Le dernier carré
Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la
déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la
nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double,
et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé
des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts,
mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette
dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans
la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces
carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland,
mouraient en eux.
Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de
Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de
cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les
masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie
victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré
luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À
chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la
mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre
murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant
dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant.
Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut
plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus
que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe
vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour
de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine,
fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour
d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à
cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les
roues et les affûts; la colossale tête de mort que les héros entrevoient
toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les
regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on
chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre
dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu
des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant
la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais,
Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: Braves
Français, rendez-vous! Cambronne répondit: Merde!
Le dernier carré
Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la
déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la
nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double,
et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé
des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts,
mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette
dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans
la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces
carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland,
mouraient en eux.
Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de
Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de
cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les
masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie
victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré
luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À
chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la
mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre
murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant
dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant.
Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut
plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus
que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe
vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour
de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine,
fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour
d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à
cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les
roues et les affûts; la colossale tête de mort que les héros entrevoient
toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les
regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on
chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre
dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu
des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant
la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais,
Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: Braves
Français, rendez-vous! Cambronne répondit: Merde!