Livre Vingtième.
Cymodocée, arrêtée par les satellites d’Hiéroclès, est conduite à Rome. Émeute populaire. Cymodocée, délivrée des mains d’Hiéroclès, est renfermée dans les prisons comme chrétienne. Disgrâce d’Hiéroclès. Il reçoit l’ordre de partir pour Alexandrie. Lettre d’Eudore à Cymodocée.
L’aurore avoit rappelé les mortels aux fatigues et aux douleurs ; ils reprenoient de toutes parts leurs travaux pénibles : le laboureur suivoit la charrue en arrosant de ses sueurs le sillon que le bœuf avoit tracé : la forge retentissoit des coups du marteau qui tomboit en cadence sur le fer étincelant ; une rumeur confuse s’élevoit des cités.
Le ciel étoit serein et l’orient radieux. On n’envoya point au-devant de
Cymodocée 1 une galère ornée de bandelettes ; un char attelé de quatre chevaux blancs ne l’attendoit point sur la rive. Les honneurs que lui
préparoit l’Italie étoient de ceux qu’elle décernoit aux chrétiens : la
persécution et la mort.
Les décrets du ciel avoient conduit la fille d’Homère non loin de
Tarente, sous un promontoire avancé qui déroboit aux yeux des naufragés la patrie d’Architas 2. Le pilote monta sur de haut rochers, et
jetant ses regards autour de lui, il s’écria tout à coup :
« L’Italie ! l’Italie ! »
À ce nom, Cymodocée sentit ses genoux se dérober sous elle ; son
sein se souleva comme la vague enflée par le vent. Dorothée fut obligé
de la soutenir dans ses bras, tant elle éprouva de joie à fouler la même
terre que son époux. Puisque Dieu la séparoit de son père, qu’elle
croyoit encore en Messénie, du moins elle pouvoit voler à Rome.
« Je suis chrétienne à présent, disoit-elle : Eudore ne peut plus m’empêcher de partager ses douleurs. »
Comme Cymodocée prononçoit ces mots, on vit un vaisseau tourner
le promontoire voisin. Il étoit tiré par une barque chargée de soldats.
Bientôt les matelots cessent de ramer. Les soldats coupent la corde qui servoit à traîner le vaisseau ; le vaisseau s’arrête, s’enfonce peu à peu
et disparoît sous les flots.
C’étoit une de ces galères 3 remplies de pauvres et de malheureux
que Galérius faisoit noyer sur des côtes solitaires. Quelques-unes des
victimes, dégagées de leur prison par les vagues, nagent vers la barque des soldats ; ceux-ci les repoussent avec leurs piques, et, joignant
la raillerie à l’atrocité, ils les envoient souper chez Neptune. À ce spectacle, les matelots de la galère de Cymodocée s’enfuirent épouvantés le
long des sirtes ; mais Dorothée et sa compagne ne peuvent vaincre
dans leur cœur la charité, signe ineffaçable du chrétien. Ils appellent
les infortunés qui luttent encore contre le trépas, ils leur tendent les
mains ; ils parviennent à les sauver. Aussitôt les ministres de Galérius abordent au rivage ; ils entourent Dorothée et la fille de Démodocus.
« Qui êtes-vous, dit le centurion d’une voix menaçante, vous qui ne
craignez point d’arracher à la mort les ennemis de l’empereur ? »
« Je suis Dorothée, répondit le chrétien, dont l’indignation trahit
la prudence ; je remplis les devoirs imposés à l’homme. Ah ! il faut que
Tarente ait conservé ses dieux irrités 4, pour avoir ainsi perdu tout sentiment de pitié et de justice ! »
Au nom de Dorothée, connu dans tout l’empire, le centurion n’ose
porter la main sur un homme d’un rang aussi élevé ; mais il demande
quelle est cette femme dont la pitié imprudente s’est rendue coupable
en violant les édits.
« Elle est sans doute chrétienne ! s’écrie-t-il, frappé de son humanité
et de sa modestie. Où allez-vous ? d’où venez-vous ? comment êtes-vous
ici ? Savez-vous qu’on ne peut entrer en Italie sans un ordre particulier d’Hiéroclès ? »
Dorothée raconte son naufrage, et cherche à cacher le nom de sa
compagne. Le centurion se transporte à la galère échouée.
Lorsque, menacée par les matelots, Cymodocée s’étoit vue au moment de perdre la vie, elle avoit écrit à son père et à son époux deux lettres d’adieux, remplies de douleur et de passion. Ces lettres, restées à bord, apprirent son nom aux soldats, et une croix trouvée sur son lit décela sa religion : ainsi Philomèle se trahit par des chants d’amour, qui la découvrent à l’oiseleur ; ainsi l’on reconnoît les épouses des rois
à leur sceptre.
Le centurion dit à Dorothée :
« Je suis obligé de vous retenir sous ma garde avec cette Messénienne. Les ordres contre les chrétiens sont exécutés dans toute leur rigueur ; et si je vous laissais libre, je courrois risque de la vie. Je vais faire partir un messager, et le ministre de l’empereur disposera de
votre sort. »
Hiéroclès exerçoit alors sur le monde romain un pouvoir absolu,
mais il étoit plongé dans de vives inquiétudes. Publius, préfet de
Rome, commençoit à l’emporter sur lui dans la faveur de Galérius. Le
rival d’Hiéroclès le traversoit dans tous ses projets. Las d’attendre le
retour de Cymodocée, le persécuteur vouloit-il livrer Eudore aux
tourments, Publius trouvoit quelque moyen de retarder le sacrifice.
Hiéroclès, fidèle à ses premiers desseins, reculoit-il le jugement du fils
de Lasthénès, Publius disoit à l’empereur :
« Pourquoi le ministre de votre Éternité n’abandonne-t-il pas au
glaive le dangereux chef des rebelles ? »
Le silence de l’Orient sur la fille d’Homère alarmoit aussi le coupable amour du persécuteur. Dans son impatience, il avoit placé des
sentinelles à tous les ports de l’Italie et de la Sicile. De nombreux
courriers lui apportoient nuit et jour des nouvelles du rivage. Ce fut
au milieu de ces perplexités qu’il reçut le messager de Tarente. Au
nom de Cymodocée, il pousse un cri de joie, et se précipite de son lit :
tel le chantre d’Ilion 5 peint le monarque du Tartare s’élançant de son trône. Les lèvres tremblantes, les yeux égarés d’amour et de joie :
« Qu’on amène en ma présence, s’écrie-t-il, mon esclave messénienne ! Mon bonheur me la renvoie. »
En même temps il ordonne de rendre la liberté à l’officier du palais
de Dioclétien.
Dorothée avoit à Rome de nombreux partisans et de zélés protecteurs, même parmi les païens. Cet homme juste ne s’étoit jamais servi
de sa fortune et de son pouvoir que pour prévenir les violences et
protéger l’innocent, il recueilloit en ce moment le fruit de ses vertus,
et l’opinion publique lui servoit de défense contre un ministre pervers. La rencontre de ce chrétien puissant et de Cymodocée parut à
Hiéroclès un effet du hasard ; il ne voulut point s’attirer de nouveaux
ennemis, lorsqu’il avoit déjà Publius à combattre. L’apostat sentoit
intérieurement que les haines publiques s’amonceloient sur sa tête :
c’est ainsi que, dans la crainte de soulever le peuple en faveur d’un
vieux prêtre des dieux, il avoit laissé Démodocus errer obstinément au
milieu de Rome. Dieu commençoit à aveugler le méchant. Au lieu de
marcher droit à son but, il s’embarrassoit dans des prévoyances
humaines ; et à force de politique, de finesse et de calcul, il venoit
tomber dans les piéges qu’il prétendoit éviter. Hiéroclès aux yeux de
la foule paroissoit encore tout-puissant, mais un œil exercé voyoit en
lui des signes de dépérissement et de décadence : tel s’élève un chêne dont la tête touche au ciel, dont les racines descendent aux enfers ; il
semble braver les hivers, les vents et la foudre ; le voyageur, assis à
ses pieds, admire ses inébranlables rameaux, qui ont vu passer les
générations des mortels ; mais le pâtre qui contemple le roi des forêts
du haut de la colline le voit élever au-dessus de son feuillage verdoyant une couronne desséchée.
Sur une colline qui dominoit l’amphithéâtre de Vespasien, Titus
avoit bâti un palais des débris de la Maison dorée de Néron. Là se
trouvoient réunis tous les chefs-d’œuvre de la Grèce. De vastes péristyles, des salles incrustées de marbre d’Orient et pavées de mosaïques
précieuses, étaloient aux regards les miracles de la sculpture antique :
le Mercure de Zénodore 6, enlevé à la cité d’Arverne dans les Gaules, frappoit par ses dimensions colossales, qui n’ôtoient rien à sa légèreté ; la Joueuse de flûte de Lysippe sembloit chanceler en riant sous
le pouvoir de Bacchus ; la Vénus de bronze de Praxitèle disputoit le
prix de la beauté à la Vénus de marbre de cet artiste divin ; sa
Matrone en larmes et sa Phryné dans la joie montroient la flexibilité
de son art : la passion du sculpteur se déceloit dans les traits de la
courtisane, qui sembloit promettre au génie la récompense de l’amour.
