L'arrière-salle du café Musain
Une des conversations entre ces jeunes gens, auxquelles Marius assistait
et dans lesquelles il intervenait quelquefois, fut une véritable
secousse pour son esprit.
Cela se passait dans l'arrière-salle du café Musain. À peu près tous les
Amis de l'A B C étaient réunis ce soir-là. Le quinquet était
solennellement allumé. On parlait de choses et d'autres, sans passion et
avec bruit. Excepté Enjolras et Marius, qui se taisaient, chacun
haranguait un peu au hasard. Les causeries entre camarades ont parfois
de ces tumultes paisibles. C'était un jeu et un pêle-mêle autant qu'une
conversation. On se jetait des mots qu'on rattrapait. On causait aux
quatre coins.
Aucune femme n'était admise dans cette arrière-salle, excepté Louison,
la laveuse de vaisselle du café, qui la traversait de temps en temps
pour aller de la laverie au «laboratoire».
Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s'était
emparé. Il raisonnait et déraisonnait à tue-tête, il criait:
—J'ai soif. Mortels, je fais un rêve: que la tonne de Heidelberg ait
une attaque d'apoplexie, et être de la douzaine de sangsues qu'on lui
appliquera. Je voudrais boire. Je désire oublier la vie. La vie est une
invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut
rien. On se casse le cou à vivre. La vie est un décor où il y a peu de
praticables. Le bonheur est un vieux châssis peint d'un seul côté.
L'Ecclésiaste dit: tout est vanité; je pense comme ce bonhomme qui n'a
peut-être jamais existé. Zéro, ne voulant pas aller tout nu, s'est vêtu
de vanité. Ô vanité! rhabillage de tout avec de grands mots! une cuisine
est un laboratoire, un danseur est un professeur, un saltimbanque est un
gymnaste, un boxeur est un pugiliste, un apothicaire est un chimiste, un
perruquier est un artiste, un gâcheux est un architecte, un jockey est
un sportsman, un cloporte est un ptérygibranche. La vanité a un envers
et un endroit; l'endroit est bête, c'est le nègre avec ses verroteries;
l'envers est sot, c'est le philosophe avec ses guenilles. Je pleure sur
l'un et je ris de l'autre. Ce qu'on appelle honneurs et dignités, et
même honneur et dignité, est généralement en chrysocale. Les rois font
joujou avec l'orgueil humain. Caligula faisait consul un cheval; Charles
II faisait chevalier un aloyau. Drapez-vous donc maintenant entre le
consul Incitatus et le baronnet Roastbeef. Quant à la valeur intrinsèque
des gens, elle n'est guère plus respectable. Écoutez le panégyrique que
le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est féroce; si le lys parlait,
comme il arrangerait la colombe! une bigote qui jase d'une dévote est
plus venimeuse que l'aspic et le bongare bleu. C'est dommage que je sois
un ignorant, car je vous citerais une foule de choses; mais je ne sais
rien. Par exemple, j'ai toujours eu de l'esprit; quand j'étais élève
chez Gros, au lieu de barbouiller des tableautins, je passais mon temps
à chiper des pommes; rapin est le mâle de rapine. Voilà pour moi; quant
à vous autres, vous me valez. Je me fiche de vos perfections,
excellences et qualités. Toute qualité verse dans un défaut; l'économe
touche à l'avare, le généreux confine au prodigue, le brave côtoie le
bravache; qui dit très pieux dit un peu cagot; il y a juste autant de
vices dans la vertu qu'il y a de trous au manteau de Diogène. Qui
admirez-vous, le tué ou le tueur, César ou Brutus? Généralement on est
pour le tueur. Vive Brutus! il a tué. C'est ça qui est la vertu. Vertu,
soit, mais folie aussi. Il y a des taches bizarres à ces grands
hommes-là. Le Brutus qui tua César était amoureux d'une statue de petit
garçon. Cette statue était du statuaire grec Strongylion, lequel avait
aussi sculpté cette figure d'amazone appelée Belle-Jambe, Eucnemos, que
Néron emportait avec lui dans ses voyages. Ce Strongylion n'a laissé que
deux statues qui ont mis d'accord Brutus et Néron; Brutus fut amoureux
de l'une et Néron de l'autre. Toute l'histoire n'est qu'un long
rabâchage. Un siècle est le plagiaire de l'autre. La bataille de Marengo
copie la bataille de Pydna; le Tolbiac de Clovis et l'Austerlitz de
Napoléon se ressemblent comme deux gouttes de sang. Je fais peu de cas
de la victoire. Rien n'est stupide comme vaincre; la vraie gloire est
convaincre. Mais tâchez donc de prouver quelque chose! Vous vous
contentez de réussir, quelle médiocrité! et de conquérir, quelle misère!
