Le fond de la question
Il y a l'émeute, et il y a l'insurrection; ce sont deux colères; l'une a
tort, l'autre a droit. Dans les états démocratiques, les seuls fondés en
justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se
lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu'à la
prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la
souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est
insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est émeute; selon
que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles
sont justement ou injustement attaquées. Le même canon braqué contre la
foule a tort le 10 août et raison le 14 vendémiaire. Apparence
semblable, fond différent; les Suisses défendent le faux, Bonaparte
défend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa liberté et
dans sa souveraineté, ne peut être défait par la rue. De même dans les
choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant,
peut demain être trouble. La même furie est légitime contre Terray et
absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrepôts,
les ruptures de rails, les démolitions de docks, les fausses routes des
multitudes, les dénis de justice du peuple au progrès, Ramus assassiné
par les écoliers, Rousseau chassé de Suisse à coups de pierre, c'est
l'émeute. Israël contre Moïse, Athènes contre Phocion, Rome contre
Scipion, c'est l'émeute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection.
Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb,
c'est la même révolte; révolte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait
pour l'Asie avec l'épée ce que Christophe Colomb fait pour l'Amérique
avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons
d'un monde à la civilisation sont de tels accroissements de lumière que
toute résistance, là, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse
fidélité à lui-même. La foule est traître au peuple. Est-il, par
exemple, rien de plus étrange que cette longue et sanglante protestation
des faux saulniers, légitime révolte chronique, qui, au moment décisif,
au jour du salut, à l'heure de la victoire populaire, épouse le trône,
tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait émeute pour!
Sombres chefs-d'œuvre de l'ignorance! Le faux saulnier échappe aux
potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde
blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la
Saint-Barthélemy, égorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon,
assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de
Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jéhu, chevaliers du
brassard, voilà l'émeute. La Vendée est une grande émeute catholique. Le
bruit du droit en mouvement se reconnaît, il ne sort pas toujours du
tremblement des masses bouleversées; il y a des rages folles, il y a des
cloches fêlées; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le
branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du
progrès. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel côté
vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre levée est
mauvaise. Tout pas violent en arrière est émeute; reculer est une voie
de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'accès de fureur de
la vérité; les pavés que l'insurrection remue jettent l'étincelle du
droit. Ces pavés ne laissent à l'émeute que leur boue. Danton contre
Louis XVI, c'est l'insurrection; Hébert contre Danton, c'est l'émeute.
De là vient que, si l'insurrection, dans des cas donnés, peut être,
comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'émeute peut être le
plus fatal des attentats.
Il y a aussi quelque différence dans l'intensité de calorique;
l'insurrection est souvent volcan, l'émeute est souvent feu de paille.
La révolte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac
est un émeutier; Camille Desmoulins est un gouvernant.
Parfois, insurrection, c'est résurrection.
La solution de tout par le suffrage universel étant un fait absolument
moderne, et toute l'histoire antérieure à ce fait étant, depuis quatre
mille ans, remplie du droit violé et de la souffrance des peuples,
chaque époque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui
est possible. Sous les Césars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il
y avait Juvénal.
Le facit indignatio remplace les Gracques.
Sous les Césars il y a l'exilé de Syène; il y a aussi l'homme des
Annales.
Nous ne parlons pas de l'immense exilé de Pathmos qui, lui aussi,
accable le monde réel d'une protestation au nom du monde idéal, fait de
la vision une satire énorme, et jette sur Rome-Ninive, sur
Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante réverbération de
l'Apocalypse.
Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son piédestal; on peut ne pas
le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'hébreu; mais l'homme qui
écrit les Annales est un latin; disons mieux, c'est un romain.
Comme les Nérons règnent à la manière noire, ils doivent être peints de
même. Le travail au burin tout seul serait pâle; il faut verser dans
l'entaille une prose concentrée qui morde.
Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole
enchaînée, c'est parole terrible. L'écrivain double et triple son style
quand le silence est imposé par un maître au peuple. Il sort de ce
silence une certaine plénitude mystérieuse qui filtre et se fige en
airain dans la pensée. La compression dans l'histoire produit la
concision dans l'historien. La solidité granitique de telle prose
célèbre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran.
La tyrannie contraint l'écrivain à des rétrécissements de diamètre qui
sont des accroissements de force. La période cicéronienne, à peine
suffisante sur Verrès, s'émousserait sur Caligula. Moins d'envergure
dans la phrase, plus d'intensité dans le coup. Tacite pense à bras
raccourci.
L'honnêteté d'un grand cœur, condensée en justice et en vérité,
foudroie.
Soit dit en passant, il est à remarquer que Tacite n'est pas
historiquement superposé à César. Les Tibères lui sont réservés. César
et Tacite sont deux phénomènes successifs dont la rencontre semble
mystérieusement évitée par celui qui, dans la mise en scène des siècles,
règle les entrées et les sorties. César est grand, Tacite est grand;
Dieu épargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre
l'autre. Le justicier, frappant César, pourrait frapper trop, et être
injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne,
les pirates de Cilicie détruits, la civilisation introduite en Gaule, en
Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a là
une sorte de délicatesse de la justice divine, hésitant à lâcher sur
l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant à César grâce de
Tacite, et accordant les circonstances atténuantes au génie.
Certes, le despotisme reste le despotisme, même sous le despote de
génie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale
est plus hideuse encore sous les tyrans infâmes. Dans Ces règnes-là rien
ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juvénal,
soufflettent plus utilement, en présence du genre humain, cette
ignominie sans réplique.
Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et
sous Domitien, il y a une difformité de bassesse correspondante à la
laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du
despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies où se reflète le
maître; les pouvoirs publics sont immondes; les cœurs sont petits, les
consciences sont plates, les âmes sont punaises; cela est ainsi sous
Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Héliogabale,
tandis qu'il ne sort du sénat romain sous César que l'odeur de fiente
propre aux aires d'aigle.
De là la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvénal; c'est à
l'heure de l'évidence que le démonstrateur paraît.
Mais Juvénal et Tacite, de même qu'Isaïe aux temps bibliques, de même
que Dante au moyen âge, c'est l'homme; l'émeute et l'insurrection, c'est
la multitude, qui tantôt a tort, tantôt a raison.
Dans les cas les plus généraux, l'émeute sort d'un fait matériel;
l'insurrection est toujours un phénomène moral. L'émeute, c'est
Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine à
l'esprit, l'émeute à l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes,
n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'émeute,
Buzançais, par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste.
Pourtant elle reste émeute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond,
elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente,
quoique forte, elle a frappé au hasard; elle a marché comme l'éléphant
aveugle, en écrasant; elle a laissé derrière elle des cadavres de
vieillards, de femmes et d'enfants; elle a versé, sans savoir pourquoi,
le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon
but, le massacrer est un mauvais moyen.
Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, même le 10
août, même le 14 juillet, débutent par le même trouble. Avant que le
droit se dégage, il y a tumulte et écume. Au commencement l'insurrection
est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle
aboutit à cet océan: révolution. Quelquefois pourtant, venue de ces
hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse,
la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'idéal, après une
longue chute de roche en roche, après avoir reflété le ciel dans sa
transparence et s'être grossie de cent affluents dans la majestueuse
allure du triomphe, l'insurrection se perd tout à coup dans quelque
fondrière bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.
Tout ceci est du passé, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela
d'admirable qu'il dissout l'émeute dans son principe, et qu'en donnant
le vote à l'insurrection, il lui ôte l'arme. L'évanouissement des
guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel
est l'inévitable progrès. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est
Demain.
Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la
seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour lui
tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le
maître, essai de morsure qu'il faut punir de la chaîne et de la niche,
aboiement, jappement; jusqu'au jour où la tête du chien, grossie tout à
coup, s'ébauche vaguement dans l'ombre en face de lion.
Alors le bourgeois crie: Vive le peuple!