Tout auprès de Phryné, on admiroit la Lionne sans langue, symbole
ingénieux de cette autre courtisane qui mourut dans les tourments
plutôt que de trahir Harmodius et Aristogiton. La statue du Désir, qui
le faisoit naître, celle de Mars en repos et de Vesta assise, immortalisoient dans ces lieux le talent de Scopas. Galérius à tous ces monuments sans prix avoit ajouté le Taureau d’airain que Périllus inventa pour Phalaris.
Le nouvel empereur habitoit ce beau palais. Hiéroclès, son digne
ministre, occupoit un des portiques de la demeure du maître du
monde. Les appartements du philosophe stoïque surpassoient en
magnificence ceux même de Galérius. Sur les murs polis avec art
étoient représentés des paysages charmants, de vastes forêts, de fraîches cascades. Les tableaux des plus grands maîtres ornoient des bains enchantés et des cabinets voluptueux : ici paroissoit la Junon Lacinienne : pour servir de modèle à ce chef-d’œuvre, les Agrigentins avoient jadis offert leurs filles nues aux regards de Zeuxis ; là c’étoit
la Vénus d’Apelles sortant de l’onde, digne de régner sur les dieux ou
d’être aimée d’Alexandre. On voyoit mourir d’amour le Satyre de Protogène ; l’habitant des bois expiroit sur la mousse à l’entrée d’une
grotte tapissée de lierre ; sa main laissoit échapper sa flûte, son thyrse
étoit brisé, sa tasse renversée ; et tel étoit l’artifice du peintre, qu’il
avoit su réunir ce que Vénus a de plus matériel dans la brute et de plus céleste dans l’homme. Malheur à celui qui fit sortir les beaux-arts
des temples de la divinité pour en décorer la demeure des mortels !
Alors les œuvres sublimes du silence, de la méditation et du génie,
devinrent les causes, les éléments, les témoins des plus grands crimes
ou des passions les plus honteuses.
Hiéroclès attendoit la fille de Démodocus dans la plus belle salle de
son palais. À l’une des extrémités de cette salle respiroit l’Apollon
vainqueur du serpent ennemi de Latone ; à l’extrémité opposée s’élevoit le groupe de Laocoon 7 et de ses fils, comme si le sage, au milieu
de ses voluptés, n’avoit pu se passer de l’image de l’humanité souffrante ! La pourpre, l’or, le cristal, étinceloient de toutes parts. On
entendoit sans cesse le doux bruit des eaux et d’une musique lointaine.
Les fleurs les plus rares de l’Asie embaumoient l’air, et des parfums
exquis brûloient dans des vases d’albâtre.
Les satellites d’Hiéroclès lui amènent enfin la proie qu’il poursuit
depuis si longtemps. Par des détours obscurs et des portes secrètes,
que l’on referme soigneusement sur ses pas, Cymodocée est conduite
aux pieds du persécuteur. Les esclaves se retirent, et la fille de Démodocus reste seule avec un monstre qui ne craint ni les hommes ni les dieux.
Elle cachoit sa douleur sous les replis d’un voile. On n’entendoit que
le bruit de ses pleurs, comme on est frappé dans les bois du murmure
d’une source qu’on ne voit point, encore. Son sein, agité par la crainte,
soulevoit sa robe blanche. Elle remplissoit la salle d’une espèce de
lumière, pareille à cette clarté qui émane du corps des anges et des
esprits bienheureux.
Hiéroclès demeure un moment interdit devant l’autorité de l’innocence, de la foiblesse et du malheur. Ses avides regards se repaissent
de tant de charmes. Il contemple avec une ardeur effrayante celle
qu’il n’a jamais vue si près de lui, celle dont il n’a jamais touché ni la
main ni le voile, celle dont il n’a jamais entendu la voix que dans les
chœurs des vierges, et qui pourtant a disposé des jours, des nuits, des
pensées, des songes, des crimes de l’apostat. Bientôt la passion de cet
homme dévoué à l’enfer surmonte le premier moment d’hésitation et
de trouble. Il affecte d’abord une modération que l’amour, la jalousie,
la vengeance, l’orgueil, ne pouvoient permettre à son cœur. Il adresse
ces mots à Cymodocée :
« Cymodocée, pourquoi cette frayeur et ces larmes ? Tu sais que je
t’aime 8. Soumis à tes moindres volontés, tu me verras t’obéir comme
ton esclave, si tu consens à m’écouter. »
L’insolent favori de la fortune soulève le voile de Cymodocée. Il reste ébloui des grâces qu’il découvre. La vîerge rougit, et cachant
dans son sein son visage baigné de larmes :
« Je ne veux rien de toi, dit-elle. Je ne te demande rien que de me
rendre à mon père. Les bois du Pamysus sont plus agréables à mon
cœur que tous tes palais. »
« Eh bien ! répondit Hiéroclès, je te rendrai à ton père ; je comblerai
ce vieillard de gloire et de richesses : mais songe qu’une résistance
inutile pourroit perdre à jamais l’auteur de tes jours. »
« Me rendras-tu aussi à mon époux ? » s’écria Cymodocée en joignant ses mains suppliantes.
À ce nom Hiéroclès pâlit, et contenant à peine sa rage :
« Quoi ! dit-il, à ce perfide qui s’est emparé de ton cœur par des
philtres et des enchantements 9 ! Écoute : il va perdre la vie dans les tourments. Juge de mon amour pour toi : j’arracherai à la mort ce rival
odieux. »
Cymodocée, trompée et poussant un cri de joie, tombe aux pieds
d’Hiéroclès ; elle embrasse ses genoux.
« Illustre seigneur, dit-elle, vous êtes placé à la tête des sages.
Démodocus mon père m’a souvent raconté que la philosophie élève les
mortels au-dessus de ce que j’appelois les dieux. Protégez donc,
ô maître des hommes ! protégez l’innocence et réunissez deux époux
injustement persécutés ! »
« Nymphe divine, s’écria Hiéroclès transporté d’amour, relève-toi.
Ne vois-tu pas que tes charmes détruisent l’effet de tes prières ? Et qui
pourroit te céder à un rival ? La sagesse, enfant trop aimable 10, consiste à suivre les penchants de son cœur. N’en crois pas une religion
farouche, qui veut commander à tes sens. Les préceptes de pureté, de
modestie, d’innocence, sont sans doute utiles à la foule, mais le sage
jouit en secret des biens de la nature. Les dieux n’existent point, ou
ne se mêlent point des choses d’ici-bas. Viens donc, ô vierge ingénue,
viens : abandonnons-nous sans remords aux délices de l’amour et aux
faveurs de la fortune. »
À ces mots, Hiéroclès jette ses bras autour de Cymodocée, comme
un serpent s’enlace autour d’un jeune palmier ou d’un autel consacré
à la pudeur. La fille de Démodocus se dégage avec indignation des
embrassements du monstre.
« Quoi ! dit-elle, c’est là le langage de la sagesse ! Ennemi du ciel, tu
oses parler de vertu ! Ne m’as-tu pas promis de sauver Eudore ? »
« Tu m’as mal compris, s’écrie Hiéroclès le cœur palpitant de jalousie
et de colère. Tu me parles trop de cet homme, plus horrible à mes yeux
que cet enfer dont me menacent tes chrétiens. L’amour que tu lui portes est l’arrêt de sa mort. Pour la dernière fois, sache à quel prix
je laisserai vivre Eudore : il meurt si tu n’es à moi 11. »
La réprobation parut tout entière sur le visage d’Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et des gouttes de sang tombent de ses yeux.
La chrétienne, qui jusque alors avoit été frappée de terreur, se sentit
soudain relevée par le coup qui devoit l’abattre. Il n’est d’affreux que
le commencement du malheur ; au comble de l’adversité, on trouve,
en s’éloignant de la terre, des régions tranquilles et sereines : ainsi,
lorsqu’on remonte les rives d’un torrent furieux, on est épouvanté, au
fond de la vallée, du fracas de ses ondes ; mais à mesure que l’on
s’élève sur la montagne, les eaux diminuent, le bruit s’affoiblit, et la
course du voyageur va se terminer aux régions du silence dans le voisinage du ciel.
