le surveiller, puisque j'ai répondu
de lui, et tu vois ce que c'est que la surveillance. Pour un jour qu'on
croit pouvoir y manquer, c'est justement ce jour-là qu'il aurait fallu
n'y manquer point. D'ailleurs, cela ne se peut, ajouta-t-elle en
pleurant. Ce serait mal, et je me le reprocherais toute ma vie.
—Tu aurais tort, si l'enfant doit y gagner. Il n'est point heureux chez
toi; il pourrait l'être ailleurs.
—Comment! il n'est point heureux? J'espère que si, sauf les jours où je
m'absente. Eh bien, je ne m'absenterai plus.
—Je te dis qu'il n'est guère mieux les autres jours.
—Comment! comment! dit encore Brulette, frappant ses mains avec dépit,
où prends-tu cela? M'as-tu jamais vue le maltraiter ou seulement le
menacer? Puis-je l'empêcher d'être d'un naturel mal plaisant et
rechigneux? Il serait à moi que je n'en saurais faire davantage.
—Oh! je sais que tu ne lui fais aucun mal et ne le laisses souffrir de
rien, parce que tu es douce chrétienne; mais enfin, tu ne saurais
l'aimer, cela ne dépend pas de toi, et, sans le savoir, il le sent si
bien qu'il n'est porté à aimer et à caresser personne. Les animaux ont
bien la connaissance du bon vouloir ou de la répugnance qu'ils nous
occasionnent? Pourquoi les petits humains ne l'auraient-ils pas?
Dix-huitième veillée.
Je ne suis pas beaucoup choquable, et cependant je me trouvai choqué
d'être si mal reçu, et m'en fus chez nous remiser ma carriole et
m'informer de ma famille. Et puis, la journée étant trop avancée pour se
mettre au travail, je dévallai par le bourg pour voir si chaque chose
était en sa place, et n'y trouvai aucun changement, sinon qu'un des
arbres couchés sur le communal, devant la porte du sabotier, avait été
débité en sabots, et que le père Godard avait ébranché son peuplier et
mis de la tuile neuve sur son courtil.
J'avais cru que mon voyage dans le Bourbonnais aurait fait plus de
bruit, et je m'attendais à tant de questions que j'aurais fort à faire
d'y répondre; mais le monde de chez nous est très-indifférent, et, pour
la première fois, je m'avisai qu'il était même endormi à toutes choses,
car je fus obligé d'apprendre à plusieurs que j'arrivais de loin. Ils ne
savaient seulement point que je me fusse absenté.
Vers le soir, comme je retournais à mon logis, je rencontrai le carme
qui s'en allait à la Châtre, et qui me dit, de la part du père Brulet,
qu'il me voulait avoir à souper.
Qui fut bien étonné, en entrant chez Brulette? ce fut moi, d'y trouver
le grand-père, assis d'un côté et la belle de l'autre, regardant sur la
table, entre eux deux, la corbeille du moine, ouverte, et remplie d'un
gros gars d'environ un an, assis sur un coussin et s'essayant à manger
des guignes noires, dont il s'embarbouillait tout le museau!
Brulette me sembla d'abord très-pensive et même triste; mais quand elle
vit mon étonnement, elle ne se put retenir de rire; après quoi elle
s'essuya les yeux et me parut avoir versé quelques larmes, plutôt de
chagrin ou de dépit, que de gaieté.
—Allons, dit-elle enfin, ferme la porte et nous écoute. Voilà mon père
qui veut te mettre au fait du beau cadeau que le moine nous a apporté.
—Vous saurez, mon neveu, dit le père Brulet, qui jamais ne riait
d'aucune chose plaisante, non plus qu'il ne se troublait d'aucun souci,
que voilà un enfant orphelin dont nous nous sommes arrangés avec le
carme, pour prendre soin, moyennant pension. Nous ne connaissons à cet
enfant ni père, ni mère, ni pays, ni rien. Il s'appelle Charlot, voilà
tout ce que nous en savons. La pension est bonne, et le carme nous a
donné la préférence, pour ce qu'il avait rencontré ma fille en
Bourbonnais; et, comme il lui avait été dit d'où elle était, et que
c'était une personne bien comme il faut, n'ayant pas grand bien, mais
n'étant chargée d'aucune misère et pouvant disposer de son temps, il a
pensé à lui faire plaisir et à lui rendre service en lui donnant la
garde et le profit de ce marmot.
