L'obédience de Martin Verga
Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues années déjà petite rue
Picpus, était une communauté de bernardines de l'obédience de Martin
Verga.
Ces bernardines, par conséquent, se rattachaient non à Clairvaux, comme
les bernardins, mais à Cîteaux, comme les bénédictins. En d'autres
termes, elles étaient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint
Benoît.
Quiconque a un peu remué des in-folio sait que Martin Verga fonda en
1425 une congrégation de bernardines-bénédictines, ayant pour chef
d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala.
Cette congrégation avait poussé des rameaux dans tous les pays
catholiques de l'Europe.
Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusité dans l'église
latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Benoît dont il est ici
question, à cet ordre se rattachent, sans compter l'obédience de Martin
Verga, quatre congrégations: deux en Italie, le Mont-Cassin et
Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf
ordres, Valombrosa, Grammont, les célestins, les camaldules, les
chartreux, les humiliés, les olivateurs, et les silvestrins, enfin
Cîteaux; car Cîteaux lui-même, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un
rejeton pour saint Benoît. Cîteaux date de saint Robert, abbé de Molesme
dans le diocèse de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable,
retiré au désert de Subiaco (il était vieux; s'était-il fait ermite?),
fut chassé de l'ancien temple d'Apollon où il demeurait, par saint
Benoît, âgé de dix-sept ans.
Après la règle des carmélites, lesquelles vont pieds nus, portent une
pièce d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la règle la plus
dure est celle des bernardines-bénédictines de Martin Verga. Elles sont
vêtues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de
saint Benoît, monte jusqu'au menton. Une robe de serge à manches larges,
un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coupée
carrément sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voilà
leur habit. Tout est noir, excepté le bandeau qui est blanc. Les novices
portent le même habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire
au côté.
Les bernardines-bénédictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration
Perpétuelle, comme les bénédictines dites dames du Saint-Sacrement,
lesquelles, au commencement de ce siècle, avaient à Paris deux maisons,
l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Geneviève. Du reste les
bernardines-bénédictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, étaient un
ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement cloîtrées rue
Neuve-Sainte-Geneviève et au Temple. Il y avait de nombreuses
différences dans la règle; il y en avait dans le costume. Les
bernardines-bénédictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et
les bénédictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Geneviève
la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un
Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre
doré. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce
Saint-Sacrement. L'Adoration Perpétuelle, commune à la maison du
Petit-Picpus et à la maison du Temple, laisse les deux ordres
parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette
pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin
Verga, de même qu'il y avait similitude, pour l'étude et la
glorification de tous les mystères relatifs à l'enfance, à la vie et à
la mort de Jésus-Christ, et à la Vierge, entre deux ordres pourtant fort
séparés et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, établi à
Florence par Philippe de Néri, et l'oratoire de France, établi à Paris
par Pierre de Bérulle. L'oratoire de Paris prétendait le pas, Philippe
de Néri n'étant que saint, et Bérulle étant cardinal.
Revenons à la dure règle espagnole de Martin Verga.
Les bernardines-bénédictines de cette obédience font maigre toute
l'année, jeûnent le carême et beaucoup d'autres jours qui leur sont
spéciaux, se relèvent dans leur premier sommeil depuis une heure du
matin jusqu'à trois pour lire le bréviaire et chanter matines, couchent
dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point
de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les
vendredis, observent la règle du silence, ne se parlent qu'aux
récréations, lesquelles sont très courtes, et portent des chemises de
bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la
sainte-croix, jusqu'à Pâques. Ces six mois sont une modération, la règle
dit toute l'année; mais cette chemise de bure, insupportable dans les
chaleurs de l'été, produisait des fièvres et des spasmes nerveux. Il a
fallu en restreindre l'usage. Même avec cet adoucissement, le 14
septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois
ou quatre jours de fièvre. Obéissance, pauvreté, chasteté, stabilité
sous clôture; voilà leurs vœux, fort aggravés par la règle.
La prieure est élue pour trois ans par les mères, qu'on appelle mères
vocales parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut être
réélue que deux fois, ce qui fixe à neuf ans le plus long règne possible
d'une prieure.