Cymodocée jette un regard de mépris sur Hiéroclès:
« Je te comprends, dit-elle, et je vois à présent pourquoi mon époux
n’a point encore reçu sa couronne ; mais sache que je n’achèterai point
par le déshonneur la vie du guerrier que j’aime plus que la lumière des
cieux. Il n’est point de supplice qu’Eudore ne préfère à celui de me voir
à toi ; tout foible qu’il est, mon époux se rit de ta puissance : tu ne peux
que lui donner la palme, et j’espère la partager avec lui. »
« Non, dit Hiéroclès furieux, je n’aurai point perdu le fruit de tant de
souffrances, d’humiliations et de complots : j’obtiendrai par la force ce
que tu me refuses, et tu verras périr le traître que tu ne veux pas sauver. »
Il dit, et poursuit Cymodocée 12, qui fuit dans la vaste salle. Elle se précipite aux pieds du Laocoon ; elle menace le persécuteur de se briser
la tête contre le marbre ; elle embrasse la statue, et semble un troisième
enfant expirant de douleur aux pieds d’un père infortuné.
« Mon père, s’écrie-t-elle, mon père, ne viendras-tu pas me secourir ?
Vierge sainte, ayez pitié de moi ! »
À peine a-t-elle prononcé cette prière, le palais retentit des clameurs de mille voix tumultueuses. On frappe à coups redoublés aux portes d’airain. Hiéroclès, étonné, suspend sa poursuite. Dieu, par un effroi soudain, fixe les pas et glace le cœur du pervers.
« C’est la Vierge sainte, s’écrie Cymodocée ; elle vient ! Méchant, tu
vas être puni ! »
Le bruit augmente. Hiéroclès ouvre la porte d’une galerie qui dominoit les cours du palais ; il aperçoit une foule immense : au milieu est
un vieillard qui tient un rameau de suppliant et porte la robe et les
bandelettes d’un prêtre des dieux. On entend de toutes parts ces cris :
« Qu’on lui rende sa fille ! Qu’on livre le traître au suppliant du
peuple romain ! »
Ces mots parviennent à Cymodocée : elle s’élance aussitôt dans la
galerie ; elle reconnoît son père… Démodocus à Rome !… Du haut du
palais, Cymodocée avance la tête, ouvre les bras et se penche vers
Démodocus. Un cri s’élève :
« La voilà ! c’est une prêtresse des Muses ! c’est la fille de ce vieux
prêtre des dieux. »
Démodocus reconnoît sa fille 13 ; il la nomme par son nom, il verse des torrents de larmes, il déchire ses vêtements, il tend au peuple des
mains suppliantes. Hiéroclès appelle ses esclaves ; il veut enlever Cymodocée ; mais la foule :
« Il y va de ta vie, Hiéroclès ; nous te déchirerons de notre propre
main si tu fais la moindre violence à cette vierge des Muses. »
Des soldats mêlés parmi le peuple tirent leurs épées, et menacent le
persécuteur. Cymodocée s’attache aux colonnes de la galerie ; la Reine
des anges l’y retient 14 par des nœuds invisibles : rien ne l’en peut arracher.
Dans ce moment, Galérius, effrayé du tumulte qu’il entendoit dans
son palais, paroît sur un balcon opposé, entouré de sa cour et de ses
gardes. Le peuple s’écrie :
« César, justice, justice ! »
L’empereur, par un signe de la main, commande le silence ; et le
peuple romain, avec ce bon sens qui le caractérise, se tait et écoute.
Le préfet de Rome, qui favorisoit 15 secrètement cette scène afin de perdre Hiéroclès, étoit auprès de Galérius ; il interroge le peuple :
« Que voulez-vous de la justice d’Auguste ? »
« Vieillard, réponds ! » s’écrie la foule.
Démodocus prend la parole :
« Fils de Jupiter et d’Hercule, divin empereur, aie pitié d’un père
qui réclame sa fille ; Hiéroclès l’a renfermée dans ton palais : tu la vois
échevelée à ce portique auprès de son ravisseur ; il veut faire violence
à une prêtresse des Muses ; je suis moi-même un prêtre des dieux :
protège l’innocence, la vieillesse et les autels. »
Hiéroclès répond du haut du portique :
« Divin Auguste, et vous, peuple romain, on vous trompe : cette
Grecque est une esclave chrétienne qu’injustement on me veut
ravir. »
Démodocus :
« Elle n’est pas chrétienne ; ma fille n’est pas esclave. Je suis
citoyen romain. Peuple, n’écoutez pas notre ennemi. »
« Ta fille est-elle chrétienne 16 ? » s’écrie le peuple d’une commune voix.
« Non, repartit Démodocus, elle est prêtresse des Muses : il est vrai
que pour épouser un chrétien elle vouloit… »
« Est-elle chrétienne ? interrompit le peuple. Qu’elle parle par elle-même. »
Alors Cymodocée, levant les yeux au ciel, répond :
« Je suis chrétienne. »
« Non, tu ne l’es pas ! s’écrie Démodocus avec des sanglots. Aurois-tu la barbarie de vouloir être à jamais séparée de ton père ? Auguste, peuple romain, ma fille n’a pas été marquée du sceau de la religion nouvelle. »
Dans ce moment, la fille d’Homère découvre Dorothée au milieu de
la foule.
« Mon père, dit la vierge en larmes, je vois auprès de vous Dorothée ; c’est lui, sans doute, qui vous a conduit ici pour me sauver : il sait que je suis chrétienne, que j’ai été marquée du sceau de ma religion ; il a été témoin de mon bonheur. Je ne puis nier ma foi : je veux être l’épouse d’Eudore. »
Le peuple s’adressant à Dorothée :
« Est-elle chrétienne ? »
Dorothée baissa la tête, et ne répondit point.
« Vous le voyez, s’écrie Hiéroclès, elle est chrétienne. Je réclame
mon esclave. »
Le peuple, interdit, demeure suspendu entre sa fureur contre les
chrétiens, sa haine pour Hiéroclès et sa pitié pour Cymodocée ; puis,
satisfaisant à la fois sa justice et ses passions :
« Cymodocée est chrétienne, dit-il : qu’on la livre au préfet de
Rome et qu’elle subisse le sort des chrétiens ; mais qu’on l’arrache à
Hiéroclès, dont elle ne peut être l’esclave. Démodocus est citoyen
romain. »
Auguste confirme cette espèce de sentence par un signe de tête, et
Publius se hâte de l’exécuter.
Retiré dans son palais, Galérius est agité par des mouvements de
honte et de colère : il ne peut pardonner à Hiéroclès d’être la cause
d’un rassemblement séditieux qui avoit osé violer l’asile même du
prince.
Le préfet de Rome revient trouver Galérius.
« Auguste, lui dit-il, la sédition est apaisée : cette chrétienne de
Messénie est jetée dans les prisons. Prince, je ne saurois vous le
cacher, votre ministre a compromis le salut de l’empire. Il prétend
être l’ennemi des chrétiens ; toutefois, il épargne depuis longtemps la
vie du plus dangereux des rebelles. Cymodocée étoit destinée pour épouse à Eudore : il est bien malheureux que votre premier ministre
ait de ridicules démêlés de jalousie avec le chef de vos ennemis. »
Publius s’aperçoit de l’effet de ce discours ; il se hâte d’ajouter :
« Mais, prince, ce ne sont pas là les seuls torts d’Hiéroclès : si on
vouloit l’en croire, ce seroit lui qui vous auroit fait nommer Auguste ;
ce Grec, qui doit tout à vos bontés, vous auroit revêtu de la pourpre… »
Publius s’interrompit à ces mots, comme s’il eût renfermé dans son
cœur des choses encore plus injurieuses à la majesté du prince. Galérius
rougit, et l’habile courtisan vit qu’il avoit touché la plaie secrète.
Publius n’avoit point ignoré l’arrivée de Dorothée à Rome, son
entrevue avec Démodocus, et les démarches de celui-ci pour conduire
la foule au palais ; il eût été facile à Publius de prévenir le mouvement
populaire ; mais il se garda bien de faire manquer un projet qui pouvoit
renverser Hiéroclès ; il favorisa même par des agents secrets les
desseins de Démodocus : maître de tous les ressorts qui faisoient
jouer cette grande machine, ses discours insidieux achevèrent d’alarmer
l’esprit de Galérius.
« Qu’on me délivre de ce chrétien et de ses complices, dit l’empereur.
Je vois avec regret qu’Hiéroclès ne peut plus rester auprès de
moi ; mais, en récompense de ses services passés, je le nomme gouverneur
de l’Égypte. »
Alors Publius, au comble de la joie :
« Que votre Majesté divine se repose sur moi de tous ces soins.
Eudore mérite mille fois la mort ; mais comme ses trahisons ne sont
pas assez prouvées 17, il suffira de le faire juger comme chrétien. Quant à Cymodocée, elle sera condamnée à son tour avec la foule des impies.
Hiéroclès va recevoir les ordres de votre Éternité. »
Ainsi parle Publius, et sur-le-champ il fait connoître à Hiéroclès sa
destinée.
Le ministre pervers relit plusieurs fois la lettre impériale qui l’éloigne
de la cour. Ses joues pâles, ses yeux égarés, sa bouche entr’ouverte
exprimoient les douleurs du courtisan criminel qui voit s’évanouir
dans un instant les songes de sa vie.
