Le Champ de l'Alouette
Marius avait assisté au dénouement inattendu du guet-apens sur la trace
duquel il avait mis Javert; mais à peine Javert eut-il quitté la masure,
emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son côté se
glissa hors de la maison. Il n'était encore que neuf heures du soir.
Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'était plus l'imperturbable
habitant du quartier latin; il était allé demeurer rue de la Verrerie
«pour des raisons politiques»; ce quartier était de ceux où
l'insurrection dans ce temps-là s'installait volontiers. Marius dit à
Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son
lit qui en avait deux, l'étendit à terre, et dit: Voilà.
Le lendemain, dès sept heures du matin, Marius revint à la masure, paya
le terme et ce qu'il devait à mame Bougon, fit charger sur une charrette
à bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et
s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint
dans la matinée afin de questionner Marius sur les événements de la
veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui répondit: Déménagé!
Mame Bougon fut convaincue que Marius était un peu complice des voleurs
saisis dans la nuit.—Qui aurait dit cela? s'écria-t-elle chez les
portières du quartier, un jeune homme, que ça vous avait l'air d'une
fille!
Marius avait eu deux raisons pour ce déménagement si prompt. La
première, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison où il
avait vu, de si près et dans tout son développement le plus repoussant
et le plus féroce, une laideur sociale plus affreuse peut-être encore
que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxième, c'est qu'il ne
voulait pas figurer dans le procès quelconque qui s'ensuivrait
probablement, et être amené à déposer contre Thénardier.
Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait
eu peur et s'était sauvé ou n'était peut-être même pas rentré chez lui
au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le
retrouver, mais il n'y parvint pas.
Un mois s'écoula, puis un autre. Marius était toujours chez Courfeyrac.
Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des
pas perdus, que Thénardier était au secret. Tous les lundis, Marius
faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thénardier.
Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs à Courfeyrac.
C'était la première fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces
cinq francs périodiques étaient une double énigme pour Courfeyrac qui
les donnait et pour Thénardier qui les recevait.—À qui cela peut-il
aller? songeait Courfeyrac.—D'où cela peut-il me venir? se demandait
Thénardier.
Marius du reste était navré. Tout était de nouveau rentré dans une
trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie était replongée dans
ce mystère où il errait à tâtons. Il avait un moment revu de très près
dans cette obscurité la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui
semblait son père, ces êtres inconnus qui étaient son seul intérêt et sa
seule espérance en ce monde; et au moment où il avait cru les saisir, un
souffle avait emporté toutes ces ombres. Pas une étincelle de certitude
et de vérité n'avait jailli même du choc le plus effrayant. Aucune
conjecture possible. Il ne savait même plus le nom qu'il avait cru
savoir. À coup sûr ce n'était plus Ursule. Et l'Alouette était un
sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la
police? L'ouvrier à cheveux blancs que Marius avait rencontré aux
environs des Invalides lui était revenu à l'esprit. Il devenait probable
maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc étaient le même homme. Il se
déguisait donc? Cet homme avait des côtés héroïques et des côtés
équivoques. Pourquoi n'avait-il pas appelé au secours? pourquoi
s'était-il enfui? était-il, oui ou non, le père de la jeune fille? enfin
était-il réellement l'homme que Thénardier avait cru reconnaître?
Thénardier avait pu se méprendre? Autant de problèmes sans issue. Tout
ceci, il est vrai, n'ôtait rien au charme angélique de la jeune fille du
Luxembourg. Détresse poignante; Marius avait une passion dans le cœur,
et la nuit sur les yeux. Il était poussé, il était attiré, et il ne
pouvait bouger. Tout s'était évanoui, excepté l'amour. De l'amour même,
il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement
cette flamme qui nous brûle nous éclaire aussi un peu, et nous jette
quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius
ne les entendait même plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais là? si
j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule était
évidemment quelque part; rien n'avertissait Marius du côté où il fallait
chercher. Toute sa vie se résumait maintenant en deux mots: une
incertitude absolue dans une brume impénétrable. La revoir, elle; il y
aspirait toujours, il ne l'espérait plus.