Elles ne voient jamais le prêtre officiant, qui leur est toujours caché
par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, quand le
prédicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur
visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux à terre et
la tête inclinée. Un seul homme peut entrer dans le couvent,
l'archevêque diocésain.
Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un
vieillard, et afin qu'il soit perpétuellement seul dans le jardin et que
les religieuses soient averties de l'éviter, on lui attache une
clochette au genou.
Elles sont soumises à la prieure d'une soumission absolue et passive.
C'est la sujétion canonique dans toute son abnégation. Comme à la voix
du Christ, ut voci Christi, au geste, au premier signe, ad nutum, ad
primum signum, tout de suite, avec bonheur, avec persévérance, avec une
certaine obéissance aveugle, prompte, hilariter perseveranter et caeca
quadam obedientia, comme la lime dans la main de l'ouvrier, quasi
limam in manibus fabri, ne pouvant lire ni écrire quoi que ce soit sans
permission expresse, legere vel scribere non addiscerit sine expressa
superioris licentia.
À tour de rôle chacune d'elles fait ce qu'elles appellent la
réparation. La réparation, c'est la prière pour tous les péchés, pour
toutes les fautes, pour tous les désordres, pour toutes les violations,
pour toutes les iniquités, pour tous les crimes qui se commettent sur la
terre. Pendant douze heures consécutives, de quatre heures du soir à
quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin à quatre heures du
soir, la sœur qui fait la réparation reste à genoux sur la pierre
devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la
fatigue devient insupportable, elle se prosterne à plat ventre, la face
contre terre, les bras en croix; c'est là tout son soulagement. Dans
cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est
grand jusqu'au sublime.
Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel brûle un
cierge, on dit indistinctement faire la réparation ou être au
poteau. Les religieuses préfèrent même, par humilité, cette dernière
expression qui contient une idée de supplice et d'abaissement.
Faire la réparation est une fonction où toute l'âme s'absorbe. La
sœur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derrière
elle.
En outre, il y a toujours une religieuse à genoux devant le
Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se relèvent comme
des soldats en faction. C'est là l'Adoration Perpétuelle.
Les prieures et les mères portent presque toujours des noms empreints
d'une gravité particulière, rappelant, non des saintes et des martyres,
mais des moments de la vie de Jésus-Christ, comme la mère Nativité, la
mère Conception, la mère Présentation, la mère Passion. Cependant les
noms de saintes ne sont pas interdits.
Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les
dents jaunes. Jamais une brosse à dents n'est entrée dans le couvent. Se
brosser les dents, est au haut d'une échelle au bas de laquelle il y a:
perdre son âme.
Elles ne disent de rien ma ni mon. Elles n'ont rien à elles et ne
doivent tenir à rien. Elles disent de toute chose notre; ainsi: notre
voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles
diraient notre chemise. Quelquefois elles s'attachent à quelque petit
objet, à un livre d'heures, à une relique, à une médaille bénite. Dès
qu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à tenir à cet objet, elles
doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Thérèse à
laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait:
Permettez, ma mère, que j'envoie chercher une sainte bible à laquelle je
tiens beaucoup.—Ah! vous tenez à quelque chose! En ce cas, n'entrez
pas chez nous.
Défense à qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un chez-soi, une
chambre. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une
dit: Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel! L'autre
répond: À jamais. Même cérémonie quand l'une frappe à la porte de
l'autre. À peine la porte a-t-elle été touchée qu'on entend de l'autre
côté une voix douce dire précipitamment: À jamais! Comme toutes les
pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit
quelquefois à jamais avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui
est assez long d'ailleurs: Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement
de l'autel! Chez les visitandines, celle qui entre dit: Ave Maria, et
celle chez laquelle on entre dit: Gratiâ plena. C'est leur bonjour,
qui est «plein de grâce» en effet.
À chaque heure du jour, trois coups supplémentaires sonnent à la cloche
de l'église du couvent. À ce signal, prieure, mères vocales, professes,
converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce
qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent à la fois, s'il
est cinq heures, par exemple:—À cinq heures et à toute heure, loué
soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel! S'il est huit
heures:—À huit heures et à toute heure, etc., et ainsi de suite,
selon l'heure qu'il est.
