Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
L'agonie de la barricade allait commencer.
Tout concourait à la majesté tragique de cette minute suprême; mille
fracas mystérieux dans l'air, le souffle des masses armées mises en
mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la
cavalerie, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de
peloton et les canonnades se croisant dans le dédale de Paris, les
fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on ne
sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace
partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du
sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil
et de nuages, la beauté du jour et l'épouvantable silence des maisons.
Car, depuis la veille, les deux rangées de maisons de la rue de la
Chanvrerie étaient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes
fermées, fenêtres fermées, volets fermés.
Dans ces temps-là, si différents de ceux où nous sommes, quand l'heure
était venue où le peuple voulait en finir avec une situation qui avait
trop duré, avec une charte octroyée ou avec un pays légal, quand la
colère universelle était diffuse dans l'atmosphère, quand la ville
consentait au soulèvement de ses pavés, quand l'insurrection faisait
sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre à l'oreille,
alors l'habitant, pénétré d'émeute, pour ainsi dire, était l'auxiliaire
du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvisée
qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'était pas mûre, quand
l'insurrection n'était décidément pas consentie, quand la masse
désavouait le mouvement, c'en était fait des combattants, la ville se
changeait en désert autour de la révolte, les âmes se glaçaient, les
asiles se muraient, et la rue se faisait défilé pour aider l'armée à
prendre la barricade.
On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut.
Malheur à qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas
faire. Alors il abandonne l'insurrection à elle-même. Les insurgés
deviennent des pestiférés. Une maison est un escarpement, une porte est
un refus, une façade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il
pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il
vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons
fermées! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est
comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre
heures, mais personne n'y manque. Dans l'intérieur de cette roche, on
va, on vient, on se couche, on se lève; on y est en famille; on y boit
et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette
inhospitalité redoutable; elle y mêle l'effarement, circonstance
atténuante. Quelquefois même, et cela s'est vu, la peur devient passion;
l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de là ce
mot si profond: Les enragés de modérés. Il y a des flamboiements
d'épouvante suprême d'où sort, comme une fumée lugubre, la colère.—Que
veulent ces gens-là? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les
hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de révolutions comme
cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant
pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cela
ne nous regarde pas. Voilà notre pauvre rue criblée de balles. C'est un
tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.—Et la maison prend une
figure de tombe. L'insurgé devant cette porte agonise; il voit arriver
la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'écoute, mais
qu'on ne viendra pas; il y a là des murs qui pourraient le protéger, il
y a là des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles
de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.
Qui accuser?
Personne, et tout le monde.
Les temps incomplets où nous vivons.
C'est toujours à ses risques et périls que l'utopie se transforme en
insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation
armée, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient émeute
sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tôt. Alors elle
se résigne, et accepte stoïquement, au lieu du triomphe, la catastrophe.
Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant même, ceux qui la
renient, et sa magnanimité est de consentir à l'abandon. Elle est
indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.
Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?
Oui, au point de vue du genre humain.
Non, au point de vue de l'individu.
Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain
s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le
Progrès. Le progrès marche; il fait le grand voyage humain et terrestre
vers le céleste et le divin; il a ses haltes où il rallie le troupeau
attardé; il a ses stations où il médite, en présence de quelque Chanaan
splendide dévoilant tout à coup son horizon; il a ses nuits où il dort;
et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l'ombre sur
l'âme humaine et de tâter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller,
le progrès endormi.
—Dieu est peut-être mort, disait un jour à celui qui écrit ces lignes
Gérard de Nerval, confondant le progrès avec Dieu, et prenant
l'interruption du mouvement pour la mort de l'Être.
Qui désespère a tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en
somme, on pourrait dire qu'il a marché même endormi, car il a grandi.
Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Être toujours
paisible, cela ne dépend pas plus du progrès que du fleuve; n'y élevez
point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait écumer l'eau
et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais après ces troubles,
on reconnaît qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que l'ordre, qui
n'est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu'à ce que
l'harmonie et l'unité règnent, le progrès aura pour étapes les
révolutions.
Qu'est-ce donc que le Progrès? Nous venons de le dire. La vie permanente
des peuples.
Or, il arrive quelquefois que la vie momentanée des individus fait
résistance à la vie éternelle du genre humain.