Hélas, vanité et lâcheté partout. Tout obéit au succès, même la
grammaire. Si volet usus, dit Horace. Donc, je dédaigne le genre
humain. Descendrons-nous du tout à la partie? Voulez-vous que je me
mette à admirer les peuples? Quel peuple, s'il vous plaît? Est-ce la
Grèce? Les Athéniens, ces Parisiens de jadis, tuaient Phocion, comme qui
dirait Coligny, et flagornaient les tyrans au point qu'Anacéphore disait
de Pisistrate: Son urine attire les abeilles. L'homme le plus
considérable de la Grèce pendant cinquante ans a été ce grammairien
Philetas, lequel était si petit et si menu qu'il était obligé de plomber
ses souliers pour n'être pas emporté par le vent. Il y avait sur la plus
grande place de Corinthe une statue sculptée par Silanion et cataloguée
par Pline; cette statue représentait Épisthate. Qu'a fait Épisthate? il
a inventé le croc-en-jambe. Ceci résume la Grèce et la gloire. Passons à
d'autres. Admirerai-je l'Angleterre? Admirerai-je la France? La France?
pourquoi? À cause de Paris? je viens de vous dire mon opinion sur
Athènes. L'Angleterre? pourquoi? À cause de Londres? je hais Carthage.
Et puis, Londres, métropole du luxe, est le chef-lieu de la misère. Sur
la seule paroisse de Charing-Cross, il y a par an cent morts de faim.
Telle est Albion. J'ajoute, pour comble, que j'ai vu une Anglaise danser
avec une couronne de roses et des lunettes bleues. Donc un groing pour
l'Angleterre! Si je n'admire pas John Bull, j'admirerai donc frère
Jonathan? Je goûte peu ce frère à esclaves. Ôtez time is money, que
reste-t-il de l'Angleterre? Ôtez cotton is king, que reste-t-il de
l'Amérique? L'Allemagne, c'est la lymphe; l'Italie, c'est la bile. Nous
extasierons-nous sur la Russie? Voltaire l'admirait. Il admirait aussi
la Chine. Je conviens que la Russie a ses beautés, entre autres un fort
despotisme; mais je plains les despotes. Ils ont une santé délicate. Un
Alexis décapité, un Pierre poignardé, un Paul étranglé, un autre Paul
aplati à coups de talon de botte, divers Ivans égorgés, plusieurs
Nicolas et Basiles empoisonnés, tout cela indique que le palais des
empereurs de Russie est dans une condition flagrante d'insalubrité. Tous
les peuples civilisés offrent à l'admiration du penseur ce détail: la
guerre; or la guerre, la guerre civilisée, épuise et totalise toutes les
formes du banditisme, depuis le brigandage des trabucaires aux gorges du
mont Jaxa jusqu'à la maraude des Indiens Comanches dans la
Passe-Douteuse. Bah! me direz-vous, l'Europe vaut pourtant mieux que
l'Asie? Je conviens que l'Asie est farce; mais je ne vois pas trop ce
que vous avez à rire du grand lama, vous peuples d'occident qui avez
mêlé à vos modes et à vos élégances toutes les ordures compliquées de
majesté, depuis la chemise sale de la reine Isabelle jusqu'à la chaise
percée du dauphin. Messieurs les humains, je vous dis bernique! C'est à
Bruxelles que l'on consomme le plus de bière, à Stockholm le plus
d'eau-de-vie, à Madrid le plus de chocolat, à Amsterdam le plus de
genièvre, à Londres le plus de vin, à Constantinople le plus de café, à
Paris le plus d'absinthe; voilà toutes les notions utiles. Paris
l'emporte, en somme. À Paris, les chiffonniers mêmes sont des sybarites;
Diogène eût autant aimé être chiffonnier place Maubert que philosophe au
Pirée. Apprenez encore ceci: les cabarets des chiffonniers s'appellent
bibines; les plus célèbres sont la Casserole et l'Abattoir. Donc, ô
guinguettes, goguettes, bouchons, caboulots, bouibouis, mastroquets,
bastringues, manezingues, bibines des chiffonniers, caravansérails des
califes, je vous atteste, je suis un voluptueux, je mange chez Richard à
quarante sous par tête, il me faut des tapis de Perse à y rouler
Cléopâtre nue! Où est Cléopâtre? Ah! c'est toi, Louison. Bonjour.