Cette coutume, qui a pour but de rompre la pensée et de la ramener
toujours à Dieu, existe dans beaucoup de communautés; seulement la
formule varie. Ainsi, à l'Enfant-Jésus, on dit:—À l'heure qu'il est et
à toute heure que l'amour de Jésus enflamme mon cœur!
Les bénédictines-bernardines de Martin Verga, cloîtrées il y a cinquante
ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave,
plain-chant pur, et toujours à pleine voix toute la durée de l'office.
Partout où il y a un astérisque dans le missel, elles font une pause et
disent à voix basse: Jésus-Marie-Joseph. Pour l'office des morts,
elles prennent le ton si bas, que c'est à peine si des voix de femmes
peuvent descendre jusque-là. Il en résulte un effet saisissant et
tragique.
Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur
maître-autel pour la sépulture de leur communauté. Le gouvernement,
comme elles disent, ne permit pas que ce caveau reçût les cercueils.
Elles sortaient donc du couvent quand elles étaient mortes. Ceci les
affligeait et les consternait comme une infraction.
Elles avaient obtenu, consolation médiocre, d'être enterrées à une heure
spéciale et en un coin spécial dans l'ancien cimetière Vaugirard, qui
était fait d'une terre appartenant jadis à leur communauté.
Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, vêpres et tous les
offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement
toutes les petites fêtes, inconnues aux gens du monde, que l'église
prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en
Italie. Leurs stations à la chapelle sont interminables. Quant au nombre
et à la durée de leurs prières, nous ne pouvons en donner une meilleure
idée qu'en citant le mot naïf de l'une d'elles: Les prières des
postulantes sont effrayantes, les prières des novices encore pires, et
les prières des professes encore pires.
Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure préside, les
mères vocales assistent. Chaque sœur vient à son tour s'agenouiller sur
la pierre, et confesser à haute voix, devant toutes, les fautes et les
péchés qu'elle a commis dans la semaine. Les mères vocales se consultent
après chaque confession, et infligent tout haut les pénitences.
Outre la confession à haute voix, pour laquelle on réserve toutes les
fautes un peu graves, elles ont pour les fautes vénielles ce qu'elles
appellent la coulpe. Faire sa coulpe, c'est se prosterner à plat
ventre durant l'office devant la prieure jusqu'à ce que celle-ci, qu'on
ne nomme jamais que notre mère, avertisse la patiente par un petit
coup frappé sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa
coulpe pour très peu de chose, un verre cassé, un voile déchiré, un
retard involontaire de quelques secondes à un office, une fausse note à
l'église, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute
spontanée; c'est la coupable elle-même (ce mot est ici
étymologiquement à sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours
de fêtes et les dimanches il y a quatre mères chantres qui psalmodient
les offices devant un grand lutrin à quatre pupitres. Un jour une mère
chantre entonna un psaume qui commençait par Ecce, et, au lieu de
Ecce, dit à haute voix ces trois notes: ut, si, sol; elle subit pour
cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la
faute énorme, c'est que le chapitre avait ri.
Lorsqu'une religieuse est appelée au parloir, fût-ce la prieure, elle
baisse son voile de façon, l'on s'en souvient, à ne laisser voir que sa
bouche.
La prieure seule peut communiquer avec des étrangers. Les autres ne
peuvent voir que leur famille étroite, et très rarement. Si par hasard
une personne du dehors se présente pour voir une religieuse qu'elle a
connue ou aimée dans le monde, il faut toute une négociation. Si c'est
une femme, l'autorisation peut être quelquefois accordée, la religieuse
vient et on lui parle à travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que
pour une mère ou une sœur. Il va sans dire que la permission est
toujours refusée aux hommes.
Telle est la règle de saint Benoît, aggravée par Martin Verga.
Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fraîches comme le sont
souvent les filles des autres ordres. Elles sont pâles et graves. De
1825 à 1830 trois sont devenues folles.
