Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
Ce même jour, ou, pour mieux dire, ce même soir, comme Marius sortait de
table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier à
étudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a
écrit la lettre est dans l'antichambre.
Cosette avait pris le bras du grand-père et faisait un tour dans le
jardin.
Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier,
pli grossier, rien qu'à les voir, de certaines missives déplaisent. La
lettre qu'avait apportée Basque était de cette espèce.
Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'éveille un souvenir comme
une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: À
monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son hôtel. Le tabac reconnu
lui fit reconnaître l'écriture. On pourrait dire que l'étonnement a des
éclairs. Marius fut comme illuminé d'un de ces éclairs-là.
L'odorat, ce mystérieux aide-mémoire, venait de faire revivre en lui
tout un monde. C'était bien là le papier, la façon de plier, la teinte
blafarde de l'encre, c'était bien là l'écriture connue; surtout c'était
là le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.
Ainsi, étrange coup de tête du hasard! une des deux pistes qu'il avait
tant cherchées, celle pour laquelle dernièrement encore il avait fait
tant d'efforts et qu'il croyait à jamais perdue, venait d'elle-même
s'offrir à lui.
Il décacheta avidement la lettre, et il lut:
«Monsieur le baron,
«Si l'Être Suprême m'en avait donné les talents, j'aurais pu être le
baron Thénard, membre de l'institut (académie des sciences), mais je ne
le suis pas. Je porte seulement le même nom que lui, heureux si ce
souvenir me recommande à l'excellence de vos bontés. Le bienfait dont
vous m'honorerez sera réciproque. Je suis en possession d'un secret
consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret à
votre disposition désirant avoir l'honneur de vous être hutile. Je vous
donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet
individu qui n'y a pas droit, madame la baronne étant de haute
naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps
avec le crime sans abdiquer.
«J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron.
«Avec respect.»
La lettre était signée «Thénard».
Cette signature n'était pas fausse. Elle était seulement un peu abrégée.
Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la révélation. Le
certificat d'origine était complet. Aucun doute n'était possible.
L'émotion de Marius fut profonde. Après le mouvement de surprise, il eut
un mouvement de bonheur. Qu'il trouvât maintenant l'autre homme qu'il
cherchait, celui qui l'avait sauvé lui Marius, et il n'aurait plus rien
à souhaiter.
Il ouvrit un tiroir de son secrétaire, y prit quelques billets de
banque, les mit dans sa poche, referma le secrétaire et sonna. Basque
entre-bâilla la porte.
—Faites entrer, dit Marius.
Basque annonça:
—Monsieur Thénard.
Un homme entra.
Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui était parfaitement
inconnu.
Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate,
des lunettes vertes à double abat-jour de taffetas vert sur les yeux,
les cheveux lissés et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la
perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux étaient gris. Il
était vêtu de noir de la tête aux pieds, d'un noir très râpé, mais
propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait
supposer une montre. Il tenait à la main un vieux chapeau. Il marchait
voûté, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son
salut.
Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage,
trop ample, quoique soigneusement boutonné, ne semblait pas fait pour
lui. Ici une courte digression est nécessaire.
Il y avait à Paris, à cette époque, dans un vieux logis borgne, rue
Beautreillis, près de l'Arsenal, un juif ingénieux qui avait pour
profession de changer un gredin en honnête homme. Pas pour trop
longtemps, ce qui eût pu être gênant pour le gredin. Le changement se
faisait à vue, pour un jour ou deux, à raison de trente sous par jour,
au moyen d'un costume ressemblant le plus possible à l'honnêteté de tout
le monde. Ce loueur de costumes s'appelait le Changeur; les filous
parisiens lui avaient donné ce nom, et ne lui en connaissaient pas
d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il
affublait les gens étaient à peu près possibles. Il avait des
spécialités et des catégories; à chaque clou de son magasin pendait,
usée et fripée, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, là
l'habit de curé, là l'habit de banquier, dans un coin l'habit de
militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin
l'habit d'homme d'État. Cet être était le costumier du drame immense que
la friponnerie joue à Paris. Son bouge était la coulisse d'où le vol
sortait et où l'escroquerie rentrait. Un coquin déguenillé arrivait à ce
vestiaire, déposait trente sous, et choisissait, selon le rôle qu'il
voulait jouer ce jour-là, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant
l'escalier, le coquin était quelqu'un. Le lendemain les nippes étaient
fidèlement rapportées, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs,
n'était jamais volé. Ces vêtements avaient un inconvénient, ils
«n'allaient pas»; n'étant point faits pour ceux qui les portaient, ils
étaient collants pour celui-ci, flottants pour celui-là, et ne
s'ajustaient à personne. Tout filou qui dépassait la moyenne humaine en
petitesse ou en grandeur, était mal à l'aise dans les costumes du
Changeur. Il ne fallait être ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur
n'avait prévu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure à l'espèce
dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince,
ni grand, ni petit. De là des adaptations quelquefois difficiles dont
les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis
pour les exceptions! L'habit d'homme d'État, par exemple, noir du haut
en bas, et par conséquent convenable, eût été trop large pour Pitt et
trop étroit pour Castelcicala. Le vêtement d'homme d'état était
désigné comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: «Un
habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des
bottes et du linge.» Il y avait en marge: Ancien ambassadeur, et une
note que nous transcrivons également: «Dans une boîte séparée, une
perruque proprement frisée, des lunettes vertes, des breloques, et deux
petits tuyaux de plume d'un pouce de long enveloppés de coton.» Tout
cela revenait à l'homme d'État, ancien ambassadeur. Tout ce costume
était, si l'on peut parler ainsi, exténué; les coutures blanchissaient,
une vague boutonnière s'entrouvrait à l'un des coudes; en outre, un
bouton manquait à l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un détail;
la main de l'homme d'État, devant toujours être dans l'habit et sur le
cœur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.
Si Marius avait été familier avec les institutions occultes de Paris, il
eût tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait
d'introduire, l'habit d'homme d'État emprunté au Décroche-moi-ça du
Changeur.
Le désappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui
qu'il attendait, tourna en disgrâce pour le nouveau venu. Il l'examina
des pieds à la tête, pendant que le personnage s'inclinait démesurément,
et lui demanda d'un ton bref:
—Que voulez-vous?
L'homme répondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un
crocodile donnerait quelque idée:
—Il me semble impossible que je n'aie pas déjà eu l'honneur de voir
monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particulièrement
rencontré, il y a quelques années, chez madame la princesse Bagration et
dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.
C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de
reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît point.
Marius était attentif au parler de cet homme. Il épiait l'accent et le
geste, mais son désappointement croissait; c'était une prononciation
nasillarde, absolument différente du son de voix aigre et sec auquel il
s'attendait. Il était tout à fait dérouté.
—Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de
ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre.
La réponse était bourrue. Le personnage, gracieux quand même, insista.
—Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais
beaucoup Chateaubriand. Il est très affable. Il me dit quelquefois:
Thénard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi?
Le front de Marius devint de plus en plus sévère:
—Je n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez monsieur de
Chateaubriand. Abrégeons. Qu'est-ce que vous voulez?
L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.
—Monsieur le baron, daignez m'écouter. Il y a en Amérique, dans un pays
qui est du côté de Panama, un village appelé la Joya. Ce village se
compose d'une seule maison. Une grande maison carrée de trois étages en
briques cuites au soleil, chaque côté du carré long de cinq cents pieds,
chaque étage en retraite de douze pieds sur l'étage inférieur de façon à
laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'édifice, au centre
une cour intérieure où sont les provisions et les munitions, pas de
fenêtres, des meurtrières, pas de porte, des échelles, des échelles pour
monter du sol à la première terrasse, et de la première à la seconde, et
de la seconde à la troisième, des échelles pour descendre dans la cour
intérieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux
chambres, des échelles; le soir on ferme les trappes, on retire les
échelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtrières; nul
moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents
habitants, voilà ce village. Pourquoi tant de précautions? c'est que ce
pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y
va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or.
—Où voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du désappointement
passait à l'impatience.
—À ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigué. La
vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des
sauvages.
—Après?
—Monsieur le baron, l'égoïsme est la loi du monde. La paysanne
prolétaire qui travaille à la journée se retourne quand la diligence
passe, la paysanne propriétaire qui travaille à son champ ne se retourne
pas. Le chien du pauvre aboie après le riche, le chien du riche aboie
après le pauvre. Chacun pour soi. L'intérêt, voilà le but des hommes.
L'or, voilà l'aimant.
—Après? Concluez.
—Je voudrais aller m'établir à la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon
épouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est
long et cher. Il me faut un peu d'argent.
—En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius.
L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et
répliqua avec un redoublement de sourire:
—Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre?
Cela était à peu près vrai. Le fait est que le contenu de l'épître avait
glissé sur Marius. Il avait vu l'écriture plus qu'il n'avait lu la
lettre. Il s'en souvenait à peine. Depuis un moment un nouvel éveil
venait de lui être donné. Il avait remarqué ce détail: mon épouse et ma
demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un œil pénétrant. Un juge
d'instruction n'eût pas mieux regardé. Il le guettait presque. Il se
borna à lui répondre:
—Précisez.
