LIVRE SEPTIÈME
« Le lendemain de ce jour si complètement employé, je me résolus de chercher moi-même la nation française, et d’essayer si je ne la rencontrerais pas mieux seul qu’à l’aide d’un conducteur.
« Je sortis sans guide, vers la première moitié du matin. Après avoir parcouru des chemins étroits et tortueux, j’arrivai à un pont où je saluai un roi bienfaisant que portait un cheval de bronze[1]. De là, remontant le cours du fleuve aux eaux blanches, dans lequel les femmes lavaient des tuniques de lin, je parvins à la place du sang[2]. Une grande foule s’y trouvait rassemblée : on me dit qu’on allait attacher une victime à la machine qu’on me montra, et sur laquelle j’aperçus le génie de la mort[3] sous la forme d’un homme.
« Persuadé qu’il s’agissait de l’exécution d’un prisonnier de guerre, je m’assis pour entendre chanter ce prisonnier et pour l’encourager à souffrir les tourments comme un Indien. Je dis à l’un de mes voisins qui paraissait fort touché : « Fils de l’humanité, ce guerrier a-t-il été pris en combattant avec courage, ou bien est-ce un enfant des faibles, que l’homicide Areskoui a saisi dans sa fuite ? »
« Le guerrier me répondit : « Ce n’est point un soldat qui va cesser de vivre ; c’est un chef de la prière, qui, banni de la France pour des opinions religieuses, n’a pu supporter les chagrins de l’exil. Vaincu par le sentiment qui subjugue tous les hommes, il est revenu déguisé dans son pays : le jour, il se tenait caché dans un souterrain ; la nuit il errait autour du champ paternel, à la clarté des astres qui présidèrent à sa naissance. Quelques misérables l’ont reconnu dans ses promenades où il respirait en secret l’air de sa patrie ; ils l’ont dénoncé : la loi le condamne à mort pour avoir rompu son ban. »
« Le guerrier se tut, et je vis un vieillard s’avancer au milieu de la foule. Arrivé aux piliers de sang, ce vieillard dépouilla sa robe, se mit à genoux et adora. Ensuite, mettant un pied assuré sur le premier barreau de l’échelle, et, s’élevant d’échelon en échelon, il semblait monter vers le ciel. Ses cheveux blancs flottaient sur son cou ridé et bruni par l’âge ; on voyait sa vieille poitrine à nu, qui respirait tranquillement sous sa tunique entr’ouverte : il jeta un dernier regard sur la France, et la mort le lia par la cime comme une gerbe moissonnée.
« Je me levai dans le trouble de mes sens, qui ne m’avait pas d’abord permis de me dérober à l’abominable spectacle. Je m’écriai : « Remenez-moi à mes déserts ! reconduisez-moi dans mes forêts ! » et je m’éloignai à grands pas. Longtemps j’errai à l’aventure, tout en pleurs et comme hors de moi-même. Mais enfin la lassitude du corps parvint à distraire les fatigues de l’âme, et, me trouvant aussi harassé qu’un chasseur qui a pousuivi un cerf agile, je fus contraint de demander quelque part les dons de l’hospitalité.
« Je heurte à la porte d’une très belle cabane ; un esclave vient m’ouvrir : « Que veux-tu ? » me dit-il brusquement. « Va dire à ton maître, répondis-je, qu’un guerrier des chairs rouges veut boire avec lui la coupe du banquet. » L’esclave se prit à rire, et referma la porte.
« Cette épreuve ne me découragea point. À quelque distance, dans une petite voie écartée, une habitation assez semblable à nos huttes s’offrit à mes regards. Je me présente sur le seuil de cette demeure. J’aperçois au fond d’une case obscure un guerrier demi-nu, une femme et trois enfants : j’augurai bien de mes hôtes, lorsque je vis qu’ils restaient tranquilles à mon aspect comme des Indiens. J’entre dans la cabane, je m’assieds au foyer dont je salue le Manitou domestique, et, prenant dans mes bras le plus jeune des trois enfants, ces douces lumières de leur mère, j’entonne la chanson du suppliant.
« Quand cela fut fait, je dis en français : « J’ai faim, » et le guerrier me répondit : « Tu as faim ? » ce qui me fit penser qu’il avait été voyageur chez les peuples de la solitude. Il se leva, prit un gâteau de maïs noir, et me le donna : je ne le pus manger, car je vis la mère répandre une larme et les enfants dévorer des yeux le pain que je portais à ma bouche. Je le distribuai à leur innocence, et je dis au guerrier leur père : « Les mânes des ours n’ont donc pas été apaisés par des sacrifices la neige dernière, puisque la chasse n’a pas été bonne et que tes enfants ont faim ? » — « Faim ! répondit mon hôte, oui ! Pour nous autres misérables, cette faim dure toute notre vie. »
« Je repartis : « Il y a sans doute quelque autre guerrier dont le soleil a regardé les érables, et dont les flèches ont été plus favorisées du grand Castor : il te fera part de son abondance. » L’homme sourit amèrement, ce qui me fit juger que j’avais dit une chose peu sage.
« Une veuve qui, du lit désert où elle est couchée, voit les toiles de l’insecte suspendues sur sa tête, se plaint de l’abandon de sa cabane ; ainsi la laborieuse matrone dont je recevais l’hospitalité adressa les paroles de l’injure à son époux, en l’accusant d’oisiveté. Le guerrier frappa rudement son épouse : je me hâtai d’étendre le calumet de paix entre mes hôtes et d’apaiser la colère qui monte du cœur au visage en nuage de sang. J’eus alors pour la première fois l’idée de la dégradation européenne dans toute sa laideur. Je vis l’homme abruti par la misère, au milieu d’une famille affamée, ne jouissant point des avantages de la société et ayant perdu ceux de la nature.
« Je me levai ; je mis un grain d’or dans la main du guerrier, je l’invitai à venir s’asseoir avec sa famille dans ma cabane. « Ah ! s’écria mon hôte tout ému, quoique vous ne soyez qu’un Iroquois, on voit bien que vous êtes un roi des sauvages. » — « Je ne suis point un roi, » répondis-je en me hâtant de quitter cette cabane où j’avais trouvé quelques vertus primitives poussant encore faiblement au milieu des vices de la civilisation : le bouquet de romarin que nos chefs décédés emportent avec eux au tombeau prend quelquefois racine sur l’argile même de l’homme, et végète jusque dans la main des morts.
« J’avoue qu’après de telles expériences je fus prêt à renoncer à mes études, à retourner chez Ononthio. En vain je cherchais ta nation et des mœurs, et je ne trouvais ni les secondes ni la première. La nature me semblait renversée ; je ne la découvrais dans la société que comme ces objets dont on voit les images inverties dans les eaux. Génie propice qui arrêtâtes mes pas, qui m’engageâtes à continuer mes recherches, puissiez-vous, en récompense des faveurs que vous m’avez faites, puissiez-vous approcher le plus près du Grand Esprit ! Sans vous, sans votre conseil, je ne serais pas ce que je suis, je n’aurais pas connu un homme qui m’a réconcilié avec les hommes, et de qui mes cheveux blancs tiennent le peu de sagesse qui les couronne.
« Je marchais le cœur serré, la tête baissée, lorsque la voix de deux esclaves, qui causaient à la porte d’une cabane, me tira de ma rêverie. Mon premier mouvement fut de m’éloigner ; mais, frappé de l’air d’honnêteté des deux esclaves, je me sentis disposé à faire une dernière tentative. Je m’avançai donc, et, m’adressant au plus vieux des serviteurs : « Va, lui dis-je, apprendre à ton maître qu’un guerrier étranger a faim. »
« L’esclave me regarda avec étonnement, mais je ne vis point l’impudence et la bassesse dans ses regards. Sans me répondre, il entra précipitamment dans les cours de la cabane, et, revenant quelques moments après tout hors d’haleine, il me dit : « Seigneur sauvage, mon maître vous prie de lui faire l’honneur d’entrer. » Je suivis aussitôt le bon esclave.
« Nous montons les degrés de marbre qui circulaient autour d’une rampe de bronze. Nous traversons plusieurs huttes où régnait, avec la paix, une demi-lumière, et nous arrivons enfin à une cabane pleine de colliers[4]. Là je vis un homme occupé à tracer sur des feuilles les signes de ses pensées. Il était assez maigre et d’une taille élevée : un air de bonté intelligente était répandu sur son visage ; l’expression de ses yeux ne se saurait décrire : c’était un mélange de génie et de tendresse, une beauté, je ne sais laquelle, que jamais peintre n’a pu exprimer. Ainsi me le raconta depuis Ononthio.
« — Chactas, me dit l’homme en se levant aussitôt qu’il m’aperçut, nous ne sommes déjà plus des étrangers l’un pour l’autre. Un de mes parents, qui a prêché notre sainte religion en Amérique, se hâta de m’écrire lorsque vous fûtes si injustement arrêté. Je sollicitai, de concert avec le gouvernement du Canada, votre délivrance, et nous avons eu le bonheur de l’obtenir. Je vous ai vu depuis à Versailles, et, d’après le portrait qu’on m’a fait de vous, il me serait difficile de vous méconnaître. Je vous avouerai d’ailleurs que la manière dont vous venez, par hasard, de me faire demander l’hospitalité m’a singulièrement touché ; car, ajouta-t-il avec un léger sourire, je suis moi-même un peu sauvage.
« — Serais-tu, m’écriai-je aussitôt, ce généreux chef de la prière qui s’est intéressé à ma liberté et à celle de mes frères ? Puisse le Grand Esprit te récompenser ! Je ne t’ai vu encore qu’un moment, mais je sens que je t’aime et te respecte déjà comme un sachem.
« Mon hôte, me prenant par la main, me fit asseoir avec lui auprès d’une table. On servit le pain et le vin, la force de l’homme Les esclaves s’étant retirés pleins de vénération pour leur maître, je commençai à échanger les paroles de la confiance avec le serviteur des autels.
« — Chactas, me dit-il, nous sommes nés dans des pays bien éloignés l’un de l’autre, mais croyez-vous qu’il y ait entre les hommes de grandes différences de vertus et conséquemment de bonheur ?
« Je lui répondis : « Mon père, à te parler sans détour, je crois les hommes de ton pays plus malheureux que ceux du mien. Ils s’enorgueillissent de leurs arts et rient de notre ignorance ; mais si toute la vie se borne à quelques jours, qu’importe que nous ayons accompli le voyage dans un petit canot d’écorce ou sur une grande pirogue chargée de lianes et de machines. Le canot même est préférable, car il voyage sur le fleuve le long de la terre où il peut trouver mille abris : la pirogue européenne voyage sur un lac orageux où les ports sont rares, les écueils fréquents, et où souvent on ne peut jeter l’ancre, à cause de la profondeur de l’abîme.
« Les arts ne font donc rien à la félicité de la vie, et c’est là pourtant le seul point où vous paraissez l’emporter sur nous. J’ai été ce matin témoin d’un spectacle exécrable, qui seul déciderait la question en faveur de mes bois. Je viens de frapper à la porte du riche et à celle du pauvre : les esclaves du riche m’ont repoussé ; le pauvre n’est lui-même qu’un esclave.
« Jusqu’à présent j’avais eu la simplicité de croire que je n’avais point encore vu ta nation ; ma dernière course m’a donné d’autres idées. Je commence à entrevoir que ce mélange odieux de rangs et de fortunes, d’opulence extraordinaire et de privations excessives, de crime impuni et d’innocence sacrifiés, forme en Europe ce qu’on appelle la société. Il n’en est pas de même parmi nous : entre dans les huttes des Iroquois, tu ne trouveras ni grands, ni petits, ni riches, ni pauvres ; partout le repos du cœur et la liberté de l’homme. » Ici je fis le mieux qu’il me fut possible la peinture de notre bonheur, et je finis, comme à l’ordinaire, par inviter mon hôte à se faire sauvage.
« Il m’avait écouté avec la plus grande attention : le tableau de notre félicité le toucha : « Mon enfant, me dit-il, je me confirme dans ma première pensée : les hommes de tous les pays, quand ils ont le cœur pur, se ressemblent, car c’est Dieu alors qui parle en eux, Dieu qui est toujours le même. Le vice seul établit entre nous des différences hideuses : la beauté n’est qu’une ; il y a mille laideurs. Si jamais je trace le tableau d’une vie heureuse et sauvage, j’emploierai les couleurs sous lesquelles vous me la venez de peindre.
« Mais, Chactas, je crains que dans vos opinions vous n’apportiez un peu de préjugés, car les Indiens en ont comme les autres hommes. Il arrive un temps où le genre humain, trop multiplié, ne peut plus exister par la chasse : il faut avoir recours à la culture. La culture entraîne des lois, les lois des abus. Serait-il raisonnable de dire qu’il ne faut point de lois parce qu’il y a des abus ? Serait-il sensé de supposer que Dieu a rendu la condition sociale la pire de toutes, lorsque cette condition paraît être l’état universel des hommes ?
« Ce qui vous blesse, sincère sauvage, ce sont nos travaux, l’inégalité de nos rangs, enfin cette violation du droit naturel, qui fait que vous nous regardez comme des esclaves infiniment malheureux : ainsi votre mépris pour nous tombe en partie sur nos souffrances. Mais, mon fils, s’il existait une félicité relative dont vous n’avez ni ne pouvez avoir aucune idée ; si le laboureur à son sillon, l’artisan dans son atelier, goûtaient des biens supérieurs à ceux que vous trouvez dans vos forêts, il faudrait donc retrancher d’abord de votre mépris tout ce que vous donnez de ce mépris à nos prétendues misères.
« Comment vous expliquerai-je ensuite ce sixième sens où les cinq autres viennent se confondre, le sens des beaux-arts ? Les arts nous rapprochent de la Divinité ; ils nous font entrevoir une perfection au-dessus de la nature et qui n’existe que dans notre intelligence. Si vous m’objectiez que les jouissances dont je parle sont vraisemblablement inconnues de la classe indigente de nos villes, je vous répondrais qu’il est d’autres plaisirs sociaux accordés à tous : ces plaisirs sont ceux du cœur.
« Chez vous les attachements de la famille ne sont fondés que sur des rapports intéressés de secours accordés et rendus : chez nous, la société change ces rapports en sentiments. On s’aime pour s’aimer ; on commerce d’âmes ; on arrive au bout de sa carrière à travers une vie pleine d’amour. Est-il un labeur pénible à celui qui travaille pour un père, une mère, un frère, une sœur ? Non, Chactas, il n’en est point ; et, tout considéré, il me semble que l’on peut tirer de la civilisation autant de bonheur que de l’état sauvage. L’or n’existe pas toujours sous sa forme primitive, tel qu’on le trouve dans les mines de votre Amérique : souvent il est façonné, filé, fondu en mille manières, mais c’est toujours de l’or.
« La politique qui nous courbe vers la terre, qui oblige l’un à se sacrifier à l’autre, qui fait des pauvres et des riches, qui semble, en un mot, dégrader l’homme, est précisément ce qui l’élève : la générosité, la pitié céleste, l’amour véritable, le courage dans l’adversité, toutes ces choses divines sont nées de cette condition politique. Le citoyen charitable qui va chercher, pour la secourir, l’humanité souffrante dans les lieux où elle se cache, peut-il être un objet de mépris ? Le prêtre vertueux qui naguère trempait vos fers de ses larmes sera-t-il frappé de vos dédains ? L’homme qui pendant de longues années a lutté contre le malheur, qui a supporté sans se plaindre toutes les sortes de misères, est-il moins admirable dans sa force que le prisonnier sauvage dont le mépris se réduit à braver quelques heures de tourments ?
« Si les vertus sont des émanations du Tout-Puissant, si elles sont nécessairement plus nombreuses dans l’ordre social que dans l’ordre naturel, l’état de société qui nous rapproche davantage de la Divinité est donc un état supérieur à celui de nature.
« Il est parmi nous d’ardents amis de leur patrie, des cœurs nobles et désintéressés, des courages magnanimes, des âmes capables d’atteindre à ce qu’il y a de plus grand. Songeons, quand nous voyons un misérable, non à ses haillons, non à son air humilié et timide, mais aux sacrifices qu’il fait, aux vertus quotidiennes qu’il est obligé de reprendre chaque matin, avec ses pauvres vêtements, pour affronter les tempêtes de la journée ! Alors, loin de le regarder comme un être vil, vous lui porterez respect. Et s’il existait dans la société un homme qui en possédât les vertus sans en avoir les vices, serait-ce à cet homme que vous oseriez comparer le sauvage ? En paraissant tous les deux au tribunal du Dieu des chrétiens, du Dieu véritable, quelle serait la sentence du juge ? Toi, dirait-il au sauvage, tu ne fis point de mal, mais tu ne fis point de bien. Qu’il passe à ma droite, celui qui vêtit l’orphelin, qui protégea la veuve, qui réchauffa le vieillard, qui donna à manger au Lazare, car c’est ainsi que j’en agis lorsque j’habitais entre les hommes.
Ici le chef de la prière cessa de se faire entendre. Le miel distillait de ses lèvres ; l’air se calmait autour de lui à mesure qu’il parlait. Ce qu’il faisait éprouver n’était pas des transports, mais une succession de sentiments paisibles et ineffables. Il y avait dans son discours je ne sais quelle tranquille harmonie, je ne sais quelle douce lenteur, je ne sais quelle longueur de grâces, qu’aucune expression ne peut rendre. Saisi de respect et d’amour, je me jetai aux pieds de ce bon génie.
« — Mon père, lui dis-je, tu viens de faire de moi un nouvel homme. Les objets s’offrent à mes yeux sous des rapports qui m’étaient auparavant inconnus. O le plus vénérable des sachems ! chaste et pure hermine des vieux chênes, que ne puis-je t’emmener dans mes forêts ! Mais, je le sens, tu n’es pas fait pour habiter parmi des sauvages ; ta place est chez un peuple où l’on peut admirer ton génie et jouir de tes vertus. Je vais bientôt rentrer dans les déserts du Nouveau-Monde, je vais reprendre la vie errante de l’Indien ; après avoir conversé avec ce qu’il y a de plus sublime dans la société, je vais entendre les paroles de ce qu’il y a de plus simple dans la nature : mais quels que soient les lieux où le Grand Esprit conduise mes pas, sous l’arbre, au bord du fleuve, sur le rocher, je rappellerai tes leçons et je tâcherai de devenir sage de ta sagesse. »
« — Mon fils, me répondit mon hôte en me relevant, chaque homme se doit à sa patrie : mon devoir me retient sur ces bords pour y faire le peu de bien dont je suis capable ; le vôtre est de retourner dans votre pays. Dieu se sert souvent de l’adversité comme d’un marchepied pour nous élever ; il a permis contre vous une injustice afin de vous rendre meilleur. Partez, Chactas ; allez retrouver votre cabane. Moins heureux que vous, je suis enchaîné dans un palais. Si je vous ai inspiré quelque estime, répandez-la sur ma nation, de même que je chéris la vôtre ; devenez parmi vos compatriotes le protecteur des Français. N’oubliez pas que tous, tant que nous sommes, nous méritons plus de pitié que de mépris. Dieu a fait l’homme comme un épi de blé : sa tige est fragile, se tourmente au moindre souffle, mais son grain est excellent.
« Souvenez-vous enfin, Chactas, que si les habitants de votre pays ne sont encore qu’à la base de l’échelle sociale, les Français sont loin d’être arrivés au sommet : dans la progression des lumières croissantes, nous paraîtrons nous-mêmes des barbares à nos arrière-neveux. Ne vous irritez donc point contre cette civilisation qui appartient à notre nature, contre une civilisation qui peut-être un jour, envahissant vos forêts, les remplira d’un peuple où la liberté de l’homme policé s’unira à l’indépendance de l’homme sauvage.
« Le chef de la prière se leva ; nous marchâmes lentement vers la porte. — Je ne suis pas ici chez moi, me dit-il ; je retourne au palais d’un prince dont l’éducation me fut confiée. Si je puis vous être utile, ne craignez pas de vous adresser à mon zèle ; mais, vous autres sauvages, vous avez peu de choses à demander aux rois.
« Je répondis : — Ta bonté m’enhardit ; je laisse en France un père qui languit dans l’adversité. Demande son nom à toutes les infortunes soulagées ; elles te diront qu’il s’appelle Lopez. »
« À ces paroles, que je prononçai d’une voix altérée, un génie porta les larmes que j’avais aux yeux dans ceux de mon hôte. Cet hôte, plein de bonté, m’apprit que le chef de la prière qui visitait mes chaînes à Marseille lui avait raconté les traverses de mon ami et les liens qui m’unissaient à cet Espagnol ; que déjà Lopez était à l’abri de l’indigence, et qu’il retournerait bientôt riche et heureux dans sa vieille patrie. On avait même adouci le sort d’Honfroy, mon compagnon de boulet.
« Ces mots inondèrent mon cœur d’un torrent de joie, et la vivacité de ma reconnaissance m’ôta la force de l’exprimer. Cependant l’homme miséricordieux avait tiré un cordon qui correspondait à un écho d’airain ; à la voix de cet écho, les esclaves accoururent, et nous conduisirent aux degrés de marbre. Là, je dis un dernier adieu au pasteur des peuples ; je pleurais comme un Européen. Je brisai mon calumet en signe de deuil, et j’entonnai à demi-voix le chant de l’absence : « Bénissez cette cabane hospitalière, ô génie des fleuves errants ! que l’herbe ne couvre jamais le sentier qui mène à ses portes, jour et nuit ouvertes au voyageur ! »
« Tandis que ma voix attendrie résonnait sous le vestibule, le prêtre, les yeux levés vers le ciel, offrait à Dieu sa prière. Les serviteurs tombèrent à genoux, et reçurent la bénédiction que le sacrificateur pacifique répandit sur moi. Alors, dans un grand désordre, je descendis précipitamment les degrés. Parvenu au dernier marbre, je levai la tête, et j’aperçus mon hôte[5], qui penché sur les fleurs de bronze, me suivait complaisamment de ses regards : bientôt il se retira comme s’il se sentait trop ému. Je restai quelque temps immobile dans l’espérance de le revoir ; mais le retentissement des portes que j’entendis se fermer m’avertit qu’il était temps de m’arracher de ce lieu. Dans la cour et sous les péristyles, une foule indigente attendait les bienfaits du maître charitable : je joignis mes vœux à ceux que faisaient pour lui tant d’infortunés, et je sortis de cette cabane, plein de reconnaissance, d’admiration et d’amour.
« Ononthio reçut enfin l’ordre de son départ et du nôtre. Nous quittâmes Paris pour nous rendre à un golfe du lac sans rivages[6]. Comme notre traîneau passait sur un pont d’où l’on découvrait la file prolongée des cabanes du grand village, je m’écriai : « Adieu, terre des palais et des arts ! adieu, terre sacrée où j’aurais voulu passer ma vie si les tombeaux de mes ancêtres ne s’élevaient loin d’ici ! »
« Je me laissai retomber au fond du traîneau. Oui, mon fils, j’éprouvai de vifs regrets en quittant la France. Il y a quelque chose dans l’air de ton pays que l’on ne sent point ailleurs, et qui ferait oublier à un sauvage même ses foyers paternels.