L'obédience de Martin Verga
Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues années déjà petite rue
Picpus, était une communauté de bernardines de l'obédience de Martin
Verga.
Ces bernardines, par conséquent, se rattachaient non à Clairvaux, comme
les bernardins, mais à Cîteaux, comme les bénédictins. En d'autres
termes, elles étaient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint
Benoît.
Quiconque a un peu remué des in-folio sait que Martin Verga fonda en
1425 une congrégation de bernardines-bénédictines, ayant pour chef
d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala.
Cette congrégation avait poussé des rameaux dans tous les pays
catholiques de l'Europe.
Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusité dans l'église
latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Benoît dont il est ici
question, à cet ordre se rattachent, sans compter l'obédience de Martin
Verga, quatre congrégations: deux en Italie, le Mont-Cassin et
Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf
ordres, Valombrosa, Grammont, les célestins, les camaldules, les
chartreux, les humiliés, les olivateurs, et les silvestrins, enfin
Cîteaux; car Cîteaux lui-même, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un
rejeton pour saint Benoît. Cîteaux date de saint Robert, abbé de Molesme
dans le diocèse de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable,
retiré au désert de Subiaco (il était vieux; s'était-il fait ermite?),
fut chassé de l'ancien temple d'Apollon où il demeurait, par saint
Benoît, âgé de dix-sept ans.
Après la règle des carmélites, lesquelles vont pieds nus, portent une
pièce d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la règle la plus
dure est celle des bernardines-bénédictines de Martin Verga. Elles sont
vêtues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de
saint Benoît, monte jusqu'au menton. Une robe de serge à manches larges,
un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coupée
carrément sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voilà
leur habit. Tout est noir, excepté le bandeau qui est blanc. Les novices
portent le même habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire
au côté.
Les bernardines-bénédictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration
Perpétuelle, comme les bénédictines dites dames du Saint-Sacrement,
lesquelles, au commencement de ce siècle, avaient à Paris deux maisons,
l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Geneviève. Du reste les
bernardines-bénédictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, étaient un
ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement cloîtrées rue
Neuve-Sainte-Geneviève et au Temple. Il y avait de nombreuses
différences dans la règle; il y en avait dans le costume. Les
bernardines-bénédictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et
les bénédictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Geneviève
la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un
Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre
doré. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce
Saint-Sacrement. L'Adoration Perpétuelle, commune à la maison du
Petit-Picpus et à la maison du Temple, laisse les deux ordres
parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette
pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin
Verga, de même qu'il y avait similitude, pour l'étude et la
glorification de tous les mystères relatifs à l'enfance, à la vie et à
la mort de Jésus-Christ, et à la Vierge, entre deux ordres pourtant fort
séparés et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, établi à
Florence par Philippe de Néri, et l'oratoire de France, établi à Paris
par Pierre de Bérulle. L'oratoire de Paris prétendait le pas, Philippe
de Néri n'étant que saint, et Bérulle étant cardinal.
Revenons à la dure règle espagnole de Martin Verga.
Les bernardines-bénédictines de cette obédience font maigre toute
l'année, jeûnent le carême et beaucoup d'autres jours qui leur sont
spéciaux, se relèvent dans leur premier sommeil depuis une heure du
matin jusqu'à trois pour lire le bréviaire et chanter matines, couchent
dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point
de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les
vendredis, observent la règle du silence, ne se parlent qu'aux
récréations, lesquelles sont très courtes, et portent des chemises de
bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la
sainte-croix, jusqu'à Pâques. Ces six mois sont une modération, la règle
dit toute l'année; mais cette chemise de bure, insupportable dans les
chaleurs de l'été, produisait des fièvres et des spasmes nerveux. Il a
fallu en restreindre l'usage. Même avec cet adoucissement, le 14
septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois
ou quatre jours de fièvre. Obéissance, pauvreté, chasteté, stabilité
sous clôture; voilà leurs vœux, fort aggravés par la règle.
La prieure est élue pour trois ans par les mères, qu'on appelle mères
vocales parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut être
réélue que deux fois, ce qui fixe à neuf ans le plus long règne possible
d'une prieure.