Pour comble, la misère revenait. Il sentait tout près de lui, derrière
lui, ce souffle glacé. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps
déjà, il avait discontinué son travail, et rien n'est plus dangereux que
le travail discontinué; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile
à quitter, difficile à reprendre.
Une certaine quantité de rêverie est bonne, comme un narcotique à dose
discrète. Cela endort les fièvres, quelquefois dures, de l'intelligence
en travail, et fait naître dans l'esprit une vapeur molle et fraîche qui
corrige les contours trop âpres de la pensée pure, comble çà et là des
lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des
idées. Mais trop de rêverie submerge et noie. Malheur au travailleur par
l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pensée dans la rêverie!
Il croit qu'il remontera aisément, et il se dit qu'après tout c'est la
même chose. Erreur!
La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté.
Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une
nourriture.
Marius, on s'en souvient, avait commencé par là. La passion était
survenue, et avait achevé de le précipiter dans les chimères sans objet
et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.
Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et, à mesure que
le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.
L'homme, à l'état rêveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit
détendu ne peut pas tenir la vie serrée. Il y a, dans cette façon de
vivre, du bien mêlé au mal, car si l'amollissement est funeste, la
générosité est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, généreux et noble,
qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les
nécessités surgissent.
Pente fatale où les plus honnêtes et les plus fermes sont entraînés
comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit à l'un de ces
deux trous, le suicide ou le crime.
À force de sortir pour aller songer, il vient un jour où l'on sort pour
aller se jeter à l'eau.
L'excès de songe fait les Escousse et les Lebras.
Marius descendait cette pente à pas lents, les yeux fixés sur celle
qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'écrire là semble étrange et
pourtant est vrai. Le souvenir d'un être absent s'allume dans les
ténèbres du cœur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'âme désespérée
et obscure voit cette lumière à son horizon; étoile de la nuit
intérieure. Elle, c'était là toute la pensée de Marius. Il ne songeait
pas à autre chose; il sentait confusément que son vieux habit devenait
un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que
ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes
s'usaient, c'est-à-dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je
pouvais seulement la revoir avant de mourir!
Une seule idée douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aimé, que son
regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais
qu'elle connaissait son âme, et que peut-être là où elle était, quel que
fût ce lieu mystérieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne
songeait pas à lui comme lui songeait à elle? Quelquefois, dans des
heures inexplicables comme en a tout cœur qui aime, n'ayant que des
raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de
joie, il se disait: Ce sont ses pensées qui viennent à moi!—Puis il
ajoutait: Mes pensées lui arrivent aussi peut-être.
Cette illusion, dont il hochait la tête le moment d'après, réussissait
pourtant à lui jeter dans l'âme des rayons qui ressemblaient parfois à
de l'espérance. De temps en temps, surtout à cette heure du soir qui
attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de
papier où il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le
plus idéal des rêveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il
appelait cela «lui écrire».
Il ne faut pas croire que sa raison fût en désordre. Au contraire. Il
avait perdu la faculté de travailler et de se mouvoir fermement vers un
but déterminé, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la
rectitude. Marius voyait à un jour calme et réel, quoique singulier, ce
qui se passait sous ses yeux, même les faits ou les hommes les plus
indifférents; il disait de tout le mot juste avec une sorte
d'accablement honnête et de désintéressement candide. Son jugement,
presque détaché de l'espérance, se tenait haut et planait.
Dans cette situation d'esprit rien ne lui échappait, rien ne le
trompait, et il découvrait à chaque instant le fond de la vie, de
l'humanité et de la destinée. Heureux, même dans les angoisses, celui à
qui Dieu a donné une âme digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu
les choses de ce monde et le cœur des hommes à cette double lumière n'a
rien vu de vrai et ne sait rien.