« Dieu des chrétiens, s’écrie-t-il, est-ce toi qui me poursuis ? Pour
obtenir Cymodocée, j’ai laissé vivre Eudore, et Cymodocée m’échappe,
et mon rival mourra d’une autre main que de la mienne ! J’ai méprisé
dans Rome un obscur vieillard, j’ai cru devoir laisser la liberté à un
chrétien puissant, et Démodocus et Dorothée m’ont perdu ! Ô aveugle
prévoyance humaine ! Ô vaine et fastueuse sagesse, qui n’as pu me
conserver ma puissance, et qui ne peux me consoler ! »
Tels étaient les aveux que la douleur arrachoit à Hiéroclès. Des larmes indignes mouilloient ses paupières. Il déploroit son sort avec
la foiblesse d’une femme de peu de sens et d’un moindre cœur ; il eût
pourtant voulu sauver Cymodocée, mais le lâche ne se sentoit pas assez
de courage pour exposer sa vie.
Tandis qu’il hésite entre mille projets, qu’il ne peut ni se résoudre
à braver l’orage, ni consentir à s’éloigner, Dorothée avoit instruit
Eudore de l’arrivée de Cymodocée et des événements du palais. Les
confesseurs, assemblés autour du fils de Lasthénès, le félicitoient
d’avoir choisi une épouse si courageuse et si fidèle. La joie d’Eudore
étoit grande, quoique troublée par les nouveaux périls qu’alloit courir
la jeune chrétienne.
« Elle a donc confessé Jésus-Christ la première ! s’écrioit-il dans un
saint transport. Cet honneur étoit réservé à son innocence ! »
Ensuite il pleuroit d’attendrissement en songeant que sa bien-aimée
avoit reçu le baptême dans les eaux du Jourdain par la main de
Jérôme.
« Elle est chrétienne ! répétoit-il à tout moment. Elle a confessé
Jésus-Christ devant le peuple romain : je puis donc mourir en paix :
elle viendra me retrouver ! »
Un rayon d’espérance commençoit à luire dans les cachots. La disgrâce
d’Hiéroclès pouvoit amener un changement dans l’empire. Constantin
menaçoit Galérius du fond de l’Occident ; le messager qu’Eudore
avoit envoyé à Dioclétien pouvoit rapporter d’heureuses nouvelles.
Lorsqu’un vaisseau 18 pendant une nuit affreuse a fait naufrage, les
matelots boivent l’onde amère et luttent à peine contre les flots ; si une
aurore trompeuse perce un moment les ténèbres et découvre à ces
infortunés une terre prochaine, ils nagent avec effort vers la rive ; mais
bientôt l’aurore s’éteint, la tempête recommence, et les nautoniers
s’enfoncent dans l’abîme : telle fut la courte espérance, tel fut le sort
des chrétiens.
Les martyrs chantoient encore au Très-Haut un cantique de louanges,
lorsqu’ils virent entrer Zacharie. Déjà l’apôtre des Francs connoissoit
le destin de son ami :
« Chantez, dit-il, mes frères 19, chantez ! Vous avez un juste sujet
de joie ! Demain un grand saint augmentera peut-être le nombre de
vos intercesseurs auprès de Dieu ! »
Tous les confesseurs se turent. Le silence règne un moment dans la
prison. Chacun cherche à deviner quelle est l’heureuse victime, chacun
désire que le sort soit tombé sur lui, chacun repasse dans son esprit
les titres qu’il peut avoir à cet honneur. Eudore avoit à l’instant compris
Zacharie, mais il rejetoit les espérances du martyre comme une pensée superbe et une tentation de l’enfer. Il craignoit de pécher par
orgueil en se désignant lui-même ; il se jugeoit indigne de mourir de
préférence à ces vieux confesseurs qui depuis si longtemps combattoient
pour Jésus-Christ. Zacharie fit bientôt cesser cette sublime
incertitude et cette émulation divine ; il s’approche d’Eudore :
« Mon fils, dit-il, je vous ai sauvé la vie ; vous me devez votre
gloire : ne m’oubliez pas quand vous serez dans le ciel. »
À l’instant, tous les évêques, tous les prêtres, tous les prisonniers
tombent aux genoux du martyr, baisent le bas de ses vêtements, et se
recommandent à ses prières. Eudore, resté debout au milieu de ces
vieillards prosternés, ressembloit à un jeune cèdre du Liban, seul
rejeton d’une forêt antique abattue à ses pieds.
Un licteur, précédé de deux esclaves portant des torches de cyprès,
pénètre dans le cachot. Surpris de l’adoration des prisonniers, qui
demeurèrent dans la même attitude, il en croyoit à peine ses regards :
« Roi des chrétiens, dit-il à l’époux de Cymodocée, quel est parmi
ton peuple le tribun que l’on nomme Eudore ? »
« C’est moi, » répondit le fils de Lasthénès.
« Eh bien ! dit le licteur, encore plus étonné, c’est donc toi qui dois
mourir ! »
« Vous le voyez à mes honneurs, » repartit Eudore.
Un esclave déroule l’écrit fatal, et lit à haute voix l’ordonnance de
Publius :
« Eudore, fils de Lasthénès, natif de Mégalopolis en Arcadie, jadis
tribun de la légion britannique, maître de la cavalerie, préfet des
Gaules, paroîtra demain au tribunal de Festus, juge des chrétiens,
pour sacrifier aux dieux ou mourir. »
Eudore s’inclina, et le licteur sortit.
Comme dans les fêtes de la ville de Thésée on voit une jeune canéphore
se dérober aux yeux de la foule qui vante sa pudeur et ses
grâces, ainsi Eudore, qui porte déjà les palmes du sacrifice, se retire
au fond de la prison, pour éviter les louanges de ses compagnons de
gloire. Il demande la liqueur mystérieuse dont les chrétiens se servoient
entre eux au temps des persécutions, et il trace ses adieux à
Cymodocée.
Ange des saintes amours 20, vous qui gardez fidèlement l’histoire
des passions vertueuses, daignez me confier la page du livre de
mémoire où vous gravâtes les tendres et pieux sentiments du martyr !
« Eudore, serviteur de Dieu 21, enchaîné pour l’amour de Jésus-Christ : à notre sœur Cymodocée, désignée pour notre épouse et la
compagne de nos combats, paix, grâce et amour.
« Ma colombe, ma bien-aimée, nous avons appris avec une joie
digne de l’amour qui est pour vous dans notre cœur, que vous aviez
été baptisée dans les eaux du Jourdain par notre ami le solitaire
Jérôme. Vous venez de confesser Jésus-Christ devant les juges et les
princes de la terre. Ô servante du Dieu véritable, quel éclat doit avoir
maintenant votre beauté ! Pourrions-nous nous plaindre, nous trop
justement puni, tandis que vous, Ève encore non tombée, vous souffrez
les persécutions des hommes ? Ce nous est une tentation dangereuse
de penser que ces bras si foibles et si délicats sont abattus sous
le poids des chaînes ; que cette tête ornée de toutes les grâces des
vierges, et qui mériteroit d’être soutenue par la main des anges,
repose sur une pierre dans les ténèbres d’une prison. Ah ! s’il nous eût
été donné d’être heureux avec vous !… Mais loin de nous cette
pensée ! Fille d’Homère, Eudore va vous devancer au séjour des concerts
ineffables : il faut qu’il coupe le fil de ses jours 22, comme un
tisserand coupe le fil de sa toile à moitié tissue. Nous vous écrivons
de la prison de saint Pierre, la première année de la persécution 23.
Demain nous comparoîtrons devant les juges, à l’heure où Jésus-Christ
mourut sur la croix. Ma bien-aimée, notre amour pour vous seroit-il
plus fort, si nous vous écrivions de la maison des rois et durant
l’année du bonheur ?
« Il faut vous quitter, ô vous qui êtes née la plus belle entre les
filles des hommes ! Nous demandons au ciel avec larmes qu’il nous
permette de vous revoir ici-bas, ne fût-ce que pour un moment. Cette
grâce nous sera-t-elle accordée ? Attendons avec résignation les décrets
de la Providence ! Ah ! du moins, si nos amours ont été courts, ils ont
été purs ! Ainsi que la Reine des anges, vous gardez le doux nom
d’épouse sans avoir perdu le beau nom de vierge. Cette pensée, qui
feroit le désespoir d’une tendresse humaine, fait la consolation d’une
tendresse divine. Quel bonheur est le nôtre ! Ô Cymodocée ! nous
étions destiné à vous appeler ou la mère de nos enfants, ou la chaste
compagne de notre félicité éternelle !
« Adieu donc, ô ma sœur ! Adieu, ma colombe, ma bien-aimée !
priez votre père de nous pardonner ses larmes. Hélas ! il vous perdra
peut-être, et il n’est pas chrétien 24 : il doit être bien malheureux !
« Voici la salutation 25 que moi Eudore j’ajoute à la fin de cette lettre :
« Souvenez-vous de mes liens, ô Cymodocée !
« Que la douceur de Jésus-Christ soit avec vous ! »
fin du livre vingtième.
