Les vieux sont faits pour sortir à propos
Le soir venu, Jean Valjean sortit, Cosette s'habilla. Elle arrangea ses
cheveux de la manière qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont
le corsage, qui avait reçu un coup de ciseau de trop, et qui, par cette
échancrure, laissait voir la naissance du cou, était, comme disent les
jeunes filles, «un peu indécent». Ce n'était pas le moins du monde
indécent, mais c'était plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette
toilette sans savoir pourquoi.
Voulait-elle sortir? non.
Attendait-elle une visite? non.
À la brune, elle descendit au jardin. Toussaint était occupée à sa
cuisine qui donnait sur l'arrière-cour.
Elle se mit à marcher sous les branches, les écartant de temps en temps
avec la main, parce qu'il y en avait de très basses.
Elle arriva au banc.
La pierre y était restée.
Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si
elle voulait la caresser et la remercier.
Tout à coup, elle eut cette impression indéfinissable qu'on éprouve,
même sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derrière soi.
Elle tourna la tête et se dressa.
C'était lui.
Il était tête nue. Il paraissait pâle et amaigri. On distinguait à peine
son vêtement noir. Le crépuscule blêmissait son beau front et couvrait
ses yeux de ténèbres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur,
quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage était éclairé par la
clarté du jour qui se meurt et par la pensée d'une âme qui s'en va.
Il semblait que ce n'était pas encore le fantôme et que ce n'était déjà
plus l'homme.
Son chapeau était jeté à quelques pas dans les broussailles.
Cosette, prête à défaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait
lentement, car elle se sentait attirée. Lui ne bougeait point. À je ne
sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le
regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas.
Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre,
elle fût tombée.
Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais
entendue, qui s'élevait à peine au-dessus du frémissement des feuilles,
et qui murmurait:
—Pardonnez-moi, je suis là. J'ai le cœur gonflé, je ne pouvais pas
vivre comme j'étais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis là,
sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N'ayez pas peur de moi. Voilà
du temps déjà, vous rappelez-vous le jour où vous m'avez regardé?
c'était dans le Luxembourg, près du Gladiateur. Et le jour où vous avez
passé devant moi? C'étaient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un
an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demandé à la
loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous
demeuriez rue de l'Ouest au troisième sur le devant dans une maison
neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que
j'avais à faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer
une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Odéon. J'ai
couru. Mais non. C'était une personne qui avait un chapeau comme vous.
La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens
regarder vos fenêtres de près. Je marche bien doucement pour que vous
n'entendiez pas, car vous auriez peut-être peur. L'autre soir j'étais
derrière vous, vous vous êtes retournée, je me suis enfui. Une fois je
vous ai entendue chanter. J'étais heureux. Est-ce que cela vous fait
quelque chose que je vous entende chanter à travers le volet? cela ne
peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous êtes mon ange,
laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez!
je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que
je vous dis, je vous fâche peut-être; est-ce que je vous fâche?
—Ô ma mère! dit-elle.
Et elle s'affaissa sur elle-même comme si elle se mourait.
Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
étroitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait
tout en chancelant. Il était comme s'il avait la tête pleine de fumée;
des éclairs lui passaient entre les cils; ses idées s'évanouissaient; il
lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait
une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre désir de cette femme
ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il était éperdu
d'amour.
Elle lui prit une main et la posa sur son cœur. Il sentit le papier qui
y était. Il balbutia:
—Vous m'aimez donc?
Elle répondit d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle
qu'on entendait à peine:
—Tais-toi! tu le sais!
Et elle cacha sa tête rouge dans le sein du jeune homme superbe et
enivré.
Il tomba sur le banc, elle près de lui. Ils n'avaient plus de paroles.
Les étoiles commençaient à rayonner. Comment se fit-il que leurs lèvres
se rencontrèrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige
fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'épanouisse, que l'aube blanchisse
derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?
Un baiser, et ce fut tout.
Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l'ombre avec des
yeux éclatants.
Ils ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre
humide, ni l'herbe mouillée, ils se regardaient et ils avaient le cœur
plein de pensées. Ils s'étaient pris les mains, sans savoir.
Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas même, par où il était
entré et comment il avait pénétré dans le jardin. Cela lui paraissait si
simple qu'il fût là.
De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et
tous deux frémissaient.