L'âme qui aime et qui souffre est à l'état sublime.
Du reste les jours se succédaient et rien de nouveau ne se présentait.
Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait à
parcourir se raccourcissait à chaque instant. Il croyait déjà entrevoir
distinctement le bord de l'escarpement sans fond.
—Quoi! se répétait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?
Quand on a monté la rue Saint-Jacques, laissé de côté la barrière et
suivi quelque temps à gauche l'ancien boulevard intérieur, on atteint la
rue de la Santé, puis la Glacière, et, un peu avant d'arriver à la
petite rivière des Gobelins, on rencontre une espèce de champ, qui est,
dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le
seul endroit où Ruisdael serait tenté de s'asseoir.
Ce je ne sais quoi d'où la grâce se dégage est là, un pré vert traversé
de cordes tendues où des loques sèchent au vent, une vieille ferme à
maraîchers bâtie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement
percé de mansardes, des palissades délabrées, un peu d'eau entre des
peupliers, des femmes, des rires, des voix; à l'horizon le Panthéon,
l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Grâce, noir, trapu, fantasque,
amusant, magnifique, et au fond le sévère faîte carré des tours de
Notre-Dame.
Comme le lieu vaut la peine d'être vu, personne n'y vient. À peine une
charrette ou un routier tous les quarts d'heure.
Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le
conduisirent à ce terrain près de cette eau. Ce jour-là, il y avait sur
ce boulevard une rareté, un passant. Marius, vaguement frappé du charme
presque sauvage du lieu, demanda à ce passant:—Comment se nomme cet
endroit-ci?
Le passant répondit:—C'est le champ de l'Alouette.
Et il ajouta:—C'est ici qu'Ulbach a tué la bergère d'Ivry.
Mais après ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de
ces congélations subites dans l'état rêveur qu'un mot suffit à produire.
Toute la pensée se condense brusquement autour d'une idée, et n'est plus
capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'était l'appellation
qui, dans les profondeurs de la mélancolie de Marius, avait remplacé
Ursule.—Tiens, dit-il, dans l'espèce de stupeur irraisonnée propre à
ces apartés mystérieux, ceci est son champ. Je saurai ici où elle
demeure.
Cela était absurde, mais irrésistible.
Et il vint tous les jours à ce champ de l'Alouette.
Le Champ de l'Alouette
Marius avait assisté au dénouement inattendu du guet-apens sur la trace
duquel il avait mis Javert; mais à peine Javert eut-il quitté la masure,
emmenant ses prisonniers dans trois fiacres, que Marius de son côté se
glissa hors de la maison. Il n'était encore que neuf heures du soir.
Marius alla chez Courfeyrac. Courfeyrac n'était plus l'imperturbable
habitant du quartier latin; il était allé demeurer rue de la Verrerie
«pour des raisons politiques»; ce quartier était de ceux où
l'insurrection dans ce temps-là s'installait volontiers. Marius dit à
Courfeyrac: Je viens coucher chez toi. Courfeyrac tira un matelas de son
lit qui en avait deux, l'étendit à terre, et dit: Voilà.
Le lendemain, dès sept heures du matin, Marius revint à la masure, paya
le terme et ce qu'il devait à mame Bougon, fit charger sur une charrette
à bras ses livres, son lit, sa table, sa commode et ses deux chaises, et
s'en alla sans laisser son adresse, si bien que, lorsque Javert revint
dans la matinée afin de questionner Marius sur les événements de la
veille, il ne trouva que mame Bougon qui lui répondit: Déménagé!
Mame Bougon fut convaincue que Marius était un peu complice des voleurs
saisis dans la nuit.—Qui aurait dit cela? s'écria-t-elle chez les
portières du quartier, un jeune homme, que ça vous avait l'air d'une
fille!