Livre Vingtième.
Cymodocée, arrêtée par les satellites d’Hiéroclès, est conduite à Rome. Émeute populaire. Cymodocée, délivrée des mains d’Hiéroclès, est renfermée dans les prisons comme chrétienne. Disgrâce d’Hiéroclès. Il reçoit l’ordre de partir pour Alexandrie. Lettre d’Eudore à Cymodocée.
L’aurore avoit rappelé les mortels aux fatigues et aux douleurs ; ils reprenoient de toutes parts leurs travaux pénibles : le laboureur suivoit la charrue en arrosant de ses sueurs le sillon que le bœuf avoit tracé : la forge retentissoit des coups du marteau qui tomboit en cadence sur le fer étincelant ; une rumeur confuse s’élevoit des cités.
Le ciel étoit serein et l’orient radieux. On n’envoya point au-devant de
Cymodocée 1 une galère ornée de bandelettes ; un char attelé de quatre chevaux blancs ne l’attendoit point sur la rive. Les honneurs que lui
préparoit l’Italie étoient de ceux qu’elle décernoit aux chrétiens : la
persécution et la mort.
Les décrets du ciel avoient conduit la fille d’Homère non loin de
Tarente, sous un promontoire avancé qui déroboit aux yeux des naufragés la patrie d’Architas 2. Le pilote monta sur de haut rochers, et
jetant ses regards autour de lui, il s’écria tout à coup :
« L’Italie ! l’Italie ! »
À ce nom, Cymodocée sentit ses genoux se dérober sous elle ; son
sein se souleva comme la vague enflée par le vent. Dorothée fut obligé
de la soutenir dans ses bras, tant elle éprouva de joie à fouler la même
terre que son époux. Puisque Dieu la séparoit de son père, qu’elle
croyoit encore en Messénie, du moins elle pouvoit voler à Rome.
« Je suis chrétienne à présent, disoit-elle : Eudore ne peut plus m’empêcher de partager ses douleurs. »
Comme Cymodocée prononçoit ces mots, on vit un vaisseau tourner
le promontoire voisin. Il étoit tiré par une barque chargée de soldats.
Bientôt les matelots cessent de ramer. Les soldats coupent la corde qui servoit à traîner le vaisseau ; le vaisseau s’arrête, s’enfonce peu à peu
et disparoît sous les flots.
C’étoit une de ces galères 3 remplies de pauvres et de malheureux
que Galérius faisoit noyer sur des côtes solitaires. Quelques-unes des
victimes, dégagées de leur prison par les vagues, nagent vers la barque des soldats ; ceux-ci les repoussent avec leurs piques, et, joignant
la raillerie à l’atrocité, ils les envoient souper chez Neptune. À ce spectacle, les matelots de la galère de Cymodocée s’enfuirent épouvantés le
long des sirtes ; mais Dorothée et sa compagne ne peuvent vaincre
dans leur cœur la charité, signe ineffaçable du chrétien. Ils appellent
les infortunés qui luttent encore contre le trépas, ils leur tendent les
mains ; ils parviennent à les sauver. Aussitôt les ministres de Galérius abordent au rivage ; ils entourent Dorothée et la fille de Démodocus.
« Qui êtes-vous, dit le centurion d’une voix menaçante, vous qui ne
craignez point d’arracher à la mort les ennemis de l’empereur ? »
« Je suis Dorothée, répondit le chrétien, dont l’indignation trahit
la prudence ; je remplis les devoirs imposés à l’homme. Ah ! il faut que
Tarente ait conservé ses dieux irrités 4, pour avoir ainsi perdu tout sentiment de pitié et de justice ! »
Au nom de Dorothée, connu dans tout l’empire, le centurion n’ose
porter la main sur un homme d’un rang aussi élevé ; mais il demande
quelle est cette femme dont la pitié imprudente s’est rendue coupable
en violant les édits.
« Elle est sans doute chrétienne ! s’écrie-t-il, frappé de son humanité
et de sa modestie. Où allez-vous ? d’où venez-vous ? comment êtes-vous
ici ? Savez-vous qu’on ne peut entrer en Italie sans un ordre particulier d’Hiéroclès ? »
Dorothée raconte son naufrage, et cherche à cacher le nom de sa
compagne. Le centurion se transporte à la galère échouée.
Lorsque, menacée par les matelots, Cymodocée s’étoit vue au moment de perdre la vie, elle avoit écrit à son père et à son époux deux lettres d’adieux, remplies de douleur et de passion. Ces lettres, restées à bord, apprirent son nom aux soldats, et une croix trouvée sur son lit décela sa religion : ainsi Philomèle se trahit par des chants d’amour, qui la découvrent à l’oiseleur ; ainsi l’on reconnoît les épouses des rois
à leur sceptre.
Le centurion dit à Dorothée :
« Je suis obligé de vous retenir sous ma garde avec cette Messénienne. Les ordres contre les chrétiens sont exécutés dans toute leur rigueur ; et si je vous laissais libre, je courrois risque de la vie. Je vais faire partir un messager, et le ministre de l’empereur disposera de
votre sort. »
Hiéroclès exerçoit alors sur le monde romain un pouvoir absolu,
mais il étoit plongé dans de vives inquiétudes. Publius, préfet de
Rome, commençoit à l’emporter sur lui dans la faveur de Galérius. Le
rival d’Hiéroclès le traversoit dans tous ses projets. Las d’attendre le
retour de Cymodocée, le persécuteur vouloit-il livrer Eudore aux
tourments, Publius trouvoit quelque moyen de retarder le sacrifice.
Hiéroclès, fidèle à ses premiers desseins, reculoit-il le jugement du fils
de Lasthénès, Publius disoit à l’empereur :
« Pourquoi le ministre de votre Éternité n’abandonne-t-il pas au
glaive le dangereux chef des rebelles ? »
Le silence de l’Orient sur la fille d’Homère alarmoit aussi le coupable amour du persécuteur. Dans son impatience, il avoit placé des
sentinelles à tous les ports de l’Italie et de la Sicile. De nombreux
courriers lui apportoient nuit et jour des nouvelles du rivage. Ce fut
au milieu de ces perplexités qu’il reçut le messager de Tarente. Au
nom de Cymodocée, il pousse un cri de joie, et se précipite de son lit :
tel le chantre d’Ilion 5 peint le monarque du Tartare s’élançant de son trône. Les lèvres tremblantes, les yeux égarés d’amour et de joie :
« Qu’on amène en ma présence, s’écrie-t-il, mon esclave messénienne ! Mon bonheur me la renvoie. »
En même temps il ordonne de rendre la liberté à l’officier du palais
de Dioclétien.
Dorothée avoit à Rome de nombreux partisans et de zélés protecteurs, même parmi les païens. Cet homme juste ne s’étoit jamais servi
de sa fortune et de son pouvoir que pour prévenir les violences et
protéger l’innocent, il recueilloit en ce moment le fruit de ses vertus,
et l’opinion publique lui servoit de défense contre un ministre pervers. La rencontre de ce chrétien puissant et de Cymodocée parut à
Hiéroclès un effet du hasard ; il ne voulut point s’attirer de nouveaux
ennemis, lorsqu’il avoit déjà Publius à combattre. L’apostat sentoit
intérieurement que les haines publiques s’amonceloient sur sa tête :
c’est ainsi que, dans la crainte de soulever le peuple en faveur d’un
vieux prêtre des dieux, il avoit laissé Démodocus errer obstinément au
milieu de Rome. Dieu commençoit à aveugler le méchant. Au lieu de
marcher droit à son but, il s’embarrassoit dans des prévoyances
humaines ; et à force de politique, de finesse et de calcul, il venoit
tomber dans les piéges qu’il prétendoit éviter. Hiéroclès aux yeux de
la foule paroissoit encore tout-puissant, mais un œil exercé voyoit en
lui des signes de dépérissement et de décadence : tel s’élève un chêne dont la tête touche au ciel, dont les racines descendent aux enfers ; il
semble braver les hivers, les vents et la foudre ; le voyageur, assis à
ses pieds, admire ses inébranlables rameaux, qui ont vu passer les
générations des mortels ; mais le pâtre qui contemple le roi des forêts
du haut de la colline le voit élever au-dessus de son feuillage verdoyant une couronne desséchée.
Sur une colline qui dominoit l’amphithéâtre de Vespasien, Titus
avoit bâti un palais des débris de la Maison dorée de Néron. Là se
trouvoient réunis tous les chefs-d’œuvre de la Grèce. De vastes péristyles, des salles incrustées de marbre d’Orient et pavées de mosaïques
précieuses, étaloient aux regards les miracles de la sculpture antique :
le Mercure de Zénodore 6, enlevé à la cité d’Arverne dans les Gaules, frappoit par ses dimensions colossales, qui n’ôtoient rien à sa légèreté ; la Joueuse de flûte de Lysippe sembloit chanceler en riant sous
le pouvoir de Bacchus ; la Vénus de bronze de Praxitèle disputoit le
prix de la beauté à la Vénus de marbre de cet artiste divin ; sa
Matrone en larmes et sa Phryné dans la joie montroient la flexibilité
de son art : la passion du sculpteur se déceloit dans les traits de la
courtisane, qui sembloit promettre au génie la récompense de l’amour.