L'inconnu inséra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tête
sans redresser son épine dorsale, mais en scrutant de son côté Marius
avec le regard vert de ses lunettes.
—Soit, monsieur le baron. Je précise. J'ai un secret à vous vendre.
—Un secret?
—Un secret.
—Qui me concerne?
—Un peu.
—Quel est ce secret?
Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'écoutant.
—Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis
intéressant.
—Parlez.
—Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.
Marius tressaillit.
—Chez moi? non, dit-il.
L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit:
—Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas
ici de faits anciens, arriérés, caducs, qui peuvent être effacés par la
prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de
faits récents, de faits actuels, de faits encore ignorés de la justice à
cette heure. Je continue. Cet homme s'est glissé dans votre confiance,
et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son
nom vrai. Et vous le dire pour rien.
—J'écoute.
—Il s'appelle Jean Valjean.
—Je le sais.
—Je vais vous dire, également pour rien, qui il est.
—Dites.
—C'est un ancien forçat.
—Je le sais.
—Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire.
—Non. Je le savais auparavant.
Le ton froid de Marius, cette double réplique je le sais, son
laconisme réfractaire au dialogue, remuèrent dans l'inconnu quelque
colère sourde. Il décocha à la dérobée à Marius un regard furieux, tout
de suite éteint. Si rapide qu'il fût, ce regard était de ceux qu'on
reconnaît quand on les a vus une fois; il n'échappa point à Marius. De
certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines âmes; la
prunelle, ce soupirail de la pensée, s'en embrase; les lunettes ne
cachent rien; mettez donc une vitre à l'enfer.
L'inconnu reprit, en souriant:
—Je ne me permets pas de démentir monsieur le baron. Dans tous les cas,
vous devez voir que je suis renseigné. Maintenant ce que j'ai à vous
apprendre n'est connu que de moi seul. Cela intéresse la fortune de
madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est à vendre.
C'est à vous que je l'offre d'abord. Bon marché. Vingt mille francs.
—Je sais ce secret-là comme je sais les autres, dit Marius.
Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix:
—Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.
—Je vous répète que vous n'avez rien à m'apprendre. Je sais ce que vous
voulez me dire.
Il y eut dans l'œil de l'homme un nouvel éclair. Il s'écria:
—Il faut pourtant que je dîne aujourd'hui. C'est un secret
extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je
parle. Donnez-moi vingt francs.
Marius le regarda fixement:
—Je sais votre secret extraordinaire; de même que je savais le nom de
Jean Valjean, de même que je sais votre nom.
—Mon nom?
—Oui.
—Ce n'est pas difficile, monsieur le baron. J'ai eu l'honneur de vous
l'écrire et de vous le dire. Thénard.
—Dier.
—Hein?
—Thénardier.
—Qui ça?
Dans le danger, le porc-épic se hérisse, le scarabée fait le mort, la
vieille garde se forme en carré; cet homme se mit à rire.
Puis il épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la manche
de son habit.
Marius continua:
—Vous êtes aussi l'ouvrier Jondrette, le comédien Fabantou, le poète
Genflot, l'espagnol don Alvarès, et la femme Balizard.
—La femme quoi?
—Et vous avez tenu une gargote à Montfermeil.
—Une gargote! Jamais.
—Et je vous dis que vous êtes Thénardier.
—Je le nie.
—Et que vous êtes un gueux. Tenez.
Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta à la
face.
—Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!
Et l'homme, bouleversé, saluant, saisissant le billet, l'examina.
—Cinq cents francs! reprit-il, ébahi. Et il bégaya à demi-voix: Un
fafiot sérieux!
Puis brusquement:
—Eh bien soit, s'écria-t-il. Mettons-nous à notre aise.
Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrière,
arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux
tuyaux de plume dont il a été question tout à l'heure, et qu'on a
d'ailleurs déjà vus à une autre page de ce livre, il ôta son visage
comme on ôte son chapeau.
L'œil s'alluma; le front inégal, raviné, bossu par endroits,
hideusement ridé en haut, se dégagea, le nez redevint aigu comme un bec;
le profil féroce et sagace de l'homme de proie reparut.
—Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'où
avait disparu tout nasillement, je suis Thénardier.
Et il redressa son dos voûté.
Thénardier, car c'était bien lui, était étrangement surpris; il eût été
troublé s'il avait pu l'être. Il était venu apporter de l'étonnement, et
c'était lui qui en recevait. Cette humiliation lui était payée cinq
cents francs, et, à tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en était pas
moins abasourdi.
Il voyait pour la première fois ce baron Pontmercy, et, malgré son
déguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait à
fond. Et non seulement ce baron était au fait de Thénardier, mais il
semblait au fait de Jean Valjean. Qu'était-ce que ce jeune homme presque
imberbe, si glacial et si généreux, qui savait les noms des gens, qui
savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les
fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe?
Thénardier, on se le rappelle, quoique ayant été voisin de Marius, ne
l'avait jamais vu, ce qui est fréquent à Paris; il avait autrefois
entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme très pauvre appelé
Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait écrit, sans le
connaître, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'était possible
dans son esprit entre ce Marius-là et M. le baron Pontmercy.
Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille
de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux dernières syllabes, pour
lesquelles il avait toujours eu le légitime dédain qu'on doit à ce qui
n'est qu'un remercîment.
Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise à la piste des mariés du
16 février, et par ses fouilles personnelles, il était parvenu à savoir
beaucoup de choses, et, du fond de ses ténèbres, il avait réussi à
saisir plus d'un fil mystérieux. Il avait, à force d'industrie,
découvert, ou, tout au moins, à force d'inductions, deviné, quel était
l'homme qu'il avait rencontré un certain jour dans le Grand Égout. De
l'homme, il était facilement arrivé au nom. Il savait que madame la
baronne Pontmercy, c'était Cosette. Mais de ce côté-là, il comptait être
discret. Qui était Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-même. Il
entrevoyait bien quelque bâtardise, l'histoire de Fantine lui avait
toujours semblé louche, mais à quoi bon en parler? Pour se faire payer
son silence? Il avait, ou croyait avoir, à vendre mieux que cela. Et,
selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette révélation au
baron Pontmercy: Votre femme est bâtarde, cela n'eût réussi qu'à
attirer la botte du mari vers les reins du révélateur.
Dans la pensée de Thénardier, la conversation avec Marius n'avait pas
encore commencé. Il avait dû reculer, modifier sa stratégie, quitter une
position, changer de front; mais rien d'essentiel n'était encore
compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il
avait quelque chose de décisif à dire, et même contre ce baron Pontmercy
si bien renseigné et si bien armé, il se sentait fort. Pour les hommes
de la nature de Thénardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui
allait s'engager, quelle était sa situation? Il ne savait pas à qui il
parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette
revue intérieure de ses forces, et après avoir dit: Je suis
Thénardier, il attendit.
Marius était resté pensif. Il tenait donc enfin Thénardier. Cet homme,
qu'il avait tant désiré retrouver, était là. Il allait donc pouvoir
faire honneur à la recommandation du colonel Pontmercy. Il était humilié
que ce héros dût quelque chose à ce bandit, et que la lettre de change
tirée du fond du tombeau par son père sur lui Marius fût jusqu'à ce jour
protestée. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe où était
son esprit vis-à-vis de Thénardier, qu'il y avait lieu de venger le
colonel du malheur d'avoir été sauvé par un tel gredin. Quoi qu'il en
fût, il était content. Il allait donc enfin délivrer de ce créancier
indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de
la prison pour dettes la mémoire de son père.
À côté de ce devoir, il en avait un autre, éclaircir, s'il se pouvait,
la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se présenter.
Thénardier savait peut-être quelque chose. Il pouvait être utile de voir
le fond de cet homme. Il commença par là.
Thénardier avait fait disparaître le «fafiot sérieux» dans son gousset,
et regardait Marius avec une douceur presque tendre.
Marius rompit le silence.
—Thénardier, je vous ai dit votre nom. À présent, votre secret, ce que
vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes
informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que
vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur.
Un voleur, parce qu'il a volé un riche manufacturier dont il a causé la
ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassiné l'agent de
police Javert.
—Je ne comprends pas, monsieur le baron, fît Thénardier.
—Je vais me faire comprendre. Écoutez. Il y avait, dans un
arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu
quelque ancien démêlé avec la justice, et qui, sous le nom de M.
Madeleine, s'était relevé et réhabilité. Cet homme était devenu, dans
toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des
verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant à
sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et,
en quelque sorte, par occasion. Il était le père nourricier des pauvres.
Il fondait des hôpitaux, ouvrait des écoles, visitait les malades,
dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il
était comme le tuteur du pays. Il avait refusé la croix, on l'avait
nommé maire. Un forçat libéré savait le secret d'une peine encourue
autrefois par cet homme; il le dénonça et le fit arrêter, et profita de
l'arrestation pour venir à Paris et se faire remettre par le banquier
Laffitte,—Je tiens le fait du caissier lui-même,—au moyen d'une fausse
signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait à M.