« Nous fîmes un voyage charmant jusqu’au port où nous attendaient nos vaisseaux. Nous roulâmes d’abord sur des chaussées bordées d’arbres à perte de vue ; ensuite nous descendîmes au bord d’un fleuve qui coulait dans un vallon enchanté. On ne voyait que des laboureurs qui creusaient des sillons, ou des bergers qui paissaient des troupeaux. Là le vigneron effeuillait le cep sur une colline pierreuse ; ici le cultivateur appuyait les branches du pommier trop chargé ; plus loin, des paysannes chassaient devant elles l’âne paresseux qui portait le lait et les fruits à la ville, tandis que des barques, traînées par de forts chevaux, rebroussaient le cours du fleuve. Des étrangers, des gens de guerre, des commerçants, allaient et venaient sur toutes les voies publiques. Les coteaux étaient couronnés de riants villages ou de châteaux solitaires. Les tours des cités apparaissaient dans le lointain ; des fumées s’élevaient du milieu des arbres : on voyait se dérouler la brillante écharpe des campagnes, toute diaprée de l’azur des fleuves, de l’or des moissons, de la pourpre des vignes et de la verdure des prés et des bois.
« Ononthio me disait : — Tu vois ici, Chactas, l’excuse des fêtes de Versailles : dans toute l’étendue de la France, c’est la même richesse ; les travaux seulement et les paysages diffèrent, car ce royaume renferme dans son sein tout ce qui peut servir aux besoins ou aux délices de la vie. L’attention que l’œil du maître donne à l’agriculture s’étend sur les autres parties de l’État. Nous avons été chercher jusque dans les pays étrangers les hommes qui pouvaient faire fleurir le commerce et les manufactures. Ce roi qui t’a paru si superbe, si occupé de ses plaisirs, travaille laborieusement avec ses sachems ; il entre jusque dans les moindres détails. Le plus petit citoyen lui peut soumettre des plans et obtenir audience de lui : de la même main qui protège les arts et fait céder l’Europe à nos armes, il corrige les lois et introduit l’unité dans nos coutumes.
« Il est trois choses que les ennemis de ce siècle lui reprochent : le faste des monuments et des fêtes, l’excès des impôts, l’injustice des guerres.
« Quant à nos fêtes, ce n’est pas aux Français à en faire un crime à leur souverain : elles sont dans nos mœurs, et elles ont contribué à imprimer à notre âge cette grandeur que le temps n’effacera point. Nous sommes devenus la première nation du monde par nos édifices et par nos jeux, comme le furent jadis par les mêmes pompes les habitants d’un pays appelé la Grèce.
« Le reproche relatif à l’accroissement de l’impôt n’a aucun fondement raisonnable : nul royaume ne paye moins à son gouvernement, en proportion de sa fertilité, que la France.
« Il est malheureux qu’on ne puisse aussi facilement nous justifier du reproche fait à notre ambition. Mais, belliqueux sauvage, tu le sais, est-il beaucoup de guerres dont les motifs soient équitables ? Louis a révélé à la France le secret de ses forces ; il a prouvé qu’elle se peut rire des ligues de l’Europe jalouse. Après tout, les étrangers, qui cherchent à rabaisser notre gloire, doivent cependant ce qu’ils sont à notre génie. Louis est moins le législateur de la France que celui de l’Europe. Descendez sur les rivages d’Albion, pénétrez dans les forêts de la Germanie, franchissez les Alpes ou les Pyrénées, partout vous reconnaîtrez qu’on a suivi nos édits pour la justice, nos règlements pour la marine, nos ordonnances pour l’armée, nos institutions pour la police des chemins et des villes : jusqu’à nos mœurs et nos habits, tout a été servilement copié. Telle nation qui, dans son orgueil, se vante aujourd’hui de ses établissements publics, en a emprunté l’idée à notre nation. Vous ne pouvez faire un pas chez les étrangers sans retrouver la France mutilée : Louis est venu après des siècles de barbarie, et il a créé le monde civilisé. »
« Après six jours de voyage nous arrivâmes au bord de la grande eau salée. Nous passâmes une lune entière à attendre des vents favorables. Je contemplai avec étonnement ce port[7] qui venait d’être construit dans le lac qui marche[8], de même que j’avais vu cet autre[9] port du lac immobile[10] auquel le Manitou de la nécessité m’avait contraint de travailler. Je visitai les arsenaux et les bassins ; je n’eus pas moins de sujet d’admirer le génie de ta nation dans ces arts nouveaux pour elle que dans ceux où depuis longtemps elle était exercée. Une activité générale régnait dans le port et dans la ville : on voyait sortir des vaisseaux qui emportaient des colonies aux extrémités du monde, en même temps que des flottes rapportaient à la France les richesses des terres les plus éloignées. Un matelot embrassait sa mère sur la grève, au retour d’une longue course ; un autre recevait en s’embarquant les adieux de sa femme. Onze mille guerriers des troupes d’Areskoui[11], cent soixante-six mille enfants des mers, mille jeunes fils de vieux marins, instruits dans les hautes sciences de Michabou[12], cent quatre-vingt-dix-huit monstres nageants[13] qui vomissaient des feux par soixante bouches, trente galères dont je dois me souvenir, vous rendaient alors les dominateurs des flots, comme vous étiez les maîtres de la terre.
« Enfin le Grand Esprit envoya le vent du milieu du jour qui nous était favorable : l’ordre du départ est proclamé ; on s’embarque en tumulte. De petits canots nous portent aux grands navires ; nous arrivons sous leurs flancs ; nous y demeurons quelque temps balancés par la lame grossie : nous montons sur les machines flottantes à l’aide de cordes qu’on nous jette. À peine avons-nous atteint le bord que nos matelots, comme des oiseaux de la tempête, se répandent sur les vergues. La foudre[14], sortant du vaisseau d’Ononthio, donne le signal au reste de la flotte : tous les vaisseaux, avec de longs efforts, arrachent leur pied[15] d’airain des vases tenaces. La double serre ne s’est pas plutôt déprise de la chevelure de l’abîme qu’un mouvement se fait sentir dans le corps entier du vaisseau. Les bâtiments se couvrent de leurs voiles : les plus basses, déployées dans toute leur largeur, s’arrondissent comme de vastes cylindres ; les plus élevées, comprimées dans leur milieu, ressemblent aux mamelles gonflées d’une jeune mère. Le pavillon sans tache de la France se déroule sur les haleines harmonieuses du matin. Alors de la flotte épandue s’élève un chœur qui salue par trois cris d’amour les rivages de la patrie. À ce dernier signal, nos coursiers marins déploient leurs dernières ailes, s’animent d’un souffle plus impétueux, et, s’excitant mutuellement dans la carrière, ils labourent à grand bruit le champ des mers.
« Les transports de la joie ne descendirent point dans mon cœur à ce départ de la contrée des mille cabanes. J’avais perdu Atala ; je quittais Lopez ; le pays des belliqueuses nations du Canada n’était pas celui qui m’avait vu naître : sorti presque enfant de la terre des sassafras, que retrouverais-je dans la hutte de mes aïeux, si jamais les génies bienfaisants me permettaient de rentrer sous son écorce ?
« La scène imposante que j’avais sous les yeux servait à nourrir ma mélancolie : je ne pouvais me rassasier du spectacle de l’Océan. Ma retraite favorite, lorsque je voulais méditer durant le jour, était la cabane grillée du grand mât de notre navire, où je montais et m’asseyais, dominant les vagues au-dessous de moi. La nuit, renfermé dans ma couche étroite, je prêtais l’oreille au bruit de l’eau qui coulait le long du bord : je n’avais qu’à déployer le bras pour atteindre de mon lit à mon cercueil.
« Cependant le cristal des eaux que nous avaient donné les rochers de la France commençait à s’altérer. On résolut d’aborder aux îles non loin desquelles les vaisseaux se trouvaient alors. Nous saluons les génies de ces terres propices ; nous laissons derrière nous Fayal enivrée de ses vins, Tercère aux moissons parfumées, Santa-Cruz qui ignore les forêts et Pico dont la tête porte une chevelure de feu. Comme une troupe de colombes passagères, notre flotte vient ployer ses ailes sous les rivages de la plus solitaire des filles de l’Océan.
« Quelques marins étant descendus à terre, je les suivis ; tandis qu’ils s’arrêtaient au bord d’une source, je m’égarai sur les grèves et je parvins à l’entrée d’un bois de figuiers sauvages : la mer se brisait en gémissant à leurs pieds, et dans leur cime on entendait le sifflement aride du vent du nord. Saisi de je ne sais quelle horreur, je pénètre dans l’épaisseur de ce bois, à travers les sables blancs et les joncs stériles. Arrivé à l’extrémité opposée, mes yeux découvrent une statue portée sur un cheval de bronze : de sa main droite elle montrait les régions du couchant.
« J’approche de ce monument extraordinaire. Sur sa base baignée de l’écume des flots étaient gravés des caractères inconnus : la mousse et le salpêtre des mers rongeaient la surface du bronze antique ; l’alcyon perché sur le casque du colosse y jetait, par intervalles, des voix langoureuses ; des coquillages se collaient aux flancs et aux crins du coursier, et lorsqu’on approchait l’oreille de ses naseaux ouverts, on croyait ouïr des rumeurs confuses. Je ne sais si jamais rien de plus étonnant s’est présenté à la vue et à l’imagination d’un mortel.
« Quel dieu ou quel homme éleva ce monument ? quel siècle, quelle nation le plaça sur ces rivages ? qu’enseigne-t-il par sa main déployée ? Veut-il prédire quelque grande révolution sur le globe, laquelle viendra de l’Occident ? est-ce le génie même de ces mers qui garde son empire et menace quiconque oserait y pénétrer ?
« À l’aspect de ce monument qui m’annonçait un noir océan de siècles écoulés, je sentis l’impuissance et la rapidité des jours de l’homme. Tout nous échappe dans le passé et dans l’avenir ; sortis du néant pour arriver au tombeau, à peine connaissons-nous le moment de notre existence.
« Je m’empressai de retourner aux vaisseaux et de raconter à Ononthio la découverte que j’avais faite. Il se préparait à visiter avec moi cette merveille, mais une tempête s’éleva, et la flotte fut obligée de gagner la haute mer.
« Bientôt cette flotte est dispersée. Demeuré seul et chassé par le souffle du midi, notre vaisseau, pendant douze nuits entière, vole sur les vagues troublées. Nous arrivons dans ces parages où Michabou fait paître ses innombrables troupeaux. Une brume froide et humide enveloppe la mer et le ciel ; les flots glapissent dans les ténèbres ; un bourdonnement continu sort des cordages du vaisseau, dont toutes les voiles sont ployées ; la lame couvre et découvre sans cesse le pont inondé ; des feux sinistres voltigent sur les vergues, et, en dépit de nos efforts, la houle qui grossit nous pousse sur l’île des Esquimaux.
« J’avais, ô mon fils ! été coupable d’un souhait téméraire : j’avais appelé de mes vœux le spectacle d’une tempête. Qu’il est insensé celui qui désire être témoin de la colère des génies ! Déjà nous avions été le jouet des mers, autant de jours qu’un étranger peut en passer dans une cabane, avant que son hôte lui demande le nom de ses aïeux ; le soleil avait disparu pour la sixième fois. La nuit était horrible : j’étais couché dans mon hamac agité ; je prêtais l’oreille aux coups des vagues qui ébranlaient la structure du vaisseau : tout à coup j’entends courir sur le pont, et des paquets de cordages tomber ; j’éprouve en même temps le mouvement que l’on ressent lorsqu’un vaisseau vire de bord. Le couvercle de l’entrepont s’ouvre et une voix appelle le capitaine. Cette voix solitaire, au
Nous sortîmes en foule du souterrain pour saluer le père de la vie (page 62).
milieu de la nuit et de la tempête, avait quelque chose qui faisait frémir. Je me dresse sur ma couche ; il me semble ouïr des marins discutant le gisement d’une terre que l’on avait en vue. Je monte sur le pont : Ononthio et les passagers s’y trouvaient déjà rassemblés.
« En mettant la tête hors de l’entrepont, je fus frappé d’un spectacle affreux, mais sublime. À la lueur de la lune, qui sortait de temps en temps des nuages, on découvrait sur les deux bords du navire, à travers une brume jaune et immobile, des côtes sauvages. La mer élevait ses flots comme des monts dans le canal où nous étions engouffrés. Tantôt les vagues se couvraient d’écume et d’étincelles ; tantôt elles n’offraient plus qu’une surface huileuse, marbrée de taches noires, cuivrées ou verdâtres, selon la couleur des bas-fonds sur lesquels elles mugissaient ; quelquefois une lame monstrueuse venait roulant sur elle-même sans se briser, comme une mer qui envahirait les flots d’une autre mer. Pendant un moment, le bruit de l’abîme et celui des vents étaient confondus ; le moment d’après, on distinguait le fracas des courants, le sifflement des récifs, la triste voix de la lame lointaine. De la concavité du bâtiment sortaient des bruits qui faisaient battre le cœur au plus intrépide. La proue du navire coupait la masse épaisse des vagues avec un froissement affreux, et, au gouvernail des torrents d’eau s’écoulaient en tourbillonnant comme au débouché d’une écluse. Au milieu de ce fracas, rien n’était peut-être plus alarmant qu’un murmure sourd, pareil à celui d’un vase qui se remplit.
« Cependant des cartes, des compas, des instruments de toutes les sortes, étaient étendus à nos pieds. Chacun parlait diversement de cette terre où était assis sur un écueil le génie du naufrage. Le pilote déclara que le naufrage était inévitable. Alors l’aumônier du vaisseau lut à haute voix la prière qui porte, dans un tourbillon, l’âme du marin au Dieu des tempêtes. Je remarquai que des passagers allaient chercher ce qu’ils avaient de plus précieux, pour le sauver : l’espérance est comme la montagne Bleue dans les Florides ; de ses hauts sommets le chasseur découvre un pays enchanté, et il oublie les précipices qui l’en séparent. Moi et les autres chefs sauvages, nous prîmes un poignard pour nous défendre et un fer tranchant pour couper un arc et tailler une flèche. Hors la vie qu’avions-nous à perdre ? Le flot qui nous jetait sur une côte inhabitée nous rendait à notre bonheur : l’homme nu saluait le désert et rentrait en possession de son empire.
Il plut à la souveraine sagesse de sauver le vaisseau, mais la même vague qui le poussa hors des écueils emporta l’un de ses mâts et me jeta dans l’abîme : j’y tombai comme un oiseau de mer qui se précipite sur sa proie. En un clin d’œil le vaisseau, chassé par les vents, parut à une immense distance de moi ; il ne pouvait s’arrêter sans s’exposer une seconde fois au naufrage, et il fut contraint de m’abandonner. Perdant tout espoir de le rejoindre, je commençai à nager vers la côte éloignée. »
- ↑ Le pont Neuf et la statue de Henri IV.
- ↑ La Grève.
- ↑ Le bourreau.
- ↑ De livres, de papiers, etc. Une bibliothèque.
- ↑ Fénelon.
- ↑ La mer.
- ↑ Rochefort.
- ↑ L’océan.
- ↑ Toulon.
- ↑ La Méditerranée.
- ↑ Génie de la guerre.
- ↑ Génie de la mer.
- ↑ Vaisseaux de guerre.
- ↑ Le canon.
- ↑ L’ancre.
« Les premiers pas du matin s’étaient imprimés en taches rougeâtres dans les nuages de la tempête, lorsque couvert de l’écume des flots j’abordai au rivage. Courant sur les limons verdis, tout hérissés des pyramides de l’insecte des sables, je me dérobe à la fureur du génie des eaux. À quelque distance s’offrait une grotte dont l’entrée était fermée par des framboisiers. J’écarte les broussailles et pénètre sous la voûte du rocher, où je fus agréablement surpris d’entendre couler une fontaine. Je puisai de l’eau dans le creux de ma main, et faisant une libation : — Qui que tu sois, m’écriai-je, Manitou de cette grotte, ne repousse pas un suppliant que le Grand Esprit a jeté sur tes rivages ; que cette malédiction du ciel ne t’irrite pas contre un infortuné. Si jamais je revois la terre des sassafras, je te sacrifierai deux jeunes corbeaux dont les ailes seront plus noires que celles de la nuit.
« Après cette prière, je me couchai sur des branches de pin : épuisé de fatigue, je m’endormis aux soupirs du Sommeil, qui baignait ses membres délicats dans l’eau de la fontaine.
« À l’heure où le fils des cités, couvert d’un riche manteau, se livre aux joies d’un festin servi par la main de l’abondance, je me réveillai dans ma grotte solitaire. En proie aux attaques de la faim, je me lève : comme un élan échappé à la flèche du chasseur croit bientôt retourner à ses forêts ; près de rentrer sous leur ombrage, il rencontre une autre troupe de guerriers qui l’écartent avec des cris et le poursuivent de nouveau sur les montagnes : ainsi j’étais éloigné de ma patrie par les traits de la fortune.
« À l’instant où je sortais de la grotte, un ours blanc se présente pour y entrer ; je recule quelques pas et tire mon poignard. Le monstre, poussant un mugissement, me menace de ses serres énormes, de son museau noirci et de ses yeux sanglants : il se lève, et me saisit dans ses bras comme un lutteur qui cherche à renverser son adversaire. Son haleine me brûle le visage : la faim de ses dents est prête à se rassasier de ma chair ; il m’étouffe dans ses embrassements ; aussi facilement qu’ils ouvrent un coquillage au bord de la mer, ses ongles vont séparer mes épaules. J’invoque le Manitou de mes pères, et, de la main qui me reste libre, je plonge mon poignard dans le cœur de mon ennemi. Les bras du monstre se relâchent ; il abandonne sa proie, s’affaisse, roule à terre, expire.
« Plein de joie, j’assemble des mousses et des racines à l’entrée de ma grotte : deux cailloux me donnent le feu ; j’allume un bûcher dont la flamme et la fumée s’élèvent au-dessus des bois. Je dépouille la victime ; je la mets en pièces ; je brûle les filets de la langue et les portions consacrées aux génies : je prends soin de ne point briser les os, et je fais rôtir les morceaux les plus succulents. Je m’assieds sur des pierres polies par la douce lime des eaux ; je commence un repas avec l’hostie de la destinée, avec des cressons piquants et des mousses de roche aussi tendres que les entrailles d’un jeune chevreuil. La solitude de la terre et de la mer était assise à ma table : je découvrais à l’horizon, non sans une sorte d’agréable tristesse, les voiles du vaisseau où j’avais fait naufrage.
« L’abondance ayant chassé la faim, et la nuit étant revenue sur la terre, je me retirai de nouveau au fond de l’antre, avec la fourrure du monstre que j’avais terrassé. Je remerciai le Grand Esprit qui m’avait fait sauvage et qui me donnait dans ce moment tant d’avantages sur l’homme policé. Mes pieds étaient rapides, mon bras vigoureux, ma vie habituée aux déserts : un génie ami des enfants, le Sommeil, fils de l’Innocence et de la Nuit, ferma mes yeux, et je bus le frais sumac du Meschacebé dans la coupe dorée des Songes.
« Les sifflements du courlis et le cri de la barnacle, perchée sur les framboisiers de la grotte, m’annoncèrent le retour du matin : je sors. Je suspends par des racines de fraisier les restes de la victime à mes épaules ; j’arme mon bras d’une branche de pin ; je me fais une ceinture de joncs où je place mon poignard, et, comme un lion marin, je m’avance le long des flots.
« Pendant mon séjour chez les Cinq-Nations iroquoises, le commerce et la guerre m’avaient conduit chez les Esquimaux, et j’avais appris quelque chose de la langue de ce peuple. Je savais que l’île de mon naufrage s’approchait, dans la région de l’étoile immobile, des côtes du Labrador : je cherchai donc à remonter vers ce détroit.
« Je marchai autant de nuits qu’une jeune femme qui n’a point encore nourri de premier-né reste dans le doute sur le fruit que son sein a conçu : craignant de tromper son époux, elle ne confie ses tendres espérances qu’à sa mère ; mais aux défaillances de cette femme, annonces mystérieuses de l’homme, à son secret, qui éclate dans ses regards, le père devine son bonheur, et, tombant à genoux, offre au Grand Esprit son fils à naître.
« Je traversai des vallées de pierres revêtues de mousse, et au fond desquelles coulaient des torrents d’eau demi-glacée : des bouquets de framboisiers, quelques bouleaux, une multitude d’étangs salés couverts de toutes sortes d’oiseaux de mer, variaient la tristesse de la scène. Ces oiseaux me procuraient une abondante nourriture, et des fraises, des oseilles, des racines, ajoutaient à la délicatesse de mes banquets.
« Déjà mes pas étaient arrivés au détroit des tempêtes. Les côtes du Labrador se montraient quelquefois par delà les flots au coucher et au lever du soleil. Dans l’espoir de rencontrer quelque navigateur, je cheminais le long des grèves ; mais lorsque j’avais franchi des caps orageux, je n’apercevais qu’une suite de promontoires aussi solitaires que les premiers.
« Un jour j’étais assis sous un pin : les flots étaient devant moi ; je m’entretenais avec les vents de la mer et les tombeaux de mes ancêtres. Une brise froide s’élève des régions du nord, et un reflet lumineux voltige sous la voûte du ciel. Je découvre une montagne de glace flottante ; poussée par le vent, elle s’approche de la rive. Manitou du foyer de ma cabane, dites quel fût mon étonnement lorsqu’une voix, sortant de l’écueil mobile, vint frapper mon oreille. Cette voix chantait ces paroles dans la langue des Esquimaux :
« Salut, esprit des tempêtes, salut, ô le plus beau des fils de l’Océan !
« Descends de ta colline où l’importun soleil ne luit jamais ; descends, charmante Élina ! Embarquons-nous sur cette glace. Les courants nous emportent en pleine mer ; les loups marins viennent se livrer à l’amour sur la même glace que nous.
« Sois-moi propice, esprit des tempêtes, ô le plus beau des fils de l’Océan !
« Élina, je darderai pour toi la baleine ; je te ferai un bandeau pour garantir tes beaux yeux de l’éclat des neiges ; je te creuserai une demeure sous la terre pour y habiter avec un feu de mousse ; je te donnerai trente tuniques impénétrables aux eaux de la mer. Viens sur le sommet de notre rocher flottant. Nos amours y seront enchaînées par les vents, au milieu des nuages et de l’écume des flots.
« Salut, esprit des tempêtes, ô le plus beau des fils de l’Océan !
«Tel était ce chant extraordinaire. Couvrant mes yeux de ma main, et jetant dans les flots une partie de mon vêtement, je m’écriai : — Divinité de cette mer dont je viens d’entendre la voix, soyez-moi propice ; favorisez mon retour. Aucune réponse ne sortit de la montagne, qui vint s’échouer sur les sables à quelque distance du lieu où j’étais assis.
« J’en vis bientôt descendre un homme et une femme vêtus de peaux de loup marin. Aux caresses qu’ils prodiguaient à un enfant, je les reconnus pour mari et femme. Ainsi l’a voulu le Grand Esprit ; le bonheur est de tous les peuples et de tous les climats : le misérable Esquimau, sur son écueil de glace, est aussi heureux que le monarque européen sur son trône ; c’est le même instinct qui fait palpiter le cœur des mères et des amantes dans les neiges du Labrador et sur le duvet des cygnes de la Seine.
« Je dirige mes pas vers la femme, dans l’espérance que l’homme accourrait au secours de son épouse et de son enfant. L’esprit qui m’inspira cette pensée ne trompa point mon attente. Le guerrier s’avance vers moi avec fureur : il était armé d’un javelot surmonté d’une dent de vache marine ; ses yeux sanglants étincelaient derrière ses ingénieuses lunettes ; sa barbe rousse, se joignant à ses cheveux noirs, lui donnait un air affreux. J’évite les premiers coups de mon adversaire, et m’élançant sur lui je le terrasse.
« Élina, arrêtée à quelque distance, faisait éclater les signes de la plus vive douleur ; ses genoux fléchirent ; elle tomba sur le rocher. Comme le pois fragile qui s’élève autour de la gerbe de maïs, sa fleur délicate se marie au blé robuste et joint ainsi la grâce à la vie utile de son époux ; mais si la pierre tranchante de l’Indienne vient à moissonner l’épi, l’humble pois, qu’une tige amie ne soutient plus, s’affaisse et couvre de ses grappes fanées le sol qui l’a vu naître : ainsi la jeune sauvage était tombée sur la terre. Elle tenait embrassé son fils, tendre fleur de son sein.