Encore que la chose fût assez étonnante, je ne m'en étonnai pas dans le
premier moment, et demandai seulement si ce carme était anciennement
connu du père Brulet, pour qu'il eût fiance en ses paroles, au sujet de
la pension.
—Je ne l'avais jamais vu, dit-il; mais je sais qu'il est venu plusieurs
fois dans les environs, et qu'il est connu de gens dont je suis sûr, et
qui m'avaient déjà annoncé de sa part, il y a deux ou trois jours,
l'affaire dont il me voulait parler. D'ailleurs, une année de la pension
est payée par avance, et quand l'argent manquera, il sera temps de s'en
tourmenter.
—À la bonne heure, mon oncle; vous savez ce que vous avez à faire; mais
je ne me serais pas attendu à voir ma cousine, qui aime tant sa
liberté, s'embarrasser d'un marmot qui ne lui est de rien, et qui, sans
vous offenser par conséquent, n'est pas bien gentil dans son apparence.
—Voilà ce qui me fâche, dit Brulette, et ce que j'étais en train de
dire à mon père quand tu es entré céans.—Et elle ajouta, en frottant le
bec du petit avec son mouchoir:—J'ai beau l'essuyer, il n'en a pas la
bouche mieux fendue, et j'aurais pourtant souhaité faire mon
apprentissage avec un enfant agréable à caresser. Celui-ci paraît de
mauvaise humeur et ne répond à aucune risée. Il ne regarde que la
mangeaille.
—Bah! dit le père Brulet, il n'est pas plus vilain qu'un autre enfant
de son âge, et quant à devenir mignon, c'est ton affaire. Il est fatigué
d'avoir voyagé et ne sait point où il en est, ni ce qu'on lui veut.
Le père Brulet étant sorti pour aller chercher son couteau, qu'il avait
laissé chez la voisine, je commençai à m'étonner davantage en me
trouvant seul avec Brulette. Elle paraissait contrariée par moments, et
même peinée pour tout de bon.
—Ce qui me tourmente, dit-elle, c'est que je ne sais point soigner un
enfant. Je ne voudrais pas laisser souffrir une pauvre créature qui ne
se peut aider en rien; mais je m'y trouve si maladroite, que j'ai regret
d'avoir été jusqu'à cette heure, peu portée à m'occuper de ce petit
monde-là.
—En effet, lui dis-je; tu ne me parais point née à ce métier, et je ne
comprends pas que ton grand-père, lequel je n'ai jamais connu intéressé,
te donne une pareille charge pour quelques écus de plus au bout de
l'année.
—Tu parles comme un riche, reprit-elle. Songe que je n'ai rien en dot,
et que la peur de la misère est ce qui m'a toujours détournée du
mariage.
—Voilà une mauvaise raison, Brulette; car tu as été et tu seras encore
recherchée par de plus riches que toi, qui t'aiment pour tes beaux yeux
et ton joli ramage.
—Mes beaux yeux passeront, et mon joli ramage ne me servira de rien
quand la beauté s'en ira. Je ne veux pas qu'on me reproche, au bout de
quelques années, d'avoir dépensé ma dot d'agréments et de n'en avoir
pas apporté une plus solide dans le ménage.
—C'est donc que tu penses pour de bon à te marier, depuis que nous
sommes revenus du Bourbonnais? Voici la première fois que je t'entends
faire des projets d'épargne.
—Je n'y pense pas plus que je n'y pensais, répondit-elle d'un ton moins
assuré qu'à l'ordinaire; mais je n'ai jamais dit que je voulusse rester
fille.