Madeleine. Ce forçat, qui a volé M. Madeleine, c'est Jean Valjean.
Quant à l'autre fait, vous n'avez rien non plus à m'apprendre. Jean
Valjean a tué l'agent Javert; il l'a tué d'un coup de pistolet. Moi qui
vous parle, j'étais présent.
Thénardier jeta à Marius le coup d'œil souverain d'un homme battu qui
remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute
tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite;
l'inférieur vis-à-vis du supérieur doit avoir le triomphe câlin, et
Thénardier se borna à dire à Marius:
—Monsieur le baron, nous faisons fausse route.
Et il souligna cette phrase en faisant faire à son trousseau de
breloques un moulinet expressif.
—Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.
—Ce sont des chimères. La confiance dont monsieur le baron m'honore me
fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et la justice. Je
n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean
Valjean n'a point volé M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tué
Javert.
—Voilà qui est fort! comment cela?
—Pour deux raisons.
—Lesquelles? parlez.
—Voici la première: il n'a pas volé M. Madeleine, attendu que c'est
lui-même Jean Valjean qui est M. Madeleine.
—Que me contez-vous là?
—Et voici la seconde: il n'a pas assassiné Javert, attendu que celui
qui a tué Javert, c'est Javert.
—Que voulez-vous dire?
—Que Javert s'est suicidé.
—Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.
Thénardier reprit en scandant sa phrase à la façon d'un alexandrin
antique:
—L'agent-de-police-Ja-vert-a-été-trouvé-noyé-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.
—Mais prouvez donc!
Thénardier tira de sa poche de côté une large enveloppe de papier gris
qui semblait contenir des feuilles pliées de diverses grandeurs.
—J'ai mon dossier, dit-il avec calme.
Et il ajouta:
—Monsieur le baron, dans votre intérêt, j'ai voulu connaître à fond mon
Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le même homme,
et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je
parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites,
l'écriture est suspecte, l'écriture est complaisante, mais des preuves
imprimées.
Tout en parlant, Thénardier extrayait de l'enveloppe deux numéros de
journaux jaunis, fanés, et fortement saturés de tabac. L'un de ces deux
journaux, cassé à tous les plis et tombant en lambeaux carrés, semblait
beaucoup plus ancien que l'autre.
—Deux faits, deux preuves, fit Thénardier. Et il tendit à Marius les
deux journaux déployés.
Ces deux journaux, le lecteur les connaît. L'un, le plus ancien, un
numéro du Drapeau blanc du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte
à la page 148 du tome troisième de ce livre, établissait l'identité de
M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un Moniteur du 15 juin 1832,
constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il résultait d'un rapport
verbal de Javert au préfet que, fait prisonnier dans la barricade de la
rue de la Chanvrerie, il avait dû la vie à la magnanimité d'un insurgé
qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brûler la cervelle,
avait tiré en l'air.
Marius lut. Il y avait évidence, date certaine, preuve irréfragable, ces
deux journaux n'avaient pas été imprimés exprès pour appuyer les dires
de Thénardier; la note publiée dans le Moniteur était communiquée
administrativement par la préfecture de police. Marius ne pouvait
douter. Les renseignements du commis-caissier étaient faux et lui-même
s'était trompé. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage.
Marius ne put retenir un cri de joie:
—Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette
fortune était vraiment à lui! c'est Madeleine, la providence de tout un
pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un héros! c'est un
saint!
—Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un héros, dit Thénardier. C'est
un assassin et un voleur.
Et il ajouta du ton d'un homme qui commence à se sentir quelque
autorité:—Calmons-nous.
Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui
revenaient, tombèrent sur lui comme une douche de glace.
—Encore! dit-il.
—Toujours, fit Thénardier. Jean Valjean n'a pas volé Madeleine, mais
c'est un voleur. Il n'a pas tué Javert, mais c'est un meurtrier.
—Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misérable vol d'il y a
quarante ans, expié, cela résulte de vos journaux mêmes, par toute une
vie de repentir, d'abnégation et de vertu?
—Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je répète que je parle
de faits actuels. Ce que j'ai à vous révéler est absolument inconnu.
C'est de l'inédit. Et peut-être y trouverez-vous la source de la fortune
habilement offerte par Jean Valjean à madame la baronne. Je dis
habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une
honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du même coup, cacher
son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se créer une famille,
ce ne serait pas très maladroit.
—Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.
—Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la récompense à
votre générosité. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi
ne t'es-tu pas adressé à Jean Valjean? Par une raison toute simple; je
sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la
combinaison ingénieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses
mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage à
la Joya, je vous préfère, vous qui avez tout, à lui qui n'a rien. Je
suis un peu fatigué, permettez-moi de prendre une chaise.
Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir.
Thénardier s'installa sur une chaise capitonnée, reprit les deux
journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec
son ongle le Drapeau blanc: Celui-ci m'a donné du mal pour l'avoir.
Cela fait, il croisa les jambes et s'étala sur le dos, attitude propre
aux gens sûrs de ce qu'ils disent, puis entra en matière, gravement et
en appuyant sur les mots:
—Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de
l'émeute, un homme était dans le Grand Égout de Paris, du côté où
l'égout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont
d'Iéna.
Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thénardier.
Thénardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un
orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son
adversaire sous ses paroles:
—Cet homme, forcé de se cacher, pour des raisons du reste étrangères à
la politique, avait pris l'égout pour domicile et en avait une clef.
C'était, je le répète, le 6 juin; il pouvait être huit heures du soir.
L'homme entendit du bruit dans l'égout. Très surpris, il se blottit, et
guetta. C'était un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de
son côté. Chose étrange, il y avait dans l'égout un autre homme que lui.
La grille de sortie de l'égout n'était pas loin. Un peu de lumière qui
en venait lui permit de reconnaître le nouveau venu et de voir que cet
homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courbé. L'homme qui
marchait courbé était un ancien forçat, et ce qu'il traînait sur ses
épaules était un cadavre. Flagrant délit d'assassinat, s'il en fut.
Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce forçat
allait jeter ce cadavre à la rivière. Un fait à noter, c'est qu'avant
d'arriver à la grille de sortie, ce forçat, qui venait de loin dans
l'égout, avait nécessairement rencontré une fondrière épouvantable où il
semble qu'il eût pu laisser le cadavre; mais, dès le lendemain, les
égoutiers, en travaillant à la fondrière, y auraient retrouvé l'homme
assassiné, et ce n'était pas le compte de l'assassin. Il avait mieux
aimé traverser la fondrière, avec son fardeau, et ses efforts ont dû
être effrayants, il est impossible de risquer plus complètement sa vie;
je ne comprends pas qu'il soit sorti de là vivant.
La chaise de Marius se rapprocha encore. Thénardier en profita pour
respirer longuement. Il poursuivit:
—Monsieur le baron, un égout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de
tout, et même de place. Quand deux hommes sont là, il faut qu'ils se
rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicilié et le passant furent
forcés de se dire bonjour, à regret l'un et l'autre. Le passant dit au
domicilié:—Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as
la clef, donne-la-moi. Ce forçat était un homme d'une force terrible.
Il n'y avait pas à refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa,
uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien
voir, sinon qu'il était jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout
défiguré par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de déchirer et
d'arracher par derrière, sans que l'assassin s'en aperçût, un morceau de
l'habit de l'homme assassiné. Pièce à conviction, vous comprenez; moyen
de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il
mit la pièce à conviction dans sa poche. Après quoi il ouvrit la grille,
fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se
sauva, se souciant peu d'être mêlé au surplus de l'aventure et surtout
ne voulant pas être là quand l'assassin jetterait l'assassiné à la
rivière. Vous comprenez à présent. Celui qui portait le cadavre, c'est
Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le
morceau de l'habit....
Thénardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant, à la
hauteur de ses yeux, pincé entre ses deux pouces et ses deux index, un
lambeau de drap noir déchiqueté, tout couvert de taches sombres.
Marius s'était levé, pâle, respirant à peine, l'œil fixé sur le morceau
de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du
regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite étendue derrière
lui, cherchait en tâtonnant sur la muraille une clef qui était à la
serrure d'un placard près de la cheminée. Il trouva cette clef, ouvrit
le placard, et y enfonça son bras sans y regarder, et sans que sa
prunelle effarée se détachât du chiffon que Thénardier tenait déployé.
Cependant Thénardier continuait:
—Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune
homme assassiné était un opulent étranger attiré par Jean Valjean dans
un piège et porteur d'une somme énorme.
—Le jeune homme c'était moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta
sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.
Puis, arrachant le morceau des mains de Thénardier, il s'accroupit sur
l'habit, et rapprocha du pan déchiqueté le morceau déchiré. La déchirure
s'adaptait exactement, et le lambeau complétait l'habit.
Thénardier était pétrifié. Il pensa ceci: Je suis épaté.
Marius se redressa frémissant, désespéré, rayonnant.
Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thénardier, lui
présentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de
billets de cinq cents francs et de mille francs.