Tout auprès de Phryné, on admiroit la Lionne sans langue, symbole
ingénieux de cette autre courtisane qui mourut dans les tourments
plutôt que de trahir Harmodius et Aristogiton. La statue du Désir, qui
le faisoit naître, celle de Mars en repos et de Vesta assise, immortalisoient dans ces lieux le talent de Scopas. Galérius à tous ces monuments sans prix avoit ajouté le Taureau d’airain que Périllus inventa pour Phalaris.
Le nouvel empereur habitoit ce beau palais. Hiéroclès, son digne
ministre, occupoit un des portiques de la demeure du maître du
monde. Les appartements du philosophe stoïque surpassoient en
magnificence ceux même de Galérius. Sur les murs polis avec art
étoient représentés des paysages charmants, de vastes forêts, de fraîches cascades. Les tableaux des plus grands maîtres ornoient des bains enchantés et des cabinets voluptueux : ici paroissoit la Junon Lacinienne : pour servir de modèle à ce chef-d’œuvre, les Agrigentins avoient jadis offert leurs filles nues aux regards de Zeuxis ; là c’étoit
la Vénus d’Apelles sortant de l’onde, digne de régner sur les dieux ou
d’être aimée d’Alexandre. On voyoit mourir d’amour le Satyre de Protogène ; l’habitant des bois expiroit sur la mousse à l’entrée d’une
grotte tapissée de lierre ; sa main laissoit échapper sa flûte, son thyrse
étoit brisé, sa tasse renversée ; et tel étoit l’artifice du peintre, qu’il
avoit su réunir ce que Vénus a de plus matériel dans la brute et de plus céleste dans l’homme. Malheur à celui qui fit sortir les beaux-arts
des temples de la divinité pour en décorer la demeure des mortels !
Alors les œuvres sublimes du silence, de la méditation et du génie,
devinrent les causes, les éléments, les témoins des plus grands crimes
ou des passions les plus honteuses.
Hiéroclès attendoit la fille de Démodocus dans la plus belle salle de
son palais. À l’une des extrémités de cette salle respiroit l’Apollon
vainqueur du serpent ennemi de Latone ; à l’extrémité opposée s’élevoit le groupe de Laocoon 7 et de ses fils, comme si le sage, au milieu
de ses voluptés, n’avoit pu se passer de l’image de l’humanité souffrante ! La pourpre, l’or, le cristal, étinceloient de toutes parts. On
entendoit sans cesse le doux bruit des eaux et d’une musique lointaine.
Les fleurs les plus rares de l’Asie embaumoient l’air, et des parfums
exquis brûloient dans des vases d’albâtre.
Les satellites d’Hiéroclès lui amènent enfin la proie qu’il poursuit
depuis si longtemps. Par des détours obscurs et des portes secrètes,
que l’on referme soigneusement sur ses pas, Cymodocée est conduite
aux pieds du persécuteur. Les esclaves se retirent, et la fille de Démodocus reste seule avec un monstre qui ne craint ni les hommes ni les dieux.
Elle cachoit sa douleur sous les replis d’un voile. On n’entendoit que
le bruit de ses pleurs, comme on est frappé dans les bois du murmure
d’une source qu’on ne voit point, encore. Son sein, agité par la crainte,
soulevoit sa robe blanche. Elle remplissoit la salle d’une espèce de
lumière, pareille à cette clarté qui émane du corps des anges et des
esprits bienheureux.
Hiéroclès demeure un moment interdit devant l’autorité de l’innocence, de la foiblesse et du malheur. Ses avides regards se repaissent
de tant de charmes. Il contemple avec une ardeur effrayante celle
qu’il n’a jamais vue si près de lui, celle dont il n’a jamais touché ni la
main ni le voile, celle dont il n’a jamais entendu la voix que dans les
chœurs des vierges, et qui pourtant a disposé des jours, des nuits, des
pensées, des songes, des crimes de l’apostat. Bientôt la passion de cet
homme dévoué à l’enfer surmonte le premier moment d’hésitation et
de trouble. Il affecte d’abord une modération que l’amour, la jalousie,
la vengeance, l’orgueil, ne pouvoient permettre à son cœur. Il adresse
ces mots à Cymodocée :
« Cymodocée, pourquoi cette frayeur et ces larmes ? Tu sais que je
t’aime 8. Soumis à tes moindres volontés, tu me verras t’obéir comme
ton esclave, si tu consens à m’écouter. »
L’insolent favori de la fortune soulève le voile de Cymodocée. Il reste ébloui des grâces qu’il découvre. La vîerge rougit, et cachant
dans son sein son visage baigné de larmes :
« Je ne veux rien de toi, dit-elle. Je ne te demande rien que de me
rendre à mon père. Les bois du Pamysus sont plus agréables à mon
cœur que tous tes palais. »
« Eh bien ! répondit Hiéroclès, je te rendrai à ton père ; je comblerai
ce vieillard de gloire et de richesses : mais songe qu’une résistance
inutile pourroit perdre à jamais l’auteur de tes jours. »
« Me rendras-tu aussi à mon époux ? » s’écria Cymodocée en joignant ses mains suppliantes.
À ce nom Hiéroclès pâlit, et contenant à peine sa rage :
« Quoi ! dit-il, à ce perfide qui s’est emparé de ton cœur par des
philtres et des enchantements 9 ! Écoute : il va perdre la vie dans les tourments. Juge de mon amour pour toi : j’arracherai à la mort ce rival
odieux. »
Cymodocée, trompée et poussant un cri de joie, tombe aux pieds
d’Hiéroclès ; elle embrasse ses genoux.
« Illustre seigneur, dit-elle, vous êtes placé à la tête des sages.
Démodocus mon père m’a souvent raconté que la philosophie élève les
mortels au-dessus de ce que j’appelois les dieux. Protégez donc,
ô maître des hommes ! protégez l’innocence et réunissez deux époux
injustement persécutés ! »
« Nymphe divine, s’écria Hiéroclès transporté d’amour, relève-toi.
Ne vois-tu pas que tes charmes détruisent l’effet de tes prières ? Et qui
pourroit te céder à un rival ? La sagesse, enfant trop aimable 10, consiste à suivre les penchants de son cœur. N’en crois pas une religion
farouche, qui veut commander à tes sens. Les préceptes de pureté, de
modestie, d’innocence, sont sans doute utiles à la foule, mais le sage
jouit en secret des biens de la nature. Les dieux n’existent point, ou
ne se mêlent point des choses d’ici-bas. Viens donc, ô vierge ingénue,
viens : abandonnons-nous sans remords aux délices de l’amour et aux
faveurs de la fortune. »
À ces mots, Hiéroclès jette ses bras autour de Cymodocée, comme
un serpent s’enlace autour d’un jeune palmier ou d’un autel consacré
à la pudeur. La fille de Démodocus se dégage avec indignation des
embrassements du monstre.
« Quoi ! dit-elle, c’est là le langage de la sagesse ! Ennemi du ciel, tu
oses parler de vertu ! Ne m’as-tu pas promis de sauver Eudore ? »
« Tu m’as mal compris, s’écrie Hiéroclès le cœur palpitant de jalousie
et de colère. Tu me parles trop de cet homme, plus horrible à mes yeux
que cet enfer dont me menacent tes chrétiens. L’amour que tu lui portes est l’arrêt de sa mort. Pour la dernière fois, sache à quel prix
je laisserai vivre Eudore : il meurt si tu n’es à moi 11. »
La réprobation parut tout entière sur le visage d’Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et des gouttes de sang tombent de ses yeux.
La chrétienne, qui jusque alors avoit été frappée de terreur, se sentit
soudain relevée par le coup qui devoit l’abattre. Il n’est d’affreux que
le commencement du malheur ; au comble de l’adversité, on trouve,
en s’éloignant de la terre, des régions tranquilles et sereines : ainsi,
lorsqu’on remonte les rives d’un torrent furieux, on est épouvanté, au
fond de la vallée, du fracas de ses ondes ; mais à mesure que l’on
s’élève sur la montagne, les eaux diminuent, le bruit s’affoiblit, et la
course du voyageur va se terminer aux régions du silence dans le voisinage du ciel.