Elles ne voient jamais le prêtre officiant, qui leur est toujours caché
par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, quand le
prédicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur
visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux à terre et
la tête inclinée. Un seul homme peut entrer dans le couvent,
l'archevêque diocésain.
Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un
vieillard, et afin qu'il soit perpétuellement seul dans le jardin et que
les religieuses soient averties de l'éviter, on lui attache une
clochette au genou.
Elles sont soumises à la prieure d'une soumission absolue et passive.
C'est la sujétion canonique dans toute son abnégation. Comme à la voix
du Christ, ut voci Christi, au geste, au premier signe, ad nutum, ad
primum signum, tout de suite, avec bonheur, avec persévérance, avec une
certaine obéissance aveugle, prompte, hilariter perseveranter et caeca
quadam obedientia, comme la lime dans la main de l'ouvrier, quasi
limam in manibus fabri, ne pouvant lire ni écrire quoi que ce soit sans
permission expresse, legere vel scribere non addiscerit sine expressa
superioris licentia.
À tour de rôle chacune d'elles fait ce qu'elles appellent la
réparation. La réparation, c'est la prière pour tous les péchés, pour
toutes les fautes, pour tous les désordres, pour toutes les violations,
pour toutes les iniquités, pour tous les crimes qui se commettent sur la
terre. Pendant douze heures consécutives, de quatre heures du soir à
quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin à quatre heures du
soir, la sœur qui fait la réparation reste à genoux sur la pierre
devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la
fatigue devient insupportable, elle se prosterne à plat ventre, la face
contre terre, les bras en croix; c'est là tout son soulagement. Dans
cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est
grand jusqu'au sublime.
Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel brûle un
cierge, on dit indistinctement faire la réparation ou être au
poteau. Les religieuses préfèrent même, par humilité, cette dernière
expression qui contient une idée de supplice et d'abaissement.
Faire la réparation est une fonction où toute l'âme s'absorbe. La
sœur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derrière
elle.
En outre, il y a toujours une religieuse à genoux devant le
Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se relèvent comme
des soldats en faction. C'est là l'Adoration Perpétuelle.
Les prieures et les mères portent presque toujours des noms empreints
d'une gravité particulière, rappelant, non des saintes et des martyres,
mais des moments de la vie de Jésus-Christ, comme la mère Nativité, la
mère Conception, la mère Présentation, la mère Passion. Cependant les
noms de saintes ne sont pas interdits.
Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les
dents jaunes. Jamais une brosse à dents n'est entrée dans le couvent. Se
brosser les dents, est au haut d'une échelle au bas de laquelle il y a:
perdre son âme.
Elles ne disent de rien ma ni mon. Elles n'ont rien à elles et ne
doivent tenir à rien. Elles disent de toute chose notre; ainsi: notre
voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles
diraient notre chemise. Quelquefois elles s'attachent à quelque petit
objet, à un livre d'heures, à une relique, à une médaille bénite. Dès
qu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à tenir à cet objet, elles
doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Thérèse à
laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait:
Permettez, ma mère, que j'envoie chercher une sainte bible à laquelle je
tiens beaucoup.—Ah! vous tenez à quelque chose! En ce cas, n'entrez
pas chez nous.
Défense à qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un chez-soi, une
chambre. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une
dit: Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel! L'autre
répond: À jamais. Même cérémonie quand l'une frappe à la porte de
l'autre. À peine la porte a-t-elle été touchée qu'on entend de l'autre
côté une voix douce dire précipitamment: À jamais! Comme toutes les
pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit
quelquefois à jamais avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui
est assez long d'ailleurs: Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement
de l'autel! Chez les visitandines, celle qui entre dit: Ave Maria, et
celle chez laquelle on entre dit: Gratiâ plena. C'est leur bonjour,
qui est «plein de grâce» en effet.
À chaque heure du jour, trois coups supplémentaires sonnent à la cloche
de l'église du couvent. À ce signal, prieure, mères vocales, professes,
converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce
qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent à la fois, s'il
est cinq heures, par exemple:—À cinq heures et à toute heure, loué
soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel! S'il est huit
heures:—À huit heures et à toute heure, etc., et ainsi de suite,
selon l'heure qu'il est.