—Vous êtes un infâme! vous êtes un menteur, un calomniateur, un
scélérat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifié; vous
vouliez le perdre, vous n'avez réussi qu'à le glorifier. Et c'est vous
qui êtes un voleur! Et c'est vous qui êtes un assassin! Je vous ai vu,
Thénardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'Hôpital. J'en sais
assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin même, si je
voulais. Tenez, voilà mille francs, sacripant que vous êtes!
Et il jeta un billet de mille francs à Thénardier.
—Ah! Jondrette Thénardier, vil coquin! que ceci vous serve de leçon,
brocanteur de secrets, marchand de mystères, fouilleur de ténèbres,
misérable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous
protège.
—Waterloo! grommela Thénardier, en empochant les cinq cents francs avec
les mille francs.
—Oui, assassin! vous y avez sauvé la vie à un colonel....
—À un général, dit Thénardier, en relevant la tête.
—À un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un
liard pour un général. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous
dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez
heureux seulement, c'est tout ce que je désire. Ah! monstre! Voilà
encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez dès demain, pour
l'Amérique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable
menteur! Je veillerai à votre départ, bandit, et je vous compterai à ce
moment-là vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs!
—Monsieur le baron, répondit Thénardier en saluant jusqu'à terre,
reconnaissance éternelle.
Et Thénardier sortit, n'y concevant rien, stupéfait et ravi de ce doux
écrasement sous des sacs d'or et de cette foudre éclatant sur sa tête en
billets de banque.
Foudroyé, il l'était, mais content aussi; et il eût été très fâché
d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-là.
Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours après les
événements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de
Marius, pour l'Amérique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni
d'une traite de vingt mille francs sur New York. La misère morale de
Thénardier, ce bourgeois manqué, était irrémédiable; il fut en Amérique
ce qu'il était en Europe. Le contact d'un méchant homme suffit
quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une
chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Thénardier se fit négrier.
Dès que Thénardier fut dehors, Marius courut au jardin où Cosette se
promenait encore.
—Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un
fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauvé la
vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton châle.
Cosette le crut fou, et obéit.
Il ne respirait pas, il mettait la main sur son cœur pour en comprimer
les battements. Il allait et venait à grands pas, il embrassait
Cosette:—Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il.
Marius était éperdu. Il commençait à entrevoir dans ce Jean Valjean on
ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inouïe lui
apparaissait, suprême et douce, humble dans son immensité. Le forçat se
transfigurait en Christ. Marius avait l'éblouissement de ce prodige. Il
ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'était grand.
En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter
Cosette et s'y élança.
—Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7. Le fiacre partit.
—Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Armé. Je n'osais plus
t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean.
—Ton père, Cosette! ton père plus que jamais. Cosette, je devine. Tu
m'as dit que tu n'avais jamais reçu la lettre que je t'avais envoyée par
Gavroche. Elle sera tombée dans ses mains. Cosette, il est allé à la
barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'être un ange, en
passant, il en a sauvé d'autres; il a sauvé Javert. Il m'a tiré de ce
gouffre pour me donner à toi. Il m'a porté sur son dos dans cet
effroyable égout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, après avoir
été ta providence, il a été la mienne. Figure-toi qu'il y avait une
fondrière épouvantable, à s'y noyer cent fois, à se noyer dans la boue,
Cosette! il me l'a fait traverser. J'étais évanoui je ne voyais rien, je
n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous
allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne
nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le
trouvions! Je passerai le reste de ma vie à le vénérer. Oui, ce doit
être cela, vois-tu, Cosette? C'est à lui que Gavroche aura remis ma
lettre. Tout s'explique. Tu comprends.
Cosette ne comprenait pas un mot.
—Tu as raison, lui dit-elle.
Cependant le fiacre roulait.
Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
Ce même jour, ou, pour mieux dire, ce même soir, comme Marius sortait de
table et venait de se retirer dans son cabinet, ayant un dossier à
étudier, Basque lui avait remis une lettre en disant: La personne qui a
écrit la lettre est dans l'antichambre.
Cosette avait pris le bras du grand-père et faisait un tour dans le
jardin.
Une lettre peut, comme un homme, avoir mauvaise tournure. Gros papier,
pli grossier, rien qu'à les voir, de certaines missives déplaisent. La
lettre qu'avait apportée Basque était de cette espèce.
Marius la prit. Elle sentait le tabac. Rien n'éveille un souvenir comme
une odeur. Marius reconnut ce tabac. Il regarda la suscription: À
monsieur, monsieur le baron Pommerci. En son hôtel. Le tabac reconnu
lui fit reconnaître l'écriture. On pourrait dire que l'étonnement a des
éclairs. Marius fut comme illuminé d'un de ces éclairs-là.
L'odorat, ce mystérieux aide-mémoire, venait de faire revivre en lui
tout un monde. C'était bien là le papier, la façon de plier, la teinte
blafarde de l'encre, c'était bien là l'écriture connue; surtout c'était
là le tabac. Le galetas Jondrette lui apparaissait.
Ainsi, étrange coup de tête du hasard! une des deux pistes qu'il avait
tant cherchées, celle pour laquelle dernièrement encore il avait fait
tant d'efforts et qu'il croyait à jamais perdue, venait d'elle-même
s'offrir à lui.
Il décacheta avidement la lettre, et il lut:
«Monsieur le baron,
«Si l'Être Suprême m'en avait donné les talents, j'aurais pu être le
baron Thénard, membre de l'institut (académie des sciences), mais je ne
le suis pas. Je porte seulement le même nom que lui, heureux si ce
souvenir me recommande à l'excellence de vos bontés. Le bienfait dont
vous m'honorerez sera réciproque. Je suis en possession d'un secret
consernant un individu. Cet individu vous conserne. Je tiens le secret à
votre disposition désirant avoir l'honneur de vous être hutile. Je vous
donnerai le moyen simple de chaser de votre honorable famille cet
individu qui n'y a pas droit, madame la baronne étant de haute
naissance. Le sanctuaire de la vertu ne pourrait coabiter plus longtemps
avec le crime sans abdiquer.
«J'atends dans l'antichambre les ordres de monsieur le baron.
«Avec respect.»
La lettre était signée «Thénard».
Cette signature n'était pas fausse. Elle était seulement un peu abrégée.
Du reste l'amphigouri et l'orthographe achevaient la révélation. Le
certificat d'origine était complet. Aucun doute n'était possible.
L'émotion de Marius fut profonde. Après le mouvement de surprise, il eut
un mouvement de bonheur. Qu'il trouvât maintenant l'autre homme qu'il
cherchait, celui qui l'avait sauvé lui Marius, et il n'aurait plus rien
à souhaiter.
Il ouvrit un tiroir de son secrétaire, y prit quelques billets de
banque, les mit dans sa poche, referma le secrétaire et sonna. Basque
entre-bâilla la porte.
—Faites entrer, dit Marius.
Basque annonça:
—Monsieur Thénard.
Un homme entra.
Nouvelle surprise pour Marius. L'homme qui entra lui était parfaitement
inconnu.
Cet homme, vieux du reste, avait le nez gros, le menton dans la cravate,
des lunettes vertes à double abat-jour de taffetas vert sur les yeux,
les cheveux lissés et aplatis sur le front au ras des sourcils comme la
perruque des cochers anglais de high life. Ses cheveux étaient gris. Il
était vêtu de noir de la tête aux pieds, d'un noir très râpé, mais
propre; un trousseau de breloques, sortant de son gousset, y faisait
supposer une montre. Il tenait à la main un vieux chapeau. Il marchait
voûté, et la courbure de son dos s'augmentait de la profondeur de son
salut.
Ce qui frappait au premier abord, c'est que l'habit de ce personnage,
trop ample, quoique soigneusement boutonné, ne semblait pas fait pour
lui. Ici une courte digression est nécessaire.