Avouons-le sans amertume, l'individu a son intérêt distinct, et peut
sans forfaiture stipuler pour cet intérêt et le défendre; le présent a
sa quantité excusable d'égoïsme; la vie momentanée a son droit, et n'est
pas tenue de se sacrifier sans cesse à l'avenir. La génération qui a
actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forcée de
l'abréger pour les générations, ses égales après tout, qui auront leur
tour plus tard.—J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je
suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je
suis père de famille, je travaille, je prospère, je fais de bonnes
affaires, j'ai des maisons à louer, j'ai de l'argent sur l'État, je suis
heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je désire vivre,
laissez-moi tranquille.—De là, à de certaines heures, un froid profond
sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.
L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant
la guerre. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son procédé, la
bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le passé.
Elle, l'idée pure, elle devient voie de fait. Elle complique son
héroïsme d'une violence dont il est juste qu'elle réponde; violence
d'occasion et d'expédient, contraire aux principes, et dont elle est
fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire
au poing; elle fusille les espions, elle exécute les traîtres, elle
supprime des êtres vivants et les jette dans les ténèbres inconnues.
Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus
foi dans le rayonnement, sa force irrésistible et incorruptible. Elle
frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute épée a deux
tranchants; qui blesse avec l'un se blesse à l'autre.
Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est impossible
de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux combattants
de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils avortent, ils
sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès qu'ils ont plus de
majesté. La victoire, quand elle est selon le progrès, mérite
l'applaudissement des peuples; mais une défaite héroïque mérite leur
attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous,
qui préférons le martyre au succès, John Brown est plus grand que
Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.
Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.
On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.
On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble
attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on redoute
leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur reproche
d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social régnant un
monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de désespoirs,
et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour s'y créneler et y
combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils pourraient répondre:
C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.
Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en,
lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une bonne volonté
dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société de se sauver
elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous faisons appel. Aucun
remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à l'amiable, le
constater, puis le guérir. C'est à cela que nous la convions.
Quoi qu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes, ces
hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'œil fixé sur la France,
luttent pour la grande œuvre avec la logique inflexible de l'idéal; ils
donnent leur vie en pur don pour le progrès; ils accomplissent la
volonté de la providence; ils font un acte religieux. À l'heure dite,
avec autant de désintéressement qu'un acteur qui arrive à sa réplique,
obéissant au scénario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat
sans espérance, et cette disparition stoïque, ils l'acceptent pour
amener à ses splendides et suprêmes conséquences universelles le
magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé le 14 juillet
1789. Ces soldats sont des prêtres. La Révolution française est un geste
de Dieu.
Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux
distinctions déjà indiquées dans un autre chapitre, il y a les
insurrections acceptées qui s'appellent révolutions; il y a les
révolutions refusées qui s'appellent émeutes. Une insurrection qui
éclate, c'est une idée qui passe son examen devant le peuple. Si le
peuple laisse tomber sa boule noire, l'idée est fruit sec,
l'insurrection est échauffourée.
L'entrée en guerre à toute sommation et chaque fois que l'utopie le
désire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et
à toute heure le tempérament des héros et des martyrs.
Elles sont positives. À priori, l'insurrection leur répugne;
premièrement, parce qu'elle a souvent pour résultat une catastrophe,
deuxièmement, parce qu'elle a toujours pour point de départ une
abstraction.
Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idéal, et pour l'idéal seul
que se dévouent ceux qui se dévouent. Une insurrection est un
enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colère; de là les prises
d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou
un régime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que
combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les
jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'était pas
précisément Louis-Philippe. La plupart, causant à cœur ouvert,
rendaient justice aux qualités de ce roi mitoyen à la monarchie et à la
révolution; aucun ne le haïssait. Mais ils attaquaient la branche
cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqué
la branche aînée dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en
renversant la royauté en France, nous l'avons expliqué, c'était
l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilège sur le droit dans
l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans
despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but était lointain sans
doute, vague peut-être, et reculant devant l'effort; mais grand.
Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les
sacrifiés, sont des illusions presque toujours, mais des illusions
auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mêlée. L'insurgé
poétise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en
se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on réussira peut-être. On est
le petit nombre; on a contre soi toute une armée; mais on défend le
droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun sur soi-même qui n'a
pas d'abdication possible, la justice, la vérité, et au besoin on mourra
comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas à Don Quichotte, mais
à Léonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engagé, on ne recule
plus, et l'on se précipite tête baissée, ayant pour espérance une
victoire inouïe, la révolution complétée, le progrès remis en liberté,
l'agrandissement du genre humain, la délivrance universelle; et pour pis
aller les Thermopyles.