Cette coutume, qui a pour but de rompre la pensée et de la ramener
toujours à Dieu, existe dans beaucoup de communautés; seulement la
formule varie. Ainsi, à l'Enfant-Jésus, on dit:—À l'heure qu'il est et
à toute heure que l'amour de Jésus enflamme mon cœur!
Les bénédictines-bernardines de Martin Verga, cloîtrées il y a cinquante
ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave,
plain-chant pur, et toujours à pleine voix toute la durée de l'office.
Partout où il y a un astérisque dans le missel, elles font une pause et
disent à voix basse: Jésus-Marie-Joseph. Pour l'office des morts,
elles prennent le ton si bas, que c'est à peine si des voix de femmes
peuvent descendre jusque-là. Il en résulte un effet saisissant et
tragique.
Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur
maître-autel pour la sépulture de leur communauté. Le gouvernement,
comme elles disent, ne permit pas que ce caveau reçût les cercueils.
Elles sortaient donc du couvent quand elles étaient mortes. Ceci les
affligeait et les consternait comme une infraction.
Elles avaient obtenu, consolation médiocre, d'être enterrées à une heure
spéciale et en un coin spécial dans l'ancien cimetière Vaugirard, qui
était fait d'une terre appartenant jadis à leur communauté.
Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, vêpres et tous les
offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement
toutes les petites fêtes, inconnues aux gens du monde, que l'église
prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en
Italie. Leurs stations à la chapelle sont interminables. Quant au nombre
et à la durée de leurs prières, nous ne pouvons en donner une meilleure
idée qu'en citant le mot naïf de l'une d'elles: Les prières des
postulantes sont effrayantes, les prières des novices encore pires, et
les prières des professes encore pires.
Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure préside, les
mères vocales assistent. Chaque sœur vient à son tour s'agenouiller sur
la pierre, et confesser à haute voix, devant toutes, les fautes et les
péchés qu'elle a commis dans la semaine. Les mères vocales se consultent
après chaque confession, et infligent tout haut les pénitences.
Outre la confession à haute voix, pour laquelle on réserve toutes les
fautes un peu graves, elles ont pour les fautes vénielles ce qu'elles
appellent la coulpe. Faire sa coulpe, c'est se prosterner à plat
ventre durant l'office devant la prieure jusqu'à ce que celle-ci, qu'on
ne nomme jamais que notre mère, avertisse la patiente par un petit
coup frappé sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa
coulpe pour très peu de chose, un verre cassé, un voile déchiré, un
retard involontaire de quelques secondes à un office, une fausse note à
l'église, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute
spontanée; c'est la coupable elle-même (ce mot est ici
étymologiquement à sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours
de fêtes et les dimanches il y a quatre mères chantres qui psalmodient
les offices devant un grand lutrin à quatre pupitres. Un jour une mère
chantre entonna un psaume qui commençait par Ecce, et, au lieu de
Ecce, dit à haute voix ces trois notes: ut, si, sol; elle subit pour
cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la
faute énorme, c'est que le chapitre avait ri.
Lorsqu'une religieuse est appelée au parloir, fût-ce la prieure, elle
baisse son voile de façon, l'on s'en souvient, à ne laisser voir que sa
bouche.
La prieure seule peut communiquer avec des étrangers. Les autres ne
peuvent voir que leur famille étroite, et très rarement. Si par hasard
une personne du dehors se présente pour voir une religieuse qu'elle a
connue ou aimée dans le monde, il faut toute une négociation. Si c'est
une femme, l'autorisation peut être quelquefois accordée, la religieuse
vient et on lui parle à travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que
pour une mère ou une sœur. Il va sans dire que la permission est
toujours refusée aux hommes.
Telle est la règle de saint Benoît, aggravée par Martin Verga.
Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fraîches comme le sont
souvent les filles des autres ordres. Elles sont pâles et graves. De
1825 à 1830 trois sont devenues folles.