« Je rassure l’Esquimau vaincu ; je le caresse en passant la main sur ses bras, comme un chasseur encourage l’animal fidèle qui le guide au fond des bois ; l’Esquimau se relève à demi et presse mes genoux en signe de reconnaissance et de faiblesse. Dans cette attitude, il n’avait rien de rampant à la manière de l’Europe : c’était l’homme obéissant à la nécessité.
« La femme revient de son évanouissement. Je l’appelle ; elle fait un pas vers nous, fuit, revient et toujours resserrant le cercle, s’approche de plus en plus de son maître et de son mari. Bientôt elle met les mains à terre et s’avance ainsi jusqu’à mes pieds. Je prends l’enfant qu’elle portait sur son dos ; je lui prodigue des caresses : ces caresses apprivoisèrent tellement la mère de l’enfant, qu’elle se mit à bondir de joie à mes côtés. Lorsqu’un guerrier emporte dans ses bras un chevreau qu’il a trouvé sur la montagne, la mère, traînant ses longues mamelles et surmontant sa frayeur, suit avec de doux bêlements le ravisseur, qu’elle semble craindre d’irriter contre le jeune hôte des forêts.
« Aussitôt que l’Esquimau eut reconnu mon droit de force, il devint aussi soumis qu’il s’était montré intraitable. Je descendis la côte avec mes deux nouveaux sujets, et je leur fis entendre que je voulais passer au Labrador.
« L’Esquimau va prendre sur le rocher de glace des peaux de loup marin que je n’avais pas aperçues ; il les étend avec des barbes de baleine ; il en forme un long canot ; il recouvre ce canot d’une peau élastique. Il se place au milieu de cette espèce d’outre, et m’y fait entrer avec sa femme et son enfant : refermant alors la peau autour de ses reins, semblable à Michabou lui-même, il gourmande les mers.
« Un traîneau parti du grand village de tes pères, au moment où nous quittâmes l’île du naufrage, n’aurait atteint le palais de tes rois qu’après notre arrivée aux rivages du Labrador. C’était l’heure où les coquillages des grèves s’entr’ouvrent au soleil, et la saison où les cerfs commencent à changer de parure. Les génies me préparaient encore une nouvelle destinée : je commandais, j’allais servir.
« Nous ne tardâmes pas à rencontrer un parti d’Esquimaux. Ces guerriers, sans s’informer des arbres de mon pays ni du nom de ma mère, me chargèrent de l’attirail de leurs pêches et me contraignirent d’entrer dans un grand canot. Ils armèrent mon bras d’une rame, comme si depuis longtemps leurs Manitous eussent été en alliance avec les miens, et nous remontâmes le long des rochers du Labrador.
« Les deux époux, naguère mes esclaves, s’étaient embarqués avec nous ; ils ne me donnèrent pas la moindre marque de pitié ou de reconnaissance : ils avaient cédé à mon pouvoir, ils trouvaient tout simple que je subisse le leur : au plus fort l’empire, au plus faible l’obéissance.
« Je me résignai à mon sort.
« Nous arrivâmes à une contrée où le soleil ne se couchait plus. Pâle et élargi, cet astre tournait tristement autour d’un ciel glacé ; de rares animaux erraient sur des montagnes inconnues. D’un côté s’étendaient des champs de glace contre lesquels se brisait une mer décolorée ; de l’autre s’élevait une terre hâve et nue qui n’offrait qu’une morne succession de baies solitaires et de caps décharnés. Nous cherchions quelquefois un asile dans des trous de rocher, d’où les aigles marins s’envolaient avec de grands cris. J’écoutais alors le bruit des vents répétés par les échos de la caverne et le gémissement des glaces qui se fondaient sur la rive.
« Et cependant, mon jeune ami, il est quelquefois un charme à ces régions désolées. Rien ne te peut donner une idée du moment où le soleil, touchant la terre, semblait rester immobile, et remontait ensuite dans le ciel, au lieu de descendre sous l’horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines et semées de glaces flottantes, toute cette scène, éclairée comme à la fois par les feux du couchant et par la lumière de l’aurore, brillait des plus tendres et des plus riches couleurs ; on ne savait si on assistait à la création ou à la fin du monde. Un petit oiseau, semblable à celui qui chante la nuit dans tes bois, faisait entendre un ramage plaintif. L’amour amenait alors le sauvage Esquimau sur le rocher où l’attendait sa compagne : ces noces de l’homme aux dernières bornes de la terre n’étaient ni sans pompe ni sans félicité.
« Mais bientôt à une clarté perpétuelle succéda une nuit sans fin. Un soir le soleil se coucha, et ne se leva plus. Une aurore stérile, qui n’enfanta point l’astre du jour, parut dans le septentrion. Nous marchions à la lueur du météore dont les flammes mouvantes et livides s’attachaient à la voûte du ciel comme à une surface onctueuse.
« Les neiges descendirent ; les daims, les carribous, les oiseaux mêmes disparurent : on voyait tous ces animaux passer et retourner vers le midi : rien n’était triste comme cette migration qui laissait l’homme seul. Quelques coups de foudre qui se prolongeaient dans des solitudes où aucun être animé ne les pouvait entendre semblèrent séparer les deux scènes de la vie et de la mort. La mer fixa ses flots ; tout mouvement cessa, et au bruit des glaces brisées succéda un silence universel.
« Aussitôt mes hôtes s’occupèrent à bâtir des cabanes de neige : elles se composaient de deux ou trois chambres qui communiquaient ensemble par des espèces de portes abaissées. Une lampe de pierre, remplie d’huile de baleine, et dont la mèche était faite d’une mousse séchée, servait à la fois à nous réchauffer et à cuire la chair des veaux marins. La voûte de ces grottes sans air fondait en gouttes glacées ; on ne pouvait vivre qu’en se pressant les uns contre les autres et en s’abstenant, pour ainsi dire, de respirer. Mais la faim nous forçait encore de sortir de ces sépulcres de frimas : il fallait aller aux dernières limites de la mer gelée épier les troupeaux de Michabou.
« Mes hôtes avaient alors des joies si sauvages, que j’en étais moi-même épouvanté. Après une longue abstinence, avions-nous dardé un phoque, on le traînait sur la glace : la matrone la plus expérimentée montait sur l’animal palpitant, lui ouvrait la poitrine, lui arrachait le foie, et en buvait l’huile avec avidité. Tous les hommes, tous les enfants se jetaient sur la proie, la déchiraient avec les dents, dévoraient les chairs crues ; les chiens, accourus au banquet, en partageaient les restes et léchaient le visage ensanglanté des enfants. Le guerrier vainqueur du monstre recevait une part de la victime plus grande que celle des autres ; et lorsque, gonflé de nourriture, il ne se pouvait plus repaître, sa femme, en signe d’amour, le forçait encore d’avaler d’horribles lambeaux qu’elle lui enfonçait dans la bouche. Il y avait loin de là, René, à ma visite au palais de tes rois et au souper chez l’élégante ikouessen.
« Un chef des Esquimaux vint à mourir ; on le laissa auprès de nous, dans une des chambres de la hutte où l’humidité causée par les lampes amena la dissolution du corps. Les ossements humains, ceux des dogues et les débris des poissons, étaient jetés à la porte de nos cabanes ; l’été, fondant le tombeau de glace qui croissait autour de ces dépouilles, les laissait pêle-mêle sur la terre.
« Un jour nous vîmes arriver sur un traîneau, que tiraient six chiens à longs poils, une famille alliée à celle dont j’étais l’esclave. Cette famille retourna bientôt après aux lieux d’où elle était venue ; mon maître l’accompagna et m’ordonna de le suivre.
« La tribu d’Esquimaux chez laquelle nous arrivâmes n’habitait point, comme la nôtre, dans des cabanes de neige ; elle s’était retirée dans une grotte dont on fermait l’ouverture avec une pierre. Comme on voit, au commencement de la lune voyageuse, des corneilles se réunir en bataillons dans quelque vallée, ou comme des fourmis se retirent sous une racine de chêne, ainsi cette nombreuse tribu d’Esquimaux était réfugiée dans le souterrain.
« Je fis le tour de la salle, pour chercher quelques vieillards qui sont la mémoire des peuples : le Grand Esprit lui-même doit sa science à son éternité. Je remarquai un homme âgé dont la tête était enveloppée dans la dépouille d’une bête sauvage. Je le saluai en lui disant : « Mon père ! » Ensuite j’ajoutai : — Tu as beaucoup honoré tes parents, car je vois que le ciel t’a accordé une longue vie. En faveur de mon respect pour tes aïeux, permets-moi de m’asseoir sur la natte à tes côtés. Si je savais où une douce mort a déposé les os de tes pères, je les aurais apportés pour te réjouir.
« Le vieillard souleva son bonnet de peau d’ours, et me regarda quelque temps en méditant sa réponse. Non, le bruit des ailes de la cigogne qui s’élève d’un bocage de magnolias dans le ciel des Florides est moins délicieux à l’oreille d’une vierge que ne le furent pour moi les paroles de cet homme, lorsque je retrouvai sur ses lèvres, dans l’antre des affreux Esquimaux, le langage du prêtre divin des bords de la Seine.
« — Je suis fils de la France, me dit le vieillard : lorsque nous enlevâmes aux enfants d’Albion les forts bâtis aux confins du Labrador, je suivais le brave d’Iberville. Ma tendresse pour une jeune fille des mers me retint dans ces régions désolées, où j’ai adopté les mœurs et la vie des aïeux de celle que j’aimais.
« Tel que dans les puits des savanes d’Atala on voit sortir des canaux souterrains l’habitant des ondes, brillant étranger que l’amour a égaré loin de sa patrie, ainsi, ô Grand Esprit ! tu te plais à conduire les hommes par des chemins qui ne sont connus que de ta providence. René, on trouve les guerriers de ton pays chez tous les peuples : les plus civilisés des hommes, ils en deviennent, quand ils le veulent, les plus barbares. Ils ne cherchent point à nous policer, nous autres sauvages : ils trouvent plus aisé de se faire sauvages comme nous. La solitude n’a point de chasseurs plus adroits, de combattants plus intrépides ; on les a vus supporter les tourments du cadre de feu[1] avec la fortitude des Indiens mêmes, et malheureusement devenir aussi cruels que leurs bourreaux. Serait-ce que le dernier degré de civilisation touche à la nature ? Serait-ce que le Français possède une sorte de génie universel qui le rend propre à toutes les vies, à tous les climats ? Voilà ce que pourrait seule décider la sagesse du père Aubry, ou du chef de la prière qui corrigea l’orgueil de mon ignorance.
Je passai la saison des neiges dans la société du vieillard demi-sauvage à m’instruire de tout ce qui regardait les lois ou plutôt les mœurs des peuples au milieu desquels j’habitais.
« L’hiver finissait ; la lune avait regardé trois mois, du haut des airs, les flots fixes et muets qui ne réfléchissaient point son image. Une pâle aurore se glissa dans les régions du midi et s’évanouit : elle revint, s’agrandit et se colora. Un Esquimau, envoyé à la découverte, nous apprit un matin que le soleil allait paraître : nous sortîmes en foule du souterrain pour saluer le père de la vie. L’astre se montra un moment à l’horizon, mais il se replongea soudain dans la nuit, comme un juste qui, élevant sa tête rayonnante du séjour des morts, se recoucherait dans son tombeau à la vue de la désolation de la terre : nous poussâmes un cri de joie et de deuil.
« Le soleil parcourut peu à peu un plus long chemin dans le ciel. Des brouillards couvrirent la terre et la mer. La surface solide des fleuves se détacha des rivages ; on entendit pour premier bruit le cri d’un oiseau ; ensuite quelques ruisseaux murmurèrent : les vents retrouvèrent la voix. Enfin les nuages amassés dans les airs crevèrent de toutes parts. Des cataractes d’une eau troublée se précipitèrent des montagnes ; les monceaux de neiges tombèrent avec fracas des rocs escarpés : le vieil Océan, réveillé au fond de ses abîmes, rompit ses chaînes, secoua sa tête hérissée de glaçons, et, vomissant les flots renfermés dans sa vaste poitrine, répandit sur ses rivages les marées mugissantes.
« À ce signal les pêcheurs du Labrador quittèrent leur caverne et se dispersèrent : chaque couple retourna à sa solitude pour bâtir son nouveau nid et chanter ses nouvelles amours. Et moi, me dérobant par la fuite à mon maître, je m’avançai vers les régions du midi et du couchant, dans l’espoir de rencontrer les sources de mon fleuve natal.
« Après avoir traversé d’immenses déserts et vécu quelques années chez des hordes errantes, j’arrivai chez les Sioux, hommes chéris des génies pour leur hospitalité, leur justice, leur piété et pour la douceur de leurs mœurs.
« Ces peuples habitent des prairies entre les eaux du Missouri et du Meschacébé, sans chef et sans loi ; ils paissent de nombreux troupeaux dans les savanes.
Aussitôt qu’ils apprirent l’arrivée d’un étranger, ils accoururent et se disputèrent le bonheur de me recevoir. Nadoué, qui comptait six garçons et un grand nombre de gendres, obtint la préférence ; on déclara qu’il la méritait comme le plus juste des Sioux et le plus heureux par sa couche. Je fus introduit dans une tente de peaux de buffle, ouverte de tous côtés, supportée par quatre piquets et dressée au bord d’un courant d’eau. Les autres tentes, sous lesquelles on apercevait les joyeuses familles, étaient distribuées çà et là dans les plaines.
« Après que les femmes eurent lavé mes pieds, on me servit de la crème de noix et des gâteaux de malomines. Mon hôte, ayant fait des libations de lait et d’eau de fontaine au paisible Tébée, génie pastoral de ces peuples, conduisit mes pas à un lit d’herbe recouvert de la toison d’une chèvre. Accablé de lassitude, je m’endormis au bruit des vœux de la famille hospitalière ; aux chants des pasteurs et aux rayons du soleil couchant, qui, passant horizontalement sous la tente, fermèrent avec leurs baguettes d’or mes paupières appesanties.
« Le lendemain je me préparai à quitter mes hôtes ; mais il me fut impossible de m’arracher à leurs sollicitations. Chaque famille me voulut donner une fête. Il fallut raconter mon histoire, que l’on ne se lassait point d’entendre et de me faire répéter.
« De toutes les nations que j’ai visitées, celle-ci m’a paru la plus heureuse : ni misérable comme le pêcheur du Labrador, ni cruel comme le chasseur du Canada, ni esclave comme jadis le Natchez, ni corrompu comme l’Européen, le Sioux réunit tout ce qui est désirable chez l’homme sauvage et chez l’homme policé. Ses mœurs sont douces comme les plantes dont il se nourrit ; il fuit les hivers, et, s’attachant au printemps, il conduit ses troupeaux de prairie en prairie : ainsi la voyageuse des nuits, la lune, semble garder dans les plaines du ciel les nuages qu’elle mène avec elle ; ainsi l’hirondelle suit les fleurs et les beaux jours ; ainsi la jeune fille, dans ses gracieuses chimères, laisse errer ses pensées de rivage en rivage et de félicité en félicité.
« Je pressais mon hôte de me permettre de retourner à la cabane de mes aïeux. Un matin, au lever du soleil, je fus étonné de voir tous les pasteurs rassemblés. Nadoué se présente à moi avec deux de ses fils, et me conduit au milieu des anciens : ils étaient assis en cercle à l’ombre d’un petit bocage d’où on découvrait toute la plaine. Les jeunes gens se tenaient debout autour de leurs pères.
« Nadoué prit la parole et me dit : — Chactas, la sagesse de nos vieillards a examiné ce qu’il y avait de mieux pour la nation des Sioux. Nous avons vu que le Manitou de nos foyers n’allait point avec nous aux batailles, et qu’il nous livrait à l’ennemi, car nous ignorons les arts de la guerre. Or, vous avez le cœur droit, l’expérience des hommes a rempli votre âme d’excellentes choses : soyez notre chef, défendez-nous ; régnez avec la justice. Nous quitterons pour vous les coutumes des anciens jours ; nous cesserons de former des familles isolées ; nous deviendrons un peuple : par là vous acquerrez une gloire immortelle.
« Or voici ce que nous ferons : vous choisirez la plus belle des filles des Sioux. Chaque famille vous offrira quatre génisses de trois ans avec un fort taureau, sept chèvres pleines, cinquante autres donnant déjà une grande abondance de lait, et six chiens rapides qui pressent également les chevreuils, les cerfs et toutes les bêtes fauves. Nous joindrons à ces dons quarante toisons de buffle noir pour couvrir votre tente. En voyant vos grandes richesses, nul ne pourra s’empêcher de vous réputer heureux. Que les génies vous gardent de rejeter notre prière ! Votre père n’est plus, votre mère dort avec lui. Vous ne serez qu’un étranger dans votre patrie. Si nous allions vous maudire dans notre douleur, vous savez que le Grand Esprit accomplit les malédictions prononcées par les hommes simples. Soyez donc touché de notre peine et entendez nos paroles.
« Frappé des flèches invisibles d’un génie, je demeurai muet au milieu de l’assemblée. Rompant enfin le silence, je répondis : — O Nadoué que les peuples honorent ! je vous dirai la vérité toute pure. Je prends à témoin les Manitous hospitaliers du foyer où je reçus un asile que la parole du mensonge n’a jamais souillé mes lèvres : vous voyez si je suis touché. Sioux des savanes, jamais l’accueil que j’ai reçu de vous ne sortira de ma mémoire. Les présents que vous m’offrez ne pourraient être rejetés par aucun homme qui aurait quelque sens ; mais je suis un infortuné condamné à errer sur la terre. Quel charme la royauté m’offrirait-elle ? Craignez d’ailleurs de vous donner un maître : un jour vous vous repentiriez d’avoir abandonné la liberté. Si d’injustes ennemis vous attaquent, implorez le ciel, il vous sauvera, car vos mœurs sont saintes.
« Ô Sioux ! puisqu’il est vrai que je vous ai inspiré quelque pitié, ne retenez plus mes pas ; conduisez-moi aux rives du Meschacebé : donnez-moi un canot de cyprès : que je descende à la terre des sassafras. Je ne suis point un méchant que les génies ont puni pour ses crimes ; vous n’avez point à craindre la colère du Grand Esprit en favorisant mon retour. Mes songes, mes veilles, mon repos, sont tout remplis des images d’une patrie que je pleure sans cesse. Je suis le plus misérable des chevreuils des bois : ne fermez pas l’oreille à mes plaintes.
« Les bergers furent attendris ; le Grand Esprit les avait faits compatissants. Quand le murmure de la foule eut cessé, Nadoué me dit : — Les hommes sont touchés de vos paroles, et les génies le sont aussi. Nous vous accordons la pirogue du retour. Mais contractons d’abord l’alliance : rassemblons des pierres pour en faire un haut lieu, et mangeons dessus.
« Or cela fut fait comme il avait été dit : le Manitou de Nadoué, celui des Sioux, celui des Natchez, reçurent le sacrifice. L’alliance accomplie et trouvée parfaitement belle par les pasteurs, je marchai avec eux pendant six jours pour arriver au Meschacebé ; mon cœur tressaillait en approchant. Du plus loin que je découvris le fleuve, je me mis à courir vers lui ; je m’y élançai comme un poisson qui, échappé du filet, retombe plein de joie dans les flots. Je m’écriai en portant à ma bouche l’eau sacrée :
« — Te voilà donc enfin, ô fleuve qui coules dans le pays de Chactas ! fleuve où mes parents me plongèrent en venant au monde ! fleuve où je me jouais dans mon enfance avec mes jeunes compagnons ! fleuve qui baignes la cabane de mon père et l’arbre sous lequel je fus nourri ! Oui, je te reconnais ! Voilà les osiers pliants qui croissent dans ton lit aux Natchez, et que j’avais accoutumé de tresser en corbeilles ; voilà les roseaux dont les nœuds me servaient de coupe. C’est bien encore le goût et la douceur de ton onde, et cette couleur qui ressemble à celle du lait de nos troupeaux.
« Ainsi je parlais dans mon transport, et les délices de la patrie coulaient déjà dans mon cœur. Les Sioux, doués de simplicité et de justice, se réjouissaient de mon bonheur. J’embrassai Nadoué et ses fils ; je souhaitai toutes sortes de dons à mes hôtes et, entrant dans ma pirogue chargée de présents, je m’abandonnai au cours du Meschacebé. Les Sioux rangés sur la rive me saluaient du geste et de la voix ; moi-même je les regardais en faisant des signes d’adieu, et priant les génies d’accorder leur faveur à cette nation innocente. Nous continuâmes de nous donner des marques d’amour jusqu’au détour d’un promontoire qui me déroba la vue des pasteurs ; mais j’entendais encore le son de leurs voix affaiblies, que les brises dispersaient sur les eaux, le long des rivages du fleuve.
« Maintenant chaque heure me rapprochait de ce champ paternel dont j’étais absent depuis tant de neiges. J’en étais sorti sans l’expérience, dans ma dix-septième lune des fleurs ; j’allais y rentrer dans ma trente-troisième feuille tombée et plein de la triste connaissance des hommes. Que d’aventures éprouvées ! que de régions parcourues ! que de peuples les pas de mes malheurs avaient visités ! Ces réflexions roulaient dans mon esprit, et le courant entraînait ma nacelle.
« Je franchis l’embouchure du Missouri. Je vis à l’orient le désert des Casquias et des Tamarouas, qui vivent dans les républiques unies ; au confluent de l’Ohio, fils de la montagne Allegany et du fleuve Monhougohalla, j’aperçus le pays des Chéroquois, qui sèment comme l’Européen ; et des Wabaches, toujours en guerre avec les Illinois. Plus loin je passai la rivière Blanche, fréquentée des crocodiles, et l’Akensas, qui se joint au Meschacebé par la rive occidentale. Je remarquai à ma gauche la contrée des Chicassas, venus du Midi, et celle des Yazous, coureurs des montagnes ; à ma droite je laissai les Sélonis et les Panimas, qui boivent les eaux du ciel et vivent sous des lataniers. Enfin je découvris la cime des hauts magnolias qui couronnent le village des Natchez. Mes yeux se troublèrent, mon cœur flotta dans mon sein : je tombai sans mouvement au fond de ma pirogue, qui, poussée par la main du fleuve, alla s’échouer sur la rive.
« Bocages de la mort, qui couvrirez bientôt de votre ombre les cendres du vieux Chactas ! chênes antiques, mes contemporains de solitude ! vous savez quelles furent mes pensées quand, revenu de l’atteinte du génie de la patrie, je me trouvai assis au pied d’un arbre et livré à une foule curieuse qui s’empressait autour de moi. Je regardais le ciel, la terre, le fleuve, les sauvages, sans pouvoir ni parler, ni déclarer les transports de mon âme. Mais lorsqu’un des inconnus vint à prononcer quelques mots en natchez, alors, soulagé et tout en pleurs, je serre dans mes bras ma terre natale, j’y colle mes lèvres comme un amant à celles d’une amante, puis me relevant :
« — Ce sont donc là les Natchez ! Manitou de mes malheurs, ne me trompez-vous point encore ? Est-ce là la langue de mon pays que je viens d’entendre ? Mon oreille ne m’a-t-elle point déçu ? »
« Je touchais les mains, le visage, le vêtement de mes frères. Je dis à la troupe étonnée : « Mes amis, mes chers amis, parlez, répétez ces mots que je n’ai point oubliés ! Parlez, que je retrouve dans votre bouche les doux accents de la patrie ! O langage chéri des génies ! langage dans lequel j’appris à prononcer le nom de mon père, et que j’entendais lorsque je reposais encore dans le sein maternel ! »
« Les Natchez ne pouvaient revenir de leur surprise : au désordre de mes sens, ils se persuadèrent que j’étais un homme possédé d’Athaënsic, pour quelque crime commis dans un pays lointain ; ils songeaient déjà à m’écarter, comme un sacrilège, du bois du temple et des bocages de la mort.