Cette explication donnée, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de
juin 1832? est-ce une émeute? est-ce une insurrection?
C'est une insurrection.
Il pourra nous arriver, dans cette mise en scène d'un événement
redoutable, de dire parfois l'émeute, mais seulement pour qualifier les
faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la
forme émeute et le fond insurrection.
Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son
extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-là mêmes qui n'y voient
qu'une émeute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un
reste de 1830. Les imaginations émues, disent-ils, ne se calment pas en
un jour. Une révolution ne se coupe pas à pic. Elle a toujours
nécessairement quelques ondulations avant de revenir à l'état de paix
comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point
d'Alpes sans Jura, ni de Pyrénées sans Asturies.
Cette crise pathétique de l'histoire contemporaine que la mémoire des
Parisiens appelle l'époque des émeutes, est à coup sûr une heure
caractéristique parmi les heures orageuses de ce siècle.
Un dernier mot avant d'entrer dans le récit.
Les faits qui vont être racontés appartiennent à cette réalité
dramatique et vivante que l'histoire néglige quelquefois, faute de temps
et d'espace. Là pourtant, nous y insistons, là est la vie, la
palpitation, le frémissement humain. Les petits détails, nous croyons
l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands événements
et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'époque dite des
émeutes abonde en détails de ce genre. Les instructions judiciaires,
par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout révélé, ni peut-être
tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumière, parmi les
particularités connues et publiées, des choses qu'on n'a point sues, des
faits sur lesquels a passé l'oubli des uns, la mort des autres. La
plupart des acteurs de ces scènes gigantesques ont disparu; dès le
lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons
dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire
raconte et ne dénonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans
les conditions du livre que nous écrivons, nous ne montrerons qu'un côté
et qu'un épisode, et à coup sûr le moins connu, des journées des 5 et 6
juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le
sombre voile que nous allons soulever, la figure réelle de cette
effrayante aventure publique.
Le fond de la question
Il y a l'émeute, et il y a l'insurrection; ce sont deux colères; l'une a
tort, l'autre a droit. Dans les états démocratiques, les seuls fondés en
justice, il arrive quelquefois que la fraction usurpe; alors le tout se
lève, et la nécessaire revendication de son droit peut aller jusqu'à la
prise d'armes. Dans toutes les questions qui ressortissent à la
souveraineté collective, la guerre du tout contre la fraction est
insurrection, l'attaque de la fraction contre le tout est émeute; selon
que les Tuileries contiennent le roi ou contiennent la Convention, elles
sont justement ou injustement attaquées. Le même canon braqué contre la
foule a tort le 10 août et raison le 14 vendémiaire. Apparence
semblable, fond différent; les Suisses défendent le faux, Bonaparte
défend le vrai. Ce que le suffrage universel a fait dans sa liberté et
dans sa souveraineté, ne peut être défait par la rue. De même dans les
choses de pure civilisation; l'instinct des masses, hier clairvoyant,
peut demain être trouble. La même furie est légitime contre Terray et
absurde contre Turgot. Les bris de machines, les pillages d'entrepôts,
les ruptures de rails, les démolitions de docks, les fausses routes des
multitudes, les dénis de justice du peuple au progrès, Ramus assassiné
par les écoliers, Rousseau chassé de Suisse à coups de pierre, c'est
l'émeute. Israël contre Moïse, Athènes contre Phocion, Rome contre
Scipion, c'est l'émeute; Paris contre la Bastille, c'est l'insurrection.
Les soldats contre Alexandre, les matelots contre Christophe Colomb,
c'est la même révolte; révolte impie; pourquoi? C'est qu'Alexandre fait
pour l'Asie avec l'épée ce que Christophe Colomb fait pour l'Amérique
avec la boussole; Alexandre, comme Colomb, trouve un monde. Ces dons
d'un monde à la civilisation sont de tels accroissements de lumière que
toute résistance, là, est coupable. Quelquefois le peuple se fausse
fidélité à lui-même. La foule est traître au peuple. Est-il, par
exemple, rien de plus étrange que cette longue et sanglante protestation
des faux saulniers, légitime révolte chronique, qui, au moment décisif,
au jour du salut, à l'heure de la victoire populaire, épouse le trône,
tourne chouannerie, et d'insurrection contre se fait émeute pour!