Il y avait à Paris, à cette époque, dans un vieux logis borgne, rue
Beautreillis, près de l'Arsenal, un juif ingénieux qui avait pour
profession de changer un gredin en honnête homme. Pas pour trop
longtemps, ce qui eût pu être gênant pour le gredin. Le changement se
faisait à vue, pour un jour ou deux, à raison de trente sous par jour,
au moyen d'un costume ressemblant le plus possible à l'honnêteté de tout
le monde. Ce loueur de costumes s'appelait le Changeur; les filous
parisiens lui avaient donné ce nom, et ne lui en connaissaient pas
d'autre. Il avait un vestiaire assez complet. Les loques dont il
affublait les gens étaient à peu près possibles. Il avait des
spécialités et des catégories; à chaque clou de son magasin pendait,
usée et fripée, une condition sociale; ici l'habit de magistrat, là
l'habit de curé, là l'habit de banquier, dans un coin l'habit de
militaire en retraite, ailleurs l'habit d'homme de lettres, plus loin
l'habit d'homme d'État. Cet être était le costumier du drame immense que
la friponnerie joue à Paris. Son bouge était la coulisse d'où le vol
sortait et où l'escroquerie rentrait. Un coquin déguenillé arrivait à ce
vestiaire, déposait trente sous, et choisissait, selon le rôle qu'il
voulait jouer ce jour-là, l'habit qui lui convenait, et, en redescendant
l'escalier, le coquin était quelqu'un. Le lendemain les nippes étaient
fidèlement rapportées, et le Changeur, qui confiait tout aux voleurs,
n'était jamais volé. Ces vêtements avaient un inconvénient, ils
«n'allaient pas»; n'étant point faits pour ceux qui les portaient, ils
étaient collants pour celui-ci, flottants pour celui-là, et ne
s'ajustaient à personne. Tout filou qui dépassait la moyenne humaine en
petitesse ou en grandeur, était mal à l'aise dans les costumes du
Changeur. Il ne fallait être ni trop gras ni trop maigre. Le Changeur
n'avait prévu que les hommes ordinaires. Il avait pris mesure à l'espèce
dans la personne du premier gueux venu, lequel n'est ni gros, ni mince,
ni grand, ni petit. De là des adaptations quelquefois difficiles dont
les pratiques du Changeur se tiraient comme elles pouvaient. Tant pis
pour les exceptions! L'habit d'homme d'État, par exemple, noir du haut
en bas, et par conséquent convenable, eût été trop large pour Pitt et
trop étroit pour Castelcicala. Le vêtement d'homme d'état était
désigné comme il suit dans le catalogue du Changeur; nous copions: «Un
habit de drap noir, un pantalon de laine noire, un gilet de soie, des
bottes et du linge.» Il y avait en marge: Ancien ambassadeur, et une
note que nous transcrivons également: «Dans une boîte séparée, une
perruque proprement frisée, des lunettes vertes, des breloques, et deux
petits tuyaux de plume d'un pouce de long enveloppés de coton.» Tout
cela revenait à l'homme d'État, ancien ambassadeur. Tout ce costume
était, si l'on peut parler ainsi, exténué; les coutures blanchissaient,
une vague boutonnière s'entrouvrait à l'un des coudes; en outre, un
bouton manquait à l'habit sur la poitrine; mais ce n'est qu'un détail;
la main de l'homme d'État, devant toujours être dans l'habit et sur le
cœur, avait pour fonction de cacher le bouton absent.
Si Marius avait été familier avec les institutions occultes de Paris, il
eût tout de suite reconnu, sur le dos du visiteur que Basque venait
d'introduire, l'habit d'homme d'État emprunté au Décroche-moi-ça du
Changeur.
Le désappointement de Marius, en voyant entrer un homme autre que celui
qu'il attendait, tourna en disgrâce pour le nouveau venu. Il l'examina
des pieds à la tête, pendant que le personnage s'inclinait démesurément,
et lui demanda d'un ton bref:
—Que voulez-vous?
L'homme répondit avec un rictus aimable dont le sourire caressant d'un
crocodile donnerait quelque idée:
—Il me semble impossible que je n'aie pas déjà eu l'honneur de voir
monsieur le baron dans le monde. Je crois bien l'avoir particulièrement
rencontré, il y a quelques années, chez madame la princesse Bagration et
dans les salons de sa seigneurie le vicomte Dambray, pair de France.
C'est toujours une bonne tactique en coquinerie que d'avoir l'air de
reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît point.
Marius était attentif au parler de cet homme. Il épiait l'accent et le
geste, mais son désappointement croissait; c'était une prononciation
nasillarde, absolument différente du son de voix aigre et sec auquel il
s'attendait. Il était tout à fait dérouté.
—Je ne connais, dit-il, ni madame Bagration, ni M. Dambray. Je n'ai de
ma vie mis le pied ni chez l'un ni chez l'autre.
La réponse était bourrue. Le personnage, gracieux quand même, insista.
—Alors, ce sera chez Chateaubriand que j'aurai vu monsieur! Je connais
beaucoup Chateaubriand. Il est très affable. Il me dit quelquefois:
Thénard, mon ami... est-ce que vous ne buvez pas un verre avec moi?
Le front de Marius devint de plus en plus sévère:
—Je n'ai jamais eu l'honneur d'être reçu chez monsieur de
Chateaubriand. Abrégeons. Qu'est-ce que vous voulez?
L'homme, devant la voix plus dure, salua plus bas.
—Monsieur le baron, daignez m'écouter. Il y a en Amérique, dans un pays
qui est du côté de Panama, un village appelé la Joya. Ce village se
compose d'une seule maison. Une grande maison carrée de trois étages en
briques cuites au soleil, chaque côté du carré long de cinq cents pieds,
chaque étage en retraite de douze pieds sur l'étage inférieur de façon à
laisser devant soi une terrasse qui fait le tour de l'édifice, au centre
une cour intérieure où sont les provisions et les munitions, pas de
fenêtres, des meurtrières, pas de porte, des échelles, des échelles pour
monter du sol à la première terrasse, et de la première à la seconde, et
de la seconde à la troisième, des échelles pour descendre dans la cour
intérieure, pas de portes aux chambres, des trappes, pas d'escaliers aux
chambres, des échelles; le soir on ferme les trappes, on retire les
échelles, on braque des tromblons et des carabines aux meurtrières; nul
moyen d'entrer; une maison le jour, une citadelle la nuit, huit cents
habitants, voilà ce village. Pourquoi tant de précautions? c'est que ce
pays est dangereux; il est plein d'anthropophages. Alors pourquoi y
va-t-on? c'est que ce pays est merveilleux; on y trouve de l'or.
—Où voulez-vous en venir? interrompit Marius qui du désappointement
passait à l'impatience.
—À ceci, monsieur le baron. Je suis un ancien diplomate fatigué. La
vieille civilisation m'a mis sur les dents. Je veux essayer des
sauvages.
—Après?
—Monsieur le baron, l'égoïsme est la loi du monde. La paysanne
prolétaire qui travaille à la journée se retourne quand la diligence
passe, la paysanne propriétaire qui travaille à son champ ne se retourne
pas. Le chien du pauvre aboie après le riche, le chien du riche aboie
après le pauvre. Chacun pour soi. L'intérêt, voilà le but des hommes.
L'or, voilà l'aimant.
—Après? Concluez.
—Je voudrais aller m'établir à la Joya. Nous sommes trois. J'ai mon
épouse et ma demoiselle; une fille qui est fort belle. Le voyage est
long et cher. Il me faut un peu d'argent.
—En quoi cela me regarde-t-il? demanda Marius.
L'inconnu tendit le cou hors de sa cravate, geste propre au vautour, et
répliqua avec un redoublement de sourire:
—Est-ce que monsieur le baron n'a pas lu ma lettre?
Cela était à peu près vrai. Le fait est que le contenu de l'épître avait
glissé sur Marius. Il avait vu l'écriture plus qu'il n'avait lu la
lettre. Il s'en souvenait à peine. Depuis un moment un nouvel éveil
venait de lui être donné. Il avait remarqué ce détail: mon épouse et ma
demoiselle. Il attachait sur l'inconnu un œil pénétrant. Un juge
d'instruction n'eût pas mieux regardé. Il le guettait presque. Il se
borna à lui répondre:
—Précisez.
L'inconnu inséra ses deux mains dans ses deux goussets, releva sa tête
sans redresser son épine dorsale, mais en scrutant de son côté Marius
avec le regard vert de ses lunettes.
—Soit, monsieur le baron. Je précise. J'ai un secret à vous vendre.
—Un secret?
—Un secret.
—Qui me concerne?
—Un peu.
—Quel est ce secret?
Marius examinait de plus en plus l'homme, tout en l'écoutant.
—Je commence gratis, dit l'inconnu. Vous allez voir que je suis
intéressant.
—Parlez.
—Monsieur le baron, vous avez chez vous un voleur et un assassin.
Marius tressaillit.
—Chez moi? non, dit-il.
L'inconnu, imperturbable, brossa son chapeau du coude, et poursuivit:
—Assassin et voleur. Remarquez, monsieur le baron, que je ne parle pas
ici de faits anciens, arriérés, caducs, qui peuvent être effacés par la
prescription devant la loi et par le repentir devant Dieu. Je parle de
faits récents, de faits actuels, de faits encore ignorés de la justice à
cette heure. Je continue. Cet homme s'est glissé dans votre confiance,
et presque dans votre famille, sous un faux nom. Je vais vous dire son
nom vrai. Et vous le dire pour rien.
—J'écoute.
—Il s'appelle Jean Valjean.
—Je le sais.
—Je vais vous dire, également pour rien, qui il est.
—Dites.
—C'est un ancien forçat.
—Je le sais.
—Vous le savez depuis que j'ai eu l'honneur de vous le dire.
—Non. Je le savais auparavant.
Le ton froid de Marius, cette double réplique je le sais, son
laconisme réfractaire au dialogue, remuèrent dans l'inconnu quelque
colère sourde. Il décocha à la dérobée à Marius un regard furieux, tout
de suite éteint. Si rapide qu'il fût, ce regard était de ceux qu'on
reconnaît quand on les a vus une fois; il n'échappa point à Marius. De
certains flamboiements ne peuvent venir que de certaines âmes; la
prunelle, ce soupirail de la pensée, s'en embrase; les lunettes ne
cachent rien; mettez donc une vitre à l'enfer.
