Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pièce allait
recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette
mitraille. Il était absolument nécessaire d'amortir les coups.
Enjolras jeta ce commandement:
—Il faut mettre là un matelas.
—On n'en a pas, dit Combeferre, les blessés sont dessus.
Jean Valjean, assis à l'écart sur une borne, à l'angle du cabaret, son
fusil entre les jambes, n'avait jusqu'à cet instant pris part à rien de
ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire
autour de lui: Voilà un fusil qui ne fait rien.
À l'ordre donné par Enjolras, il se leva.
On se souvient qu'à l'arrivée du rassemblement rue de la Chanvrerie, une
vieille femme, prévoyant les balles, avait mis son matelas devant sa
fenêtre. Cette fenêtre, fenêtre de grenier, était sur le toit d'une
maison à six étages située un peu en dehors de la barricade. Le matelas,
posé en travers, appuyé par le bas sur deux perches à sécher le linge,
était soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux
ficelles et qui se rattachaient à des clous plantés dans les chambranles
de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel
comme des cheveux.
—Quelqu'un peut-il me prêter une carabine à deux coups? dit Jean
Valjean.
Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.
Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.
Une des deux cordes du matelas était coupée.
Le matelas ne pendait plus que par un fil.
Jean Valjean lâcha le second coup. La deuxième corde fouetta la vitre de
la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la
rue.
La barricade applaudit.
Toutes les voix crièrent:
—Voilà un matelas.
—Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?
Le matelas en effet était tombé en dehors de la barricade, entre les
assiégés et les assiégeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant
exaspéré la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'étaient
couchés à plat ventre derrière la ligne de pavés qu'ils avaient élevée,
et, pour suppléer au silence forcé de la pièce qui se taisait en
attendant que son service fût réorganisé, ils avaient ouvert le feu
contre la barricade. Les insurgés ne répondaient pas à cette
mousqueterie, pour épargner les munitions. La fusillade se brisait à la
barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, était terrible.
Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage
de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et
revint dans la barricade.
Lui-même mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de
façon que les artilleurs ne le vissent pas.
Cela fait, on attendit le coup de mitraille.
Il ne tarda pas.
Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il
n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet
prévu était obtenu. La barricade était préservée.
—Citoyen, dit Enjolras à Jean Valjean, la République vous remercie.
Bossuet admirait et riait. Il s'écria:
—C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui
plie sur ce qui foudroie. Mais c'est égal, gloire au matelas qui annule
un canon!
Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pièce allait
recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette
mitraille. Il était absolument nécessaire d'amortir les coups.
Enjolras jeta ce commandement:
—Il faut mettre là un matelas.
—On n'en a pas, dit Combeferre, les blessés sont dessus.
Jean Valjean, assis à l'écart sur une borne, à l'angle du cabaret, son
fusil entre les jambes, n'avait jusqu'à cet instant pris part à rien de
ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire
autour de lui: Voilà un fusil qui ne fait rien.
À l'ordre donné par Enjolras, il se leva.
On se souvient qu'à l'arrivée du rassemblement rue de la Chanvrerie, une
vieille femme, prévoyant les balles, avait mis son matelas devant sa
fenêtre. Cette fenêtre, fenêtre de grenier, était sur le toit d'une
maison à six étages située un peu en dehors de la barricade. Le matelas,
posé en travers, appuyé par le bas sur deux perches à sécher le linge,
était soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux
ficelles et qui se rattachaient à des clous plantés dans les chambranles
de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel
comme des cheveux.
—Quelqu'un peut-il me prêter une carabine à deux coups? dit Jean
Valjean.
Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.
Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.
Une des deux cordes du matelas était coupée.
Le matelas ne pendait plus que par un fil.
Jean Valjean lâcha le second coup. La deuxième corde fouetta la vitre de
la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la
rue.
La barricade applaudit.
Toutes les voix crièrent:
—Voilà un matelas.
—Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?
Le matelas en effet était tombé en dehors de la barricade, entre les
assiégés et les assiégeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant
exaspéré la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'étaient
couchés à plat ventre derrière la ligne de pavés qu'ils avaient élevée,
et, pour suppléer au silence forcé de la pièce qui se taisait en
attendant que son service fût réorganisé, ils avaient ouvert le feu
contre la barricade. Les insurgés ne répondaient pas à cette
mousqueterie, pour épargner les munitions. La fusillade se brisait à la
barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, était terrible.
Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage
de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et
revint dans la barricade.
Lui-même mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de
façon que les artilleurs ne le vissent pas.
Cela fait, on attendit le coup de mitraille.
Il ne tarda pas.
Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il
n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet
prévu était obtenu. La barricade était préservée.
—Citoyen, dit Enjolras à Jean Valjean, la République vous remercie.
Bossuet admirait et riait. Il s'écria:
—C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui
plie sur ce qui foudroie. Mais c'est égal, gloire au matelas qui annule
un canon!