Par intervalles, Cosette bégayait une parole. Son âme tremblait à ses
lèvres comme une goutte de rosée à une fleur.
Peu à peu ils se parlèrent. L'épanchement succéda au silence qui est la
plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête.
Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes,
leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme
ils s'étaient adorés de loin, comme ils s'étaient souhaités, leur
désespoir, quand ils avaient cessé de s'apercevoir. Ils se confièrent
dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce
qu'ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent,
avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la
jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la
pensée. Ces deux cœurs se versèrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au
bout d'une heure, c'était le jeune homme qui avait l'âme de la jeune
fille et la jeune fille qui avait l'âme du jeune homme. Ils se
pénétrèrent, ils s'enchantèrent, ils s'éblouirent.
Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête
sur son épaule et lui demanda:
—Comment vous appelez-vous?
—Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?
—Je m'appelle Cosette.
Les vieux sont faits pour sortir à propos
Le soir venu, Jean Valjean sortit, Cosette s'habilla. Elle arrangea ses
cheveux de la manière qui lui allait le mieux, et elle mit une robe dont
le corsage, qui avait reçu un coup de ciseau de trop, et qui, par cette
échancrure, laissait voir la naissance du cou, était, comme disent les
jeunes filles, «un peu indécent». Ce n'était pas le moins du monde
indécent, mais c'était plus joli qu'autrement. Elle fit toute cette
toilette sans savoir pourquoi.
Voulait-elle sortir? non.
Attendait-elle une visite? non.
À la brune, elle descendit au jardin. Toussaint était occupée à sa
cuisine qui donnait sur l'arrière-cour.
Elle se mit à marcher sous les branches, les écartant de temps en temps
avec la main, parce qu'il y en avait de très basses.
Elle arriva au banc.
La pierre y était restée.
Elle s'assit, et posa sa douce main blanche sur cette pierre comme si
elle voulait la caresser et la remercier.
Tout à coup, elle eut cette impression indéfinissable qu'on éprouve,
même sans voir, lorsqu'on a quelqu'un debout derrière soi.
Elle tourna la tête et se dressa.
C'était lui.
Il était tête nue. Il paraissait pâle et amaigri. On distinguait à peine
son vêtement noir. Le crépuscule blêmissait son beau front et couvrait
ses yeux de ténèbres. Il avait, sous un voile d'incomparable douceur,
quelque chose de la mort et de la nuit. Son visage était éclairé par la
clarté du jour qui se meurt et par la pensée d'une âme qui s'en va.
Il semblait que ce n'était pas encore le fantôme et que ce n'était déjà
plus l'homme.
Son chapeau était jeté à quelques pas dans les broussailles.
Cosette, prête à défaillir, ne poussa pas un cri. Elle reculait
lentement, car elle se sentait attirée. Lui ne bougeait point. À je ne
sais quoi d'ineffable et de triste qui l'enveloppait, elle sentait le
regard de ses yeux qu'elle ne voyait pas.
Cosette, en reculant, rencontra un arbre et s'y adossa. Sans cet arbre,
elle fût tombée.
Alors elle entendit sa voix, cette voix qu'elle n'avait vraiment jamais
entendue, qui s'élevait à peine au-dessus du frémissement des feuilles,
et qui murmurait:
—Pardonnez-moi, je suis là. J'ai le cœur gonflé, je ne pouvais pas
vivre comme j'étais, je suis venu. Avez-vous lu ce que j'avais mis là,
sur ce banc? Me reconnaissez-vous un peu? N'ayez pas peur de moi. Voilà
du temps déjà, vous rappelez-vous le jour où vous m'avez regardé?
c'était dans le Luxembourg, près du Gladiateur. Et le jour où vous avez
passé devant moi? C'étaient le 16 juin et le 2 juillet. Il va y avoir un
an. Depuis bien longtemps, je ne vous ai plus vue. J'ai demandé à la
loueuse de chaises, elle m'a dit qu'elle ne vous voyait plus. Vous
demeuriez rue de l'Ouest au troisième sur le devant dans une maison
neuve, vous voyez que je sais. Je vous suivais, moi. Qu'est-ce que
j'avais à faire? Et puis vous avez disparu. J'ai cru vous voir passer
une fois que je lisais les journaux sous les arcades de l'Odéon. J'ai
couru. Mais non. C'était une personne qui avait un chapeau comme vous.