L'inconnu reprit, en souriant:
—Je ne me permets pas de démentir monsieur le baron. Dans tous les cas,
vous devez voir que je suis renseigné. Maintenant ce que j'ai à vous
apprendre n'est connu que de moi seul. Cela intéresse la fortune de
madame la baronne. C'est un secret extraordinaire. Il est à vendre.
C'est à vous que je l'offre d'abord. Bon marché. Vingt mille francs.
—Je sais ce secret-là comme je sais les autres, dit Marius.
Le personnage sentit le besoin de baisser un peu son prix:
—Monsieur le baron, mettez dix mille francs, et je parle.
—Je vous répète que vous n'avez rien à m'apprendre. Je sais ce que vous
voulez me dire.
Il y eut dans l'œil de l'homme un nouvel éclair. Il s'écria:
—Il faut pourtant que je dîne aujourd'hui. C'est un secret
extraordinaire, vous dis-je. Monsieur le baron, je vais parler. Je
parle. Donnez-moi vingt francs.
Marius le regarda fixement:
—Je sais votre secret extraordinaire; de même que je savais le nom de
Jean Valjean, de même que je sais votre nom.
—Mon nom?
—Oui.
—Ce n'est pas difficile, monsieur le baron. J'ai eu l'honneur de vous
l'écrire et de vous le dire. Thénard.
—Dier.
—Hein?
—Thénardier.
—Qui ça?
Dans le danger, le porc-épic se hérisse, le scarabée fait le mort, la
vieille garde se forme en carré; cet homme se mit à rire.
Puis il épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la manche
de son habit.
Marius continua:
—Vous êtes aussi l'ouvrier Jondrette, le comédien Fabantou, le poète
Genflot, l'espagnol don Alvarès, et la femme Balizard.
—La femme quoi?
—Et vous avez tenu une gargote à Montfermeil.
—Une gargote! Jamais.
—Et je vous dis que vous êtes Thénardier.
—Je le nie.
—Et que vous êtes un gueux. Tenez.
Et Marius, tirant de sa poche un billet de banque, le lui jeta à la
face.
—Merci! pardon! cinq cents francs! monsieur le baron!
Et l'homme, bouleversé, saluant, saisissant le billet, l'examina.
—Cinq cents francs! reprit-il, ébahi. Et il bégaya à demi-voix: Un
fafiot sérieux!
Puis brusquement:
—Eh bien soit, s'écria-t-il. Mettons-nous à notre aise.
Et, avec une prestesse de singe, rejetant ses cheveux en arrière,
arrachant ses lunettes, retirant de son nez et escamotant les deux
tuyaux de plume dont il a été question tout à l'heure, et qu'on a
d'ailleurs déjà vus à une autre page de ce livre, il ôta son visage
comme on ôte son chapeau.
L'œil s'alluma; le front inégal, raviné, bossu par endroits,
hideusement ridé en haut, se dégagea, le nez redevint aigu comme un bec;
le profil féroce et sagace de l'homme de proie reparut.
—Monsieur le baron est infaillible, dit-il d'une voix nette et d'où
avait disparu tout nasillement, je suis Thénardier.
Et il redressa son dos voûté.
Thénardier, car c'était bien lui, était étrangement surpris; il eût été
troublé s'il avait pu l'être. Il était venu apporter de l'étonnement, et
c'était lui qui en recevait. Cette humiliation lui était payée cinq
cents francs, et, à tout prendre, il l'acceptait; mais il n'en était pas
moins abasourdi.
Il voyait pour la première fois ce baron Pontmercy, et, malgré son
déguisement, ce baron Pontmercy le reconnaissait, et le reconnaissait à
fond. Et non seulement ce baron était au fait de Thénardier, mais il
semblait au fait de Jean Valjean. Qu'était-ce que ce jeune homme presque
imberbe, si glacial et si généreux, qui savait les noms des gens, qui
savait tous leurs noms, et qui leur ouvrait sa bourse, qui malmenait les
fripons comme un juge et qui les payait comme une dupe?
Thénardier, on se le rappelle, quoique ayant été voisin de Marius, ne
l'avait jamais vu, ce qui est fréquent à Paris; il avait autrefois
entendu vaguement ses filles parler d'un jeune homme très pauvre appelé
Marius qui demeurait dans la maison. Il lui avait écrit, sans le
connaître, la lettre qu'on sait. Aucun rapprochement n'était possible
dans son esprit entre ce Marius-là et M. le baron Pontmercy.
Quant au nom de Pontmercy, on se rappelle que, sur le champ de bataille
de Waterloo, il n'en avait entendu que les deux dernières syllabes, pour
lesquelles il avait toujours eu le légitime dédain qu'on doit à ce qui
n'est qu'un remercîment.
Du reste, par sa fille Azelma, qu'il avait mise à la piste des mariés du
16 février, et par ses fouilles personnelles, il était parvenu à savoir
beaucoup de choses, et, du fond de ses ténèbres, il avait réussi à
saisir plus d'un fil mystérieux. Il avait, à force d'industrie,
découvert, ou, tout au moins, à force d'inductions, deviné, quel était
l'homme qu'il avait rencontré un certain jour dans le Grand Égout. De
l'homme, il était facilement arrivé au nom. Il savait que madame la
baronne Pontmercy, c'était Cosette. Mais de ce côté-là, il comptait être
discret. Qui était Cosette? Il ne le savait pas au juste lui-même. Il
entrevoyait bien quelque bâtardise, l'histoire de Fantine lui avait
toujours semblé louche, mais à quoi bon en parler? Pour se faire payer
son silence? Il avait, ou croyait avoir, à vendre mieux que cela. Et,
selon toute apparence, venir faire, sans preuve, cette révélation au
baron Pontmercy: Votre femme est bâtarde, cela n'eût réussi qu'à
attirer la botte du mari vers les reins du révélateur.
Dans la pensée de Thénardier, la conversation avec Marius n'avait pas
encore commencé. Il avait dû reculer, modifier sa stratégie, quitter une
position, changer de front; mais rien d'essentiel n'était encore
compromis, et il avait cinq cents francs dans sa poche. En outre, il
avait quelque chose de décisif à dire, et même contre ce baron Pontmercy
si bien renseigné et si bien armé, il se sentait fort. Pour les hommes
de la nature de Thénardier, tout dialogue est un combat. Dans celui qui
allait s'engager, quelle était sa situation? Il ne savait pas à qui il
parlait, mais il savait de quoi il parlait. Il fit rapidement cette
revue intérieure de ses forces, et après avoir dit: Je suis
Thénardier, il attendit.
Marius était resté pensif. Il tenait donc enfin Thénardier. Cet homme,
qu'il avait tant désiré retrouver, était là. Il allait donc pouvoir
faire honneur à la recommandation du colonel Pontmercy. Il était humilié
que ce héros dût quelque chose à ce bandit, et que la lettre de change
tirée du fond du tombeau par son père sur lui Marius fût jusqu'à ce jour
protestée. Il lui paraissait aussi, dans la situation complexe où était
son esprit vis-à-vis de Thénardier, qu'il y avait lieu de venger le
colonel du malheur d'avoir été sauvé par un tel gredin. Quoi qu'il en
fût, il était content. Il allait donc enfin délivrer de ce créancier
indigne l'ombre du colonel, et il lui semblait qu'il allait retirer de
la prison pour dettes la mémoire de son père.
À côté de ce devoir, il en avait un autre, éclaircir, s'il se pouvait,
la source de la fortune de Cosette. L'occasion semblait se présenter.
Thénardier savait peut-être quelque chose. Il pouvait être utile de voir
le fond de cet homme. Il commença par là.
Thénardier avait fait disparaître le «fafiot sérieux» dans son gousset,
et regardait Marius avec une douceur presque tendre.
Marius rompit le silence.
—Thénardier, je vous ai dit votre nom. À présent, votre secret, ce que
vous veniez m'apprendre, voulez-vous que je vous le dise? J'ai mes
informations aussi, moi. Vous allez voir que j'en sais plus long que
vous. Jean Valjean, comme vous l'avez dit, est un assassin et un voleur.
Un voleur, parce qu'il a volé un riche manufacturier dont il a causé la
ruine, M. Madeleine. Un assassin, parce qu'il a assassiné l'agent de
police Javert.
—Je ne comprends pas, monsieur le baron, fît Thénardier.
—Je vais me faire comprendre. Écoutez. Il y avait, dans un
arrondissement du Pas-de-Calais, vers 1822, un homme qui avait eu
quelque ancien démêlé avec la justice, et qui, sous le nom de M.
Madeleine, s'était relevé et réhabilité. Cet homme était devenu, dans
toute la force du terme, un juste. Avec une industrie, la fabrique des
verroteries noires, il avait fait la fortune de toute une ville. Quant à
sa fortune personnelle, il l'avait faite aussi, mais secondairement et,
en quelque sorte, par occasion. Il était le père nourricier des pauvres.
