Louis-Philippe
Les révolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent
ferme et choisissent bien. Même incomplètes, même abâtardies et
mâtinées, et réduites à l'état de révolution cadette, comme la
révolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidité
providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur éclipse n'est
jamais une abdication.
Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les révolutions, elles aussi,
se trompent, et de graves méprises se sont vues.
Revenons à 1830. 1830, dans sa déviation, eut du bonheur. Dans
l'établissement qui s'appela l'ordre après la révolution coupée court,
le roi valait mieux que la royauté. Louis-Philippe était un homme rare.
Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les
circonstances atténuantes, mais aussi digne d'estime que ce père avait
été digne de blâme; ayant toutes les vertus privées et plusieurs des
vertus publiques; soigneux de sa santé, de sa fortune, de sa personne,
de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le
prix d'une année; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon
prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais
chargés de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation
d'alcôve régulière devenue utile après les anciens étalages illégitimes
de la branche aînée; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui
est plus rare, tous les langages de tous les intérêts, et les parlant;
admirable représentant de «la classe moyenne», mais la dépassant, et de
toutes les façons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en
appréciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur
intrinsèque, et, sur la question même de sa race, très particulier, se
déclarant Orléans et non Bourbon; très premier prince du sang tant qu'il
n'avait été qu'altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il
fut majesté; diffus en public, concis dans l'intimité; avare signalé,
mais non prouvé; au fond, un de ces économes aisément prodigues pour
leur fantaisie ou leur devoir; lettré, et peu sensible aux lettres;
gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; adoré de sa
famille et de sa maison; causeur séduisant; homme d'État désabusé,
intérieurement froid, dominé par l'intérêt immédiat, gouvernant toujours
au plus près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans
pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner tort
par les majorités parlementaires à ces unanimités mystérieuses qui
grondent sourdement sous les trônes; expansif, parfois imprudent dans
son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;
fertile en expédients, en visages, en masques; faisant peur à la France
de l'Europe et à l'Europe de la France; aimant incontestablement son
pays, mais préférant sa famille; prisant plus la domination que
l'autorité et l'autorité que la dignité, disposition qui a cela de
funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne répudie
pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle
préserve la politique des chocs violents, l'État des fractures et la
société des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,
sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se démentant; hardi
contre l'Autriche à Ancône, opiniâtre contre l'Angleterre en Espagne,
bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la
Marseillaise; inaccessible à l'abattement, aux lassitudes, au goût du
beau et de l'idéal, aux générosités téméraires, à l'utopie, à la
chimère, à la colère, à la vanité, à la crainte; ayant toutes les formes
de l'intrépidité personnelle; général à Valmy, soldat à Jemmapes; tâté
huit fois par le régicide, et toujours souriant; brave comme un
grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les
chances d'un ébranlement européen, et impropre aux grandes aventures
politiques; toujours prêt à risquer sa vie, jamais son œuvre; déguisant
sa volonté en influence afin d'être plutôt obéi comme intelligence que
comme roi; doué d'observation et non de divination; peu attentif aux
esprits, mais se connaissant en hommes, c'est-à-dire ayant besoin de
voir pour juger; bon sens prompt et pénétrant, sagesse pratique, parole
facile, mémoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mémoire, son
unique point de ressemblance avec César, Alexandre et Napoléon; sachant
les faits, les détails, les dates, les noms propres, ignorant les
tendances, les passions, les génies divers de la foule, les aspirations
intérieures, les soulèvements cachés et obscurs des âmes, en un mot,
tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;
accepté par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;
s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne régnant pas assez; son
premier ministre à lui-même; excellent à faire de la petitesse des
réalités un obstacle à l'immensité des idées; mêlant à une vraie faculté
créatrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel
esprit de procédure et de chicane; fondateur et procureur d'une
dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un
avoué; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du
pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la
jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera classé parmi les hommes
éminents de son siècle, et serait rangé parmi les gouvernants les plus
illustres de l'histoire, s'il eût un peu aimé la gloire et s'il eût eu
le sentiment de ce qui est grand au même degré que le sentiment de ce
qui est utile.