Sombres chefs-d'œuvre de l'ignorance! Le faux saulnier échappe aux
potences royales, et, un reste de corde au cou, arbore la cocarde
blanche. Mort aux gabelles accouche de Vive le roi. Tueurs de la
Saint-Barthélemy, égorgeurs de Septembre, massacreurs d'Avignon,
assassins de Coligny, assassins de madame de Lamballe, assassins de
Brune, miquelets, verdets, cadenettes, compagnons de Jéhu, chevaliers du
brassard, voilà l'émeute. La Vendée est une grande émeute catholique. Le
bruit du droit en mouvement se reconnaît, il ne sort pas toujours du
tremblement des masses bouleversées; il y a des rages folles, il y a des
cloches fêlées; tous les tocsins ne sonnent pas le son du bronze. Le
branle des passions et des ignorances est autre que la secousse du
progrès. Levez-vous, soit, mais pour grandir. Montrez-moi de quel côté
vous allez. Il n'y a d'insurrection qu'en avant. Toute autre levée est
mauvaise. Tout pas violent en arrière est émeute; reculer est une voie
de fait contre le genre humain. L'insurrection est l'accès de fureur de
la vérité; les pavés que l'insurrection remue jettent l'étincelle du
droit. Ces pavés ne laissent à l'émeute que leur boue. Danton contre
Louis XVI, c'est l'insurrection; Hébert contre Danton, c'est l'émeute.
De là vient que, si l'insurrection, dans des cas donnés, peut être,
comme a dit Lafayette, le plus saint des devoirs, l'émeute peut être le
plus fatal des attentats.
Il y a aussi quelque différence dans l'intensité de calorique;
l'insurrection est souvent volcan, l'émeute est souvent feu de paille.
La révolte, nous l'avons dit, est quelquefois dans le pouvoir. Polignac
est un émeutier; Camille Desmoulins est un gouvernant.
Parfois, insurrection, c'est résurrection.
La solution de tout par le suffrage universel étant un fait absolument
moderne, et toute l'histoire antérieure à ce fait étant, depuis quatre
mille ans, remplie du droit violé et de la souffrance des peuples,
chaque époque de l'histoire apporte avec elle la protestation qui lui
est possible. Sous les Césars, il n'y avait pas d'insurrection, mais il
y avait Juvénal.
Le facit indignatio remplace les Gracques.
Sous les Césars il y a l'exilé de Syène; il y a aussi l'homme des
Annales.
Nous ne parlons pas de l'immense exilé de Pathmos qui, lui aussi,
accable le monde réel d'une protestation au nom du monde idéal, fait de
la vision une satire énorme, et jette sur Rome-Ninive, sur
Rome-Babylone, sur Rome-Sodome, la flamboyante réverbération de
l'Apocalypse.
Jean sur son rocher, c'est le sphinx sur son piédestal; on peut ne pas
le comprendre; c'est un juif, et c'est de l'hébreu; mais l'homme qui
écrit les Annales est un latin; disons mieux, c'est un romain.
Comme les Nérons règnent à la manière noire, ils doivent être peints de
même. Le travail au burin tout seul serait pâle; il faut verser dans
l'entaille une prose concentrée qui morde.
Les despotes sont pour quelque chose dans les penseurs. Parole
enchaînée, c'est parole terrible. L'écrivain double et triple son style
quand le silence est imposé par un maître au peuple. Il sort de ce
silence une certaine plénitude mystérieuse qui filtre et se fige en
airain dans la pensée. La compression dans l'histoire produit la
concision dans l'historien. La solidité granitique de telle prose
célèbre n'est autre chose qu'un tassement fait par le tyran.