Marius avait eu deux raisons pour ce déménagement si prompt. La
première, c'est qu'il avait horreur maintenant de cette maison où il
avait vu, de si près et dans tout son développement le plus repoussant
et le plus féroce, une laideur sociale plus affreuse peut-être encore
que le mauvais riche, le mauvais pauvre. La deuxième, c'est qu'il ne
voulait pas figurer dans le procès quelconque qui s'ensuivrait
probablement, et être amené à déposer contre Thénardier.
Javert crut que le jeune homme, dont il n'avait pas retenu le nom, avait
eu peur et s'était sauvé ou n'était peut-être même pas rentré chez lui
au moment du guet-apens; il fit pourtant quelques efforts pour le
retrouver, mais il n'y parvint pas.
Un mois s'écoula, puis un autre. Marius était toujours chez Courfeyrac.
Il avait su par un avocat stagiaire, promeneur habituel de la salle des
pas perdus, que Thénardier était au secret. Tous les lundis, Marius
faisait remettre au greffe de la Force cinq francs pour Thénardier.
Marius n'ayant plus d'argent, empruntait les cinq francs à Courfeyrac.
C'était la première fois de sa vie qu'il empruntait de l'argent. Ces
cinq francs périodiques étaient une double énigme pour Courfeyrac qui
les donnait et pour Thénardier qui les recevait.—À qui cela peut-il
aller? songeait Courfeyrac.—D'où cela peut-il me venir? se demandait
Thénardier.
Marius du reste était navré. Tout était de nouveau rentré dans une
trappe. Il ne voyait plus rien devant lui; sa vie était replongée dans
ce mystère où il errait à tâtons. Il avait un moment revu de très près
dans cette obscurité la jeune fille qu'il aimait, le vieillard qui
semblait son père, ces êtres inconnus qui étaient son seul intérêt et sa
seule espérance en ce monde; et au moment où il avait cru les saisir, un
souffle avait emporté toutes ces ombres. Pas une étincelle de certitude
et de vérité n'avait jailli même du choc le plus effrayant. Aucune
conjecture possible. Il ne savait même plus le nom qu'il avait cru
savoir. À coup sûr ce n'était plus Ursule. Et l'Alouette était un
sobriquet. Et que penser du vieillard? Se cachait-il en effet de la
police? L'ouvrier à cheveux blancs que Marius avait rencontré aux
environs des Invalides lui était revenu à l'esprit. Il devenait probable
maintenant que cet ouvrier et M. Leblanc étaient le même homme. Il se
déguisait donc? Cet homme avait des côtés héroïques et des côtés
équivoques. Pourquoi n'avait-il pas appelé au secours? pourquoi
s'était-il enfui? était-il, oui ou non, le père de la jeune fille? enfin
était-il réellement l'homme que Thénardier avait cru reconnaître?
Thénardier avait pu se méprendre? Autant de problèmes sans issue. Tout
ceci, il est vrai, n'ôtait rien au charme angélique de la jeune fille du
Luxembourg. Détresse poignante; Marius avait une passion dans le cœur,
et la nuit sur les yeux. Il était poussé, il était attiré, et il ne
pouvait bouger. Tout s'était évanoui, excepté l'amour. De l'amour même,
il avait perdu les instincts et les illuminations subites. Ordinairement
cette flamme qui nous brûle nous éclaire aussi un peu, et nous jette
quelque lueur utile au dehors. Ces sourds conseils de la passion, Marius
ne les entendait même plus. Jamais il ne se disait: Si j'allais là? si
j'essayais ceci? Celle qu'il ne pouvait plus nommer Ursule était
évidemment quelque part; rien n'avertissait Marius du côté où il fallait
chercher. Toute sa vie se résumait maintenant en deux mots: une
incertitude absolue dans une brume impénétrable. La revoir, elle; il y
aspirait toujours, il ne l'espérait plus.