Cymodocée jette un regard de mépris sur Hiéroclès:
« Je te comprends, dit-elle, et je vois à présent pourquoi mon époux
n’a point encore reçu sa couronne ; mais sache que je n’achèterai point
par le déshonneur la vie du guerrier que j’aime plus que la lumière des
cieux. Il n’est point de supplice qu’Eudore ne préfère à celui de me voir
à toi ; tout foible qu’il est, mon époux se rit de ta puissance : tu ne peux
que lui donner la palme, et j’espère la partager avec lui. »
« Non, dit Hiéroclès furieux, je n’aurai point perdu le fruit de tant de
souffrances, d’humiliations et de complots : j’obtiendrai par la force ce
que tu me refuses, et tu verras périr le traître que tu ne veux pas sauver. »
Il dit, et poursuit Cymodocée 12, qui fuit dans la vaste salle. Elle se précipite aux pieds du Laocoon ; elle menace le persécuteur de se briser
la tête contre le marbre ; elle embrasse la statue, et semble un troisième
enfant expirant de douleur aux pieds d’un père infortuné.
« Mon père, s’écrie-t-elle, mon père, ne viendras-tu pas me secourir ?
Vierge sainte, ayez pitié de moi ! »
À peine a-t-elle prononcé cette prière, le palais retentit des clameurs de mille voix tumultueuses. On frappe à coups redoublés aux portes d’airain. Hiéroclès, étonné, suspend sa poursuite. Dieu, par un effroi soudain, fixe les pas et glace le cœur du pervers.
« C’est la Vierge sainte, s’écrie Cymodocée ; elle vient ! Méchant, tu
vas être puni ! »
Le bruit augmente. Hiéroclès ouvre la porte d’une galerie qui dominoit les cours du palais ; il aperçoit une foule immense : au milieu est
un vieillard qui tient un rameau de suppliant et porte la robe et les
bandelettes d’un prêtre des dieux. On entend de toutes parts ces cris :
« Qu’on lui rende sa fille ! Qu’on livre le traître au suppliant du
peuple romain ! »
Ces mots parviennent à Cymodocée : elle s’élance aussitôt dans la
galerie ; elle reconnoît son père… Démodocus à Rome !… Du haut du
palais, Cymodocée avance la tête, ouvre les bras et se penche vers
Démodocus. Un cri s’élève :
« La voilà ! c’est une prêtresse des Muses ! c’est la fille de ce vieux
prêtre des dieux. »
Démodocus reconnoît sa fille 13 ; il la nomme par son nom, il verse des torrents de larmes, il déchire ses vêtements, il tend au peuple des
mains suppliantes. Hiéroclès appelle ses esclaves ; il veut enlever Cymodocée ; mais la foule :
« Il y va de ta vie, Hiéroclès ; nous te déchirerons de notre propre
main si tu fais la moindre violence à cette vierge des Muses. »
Des soldats mêlés parmi le peuple tirent leurs épées, et menacent le
persécuteur. Cymodocée s’attache aux colonnes de la galerie ; la Reine
des anges l’y retient 14 par des nœuds invisibles : rien ne l’en peut arracher.
Dans ce moment, Galérius, effrayé du tumulte qu’il entendoit dans
son palais, paroît sur un balcon opposé, entouré de sa cour et de ses
gardes. Le peuple s’écrie :
« César, justice, justice ! »
L’empereur, par un signe de la main, commande le silence ; et le
peuple romain, avec ce bon sens qui le caractérise, se tait et écoute.
Le préfet de Rome, qui favorisoit 15 secrètement cette scène afin de perdre Hiéroclès, étoit auprès de Galérius ; il interroge le peuple :
« Que voulez-vous de la justice d’Auguste ? »
« Vieillard, réponds ! » s’écrie la foule.
Démodocus prend la parole :
« Fils de Jupiter et d’Hercule, divin empereur, aie pitié d’un père
qui réclame sa fille ; Hiéroclès l’a renfermée dans ton palais : tu la vois
échevelée à ce portique auprès de son ravisseur ; il veut faire violence
à une prêtresse des Muses ; je suis moi-même un prêtre des dieux :
protège l’innocence, la vieillesse et les autels. »
Hiéroclès répond du haut du portique :
« Divin Auguste, et vous, peuple romain, on vous trompe : cette
Grecque est une esclave chrétienne qu’injustement on me veut
ravir. »
Démodocus :
« Elle n’est pas chrétienne ; ma fille n’est pas esclave. Je suis
citoyen romain. Peuple, n’écoutez pas notre ennemi. »
« Ta fille est-elle chrétienne 16 ? » s’écrie le peuple d’une commune voix.
« Non, repartit Démodocus, elle est prêtresse des Muses : il est vrai
que pour épouser un chrétien elle vouloit… »
« Est-elle chrétienne ? interrompit le peuple. Qu’elle parle par elle-même. »
Alors Cymodocée, levant les yeux au ciel, répond :
« Je suis chrétienne. »
« Non, tu ne l’es pas ! s’écrie Démodocus avec des sanglots. Aurois-tu la barbarie de vouloir être à jamais séparée de ton père ? Auguste, peuple romain, ma fille n’a pas été marquée du sceau de la religion nouvelle. »
Dans ce moment, la fille d’Homère découvre Dorothée au milieu de
la foule.
« Mon père, dit la vierge en larmes, je vois auprès de vous Dorothée ; c’est lui, sans doute, qui vous a conduit ici pour me sauver : il sait que je suis chrétienne, que j’ai été marquée du sceau de ma religion ; il a été témoin de mon bonheur. Je ne puis nier ma foi : je veux être l’épouse d’Eudore. »
Le peuple s’adressant à Dorothée :
« Est-elle chrétienne ? »
Dorothée baissa la tête, et ne répondit point.
« Vous le voyez, s’écrie Hiéroclès, elle est chrétienne. Je réclame
mon esclave. »
Le peuple, interdit, demeure suspendu entre sa fureur contre les
chrétiens, sa haine pour Hiéroclès et sa pitié pour Cymodocée ; puis,
satisfaisant à la fois sa justice et ses passions :
« Cymodocée est chrétienne, dit-il : qu’on la livre au préfet de
Rome et qu’elle subisse le sort des chrétiens ; mais qu’on l’arrache à
Hiéroclès, dont elle ne peut être l’esclave. Démodocus est citoyen
romain. »
Auguste confirme cette espèce de sentence par un signe de tête, et
Publius se hâte de l’exécuter.
Retiré dans son palais, Galérius est agité par des mouvements de
honte et de colère : il ne peut pardonner à Hiéroclès d’être la cause
d’un rassemblement séditieux qui avoit osé violer l’asile même du
prince.
Le préfet de Rome revient trouver Galérius.
« Auguste, lui dit-il, la sédition est apaisée : cette chrétienne de
Messénie est jetée dans les prisons. Prince, je ne saurois vous le
cacher, votre ministre a compromis le salut de l’empire. Il prétend
être l’ennemi des chrétiens ; toutefois, il épargne depuis longtemps la
vie du plus dangereux des rebelles. Cymodocée étoit destinée pour épouse à Eudore : il est bien malheureux que votre premier ministre
ait de ridicules démêlés de jalousie avec le chef de vos ennemis. »
Publius s’aperçoit de l’effet de ce discours ; il se hâte d’ajouter :
« Mais, prince, ce ne sont pas là les seuls torts d’Hiéroclès : si on
vouloit l’en croire, ce seroit lui qui vous auroit fait nommer Auguste ;
ce Grec, qui doit tout à vos bontés, vous auroit revêtu de la pourpre… »
Publius s’interrompit à ces mots, comme s’il eût renfermé dans son
cœur des choses encore plus injurieuses à la majesté du prince. Galérius
rougit, et l’habile courtisan vit qu’il avoit touché la plaie secrète.
Publius n’avoit point ignoré l’arrivée de Dorothée à Rome, son
entrevue avec Démodocus, et les démarches de celui-ci pour conduire
la foule au palais ; il eût été facile à Publius de prévenir le mouvement
populaire ; mais il se garda bien de faire manquer un projet qui pouvoit
renverser Hiéroclès ; il favorisa même par des agents secrets les
desseins de Démodocus : maître de tous les ressorts qui faisoient
jouer cette grande machine, ses discours insidieux achevèrent d’alarmer
l’esprit de Galérius.
« Qu’on me délivre de ce chrétien et de ses complices, dit l’empereur.
Je vois avec regret qu’Hiéroclès ne peut plus rester auprès de
moi ; mais, en récompense de ses services passés, je le nomme gouverneur
de l’Égypte. »
Alors Publius, au comble de la joie :
« Que votre Majesté divine se repose sur moi de tous ces soins.
Eudore mérite mille fois la mort ; mais comme ses trahisons ne sont
pas assez prouvées 17, il suffira de le faire juger comme chrétien. Quant à Cymodocée, elle sera condamnée à son tour avec la foule des impies.
Hiéroclès va recevoir les ordres de votre Éternité. »
Ainsi parle Publius, et sur-le-champ il fait connoître à Hiéroclès sa
destinée.
Le ministre pervers relit plusieurs fois la lettre impériale qui l’éloigne
de la cour. Ses joues pâles, ses yeux égarés, sa bouche entr’ouverte
exprimoient les douleurs du courtisan criminel qui voit s’évanouir
dans un instant les songes de sa vie.