Ainsi se répandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au
passage, dans son coin de l'arrière-salle Musain, Grantaire plus
qu'ivre.
Bossuet, étendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et
Grantaire repartait de plus belle:
—Aigle de Meaux, à bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton
geste d'Hippocrate refusant le bric-à-brac d'Artaxerce. Je te dispense
de me calmer. D'ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous
dise? L'homme est mauvais, l'homme est difforme. Le papillon est réussi,
l'homme est raté. Dieu a manqué cet animal-là. Une foule est un choix de
laideurs. Le premier venu est un misérable. Femme rime à infâme. Oui,
j'ai le spleen, compliqué de la mélancolie, avec la nostalgie, plus
l'hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je bâille, et je m'ennuie,
et je m'assomme, et je m'embête! Que Dieu aille au diable!
—Silence donc, R majuscule! reprit Bossuet qui discutait un point de
droit avec la cantonade, et qui était engagé plus qu'à mi-corps dans une
phrase d'argot judiciaire dont voici la fin:
—...Et quant à moi, quoique je sois à peine légiste et tout au plus
procureur amateur, je soutiens ceci: qu'aux termes de la coutume de
Normandie, à la Saint-Michel, et pour chaque année, un Équivalent devait
être payé au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un
chacun, tant les propriétaires que les saisis d'héritage, et ce, pour
toutes emphytéoses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux,
hypothécaires et hypothécaux....
—Échos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.
Tout près de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille
de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annonçaient
qu'un vaudeville s'ébauchait. Cette grosse affaire se traitait à voix
basse, et les deux têtes en travail se touchaient:
—Commençons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le
sujet.
—C'est juste. Dicte. J'écris.
—Monsieur Dorimon?
—Rentier?
—Sans doute.
—Sa fille, Célestine.
—... tine. Après?
—Le colonel Sainval.
—Sainval est usé. Je dirais Valsin.
À côté des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi,
profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux,
trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait à quel
adversaire il avait affaire:
—Diable! méfiez-vous. C'est une belle épée. Son jeu est net. Il a de
l'attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du pétillement, de
l'éclair, la parade juste, et des ripostes mathématiques, bigre! et il
est gaucher.
Dans l'angle opposé à Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et
parlaient d'amour.
—Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une maîtresse qui rit toujours.
—C'est une faute qu'elle fait, répondait Bahorel. La maîtresse qu'on a
tort de rire. Ça encourage à la tromper. La voir gaie, cela vous ôte le
remords; si on la voit triste, on se fait conscience.
—Ingrat! c'est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous
querellez!
—Cela tient au traité que nous avons fait. En faisant notre petite
sainte-alliance, nous nous sommes assigné à chacun notre frontière que
nous ne dépassons jamais. Ce qui est situé du côté de bise appartient à
Vaud, du côté de vent à Gex. De là la paix.
—La paix, c'est le bonheur digérant.
—Et toi, Jolllly, où en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle... tu
sais qui je veux dire?
—Elle me boude avec une patience cruelle.
—Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.
—Hélas!
—À ta place, je la planterais là.
—C'est facile à dire.
—Et à faire. N'est-ce pas Musichetta qu'elle s'appelle?
—Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c'est une fille superbe, très littéraire,
de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potelée,
avec des yeux de tireuse de cartes. J'en suis fou.
—Mon cher, alors il faut lui plaire, être élégant, et faire des effets
de rotule. Achète-moi chez Staub un bon pantalon de cuir de laine. Cela
prête.
—À combien? cria Grantaire.
Le troisième coin était en proie à une discussion poétique. La
mythologie païenne se gourmait avec la mythologie chrétienne. Il
s'agissait de l'Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme même, prenait
le parti. Jean Prouvaire n'était timide qu'au repos. Une fois excité, il
éclatait, une sorte de gaîté accentuait son enthousiasme, et il était à
la fois riant et lyrique:
—N'insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s'en sont peut-être
pas allés. Jupiter ne me fait point l'effet d'un mort. Les dieux sont
des songes, dites-vous. Eh bien, même dans la nature, telle qu'elle est
aujourd'hui, après la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands
vieux mythes païens. Telle montagne à profil de citadelle, comme le
Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cybèle; il ne
m'est pas prouvé que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc
creux des saules, en bouchant tour à tour les trous avec ses doigts; et
j'ai toujours cru qu'Io était pour quelque chose dans la cascade de
Pissevache.
Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte
octroyée. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en
brèche énergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux
exemplaire de la fameuse Charte-Touquet. Courfeyrac l'avait saisie et la
secouait, mêlant à ses arguments le frémissement de cette feuille de
papier.
—Premièrement, je ne veux pas de rois. Ne fût-ce qu'au point de vue
économique, je n'en veux pas; un roi est un parasite. On n'a pas de roi
gratis. Écoutez ceci: Cherté des rois. À la mort de François Ier, la
dette publique en France était de trente mille livres de rente; à la
mort de Louis XIV, elle était de deux milliards six cents millions à
vingt-huit livres le marc, ce qui équivalait en 1760, au dire de
Desmarets, à quatre milliards cinq cents millions, et ce qui
équivaudrait aujourd'hui à douze milliards. Deuxièmement, n'en déplaise
à Combeferre, une charte octroyée est un mauvais expédient de
civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la
secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie à la
démocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, détestables
raisons que tout cela! Non! non! n'éclairons jamais le peuple à faux
jour. Les principes s'étiolent et pâlissent dans votre cave
constitutionnelle. Pas d'abâtardissement. Pas de compromis. Pas d'octroi
du roi au peuple. Dans tous ces octrois-là, il y a un article 14. À côté
de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre
charte. Une charte est un masque; le mensonge est dessous. Un peuple qui
accepte une charte abdique. Le droit n'est le droit qu'entier. Non! pas
de charte!
On était en hiver; deux bûches pétillaient dans la cheminée. Cela était
tentant, et Courfeyrac n'y résista pas. Il froissa dans son poing la
pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre
regarda philosophiquement brûler le chef-d'œuvre de Louis XVIII, et se
contenta de dire:
—La charte métamorphosée en flamme.
Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française
qu'on appelle l'entrain, cette chose anglaise qu'on appelle l'humour, le
bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les
folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les
points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de
bombardement joyeux.
L'arrière-salle du café Musain
Une des conversations entre ces jeunes gens, auxquelles Marius assistait
et dans lesquelles il intervenait quelquefois, fut une véritable
secousse pour son esprit.
Cela se passait dans l'arrière-salle du café Musain. À peu près tous les
Amis de l'A B C étaient réunis ce soir-là. Le quinquet était
solennellement allumé. On parlait de choses et d'autres, sans passion et
avec bruit. Excepté Enjolras et Marius, qui se taisaient, chacun
haranguait un peu au hasard. Les causeries entre camarades ont parfois
de ces tumultes paisibles. C'était un jeu et un pêle-mêle autant qu'une
conversation. On se jetait des mots qu'on rattrapait. On causait aux
quatre coins.
Aucune femme n'était admise dans cette arrière-salle, excepté Louison,
la laveuse de vaisselle du café, qui la traversait de temps en temps
pour aller de la laverie au «laboratoire».