Louis-Philippe avait été beau, et, vieilli, était resté gracieux; pas
toujours agréé de la nation, il l'était toujours de la foule; il
plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait défaut; il
ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique
vieillard. Ses manières étaient du vieux régime et ses habitudes du
nouveau, mélange du noble et du bourgeois qui convenait à 1830;
Louis-Philippe était la transition régnante; il avait conservé
l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au
service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais
il écrivait les polonois et il prononçait les hongrais. Il portait
l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Légion
d'honneur comme Napoléon.
Il allait peu à la chapelle, point à la chasse, jamais à l'Opéra.
Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;
cela entrait dans sa popularité bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il
sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps
fait partie de son auréole. Il était un peu maçon, un peu jardinier et
un peu médecin; il saignait un postillon tombé de cheval; Louis-Philippe
n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les
royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait versé le sang
pour guérir.
Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une
défalcation à faire; il y a ce qui accuse la royauté, ce qui accuse le
règne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un
total différent. Le droit démocratique confisqué, le progrès devenu le
deuxième intérêt, les protestations de la rue réprimées violemment,
l'exécution militaire des insurrections, l'émeute passée par les armes,
la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays réel
par le pays légal, le gouvernement de compte à demi avec trois cent
mille privilégiés, sont le fait de la royauté; la Belgique refusée,
l'Algérie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec
plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi à Abd-el-Kader,
Blaye, Deutz acheté, Pritchard payé, sont le fait du règne; la politique
plus familiale que nationale est le fait du roi.
Comme on voit, le décompte opéré, la charge du roi s'amoindrit.
Sa grande faute, la voici: il a été modeste au nom de la France.
D'où vient cette faute?
Disons-le.
Louis-Philippe a été un roi trop père; cette incubation d'une famille
qu'on veut faire éclore dynastie a peur de tout et n'entend pas être
dérangée; de là des timidités excessives, importunes au peuple qui a le
14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition
militaire.
Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent être
remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa
famille, la famille la méritait. Ce groupe domestique était admirable.
Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,
Marie d'Orléans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme
Charles d'Orléans l'avait mis parmi les poètes. Elle avait fait de son
âme un marbre qu'elle avait nommé Jeanne d'Arc. Deux des fils de
Louis-Philippe avaient arraché à Metternich cet éloge démagogique. Ce
sont des jeunes gens comme on n'en voit guère et des princes comme on
n'en voit pas.
Voilà, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur
Louis-Philippe.
Être le prince égalité, porter en soi la contradiction de la
Restauration et de la Révolution, avoir ce côté inquiétant du
révolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut là la
fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus
complète d'un homme à un événement; l'un entra dans l'autre, et
l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il
avait pour lui cette grande désignation au trône, l'exil. Il avait été
proscrit, errant, pauvre. Il avait vécu de son travail. En Suisse, cet
apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un
vieux cheval pour manger. À Reichenau, il avait donné des leçons de
mathématiques pendant que sa sœur Adélaïde faisait de la broderie et
cousait. Ces souvenirs mêlés à un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.
Il avait démoli de ses propres mains la dernière cage de fer du Mont
Saint-Michel, bâtie par Louis XI et utilisée par Louis XV. C'était le
compagnon de Dumouriez, c'était l'ami de Lafayette; il avait été du club
des jacobins; Mirabeau lui avait frappé sur l'épaule; Danton lui avait
dit: Jeune homme! À vingt-quatre ans, en 93, étant M. de Chartres, du
fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assisté au procès
de Louis XVI, si bien nommé ce pauvre tyran. La clairvoyance aveugle
de la Révolution, brisant la royauté dans le roi et le roi avec la
royauté, sans presque remarquer l'homme dans le farouche écrasement de
l'idée, le vaste orage de l'assemblée tribunal, la colère publique
interrogeant, Capet ne sachant que répondre, l'effrayante vacillation
stupéfaite de cette tête royale sous ce souffle sombre, l'innocence
relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme
de celui qui était condamné, il avait regardé ces choses, il avait
contemplé ces vertiges; il avait vu les siècles comparaître à la barre
de la Convention; il avait vu, derrière Louis XVI, cet infortuné passant
responsable, se dresser dans les ténèbres la formidable accusée, la
monarchie; et il lui était resté dans l'âme l'épouvante respectueuse de
ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la
justice de Dieu.