Pour comble, la misère revenait. Il sentait tout près de lui, derrière
lui, ce souffle glacé. Dans toutes ces tourmentes, et depuis longtemps
déjà, il avait discontinué son travail, et rien n'est plus dangereux que
le travail discontinué; c'est une habitude qui s'en va. Habitude facile
à quitter, difficile à reprendre.
Une certaine quantité de rêverie est bonne, comme un narcotique à dose
discrète. Cela endort les fièvres, quelquefois dures, de l'intelligence
en travail, et fait naître dans l'esprit une vapeur molle et fraîche qui
corrige les contours trop âpres de la pensée pure, comble çà et là des
lacunes et des intervalles, lie les ensembles et estompe les angles des
idées. Mais trop de rêverie submerge et noie. Malheur au travailleur par
l'esprit qui se laisse tomber tout entier de la pensée dans la rêverie!
Il croit qu'il remontera aisément, et il se dit qu'après tout c'est la
même chose. Erreur!
La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté.
Remplacer la pensée par la rêverie, c'est confondre un poison avec une
nourriture.
Marius, on s'en souvient, avait commencé par là. La passion était
survenue, et avait achevé de le précipiter dans les chimères sans objet
et sans fond. On ne sort plus de chez soi que pour aller songer.
Enfantement paresseux. Gouffre tumultueux et stagnant. Et, à mesure que
le travail diminuait, les besoins croissaient. Ceci est une loi.
L'homme, à l'état rêveur, est naturellement prodigue et mou; l'esprit
détendu ne peut pas tenir la vie serrée. Il y a, dans cette façon de
vivre, du bien mêlé au mal, car si l'amollissement est funeste, la
générosité est saine et bonne. Mais l'homme pauvre, généreux et noble,
qui ne travaille pas, est perdu. Les ressources tarissent, les
nécessités surgissent.
Pente fatale où les plus honnêtes et les plus fermes sont entraînés
comme les plus faibles et les plus vicieux, et qui aboutit à l'un de ces
deux trous, le suicide ou le crime.
À force de sortir pour aller songer, il vient un jour où l'on sort pour
aller se jeter à l'eau.
L'excès de songe fait les Escousse et les Lebras.
Marius descendait cette pente à pas lents, les yeux fixés sur celle
qu'il ne voyait plus. Ce que nous venons d'écrire là semble étrange et
pourtant est vrai. Le souvenir d'un être absent s'allume dans les
ténèbres du cœur; plus il a disparu, plus il rayonne; l'âme désespérée
et obscure voit cette lumière à son horizon; étoile de la nuit
intérieure. Elle, c'était là toute la pensée de Marius. Il ne songeait
pas à autre chose; il sentait confusément que son vieux habit devenait
un habit impossible et que son habit neuf devenait un vieux habit, que
ses chemises s'usaient, que son chapeau s'usait, que ses bottes
s'usaient, c'est-à-dire que sa vie s'usait, et il se disait: Si je
pouvais seulement la revoir avant de mourir!
Une seule idée douce lui restait, c'est qu'Elle l'avait aimé, que son
regard le lui avait dit, qu'elle ne connaissait pas son nom, mais
qu'elle connaissait son âme, et que peut-être là où elle était, quel que
fût ce lieu mystérieux, elle l'aimait encore. Qui sait si elle ne
songeait pas à lui comme lui songeait à elle? Quelquefois, dans des
heures inexplicables comme en a tout cœur qui aime, n'ayant que des
raisons de douleur et se sentant pourtant un obscur tressaillement de
joie, il se disait: Ce sont ses pensées qui viennent à moi!—Puis il
ajoutait: Mes pensées lui arrivent aussi peut-être.
Cette illusion, dont il hochait la tête le moment d'après, réussissait
pourtant à lui jeter dans l'âme des rayons qui ressemblaient parfois à
de l'espérance. De temps en temps, surtout à cette heure du soir qui
attriste le plus les songeurs, il laissait tomber sur un cahier de
papier où il n'y avait que cela, le plus pur, le plus impersonnel, le
plus idéal des rêveries dont l'amour lui emplissait le cerveau. Il
appelait cela «lui écrire».