La nuit, je viens ici. Ne craignez pas, personne ne me voit. Je viens
regarder vos fenêtres de près. Je marche bien doucement pour que vous
n'entendiez pas, car vous auriez peut-être peur. L'autre soir j'étais
derrière vous, vous vous êtes retournée, je me suis enfui. Une fois je
vous ai entendue chanter. J'étais heureux. Est-ce que cela vous fait
quelque chose que je vous entende chanter à travers le volet? cela ne
peut rien vous faire. Non, n'est-ce pas? Voyez-vous, vous êtes mon ange,
laissez-moi venir un peu. Je crois que je vais mourir. Si vous saviez!
je vous adore, moi! Pardonnez-moi, je vous parle, je ne sais pas ce que
je vous dis, je vous fâche peut-être; est-ce que je vous fâche?
—Ô ma mère! dit-elle.
Et elle s'affaissa sur elle-même comme si elle se mourait.
Il la prit, elle tombait, il la prit dans ses bras, il la serra
étroitement sans avoir conscience de ce qu'il faisait. Il la soutenait
tout en chancelant. Il était comme s'il avait la tête pleine de fumée;
des éclairs lui passaient entre les cils; ses idées s'évanouissaient; il
lui semblait qu'il accomplissait un acte religieux et qu'il commettait
une profanation. Du reste il n'avait pas le moindre désir de cette femme
ravissante dont il sentait la forme contre sa poitrine. Il était éperdu
d'amour.
Elle lui prit une main et la posa sur son cœur. Il sentit le papier qui
y était. Il balbutia:
—Vous m'aimez donc?
Elle répondit d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle
qu'on entendait à peine:
—Tais-toi! tu le sais!
Et elle cacha sa tête rouge dans le sein du jeune homme superbe et
enivré.
Il tomba sur le banc, elle près de lui. Ils n'avaient plus de paroles.
Les étoiles commençaient à rayonner. Comment se fit-il que leurs lèvres
se rencontrèrent? Comment se fait-il que l'oiseau chante, que la neige
fonde, que la rose s'ouvre, que mai s'épanouisse, que l'aube blanchisse
derrière les arbres noirs au sommet frissonnant des collines?
Un baiser, et ce fut tout.
Tous deux tressaillirent, et ils se regardèrent dans l'ombre avec des
yeux éclatants.
Ils ne sentaient ni la nuit fraîche, ni la pierre froide, ni la terre
humide, ni l'herbe mouillée, ils se regardaient et ils avaient le cœur
plein de pensées. Ils s'étaient pris les mains, sans savoir.
Elle ne lui demandait pas, elle n'y songeait pas même, par où il était
entré et comment il avait pénétré dans le jardin. Cela lui paraissait si
simple qu'il fût là.
De temps en temps le genou de Marius touchait le genou de Cosette, et
tous deux frémissaient.
Par intervalles, Cosette bégayait une parole. Son âme tremblait à ses
lèvres comme une goutte de rosée à une fleur.
Peu à peu ils se parlèrent. L'épanchement succéda au silence qui est la
plénitude. La nuit était sereine et splendide au-dessus de leur tête.
Ces deux êtres, purs comme des esprits, se dirent tout, leurs songes,
leurs ivresses, leurs extases, leurs chimères, leurs défaillances, comme
ils s'étaient adorés de loin, comme ils s'étaient souhaités, leur
désespoir, quand ils avaient cessé de s'apercevoir. Ils se confièrent
dans une intimité idéale, que rien déjà ne pouvait plus accroître, ce
qu'ils avaient de plus caché et de plus mystérieux. Ils se racontèrent,
avec une foi candide dans leurs illusions, tout ce que l'amour, la
jeunesse et ce reste d'enfance qu'ils avaient leur mettaient dans la
pensée. Ces deux cœurs se versèrent l'un dans l'autre, de sorte qu'au
bout d'une heure, c'était le jeune homme qui avait l'âme de la jeune
fille et la jeune fille qui avait l'âme du jeune homme. Ils se
pénétrèrent, ils s'enchantèrent, ils s'éblouirent.
Quand ils eurent fini, quand ils se furent tout dit, elle posa sa tête
sur son épaule et lui demanda:
—Comment vous appelez-vous?
—Je m'appelle Marius, dit-il. Et vous?
—Je m'appelle Cosette.