Ces passes d'armes pour le progrès échouent souvent, et nous venons de
dire pourquoi. La foule est rétive à l'entraînement des paladins. Ces
lourdes masses, les multitudes, fragiles à cause de leur pesanteur même,
craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idéal.
D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de
l'idéal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le cœur.
La grandeur et la beauté de la France, c'est qu'elle prend moins de
ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisément la corde aux
reins. Elle est la première éveillée, la dernière endormie. Elle va en
avant. Elle est chercheuse.
Cela tient à ce qu'elle est artiste.
L'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de même
que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes
sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est voir la
lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de
la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui l'a passé à
l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples éclaireurs! Vitaï
lampada tradunt.
Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès. La
quantité de civilisation se mesure à la quantité d'imagination.
Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Corinthe,
oui; Sybaris, non. Qui s'effémine s'abâtardit. Il ne faut être ni
dilettante, ni virtuose; mais il faut être artiste. En matière de
civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. À cette
condition, on donne au genre humain le patron de l'idéal.
L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.
C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes: le
beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point où la civilisation est
parvenue, l'exact est un élément nécessaire du splendide, et le
sentiment artiste est non seulement servi, mais complété par l'organe
scientifique; le rêve doit calculer. L'art, qui est le conquérant, doit
avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidité de
la monture importe. L'esprit moderne, c'est le génie de la Grèce ayant
pour véhicule le génie de l'Inde; Alexandre sur l'éléphant.
Les races pétrifiées dans le dogme ou démoralisées par le lucre sont
impropres à la conduite de la civilisation. La génuflexion devant
l'idole ou devant l'écu atrophie le muscle qui marche et la volonté qui
va. L'absorption hiératique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un
peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette
intelligence à la fois humaine et divine du but universel, qui fait les
nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idéal; Carthage n'a pas
d'idéal. Athènes et Rome ont et gardent, même à travers toute
l'épaisseur nocturne des siècles, des auréoles de civilisation.
La France est de la même qualité de peuple que la Grèce et l'Italie.
Elle est athénienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle
est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples
en humeur de dévouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la
prend et la quitte. Et c'est là le grand péril pour ceux qui courent
quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut
s'arrêter. La France a ses rechutes de matérialisme, et, à de certains
instants, les idées qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui
rappelle la grandeur française et sont de la dimension d'un Missouri et
d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La géante joue la naine; l'immense
France a ses fantaisies de petitesse. Voilà tout.
À cela rien à dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'éclipse.
Et tout est bien, pourvu que la lumière revienne et que l'éclipse ne
dégénère pas en nuit. Aube et résurrection sont synonymes. La
réapparition de la lumière est identique à la persistance du moi.
Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe
dans l'exil, c'est pour le dévouement un en-cas acceptable. Le vrai nom
du dévouement, c'est désintéressement. Que les abandonnés se laissent
abandonner, que les exilés se laissent exiler, et bornons-nous à
supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils
reculent. Il ne faut pas, sous prétexte de retour à la raison, aller
trop avant dans la descente.
La matière existe, la minute existe, les intérêts existent, le ventre
existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie
momentanée a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le
sien. Hélas! être monté, cela n'empêche pas de tomber. On voit ceci dans
l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle
goûte à l'idéal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon;
et si on lui demande d'où vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff,
elle répond: C'est que j'aime les hommes d'état.
Un mot encore avant de rentrer dans la mêlée.
Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre
chose qu'une convulsion vers l'idéal. Le progrès entravé est maladif, et
il a de ces tragiques épilepsies. Cette maladie du progrès, la guerre
civile, nous avons dû la rencontrer sur notre passage. C'est là une des
phases fatales, à la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot
est un damné social, et dont le titre véritable est: le Progrès.
Le Progrès!
Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pensée; et, au point de
ce drame où nous sommes, l'idée qu'il contient ayant encore plus d'une
épreuve à subir, il nous est permis peut-être, sinon d'en soulever le
voile, du moins d'en laisser transparaître nettement la lueur.
Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout à
l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les
intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au
bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de
l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité
au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ: la
matière, point d'arrivée: l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la
fin.
Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
L'agonie de la barricade allait commencer.
Tout concourait à la majesté tragique de cette minute suprême; mille
fracas mystérieux dans l'air, le souffle des masses armées mises en
mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la
cavalerie, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de
peloton et les canonnades se croisant dans le dédale de Paris, les
fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on ne
sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace
partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du
sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil
et de nuages, la beauté du jour et l'épouvantable silence des maisons.
Car, depuis la veille, les deux rangées de maisons de la rue de la
Chanvrerie étaient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes
fermées, fenêtres fermées, volets fermés.
Dans ces temps-là, si différents de ceux où nous sommes, quand l'heure
était venue où le peuple voulait en finir avec une situation qui avait
trop duré, avec une charte octroyée ou avec un pays légal, quand la
colère universelle était diffuse dans l'atmosphère, quand la ville
consentait au soulèvement de ses pavés, quand l'insurrection faisait
sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre à l'oreille,
alors l'habitant, pénétré d'émeute, pour ainsi dire, était l'auxiliaire
du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvisée
qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'était pas mûre, quand
l'insurrection n'était décidément pas consentie, quand la masse
désavouait le mouvement, c'en était fait des combattants, la ville se
changeait en désert autour de la révolte, les âmes se glaçaient, les
asiles se muraient, et la rue se faisait défilé pour aider l'armée à
prendre la barricade.
On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut.
Malheur à qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas
faire. Alors il abandonne l'insurrection à elle-même. Les insurgés
deviennent des pestiférés. Une maison est un escarpement, une porte est
un refus, une façade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il
pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il
vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons
fermées! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est
comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre
heures, mais personne n'y manque. Dans l'intérieur de cette roche, on
va, on vient, on se couche, on se lève; on y est en famille; on y boit
et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette
inhospitalité redoutable; elle y mêle l'effarement, circonstance
atténuante. Quelquefois même, et cela s'est vu, la peur devient passion;
l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de là ce
mot si profond: Les enragés de modérés. Il y a des flamboiements
d'épouvante suprême d'où sort, comme une fumée lugubre, la colère.—Que
veulent ces gens-là? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les
hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de révolutions comme
cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant
pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cela
ne nous regarde pas. Voilà notre pauvre rue criblée de balles. C'est un
tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.—Et la maison prend une
figure de tombe. L'insurgé devant cette porte agonise; il voit arriver
la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'écoute, mais
qu'on ne viendra pas; il y a là des murs qui pourraient le protéger, il
y a là des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles
de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.
Qui accuser?
Personne, et tout le monde.
Les temps incomplets où nous vivons.
C'est toujours à ses risques et périls que l'utopie se transforme en
insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation
armée, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient émeute
sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tôt. Alors elle
se résigne, et accepte stoïquement, au lieu du triomphe, la catastrophe.
Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant même, ceux qui la
renient, et sa magnanimité est de consentir à l'abandon. Elle est
indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.
Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?
Oui, au point de vue du genre humain.
Non, au point de vue de l'individu.
Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain
s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le
Progrès. Le progrès marche; il fait le grand voyage humain et terrestre
vers le céleste et le divin; il a ses haltes où il rallie le troupeau
attardé; il a ses stations où il médite, en présence de quelque Chanaan
splendide dévoilant tout à coup son horizon; il a ses nuits où il dort;
et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l'ombre sur
l'âme humaine et de tâter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller,
le progrès endormi.
—Dieu est peut-être mort, disait un jour à celui qui écrit ces lignes
Gérard de Nerval, confondant le progrès avec Dieu, et prenant
l'interruption du mouvement pour la mort de l'Être.
Qui désespère a tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en
somme, on pourrait dire qu'il a marché même endormi, car il a grandi.
Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Être toujours
paisible, cela ne dépend pas plus du progrès que du fleuve; n'y élevez
point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait écumer l'eau
et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais après ces troubles,
on reconnaît qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que l'ordre, qui
n'est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu'à ce que
l'harmonie et l'unité règnent, le progrès aura pour étapes les
révolutions.
Qu'est-ce donc que le Progrès? Nous venons de le dire. La vie permanente
des peuples.
Or, il arrive quelquefois que la vie momentanée des individus fait
résistance à la vie éternelle du genre humain.