Grantaire, parfaitement gris, assourdissait le coin dont il s'était
emparé. Il raisonnait et déraisonnait à tue-tête, il criait:
—J'ai soif. Mortels, je fais un rêve: que la tonne de Heidelberg ait
une attaque d'apoplexie, et être de la douzaine de sangsues qu'on lui
appliquera. Je voudrais boire. Je désire oublier la vie. La vie est une
invention hideuse de je ne sais qui. Cela ne dure rien et cela ne vaut
rien. On se casse le cou à vivre. La vie est un décor où il y a peu de
praticables. Le bonheur est un vieux châssis peint d'un seul côté.
L'Ecclésiaste dit: tout est vanité; je pense comme ce bonhomme qui n'a
peut-être jamais existé. Zéro, ne voulant pas aller tout nu, s'est vêtu
de vanité. Ô vanité! rhabillage de tout avec de grands mots! une cuisine
est un laboratoire, un danseur est un professeur, un saltimbanque est un
gymnaste, un boxeur est un pugiliste, un apothicaire est un chimiste, un
perruquier est un artiste, un gâcheux est un architecte, un jockey est
un sportsman, un cloporte est un ptérygibranche. La vanité a un envers
et un endroit; l'endroit est bête, c'est le nègre avec ses verroteries;
l'envers est sot, c'est le philosophe avec ses guenilles. Je pleure sur
l'un et je ris de l'autre. Ce qu'on appelle honneurs et dignités, et
même honneur et dignité, est généralement en chrysocale. Les rois font
joujou avec l'orgueil humain. Caligula faisait consul un cheval; Charles
II faisait chevalier un aloyau. Drapez-vous donc maintenant entre le
consul Incitatus et le baronnet Roastbeef. Quant à la valeur intrinsèque
des gens, elle n'est guère plus respectable. Écoutez le panégyrique que
le voisin fait du voisin. Blanc sur blanc est féroce; si le lys parlait,
comme il arrangerait la colombe! une bigote qui jase d'une dévote est
plus venimeuse que l'aspic et le bongare bleu. C'est dommage que je sois
un ignorant, car je vous citerais une foule de choses; mais je ne sais
rien. Par exemple, j'ai toujours eu de l'esprit; quand j'étais élève
chez Gros, au lieu de barbouiller des tableautins, je passais mon temps
à chiper des pommes; rapin est le mâle de rapine. Voilà pour moi; quant
à vous autres, vous me valez. Je me fiche de vos perfections,
excellences et qualités. Toute qualité verse dans un défaut; l'économe
touche à l'avare, le généreux confine au prodigue, le brave côtoie le
bravache; qui dit très pieux dit un peu cagot; il y a juste autant de
vices dans la vertu qu'il y a de trous au manteau de Diogène. Qui
admirez-vous, le tué ou le tueur, César ou Brutus? Généralement on est
pour le tueur. Vive Brutus! il a tué. C'est ça qui est la vertu. Vertu,
soit, mais folie aussi. Il y a des taches bizarres à ces grands
hommes-là. Le Brutus qui tua César était amoureux d'une statue de petit
garçon. Cette statue était du statuaire grec Strongylion, lequel avait
aussi sculpté cette figure d'amazone appelée Belle-Jambe, Eucnemos, que
Néron emportait avec lui dans ses voyages. Ce Strongylion n'a laissé que
deux statues qui ont mis d'accord Brutus et Néron; Brutus fut amoureux
de l'une et Néron de l'autre. Toute l'histoire n'est qu'un long
rabâchage. Un siècle est le plagiaire de l'autre. La bataille de Marengo
copie la bataille de Pydna; le Tolbiac de Clovis et l'Austerlitz de
Napoléon se ressemblent comme deux gouttes de sang. Je fais peu de cas
de la victoire. Rien n'est stupide comme vaincre; la vraie gloire est
convaincre. Mais tâchez donc de prouver quelque chose! Vous vous
contentez de réussir, quelle médiocrité! et de conquérir, quelle misère!