Il ne faut pas croire que sa raison fût en désordre. Au contraire. Il
avait perdu la faculté de travailler et de se mouvoir fermement vers un
but déterminé, mais il avait plus que jamais la clairvoyance et la
rectitude. Marius voyait à un jour calme et réel, quoique singulier, ce
qui se passait sous ses yeux, même les faits ou les hommes les plus
indifférents; il disait de tout le mot juste avec une sorte
d'accablement honnête et de désintéressement candide. Son jugement,
presque détaché de l'espérance, se tenait haut et planait.
Dans cette situation d'esprit rien ne lui échappait, rien ne le
trompait, et il découvrait à chaque instant le fond de la vie, de
l'humanité et de la destinée. Heureux, même dans les angoisses, celui à
qui Dieu a donné une âme digne de l'amour et du malheur! Qui n'a pas vu
les choses de ce monde et le cœur des hommes à cette double lumière n'a
rien vu de vrai et ne sait rien.
L'âme qui aime et qui souffre est à l'état sublime.
Du reste les jours se succédaient et rien de nouveau ne se présentait.
Il lui semblait seulement que l'espace sombre qui lui restait à
parcourir se raccourcissait à chaque instant. Il croyait déjà entrevoir
distinctement le bord de l'escarpement sans fond.
—Quoi! se répétait-il, est-ce que je ne la reverrai pas auparavant?
Quand on a monté la rue Saint-Jacques, laissé de côté la barrière et
suivi quelque temps à gauche l'ancien boulevard intérieur, on atteint la
rue de la Santé, puis la Glacière, et, un peu avant d'arriver à la
petite rivière des Gobelins, on rencontre une espèce de champ, qui est,
dans toute la longue et monotone ceinture des boulevards de Paris, le
seul endroit où Ruisdael serait tenté de s'asseoir.
Ce je ne sais quoi d'où la grâce se dégage est là, un pré vert traversé
de cordes tendues où des loques sèchent au vent, une vieille ferme à
maraîchers bâtie du temps de Louis XIII avec son grand toit bizarrement
percé de mansardes, des palissades délabrées, un peu d'eau entre des
peupliers, des femmes, des rires, des voix; à l'horizon le Panthéon,
l'arbre des Sourds-Muets, le Val-de-Grâce, noir, trapu, fantasque,
amusant, magnifique, et au fond le sévère faîte carré des tours de
Notre-Dame.
Comme le lieu vaut la peine d'être vu, personne n'y vient. À peine une
charrette ou un routier tous les quarts d'heure.
Il arriva une fois que les promenades solitaires de Marius le
conduisirent à ce terrain près de cette eau. Ce jour-là, il y avait sur
ce boulevard une rareté, un passant. Marius, vaguement frappé du charme
presque sauvage du lieu, demanda à ce passant:—Comment se nomme cet
endroit-ci?
Le passant répondit:—C'est le champ de l'Alouette.
Et il ajouta:—C'est ici qu'Ulbach a tué la bergère d'Ivry.
Mais après ce mot: l'Alouette, Marius n'avait plus entendu. Il y a de
ces congélations subites dans l'état rêveur qu'un mot suffit à produire.
Toute la pensée se condense brusquement autour d'une idée, et n'est plus
capable d'aucune autre perception. L'Alouette, c'était l'appellation
qui, dans les profondeurs de la mélancolie de Marius, avait remplacé
Ursule.—Tiens, dit-il, dans l'espèce de stupeur irraisonnée propre à
ces apartés mystérieux, ceci est son champ. Je saurai ici où elle
demeure.
Cela était absurde, mais irrésistible.
Et il vint tous les jours à ce champ de l'Alouette.