Avouons-le sans amertume, l'individu a son intérêt distinct, et peut
sans forfaiture stipuler pour cet intérêt et le défendre; le présent a
sa quantité excusable d'égoïsme; la vie momentanée a son droit, et n'est
pas tenue de se sacrifier sans cesse à l'avenir. La génération qui a
actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forcée de
l'abréger pour les générations, ses égales après tout, qui auront leur
tour plus tard.—J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je
suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je
suis père de famille, je travaille, je prospère, je fais de bonnes
affaires, j'ai des maisons à louer, j'ai de l'argent sur l'État, je suis
heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je désire vivre,
laissez-moi tranquille.—De là, à de certaines heures, un froid profond
sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.
L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant
la guerre. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son procédé, la
bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le passé.
Elle, l'idée pure, elle devient voie de fait. Elle complique son
héroïsme d'une violence dont il est juste qu'elle réponde; violence
d'occasion et d'expédient, contraire aux principes, et dont elle est
fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire
au poing; elle fusille les espions, elle exécute les traîtres, elle
supprime des êtres vivants et les jette dans les ténèbres inconnues.
Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus
foi dans le rayonnement, sa force irrésistible et incorruptible. Elle
frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute épée a deux
tranchants; qui blesse avec l'un se blesse à l'autre.
Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est impossible
de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux combattants
de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils avortent, ils
sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès qu'ils ont plus de
majesté. La victoire, quand elle est selon le progrès, mérite
l'applaudissement des peuples; mais une défaite héroïque mérite leur
attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous,
qui préférons le martyre au succès, John Brown est plus grand que
Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.
Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.
On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.
On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble
attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on redoute
leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur reproche
d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social régnant un
monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de désespoirs,
et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour s'y créneler et y
combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils pourraient répondre:
C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.
Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en,
lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une bonne volonté
dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société de se sauver
elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous faisons appel. Aucun
remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à l'amiable, le
constater, puis le guérir. C'est à cela que nous la convions.
Quoi qu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes, ces
hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'œil fixé sur la France,
luttent pour la grande œuvre avec la logique inflexible de l'idéal; ils
donnent leur vie en pur don pour le progrès; ils accomplissent la
volonté de la providence; ils font un acte religieux. À l'heure dite,
avec autant de désintéressement qu'un acteur qui arrive à sa réplique,
obéissant au scénario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat
sans espérance, et cette disparition stoïque, ils l'acceptent pour
amener à ses splendides et suprêmes conséquences universelles le
magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé le 14 juillet
1789. Ces soldats sont des prêtres. La Révolution française est un geste
de Dieu.
Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux
distinctions déjà indiquées dans un autre chapitre, il y a les
insurrections acceptées qui s'appellent révolutions; il y a les
révolutions refusées qui s'appellent émeutes. Une insurrection qui
éclate, c'est une idée qui passe son examen devant le peuple. Si le
peuple laisse tomber sa boule noire, l'idée est fruit sec,
l'insurrection est échauffourée.
L'entrée en guerre à toute sommation et chaque fois que l'utopie le
désire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et
à toute heure le tempérament des héros et des martyrs.
Elles sont positives. À priori, l'insurrection leur répugne;
premièrement, parce qu'elle a souvent pour résultat une catastrophe,
deuxièmement, parce qu'elle a toujours pour point de départ une
abstraction.
Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idéal, et pour l'idéal seul
que se dévouent ceux qui se dévouent. Une insurrection est un
enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colère; de là les prises
d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou
un régime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que
combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les
jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'était pas
précisément Louis-Philippe. La plupart, causant à cœur ouvert,
rendaient justice aux qualités de ce roi mitoyen à la monarchie et à la
révolution; aucun ne le haïssait. Mais ils attaquaient la branche
cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqué
la branche aînée dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en
renversant la royauté en France, nous l'avons expliqué, c'était
l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilège sur le droit dans
l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans
despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but était lointain sans
doute, vague peut-être, et reculant devant l'effort; mais grand.
Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les
sacrifiés, sont des illusions presque toujours, mais des illusions
auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mêlée. L'insurgé
poétise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en
se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on réussira peut-être. On est
le petit nombre; on a contre soi toute une armée; mais on défend le
droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun sur soi-même qui n'a
pas d'abdication possible, la justice, la vérité, et au besoin on mourra
comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas à Don Quichotte, mais
à Léonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engagé, on ne recule
plus, et l'on se précipite tête baissée, ayant pour espérance une
victoire inouïe, la révolution complétée, le progrès remis en liberté,
l'agrandissement du genre humain, la délivrance universelle; et pour pis
aller les Thermopyles.