« La foule grossissait. Tout à coup un cri s’élève ; je pousse moi-même un cri en reconnaissant les chefs compagnons de mon esclavage dans ta patrie, et, en m’élançant dans leurs bras, nous mêlons nos pleurs d’amitié et de joie… « Chactas ! Chactas ! » C’est tout ce qu’ils peuvent dire dans leur attendrissement. Mille voix répètent : « Chactas ! Chactas ! Génies immortels, est-ce là le fils d’Outalissi, ce Chactas que nous n’avons point connu, et qu’on disait enseveli au sein des flots ! »
« Telles étaient les acclamations. On entendait un bruit confus semblable aux échos des vagues dans les rochers. Mes amis m’apprirent qu’arrivés à Québec sur le vaisseau, après mon naufrage, ils retournèrent d’abord chez les Iroquois, d’où ils vinrent, après trois ans, conter mes malheurs à mes parents et à mon pays. Leur récit achevé, ils me conduisirent au temple du Soleil, où je suspendis mes vêtements en offrande. De là, après m’être purifié et avant d’avoir pris aucune nourriture, je me rendis au bocage de la Mort pour saluer les cendres de mes aïeux. Les vieillards m’y vinrent trouver, car la nouvelle de mon retour avait déjà volé de cabane en cabane. Plusieurs d’entre eux me reconnurent à ma ressemblance avec mon père. L’un disait : « Voilà les cheveux d’Outalissi. » Un autre : « C’est son regard et sa voix. » Un troisième : « C’est sa démarche, mais il diffère de son aïeul par sa taille, qui est plus élevée. »
« Les hommes de mon âge accouraient aussi, et, à l’aide de circonstances reproduites à ma mémoire, ils me rappelaient les jours de notre jeunesse ; alors je retrouvais sur leur visage des traits qui ne m’étaient point inconnus. Les matrones et les jeunes femmes ne pouvaient rassasier leur curiosité ; elles m’apportaient toutes sortes de présents.
« La sœur de ma mère existait encore, mais elle était mourante : mes amis me conduisirent auprès d’elle. Lorsqu’elle entendit prononcer mon nom, elle fit un effort pour me regarder ; elle me reconnut, me tendit la main, leva les yeux au ciel avec un sourire, et accomplit sa destinée. Je me retirai l’âme en proie aux plus tristes pressentiments en voyant mon retour marqué par la mort du dernier parent que j’eusse au monde.
« Mes compagnons d’esclavage me menèrent à leur hutte d’écorce ; j’y passai la nuit avec eux. Nous y racontâmes sur la peau d’ours beaucoup de choses tirées du fond du cœur, de ces choses que l’on dit à un ami échappé d’un grand danger.
« Le lendemain, après avoir salué la lumière, les arbres, les rochers, le fleuve et toute la patrie, je désirai rentrer dans la cabane de mon père. Je la trouvai telle que l’avaient mise la solitude et les années : un magnolia s’élevait au milieu, et ses branches passaient à travers le toit ; les murs crevassés étaient recouverts de mousse et un lierre embrassait le contour de la porte de ses mains noires et chevelues.
« Je m’assis au pied du magnolia, et je m’entretins avec la foule de mes souvenirs. — Peut-être, me disais-je, selon ma religion du désert, est-ce ma mère elle-même qui est revenue dans sa cabane, sous la forme de ce bel arbre !
« Ensuite je caressais le tronc de ce suppliant réfugié au foyer de mes ancêtres, et qui s’en était fait le génie domestique pendant l’ingrate absence des amis de ma famille. J’aimais à retrouver pour successeur sous mon toit héréditaire, non les fils indifférents des hommes, mais une paisible génération d’arbres et de fleurs : la conformité des destinées, qui semblait exister entre moi et le magnolia demeuré seul debout parmi ces ruines, m’attendrissait. N’était-ce pas aussi une rose de magnolia que j’avais donnée à la fille de Lopez, et qu’elle emporta dans la tombe ?
« Plein de ces pensées qui font le charme intérieur de l’âme, je songeais à rétablir ma hutte, à consacrer le magnolia à la mémoire d’Atala, lorsque j’entendis quelque bruit. Un sachem, aussi vieux que la terre, se présente sous les lierres de la porte : une barbe épaisse ombrageait son menton, sa poitrine était hérissée d’un long poil semblable aux herbes qui croissent dans le lit des fleuves ; il s’appuyait sur un roseau ; une ceinture de joncs pressait ses reins ; une couronne de fleurs de marais ornait sa tête ; un manteau de loutre et de castor flottait suspendu à ses épaules ; il paraissait sortir du fleuve, car l’eau ruisselait de ses vêtements, de sa barbe et de ses cheveux.
« Je n’ai jamais su si ce vieillard était en effet quelque antique sachem, quelque prêtre instruit de l’avenir et habitant une île du Meschacebé, ou si ce n’était pas l’ancêtre des fleuves, le Meschacebé lui même. « Chactas, me dit-il d’un son de voix semblable au bruit de la chute d’une onde, cesse de méditer le rétablissement de cette cabane. En disputeras-tu la possession contre un génie, ô le plus imprudent des hommes ? Crois-tu donc être arrivé à la fin de tes travaux, et qu’il ne te reste plus qu’à t’asseoir sur la natte de tes pères ? Un jour viendra que le sang des Natchez… »
« Il s’interrompt, agite le roseau qu’il tenait à la main, me lance des regards prophétiques, tandis que, baissant et relevant la tête, sa barbe limoneuse frappe sa poitrine. Je me prosterne aux pieds du vieillard ; mais lui, s’élançant dans le fleuve, disparaît au milieu des vagues bouillonnantes.
« Je n’osai violer les ordres de cet homme ou de ce génie, et j’allai bâtir ma nouvelle demeure sur la colline où tu la vois aujourd’hui. Adario revint du pays des Iroquois ; je travaillai avec lui et le vieux Soleil à l’amélioration des lois de la patrie. Pour un peu de bien que j’ai fait, on m’a rendu beaucoup d’amour.
« J’avance à grands pas vers le terme de ma carrière ; je prie le ciel de détourner les orages dont il a menacé les Natchez, ou de me recevoir en sacrifice. À cette fin je tâche de sanctifier mes jours, pour que la pureté de la victime soit agréable aux génies : c’est la seule précaution que j’aie prise contre l’avenir. Je n’ai point interrogé les jongleurs : nous devons remplir les devoirs que nous enseigne la vertu, sans rechercher curieusement les secrets de la Providence. Il est une sorte de sagesse inquiète et de prudence coupable que le ciel punit. Telle est, ô mon fils ! la trop longue histoire du vieux Chactas. »
- ↑ Les tourments que l’on fait subir aux prisonniers de guerre.
Le récit de Chactas avait conduit les Natchez jusqu’aux vallées fréquentées par les castors, dans le pays des Illinois. Ces paisibles et merveilleux animaux furent attaqués et détruits dans leurs retraites. Après des holocaustes offerts à Michabou, génie des eaux, les Indiens, au jour marqué par le jongleur, commencèrent à dépouiller, tous ensemble, leurs victimes. À peine le fer avait-il entr’ouvert les peaux moelleuses, qu’un cri s’élève : « Une femelle de castor ! » Les guerriers les plus fermes laissent échapper leur proie ; Chactas lui-même paraît troublé.
Trois causes de guerre existent entre les sauvages : l’invasion des terres, l’enlèvement d’une famille, la destruction des femelles de castor. Ignorant du droit public des Indiens, et n’ayant point encore l’expérience des chasseurs, René avait tué des femelles de castor. On délibère en tumulte : Ondouré veut qu’on abandonne le coupable aux Illinois pour éviter une guerre sanglante. Le frère d’Amélie est le premier à se présenter en expiation. — Je traîne partout mes infortunes, dit-il à Chactas ; délivrez-vous d’un homme qui pèse sur la terre.
Outougamiz soutint que le guerrier blanc dont il portait le Manitou d’or, gage de l’amitié jurée, n’avait péché que par ignorance : — Ceux qui ont une si grande terreur des Illinois, s’écria-t-il, peuvent les aller supplier de leur accorder la paix. Quant à moi, je sais un moyen plus sûr de l’obtenir : c’est la victoire. L’homme blanc est mon ami, quiconque est son ennemi est le mien. » En prononçant ces paroles, le jeune sauvage laissait tomber sur Ondouré des regards terribles.
Outougamiz était renommé chez les Natchez pour sa candeur autant que pour son courage : ils l’avaient surnommé Outougamiz le Simple. Jamais il ne prenait la parole dans un conseil, et ses vertus ne se manifestaient que par des actions. Les chasseurs furent étonnés de la hardiesse avec laquelle il s’exprima et de la soudaine éloquence que l’amitié avait placée sur ses lèvres : ainsi la fleur de l’hémérocalle, qui referme son calice pendant la nuit, ne répand ses parfums qu’aux premiers rayons de la lumière. La jeunesse, généreuse et guerrière, applaudit aux sentiments d’Outougamiz. René lui-même avait pris sur ses compagnons sauvages l’empire qu’il exerçait involontairement sur les esprits : l’avis d’Ondouré fut rejeté ; on conjura les mânes des femelles des castors ; Chactas recommanda le secret, mais le rival du frère d’Amélie s’était déjà promis de rompre le silence.
Cependant on crut devoir abréger le temps des chasses : le retour précipité des guerriers étonna les Natchez. Bientôt on murmura tout bas la cause secrète de ce retour. Repoussé de plus en plus de Céluta, Ondouré se rapprocha de son ancienne amante, et chercha dans l’ambition des consolations et des vengeances à l’amour.
Durant l’absence des chasseurs, les habitants de la colonie s’étaient répandus dans les villages indiens : des aventuriers sans mœurs, des soldats dans l’ivresse, avaient insulté les femmes. Fébriano, digne ami d’Ondouré, avait tourmenté Céluta, et d’Artaguette l’avait protégée. Au retour d’Outougamiz, l’orpheline raconta à son frère les persécutions par elle éprouvées ; Outougamiz les redit à René, qui, déjà défendu dans le conseil par le généreux capitaine, l’alla remercier au fort Rosalie. Un attachement, fondé sur l’estime, commença entre ces deux nobles Français. Trop touché de la beauté de Céluta, d’Artaguette cédait au penchant qui l’entraînait vers l’homme aimé de la vertueuse Indienne. Ainsi se formaient de toutes parts des liens que le ciel voulait briser et des haines que le temps devait accroître. Un événement developpa tout à coup ces germes de malheurs.
Une nuit, Chactas, au milieu de sa famille, veillait sur sa natte : la flamme du foyer éclairait l’intérieur de la cabane. Une hache teinte de sang tombe aux pieds du vieillard : sur le manche de cette hache étaient gravés l’image de deux femelles de castor et le symbole de la nation des Illinois. Dans les cabanes des différents sachems de pareilles armes furent jetées, et les hérauts illinois, qui étaient ainsi venus déclarer la guerre, avaient disparu dans les ténèbres.
Ondouré, dans l’espoir de perdre celui qui lui enlevait le cœur de Céluta, avait fait avertir secrètement les Illinois de l’accident de la chasse. Peu importait à ce chef de plonger son pays dans un abîme de maux, s’il pouvait à la fois rendre son rival odieux à la nation, et atteindre peut-être par la chance des armes à la puissance absolue. Il avait prévu que le vieux Soleil serait obligé de marcher à l’ennemi : à défaut de la flèche des Illinois, Ondouré ne pourrait-il pas employer la sienne pour se débarrasser d’un chef importun ? Akansie, mère du jeune Soleil, disposerait alors du pouvoir souverain, et par elle l’homme qu’elle adorait parviendrait facilement à la dignité d’édile, dignité qui le rendrait tuteur du nouveau prince. Enfin Ondouré, qui détestait les Français mais qui les servait pour se faire appuyer d’eux, ne trouverait-il pas quelque moyen de les chasser de la Louisiane, lorsqu’il serait revêtu de l’autorité suprême ? Maître alors de la fortune, il immolerait le frère d’Amélie et soumettrait Céluta à son amour.
Tels étaient les desseins qu’Ondouré roulait vaguement dans son âme. Il connaissait Akansie ; il savait qu’elle se prêterait à tous ses forfaits, s’il la persuadait de son repentir, si elle se pouvait croire aimée. Il affecte donc pour cette femme une ardeur qu’il ne ressent pas ; il promet de sacrifier Céluta, exigeant à son tour d’Akansie qu’elle serve une ambition dont elle recueillera les fruits. La crédule amante consent à des crimes pour une caresse.
La passion de Céluta s’augmentait en silence. René était devenu l’ami d’Outougamiz. Ne serait-il pas possible à Céluta d’obtenir la main de René ? Les murmures que l’on commençait à élever de toutes parts contre le guerrier blanc ne faisaient qu’attacher davantage l’Indienne à ce guerrier : l’amour se plaît au dévouement et aux sacrifices. Les prêtres ne cessaient de répéter que des signes s’étaient montrés dans les airs la nuit de la convocation du conseil ; que le serpent sacré avait disparu le jour d’une adoption funeste ; que les femelles de castor avaient été tuées ; que le salut de la nation se trouvait exposé par la présence d’un étranger sacrilège : il fallait des expiations. Redits autour d’elle, ces propos troublaient Céluta : l’injustice de l’accusation la révoltait, et le sentiment de cette injustice fortifiait son amour, désormais irrésistible.
Mais René ne partageait point ce penchant ; il n’avait point changé de nature ; il accomplissait son sort dans toute sa rigueur. Déjà la distraction qu’un long voyage et des objets nouveaux avaient produite dans son âme commençait à perdre sa puissance : les tristesses du frère d’Amélie revenaient, et le souvenir de ses chagrins, au lieu de s’affaiblir par le temps, semblait s’accroître. Les déserts n’avaient pas plus satisfait René que le monde, et dans l’insatiabilité de ses vagues désirs il avait déjà tari la solitude, comme il avait épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre de mille passions qu’il ne partageait point, objet de toutes les pensées par des raisons diverses, le frère d’Amélie devenait la cause invisible de tout : aimer et souffrir était la double fatalité qu’il imposait à quiconque s’approchait de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s’étendait aux êtres environnants : c’est ainsi qu’il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s’asseoir ou respirer sans mourir.
Toutefois René ne se voyait pas sans une douleur amère, tout innocent qu’il était, la cause de la guerre entre les Illinois et les Natchez. « Quoi ! se disait-il, pour prix de l’hospitalité que j’ai reçue, je livre à la désolation les cabanes de mes hôtes ! qu’avais-je besoin d’apporter à ces sauvages le trouble et les misères de ma vie ? Je répondrai à chaque famille du sang qui sera versé. Ah ! qu’on accepte plutôt en réparation le sacrifice de mes jours ! »
Ce sacrifice n’était plus possible que sur le champ de bataille ; la guerre était déclarée, et il ne restait aux Natchez qu’à la soutenir avec courage. Le Soleil prit le commandement de la tribu de l’Aigle, avec laquelle il fut résolu qu’il envahirait les terres des Illinois. Adario demeura aux Natchez avec la tribu de la Tortue et du Serpent, pour défendre la patrie. Outougamiz fut nommé chef des jeunes guerriers qui devaient garder les cabanes : René, adopté dans la tribu de l’Aigle, devait être de l’expédition commandée par le vieux Soleil.
Le jour du départ étant fixé, Outougamiz dit au frère d’Amélie : Tu me quittes ; les sachems m’obligent à demeurer ici ; tu vas marcher au combat sans ton compagnon d’armes ; c’est bien mal à moi de te laisser seul ainsi. Si tu meurs, comment ferai-je pour t’aller rejoindre ? Souviens-toi de nos manitous dans la bataille. Voici la chaîne d’or de notre amitié, qui m’avertira de tout ce que tu feras. J’aurais voulu au moins que tu eusses été mon frère avant de me quitter. Ma sœur t’aime ; tout le monde le dit, il n’y a que toi qui l’ignores. Tu ne lui parles jamais d’amour. Comment ! ne la trouves-tu pas belle ? Ton âme est-elle engagée ailleurs ? Je suis Outougamiz, qu’on appelle le Simple parce que je n’ai point d’esprit ; mais je serai toujours heureux de t’aimer, soit que je devienne malheureux ou heureux par toi. » Ainsi parla le sauvage : René le pressa sur son sein, et des pleurs d’attendrissement mouillèrent ses yeux.
Bientôt la tribu se mit en marche, ayant le Soleil à sa tête. Toutes les familles étaient accourues sur son passage : les femmes et les enfants pleuraient. Céluta pouvait à peine contenir les mouvements de sa douleur, et suivait des regards le frère d’Amélie. Chactas bénit en passant son fils adoptif, et regretta de ne le pouvoir suivre. La petite Mila, à moitié confuse, cria à René : « Ne va pas mourir ! » et rentra, toute rougissante, dans la foule. Le capitaine d’Artaguette salua le frère d’Amélie lorsqu’il passa devant lui, en l’invitant à se souvenir de la gloire de la France. Ondouré fermait la marche : il devait commander la tribu, dans le cas où le vieux Soleil succomberait aux fatigues de la marche ou sous les coups de l’ennemi.
À peine la tribu de l’Aigle s’était-elle éloignée des Natchez, que des inquiétudes se répandirent parmi les habitants du fort Rosalie. Les colons découvrirent les traces d’un complot parmi les noirs, et l’on disait qu’il y avait des ramifications chez les sauvages. En effet, Ondouré entretenait depuis longtemps des intelligences avec les esclaves des blancs : il avait fait entendre à leur oreille le doux nom de liberté, pour se servir d’eux, si jamais ils pouvaient devenir utiles à son ambition. Un jeune nègre, nommé Imley, chef de cette association mystérieuse, cultivait une concession voisine de la cabane de Céluta et d’Outougamiz.
Ces récits sont portés à Fébriano. Le renégat, que la soif de l’or dévore, voit dans les circonstances où se trouvent les Natchez une possibilité de destruction dont profiteraient à la fois son avarice et sa lubricité. Fébriano recevait des présents d’Ondouré, et l’instruisait de tout ce qui se passait au conseil des Français ; mais, dans l’absence de ce chef, n’ayant plus de guide, il crut trouver l’occasion de s’enrichir de la dépouille des sauvages.
Comme un dogue que son gardien réveille, Fébriano se lève aux dénonciations de ses agents secrets : il se prépare aux desseins qu’il médite par l’accomplissement des rites de son culte abominable.
Enfermé dans sa demeure, il commence, demi-nu, une danse magique représentant le cours des astres. Il fait ensuite sa prière, le visage tourné vers le temple de l’Arabie, et il lave son corps dans des eaux immondes. Ces cérémonies achevées, le moine mahométan redevient guerrier chrétien : il enveloppe ses jambes grêles du drap funèbre des combats ; il endosse l’habit blanc des soldats de la France. Une touffe de franges d’or, semblable à celle qui pendait au bouclier de Pallas, embrasse, comme une main, l’épaule gauche de Fébriano ; il place sur sa poitrine un croissant d’où jaillissent des éclairs ; il suspend à son baudrier une épée à la poignée d’argent, à la lame azurée, qui enfonce une triple blessure dans le flanc de l’ennemi ; abaissant sur ses sourcils le chapeau de Mars, le renégat sort, et va trouver Chépar.
Pareil à la tunique dévorante qui, sur le mont Œta, fit périr Hercule, l’habit du grenadier français se colle aux os du fils des Maures, et fait couler dans ses veines les poisons enflammés de Bellone. Le commandant n’a pas plus tôt aperçu Fébriano, qu’il se sent lui-même possédé de la fureur guerrière, comme si le démon des combats secouait, par sa crinière de couleuvres, la tête d’une des trois Gorgones.
— Illustre chef, s’écrie Fébriano, c’est avec raison qu’on vous donne les louanges de prudence et de courage ; vous savez saisir l’occasion, et tandis que les plus braves d’entre nos ennemis sont partis pour une guerre lointaine, vous jugez qu’il est à propos de se saisir des terres des rebelles. Les trêves sont au moment d’expirer, et vous ne prétendez pas qu’on les renouvelle. Vous savez de quels dangers la colonie est menacée : on soulève les esclaves : c’est un misérable nègre, voisin de l’habitation du conspirateur Adario et de la demeure du Français adopté par Chactas, c’est Imley que l’on désigne comme chef de ce complot. J’apprends avec joie que vous avez donné des ordres, que tout est en mouvement dans le camp, et que si les factieux refusent les concessions demandées, les cadavres des ennemis du roi deviendront la proie des vautours.
Par ce discours plein de ruse, Febriano évite de blesser l’orgueil de Chépar, toujours prêt à se révolter contre un conseil direct. Charmé de voir attribuer à sa prudence des choses auxquelles il n’avait pas songé, le commandant répond à Fébriano : « Vous m’avez toujours paru doué de pénétration. Oui : je connaissais depuis longtemps les machinations des traîtres. Les dernières instructions de la Nouvelle-Orléans me laissent libre ; je pense qu’il est temps d’en finir. Allez déclarer aux sauvages qu’ils aient à céder les terres, ou qu’ils se disposent à me recevoir avec les troupes de mon maître. »
Fébriano, dérobant au commandant un sourire ironique, se hâte d’aller porter aux Natchez la décision de Chépar. Le père Saouël, retiré à la mission des Yazous, n’était plus au fort Rosalie pour plaider la cause de la justice, et d’Artaguette reçut l’ordre de se préparer aux combats et non aux discours.
Le conseil des sachems se rassemble : on écoute les paroles et les menaces du messager français.
« Ainsi, lui répond Chactas, vous profitez de l’absence de nos guerriers pour refuser le renouvellement des traités : cela est-il digne du courage de la noble nation dont vous vous dites l’interprète ? Qu’il soit fait selon la volonté du Grand Esprit ! Nous désirons vivre en paix, mais nous saurons nous immoler à la patrie. »
Dernier essai de la modération et de la prudence ! Chactas veut aller lui-même présenter encore le calumet au fort Rosalie : les sachems comptaient sur l’autorité de ses années ; ils y comptaient vainement. Les habitants de la colonie poussaient le commandant à la violence ; Fébriano l’obsédait par le récit de divers complots : dans un camp on désire la guerre, et le soldat est plus sensible à la gloire qu’à la justice. Tout précipitait donc les partis vers une première action. Non seulement Chépar refusa la paix, mais, à l’instigation de Fébriano, il retint Chactas au fort Rosalie. « Plus ce vieillard est renommé, dit le commandant, plus il est utile de priver les rebelles de leur meilleur guide. J’estime Chactas, à qui le grand roi offrit autrefois un rang dans notre armée : on ne lui fera aucun mal ; il sera traité ici avec toutes sortes d’égards, mais il n’ira pas donner à des factieux le moyen d’échapper au châtiment. »
— Français, dit Chactas, vous étiez destinés à violer deux fois dans ma personne le droit des nations ! Quand je fus arrêté au Canada, on pouvait au moins dire que ma main maniait la hache ; mais que craignez-vous aujourd’hui d’un vieillard aveugle ?