La tyrannie contraint l'écrivain à des rétrécissements de diamètre qui
sont des accroissements de force. La période cicéronienne, à peine
suffisante sur Verrès, s'émousserait sur Caligula. Moins d'envergure
dans la phrase, plus d'intensité dans le coup. Tacite pense à bras
raccourci.
L'honnêteté d'un grand cœur, condensée en justice et en vérité,
foudroie.
Soit dit en passant, il est à remarquer que Tacite n'est pas
historiquement superposé à César. Les Tibères lui sont réservés. César
et Tacite sont deux phénomènes successifs dont la rencontre semble
mystérieusement évitée par celui qui, dans la mise en scène des siècles,
règle les entrées et les sorties. César est grand, Tacite est grand;
Dieu épargne ces deux grandeurs en ne les heurtant pas l'une contre
l'autre. Le justicier, frappant César, pourrait frapper trop, et être
injuste. Dieu ne veut pas. Les grandes guerres d'Afrique et d'Espagne,
les pirates de Cilicie détruits, la civilisation introduite en Gaule, en
Bretagne, en Germanie, toute cette gloire couvre le Rubicon. Il y a là
une sorte de délicatesse de la justice divine, hésitant à lâcher sur
l'usurpateur illustre l'historien formidable, faisant à César grâce de
Tacite, et accordant les circonstances atténuantes au génie.
Certes, le despotisme reste le despotisme, même sous le despote de
génie. Il y a corruption sous les tyrans illustres, mais la peste morale
est plus hideuse encore sous les tyrans infâmes. Dans Ces règnes-là rien
ne voile la honte; et les faiseurs d'exemples, Tacite comme Juvénal,
soufflettent plus utilement, en présence du genre humain, cette
ignominie sans réplique.
Rome sent plus mauvais sous Vitellius que sous Sylla. Sous Claude et
sous Domitien, il y a une difformité de bassesse correspondante à la
laideur du tyran. La vilenie des esclaves est un produit direct du
despote; un miasme s'exhale de ces consciences croupies où se reflète le
maître; les pouvoirs publics sont immondes; les cœurs sont petits, les
consciences sont plates, les âmes sont punaises; cela est ainsi sous
Caracalla, cela est ainsi sous Commode, cela est ainsi sous Héliogabale,
tandis qu'il ne sort du sénat romain sous César que l'odeur de fiente
propre aux aires d'aigle.
De là la venue, en apparence tardive, des Tacite et des Juvénal; c'est à
l'heure de l'évidence que le démonstrateur paraît.
Mais Juvénal et Tacite, de même qu'Isaïe aux temps bibliques, de même
que Dante au moyen âge, c'est l'homme; l'émeute et l'insurrection, c'est
la multitude, qui tantôt a tort, tantôt a raison.
Dans les cas les plus généraux, l'émeute sort d'un fait matériel;
l'insurrection est toujours un phénomène moral. L'émeute, c'est
Masaniello; l'insurrection, c'est Spartacus. L'insurrection confine à
l'esprit, l'émeute à l'estomac. Gaster s'irrite; mais Gaster, certes,
n'a pas toujours tort. Dans les questions de famine, l'émeute,
Buzançais, par exemple, a un point de départ vrai, pathétique et juste.
Pourtant elle reste émeute. Pourquoi? c'est qu'ayant raison au fond,
elle a eu tort dans la forme. Farouche, quoique ayant droit, violente,
quoique forte, elle a frappé au hasard; elle a marché comme l'éléphant
aveugle, en écrasant; elle a laissé derrière elle des cadavres de
vieillards, de femmes et d'enfants; elle a versé, sans savoir pourquoi,
le sang des inoffensifs et des innocents. Nourrir le peuple est un bon
but, le massacrer est un mauvais moyen.