—Si fait, si fait, tu penses à t'établir, lui dis-je en riant. Tu n'as
pas besoin de t'en cacher avec moi, je ne te demande plus rien, et ce
que tu fais en te chargeant de ce petit malheureux riche que voilà,
lequel a des écus et point de mère, me marque bien que tu veux faire ton
meuriot[6]. Sans cela, ton grand-père, que tu as toujours gouverné comme
s'il était ton petit-fils, ne t'aurait pas forcé la main pour prendre un
pareil gars en sevrage.
Brulette prit alors l'enfant pour l'ôter de dessus la table et mettre le
couvert, et, en le portant sur le lit de son grand-père, elle le regarda
d'un air fort triste.
—Pauvre Charlot! dit-elle, je ferai bien pour toi mon possible, car tu
es à plaindre d'être venu au monde, et m'est avis qu'on ne t'y avait
point souhaité.
Mais sa gaieté fut vite revenue, et mêmement elle eut de grandes risées
à souper, en faisant manger Charlot, qui avait l'appétit d'un petit loup
et répondait à toutes ses prévenances en lui voulant griffer la figure.
Sur les huit heures du soir, Joseph entra et fut bien accueilli du père
Brulet; mais j'observai que Brulette, qui venait de remettre Charlot sur
le lit, tira vitement la courtine comme pour le cacher, et parut
tourmentée tout le temps que Joseph demeura. J'observai aussi qu'il ne
lui fut pas dit un mot de cette singulière trouvaille, ni par le vieux
ni par Brulette, et je pensai devoir m'en taire pareillement pour leur
complaire.
Joseph était chagrin et répondait le moins possible aux questions de
mon oncle. Brulette lui demanda s'il avait trouvé sa mère en bonne
santé, et si elle avait été bien surprise et bien contente de le voir.
Et, comme il disait oui tout court à chaque chose, elle lui demanda
encore s'il ne s'était pas trop fatigué en allant à Saint-Chartier, de
son pied, et en revenant le soir même.
—Je ne voulais point passer la journée, dit-il, sans rendre mes devoirs
à votre grand-père, et, à présent, je me sens fatigué pour de vrai et
m'en irai passer la nuit chez Tiennet, si je ne le dérange point.
Je lui répondis qu'il me ferait plaisir, et l'emmenai à la maison, où,
quand nous fûmes couchés, il me dit:
—Tiennet, me voilà autant sur mon départ comme sur mon arrivée. Je ne
suis venu au pays que pour quitter le bois de l'Alleu, qui m'était
tourné en déplaisance.
—Et c'est le tort que tu as, Joseph; tu étais là chez des amis qui
remplaçaient ceux que tu avais quittés...
--- Enfin, c'est mon idée, dit-il un peu sèchement; mais, prenant un ton
plus doux, il ajouta:—Tiennet! Tiennet! il y a des choses qu'on peut
dire, et il y en a aussi qu'on doit taire. Tu m'as fait du mal
aujourd'hui, en me donnant à entendre que je ne serais peut-être jamais
agréé de Brulette.
—Joseph, je ne t'ai rien dit de pareil, par la raison que je ne sais
point si tu songes à ce que tu dis là.
—Tu le sais, reprit-il, et mon tort est de n'en avoir jamais ouvert mon
cœur avec toi. Mais que veux-tu? je ne suis point de ceux qui se
confessent aisément, et les choses qui me tracassent le plus sont celles
dont je m'explique le moins volontiers. C'est mon malheur, et je crois
que je n'ai point d'autre maladie qu'une idée toujours tendue aux mêmes
fins, et toujours rentrée au moment qu'elle me vient sur les lèvres.
Écoute-moi donc, pendant que je peux causer, car Dieu sait pour combien
de temps je vas redevenir muet. J'aime, et je vois que je ne suis point
aimé. Il y a si longues années qu'il en est ainsi (car j'aimais déjà
Brulette alors qu'elle était une enfant), que je suis accoutumé à ma
peine. Je ne me suis jamais flatté de lui plaire, et j'ai vécu avec la
croyance qu'elle ne ferait jamais attention à moi. À présent, j'ai vu
par sa venue en Bourbonnais que j'étais quelque chose pour elle, et
c'est ce qui m'a rendu la force et la volonté de ne point mourir. Mais
je sais très-bien qu'elle a vu là-bas quelqu'un qui lui conviendrait
mieux que moi.