Il fondait des hôpitaux, ouvrait des écoles, visitait les malades,
dotait les filles, soutenait les veuves, adoptait les orphelins; il
était comme le tuteur du pays. Il avait refusé la croix, on l'avait
nommé maire. Un forçat libéré savait le secret d'une peine encourue
autrefois par cet homme; il le dénonça et le fit arrêter, et profita de
l'arrestation pour venir à Paris et se faire remettre par le banquier
Laffitte,—Je tiens le fait du caissier lui-même,—au moyen d'une fausse
signature, une somme de plus d'un demi-million qui appartenait à M.
Madeleine. Ce forçat, qui a volé M. Madeleine, c'est Jean Valjean.
Quant à l'autre fait, vous n'avez rien non plus à m'apprendre. Jean
Valjean a tué l'agent Javert; il l'a tué d'un coup de pistolet. Moi qui
vous parle, j'étais présent.
Thénardier jeta à Marius le coup d'œil souverain d'un homme battu qui
remet la main sur la victoire et qui vient de regagner en une minute
tout le terrain qu'il avait perdu. Mais le sourire revint tout de suite;
l'inférieur vis-à-vis du supérieur doit avoir le triomphe câlin, et
Thénardier se borna à dire à Marius:
—Monsieur le baron, nous faisons fausse route.
Et il souligna cette phrase en faisant faire à son trousseau de
breloques un moulinet expressif.
—Quoi! repartit Marius, contestez-vous cela? Ce sont des faits.
—Ce sont des chimères. La confiance dont monsieur le baron m'honore me
fait un devoir de le lui dire. Avant tout la vérité et la justice. Je
n'aime pas voir accuser les gens injustement. Monsieur le baron, Jean
Valjean n'a point volé M. Madeleine, et Jean Valjean n'a point tué
Javert.
—Voilà qui est fort! comment cela?
—Pour deux raisons.
—Lesquelles? parlez.
—Voici la première: il n'a pas volé M. Madeleine, attendu que c'est
lui-même Jean Valjean qui est M. Madeleine.
—Que me contez-vous là?
—Et voici la seconde: il n'a pas assassiné Javert, attendu que celui
qui a tué Javert, c'est Javert.
—Que voulez-vous dire?
—Que Javert s'est suicidé.
—Prouvez! prouvez! cria Marius hors de lui.
Thénardier reprit en scandant sa phrase à la façon d'un alexandrin
antique:
—L'agent-de-police-Ja-vert-a-été-trouvé-noyé-sous-un-bateau-du-Pont-au-Change.
—Mais prouvez donc!
Thénardier tira de sa poche de côté une large enveloppe de papier gris
qui semblait contenir des feuilles pliées de diverses grandeurs.
—J'ai mon dossier, dit-il avec calme.
Et il ajouta:
—Monsieur le baron, dans votre intérêt, j'ai voulu connaître à fond mon
Jean Valjean. Je dis que Jean Valjean et Madeleine, c'est le même homme,
et je dis que Javert n'a eu d'autre assassin que Javert, et quand je
parle, c'est que j'ai des preuves. Non des preuves manuscrites,
l'écriture est suspecte, l'écriture est complaisante, mais des preuves
imprimées.
Tout en parlant, Thénardier extrayait de l'enveloppe deux numéros de
journaux jaunis, fanés, et fortement saturés de tabac. L'un de ces deux
journaux, cassé à tous les plis et tombant en lambeaux carrés, semblait
beaucoup plus ancien que l'autre.
—Deux faits, deux preuves, fit Thénardier. Et il tendit à Marius les
deux journaux déployés.
Ces deux journaux, le lecteur les connaît. L'un, le plus ancien, un
numéro du Drapeau blanc du 25 juillet 1823, dont on a pu voir le texte
à la page 148 du tome troisième de ce livre, établissait l'identité de
M. Madeleine et de Jean Valjean. L'autre, un Moniteur du 15 juin 1832,
constatait le suicide de Javert, ajoutant qu'il résultait d'un rapport
verbal de Javert au préfet que, fait prisonnier dans la barricade de la
rue de la Chanvrerie, il avait dû la vie à la magnanimité d'un insurgé
qui, le tenant sous son pistolet, au lieu de lui brûler la cervelle,
avait tiré en l'air.
Marius lut. Il y avait évidence, date certaine, preuve irréfragable, ces
deux journaux n'avaient pas été imprimés exprès pour appuyer les dires
de Thénardier; la note publiée dans le Moniteur était communiquée
administrativement par la préfecture de police. Marius ne pouvait
douter. Les renseignements du commis-caissier étaient faux et lui-même
s'était trompé. Jean Valjean, grandi brusquement, sortait du nuage.
Marius ne put retenir un cri de joie:
—Eh bien alors, ce malheureux est un admirable homme! toute cette
fortune était vraiment à lui! c'est Madeleine, la providence de tout un
pays! c'est Jean Valjean, le sauveur de Javert! c'est un héros! c'est un
saint!
—Ce n'est pas un saint, et ce n'est pas un héros, dit Thénardier. C'est
un assassin et un voleur.
Et il ajouta du ton d'un homme qui commence à se sentir quelque
autorité:—Calmons-nous.
Voleur, assassin, ces mots que Marius croyait disparus, et qui
revenaient, tombèrent sur lui comme une douche de glace.
—Encore! dit-il.
—Toujours, fit Thénardier. Jean Valjean n'a pas volé Madeleine, mais
c'est un voleur. Il n'a pas tué Javert, mais c'est un meurtrier.
—Voulez-vous parler, reprit Marius, de ce misérable vol d'il y a
quarante ans, expié, cela résulte de vos journaux mêmes, par toute une
vie de repentir, d'abnégation et de vertu?
—Je dis assassinat et vol, monsieur le baron. Et je répète que je parle
de faits actuels. Ce que j'ai à vous révéler est absolument inconnu.
C'est de l'inédit. Et peut-être y trouverez-vous la source de la fortune
habilement offerte par Jean Valjean à madame la baronne. Je dis
habilement, car, par une donation de ce genre, se glisser dans une
honorable maison dont on partagera l'aisance, et, du même coup, cacher
son crime, jouir de son vol, enfouir son nom, et se créer une famille,
ce ne serait pas très maladroit.
—Je pourrais vous interrompre ici, observa Marius, mais continuez.
—Monsieur le baron, je vais vous dire tout, laissant la récompense à
votre générosité. Ce secret vaut de l'or massif. Vous me direz: Pourquoi
ne t'es-tu pas adressé à Jean Valjean? Par une raison toute simple; je
sais qu'il s'est dessaisi, et dessaisi en votre faveur, et je trouve la
combinaison ingénieuse; mais il n'a plus le sou, il me montrerait ses
mains vides, et, puisque j'ai besoin de quelque argent pour mon voyage à
la Joya, je vous préfère, vous qui avez tout, à lui qui n'a rien. Je
suis un peu fatigué, permettez-moi de prendre une chaise.
Marius s'assit et lui fit signe de s'asseoir.
Thénardier s'installa sur une chaise capitonnée, reprit les deux
journaux, les replongea dans l'enveloppe, et murmura en becquetant avec
son ongle le Drapeau blanc: Celui-ci m'a donné du mal pour l'avoir.
Cela fait, il croisa les jambes et s'étala sur le dos, attitude propre
aux gens sûrs de ce qu'ils disent, puis entra en matière, gravement et
en appuyant sur les mots:
—Monsieur le baron, le 6 juin 1832, il y a un an environ, le jour de
l'émeute, un homme était dans le Grand Égout de Paris, du côté où
l'égout vient rejoindre la Seine, entre le pont des Invalides et le pont
d'Iéna.
Marius rapprocha brusquement sa chaise de celle de Thénardier.
Thénardier remarqua ce mouvement et continua avec la lenteur d'un
orateur qui tient son interlocuteur et qui sent la palpitation de son
adversaire sous ses paroles:
—Cet homme, forcé de se cacher, pour des raisons du reste étrangères à
la politique, avait pris l'égout pour domicile et en avait une clef.
C'était, je le répète, le 6 juin; il pouvait être huit heures du soir.
L'homme entendit du bruit dans l'égout. Très surpris, il se blottit, et
guetta. C'était un bruit de pas, on marchait dans l'ombre, on venait de
son côté. Chose étrange, il y avait dans l'égout un autre homme que lui.
La grille de sortie de l'égout n'était pas loin. Un peu de lumière qui
en venait lui permit de reconnaître le nouveau venu et de voir que cet
homme portait quelque chose sur son dos. Il marchait courbé. L'homme qui
marchait courbé était un ancien forçat, et ce qu'il traînait sur ses
épaules était un cadavre. Flagrant délit d'assassinat, s'il en fut.
