Un peu d'histoire
À l'époque, d'ailleurs presque contemporaine, où se passe l'action de ce
livre, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un sergent de ville à chaque
coin de rue (bienfait qu'il n'est pas temps de discuter); les enfants
errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de
deux cent soixante enfants sans asile ramassés alors annuellement par
les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en
construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, resté fameux,
a produit «les hirondelles du pont d'Arcole». C'est là, du reste, le
plus désastreux des symptômes sociaux. Tous les crimes de l'homme
commencent au vagabondage de l'enfant.
Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le
souvenir que nous venons de rappeler, l'exception est juste. Tandis que
dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu,
tandis que, presque partout, l'enfant livré à lui-même est en quelque
sorte dévoué et abandonné à une sorte d'immersion fatale dans les vices
publics qui dévore en lui l'honnêteté et la conscience, le gamin de
Paris, insistons-y, si fruste, et si entamé à la surface, est
intérieurement à peu près intact. Chose magnifique à constater et qui
éclate dans la splendide probité de nos révolutions populaires, une
certaine incorruptibilité résulte de l'idée qui est dans l'air de Paris
comme du sel qui est dans l'eau de l'océan. Respirer Paris, cela
conserve l'âme.
Ce que nous disons là n'ôte rien au serrement de cœur dont on se sent
pris chaque fois qu'on rencontre un de ces enfants autour desquels il
semble qu'on voie flotter les fils de la famille brisée. Dans la
civilisation actuelle, si incomplète encore, ce n'est point une chose
très anormale que ces fractures de familles se vidant dans l'ombre, ne
sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber
leurs entrailles sur la voie publique. De là des destinées obscures.
Cela s'appelle, car cette chose triste a fait locution, «être jeté sur
le pavé de Paris».
Soit dit en passant, ces abandons d'enfants n'étaient point découragés
par l'ancienne monarchie. Un peu d'Égypte et de Bohême dans les basses
régions accommodait les hautes sphères, et faisait l'affaire des
puissants. La haine de l'enseignement des enfants du peuple était un
dogme. À quoi bon les «demi-lumières»? Tel était le mot d'ordre. Or
l'enfant errant est le corollaire de l'enfant ignorant.
D'ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d'enfants, et alors
elle écumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le
roi voulait, avec raison, créer une flotte. L'idée était bonne. Mais
voyons le moyen. Pas de flotte si, à côté du navire à voiles, jouet du
vent, et pour le remorquer au besoin, on n'a pas le navire qui va où il
veut, soit par la rame, soit par la vapeur; les galères étaient alors à
la marine ce que sont aujourd'hui les steamers. Il fallait donc des
galères; mais la galère ne se meut que par le galérien; il fallait donc
des galériens. Colbert faisait faire par les intendants de province et
par les parlements le plus de forçats qu'il pouvait. La magistrature y
mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa
tête devant une procession, attitude huguenote; on l'envoyait aux
galères. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu'il eût quinze
ans et qu'il ne sût où coucher, on l'envoyait aux galères. Grand règne;
grand siècle.
Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris; la police les
enlevait, on ne sait pour quel mystérieux emploi. On chuchotait avec
épouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi.
Barbier parle naïvement de ces choses. Il arrivait parfois que les
exempts, à court d'enfants, en prenaient qui avaient des pères. Les
pères, désespérés, couraient sus aux exempts. En ce cas-là, le parlement
intervenait, et faisait pendre, qui? Les exempts? Non. Les pères.
Un peu d'histoire
À l'époque, d'ailleurs presque contemporaine, où se passe l'action de ce
livre, il n'y avait pas, comme aujourd'hui, un sergent de ville à chaque
coin de rue (bienfait qu'il n'est pas temps de discuter); les enfants
errants abondaient dans Paris. Les statistiques donnent une moyenne de
deux cent soixante enfants sans asile ramassés alors annuellement par
les rondes de police dans les terrains non clos, dans les maisons en
construction et sous les arches des ponts. Un de ces nids, resté fameux,
a produit «les hirondelles du pont d'Arcole». C'est là, du reste, le
plus désastreux des symptômes sociaux. Tous les crimes de l'homme
commencent au vagabondage de l'enfant.
Exceptons Paris pourtant. Dans une mesure relative, et nonobstant le
souvenir que nous venons de rappeler, l'exception est juste. Tandis que
dans toute autre grande ville un enfant vagabond est un homme perdu,
tandis que, presque partout, l'enfant livré à lui-même est en quelque
sorte dévoué et abandonné à une sorte d'immersion fatale dans les vices
publics qui dévore en lui l'honnêteté et la conscience, le gamin de
Paris, insistons-y, si fruste, et si entamé à la surface, est
intérieurement à peu près intact. Chose magnifique à constater et qui
éclate dans la splendide probité de nos révolutions populaires, une
certaine incorruptibilité résulte de l'idée qui est dans l'air de Paris
comme du sel qui est dans l'eau de l'océan. Respirer Paris, cela
conserve l'âme.
Ce que nous disons là n'ôte rien au serrement de cœur dont on se sent
pris chaque fois qu'on rencontre un de ces enfants autour desquels il
semble qu'on voie flotter les fils de la famille brisée. Dans la
civilisation actuelle, si incomplète encore, ce n'est point une chose
très anormale que ces fractures de familles se vidant dans l'ombre, ne
sachant plus trop ce que leurs enfants sont devenus, et laissant tomber
leurs entrailles sur la voie publique. De là des destinées obscures.
Cela s'appelle, car cette chose triste a fait locution, «être jeté sur
le pavé de Paris».
Soit dit en passant, ces abandons d'enfants n'étaient point découragés
par l'ancienne monarchie. Un peu d'Égypte et de Bohême dans les basses
régions accommodait les hautes sphères, et faisait l'affaire des
puissants. La haine de l'enseignement des enfants du peuple était un
dogme. À quoi bon les «demi-lumières»? Tel était le mot d'ordre. Or
l'enfant errant est le corollaire de l'enfant ignorant.
D'ailleurs, la monarchie avait quelquefois besoin d'enfants, et alors
elle écumait la rue. Sous Louis XIV, pour ne pas remonter plus haut, le
roi voulait, avec raison, créer une flotte. L'idée était bonne. Mais
voyons le moyen. Pas de flotte si, à côté du navire à voiles, jouet du
vent, et pour le remorquer au besoin, on n'a pas le navire qui va où il
veut, soit par la rame, soit par la vapeur; les galères étaient alors à
la marine ce que sont aujourd'hui les steamers. Il fallait donc des
galères; mais la galère ne se meut que par le galérien; il fallait donc
des galériens. Colbert faisait faire par les intendants de province et
par les parlements le plus de forçats qu'il pouvait. La magistrature y
mettait beaucoup de complaisance. Un homme gardait son chapeau sur sa
tête devant une procession, attitude huguenote; on l'envoyait aux
galères. On rencontrait un enfant dans la rue, pourvu qu'il eût quinze
ans et qu'il ne sût où coucher, on l'envoyait aux galères. Grand règne;
grand siècle.
Sous Louis XV, les enfants disparaissaient dans Paris; la police les
enlevait, on ne sait pour quel mystérieux emploi. On chuchotait avec
épouvante de monstrueuses conjectures sur les bains de pourpre du roi.
Barbier parle naïvement de ces choses. Il arrivait parfois que les
exempts, à court d'enfants, en prenaient qui avaient des pères. Les
pères, désespérés, couraient sus aux exempts. En ce cas-là, le parlement
intervenait, et faisait pendre, qui? Les exempts? Non. Les pères.