—Je n'en sais rien, répondis-je; mais si cela était, ce quelqu'un-là ne
t'aurait pas donné sujet de plainte ou de reproche.
—C'est vrai, reprit Joseph, mon dépit est injuste; d'autant plus
qu'Huriel, connaissant Brulette pour une honnête fille, et n'étant pas
en position de se marier avec elle, tant qu'il sera de la confrérie des
muletiers, a, de lui-même, fait ce qu'il devait faire en s'éloignant
d'elle pour longtemps. Je peux donc avoir espérance de me revenir
présenter à Brulette, un peu plus méritant que je ne le suis. À cette
heure, je ne me puis souffrir ici, car je sens que je n'y apporte rien
de plus que par le passé. Il a quelque chose dans l'air et dans les
paroles de chacun qui me dit:
«Tu es malade, tu es maigre, tu es laid, tu es faible, et tu ne sais
rien de bon ni de neuf pour nous intéresser à toi!» Oui, Tiennet, ce que
je te dis est certain: ma mère a eu comme peur de ma figure en me voyant
paraître, et elle a versé tant de larmes en m'embrassant, que la peine y
était pour plus que la joie. Ce soir encore, Brulette a eu l'air
embarrassé en me voyant chez elle, et son grand-père, tout brave homme
et bon ami qu'il est pour moi, a paru inquiet si j'allongerais ou non sa
veillée. Ne dis pas que je me suis imaginé tout cela. Comme tous ceux
qui parlent peu, je vois beaucoup. Mon temps n'est donc pas venu: il
faut que je parte, et le plus tôt sera le mieux.
—Je crois, lui dis-je, qu'il faudrait au moins prendre quelques
journées pour te reposer; car m'est avis que tu veux t'éloigner beaucoup
d'ici, et je ne trouve pas de bonne amitié, que tu nous mettes sur ton
compte dans des inquiétudes que tu nous pourrais épargner.
—Sois tranquille, Tiennet, répondit-il. J'ai la force qu'il faut, et ne
serai plus malade. Je sais une chose, à présent, c'est que les corps
chétifs, à qui Dieu n'a pas donné grands ressorts, sont pourvus d'un
vouloir qui les mène mieux que la grosse santé des autres. Je n'ai rien
inventé quand je vous ai dit là-bas que j'avais été comme renouvelé en
voyant Huriel se battre si hardiment; et que, tout éveillé, dans la
nuit, j'avais ouï sa voix me dire: «Sus! sus! je suis un homme, et tant
que tu n'en seras pas un, tu ne compteras pour rien.» Je me veux donc
départir de ma pauvre nature, et revenir ici aussi bon à voir et
meilleur à entendre que tous les galants de Brulette.
—Mais, lui dis-je encore, si elle fait son choix avant ton retour? La
voilà qui prend dix-neuf ans, et pour une fille courtisée comme elle
l'est, il est temps qu'elle se décide.
—Elle ne se décidera que pour Huriel ou pour moi, répondit Joseph d'une
voix assurée. Il n'y a que lui ou moi qui soyons faits pour lui donner
de l'amour. Excuse-moi, Tiennet, je sais, ou, tout au moins, je crois
que tu y as songé...
—Oui, répondis-je, mais je n'y songe plus.
—Et bien tu fais, dit Joseph, car tu n'aurais point été heureux avec
elle. Elle a des goûts et des idées qui ne sont pas du terrain où elle a
fleuri, et il faut qu'un autre vent la secoue. Celui qui souffle ici
n'est pas assez subtil et ne pourrait que la dessécher. Elle le sent
bien, malgré qu'elle ne le sache point dire, et je te réponds que si
Huriel ne me trahit point, je la retrouverai libre dans un an et même
dans deux.