Ces passes d'armes pour le progrès échouent souvent, et nous venons de
dire pourquoi. La foule est rétive à l'entraînement des paladins. Ces
lourdes masses, les multitudes, fragiles à cause de leur pesanteur même,
craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idéal.
D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de
l'idéal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le cœur.
La grandeur et la beauté de la France, c'est qu'elle prend moins de
ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisément la corde aux
reins. Elle est la première éveillée, la dernière endormie. Elle va en
avant. Elle est chercheuse.
Cela tient à ce qu'elle est artiste.
L'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de même
que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes
sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est voir la
lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de
la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui l'a passé à
l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples éclaireurs! Vitaï
lampada tradunt.
Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès. La
quantité de civilisation se mesure à la quantité d'imagination.
Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Corinthe,
oui; Sybaris, non. Qui s'effémine s'abâtardit. Il ne faut être ni
dilettante, ni virtuose; mais il faut être artiste. En matière de
civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. À cette
condition, on donne au genre humain le patron de l'idéal.
L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.
C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes: le
beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point où la civilisation est
parvenue, l'exact est un élément nécessaire du splendide, et le
sentiment artiste est non seulement servi, mais complété par l'organe
scientifique; le rêve doit calculer. L'art, qui est le conquérant, doit
avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidité de
la monture importe. L'esprit moderne, c'est le génie de la Grèce ayant
pour véhicule le génie de l'Inde; Alexandre sur l'éléphant.
Les races pétrifiées dans le dogme ou démoralisées par le lucre sont
impropres à la conduite de la civilisation. La génuflexion devant
l'idole ou devant l'écu atrophie le muscle qui marche et la volonté qui
va. L'absorption hiératique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un
peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette
intelligence à la fois humaine et divine du but universel, qui fait les
nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idéal; Carthage n'a pas
d'idéal. Athènes et Rome ont et gardent, même à travers toute
l'épaisseur nocturne des siècles, des auréoles de civilisation.
La France est de la même qualité de peuple que la Grèce et l'Italie.
Elle est athénienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle
est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples
en humeur de dévouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la
prend et la quitte. Et c'est là le grand péril pour ceux qui courent
quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut
s'arrêter. La France a ses rechutes de matérialisme, et, à de certains
instants, les idées qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui
rappelle la grandeur française et sont de la dimension d'un Missouri et
d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La géante joue la naine; l'immense
France a ses fantaisies de petitesse. Voilà tout.
À cela rien à dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'éclipse.
Et tout est bien, pourvu que la lumière revienne et que l'éclipse ne
dégénère pas en nuit. Aube et résurrection sont synonymes. La
réapparition de la lumière est identique à la persistance du moi.
Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe
dans l'exil, c'est pour le dévouement un en-cas acceptable. Le vrai nom
du dévouement, c'est désintéressement. Que les abandonnés se laissent
abandonner, que les exilés se laissent exiler, et bornons-nous à
supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils
reculent. Il ne faut pas, sous prétexte de retour à la raison, aller
trop avant dans la descente.
La matière existe, la minute existe, les intérêts existent, le ventre
existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie
momentanée a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le
sien. Hélas! être monté, cela n'empêche pas de tomber. On voit ceci dans
l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle
goûte à l'idéal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon;
et si on lui demande d'où vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff,
elle répond: C'est que j'aime les hommes d'état.
Un mot encore avant de rentrer dans la mêlée.
Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre
chose qu'une convulsion vers l'idéal. Le progrès entravé est maladif, et
il a de ces tragiques épilepsies. Cette maladie du progrès, la guerre
civile, nous avons dû la rencontrer sur notre passage. C'est là une des
phases fatales, à la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot
est un damné social, et dont le titre véritable est: le Progrès.
Le Progrès!
Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pensée; et, au point de
ce drame où nous sommes, l'idée qu'il contient ayant encore plus d'une
épreuve à subir, il nous est permis peut-être, sinon d'en soulever le
voile, du moins d'en laisser transparaître nettement la lueur.
Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout à
l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les
intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au
bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de
l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité
au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ: la
matière, point d'arrivée: l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la
fin.