Hélas, vanité et lâcheté partout. Tout obéit au succès, même la
grammaire. Si volet usus, dit Horace. Donc, je dédaigne le genre
humain. Descendrons-nous du tout à la partie? Voulez-vous que je me
mette à admirer les peuples? Quel peuple, s'il vous plaît? Est-ce la
Grèce? Les Athéniens, ces Parisiens de jadis, tuaient Phocion, comme qui
dirait Coligny, et flagornaient les tyrans au point qu'Anacéphore disait
de Pisistrate: Son urine attire les abeilles. L'homme le plus
considérable de la Grèce pendant cinquante ans a été ce grammairien
Philetas, lequel était si petit et si menu qu'il était obligé de plomber
ses souliers pour n'être pas emporté par le vent. Il y avait sur la plus
grande place de Corinthe une statue sculptée par Silanion et cataloguée
par Pline; cette statue représentait Épisthate. Qu'a fait Épisthate? il
a inventé le croc-en-jambe. Ceci résume la Grèce et la gloire. Passons à
d'autres. Admirerai-je l'Angleterre? Admirerai-je la France? La France?
pourquoi? À cause de Paris? je viens de vous dire mon opinion sur
Athènes. L'Angleterre? pourquoi? À cause de Londres? je hais Carthage.
Et puis, Londres, métropole du luxe, est le chef-lieu de la misère. Sur
la seule paroisse de Charing-Cross, il y a par an cent morts de faim.
Telle est Albion. J'ajoute, pour comble, que j'ai vu une Anglaise danser
avec une couronne de roses et des lunettes bleues. Donc un groing pour
l'Angleterre! Si je n'admire pas John Bull, j'admirerai donc frère
Jonathan? Je goûte peu ce frère à esclaves. Ôtez time is money, que
reste-t-il de l'Angleterre? Ôtez cotton is king, que reste-t-il de
l'Amérique? L'Allemagne, c'est la lymphe; l'Italie, c'est la bile. Nous
extasierons-nous sur la Russie? Voltaire l'admirait. Il admirait aussi
la Chine. Je conviens que la Russie a ses beautés, entre autres un fort
despotisme; mais je plains les despotes. Ils ont une santé délicate. Un
Alexis décapité, un Pierre poignardé, un Paul étranglé, un autre Paul
aplati à coups de talon de botte, divers Ivans égorgés, plusieurs
Nicolas et Basiles empoisonnés, tout cela indique que le palais des
empereurs de Russie est dans une condition flagrante d'insalubrité. Tous
les peuples civilisés offrent à l'admiration du penseur ce détail: la
guerre; or la guerre, la guerre civilisée, épuise et totalise toutes les
formes du banditisme, depuis le brigandage des trabucaires aux gorges du
mont Jaxa jusqu'à la maraude des Indiens Comanches dans la
Passe-Douteuse. Bah! me direz-vous, l'Europe vaut pourtant mieux que
l'Asie? Je conviens que l'Asie est farce; mais je ne vois pas trop ce
que vous avez à rire du grand lama, vous peuples d'occident qui avez
mêlé à vos modes et à vos élégances toutes les ordures compliquées de
majesté, depuis la chemise sale de la reine Isabelle jusqu'à la chaise
percée du dauphin. Messieurs les humains, je vous dis bernique! C'est à
Bruxelles que l'on consomme le plus de bière, à Stockholm le plus
d'eau-de-vie, à Madrid le plus de chocolat, à Amsterdam le plus de
genièvre, à Londres le plus de vin, à Constantinople le plus de café, à
Paris le plus d'absinthe; voilà toutes les notions utiles. Paris
l'emporte, en somme. À Paris, les chiffonniers mêmes sont des sybarites;
Diogène eût autant aimé être chiffonnier place Maubert que philosophe au
Pirée. Apprenez encore ceci: les cabarets des chiffonniers s'appellent
bibines; les plus célèbres sont la Casserole et l'Abattoir. Donc, ô
guinguettes, goguettes, bouchons, caboulots, bouibouis, mastroquets,
bastringues, manezingues, bibines des chiffonniers, caravansérails des
califes, je vous atteste, je suis un voluptueux, je mange chez Richard à
quarante sous par tête, il me faut des tapis de Perse à y rouler
Cléopâtre nue! Où est Cléopâtre? Ah! c'est toi, Louison. Bonjour.