Là-dessus, Joseph, comme épuisé de s'être abandonné si longtemps, laissa
retomber sa tête sur l'oreiller et s'endormit. Il y avait bien une heure
que je me débattais pour ne pas lui en donner exemple, car j'étais las
tout mon soûl; mais quand, à la levée du jour, j'appelai Joseph, rien ne
me répondit. Je le cherchai; il était parti sans réveiller personne.
Brulette alla, dans le jour, voir la Mariton, disant que c'était pour
lui apprendre doucement la chose et savoir ce qui s'était passé entre
elle et son fils. Elle ne voulut point de ma compagnie pour cette
visite, et me dit, au retour, qu'elle n'avait pu beaucoup la faire
expliquer, parce que son maître Benoît était malade et même en danger
pour un coup de sang. J'augurai que cette femme, obligée de soigner son
bourgeois, n'avait pas pu, la veille, s'occuper de son garçon autant
qu'elle l'aurait souhaité, et que Joseph en avait pris de la jalousie,
comme son naturel annonçait de s'y porter en toutes choses.
—Cela est vrai, me dit Brulette; à mesure que Joset s'est déniaisé par
l'ambition, il est devenu exigeant, et je crois que je l'aimais mieux
simple et soumis comme il était d'abord.
Et comme je racontai à Brulette tout ce qu'il m'avait dit la veille,
avant de s'endormir:—S'il a un si beau vouloir, dit-elle, nous ne
ferions que le contrarier en nous tourmentant de lui plus qu'il ne
souhaite. Qu'il s'en aille donc à la garde de Dieu! Si j'étais une
coquette mauvaise comme tu me l'as quelquefois reproché dans le temps,
je serais fière d'être la cause que ce garçon en cherche si long pour
élever son esprit et son sort; mais cela n'est point, et je regrette
plutôt qu'il n'agisse pas seulement en vue de sa mère et de lui-même.
—Mais n'a-t-il pas raison pourtant, quand il dit que tu ne pourras
choisir qu'entre Huriel et lui?
—J'ai du temps pour penser à cela, dit-elle en riant des lèvres sans
que sa figure en fût égayée, puisque voilà les deux seuls galants que
Joseph me permette, s'enfuyant de moi de toutes leurs jambes.
Pendant une semaine, l'arrivée de l'enfant que le moine avait apporté
chez Brulette fit la nouvelle du bourg et le tourment des curieux. Il en
fut bâti tant d'histoires que, pour un peu, Charlot aurait été le fils
d'un prince, et chacun voulait emprunter de l'argent ou vendre des biens
au père Brulet, estimant que la pension qui avait pu décider sa fille à
un métier si contraire à ses goûts devait être le revenu d'une province,
à tout le moins. On s'étonna vite de voir que le vieux et la fillette ne
changeaient rien à leur pauvre vie, ne quittaient point leur petit logis
et n'y ajoutaient qu'un berceau pour coucher l'enfant, et une écuelle
pour lui faire sa soupe. Il en fallut donc rabattre; mais des commères,
qui n'en voulaient point avoir sitôt le démenti, commencèrent à
critiquer mon oncle sur son avarice, et même à le blâmer, prétendant
qu'on ne faisait pas, pour le soin de cet enfant, tout ce qui était dû
en rapport d'un si gros profit.
La jalousie des uns et le mécontentement des autres lui firent donc des
ennemis qu'il n'avait jamais eus, dont bien il s'étonna; car il était
homme simple et d'une si bonne religion, qu'il n'avait pas seulement
prévu qu'une telle chose ferait tant parler. Mais Brulette n'en fit que
rire, et lui persuada de n'y point donner attention.
Cependant les jours et les semaines se suivirent, sans qu'il nous vînt
aucune nouvelle de Joseph, d'Huriel, du grand bûcheux ni de Thérence.
Brulette envoya des lettres à Thérence, moi à Huriel, et il ne nous fut
fait aucune réponse. Brulette s'en affligea et en prit même du dépit; si
bien qu'elle me dit vouloir ne plus songer à des étrangers, qui
n'avaient pas seulement mémoire d'elle et ne lui retournaient pas
l'amitié qu'elle leur avait avancée.