La trace que la Révolution avait laissée en lui était prodigieuse. Son
souvenir était comme une empreinte vivante de ces grandes années minute
par minute. Un jour, devant un témoin dont il nous est impossible de
douter, il rectifia de mémoire toute la lettre A de la liste
alphabétique de l'assemblée constituante.
Louis-Philippe a été un roi de plein jour. Lui régnant, la presse a été
libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole ont été
libres. Les lois de septembre sont à claire-voie. Bien que sachant le
pouvoir rongeur de la lumière sur les privilèges, il a laissé son trône
exposé à la lumière. L'histoire lui tiendra compte de cette loyauté.
Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scène, est
aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procès n'est
encore qu'en première instance.
L'heure où l'histoire parle avec son accent vénérable et libre n'a pas
encore sonné pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi
le jugement définitif; l'austère et illustre historien Louis Blanc a
lui-même récemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a été
l'élu de ces deux à peu près qu'on appelle les 221 et 1830; c'est-à-dire
d'un demi-parlement et d'une demi-révolution; et dans tous les cas, au
point de vue supérieur où doit se placer la philosophie, nous ne
pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de
certaines réserves au nom du principe démocratique absolu; aux yeux de
l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le
droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons
dire dès à présent, ces réserves faites, c'est que, somme toute et de
quelque façon qu'on le considère, Louis-Philippe, pris en lui-même et au
point de vue de la bonté humaine, demeurera, pour nous servir du vieux
langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient passé
sur un trône.
Qu'a-t-il contre lui? Ce trône. Ôtez de Louis-Philippe le roi, il reste
l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'à être admirable.
Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte
contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son
appartement, et là, épuisé de fatigue, accablé de sommeil, que
faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit à réviser un
procès criminel, trouvant que c'était quelque chose de tenir tête à
l'Europe, mais que c'était une plus grande affaire encore d'arracher un
homme au bourreau. Il s'opiniâtrait contre son garde des sceaux; il
disputait pied à pied le terrain de la guillotine aux procureurs
généraux, ces bavards de la loi, comme il les appelait. Quelquefois
les dossiers empilés couvraient sa table; il les examinait tous; c'était
une angoisse pour lui d'abandonner ces misérables têtes condamnées. Un
jour il disait au même témoin que nous avons indiqué tout à l'heure:
Cette nuit, j'en ai gagné sept. Pendant les premières années de son
règne, la peine de mort fut comme abolie, et l'échafaud relevé fut une
violence faite au roi. La Grève ayant disparu avec la branche aînée, une
Grève bourgeoise fut instituée sous le nom de Barrière Saint-Jacques;
les «hommes pratiques» sentirent le besoin d'une guillotine quasi
légitime; et ce fut là une des victoires de Casimir Perier, qui
représentait les côtés étroits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,
qui en représentait les côtés libéraux. Louis-Philippe avait annoté de
sa main Beccaria. Après la machine Fieschi, il s'écriait: Quel dommage
que je n'aie pas été blessé! j'aurais pu faire grâce. Une autre fois,
faisant allusion aux résistances de ses ministres, il écrivait à propos
d'un condamné politique qui est une des plus généreuses figures de notre
temps: Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir.
Louis-Philippe était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.
Or, pour nous, dans l'histoire où là bonté est la perle rare, qui a été
bon passe presque avant qui a été grand.
Louis-Philippe ayant été apprécié sévèrement par les uns, durement
peut-être par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantôme
lui-même aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne déposer pour lui devant
l'histoire; cette déposition, quelle qu'elle soit, est évidemment et
avant tout désintéressée; une épitaphe écrite par un mort est sincère;
une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mêmes ténèbres
donne le droit de louange; et il est peu à craindre qu'on dise jamais de
deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatté l'autre.