Ainsi se répandait en paroles, accrochant la laveuse de vaisselle au
passage, dans son coin de l'arrière-salle Musain, Grantaire plus
qu'ivre.
Bossuet, étendant la main vers lui, essayait de lui imposer silence, et
Grantaire repartait de plus belle:
—Aigle de Meaux, à bas les pattes. Tu ne me fais aucun effet avec ton
geste d'Hippocrate refusant le bric-à-brac d'Artaxerce. Je te dispense
de me calmer. D'ailleurs je suis triste. Que voulez-vous que je vous
dise? L'homme est mauvais, l'homme est difforme. Le papillon est réussi,
l'homme est raté. Dieu a manqué cet animal-là. Une foule est un choix de
laideurs. Le premier venu est un misérable. Femme rime à infâme. Oui,
j'ai le spleen, compliqué de la mélancolie, avec la nostalgie, plus
l'hypocondrie, et je bisque, et je rage, et je bâille, et je m'ennuie,
et je m'assomme, et je m'embête! Que Dieu aille au diable!
—Silence donc, R majuscule! reprit Bossuet qui discutait un point de
droit avec la cantonade, et qui était engagé plus qu'à mi-corps dans une
phrase d'argot judiciaire dont voici la fin:
—...Et quant à moi, quoique je sois à peine légiste et tout au plus
procureur amateur, je soutiens ceci: qu'aux termes de la coutume de
Normandie, à la Saint-Michel, et pour chaque année, un Équivalent devait
être payé au profit du seigneur, sauf autrui droit, par tous et un
chacun, tant les propriétaires que les saisis d'héritage, et ce, pour
toutes emphytéoses, baux, alleux, contrats domaniaires et domaniaux,
hypothécaires et hypothécaux....
—Échos, nymphes plaintives, fredonna Grantaire.
Tout près de Grantaire, sur une table presque silencieuse, une feuille
de papier, un encrier et une plume entre deux petits verres annonçaient
qu'un vaudeville s'ébauchait. Cette grosse affaire se traitait à voix
basse, et les deux têtes en travail se touchaient:
—Commençons par trouver les noms. Quand on a les noms, on trouve le
sujet.
—C'est juste. Dicte. J'écris.
—Monsieur Dorimon?
—Rentier?
—Sans doute.
—Sa fille, Célestine.
—... tine. Après?
—Le colonel Sainval.
—Sainval est usé. Je dirais Valsin.
À côté des aspirants vaudevillistes, un autre groupe, qui, lui aussi,
profitait du brouhaha pour parler bas, discutait un duel. Un vieux,
trente ans, conseillait un jeune, dix-huit ans, et lui expliquait à quel
adversaire il avait affaire:
—Diable! méfiez-vous. C'est une belle épée. Son jeu est net. Il a de
l'attaque, pas de feintes perdues, du poignet, du pétillement, de
l'éclair, la parade juste, et des ripostes mathématiques, bigre! et il
est gaucher.
Dans l'angle opposé à Grantaire, Joly et Bahorel jouaient aux dominos et
parlaient d'amour.
—Tu es heureux, toi, disait Joly. Tu as une maîtresse qui rit toujours.
—C'est une faute qu'elle fait, répondait Bahorel. La maîtresse qu'on a
tort de rire. Ça encourage à la tromper. La voir gaie, cela vous ôte le
remords; si on la voit triste, on se fait conscience.
—Ingrat! c'est si bon une femme qui rit! Et jamais vous ne vous
querellez!
—Cela tient au traité que nous avons fait. En faisant notre petite
sainte-alliance, nous nous sommes assigné à chacun notre frontière que
nous ne dépassons jamais. Ce qui est situé du côté de bise appartient à
Vaud, du côté de vent à Gex. De là la paix.
—La paix, c'est le bonheur digérant.
—Et toi, Jolllly, où en es-tu avec ta brouillerie avec mamselle... tu
sais qui je veux dire?
—Elle me boude avec une patience cruelle.