— Ce ne sont pas tes coups que nous craignons, s’écrièrent à la fois les colons, mais tes conseils. »
Chépar avait espéré que la captivité de leur premier sachem, répandant la consternation parmi les Natchez, les amènerait à se soumettre au partage des terres : il en fut autrement. La rage s’empare de tous les cœurs ; on s’assemble en tumulte, on délibère à la hâte. L’enfer, qui voit ses desseins près d’être renversés, songe à sauver le culte du Soleil de l’attaque imprévue des Français. Satan appelle à lui les esprits des ténèbres : il leur ordonne de soutenir les Natchez par tous les moyens dont il a plu à Dieu de laisser la puissance au génie du mal. Afin de donner aux Indiens le temps de se préparer, le prince des démons déchaîne un ouragan dans les airs, soulève le Meschacebé, et rend pendant quelques jours les chemins impraticables. Profitant de cette trêve de la tempête, les Natchez envoient des messagers aux nations voisines : la jeunesse s’empresse d’accourir.
Chépar n’attendait que la fin de l’orage pour marcher au grand village des Natchez. La sixième aurore ramena la sérénité, et vit les soldats français porter en avant leurs drapeaux ; mais l’inondation de la plaine contraignit l’armée à faire un long détour.
Aussitôt que la Renommée eut annoncé aux Natchez la nouvelle de l’approche de l’ennemi, l’air retentit de gémissements : les femmes fuient, emportant leurs enfants sur leurs épaules et laissant les manitous suspendus aux portes des cabanes abandonnées. On voit s’agiter les guerriers, qui n’ont eu le temps de se préparer au combat ni par les jeûnes, ni par les potions sacrées, ni par l’étude des songes. Le cri de guerre, la chanson de mort, le son de la danse d’Areskoui, se mêlent de toutes parts. Le bataillon des Amis, la troupe des jeunes gens se dispose à descendre à la contrée des âmes : Outougamiz est à la tête de ce bataillon sacré. Outougamiz seul est triste : il n’a point son compagnon, le guerrier blanc, à ses côtés.
Céluta vient trouver son frère ; elle le serre dans ses bras, elle le prie de ménager ses jours. « Songe, lui dit-elle, ô mon aigle protecteur ! que je suis née avec toi dans le nid de notre mère. Le cygne que tu as choisi pour ami a volé aux rivières lointaines ; Chactas est prisonnier ; Adario va peut-être recevoir la mort ; d’Artaguette est dans les rangs de l’ennemi : que me restera-t-il, si je te perds ? »
— Fille de Tabamica, répond Outougamiz, souviens-toi du repas funèbre ; si l’homme blanc était ici, le soin lui en appartiendrait ; mais voilà son manitou d’or sur mon cœur ; il me préservera de tout péril, car il m’a parlé ce matin et m’a dit des choses secrètes. Rassure-toi donc ; invoquons l’Amitié et les génies qui punissent les oppresseurs. Ne crois pas que les Français soient les plus nombreux ; en combattant pour les os de nos pères, nos pères combattront pour nous. Ne les vois-tu pas, ces aïeux, qui sortent des bocages funèbres ? « Courage ! nous crient-ils, courage ! Ne souffrez pas que l’étranger viole nos cendres ; nous accourons à votre secours avec les puissances de la nuit et de la tombe ! » Crois-tu, Céluta, que les ennemis puissent résister à cette pâle milice ? Entends-tu la Mort, qui marche à la tête des squelettes, armée d’une massue de fer ? O Mort ! nous ne redoutons point ta présence : tu n’es pour nos cœurs innocents qu’un génie paisible.
Ainsi parle Outougamiz dans l’exaltation de son âme. Céluta est entraînée dans les bois par Mila et les matrones.
Toute la force des Natchez est dans la troupe de jeunes hommes que les sachems ont placée autour des bocages de la mort. Les sachems eux-mêmes forment entre eux un bataillon qui s’assemble dans le bois, à l’entrée du temple du Soleil : la nation, ainsi divisée, s’était mise sous la protection des tombeaux et des autels. Une admiration profonde saisissait le cœur à l’aspect des vieillards armés : on voyait se mouvoir, dans l’obscurité du bois, leurs têtes chauves ou blanchies, comme les ondes argentées d’un fleuve, sous la voûte des chênes. Adario, qui commande les sachems et qui s’élève au-dessus d’eux de toute la hauteur du front, ressemble à l’antique étendard de cette troupe paternelle. Non loin, sur un bûcher, le grand-prêtre fait des sacrifices, consulte les esprits, et ne promet que des malheurs. Ainsi, aux approches des tempêtes de l’hiver, quand la brise du soir apporte l’odeur des feuilles séchées, la corneille, perchée sur un arbre dépouillé, prononce des paroles sinistres.
Bientôt, aux yeux éblouis des Natchez, sort du fond d’une vallée la pompe des troupes françaises, semblable au feu annuel dont les sauvages consument les herbages et qui s’étend comme un lac de feu. Indiens, à ce spectacle vous sentîtes une sorte d’étonnement furieux ; la patrie, enchantant vos âmes, les défendait de la terreur, mais non de la surprise. Vous contempliez les ondulations régulières, les mouvements mesurés, la superbe ordonnance de ces soldats. Au-dessus des flots de l’armée se hérissaient les baïonnettes, telles que ces lances du roseau qui tremblent dans le courant d’un fleuve.
Un vieillard se présente seul devant les guerriers de la France. D’une main il tient le calumet de paix, de l’autre il lève une hache dégouttante de sang ; il chante et danse à la fois, et ses chants et ses pas sont mêlés de mouvements tumultueux et paisibles. Tour à tour il invoque la fureur des jeux d’Areskoui et l’ardeur des luttes de l’amour, la terreur de la bataille des héros et le charme du combat des grâces et de la lyre. Tantôt il tourne sur lui-même en poussant des cris et lançant le tomahawk ; tantôt il imite le ton d’un augure qui préside à la fête des moissons. Le visage de ce vieillard est rigide, son regard impérieux, son front d’airain ; tout son air décèle le père de la patrie et l’enthousiaste de la liberté. On mène l’envoyé des Natchez à Chépar.
Debout au milieu d’une foule de capitaines, sans s’incliner, sans fléchir le genou, il parle ainsi au commandant des Français :
— Mon nom est Adario : de père en fils, tous mes ancêtres sont morts pour la défense de leur terre natale. Je te viens, de la part des sachems, redemander Chactas et te proposer une dernière fois la paix. Si j’avais été le chef de ma nation, tu ne m’eusses vu que la hache à la main. Que veux-tu ? Quels sont tes desseins ? Que t’avons-nous fait ?
Prétends-tu nous massacrer dans les cabanes où nous avons donné l’hospitalité à tes pères, lorsque, faibles et étrangers, ils n’avaient ni huttes pour se garantir des frimas, ni maïs pour apaiser leur faim ?
Si tu persistes à nous opprimer, sache qu’avant que nous te cédions les tombeaux de nos ancêtres, le soleil se lèvera où il se couche, les chênes porteront les fruits du noyer, et le vautour nourrira les petits de la colombe.
Tu as violé la foi publique en arrêtant Chactas. Je n’ai pourtant pas craint de me présenter devant toi. Ou ton cœur sera rappelé à des sentiments d’équité, ou tu commettras une nouvelle injustice : dans le premier cas, nous aurons la paix ; dans le second, tu combleras la mesure. Le Grand Esprit se chargera de notre vengeance.
Choisis : voilà le calumet de paix, fume ; voici la hache de sang, frappe.
Tel qu’un fer présenté à la forge se pénètre d’une pourpre brûlante, ainsi le visage de Chépar s’allume des feux de la colère au discours du sauvage. L’indomptable vieillard levait sa tête au-dessus de l’assemblée émue, comme un chêne américain qui, laissé debout sur son sol natal, domine de sa tige inflexible les moissons de l’Europe flottantes à ses pieds. Alors Chépar :
— Rebelle, ce pays appartient au roi mon maître : si tu oses t’opposer au partage des terres que j’ai distribuées aux habitants de la colonie, je ferai de ta nation un exemple épouvantable. Retire-toi, de peur que je ne te fasse éprouver le châtiment épargné à Chactas.
— Et moi, s’écrie Adario brisant le calumet de paix, je te déclare, au nom des Natchez, guerre éternelle ; je te dévoue toi et les tiens à l’implacable Athaënsic. Viens faire un pain digne de tes soldats avec le sang de nos vieillards, le lait de nos jeunes épouses et les cendres de nos pères ! Puissent mes membres, quand ton fer les aura séparés de mon corps, se ranimer pour la vengeance, mes pieds marcher seuls contre toi, ma main coupée lancer la hache, ma poitrine éteinte pousser le cri de guerre, et jusqu’à mes cheveux, réseau funeste, tendre autour de ton armée les inévitables filets de la mort ! Génies qui m’écoutez ! que les os des oppresseurs soient réduits en poudre, comme les débris du calumet écrasés sous mes pieds ! que jamais l’arbre de la paix n’étende ses rameaux sur les Natchez et sur les Français, tant qu’il existera un seul guerrier des deux nations, tant que les mères continueront d’être fécondes chez ces peuples !
Il dit : les démons exaucent sa prière ; ils sortent de l’abîme, et remplissent les cœurs d’une rage infernale. Le jour se voile, le tonnerre gronde, les mânes hurlent dans les forêts, et les femmes indiennes entendent leur fruit se plaindre dans leur sein. Adario jette la hache au milieu des guerriers : la terre s’entr’ouvre et la dévore, on l’entend tomber dans de noires profondeurs. Les capitaines français ne se peuvent empêcher d’admirer le courage du vieillard, qui, retourné au milieu des siens, leur adresse ce discours :
— Natchez, aux armes ! Assez longtemps nous sommes restés assis sur la natte ! Jeunesse, que l’huile coule sur vos cheveux, que vos visages se peignent, que vos carquois se remplissent, que vos chants ébranlent les forêts. Désennuyons nos morts !
Il vit infâme, celui qui fuit : les femmes lui présentent la pagne qui voile la pudeur ; il siége au conseil parmi les matrones. Mais celui qui meurt pour son pays, oh ! comme il est honoré ! Ses os sont recueillis dans des peaux de castor, et déposés au tombeau des aïeux ; son souvenir se mêle à celui de la religion protégée, de la liberté défendue, des moissons recueillies. Les vierges disent à l’époux de leur choix sur la montagne : « Assure-moi que tu seras semblable à ce héros. »
Son nom devient la garantie de la publique félicité, le signal des joies secrètes des familles.
Sois-nous favorable, Areskoui ! ton casse-tête est armé de dents de crocodile ; le couteau d’escalpe est à ta ceinture ; ton haleine exhale, comme celle des loups, l’odeur du carnage ; tu bois le bouillon de la chair des morts dans le crâne du guerrier. Donne à nos jeunes fils une envie irrésistible de mourir pour la patrie : qu’ils sentent une grande joie lorsque le fer de l’ennemi leur percera le cœur !
Ainsi parle ou plutôt ainsi chante Adario, et les sauvages lui répondent par des hurlements. Chacun prend son rang et attend l’ordre de la marche. Le grand-prêtre saisit une torche, et se place à quelques pas en avant. Sa tunique, tachée du sang des victimes, claque dans l’air ; des serpents, qu’il a le pouvoir de charmer, sortent en sifflant de sa poitrine, et s’entrelacent autour du simulacre de l’oiseau de la nuit qui surmonte sa chevelure : telle les poètes ont peint la Discorde entre les bataillons des Grecs et des Troyens. Le jongleur entonne la chanson de la guerre, que répète le bataillon des Amis : ainsi, sur les ondes de l’Eurotas, les cygnes d’Apollon chantaient leur dernier hymne, en se préparant à rejoindre les dieux.
Alors le prince des ténèbres appelle le Temps et lui dit : « Puissance dévorante que j’ai enfantée, toi qui te nourris de siècles, de tombeaux et de ruines, rival de l’éternité assise au ciel et dans l’enfer, ô Temps, mon fils ! si je t’ai préparé aujourd’hui une ample pâture, seconde les efforts de ton père. Tu vois la faiblesse de nos enfants ; leur petite troupe est exposée à une destruction qui renverserait nos projets : vole sur les deux flancs de l’armée indienne, coupe les bois antiques, pour en faire un rempart aux Natchez : rends inutile la supériorité du nombre chez les adorateurs de notre implacable ennemi. »
Le Temps obéit, il s’abat dans la forêt, avec le bruit d’un aigle qui engage ses ailes dans les branches des arbres : les deux armées ouïrent sa chute et tournèrent les yeux de ce côté. Aussitôt on entend retentir, dans la profondeur du désert, les coups de la hache de ce bûcheron qui sape également les monuments de la nature et ceux des hommes. Le père et le destructeur des siècles renverse les pins, les chênes, les cyprès, qui expirent avec de sourds mugissements : les solitudes de la terre et du ciel demeurent nues, en perdant les colonnes qui les unissent.
Le prodige étonne les deux armées : les Français le prennent pour le ravage d’un nouvel ouragan, les Natchez y voient la protection de leurs génies. Adario s’écrie : « Les Manitous se déclarent pour les opprimés : marchons ! » Tout s’ébranle. Les Français, formés en bataille, s’émerveillent de voir ces hommes demi-nus qui s’avancent en chantant contre le canon et l’étincelante baïonnette. Quel courage n’inspires-tu point, sublime amour de la patrie !
Déjà les Natchez s’approchaient de l’ennemi. Chépar fait un signe : le centre de l’armée se replie et démasque les foudres ; à chaque bronze se tient un guerrier avec une mèche enflammée. L’infanterie exécute un mouvement rapide : les grenadiers du premier rang tombent un genou en terre ; les deux autres rangs tournent obliquement et présentent, par les brisures de la ligne, le flanc et les armes aux Indiens. À ce mouvement, les Natchez s’arrêtent et retiennent toutes leurs voix ; un silence et une immobilité formidables règnent des deux côtés : on n’entend que le bruit des ailes de la Mort qui plane sur les bataillons.
Lorsque l’ardente canicule engendre dans les mers du Mexique le vent pestilentiel du midi, ce vent destructeur pousse, en haletant, une haleine humide et brûlante. La nature se voile : les paysages s’agrandissent ; la lumière scarlatine des tropiques se répand sur les eaux, les bois et les plaines ; des nuages pendent en énormes fragments aux deux horizons du ciel ; un midi dévorant semble être levé pour toujours sur le monde : on croit toucher à ces temps annoncés de l’embrasement de l’univers : ainsi paraissent les armées arrêtées l’une devant l’autre et prêtes à se charger avec furie. Mais l’épée de Chépar a brillé… Muse, soutiens ma voix, et tire de l’oubli les noms de ces guerriers dignes d’être connus de l’avenir !
Une fumée blanche, d’où s’échappent à chaque instant des feux, enveloppe d’abord les deux armées. Une odeur de salpêtre, qui irrite le courage, s’exhale de toutes parts. On entend le cri des Indiens, la voix des chefs français, le hennissement des chevaux, le sifflement de la balle, du boulet et des bombes qui montent avec une lumière dans le ciel.
Tant que les Natchez conservent du plomb et des poudres, leurs tubes empruntés à l’Europe ne cessent de brûler dans la main de leurs chasseurs : tous les coups que dirige un œil exercé portent le deuil dans le sein de quelque famille. Les traits des Français sont moins sûrs : les bombes se croisent sans effet dans les airs, comme l’orbe empenné que des enfants se renvoient sur la raquette. Folard est surpris de l’inutilité de son art, et Chépar de la résistance des sauvages. Mais lorsque ceux-ci ont épuisé les semences de feu qu’ils avaient obtenues des peuples d’Albion, Adario élève la voix :
— « Jeunes guerriers des tribus du Serpent et du Castor, suivez vos pères, ils vont vous ouvrir le chemin. » Il dit et fond à la tête des sachems sur les enfants des Gaules. Outougamiz l’entendit, et se tournant vers ses compagnons : « Amis, imitons nos pères ! » Suivi de toute la jeunesse, il se précipite dans les rangs des Français.
Comme deux torrents formés par le même orage descendent parallèlement le flanc d’une montagne et menacent la mer de leur égale fureur, ainsi les deux troupes des sachems et des jeunes guerriers attaquent à la fois les ennemis ; et comme la mer repousse ces torrents, ainsi l’armée française oppose sa barrière à l’assaut des deux bataillons. Alors commence un combat étrange. D’un côté, tout l’art de la moderne Bellone, telle qu’elle parut aux plaines de Lens, de Rocroy et de Fleurus ; de l’autre, toute la simplicité de l’antique Mars, tel qu’on le vit marcher sur la colline des Figuriers et aux bords du Simoïs. Un vent rapide balaye la fumée, et le champ de bataille se découvre. La difficulté du terrain, encombré par les forêts abattues, rend l’habileté vaine et remet la victoire à la seule valeur ; les chevaux engagés entre les troncs des arbres déchirent leurs flancs ou brisent leurs pieds ; la pesante artillerie s’ensevelit dans des marais ; plus loin, les lignes de l’infanterie, rompues par l’impétuosité des sauvages, ne peuvent se reformer sur un terrain inégal, et l’on combat partout homme à homme.
Maintenant, ô Calliope ! quel fut le premier Natchez qui signala sa valeur dans cette mêlée sanglante ?
Ce fut vous, fils magnanime du grand Siphane, indomptable et terrible Adario.
Les sauvages ont raconté que sous les ombrages de la Floride, dans une île au milieu d’un lac qui étend ses ondes comme un voile de gaze, coule une mystérieuse fontaine. Les eaux de cette fontaine peuvent redresser les membres pliés par les ans et rebrunir au feu des passions la chevelure sur la tête blanchie des vieillards. Un éternel printemps habite au bord de cette source : là les ormeaux n’entretiennent avec le lierre que des amitiés nouvelles ; là les chênes sont étonnés de ne compter leurs années que par l’âge des roses. Les illusions de la vie, les songes du bel âge, habitent avec les zéphyrs les feuilles de lianes qui projettent sur le cristal de la fontaine un réseau d’ombre. Les vapeurs qui s’exhalent des bois d’alentour sont les parfums de la jeunesse ; les colombes qui boivent l’eau de la source, les fleurs qu’elle arrose dans son cours, ont sans cesse des œufs dans leur nid, des boutons sur leur tige. Jamais l’astre de la lumière ne se couche sur ces bords enchantés, et le ciel y est toujours entr’ouvert par le sourire de l’Aurore.
Ce fut à cette fontaine, dont la renommée attira les premiers Européens dans la Floride, que le génie de la patrie alla, d’après le récit des Natchez, puiser un peu d’eau : il verse, au milieu de la bataille, quelques gouttes de cette eau sur la tête du fils de Siphane. Le sachem sent rentrer dans ses veines le sang de sa première jeunesse : ses pas deviennent rapides ; son bras s’étend et s’assouplit ; sa main reprend la fermeté de son cœur.
Il y avait dans l’armée française un jeune homme
…Abat la tête du cyclone qui allait porter la mèche. (page 75).
nommé Sylvestre, que le chagrin d’un amour sans espérance avait amené sur ces rives lointaines pour y chercher la gloire ou la mort. Le riche et inflexible Aranville n’avait jamais voulu consentir à l’hymen de son fils avec l’indigente Isabelle. Adario aperçut Sylvestre au moment où il essayait de dégager ses pieds d’une vigne rampante ; le sachem, levant sa massue, en décharge un coup sur la tête de l’héritier d’Aranville : la tête se brise comme la calebasse sous le pied de la mule rétive. La cervelle de l’infortuné fume en se répandant à terre. Adario insulte par ces paroles à son ennemi :
« En vérité, c’est dommage que ta mère ne soit pas ici ! elle baignerait ton front dans l’eau d’esquine ! Moi, qui ne suis qu’un barbare, j’ai grossièrement lavé tes cheveux dans ton sang ! Mais j’espère que tu pardonneras à ma débile vieillesse, car je te promets un tombeau dans le sein des vautours. »
En achevant ces mots, Adario se jette sur Lesbin ; lui enfonce son poignard entre la troisième et la quatrième côte, à l’endroit du cœur. Lesbin s’abat comme un taureau que le stylet a frappé. Le sachem lui appuie un pied sur le cou ; d’une main il saisit et tire à lui la chevelure du guerrier, de l’autre il la découpe avec une partie du crâne, et, suspendant l’horrible trophée à sa ceinture, il assaille le brave Hubert, qui l’attendait. D’un coup de son fort genou Adario lui meurtrit le flanc, et, tandis qu’Hubert se roule sur la poussière, du tranchant de sa hache l’Indien lui abat les deux bras et le laisse expirer rugissant.
Comme un loup qui, ayant dévoré un agneau, ne respire plus que le meurtre, le sachem vise l’enseigne Gédoin, et d’une flèche lui attache la main au bâton du drapeau français. Il blesse ensuite Adhémar, le fils de Charles. Habitant des rives de la Dordogne, Adhémar avait été élevé avec toute sorte de tendresse par un vieux père dont il était le seul appui, et qu’il nourrissait de l’honorable prix donné à ses armes. Mais Charles ne devait jamais presser son fils dans ses bras, au retour des pays lointains. La hache du sachem, atteignant Adhémar au visage, lui enleva une partie du front, du nez et des lèvres. Le soldat reste quelque temps debout, objet affreux, au milieu de ses compagnons épouvantés : tel se montre un bouleau dont les sauvages ont enlevé l’écorce au printemps ; le tronc mis à nu et teint d’une sève rougie se fait apercevoir de loin parmi les arbres de la forêt. Adémar tombe sur son visage mutilé, et la nuit éternelle l’environne.
Comme une laie de Cilicie ou comme un tigre du désert de Sahara, qui défend ses petits, Adario, redoublant de fureur à la vue de ses propres exploits, s’écrie : « Voilà comme vous périrez tous, vils étrangers ! tel est le sort que vous réservent les Natchez ! » En même temps il arrache un mousquet à Kerbon, et lui plonge dans la bouche la baïonnette ; le triple glaive perce le palais et sort par le haut du crâne de la pâle victime, dont les yeux s’ouvrent et se ferment avec effort. Adario abandonne l’arme avec le cadavre, qui demeurent écartés et debout, comme les deux branches d’un compas.
Soulevant une pierre énorme, telle que deux Européens la porteraient à peine pour marquer la borne de quelques jeux dans une fête publique, le sachem la lance aussi légèrement qu’une flèche contre le fils de Malherbe. La pierre roule et fracasse les jambes du soldat : il frappe le sol de son front, et, dans sa douleur, mord les ronces ensanglantées. Ô Malherbe ! la faux de la mort te moissonne au milieu de tes belles années ! Mais tant que les Muses conserveront le pouvoir d’enchanter les peuples, ton nom vivra comme ceux des Français auxquels ton illustre aïeul donna l’immortalité !
Partout Adario se fait jour avec la hache, la massue, le poignard ou les flèches. Geblin, qu’enivre la gloire ; d’Assas, au nom héroïque ; l’imprudent d’Estaing, qui eût osé défier Mars lui-même ; Marigni, Comines, Saint-Alban, cèdent au fils de Siphane. Animés par son exemple, les Natchez viennent mugissant comme des taureaux sauvages, bondissant comme des léopards. La terre se pèle et s’écorche sous les pas redoublés et furieux des guerriers ; des tourbillons de poussière répandent de nouveau la nuit sur le champ de bataille ; les visages sont noircis, les armes brisées, les vêtements déchirés, et la sueur coule en torrents du front des soldats.
Alors le ciel envoya l’épouvante aux Français. Fébriano, qui combattait devant le sachem, fut le premier à prendre la fuite, et les soldats, abandonnés de leur chef, ouvrent leurs rangs.
Adario et les sachems y pénètrent avec un bruit semblable à celui des flots qui jaillissent contre les épieux noircis plantés devant les murs d’une cité maritime. Chépar, du haut d’une colline, voit la défaite de l’aile gauche de son armée ; il ordonne à d’Artaguette de faire avancer ses grenadiers. En même temps Folard, parvenu à sauver quelques bronzes, les place sur un tertre découvert et commence à foudroyer les sachems.