Louis-Philippe
Les révolutions ont le bras terrible et la main heureuse; elles frappent
ferme et choisissent bien. Même incomplètes, même abâtardies et
mâtinées, et réduites à l'état de révolution cadette, comme la
révolution de 1830, il leur reste presque toujours assez de lucidité
providentielle pour qu'elles ne puissent mal tomber. Leur éclipse n'est
jamais une abdication.
Pourtant, ne nous vantons pas trop haut, les révolutions, elles aussi,
se trompent, et de graves méprises se sont vues.
Revenons à 1830. 1830, dans sa déviation, eut du bonheur. Dans
l'établissement qui s'appela l'ordre après la révolution coupée court,
le roi valait mieux que la royauté. Louis-Philippe était un homme rare.
Fils d'un père auquel l'histoire accordera certainement les
circonstances atténuantes, mais aussi digne d'estime que ce père avait
été digne de blâme; ayant toutes les vertus privées et plusieurs des
vertus publiques; soigneux de sa santé, de sa fortune, de sa personne,
de ses affaires; connaissant le prix d'une minute et pas toujours le
prix d'une année; sobre, serein, paisible, patient; bonhomme et bon
prince; couchant avec sa femme, et ayant dans son palais des laquais
chargés de faire voir le lit conjugal aux bourgeois, ostentation
d'alcôve régulière devenue utile après les anciens étalages illégitimes
de la branche aînée; sachant toutes les langues de l'Europe, et, ce qui
est plus rare, tous les langages de tous les intérêts, et les parlant;
admirable représentant de «la classe moyenne», mais la dépassant, et de
toutes les façons plus grand qu'elle; ayant l'excellent esprit, tout en
appréciant le sang dont il sortait, de se compter surtout pour sa valeur
intrinsèque, et, sur la question même de sa race, très particulier, se
déclarant Orléans et non Bourbon; très premier prince du sang tant qu'il
n'avait été qu'altesse sérénissime, mais franc bourgeois le jour où il
fut majesté; diffus en public, concis dans l'intimité; avare signalé,
mais non prouvé; au fond, un de ces économes aisément prodigues pour
leur fantaisie ou leur devoir; lettré, et peu sensible aux lettres;
gentilhomme, mais non chevalier; simple, calme et fort; adoré de sa
famille et de sa maison; causeur séduisant; homme d'État désabusé,
intérieurement froid, dominé par l'intérêt immédiat, gouvernant toujours
au plus près, incapable de rancune et de reconnaissance, usant sans
pitié les supériorités sur les médiocrités, habile à faire donner tort
par les majorités parlementaires à ces unanimités mystérieuses qui
grondent sourdement sous les trônes; expansif, parfois imprudent dans
son expansion, mais d'une merveilleuse adresse dans cette imprudence;
fertile en expédients, en visages, en masques; faisant peur à la France
de l'Europe et à l'Europe de la France; aimant incontestablement son
pays, mais préférant sa famille; prisant plus la domination que
l'autorité et l'autorité que la dignité, disposition qui a cela de
funeste que, tournant tout au succès, elle admet la ruse et ne répudie
pas absolument la bassesse, mais qui a cela de profitable qu'elle
préserve la politique des chocs violents, l'État des fractures et la
société des catastrophes; minutieux, correct, vigilant, attentif,
sagace, infatigable, se contredisant quelquefois, et se démentant; hardi
contre l'Autriche à Ancône, opiniâtre contre l'Angleterre en Espagne,
bombardant Anvers et payant Pritchard; chantant avec conviction la
Marseillaise; inaccessible à l'abattement, aux lassitudes, au goût du
beau et de l'idéal, aux générosités téméraires, à l'utopie, à la
chimère, à la colère, à la vanité, à la crainte; ayant toutes les formes
de l'intrépidité personnelle; général à Valmy, soldat à Jemmapes; tâté
huit fois par le régicide, et toujours souriant; brave comme un
grenadier, courageux comme un penseur; inquiet seulement devant les
chances d'un ébranlement européen, et impropre aux grandes aventures
politiques; toujours prêt à risquer sa vie, jamais son œuvre; déguisant
sa volonté en influence afin d'être plutôt obéi comme intelligence que