Toutes les protestations armées, même les plus légitimes, même le 10
août, même le 14 juillet, débutent par le même trouble. Avant que le
droit se dégage, il y a tumulte et écume. Au commencement l'insurrection
est émeute, de même que le fleuve est torrent. Ordinairement elle
aboutit à cet océan: révolution. Quelquefois pourtant, venue de ces
hautes montagnes qui dominent l'horizon moral, la justice, la sagesse,
la raison, le droit, faite de la plus pure neige de l'idéal, après une
longue chute de roche en roche, après avoir reflété le ciel dans sa
transparence et s'être grossie de cent affluents dans la majestueuse
allure du triomphe, l'insurrection se perd tout à coup dans quelque
fondrière bourgeoise, comme le Rhin dans un marais.
Tout ceci est du passé, l'avenir est autre. Le suffrage universel a cela
d'admirable qu'il dissout l'émeute dans son principe, et qu'en donnant
le vote à l'insurrection, il lui ôte l'arme. L'évanouissement des
guerres, de la guerre des rues comme de la guerre des frontières, tel
est l'inévitable progrès. Quel que soit aujourd'hui, la paix, c'est
Demain.
Du reste, insurrection, émeute, en quoi la première diffère de la
seconde, le bourgeois, proprement dit, connaît peu ces nuances. Pour lui
tout est sédition, rébellion pure et simple, révolte du dogue contre le
maître, essai de morsure qu'il faut punir de la chaîne et de la niche,
aboiement, jappement; jusqu'au jour où la tête du chien, grossie tout à
coup, s'ébauche vaguement dans l'ombre en face de lion.
Alors le bourgeois crie: Vive le peuple!
Cette explication donnée, qu'est-ce pour l'histoire que le mouvement de
juin 1832? est-ce une émeute? est-ce une insurrection?
C'est une insurrection.
Il pourra nous arriver, dans cette mise en scène d'un événement
redoutable, de dire parfois l'émeute, mais seulement pour qualifier les
faits de surface, et en maintenant toujours la distinction entre la
forme émeute et le fond insurrection.
Ce mouvement de 1832 a eu, dans son explosion rapide et dans son
extinction lugubre, tant de grandeur que ceux-là mêmes qui n'y voient
qu'une émeute n'en parlent pas sans respect. Pour eux, c'est comme un
reste de 1830. Les imaginations émues, disent-ils, ne se calment pas en
un jour. Une révolution ne se coupe pas à pic. Elle a toujours
nécessairement quelques ondulations avant de revenir à l'état de paix
comme une montagne en redescendant vers la plaine. Il n'y a point
d'Alpes sans Jura, ni de Pyrénées sans Asturies.
Cette crise pathétique de l'histoire contemporaine que la mémoire des
Parisiens appelle l'époque des émeutes, est à coup sûr une heure
caractéristique parmi les heures orageuses de ce siècle.
Un dernier mot avant d'entrer dans le récit.
Les faits qui vont être racontés appartiennent à cette réalité
dramatique et vivante que l'histoire néglige quelquefois, faute de temps
et d'espace. Là pourtant, nous y insistons, là est la vie, la
palpitation, le frémissement humain. Les petits détails, nous croyons
l'avoir dit, sont, pour ainsi parler, le feuillage des grands événements
et se perdent dans les lointains de l'histoire. L'époque dite des
émeutes abonde en détails de ce genre. Les instructions judiciaires,
par d'autres raisons que l'histoire, n'ont pas tout révélé, ni peut-être
tout approfondi. Nous allons donc mettre en lumière, parmi les
particularités connues et publiées, des choses qu'on n'a point sues, des
faits sur lesquels a passé l'oubli des uns, la mort des autres. La
plupart des acteurs de ces scènes gigantesques ont disparu; dès le
lendemain ils se taisaient; mais ce que nous raconterons, nous pouvons
dire: nous l'avons vu. Nous changerons quelques noms, car l'histoire
raconte et ne dénonce pas, mais nous peindrons des choses vraies. Dans
les conditions du livre que nous écrivons, nous ne montrerons qu'un côté
et qu'un épisode, et à coup sûr le moins connu, des journées des 5 et 6
juin 1832; mais nous ferons en sorte que le lecteur entrevoie, sous le
sombre voile que nous allons soulever, la figure réelle de cette
effrayante aventure publique.