Quant au vol, il va de soi; on ne tue pas un homme gratis. Ce forçat
allait jeter ce cadavre à la rivière. Un fait à noter, c'est qu'avant
d'arriver à la grille de sortie, ce forçat, qui venait de loin dans
l'égout, avait nécessairement rencontré une fondrière épouvantable où il
semble qu'il eût pu laisser le cadavre; mais, dès le lendemain, les
égoutiers, en travaillant à la fondrière, y auraient retrouvé l'homme
assassiné, et ce n'était pas le compte de l'assassin. Il avait mieux
aimé traverser la fondrière, avec son fardeau, et ses efforts ont dû
être effrayants, il est impossible de risquer plus complètement sa vie;
je ne comprends pas qu'il soit sorti de là vivant.
La chaise de Marius se rapprocha encore. Thénardier en profita pour
respirer longuement. Il poursuivit:
—Monsieur le baron, un égout n'est pas le Champ de Mars. On y manque de
tout, et même de place. Quand deux hommes sont là, il faut qu'ils se
rencontrent. C'est ce qui arriva. Le domicilié et le passant furent
forcés de se dire bonjour, à regret l'un et l'autre. Le passant dit au
domicilié:—Tu vois ce que j'ai sur le dos, il faut que je sorte, tu as
la clef, donne-la-moi. Ce forçat était un homme d'une force terrible.
Il n'y avait pas à refuser. Pourtant celui qui avait la clef parlementa,
uniquement pour gagner du temps. Il examina ce mort, mais il ne put rien
voir, sinon qu'il était jeune, bien mis, l'air d'un riche, et tout
défiguré par le sang. Tout en causant, il trouva moyen de déchirer et
d'arracher par derrière, sans que l'assassin s'en aperçût, un morceau de
l'habit de l'homme assassiné. Pièce à conviction, vous comprenez; moyen
de ressaisir la trace des choses et de prouver le crime au criminel. Il
mit la pièce à conviction dans sa poche. Après quoi il ouvrit la grille,
fit sortir l'homme avec son embarras sur le dos, referma la grille et se
sauva, se souciant peu d'être mêlé au surplus de l'aventure et surtout
ne voulant pas être là quand l'assassin jetterait l'assassiné à la
rivière. Vous comprenez à présent. Celui qui portait le cadavre, c'est
Jean Valjean; celui qui avait la clef vous parle en ce moment; et le
morceau de l'habit....
Thénardier acheva la phrase en tirant de sa poche et en tenant, à la
hauteur de ses yeux, pincé entre ses deux pouces et ses deux index, un
lambeau de drap noir déchiqueté, tout couvert de taches sombres.
Marius s'était levé, pâle, respirant à peine, l'œil fixé sur le morceau
de drap noir, et, sans prononcer une parole, sans quitter ce haillon du
regard, il reculait vers le mur et, de sa main droite étendue derrière
lui, cherchait en tâtonnant sur la muraille une clef qui était à la
serrure d'un placard près de la cheminée. Il trouva cette clef, ouvrit
le placard, et y enfonça son bras sans y regarder, et sans que sa
prunelle effarée se détachât du chiffon que Thénardier tenait déployé.
Cependant Thénardier continuait:
—Monsieur le baron, j'ai les plus fortes raisons de croire que le jeune
homme assassiné était un opulent étranger attiré par Jean Valjean dans
un piège et porteur d'une somme énorme.
—Le jeune homme c'était moi, et voici l'habit! cria Marius, et il jeta
sur le parquet un vieil habit noir tout sanglant.
Puis, arrachant le morceau des mains de Thénardier, il s'accroupit sur
l'habit, et rapprocha du pan déchiqueté le morceau déchiré. La déchirure
s'adaptait exactement, et le lambeau complétait l'habit.
Thénardier était pétrifié. Il pensa ceci: Je suis épaté.
Marius se redressa frémissant, désespéré, rayonnant.
Il fouilla dans sa poche, et marcha, furieux, vers Thénardier, lui
présentant et lui appuyant presque sur le visage son poing rempli de
billets de cinq cents francs et de mille francs.
—Vous êtes un infâme! vous êtes un menteur, un calomniateur, un
scélérat. Vous veniez accuser cet homme, vous l'avez justifié; vous
vouliez le perdre, vous n'avez réussi qu'à le glorifier. Et c'est vous
qui êtes un voleur! Et c'est vous qui êtes un assassin! Je vous ai vu,
Thénardier Jondrette, dans ce bouge du boulevard de l'Hôpital. J'en sais
assez sur vous pour vous envoyer au bagne, et plus loin même, si je
voulais. Tenez, voilà mille francs, sacripant que vous êtes!
Et il jeta un billet de mille francs à Thénardier.
—Ah! Jondrette Thénardier, vil coquin! que ceci vous serve de leçon,
brocanteur de secrets, marchand de mystères, fouilleur de ténèbres,
misérable! Prenez ces cinq cents francs, et sortez d'ici! Waterloo vous
protège.
—Waterloo! grommela Thénardier, en empochant les cinq cents francs avec
les mille francs.
—Oui, assassin! vous y avez sauvé la vie à un colonel....
—À un général, dit Thénardier, en relevant la tête.
—À un colonel! reprit Marius avec emportement. Je ne donnerais pas un
liard pour un général. Et vous veniez ici faire des infamies! Je vous
dis que vous avez commis tous les crimes. Partez! disparaissez! Soyez
heureux seulement, c'est tout ce que je désire. Ah! monstre! Voilà
encore trois mille francs. Prenez-les. Vous partirez dès demain, pour
l'Amérique, avec votre fille; car votre femme est morte, abominable
menteur! Je veillerai à votre départ, bandit, et je vous compterai à ce
moment-là vingt mille francs. Allez vous faire pendre ailleurs!
—Monsieur le baron, répondit Thénardier en saluant jusqu'à terre,
reconnaissance éternelle.
Et Thénardier sortit, n'y concevant rien, stupéfait et ravi de ce doux
écrasement sous des sacs d'or et de cette foudre éclatant sur sa tête en
billets de banque.
Foudroyé, il l'était, mais content aussi; et il eût été très fâché
d'avoir un paratonnerre contre cette foudre-là.
Finissons-en tout de suite avec cet homme. Deux jours après les
événements que nous racontons en ce moment, il partit, par les soins de
Marius, pour l'Amérique, sous un faux nom, avec sa fille Azelma, muni
d'une traite de vingt mille francs sur New York. La misère morale de
Thénardier, ce bourgeois manqué, était irrémédiable; il fut en Amérique
ce qu'il était en Europe. Le contact d'un méchant homme suffit
quelquefois pour pourrir une bonne action et pour en faire sortir une
chose mauvaise. Avec l'argent de Marius, Thénardier se fit négrier.
Dès que Thénardier fut dehors, Marius courut au jardin où Cosette se
promenait encore.
—Cosette! Cosette! cria-t-il. Viens! viens vite. Partons. Basque, un
fiacre! Cosette, viens. Ah! mon Dieu! C'est lui qui m'avait sauvé la
vie! Ne perdons pas une minute! Mets ton châle.
Cosette le crut fou, et obéit.
Il ne respirait pas, il mettait la main sur son cœur pour en comprimer
les battements. Il allait et venait à grands pas, il embrassait
Cosette:—Ah! Cosette! je suis un malheureux! disait-il.
Marius était éperdu. Il commençait à entrevoir dans ce Jean Valjean on
ne sait quelle haute et sombre figure. Une vertu inouïe lui
apparaissait, suprême et douce, humble dans son immensité. Le forçat se
transfigurait en Christ. Marius avait l'éblouissement de ce prodige. Il
ne savait pas au juste ce qu'il voyait, mais c'était grand.
En un instant, un fiacre fut devant la porte. Marius y fit monter
Cosette et s'y élança.
—Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7. Le fiacre partit.
—Ah! quel bonheur! fit Cosette, rue de l'Homme-Armé. Je n'osais plus
t'en parler. Nous allons voir monsieur Jean.
—Ton père, Cosette! ton père plus que jamais. Cosette, je devine. Tu
m'as dit que tu n'avais jamais reçu la lettre que je t'avais envoyée par
Gavroche. Elle sera tombée dans ses mains. Cosette, il est allé à la
barricade, pour me sauver. Comme c'est son besoin d'être un ange, en
passant, il en a sauvé d'autres; il a sauvé Javert. Il m'a tiré de ce
gouffre pour me donner à toi. Il m'a porté sur son dos dans cet
effroyable égout. Ah! je suis un monstrueux ingrat. Cosette, après avoir
été ta providence, il a été la mienne. Figure-toi qu'il y avait une
fondrière épouvantable, à s'y noyer cent fois, à se noyer dans la boue,
Cosette! il me l'a fait traverser. J'étais évanoui je ne voyais rien, je
n'entendais rien, je ne pouvais rien savoir de ma propre aventure. Nous
allons le ramener, le prendre avec nous, qu'il le veuille ou non, il ne
nous quittera plus. Pourvu qu'il soit chez lui! Pourvu que nous le
trouvions! Je passerai le reste de ma vie à le vénérer. Oui, ce doit
être cela, vois-tu, Cosette? C'est à lui que Gavroche aura remis ma
lettre. Tout s'explique. Tu comprends.
Cosette ne comprenait pas un mot.
—Tu as raison, lui dit-elle.
Cependant le fiacre roulait.