Vous prévîtes le dessein du commandant des Français, vaillant frère de Céluta ! et pour sauver vos pères, vous vous élançâtes, soutenu des jeunes Indiens, contre la troupe choisie. Trois fois les compagnons d’Outougamiz s’efforcent de rompre le bataillon des grenadiers, trois fois ils se viennent briser contre la masse impénétrable.
L’ami de René s’adressant au ciel : « Ô génies ! si vous nous refusez la victoire, accordez-nous donc la mort ! » Et il attaque d’Artaguette.
Deux coursiers, fils des vents et amants d’une cavale, fille d’Éole, du plus loin qu’ils s’aperçoivent dans la plaine, courent l’un à l’autre avec des hennissements. Aussitôt que leurs haleines enflammées se mêlent, ils se dressent sur leurs jarrets, s’embrassent, couvrent d’écume et de sang leur crinière, et cherchent mutuellement à se dévorer ; puis tout à coup se quittant pour se charger de nouveau, tournant la croupe, dressant leurs queues hérissées, ils heurtent leurs soles dans les airs : des étincelles jaillissent du demi-cercle d’airain qui couvre leurs pieds homicides. Ainsi combattaient d’Artaguette et Outougamiz ; tels étaient les éclairs qui partaient de l’acier de leurs glaives. La foudre dirigée par Folard les oblige à se séparer et répand le désordre dans les rangs des jeunes Natchez.
— Tribus du Serpent et de la Tortue ! s’écrie le frère de Céluta, soutenez l’assaut de d’Artaguette, tandis que je vais, avec les alliés, m’emparer des tonnerres. »
Il dit : les guerriers alliés marchent derrière lui deux à deux, et s’avancent vers la colline où les attend Folard. Intrépides sauvages, si mes chants se font entendre dans l’avenir, si j’ai reçu quelque étincelle du feu de Prométhée, votre gloire s’étendra parmi les hommes aussi longtemps que le Louvre dominera les flots de la Seine ; aussi longtemps que le peuple de Clovis continuera d’être le premier peuple du monde ; aussi longtemps que vivra la mémoire de ces laboureurs qui viennent de renouveler le miracle de votre audace dans les champs de la Vendée.
Outougamiz commence à gravir la colline : bientôt il disparaît dans un torrent de feu et de fumée : tel Hercule s’élevait vers l’Olympe dans les flammes de son bûcher ; tel sur la voie d’airain, et près du temple des Euménides, un orage ravit Œdipe au séjour des dieux. Rien n’arrête les Indiens, dont le péril s’accroît à mesure qu’ils approchent des bouches dévorantes. À chaque pas la mort enlève quelques-uns des assaillants. Tansou, qui se plaît à porter un arc de cèdre, reçoit un boulet au milieu du corps ; il se sépare en deux comme un épi rompu par la main d’un enfant. Kiousse, qui, prêt à s’engager dans les chaînes de l’hymen, avait déjà éteint le flambeau dans la cabane de sa maîtresse, voit ses pieds rapides soudainement écrasés ; il tombe du haut d’un roc dans une terre limoneuse, où il demeure enfoncé jusqu’à la ceinture ; Tani est frappé d’un globe d’airain à la tête ; son crâne emporté se va suspendre par la chevelure à la branche fleurie d’un érable.
De tous ces guerriers, Sépine suivait Outougamiz avec le plus d’ardeur. Ce héros descendait d’Oekala, qui avait régné sur les Siminoles. Oekala eut trois fils : Nape, qui devançait les chevreuils à la course ; Téran, qui épousa Nitianis, dont les esprits stériles fermèrent le sein, et Scoute, qui fut le dernier des trois enfants d’Oekala. Scoute eut de la chaste Nibila la charmante Elisoé et le fier Alisinape, père de Sépine. Cet ardent sauvage avait promis à sa mère de lui apporter la chevelure du commandant des Français ; mais il avait négligé de faire des sacrifices aux génies, et il ne devait plus rentrer dans la cabane de ses pères. Un boulet l’atteignit dans les parties inférieures du corps. Renversé sur la terre, il se roule dans ses entrailles. Son ami, Télaza, lui tend la main pour l’aider à se relever, mais un second boulet arrache le bras secourable qui va frapper Outougamiz.
Déjà il ne restait plus que soixante guerriers de la troupe qui escaladait la colline des foudres : ils arrivent au sommet. Outougamiz, perçant à travers les baïonnettes que Folard oppose à ses efforts, s’élance le premier sur un canon, abat la tête du cyclope qui allait y porter la mèche, embrasse le tube et appelle à lui les sauvages. Là se fait un carnage épouvantable des Français et des Indiens. Folard crie aux premiers : « Quelle honte pour vous si vous étiez vaincus ! » Outougamiz crie aux seconds : « Encore un moment de courage, et à nous la victoire ! »
On entend le frémissement du sang qui se dessèche et s’évapore en tombant sur la machine rougie, pour la possession de laquelle on combat. Les décharges des mousquets et des batteries font de la colline un effroyable chaos. Tels sont les mugissements, les ténèbres et les lueurs de l’Etna, lorsque le volcan se réveille : un ciel d’airain, d’où tombe une pluie de cendre, s’abaisse sur les campagnes obscurcies, au milieu desquelles la montagne brûle comme un funèbre flambeau ; des fleuves d’un feu violet sillonnent les plaines mouvantes ; les hommes, les cités, les monuments, disparaissent, et Vulcain, vainqueur de Neptune, fait bouillonner les mers sur ses fourneaux embrasés.
Toutes les fureurs de la guerre se rassemblent autour du bronze qu’a saisi le frère de Céluta. Les Indiens tâchent d’ébranler la lourde masse et de la précipiter du haut du coteau : les uns l’embrassent par sa bouche béante ; les autres poussent avec effort les roues qui laissent dans le sol de profondes traces ; ceux-ci tournent contre les Français les armes qu’ils leur ont arrachées ; ceux-là se font massacrer sur le canon que souillent la moelle éparse, les cervelles fumantes, les lambeaux de chair, les fragments d’os. Chaque soldat, noirci par le salpêtre, est couvert du sang de ses amis et de ses ennemis. On se saisit par les cheveux ; on s’attaque avec les pieds et les mains : tel a perdu les bras qui se sert de ses dents pour combattre : c’est comme un festin de la mort. Déjà Folard est blessé ; déjà l’héroïsme de quelques sauvages l’emporte sur tout l’art européen, lorsqu’un grenadier parvient à mettre le feu au tube. Aussitôt la couleuvre de bronze dégorge ses entrailles avec un dernier rugissement : sa destinée étant accomplie, elle éclate, mutile, renverse, tue la plus grande partie des guerriers qui l’environnent. L’on n’entend qu’un cri, suivi d’un silence formidable.
Comme deux flottes puissantes, se disputant l’empire de Neptune, se rencontrent à l’embouchure de l’antique Ægyptus, le combat s’engage à l’entrée de la nuit. Bientôt un vaisseau s’enflamme par sa poupe pétillante : à la lueur du mouvant incendie on distingue la mer semblable à du sang et couverte de débris ; la terre est bordée des nations du désert ; les navires, ou démâtés, ou rasés au niveau des vagues, dérivent en brûlant. Tout à coup le vaisseau en feu mugit : son énorme carcasse crève et lance jusqu’au ciel les tubes d’airain, les pins embrasés et les cadavres des matelots : la nuit et le silence s’étendent sur les ondes. Outougamiz reste seul de toute sa troupe, après l’explosion du foudre. Il se voulait jeter parmi les Français, mais le génie de l’amitié lui fait au fond du cœur cette réprimande : « Où cours-tu, insensé ? de quel fruit ta mort peut-elle être maintenant à ta patrie ? Réserve ce sacrifice pour une occasion plus favorable, et souviens-toi que tu as un ami. » Emu par ces tendres sentiments, le fils de Tabamica bondit du haut de la colline, va se plonger dans le fleuve, et, ranimé par la fraîcheur de l’onde il rejoint les guerriers qui n’avaient cessé de combattre contre d’Artaguette.
Les sachems, aussi prudents qu’intrépides, craignant d’être coupés dans leur retraite, s’étaient réunis aux bataillons de leurs fils. Tous ensemble soutenaient à peine les efforts de Beaumanoir, qui, du côté des Français, obtenait l’honneur de la journée.
Beaumanoir avait pour ancêtre ce fameux chevalier breton qui but son sang au combat des Trente. Douze générations séparaient Beaumanoir de cette source illustre : Étienne, Matthieu, Charles, Robert, Geoffroy, le second Étienne, Paul, François, qui mourut à Jarnac, Georges le Balafré, Thomas, François deuxième du nom, et Jean le Solitaire, qui habitait le donjon d’où l’on découvre la colline isolée que couronnent les ruines d’un temple druidique. Armé d’un casse-tête à l’instar de l’ennemi, Beaumanoir ravage les rangs des Natchez : Adario soutient à peine sa furie. Déjà le vieux Nabal, le riche Lipoé, qui possédait deux cents peaux de castor, trente arcs de bois de merisier et trois cabanes ; Ouzao, de la tribu du Serpent ; Arimat, qui portait un aigle d’azur sur son sein, une perle à sa lèvre et une couronne de plumes sur sa tête, tous ces guerriers avaient péri sous les ongles de ce fier lion, Beaumanoir.
On remarquait dans l’armée des Natchez un sachem redouté, le robuste Nipane ; trois fils secondaient son courage : Tanitien aux oreilles découpées, Masinaïke, favori de sa mère, et le grand Ossani. Les trois Nipanides, s’avançant à la tête des sauvages, lançaient leurs flèches contre les Français et se retiraient ensuite à l’abri de la valeur de leur père. Comme un serpent à la peau changeante, à la queue sonore, reposant aux ardeurs du soleil, veille sur ses enfants qui se jouent autour de lui ; si quelque bruit vient à se faire entendre, les jeunes reptiles se réfugient dans la bouche de leur mère : l’amour les renferme de nouveau dans le sein dont l’amour les fit sortir : tel était Nipane et ses fils.
Au moment où les trois frères allaient attaquer Beaumanoir, Beaumanoir fond sur eux comme le milan sur des colombes. Nipane, qui observe le mouvement du guerrier français, s’avance pour secourir les objets de sa vigilante tendresse. Privé d’une victoire qu’il regardait comme assurée, le soldat breton se tourne vers le sachem et l’abat d’un coup de massue.
À la vue de Nipane terrassée les Natchez poussent un cri : Tanitien, Masinaïke et Ossani lancent à la fois leurs flèches contre le meurtrier de leur père. Beaumanoir se baisse pour éviter la mort, et, se jetant sur les trois jeunes sauvages, il les immole.
Nipane, revenu de son évanouissement, mais répandant le sang par les yeux et par les narines, ne peut, heureux dans son infortune, apercevoir ses fils étendus à ses côtés. « Ô mes fils ! dit-il d’une voix mourante, sauvez mon corps de la rage des Français. Est-il rien de plus pitoyable qu’un sachem renversé par Areskoui ? Les ennemis comptent ses cheveux blancs et insultent à son cadavre : « Insensé, disent-ils, pourquoi quittais-tu le bâton de chêne ? » Ils le dépouillent, et plaisantent entre eux sur les restes inanimés du vieillard. « Nipane expire, parlant en vain à ses fils, et, arrivé chez les morts, il gémit de retrouver ces mêmes fils qui l’ont précédé dans la tombe.
Le grand-prêtre, armé d’une torche ardente, rallie les sauvages autour du corps de Nipane. Adario et Outougamiz enlèvent le cadavre, mais Beaumanoir saisit d’une main le sachem, l’oblige à lâcher sa proie, tandis que de l’autre main il lève la massue. Adario recule et détourne le coup. Alors le ciel marque à la fois la fin de la gloire et de la vie de Beaumanoir. D’un revers de sa hache, Adario fend le côté de son ennemi : le Breton sent l’air entrer dans sa poitrine par un chemin inconnu et son cœur palpiter à découvert. Ses yeux deviennent blancs ; il tord les lèvres ; ses dents craquent ; la massue échappe à sa main ; il tombe ; la vie l’abandonne, ses membres se raidissent dans la mort.
Adario s’élançant sur Beaumanoir pour lui enlever la chevelure : « À moi, Natchez ! s’écrie-t-il, Nipane est vengé ! » Les sauvages jettent de grandes clameurs, et reviennent à l’attaque. Du côté des Français, les tambours battent la charge, la musique et les clairons retentissent : d’Artaguette, faisant baisser la baïonnette à ses grenadiers, s’avance pour protéger le corps de son loyal compagnon d’armes. La mêlée devient horrible : Lameck reçoit au-dessous des côtes un coup d’épée, comme il saisissait par les pieds le cadavre de Beaumanoir. La membrane qui soutenait les entrailles de Lameck est rompue ; elles s’affaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme une outre. L’Indien se pâme avec d’accablantes douleurs, et un dur sommeil ferme ses yeux.
Le sort du noble Yatzi ne fut pas moins déplorable : ce guerrier descendait des rois Yendats, qui avaient régné sur les grands lacs. Lorsque les Iroquois envahirent la contrée de ses pères, sa mère le sauva dans une peau d’ours, et, l’emportant à travers les montagnes, elle devint suppliante aux foyers des Natchez. Élevé sur ces bords étrangers, Yatzi déploya au sortir de l’enfance la générosité d’un roi et la vaillance de ses ancêtres. Sa hutte était ouverte à tous les infortunés, car il l’avait été lui-même : la solitude n’avait point de cœur plus hospitalier.
Yatzi voit dans les rangs ennemis un Français qu’il avait reçu jadis sur la natte : le fils de l’exil, prenant à sa ceinture un calumet de paix, s’avance pour renouveler l’alliance de la cabane, mais le Français, qui ne le reconnaît pas, lui appuie un pistolet sur la poitrine : le coup part ; la balle fracasse la moelle épinière ; Yatzi, enveloppé d’une nuit soudaine, roule aux pieds de son hôte. Son âme, égarée sur ses lèvres, est prête à s’envoler vers celui qui reçoit le voyageur fatigué.
Transporté de colère, Siégo, autre banni des bois canadiens, Siégo qui était né sous un savanier (car sa mère fut surprise des douleurs de l’enfantement en allant à la fontaine), Siégo prétend tirer une vengeance éclatante du sort que vient d’éprouver son ami. Insensé qui courait lui-même à sa perte ! Une balle lancée au hasard lui crève le réservoir du fiel. Le guerrier sent aussitôt sur sa langue une grande amertume ; son haleine expirante fait monter, comme par le jeu d’une pompe, le sang qui vient bouillonner à ses lèvres. Ses genoux chancellent ; il s’affaisse doucement sur l’infortuné Yatzi, qui, d’un dernier mouvement convulsif, le serre dans ses bras : ainsi l’abeille se repose dans le calice de la miraculeuse Dionée, mais la fleur se referme sur la fille du ciel et l’étouffe dans un voile parfumé.
Les Indiens à leur tour arrachent à la vie une foule de Français, et sarclent le champ de bataille. À la supériorité de l’art ils opposent les avantages de la nature : leurs coups sont moins nombreux, mais ils portent plus juste. Le climat ne leur est point un fardeau ; les lieux où ils combattent sont ceux où ils s’exercèrent aux jeux de leur enfance ; tout leur est arme, rempart ou appui ; ils nagent dans les eaux, ils glissent ou ils volent sur la terre. Tantôt cachés dans les herbes, tantôt montés sur les chênes, ils rient du boulet qui passe sur leur tête ou sous leurs pieds. Leurs cris, leurs chants, le bruit de leurs chichikoués et de leurs fifres, annoncent un autre Mars, mais un Mars non moins redoutable que celui des Français. Les cheveux rasés ou retroussés des Indiens, les plumes et les ornements qui les décorent, les couleurs qui peignent le visage du Natchez, les ceintures où brillent la hache, où pend le casse-tête et le couteau d’escalpe, contrastent avec la pompe guerrière européenne. Quelquefois les sauvages attaquent tous ensemble, remplissant l’espace qui les sépare des ennemis de gestes et de danses héroïques ; quelquefois ils viennent un à un combattre un adversaire qu’ils ont remarqué comme étant le plus digne d’éprouver leur valeur.
Outougamiz se distingue de nouveau dans cette lutte renaissante. On le prendrait pour un guerrier échappé récemment au repos de ses foyers, tant il déploie de force et d’ardeur. Le tranchant de sa hache était fait d’un marbre aiguisé avec beaucoup de soin par Akomanda, aïeul du jeune héros. Ce marbre avait ensuite été inséré, comme une greffe, dans la tige fendue d’un plant de cormier : l’arbuste, en croissant, s’était refermé sur la pierre, et, coupé à une longueur de flèche, il était devenu un instrument de mort dans la main des guerriers.
Outougamiz fait tourner l’arme héréditaire autour de sa tête, et, la laissant échapper, elle va, d’un vol impétueux, frapper Valbel au-dessous de l’oreille gauche : la vertèbre est coupée. Le soldat ami de la joie penche la tête sur l’épaule droite, tandis que son sang rougit son bras et sa poitrine : on dirait qu’il s’endort au milieu des coupes de vin répandues, comme il voulait faire dans les orgies d’un festin.
Le rapide sauvage suit la hache qu’il a lancée, la reprend, et en décharge un coup effroyable sur Bois-Robert, dont la poitrine s’ouvre comme celle d’une blanche victime sous le couteau du sacrificateur. Bois-Robert avait pour aïeul ce guerrier qui escalada les rochers de Fécamp. Il comptait à peine dix-sept années : sa mère, assise sur le rivage de la France, avait longtemps regardé, en répandant des pleurs, le vaisseau qui emportait le fils de son amour. Outougamiz est tout à coup frappé de la pâleur du jeune homme, de la grâce de cette chevelure blonde qui ombrage un front décoloré, et descend, second voile, sur des yeux déjà recouverts de leurs longues paupières.
Pauvre nonpareille, lui dit-il, qui te revêtais à peine d’un léger duvet, te voilà tombée de ton nid ! Tu ne chanteras plus sur la branche ! Puisse ta mère, si tu as une mère, pardonner à Outougamiz ! Les douleurs d’une mère sont bien grandes. Hélas ! tu étais à peu près de mon âge ! Et moi aussi, il me faudra mourir, mais les esprits sont témoins que je n’avais aucune haine contre toi ; je n’ai fait ce mal qu’en défendant la tombe de ma mère. » Ainsi vous parliez, naïf et tendre sauvage ; les larmes roulaient dans vos yeux. Bois-Robert entendit votre simple éloge funèbre, et il sourit en exhalant son dernier soupir.
Tandis que, vaincus et vainqueurs, les Français et les Natchez continuent de toutes parts le combat, Chépar ordonne aux légers dragons de mettre pied à terre, d’écarter les arbres et les morts pour ouvrir un passage à la pesante cavalerie et au bataillon helvétique. L’ordre est exécuté. On roule avec effort, on soulève avec des leviers faits à la hâte, le tronc des chênes, les débris des canons et des chars : un écoulement est ouvert aux eaux dont le fleuve a inondé la plaine.
De paisibles castors, dans des vallons solitaires, s’empressent à finir un commun ouvrage : les uns scient les bouleaux et les abattent sur le courant onde, afin d’en former une digue ; les autres traînent sur leur queue les matériaux destinés aux architectes ; les palais de la Venise du désert s’élèvent ; des artisans de luxe en tapissent les planchers avec une fraîche verdure, et préparent les salles du bain, tandis que des constructeurs bâtissent plus loin, au bord du lac, les agréables châteaux de la campagne. Cependant de vieux castors, pleins d’expérience dirigent les travaux de la république, font préparer les magasins de vivres, placent des sentinelles avancées pour la sûreté du peuple, récompensent les citoyens diligents et exilent les paresseux : ainsi l’on voyait travailler les Français sur le champ des combats. Partout se forment des pyramides où les guerriers moissonnés par le fer sont entassés au hasard : les uns ont le visage tourné vers la terre, qu’ils pressent de leurs bras raidis ; les autres laissent flotter leurs chevelures sanglantes du haut des pyramides funèbres comme les plantes humides de rosée pendent du flanc des roches ; ceux-ci sont tournés sur le côté ; ceux-là semblent regarder le ciel de leurs yeux hagards, et sur leurs traits immobiles la mort a fixé les convulsions de la vie fugitive. Des têtes séparées du tronc, des membres mutilés remplissent les vides de ces trophées ; du sang épaissi cimente ces épouvantables monuments de la rage des hommes et de la colère du ciel. Bien différents s’élèvent dans une riante prairie, au milieu des ruisseaux et des doux ombrages, ces monceaux d’herbes et de fleurs tombées sous la faux de l’homme champêtre : Flore, un râteau à la main, invite les bergers à danser à la fête printanière, et les jeunes filles, avec leurs compagnes, se laissent rouler en folâtrant du sommet de la meule embaumée.
La trompette sonne, et la cavalerie se précipite dans les chemins qui lui sont ouverts. Un bruit sourd s’élève de la terre, que l’on sent trembler sous ses pas. Des batteries soudainement démasquées mugissent à la fois. Les échos des forêts multiplient la voix de ces tonnerres, et le Meschacebé y répond en battant ses rives. Satan mêle à ce tumulte des rumeurs surnaturelles qui glaceraient d’effroi les cœurs les plus intrépides. Jamais tel bruit n’avait été ouï, depuis le jour où le chaos, forcé de fuir devant le Créateur, se précipita aux confins des mondes arrachés de ses entrailles ; un fracas plus affreux ne se fera point entendre lorsque, la trompette de l’ange réveillant les morts dans leur poussière, tous les tombeaux s’ouvriront à la fois et reproduiront la race pâlissante des hommes. Les légions infernales répandues dans les airs obscurcissent le soleil ; les Indiens crurent qu’il s’allait éteindre. Tremblantes sur leurs bases, les Andes secouèrent leurs glaçons, et les deux Océans soulevés menacèrent de rompre l’isthme qui joint l’une et l’autre Amérique.
Suivi de ses centaures, Causans plonge dans les rangs des Natchez. Comme, dans une colonie naissante, un laboureur, empruntant de son voisin des poulains et des cavales, les fait entrer dans une grange où les gerbes de froment sont régulièrement étendues ; des enfants, placés au centre de l’aire, contraignent par leurs cris joyeux les paisibles animaux à fouler les richesses rustiques ; une charmante harmonie règne entre la candeur des enfants, l’innocence des dons de Cérès et la légèreté des jeunes poulains qui bondissent sur les épis, en suivant leurs mères : Causans et ses chevaux homicides broient sous leurs pas une moisson de héros. Et comme des abeilles dont un ours a découvert les trésors dans le creux d’un chêne se jettent sur le ravisseur et le percent de leur aiguillon, ainsi, ô Natchez ! le poignard à la main, vous résistez aux cavaliers et à leur chef, fils du brave Henri et de l’aimable Laure.
Les chevaux percés de flèches bondissent, se cabrent, secouent leur crinière, frottent leur bouche écumante contre leur pied raidi, ou lèvent leurs naseaux sanglants vers le ciel ; superbes encore dans leur douleur guerrière, soit qu’ils aient renversé leurs maîtres, soit qu’ils les emportent à travers le champ de bataille.
Peut-être, dans l’ardeur dont les combattants étaient animés, tous les Français et tous les Indiens allaient périr, si, des bords entr’ouverts du firmament, Catherine des Bois, qui voyait ce massacre, n’eût levé les mains vers le trône du Tout-Puissant. Une voix divine se fit entendre : « Vierge compatissante, cessez vos douleurs ; ma miséricorde viendra après ma justice. Mais bientôt l’auteur de tous ces maux va suspendre lui-même, afin de mieux favoriser ses projets, la fureur des guerriers. »
Ainsi retentirent dans l’éternité ces paroles qui tombèrent de soleil en soleil, et descendirent, comme une chaîne d’or, jusqu’aux abîmes de la terre.