comme roi; doué d'observation et non de divination; peu attentif aux
esprits, mais se connaissant en hommes, c'est-à-dire ayant besoin de
voir pour juger; bon sens prompt et pénétrant, sagesse pratique, parole
facile, mémoire prodigieuse; puisant sans cesse dans cette mémoire, son
unique point de ressemblance avec César, Alexandre et Napoléon; sachant
les faits, les détails, les dates, les noms propres, ignorant les
tendances, les passions, les génies divers de la foule, les aspirations
intérieures, les soulèvements cachés et obscurs des âmes, en un mot,
tout ce qu'on pourrait appeler les courants invisibles des consciences;
accepté par la surface, mais peu d'accord avec la France de dessous;
s'en tirant par la finesse; gouvernant trop et ne régnant pas assez; son
premier ministre à lui-même; excellent à faire de la petitesse des
réalités un obstacle à l'immensité des idées; mêlant à une vraie faculté
créatrice de civilisation, d'ordre et d'organisation on ne sait quel
esprit de procédure et de chicane; fondateur et procureur d'une
dynastie; ayant quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un
avoué; en somme, figure haute et originale, prince qui sut faire du
pouvoir malgré l'inquiétude de la France, et de la puissance malgré la
jalousie de l'Europe, Louis-Philippe sera classé parmi les hommes
éminents de son siècle, et serait rangé parmi les gouvernants les plus
illustres de l'histoire, s'il eût un peu aimé la gloire et s'il eût eu
le sentiment de ce qui est grand au même degré que le sentiment de ce
qui est utile.
Louis-Philippe avait été beau, et, vieilli, était resté gracieux; pas
toujours agréé de la nation, il l'était toujours de la foule; il
plaisait. Il avait ce don, le charme. La majesté lui faisait défaut; il
ne portait ni la couronne, quoique roi, ni les cheveux blancs, quoique
vieillard. Ses manières étaient du vieux régime et ses habitudes du
nouveau, mélange du noble et du bourgeois qui convenait à 1830;
Louis-Philippe était la transition régnante; il avait conservé
l'ancienne prononciation et l'ancienne orthographe qu'il mettait au
service des opinions modernes; il aimait la Pologne et la Hongrie, mais
il écrivait les polonois et il prononçait les hongrais. Il portait
l'habit de la garde nationale comme Charles X, et le cordon de la Légion
d'honneur comme Napoléon.
Il allait peu à la chapelle, point à la chasse, jamais à l'Opéra.
Incorruptible aux sacristains, aux valets de chiens et aux danseuses;
cela entrait dans sa popularité bourgeoise. Il n'avait point de cour. Il
sortait avec son parapluie sous son bras, et ce parapluie a longtemps
fait partie de son auréole. Il était un peu maçon, un peu jardinier et
un peu médecin; il saignait un postillon tombé de cheval; Louis-Philippe
n'allait pas plus sans sa lancette que Henri III sans son poignard. Les
royalistes raillaient ce roi ridicule, le premier qui ait versé le sang
pour guérir.
Dans les griefs de l'histoire contre Louis-Philippe, il y a une
défalcation à faire; il y a ce qui accuse la royauté, ce qui accuse le
règne, et ce qui accuse le roi; trois colonnes qui donnent chacune un
total différent. Le droit démocratique confisqué, le progrès devenu le
deuxième intérêt, les protestations de la rue réprimées violemment,
l'exécution militaire des insurrections, l'émeute passée par les armes,
la rue Transnonain, les conseils de guerre, l'absorption du pays réel
par le pays légal, le gouvernement de compte à demi avec trois cent
mille privilégiés, sont le fait de la royauté; la Belgique refusée,
l'Algérie trop durement conquise, et, comme l'Inde par les Anglais, avec
plus de barbarie que de civilisation, le manque de foi à Abd-el-Kader,
Blaye, Deutz acheté, Pritchard payé, sont le fait du règne; la politique
plus familiale que nationale est le fait du roi.
Comme on voit, le décompte opéré, la charge du roi s'amoindrit.
Sa grande faute, la voici: il a été modeste au nom de la France.
D'où vient cette faute?
Disons-le.