—Tu es pourtant un amoureux attendrissant de maigreur.
—Hélas!
—À ta place, je la planterais là.
—C'est facile à dire.
—Et à faire. N'est-ce pas Musichetta qu'elle s'appelle?
—Oui. Ah! mon pauvre Bahorel, c'est une fille superbe, très littéraire,
de petits pieds, de petites mains, se mettant bien, blanche, potelée,
avec des yeux de tireuse de cartes. J'en suis fou.
—Mon cher, alors il faut lui plaire, être élégant, et faire des effets
de rotule. Achète-moi chez Staub un bon pantalon de cuir de laine. Cela
prête.
—À combien? cria Grantaire.
Le troisième coin était en proie à une discussion poétique. La
mythologie païenne se gourmait avec la mythologie chrétienne. Il
s'agissait de l'Olympe dont Jean Prouvaire, par romantisme même, prenait
le parti. Jean Prouvaire n'était timide qu'au repos. Une fois excité, il
éclatait, une sorte de gaîté accentuait son enthousiasme, et il était à
la fois riant et lyrique:
—N'insultons pas les dieux, disait-il. Les dieux ne s'en sont peut-être
pas allés. Jupiter ne me fait point l'effet d'un mort. Les dieux sont
des songes, dites-vous. Eh bien, même dans la nature, telle qu'elle est
aujourd'hui, après la fuite de ces songes, on retrouve tous les grands
vieux mythes païens. Telle montagne à profil de citadelle, comme le
Vignemale, par exemple, est encore pour moi la coiffure de Cybèle; il ne
m'est pas prouvé que Pan ne vienne pas la nuit souffler dans le tronc
creux des saules, en bouchant tour à tour les trous avec ses doigts; et
j'ai toujours cru qu'Io était pour quelque chose dans la cascade de
Pissevache.
Dans le dernier coin, on parlait politique. On malmenait la charte
octroyée. Combeferre la soutenait mollement, Courfeyrac la battait en
brèche énergiquement. Il y avait sur la table un malencontreux
exemplaire de la fameuse Charte-Touquet. Courfeyrac l'avait saisie et la
secouait, mêlant à ses arguments le frémissement de cette feuille de
papier.
—Premièrement, je ne veux pas de rois. Ne fût-ce qu'au point de vue
économique, je n'en veux pas; un roi est un parasite. On n'a pas de roi
gratis. Écoutez ceci: Cherté des rois. À la mort de François Ier, la
dette publique en France était de trente mille livres de rente; à la
mort de Louis XIV, elle était de deux milliards six cents millions à
vingt-huit livres le marc, ce qui équivalait en 1760, au dire de
Desmarets, à quatre milliards cinq cents millions, et ce qui
équivaudrait aujourd'hui à douze milliards. Deuxièmement, n'en déplaise
à Combeferre, une charte octroyée est un mauvais expédient de
civilisation. Sauver la transition, adoucir le passage, amortir la
secousse, faire passer insensiblement la nation de la monarchie à la
démocratie par la pratique des fictions constitutionnelles, détestables
raisons que tout cela! Non! non! n'éclairons jamais le peuple à faux
jour. Les principes s'étiolent et pâlissent dans votre cave
constitutionnelle. Pas d'abâtardissement. Pas de compromis. Pas d'octroi
du roi au peuple. Dans tous ces octrois-là, il y a un article 14. À côté
de la main qui donne, il y a la griffe qui reprend. Je refuse net votre
charte. Une charte est un masque; le mensonge est dessous. Un peuple qui
accepte une charte abdique. Le droit n'est le droit qu'entier. Non! pas
de charte!
On était en hiver; deux bûches pétillaient dans la cheminée. Cela était
tentant, et Courfeyrac n'y résista pas. Il froissa dans son poing la
pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Combeferre
regarda philosophiquement brûler le chef-d'œuvre de Louis XVIII, et se
contenta de dire:
—La charte métamorphosée en flamme.
Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française
qu'on appelle l'entrain, cette chose anglaise qu'on appelle l'humour, le
bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les
folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les
points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de
bombardement joyeux.