En même temps le roi des enfers, jugeant le combat arrivé au point nécessaire pour l’accomplissement de ses desseins, songe à séparer les combattants.
Il vole à la grotte où le démon de la nuit se cache pendant que le soleil anime la nature. La reine des ténèbres était alors occupée à se parer. Les songes plaçaient des diamants dans sa chevelure azurée ; les mystères couvraient son front d’un bandeau, et les amours, nouant autour d’elle les crêpes de son écharpe, ne laissaient paraître qu’une de ses mamelles, semblable au globe de la lune ; pour sceptre, elle tenait à la main un bouquet de pavots. Tantôt elle souriait dans un profond silence, tantôt elle faisait entendre des chants comme ceux du rossignol ; la volupté rouvrait sans cesse ses yeux, qu’un doux sommeil fermait sans cesse ; le bruit de ses ailes imitait le murmure d’une source ou le frémissement du feuillage ; les zéphyrs naissaient de son haleine. Ce démon de la nuit avait toutes les grâces de l’ange de la nuit, mais, comme celui-ci, il ne présidait point au repos de la vertu, et ne pouvait inspirer que des plaisirs ou des crimes.
Jamais le monarque des ombres n’avait vu sa fille aussi charmante. « Ange ravissant, lui dit-il, il n’est pas temps de vous parer : quittez ces brillants atours et prenez votre robe des tempêtes. Vous savez ce que vous me devez : vous n’étiez pas avant la chute de l’homme, et vous avez pris naissance dans mes ténèbres. »
La Nuit, fille obéissante, arrache ses ornements ; elle se revêt de vapeurs et de nuages, comme lorsqu’elle veut favoriser des amours funestes ou les noirs complots de l’assassin. Elle attelle à son char deux hiboux, qui poussent des cris dolents et lamentables : conduite par le prince des enfers, elle arrive sur le champ de bataille.
Soudain les guerriers cessent de se voir et ne portent plus dans l’ombre que des coups inutiles. Le ciel ouvre ses cataractes ; un déluge, se précipitant des nues, éteint les salpêtres de Mars. Les vents agitent les forêts, mais cet orage est sans tonnerre, car Jéhovah s’est réservé les trésors de la grêle et de la foudre.
Le combat cesse : Chépar fait sonner la retraite : l’armée française se replie confusément dans l’obscurité et rétrograde vers ses retranchements. Chaque chef suit avec sa troupe le chemin qu’il croit le plus court, tandis que des soldats égarés tombent dans les précipices ou se noient dans les torrents.
Alors la nuit, déchirant ses voiles et calmant ses souffles, laisse descendre une lueur incertaine sur le champ du combat où les Indiens étaient demeurés épars. Aux reflets de la lune, on apercevait des arbres brisés par les bombes et les boulets, des cadavres flottants dans le débordement du Meschacebé, des chevaux abattus ou errant à l’aventure, des caissons, des affûts et des canons renversés, des armes et des drapeaux abandonnés, des groupes de jeunes sauvages immobiles, et quelques sachems isolés, dont la tête chauve et mouillée jetait une pâle lumière. Ainsi, du haut de la forteresse de Memphis, quand le Nil a surmonté ses rivages, on découvre, au milieu des plaines inondées quelques palmiers à demi déracinés, des ruines qui sortent du sein des flots, et le sommet grisâtre des Pyramides.
Bientôt ce qui reste des tribus se retire vers les bocages de la mort. Outougamiz, en pénétrant dans l’enceinte sacrée, entrevoit, assis sur un tombeau, un guerrier couvert de sang. Le frère de Céluta s’arrête : Qui es-tu ? dit-il : es-tu l’âme de quelque guerrier tombé aujourd’hui sous le tomahawk d’Areskoui, en défendant les foyers de nos pères ? »
L’ombre inclinée ne répond point ; le grand-prêtre survient, et s’avance vers le fantôme avec des évocations. Les sauvages le suivent. Soudain un cri : « Un homme blanc ! un homme blanc ! »
D’Artaguette, blessé dans le combat et perdu dans la nuit, s’était réfugié aux tombeaux des sauvages. Outougamiz reconnaît le Français contre lequel il a combattu, le Français protecteur de Céluta, le Français ami de René. Touché des malheurs de d’Artaguette, et désirant le sauver, il le réclame comme son prisonnier. « Je ne souffrirai point, s’écrie-t-il, que l’on brûle ce suppliant. Quoi ! il aurait vainement demandé l’hospitalité aux tombeaux de nos aïeux ? il aurait en vain cherché la paix dans le lieu où toutes les guerres finissent ? Et que dirait René du pays de l’Aurore, le fils adoptif du sage Chactas, cet ami qui m’a donné la chaîne d’or ? « Va, me dirait-il, homme cruel, cherche un autre compagnon pour errer dans les vallées ; je ne veux point de commerce avec les vautours qui déchirent les infortunés. » « Non ! non ! je ne descendrai point chez les morts avec un pareil grain noir dans le collier de ma vie. »
Ainsi parlait le frère de Céluta. L’inexorable Adario ordonne que l’on saisisse le guerrier blanc, et qu’il soit réservé au supplice du feu. Chactas avait fait abolir cet affreux usage ; mais le vénérable sachem était prisonnier au fort Rosalie, et les Indiens irrités n’écoutaient que la vengeance. Les femmes qui avaient perdu leurs fils dans le combat entouraient l’étranger en poussant des hurlements : telles les ombres se pressaient autour d’Ulysse, dans les ténèbres cymmériennes, pour boire le sang des victimes ; tels les Grecs chantaient autour du bûcher de la fille d’Hécube, immolée aux mânes de l’impitoyable Achille.
Sur une colline, à quelque distance du champ de bataille, s’élevait un sycomore dont la cime était couronnée ; tous les soirs des milliers de colombes se venaient percher sur ses rameaux desséchés. Ce fut au pied de cet arbre que le commandant de l’armée française résolut de passer la nuit, et d’assembler le conseil des officiers pour délibérer sur le parti qui restait à prendre.
Le bûcher du bivouac est allumé ; des sentinelles sont placées à diverses distances, et les chefs arrivent aux ordres de Chépar. Ils forment un cercle autour du foyer des veilles. On voyait, à la lueur des flammes, les visages fatigués et poudreux, les habits déchirés et sanglants, les armes demi-brisées, les casques fracassés, les chapeaux percés de balles, et tout le noble désordre de ces vaillants capitaines, tandis que les colombes, fidèles à leur retraite accoutumée, loin de fuir les feux, se venaient reposer avec les guerriers.
La résistance inattendue des sauvages avait effrayé le commandant du fort Rosalie : il commençait à craindre de s’être laissé trop emporter à l’humeur intéressée des colons. Il avait livré le combat sans en avoir reçu l’ordre précis du gouverneur de la Louisiane, et avant l’arrivée des troupes annoncées d’Europe. Un nombre assez considérable de soldats et plusieurs officiers étaient restés sur le champ de bataille : l’absence du capitaine d’Artaguette alarmait.
L’opinion des chefs, rassemblés autour de Chépar, était partagée : les uns voulaient continuer le combat au lever du jour ; les autres prétendaient que le châtiment infligé aux sauvages était assez sévère : il s’agissait moins, disaient-ils, d’exterminer ces peuples que de les soumettre ; sans doute les Indiens seraient disposés à un arrangement, et dans tous les cas la suspension des hostilités donnerait aux Français le temps de recevoir des secours.
Fébriano ne parut point à ce conseil : sa conduite sur le champ de bataille lui fit craindre la présence de ses valeureux compagnons d’armes : c’était dans de secrètes communications avec Chépar que le renégat espérait reprendre son influence et son crédit.
Le feu du bivouac ne jetait plus que des fumées ; l’aube blanchissait l’orient ; les oiseaux commençaient à chanter ; le conseil n’avait point encore fixé ses résolutions. Tout à coup retentit l’appel d’une sentinelle avancée ; on voit courir des officiers : la grand’garde fait le premier temps des feux. Un parti de jeunes Indiens, commandés par cet Outougamiz dont l’armée française avait admiré la valeur, se présentait au poste. Ces guerriers s’arrêtent à quelque distance ; de leurs rangs sort un jeune homme, pâle, la tête nue, portant un uniforme français taché de sang : c’était d’Artaguette. Il s’appuyait sur le bras d’une négresse qui allaitait un enfant : on le reçut à l’avant-garde ; les Indiens se retirèrent.
Conduit au général, d’Artaguette parla de la sorte devant le conseil :
— Blessé vers la fin du combat, le brave grenadier Jacques me porta hors de la mêlée. Jacques était blessé lui-même ; je le forçai de se retirer : il obéit à mes ordres, mais dans le dessein de m’aller chercher des secours. La nuit ayant fait cesser le combat, je parvins à me traîner à ce cimetière des Indiens, qu’ils appellent les bocages de la mort : là je fus trouvé par le jongleur : on me condamna au supplice des prisonniers de guerre. Outougamiz me voulut en vain sauver : sa sœur, non moins généreuse, fit ce qu’il n’avait pu faire. La loi indienne permet à une femme de délivrer un prisonnier en l’adoptant ou pour frère ou pour mari. Céluta a rompu mes liens ; elle a déclaré que j’étais son frère : elle réserve sans doute l’autre titre à un homme plus digne que moi de le porter.
Les Indiens, dont je suis devenu le fils adoptif, m’ont chargé de paroles de paix. Outougamiz, mon frère sauvage, m’a escorté jusqu’à l’avant-garde de notre armée ; une négresse appelée Glazirne, que j’avais connue au fort Rosalie, et qui se trouvait aux Natchez, m’a prêté l’appui de son bras pour arriver au milieu de vous. Je ne dirai point au général que j’étais opposé à la guerre : il a dû, dans son autorité et dans sa sagesse, décider ce qui convenait le mieux au service du roi, mais je pense que les Natchez étant aujourd’hui les premiers à parler de paix, l’honneur de la France est à couvert. Les Indiens m’ont accordé la vie et rendu la liberté. Chactas peut être échangé contre moi : je serai glorieux d’avoir servi de rançon à ce vieillard illustre.
Le sang et le courage du capitaine d’Artaguette étaient encore plus éloquents que ses paroles : un murmure flatteur d’applaudissements se répandit dans le conseil. Chépar vit un moyen de se tirer avec honneur du pas dangereux où il s’était engagé : il déclara que puisque les sauvages imploraient une trêve, il consentait à la leur accorder, leur voulant apprendre qu’on n’avait jamais recours en vain à sa clémence. Chactas, qu’on envoya chercher au fort Rosalie, conclut une suspension d’armes qui devait durer un an, et dans le cours de laquelle des sachems expérimentés et de notables Français s’occuperaient à régler le partage des terres.
Quelques jours suffirent pour donner la sépulture aux morts : une nature vierge et vigoureuse eut bientôt fait disparaître dans les bois les traces de la fureur des hommes, mais les haines et les divisions ne firent que s’accroître. Tous ceux qui avaient perdu des parents ou des amis sur le champ de bataille respiraient la vengeance : les Indiens, rendus plus fiers par leur résistance, étaient impatients de redevenir entièrement libres ; les habitants de la
Des tourbillons de fumée s’élèvent des
cabanes voisines (page 84).
colonie, trompés dans leur premier espoir, convoitaient plus que jamais les concessions dont ils se voyaient privés, et Chépar, humilié d’avoir été arrêté par des sauvages, se promettait, quand il aurait réuni de nouveaux soldats, de faire oublier le mauvais succès d’une démarche précipitée.
Cependant on ne recevait aux Natchez aucune nouvelle du Soleil et de son armée : les messagers envoyés au Grand Chef pour l’instruire de l’attaque des Français n’étaient point revenus. L’inquiétude commençait à se répandre, et l’on remarquait dans Akansie une agitation extraordinaire.
Toute la tendresse de Céluta, qui n’était plus alarmée pour Outougamiz sorti du combat couvert de gloire, s’était portée sur le frère d’Amélie. Outougamiz aurait déjà volé vers René, s’il n’eût été occupé par ordre des sachems, à donner les fêtes de l’hospitalité aux guerriers des tribus alliées, qui s’étaient trouvés au combat. Outougamiz disait à sa sœur : « Sois tranquille ; mon ami aura triomphé comme moi. C’est à son manitou que je dois la victoire ; le mien l’aura sauvé de tous les périls. »
Outougamiz jugeait par la force de son amitié de la puissance de son génie tutélaire : il jugeait mal.
Une nuit, un Indien détaché du camp du Soleil annonça le retour de la tribu de l’Aigle. La nouvelle se répand dans les cabanes ; les familles s’assemblent sous un arbre, à la lueur des flambeaux, pour écouter les cris d’arrivée : Outougamiz et Céluta sont les premiers au rendez-vous.
On entend d’abord le cri d’avertissement de l’approche des guerriers : toutes les oreilles s’inclinent, toutes les têtes se penchent en avant ; toutes les bouches s’entr’ouvrent, tous les yeux se fixent, tous les visages expriment le sentiment confus de la crainte et de l’espérance.
Après le cri d’avertissement commencent les cris de mort. Chactas comptait à haute voix ces cris, répétés autant de fois qu’il y avait de guerriers perdus : la nation répondit par une exclamation de douleur. Chaque famille se demande si elle n’a point fourni quelque victime au sacrifice ; si un père, un frère, un fils, un mari, un amant, ne sont point descendus à la contrée des âmes : Céluta tremblait et Outougamiz paraissait pétrifié.
Les cris de guerre succédèrent aux cris de mort ; ils annonçaient la quantité de chevelures enlevées à l’ennemi et le nombre des prisonniers faits sur lui. Ces cris de guerre excédant les cris de mort, une exclamation de triomphe se prolongea dans les forêts.
La tribu de l’Aigle parut alors, et défila entre deux rangs de flambeaux. Les spectateurs cherchaient à découvrir leur bonheur ou leur infortune : on vit tout d’abord que le vieux Soleil manquait, et Outougamiz et sa sœur n’aperçurent point le frère d’Amélie. Céluta, défaillante, fut à peine soutenue dans les bras d’Outougamiz, aussi consterné qu’elle. Mila se cacha en disant : « Je lui avais recommandé de ne pas mourir ! »
Ondouré, qui remplaçait le Soleil dans le commandement des guerriers, marchait d’un air victorieux. Il salua la Femme Chef, qui, au lieu de jouir de l’avènement de son fils au pouvoir suprême, semblait troublée par quelque remords. Averti de ce qui se passait, Chactas gardait une contenance douloureuse et sévère.
À mesure que la troupe s’avançait vers le grand village, les chefs adressaient quelques mots aux diverses familles : « Ton fils s’est conduit dans la bataille comme un buffle indompté, » disait un guerrier à un père, et le père répondait : « C’est bien. » « Ton fils est mort, » disait un autre guerrier à une mère ; et la mère répondait en pleurant : « C’est égal. »
Le conseil des sachems s’assemble : Ondouré, appelé devant ce conseil, fait le récit de l’expédition. Selon ce récit, les Natchez avaient trouvé les Illinois venant eux-mêmes attaquer les Natchez : dans le combat produit par cette rencontre, la victoire s’était déclarée en faveur des premiers, mais malheureusement le Soleil était tombé mort, percé d’une flèche. « Quant au coupable auteur de cette guerre, ajouta Ondouré, resté au pouvoir de l’ennemi, il expie à présent même, dans le cadre de feu, le châtiment dû à son sacrilège. » Ondouré aurait bien voulu accuser de lâcheté son rival ; mais René, blessé trois fois en défendant le Soleil, avait fait si publiquement éclater sa valeur aux yeux des sauvages, qu’Ondouré même fut obligé de rendre témoignage à cette valeur.
« Devenu chef des guerriers, reprit-il, j’aurais poursuivi ma victoire, si l’un de vos messagers ne m’eût apporté la nouvelle de l’attaque des Français : j’ai commandé la retraite, et suis accouru à la défense de nos foyers. »
Pendant le récit d’Ondouré, la Femme Chef avait donné des signes d’un trouble extraordinaire : on la vit rougir et pâlir. D’après quelques mots échappés à son coupable amant, lorsqu’il marcha aux Illinois, Akansie ne douta point que la flèche lancée contre le vieux Soleil ne fût partie de la main d’Ondouré. Le criminel lui-même se vint bientôt vanter auprès de la jalouse Indienne d’avoir fait commencer le règne du jeune Soleil. « Ma passion pour vous, dit-il, m’a emporté trop loin peut-être : disposez de moi, et ne songez qu’à établir votre puissance. » Ondouré espérait se faire nommer édile par le crédit de la Femme Chef, et gouverner la nation comme tuteur du souverain adolescent.
La mort du vieux Soleil opérait une révolution dans l’État : en lui expirait un des trois vieillards qui avaient aboli la tyrannie des anciens despotes des Natchez. Il ne restait plus que Chactas et Adario, tous deux au moment de disparaître.
Chactas conçut des soupçons sur le genre de mort de son ami : on ne disait point de quel côté la flèche avait frappé le chef centenaire ; on ne rapportait point le corps de ce vénérable chef, bien qu’on eût obtenu la victoire. Un bruit courait parmi les guerriers de la tribu de l’Aigle, que le Soleil avait été blessé par derrière, qu’il était tombé sur le visage, et que, longtemps défendu à terre par le guerrier blanc, l’un et l’autre, indignement abandonnés, étaient demeurés vivants aux mains de l’ennemi.
Ce bruit n’avait que trop de fondement ; telle était l’affreuse vérité : René et le Soleil avaient été faits prisonniers. Les Illinois se consolèrent de leur défaite en se voyant maîtres du grand-chef des Natchez : non poursuivis dans leur retraite, ils emmenèrent paisiblement leurs victimes.
Après un mois de marche, de repos et de chasse, ils arrivèrent à leur grand village : là, les prisonniers devaient être exécutés. Par un raffinement de barbarie, on avait pris soin de panser les blessures du frère d’Amélie et du Soleil ; les captifs étaient gardés jour et nuit, avec les précautions que le démon de la cruauté inspire aux peuples de l’Amérique.
Lorsque les Illinois découvrirent leur grand village, ils s’arrêtèrent pour préparer une entrée triomphante. Le chef de la troupe s’avança le premier en jetant les cris de mort. Les guerriers venaient ensuite rangés deux à deux : ils tenaient, par l’extrémité d’une corde, René et le chef des Natchez à moitié nus, les bras liés au-dessus du coude.
Le cortège parvint ainsi sur la place du village : une foule curieuse s’y trouvait déjà assemblée ; cette foule se pressait, s’agitait, dansait autour du vieux Soleil et de son compagnon : telles, dans un soir d’automne, d’innombrables hirondelles voltigent autour de quelques ruines solitaires ; tels les habitants des eaux se jouent dans un rayon d’or qui pénètre les vagues du Meschacebé, tandis que les fleurs des magnolias, détachées par le souffle de la brise, tombent en pluie sur la surface de l’onde.
Lorsque l’armée et tous les sauvages furent réunis dans le lieu de douleur, le grand-prêtre donna le signal du prélude des supplices, appelé, par l’horrible Athaënsic, les caresses aux prisonniers.
Aussitôt les Indiens, rangés sur deux lignes, frappent avec des bâtons de cèdre le chef des Natchez : celui-ci, sans hâter sa marche, passe entre ses bourreaux, comme un fleuve qui roule la lenteur de ses flots entre deux rives verdoyantes. René s’attendait à voir tomber la victime ; il ignorait que ces maîtres en supplice évitaient de porter les coups aux parties mortelles, afin de prolonger leurs plaisirs. « Vénérable sachem, s’écriait le frère d’Amélie, quelle destinée ! Moi, je suis jeune ; je puis souffrir : mais vous ! »
Le Soleil répondit : « Pourquoi me plains-tu ? je n’ai pas besoin de ta pitié. Songe à toi : rappelle tes forces. L’épreuve du feu commencera par moi, parce que je suis un chêne desséché sur ma tige et propre à m’embraser rapidement. J’espère jeter une flamme dont la lumière éclairera ma patrie et réchauffera ton courage. »
Après ces traitements faits à la vieillesse, le jeune Français eut à supporter les mêmes barbaries ; ensuite les deux prisonniers furent conduits dans une cabane, où on leur prodigua tous les secours et tous les plaisirs : l’oiseau de Minerve canadienne brise le pied de ses victimes et les engraisse dans son aire durant les beaux jours, pour les dévorer dans la saison des frimas.
La nuit vint : René, couvert de blessures, était couché sur une natte à l’une des extrémités de la cabane. Des gardes veillaient à la porte. Une femme vêtue de blanc, une couronne de jasmin jaune sur la tête, s’avance dans l’ombre ; on entendait couler ses larmes. « Qui es-tu ? » dit René en se soulevant avec peine. « Je suis la Vierge des dernières amours, répondit l’Indienne. Mes parents ont demandé pour moi la préférence, car ils haïssent Venclao, que j’aime. Voilà pourquoi je pleure à ton chevet : je m’appelle Nélida. »
René répondit dans la langue des sauvages : « Les baisers d’une bouche qui n’est point aimée sont des épines qui percent les lèvres. Nélida, va retrouver Venclao ; dis-lui que l’étranger des sassafras a respecté ton amour et ton malheur. » À ces mots, la fille des Illinois s’écria : « Manitou des infortunés, écoute ma prière ! Fais que ce prisonnier échappe au sort qu’on lui réserve ! il n’a point flétri mon sein ! puisse sa bien-aimée lui être attachée comme l’épouse de l’alcyon, qui porte aux rayons du soleil son époux languissant sous le poids des années ! »
En achevant ces paroles, la Vierge des dernières amours prit les fleurs de jasmin qui couvraient ses cheveux, et les déposa sur le front de René : mœurs extraordinaires dont la trame semble être tissue par les Muses et par les Furies.
« Couronnée de ta main, dit le jeune homme à Nélida, la victime sera plus agréable au Grand Esprit. » René, depuis longtemps, avait assez de la vie ; content de mourir, il offrait au ciel les tourments qu’il allait endurer pour l’expiation de ceux d’Amélie.
Dans ce moment les gardes entrèrent, et la fille des Illinois se retira.
Elle vint, l’heure des supplices : les Indiens racontèrent que l’astre de la lumière, épouvanté, ne sortit point ce jour-là du sein des mers, et qu’Athaënsic, déesse des vengeances, éclaira seule la nature. Les prisonniers furent conduits au lieu de l’exécution.
Le chef des Natchez est attaché à un poteau, au pied duquel s’élevait un amas d’écorces et de feuilles séchées : le frère d’Amélie est réservé pour la dernière victime. Le grand-prêtre paraît au milieu du cercle que formait la foule autour du poteau ; il tient à la main une torche, qu’il secoue en dansant. Bientôt il communique le feu au bûcher : on eût cru voir un de ces sacrifices offerts par les anciens Grecs sur les bords de l’Hellespont : le mont Ida, le Xante et le Simoïs pleuraient Astyanax et les ruines fumantes d’Ilion.
On brûle d’abord les pieds du vieillard, aussi tranquille au feu du bûcher que s’il eût été assis, aux rayons du matin, à la porte de sa cabane. Le sachem chante au milieu des tourments qui le conduisent à la tombe, comme l’époux répète le cri d’hyménée en s’approchant du lit nuptial. Les bourreaux, irrités, épuisent la fécondité de leur infernal génie. Ils enfoncent dans les plaies de l’ami de Chactas des éclisses de pin enflammées, et lui crient : « Eclaire-nous donc maintenant, ô bel astre ! » Tel un soleil couronnant son front du feu le plus doux se couche au milieu du concert de la nature : ainsi parut aux Illinois la victime rayonnante.