Elle recommença donc à se faire belle et à se montrer aux danses, car
les galants se tourmentaient de son air triste et du mal de tête dont
elle se plaignait souvent depuis son voyage en Bourbonnais. Ce voyage
même avait bien été un peu critiqué, et on avait dit qu'elle avait par
là une amour cachée, soit pour Joseph, soit pour un autre. On souhaitait
qu'elle se montrât encore plus aimable que de coutume, pour lui
pardonner de s'être absentée sans consulter personne.
Brulette était trop fière pour s'en tirer par des câlineries; mais le
goût qu'elle avait pour le plaisir l'emportant de ce côté-là, elle
essaya de confier la garde de Charlot à sa voisine, la mère Lamouche, et
de se donner, comme par le passé, de l'étourdissement.
Or, un soir que je revenais avec elle du pélerinage de Vaudevant, qui
est une grande fête, nous ouïmes Charlot brailler, du plus loin que nous
pouvions accourir vers la maison.—Ce maudit gars, me dit Brulette, ne
décote pas d'être en malice, et je ne sais qui serait capable de le
gouverner.
—Es-tu sûre, lui dis-je, que la Lamouche en prend le soin qu'elle t'a
promis?
—Sans doute, sans doute. Elle n'a que ça à faire, et je l'en récompense
de manière à la contenter.
Mais Charlot braillait toujours, et la maison nous paraissait fermée
comme si tout le monde en fût sorti.
Brulette se mit de courir et eut beau cogner à la porte de la voisine,
personne ne répondit, sinon Charlot qui criait encore plus fort, soit de
peur, soit d'ennui ou de rage.
Je fus obligé de monter sur le chaume de la maison et de descendre en la
chambre par la trappe du fenil. J'ouvris vitement la porte à Brulette,
et nous vîmes Charlot tout seul, se roulant dans les cendres, où, par
bonheur, il ne se trouvait plus de feu, et violet comme une bette à
force de hurler.
—Oui-dà! dit Brulette, est-ce ainsi qu'on garde ce pauvre petit
malheureux? Allons! qui prend enfant prend maître. J'aurais dû le
savoir, et ne me point charger de celui-ci ou renoncer à tout
divertissement.
Elle emporta Charlot en son logis, moitié apitoyée, moitié impatientée,
et, l'ayant lavé, repu et reconsolé de son mieux, elle le mit dormir et
s'assit bien soucieuse, la tête dans ses mains. J'essayai de lui
remontrer qu'il n'était pas malaisé, en faisant le sacrifice de l'argent
qu'elle empochait, de confier ce petit à quelque femme bien douce et
bien soigneuse.
—Non, fit-elle. Il faudra toujours le surveiller, puisque j'ai répondu
de lui, et tu vois ce que c'est que la surveillance. Pour un jour qu'on
croit pouvoir y manquer, c'est justement ce jour-là qu'il aurait fallu
n'y manquer point. D'ailleurs, cela ne se peut, ajouta-t-elle en
pleurant. Ce serait mal, et je me le reprocherais toute ma vie.
—Tu aurais tort, si l'enfant doit y gagner. Il n'est point heureux chez
toi; il pourrait l'être ailleurs.
—Comment! il n'est point heureux? J'espère que si, sauf les jours où je
m'absente. Eh bien, je ne m'absenterai plus.
—Je te dis qu'il n'est guère mieux les autres jours.
—Comment! comment! dit encore Brulette, frappant ses mains avec dépit,
où prends-tu cela? M'as-tu jamais vue le maltraiter ou seulement le
menacer? Puis-je l'empêcher d'être d'un naturel mal plaisant et
rechigneux? Il serait à moi que je n'en saurais faire davantage.
—Oh! je sais que tu ne lui fais aucun mal et ne le laisses souffrir de
rien, parce que tu es douce chrétienne; mais enfin, tu ne saurais
l'aimer, cela ne dépend pas de toi, et, sans le savoir, il le sent si
bien qu'il n'est porté à aimer et à caresser personne. Les animaux ont
bien la connaissance du bon vouloir ou de la répugnance qu'ils nous
occasionnent? Pourquoi les petits humains ne l'auraient-ils pas?