Louis-Philippe a été un roi trop père; cette incubation d'une famille
qu'on veut faire éclore dynastie a peur de tout et n'entend pas être
dérangée; de là des timidités excessives, importunes au peuple qui a le
14 juillet dans sa tradition civile et Austerlitz dans sa tradition
militaire.
Du reste, si l'on fait abstraction des devoirs publics, qui veulent être
remplis les premiers, cette profonde tendresse de Louis-Philippe pour sa
famille, la famille la méritait. Ce groupe domestique était admirable.
Les vertus y coudoyaient les talents. Une des filles de Louis-Philippe,
Marie d'Orléans, mettait le nom de sa race parmi les artistes comme
Charles d'Orléans l'avait mis parmi les poètes. Elle avait fait de son
âme un marbre qu'elle avait nommé Jeanne d'Arc. Deux des fils de
Louis-Philippe avaient arraché à Metternich cet éloge démagogique. Ce
sont des jeunes gens comme on n'en voit guère et des princes comme on
n'en voit pas.
Voilà, sans rien dissimuler, mais aussi sans rien aggraver, le vrai sur
Louis-Philippe.
Être le prince égalité, porter en soi la contradiction de la
Restauration et de la Révolution, avoir ce côté inquiétant du
révolutionnaire qui devient rassurant dans le gouvernant, ce fut là la
fortune de Louis-Philippe en 1830; jamais il n'y eut adaptation plus
complète d'un homme à un événement; l'un entra dans l'autre, et
l'incarnation se fit. Louis-Philippe, c'est 1830 fait homme. De plus il
avait pour lui cette grande désignation au trône, l'exil. Il avait été
proscrit, errant, pauvre. Il avait vécu de son travail. En Suisse, cet
apanagiste des plus riches domaines princiers de France avait vendu un
vieux cheval pour manger. À Reichenau, il avait donné des leçons de
mathématiques pendant que sa sœur Adélaïde faisait de la broderie et
cousait. Ces souvenirs mêlés à un roi enthousiasmaient la bourgeoisie.
Il avait démoli de ses propres mains la dernière cage de fer du Mont
Saint-Michel, bâtie par Louis XI et utilisée par Louis XV. C'était le
compagnon de Dumouriez, c'était l'ami de Lafayette; il avait été du club
des jacobins; Mirabeau lui avait frappé sur l'épaule; Danton lui avait
dit: Jeune homme! À vingt-quatre ans, en 93, étant M. de Chartres, du
fond d'une logette obscure de la Convention, il avait assisté au procès
de Louis XVI, si bien nommé ce pauvre tyran. La clairvoyance aveugle
de la Révolution, brisant la royauté dans le roi et le roi avec la
royauté, sans presque remarquer l'homme dans le farouche écrasement de
l'idée, le vaste orage de l'assemblée tribunal, la colère publique
interrogeant, Capet ne sachant que répondre, l'effrayante vacillation
stupéfaite de cette tête royale sous ce souffle sombre, l'innocence
relative de tous dans cette catastrophe, de ceux qui condamnaient comme
de celui qui était condamné, il avait regardé ces choses, il avait
contemplé ces vertiges; il avait vu les siècles comparaître à la barre
de la Convention; il avait vu, derrière Louis XVI, cet infortuné passant
responsable, se dresser dans les ténèbres la formidable accusée, la
monarchie; et il lui était resté dans l'âme l'épouvante respectueuse de
ces immenses justices du peuple presque aussi impersonnelles que la
justice de Dieu.
La trace que la Révolution avait laissée en lui était prodigieuse. Son
souvenir était comme une empreinte vivante de ces grandes années minute
par minute. Un jour, devant un témoin dont il nous est impossible de
douter, il rectifia de mémoire toute la lettre A de la liste
alphabétique de l'assemblée constituante.
Louis-Philippe a été un roi de plein jour. Lui régnant, la presse a été
libre, la tribune a été libre, la conscience et la parole ont été
libres. Les lois de septembre sont à claire-voie. Bien que sachant le
pouvoir rongeur de la lumière sur les privilèges, il a laissé son trône
exposé à la lumière. L'histoire lui tiendra compte de cette loyauté.