« Dieu des chrétiens, s’écrie-t-il, est-ce toi qui me poursuis ? Pour
obtenir Cymodocée, j’ai laissé vivre Eudore, et Cymodocée m’échappe,
et mon rival mourra d’une autre main que de la mienne ! J’ai méprisé
dans Rome un obscur vieillard, j’ai cru devoir laisser la liberté à un
chrétien puissant, et Démodocus et Dorothée m’ont perdu ! Ô aveugle
prévoyance humaine ! Ô vaine et fastueuse sagesse, qui n’as pu me
conserver ma puissance, et qui ne peux me consoler ! »
Tels étaient les aveux que la douleur arrachoit à Hiéroclès. Des larmes indignes mouilloient ses paupières. Il déploroit son sort avec
la foiblesse d’une femme de peu de sens et d’un moindre cœur ; il eût
pourtant voulu sauver Cymodocée, mais le lâche ne se sentoit pas assez
de courage pour exposer sa vie.
Tandis qu’il hésite entre mille projets, qu’il ne peut ni se résoudre
à braver l’orage, ni consentir à s’éloigner, Dorothée avoit instruit
Eudore de l’arrivée de Cymodocée et des événements du palais. Les
confesseurs, assemblés autour du fils de Lasthénès, le félicitoient
d’avoir choisi une épouse si courageuse et si fidèle. La joie d’Eudore
étoit grande, quoique troublée par les nouveaux périls qu’alloit courir
la jeune chrétienne.
« Elle a donc confessé Jésus-Christ la première ! s’écrioit-il dans un
saint transport. Cet honneur étoit réservé à son innocence ! »
Ensuite il pleuroit d’attendrissement en songeant que sa bien-aimée
avoit reçu le baptême dans les eaux du Jourdain par la main de
Jérôme.
« Elle est chrétienne ! répétoit-il à tout moment. Elle a confessé
Jésus-Christ devant le peuple romain : je puis donc mourir en paix :
elle viendra me retrouver ! »
Un rayon d’espérance commençoit à luire dans les cachots. La disgrâce
d’Hiéroclès pouvoit amener un changement dans l’empire. Constantin
menaçoit Galérius du fond de l’Occident ; le messager qu’Eudore
avoit envoyé à Dioclétien pouvoit rapporter d’heureuses nouvelles.
Lorsqu’un vaisseau 18 pendant une nuit affreuse a fait naufrage, les
matelots boivent l’onde amère et luttent à peine contre les flots ; si une
aurore trompeuse perce un moment les ténèbres et découvre à ces
infortunés une terre prochaine, ils nagent avec effort vers la rive ; mais
bientôt l’aurore s’éteint, la tempête recommence, et les nautoniers
s’enfoncent dans l’abîme : telle fut la courte espérance, tel fut le sort
des chrétiens.
Les martyrs chantoient encore au Très-Haut un cantique de louanges,
lorsqu’ils virent entrer Zacharie. Déjà l’apôtre des Francs connoissoit
le destin de son ami :
« Chantez, dit-il, mes frères 19, chantez ! Vous avez un juste sujet
de joie ! Demain un grand saint augmentera peut-être le nombre de
vos intercesseurs auprès de Dieu ! »
Tous les confesseurs se turent. Le silence règne un moment dans la
prison. Chacun cherche à deviner quelle est l’heureuse victime, chacun
désire que le sort soit tombé sur lui, chacun repasse dans son esprit
les titres qu’il peut avoir à cet honneur. Eudore avoit à l’instant compris
Zacharie, mais il rejetoit les espérances du martyre comme une pensée superbe et une tentation de l’enfer. Il craignoit de pécher par
orgueil en se désignant lui-même ; il se jugeoit indigne de mourir de
préférence à ces vieux confesseurs qui depuis si longtemps combattoient
pour Jésus-Christ. Zacharie fit bientôt cesser cette sublime
incertitude et cette émulation divine ; il s’approche d’Eudore :
« Mon fils, dit-il, je vous ai sauvé la vie ; vous me devez votre
gloire : ne m’oubliez pas quand vous serez dans le ciel. »
À l’instant, tous les évêques, tous les prêtres, tous les prisonniers
tombent aux genoux du martyr, baisent le bas de ses vêtements, et se
recommandent à ses prières. Eudore, resté debout au milieu de ces
vieillards prosternés, ressembloit à un jeune cèdre du Liban, seul
rejeton d’une forêt antique abattue à ses pieds.
Un licteur, précédé de deux esclaves portant des torches de cyprès,
pénètre dans le cachot. Surpris de l’adoration des prisonniers, qui
demeurèrent dans la même attitude, il en croyoit à peine ses regards :
« Roi des chrétiens, dit-il à l’époux de Cymodocée, quel est parmi
ton peuple le tribun que l’on nomme Eudore ? »
« C’est moi, » répondit le fils de Lasthénès.
« Eh bien ! dit le licteur, encore plus étonné, c’est donc toi qui dois
mourir ! »
« Vous le voyez à mes honneurs, » repartit Eudore.
Un esclave déroule l’écrit fatal, et lit à haute voix l’ordonnance de
Publius :
« Eudore, fils de Lasthénès, natif de Mégalopolis en Arcadie, jadis
tribun de la légion britannique, maître de la cavalerie, préfet des
Gaules, paroîtra demain au tribunal de Festus, juge des chrétiens,
pour sacrifier aux dieux ou mourir. »
Eudore s’inclina, et le licteur sortit.
Comme dans les fêtes de la ville de Thésée on voit une jeune canéphore
se dérober aux yeux de la foule qui vante sa pudeur et ses
grâces, ainsi Eudore, qui porte déjà les palmes du sacrifice, se retire
au fond de la prison, pour éviter les louanges de ses compagnons de
gloire. Il demande la liqueur mystérieuse dont les chrétiens se servoient
entre eux au temps des persécutions, et il trace ses adieux à
Cymodocée.
Ange des saintes amours 20, vous qui gardez fidèlement l’histoire
des passions vertueuses, daignez me confier la page du livre de
mémoire où vous gravâtes les tendres et pieux sentiments du martyr !
« Eudore, serviteur de Dieu 21, enchaîné pour l’amour de Jésus-Christ : à notre sœur Cymodocée, désignée pour notre épouse et la
compagne de nos combats, paix, grâce et amour.
« Ma colombe, ma bien-aimée, nous avons appris avec une joie
digne de l’amour qui est pour vous dans notre cœur, que vous aviez
été baptisée dans les eaux du Jourdain par notre ami le solitaire
Jérôme. Vous venez de confesser Jésus-Christ devant les juges et les
princes de la terre. Ô servante du Dieu véritable, quel éclat doit avoir
maintenant votre beauté ! Pourrions-nous nous plaindre, nous trop
justement puni, tandis que vous, Ève encore non tombée, vous souffrez
les persécutions des hommes ? Ce nous est une tentation dangereuse
de penser que ces bras si foibles et si délicats sont abattus sous
le poids des chaînes ; que cette tête ornée de toutes les grâces des
vierges, et qui mériteroit d’être soutenue par la main des anges,
repose sur une pierre dans les ténèbres d’une prison. Ah ! s’il nous eût
été donné d’être heureux avec vous !… Mais loin de nous cette
pensée ! Fille d’Homère, Eudore va vous devancer au séjour des concerts
ineffables : il faut qu’il coupe le fil de ses jours 22, comme un
tisserand coupe le fil de sa toile à moitié tissue. Nous vous écrivons
de la prison de saint Pierre, la première année de la persécution 23.
Demain nous comparoîtrons devant les juges, à l’heure où Jésus-Christ
mourut sur la croix. Ma bien-aimée, notre amour pour vous seroit-il
plus fort, si nous vous écrivions de la maison des rois et durant
l’année du bonheur ?
« Il faut vous quitter, ô vous qui êtes née la plus belle entre les
filles des hommes ! Nous demandons au ciel avec larmes qu’il nous
permette de vous revoir ici-bas, ne fût-ce que pour un moment. Cette
grâce nous sera-t-elle accordée ? Attendons avec résignation les décrets
de la Providence ! Ah ! du moins, si nos amours ont été courts, ils ont
été purs ! Ainsi que la Reine des anges, vous gardez le doux nom
d’épouse sans avoir perdu le beau nom de vierge. Cette pensée, qui
feroit le désespoir d’une tendresse humaine, fait la consolation d’une
tendresse divine. Quel bonheur est le nôtre ! Ô Cymodocée ! nous
étions destiné à vous appeler ou la mère de nos enfants, ou la chaste
compagne de notre félicité éternelle !
« Adieu donc, ô ma sœur ! Adieu, ma colombe, ma bien-aimée !
priez votre père de nous pardonner ses larmes. Hélas ! il vous perdra
peut-être, et il n’est pas chrétien 24 : il doit être bien malheureux !
« Voici la salutation 25 que moi Eudore j’ajoute à la fin de cette lettre :
« Souvenez-vous de mes liens, ô Cymodocée !
« Que la douceur de Jésus-Christ soit avec vous ! »
fin du livre vingtième.