Louis-Philippe, comme tous les hommes historiques sortis de scène, est
aujourd'hui mis en jugement par la conscience humaine. Son procès n'est
encore qu'en première instance.
L'heure où l'histoire parle avec son accent vénérable et libre n'a pas
encore sonné pour lui; le moment n'est pas venu de prononcer sur ce roi
le jugement définitif; l'austère et illustre historien Louis Blanc a
lui-même récemment adouci son premier verdict; Louis-Philippe a été
l'élu de ces deux à peu près qu'on appelle les 221 et 1830; c'est-à-dire
d'un demi-parlement et d'une demi-révolution; et dans tous les cas, au
point de vue supérieur où doit se placer la philosophie, nous ne
pourrions le juger ici, comme on a pu l'entrevoir plus haut, qu'avec de
certaines réserves au nom du principe démocratique absolu; aux yeux de
l'absolu, en dehors de ces deux droits, le droit de l'homme d'abord, le
droit du peuple ensuite, tout est usurpation; mais ce que nous pouvons
dire dès à présent, ces réserves faites, c'est que, somme toute et de
quelque façon qu'on le considère, Louis-Philippe, pris en lui-même et au
point de vue de la bonté humaine, demeurera, pour nous servir du vieux
langage de l'ancienne histoire, un des meilleurs princes qui aient passé
sur un trône.
Qu'a-t-il contre lui? Ce trône. Ôtez de Louis-Philippe le roi, il reste
l'homme. Et l'homme est bon. Il est bon parfois jusqu'à être admirable.
Souvent, au milieu des plus graves soucis, après une journée de lutte
contre toute la diplomatie du continent, il rentrait le soir dans son
appartement, et là, épuisé de fatigue, accablé de sommeil, que
faisait-il? il prenait un dossier, et il passait sa nuit à réviser un
procès criminel, trouvant que c'était quelque chose de tenir tête à
l'Europe, mais que c'était une plus grande affaire encore d'arracher un
homme au bourreau. Il s'opiniâtrait contre son garde des sceaux; il
disputait pied à pied le terrain de la guillotine aux procureurs
généraux, ces bavards de la loi, comme il les appelait. Quelquefois
les dossiers empilés couvraient sa table; il les examinait tous; c'était
une angoisse pour lui d'abandonner ces misérables têtes condamnées. Un
jour il disait au même témoin que nous avons indiqué tout à l'heure:
Cette nuit, j'en ai gagné sept. Pendant les premières années de son
règne, la peine de mort fut comme abolie, et l'échafaud relevé fut une
violence faite au roi. La Grève ayant disparu avec la branche aînée, une
Grève bourgeoise fut instituée sous le nom de Barrière Saint-Jacques;
les «hommes pratiques» sentirent le besoin d'une guillotine quasi
légitime; et ce fut là une des victoires de Casimir Perier, qui
représentait les côtés étroits de la bourgeoisie, sur Louis-Philippe,
qui en représentait les côtés libéraux. Louis-Philippe avait annoté de
sa main Beccaria. Après la machine Fieschi, il s'écriait: Quel dommage
que je n'aie pas été blessé! j'aurais pu faire grâce. Une autre fois,
faisant allusion aux résistances de ses ministres, il écrivait à propos
d'un condamné politique qui est une des plus généreuses figures de notre
temps: Sa grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir.
Louis-Philippe était doux comme Louis IX et bon comme Henri IV.
Or, pour nous, dans l'histoire où là bonté est la perle rare, qui a été
bon passe presque avant qui a été grand.
Louis-Philippe ayant été apprécié sévèrement par les uns, durement
peut-être par les autres, il est tout simple qu'un homme, fantôme
lui-même aujourd'hui, qui a connu ce roi, vienne déposer pour lui devant
l'histoire; cette déposition, quelle qu'elle soit, est évidemment et
avant tout désintéressée; une épitaphe écrite par un mort est sincère;
une ombre peut consoler une autre ombre; le partage des mêmes ténèbres
donne le droit de louange; et il est peu à craindre qu'on dise jamais de
deux tombeaux dans l'exil: Celui-ci a flatté l'autre.