Athaënsic souffle sa rage dans les cœurs : un jongleur, qu’une louve avait nourri dans un antre du Niagara, se précipite sur le sachem, lui arrache la peau de la tête et répand des cendres rougies sur le crâne découvert du vieillard. La douleur abat le chef des Natchez aux pieds de ses ennemis.
Bientôt réveillé d’un évanouissement dont il s’indigne, il saisit un tison, appelle et défie ses persécuteurs : cantonné au milieu de son bûcher, il est un moment la terreur de toute une armée. Un faux pas le livre de nouveau aux inventeurs des tortures : ils se jettent sur le vieillard ; la hache coupe ces pieds qui visitaient la cabane des infortunés, ces mains qui pansaient les blessures. On roule un tronc encore vivant sur la braise, dont la violence sert de remède aux plaies de la victime et les cicatrise, tandis que le sang fume sur les charbons, comme l’encens dans un sacrifice.
Le chef n’a pas succombé ; il écarte encore de ses regards les guerriers les plus proches, et fait reculer les bourreaux. Moins effrayant est le serpent dont le voyageur a séparé les anneaux avec un glaive : le dragon mutilé s’agite aux pieds de son ennemi, soufflant sur lui ses poisons, le menaçant de ses ardentes prunelles, de sa triple langue et de ses longs sifflements.
— René ! s’écrie enfin le vieillard d’une voix qui semble avoir redoublé de force, je vais rejoindre mes pères ! Je ne me suis livré à ces actions qu’afin de t’encourager à mourir et de te montrer ce que peut un homme lorsqu’il veut exercer toute la puissance de son âme. Pour l’honneur de ta nouvelle patrie, imite mon exemple.
Il expire. Il avait accompli un siècle : sa vertu antique, cultivée si longtemps sur la terre, s’épanouit aux rayons de l’éternité, comme l’aloès américain qui au bout de cent printemps ouvre sa fleur aux regards de l’aurore.
Le courage du chef des Natchez avait exalté la fureur des Illinois. Ils s’écriaient, pleins de rage : « Si nous n’avons pu tirer un mugissement de ce vieux buffle, voici un jeune cerf qui nous dédommagera de nos peines. » Femmes, enfants, sachems, tous s’empressent au nouveau sacrifice : le génie des vengeances sourit aux tourments et aux larmes qu’il prépare.
Sur une habitation américaine que gouverne un maître humain et généreux, de nombreux esclaves s’empressent à recueillir la cerise du café : les enfants la précipitent dans des bassins d’une eau pure ; les jeunes Africaines l’agitent avec un râteau pour détacher la pulpe vermeille du noyau précieux, ou étendent sur des claies la récolte opulente. Cependant le maître se promène sous des orangers, promettant des amours et du repos à ses esclaves, qui font retentir l’air des chansons de leur pays : ainsi les Illinois s’empressent, sous les regards d’Athaënsic, à recueillir une nouvelle moisson de douleurs. En peu de temps l’ouvrage se consomme, et le frère d’Amélie, dépouillé par les sacrificateurs, est attaché au pilier du sacrifice.
Au moment où le flambeau abaissait sa chevelure de feu pour la répandre sur les écorces, des tourbillons de fumée s’élèvent des cabanes voisines : parmi des clameurs confuses on entend retentir le cri des Natchez ; un parti de cette nation portait la flamme chez les Illinois. L’épouvante et la confusion se mettent dans la foule assemblée autour du frère d’Amélie ; les jongleurs prennent la fuite ; les femmes et les enfants les suivent : on se disperse sans écouter la voix des chefs, sans se réunir pour se défendre. Dans la terreur dont les esprits sont frappés, la petite troupe des Natchez pénètre jusqu’au lieu du sang. Un jeune chef, la hache à la main, devance ses compagnons. Qui déjà ne l’a nommé ? C’est Outougamiz. Il est au bûcher ; il a coupé les liens funestes !
Toutes les paroles de tendresse et de pitié prêtes à s’échapper de son âme par lui sont étouffées. Rien n’est fait encore : René n’est pas sauvé ; un seul instant de retard le peut perdre. Revenus de leur première frayeur, les Illinois se sont aperçus du petit nombre des Natchez ; ils se rassemblent avec des cris et entourent la troupe libératrice. Les efforts de cette troupe lui ouvrent un chemin : mais que peuvent douze guerriers contre tant d’ennemis ? En vain les Natchez ont placé au milieu d’eux le frère d’Amélie : ses blessures le rendent boiteux et pesant ; sa main percée d’une flèche ne peut lever la hache, et presque à chaque pas il va mesurer la terre.
Outougamiz charge le frère d’Amélie sur ses épaules, le fardeau sacré semble lui avoir donné des ailes : le frère de Céluta glisse sur la pointe des herbes ; on n’entend ni le bruit de ses pas ni le murmure de son haleine. D’une main il retient son ami, de l’autre il frappe et combat. À mesure qu’il s’avance vers la forêt voisine, ses compagnons tombent un à un à ses côtés : quand il pénétra avec René dans la forêt, il restait seul.
Déjà la nuit était descendue ; déjà Outougamiz s’était enfoncé dans l’épaisseur des taillis, où, déposant René parmi de longues herbes, il s’était couché près de lui : bientôt il entend des pas. Les Illinois allument des flambeaux qui éclairent les plus sombres détours du bois.
René veut adresser les paroles de sa tendre admiration au jeune sauvage, mais celui-ci lui ferme la bouche : il connaissait l’oreille subtile des Indiens. Il se lève, trouve avec joie que le frère d’Amélie a repris quelque force, lui ceint les reins d’une corde et l’entraîne au bas d’une colline qui domine un marais.
Les deux infortunés cherchent un asile au fond de ce marais : tantôt ils plongent dans le limon qui bouillonne autour de leur ceinture ; tantôt ils montrent à peine la tête au-dessus des eaux. Ils se frayent une route à travers les herbes aquatiques qui entravent leurs pieds comme des liens, et parviennent ainsi à de hauts cyprès, sur les genoux desquels ils se reposent.
Des voix errantes s’élèvent autour du marais. Des guerriers se disaient les uns aux autres : « Il s’est échappé. » Plusieurs soutenaient qu’un génie l’avait délivré. Les jeunes Illinois se faisaient de mutuels reproches, tandis que des sachems assuraient qu’on retrouverait le prisonnier, puisqu’on était sur ses traces ; et ils poussaient des dogues dans les roseaux. Les voix se firent entendre ainsi quelque temps : par degrés elles s’éloignèrent et se perdirent enfin dans la profondeur des forêts.
Le souffle refroidi de l’aube engourdit les membres de René ; ses plaies étaient déchirées par les buissons et les ronces, et de la nudité de son corps découlait une eau glacée : la fièvre vint habiter ses os, et ses dents commencèrent à se choquer avec un bruit sinistre. Outougamiz saisit René de nouveau, le réchauffa sur son cœur, et quand la lumière du soleil eut pénétré sous la voûte des cyprès, elle trouva le sauvage tenant encore son ami dans ses bras.
Mère des actions sublimes ! toi qui, depuis que la Grèce n’est plus, as établi ta demeure sur les tombeaux indiens, dans les solitudes du Nouveau-Monde ! toi qui, parmi ces déserts, es pleine de grandeur, parce que tu es pleine d’innocence ! amitié sainte ! prête-moi tes paroles les plus fortes et les plus naïves, ta voix la plus mélodieuse et la plus touchante, tes sentiments exaltés, tes feux immortels, et toutes les choses ineffables qui sortent de ton cœur, pour chanter les sacrifices que tu inspires ! Oh ! qui me conduira au champ des Rutules, à la tombe d’Euryale et de Nisus, où la Muse console encore des mânes fidèles ! Tendre divinité de Virgile, tu n’eus à soutirer que la mort de deux amis : moi j’ai à peindre leur vie infortunée.
Qui dira les douces larmes du frère d’Amélie ? qui fera voir ses lèvres tremblantes où son âme venait errer ? qui pourra représenter sous l’abri d’un cyprès, parmi des roseaux, Outougamiz, sa chaîne d’or, Manitou de l’amitié, serrée à triple nœud sur sa poitrine, Outougamiz soutenant dans ses bras l’ami qu’il a délivré, cet ami couvert de fange et de sang, et dévoré d’une fièvre ardente ? Que celui qui le peut exprimer nous rende le regard de ces deux hommes, quand, se contemplant l’un l’autre en silence, les sentiments du ciel et du malheur rayonnaient et se confondaient sur leur front. Amitié ! que sont les empires, les amours, la gloire, toutes les joies de la terre, auprès d’un seul instant de ce douloureux bonheur ?
Outougamiz, par cet instinct de la vertu qui fait deviner le crime, avait ajouté peu de foi au récit d’Ondouré ; ce qu’il recueillit de la bouche de divers guerriers augmenta ses doutes. Dans tous les cas, René était mort ou pris, et il fallait ou lui donner la sépulture ou le délivrer des flammes.
Outougamiz cache ses desseins à Céluta : il n’avertit qu’une troupe de jeunes Natchez qui consentent à le suivre. Il se dépouille de tout vêtement, et ne garde qu’une ceinture pour être plus léger ; il peint son corps de la couleur des ombres ; ceint le poignard, s’arme du tomahawk ; attache sur son cœur la chaîne d’or, suspend de petits pains de maïs à son côté, jette l’arc sur son épaule, et rejoint dans la forêt ses compagnons. Il se glisse avec eux dans les ténèbres : arrivé au Bayouc des Pierres, il le traverse, aborde la rive opposée, pousse le cri du castor qui a perdu ses petits, bondit, et il disparaît dans le désert.
Huit jours entiers il marche, ou plutôt il vole ; pour lui plus de sommeil, pour lui plus de repos. Ah ! le moment où il fermerait la paupière ne pourrait-il pas être le moment même qui lui ravirait son ami ? Montagnes, précipices, rivières, tout est franchi : on dirait un aimant qui cherche à se réunir à l’objet qui l’attire à travers les corps qui s’opposent à son passage. Si l’excès de la fatigue arrête le frère de Céluta, s’il sent, malgré lui, ses yeux s’appesantir, il croit entendre une voix qui lui crie du milieu des flammes : « Outougamiz ! Outougamiz ! où est le Manitou que je t’ai donné ? » À cette voix intérieure, il tressaille, se lève, baise la chaîne d’or, et reprend sa course.
La lenteur avec laquelle les Illinois retournèrent à leurs villages donna le temps à Outougamiz d’arriver avant la consommation de l’holocauste. Ce sauvage n’est plus le simple, le crédule Outougamiz : à sa résolution, à son adresse, à la manière dont il a tout prévu, tout calculé, on prendrait ce soldat pour un chef expérimenté. Il sauve René, mais en perdant ses nobles compagnons, troupe d’amis qui offre à l’amitié ce magnanime sacrifice ! il sauve René, l’entraîne dans le marais ; mais que de périls il reste encore à surmonter !
Le lieu où les deux amis se reposèrent d’abord étant trop voisin du rivage, Outougamiz résolut de se réfugier sous d’autres cyprès, qui croissaient au milieu des eaux : lorsqu’il voulut exécuter son dessein, il sentit toute sa détresse. Un peu de pain de maïs n’avait pu rendre les forces à René ; ses douleurs s’étaient augmentées, ses plaies s’étaient rouvertes ; une fièvre pesante l’accablait, et l’on ne s’apercevait de sa vie qu’à ses souffrances. Accablé par ses chagrins et ses travaux, affaibli par la privation presque totale de nourriture, le frère de Céluta eût eu besoin pour lui-même des soins qu’il prodiguait à son ami. Mais il ne s’abandonna point au désespoir ; son âme, s’agrandissant avec les périls, s’élève comme un chêne qui semble croître à l’œil à mesure que les tempêtes du ciel s’amoncellent autour de sa tête. Plus ingénieux dans son amitié qu’une mère indienne qui ramasse de la mousse pour en faire un berceau à son fils, Outougamiz coupe des joncs avec son poignard, en forme une sorte de nacelle, parvient à y coucher le frère d’Amélie, et, se jetant à la nage, traîne après lui le fragile vaisseau qui porte le trésor de l’amitié.
Outougamiz avait été au moment d’expirer de douleur ; il se sentit près de mourir de joie lorsqu’il aborda la cyprière. « Oh ! s’écria-t-il en rompant alors pour la première fois le silence, il est sauvé ! Délicieuse nécessité de mon cœur ! pauvre colombe fugitive ! te voilà donc à l’abri des chasseurs ! Mais, René, je crains que tu ne me veuilles pas pardonner, car c’est moi qui suis la cause de tout ceci, puisque je n’étais point auprès de toi dans la bataille. Comment ai-je pu quitter mon ami qui m’avait donné un Manitou sur mon berceau ? C’est fort mal, fort mal à toi, Outougamiz ! »
Ainsi parlait le sauvage ; la simplicité de ses propos, en contraste avec la sublimité de ses actions, fit sortir un moment René de l’accablement de la douleur : levant une main débile et des yeux éteints, il ne put prononcer que ces mots : « Te pardonner ! »
Outougamiz entre sous les cyprès : il coupe les rameaux trop abaissés, il écarte des genoux de ces arbres les débris des branches : il y fait un doux lit avec des cimes de joncs pleins d’une moelle légère ; puis, attirant son ami sur ce lit, il le recouvre de feuilles séchées : ainsi un castor dont les eaux ont inondé les premiers travaux prend son nourrisson et le transporte dans la chambre la plus élevée de son palais.
Le second soin du frère de Céluta fut de panser les plaies du frère d’Amélie. Il sépare deux nœuds de roseaux, puise un peu d’eau du marais, verse cette eau d’une coupe dans l’autre pour l’épurer et lave les blessures dont il a sucé d’abord le venin. La main d’un fils d’Esculape, armé des instruments les plus ingénieux, n’aurait été ni plus douce ni plus salutaire que la main de cet ami. René ne pouvait exprimer sa reconnaissance que par le mouvement de ses lèvres. De temps en temps l’Indien lui disait avec inquiétude : « Te fais-je mal ? te trouves-tu un peu soulagé ? » René répondait par un signe qu’il se sentait soulagé, et Outougamiz continuait son opération avec délices.
Le sauvage ne songeait point à lui : il avait encore quelque reste de maïs, il le réservait pour René. Outougamiz ne faisait qu’obéir à un instinct sublime, et les plus belles actions n’étaient chez lui que l’accomplissement des facultés de sa vie. Comme un charmant olivier nourri parmi les ruisseaux et les ombrages laisse tomber, sans s’en apercevoir, au gré des brises, ses fruits mûrs sur les gazons fleuris, ainsi l’enfant des forêts américaines semait, au souffle de l’amitié, ses vertus sur la terre, sans se douter des merveilleux présents qu’il faisait aux hommes.
Rafraîchi et calmé par les soins de son libérateur, René sentit ses paupières se fermer, et Outougamiz tomba lui-même dans un profond sommeil à ses côtés : les anges veillèrent sur le repos de ces deux hommes, qui avaient trouvé grâce auprès de celui qui dormit dans le sein de Jean.
Outougamiz eut un songe. Une jeune femme lui apparut : elle s’appuyait en marchant sur un arc détendu, entouré de lierre comme un thyrse ; un chien la suivait. Ses yeux étaient bleus ; un sourire sincère entr’ouvrait ses lèvres de rose ; son air était un mélange de force et de grâce. Presque nue, elle ne portait qu’une ceinture, plus belle que celle de Vénus. Outougamiz se figurait lui tenir ce discours :
« Etrangère, j’avais planté un érable sur le sol de la hutte où je suis né : voilà que pendant mon absence de méchants Manitous ont blessé son écorce et ont fait couler sa sève. Je cherche des simples dans ces marais pour les appliquer sur les plaies de mon érable. Dis-moi où je trouverai la feuille du savinier. »
D’une voix paisible l’Indienne paraissait répondre à Outougamiz : « En vérité, je dis qu’il connaîtra toutes les ruses de la sagesse, l’homme qui pourra pénétrer celle de votre amitié. Ne craignez rien : j’ai dans le jardin de mon père des simples pour guérir tous les arbres, et en particulier les érables blessés. »
En prononçant ces paroles, qu’Outougamiz croyait entendre, l’Indienne, fille du songe, prit un air de majesté : sa tête se couronna de rayons ; deux ailes blanches bordées d’or ombragèrent ses épaules divines. L’extrémité d’un de ses pieds touchait légèrement la terre, tandis que son corps flottait déjà dans l’air diaphane.
« Outougamiz, semblait dire le brillant fantôme, élève-toi par l’adversité. Que les vertus de la nature te servent d’échelons pour atteindre aux vertus plus sublimes de la religion de cet homme à qui tu as dévoué ta vie : alors je reviendrai vers toi, et tu pourras compter sur les secours de l’ange de l’amitié. »
Ainsi parle la vision au jeune Natchez plongé dans le sommeil. Un parfum d’ambroisie, embaumant les lieux d’alentour, répand la force dans l’âme du frère de Céluta, comme l’huile sacrée qui fait les rois ou prépare l’âme du mourant aux béatitudes célestes.
En même temps le rêve devient magnifique : le séraphin, dont il produit l’image, poussant la terre de son pied, comme un plongeur qui remonte du fond de l’abîme, s’élève dans les airs. Cette vertu calme ne se meut point avec la rapidité des messagers qui portent les ordres redoutables du Tout-Puissant ; son assomption vers la région de l’éternelle paix est mesurée, grave et majestueuse. Aux champs de l’Europe un globe lumineux, arrondi par la main d’un enfant des Gaules, perce lentement la voûte du ciel ; aux champs de l’Inde, l’oiseau du paradis flotte sur un nuage d’or, dans le fluide azuré du firmament.
Outougamiz se réveille ; la voix du héron annonçait le retour de l’aurore : le frère de Céluta se sentait tout fortifié par son rêve et par son sommeil. Après quelques moments employés à rassembler ses idées, l’Indien, rappelant et les périls passés et les dangers à venir, se lève pour commencer sa journée. Il visite d’abord blessures de René, frotte les membres engourdis du malade avec un bouquet d’herbes aromatiques, partage avec lui quelques morceaux de maïs, change les joncs de la couche, renouvelle l’air en agitant les branches des cyprès, et replace son ami sur de frais roseaux : on eût dit d’une matrone laborieuse qui arrange au matin sa cabane, ou d’une mère qui donne de tendres soins à son fils.
Ces choses de l’amitié étant faites, Outougamiz songe à se parer avant d’accomplir les desseins qu’il méditait. Il se mire dans les eaux, peigne sa chevelure, et ranime ses joues décolorées avec la pourpre d’une craie précieuse. Ce sauvage avait tout oublié dans son héroïque entreprise, hors le vermillon des fêtes, mêlant ainsi l’homme et l’enfant, portant la gravité du premier dans les frivolités du second, et la simplicité du second dans les occupations du premier : sur l’arbre d’Atalante, le bouton parfumé qui sert d’ornement à la jeune fille grossit auprès de la pomme d’or qui rafraîchit la bouche du voyageur fatigué.
La nature avait placé dans le cœur d’Outougamiz l’intelligence qu’elle a mise dans la tête des autres hommes : le souffle divin donnait à la Pythie des vues de l’avenir moins claires et moins pénétrantes que l’esprit dont il était animé ne découvrait au frère de Céluta les malheurs qui pouvaient menacer son ami. Saisissant le Temps corps à corps, l’amitié forçait ce mystérieux Protée à lui révéler ses secrets.
Outougamiz, ayant pris ses armes, dit au nouveau Philoctète couché dans son antre, mais que l’amitié des déserts, plus fidèle que celle des palais, n’avait point trahi : « Je vais chercher les dons du Grand Esprit, car il faut bien que tu vives, et il faut aussi que je vive. Si je ne mangeais pas, j’aurais faim, et mon âme s’en irait dans le pays des âmes. Et comment ferais-tu alors ? Je vois bien tes pieds, mais ils sont immobiles ; je vois bien tes mains, mais elles sont froides et ne peuvent serrer les miennes. Tu es loin de ta forêt et de ta retraite : qui donnerait la pâture à l’hermine blessée, si le castor qui l’accompagne allait mourir ? Elle baisserait la tête, ses yeux se fermeraient ; elle tomberait en défaillance : les chasseurs la trouveraient expirante et diraient : « Voyez l’hermine blessée loin de sa forêt et de sa retraite. »
À ces mots l’Indien s’enfonça dans la cyprière, mais non sans tourner plusieurs fois la tête vers le lieu où reposait la vie de sa vie. Il se parlait incessamment, et se disait : « Outougamiz ! tu es un chevreuil sans esprit ; tu ne connais point les plantes, tu ne fais rien pour sauver ton frère. » Et il versait des larmes sur son peu d’expérience et il se reprochait d’être inutile à son ami !
Il chercha longtemps dans les détours du marais des herbes salutaires : il cueillit des cressons et tua quelques oiseaux. En revenant à l’asile consacré par son amitié, il aperçut de loin les joncs bouleversés et épars. Il approche, appelle, touche à la couche, soulève les roseaux : le frère d’Amélie n’était plus !
Le désespoir s’empare d’Outougamiz : prêt à se briser la tête contre le tronc des cyprès, il s’écrie : « Où es-tu ? m’as-tu fui comme un faux ami ? Mais qui t’a donné des pieds ou des ailes ? Est-ce la Mort qui t’a enlevé ?… »
Tandis que le sauvage s’abandonne à ses transports, il croit entendre un bruit à quelque distance : il se tait, retient son haleine, écoute, puis soudain se plonge dans l’onde, bondit, nage, bondit encore, bientôt découvre René qui se débat expirant contre un Illinois.
Outougamiz pousse le cri de mort : l’effort qu’il fait en s’élançant est si prodigieux, que ses pieds s’élèvent au-dessus de la surface de l’eau. Il est déjà sur l’ennemi, le renverse, se roule avec lui parmi les limons et les roseaux. Comme lorsque deux taureaux viennent à se rencontrer dans un marais où il ne se trouve qu’un seul lieu pour désaltérer leur soif, ils baissent leurs dards recourbés, leurs queues hérissées se nouent en cercle ; ils se heurtent du front ; des mugissements sortent de leur poitrine, l’onde jaillit sous leurs pieds, la sueur coule autour de leurs cornes et sur le poil de leurs flancs. Outougamiz est vainqueur ; il lie fortement avec des racines tressées son prisonnier au pied d’un arbre, et étend à l’ombre, sous le même arbre, l’ami qu’il vient encore de sauver.
Par les violentes secousses que le frère d’Amélie avait éprouvées, ses plaies s’étaient rouvertes. Le Natchez, dans le premier moment de sa vengeance, fut prêt d’immoler l’Illinois.
— Comment, lui dit-il, as-tu pu être assez cruel pour entraîner ce cerf affaibli ? S’il eût été dans sa force, lâche ennemi, d’un seul coup de tête il eût brisé ton bouclier. Tu mériterais bien que cette main t’enlevât ta chevelure.
Outougamiz, s’arrêtant comme frappé d’une pensée : « As-tu un ami ? » dit-il à l’Illinois. « Oui, » répondit le prisonnier.
— Tu as un ami ! reprit le frère de Céluta s’approchant de lui et le mesurant des yeux ; ne va pas faire un mensonge. »
— Je dis la vérité, » reprit l’Illinois.
— Eh bien ! s’écria Outougamiz tirant son poignard après avoir approché de son oreille la petite chaîne d’or, eh bien ! rends grâces à ce Manitou qui vient de me défendre de te tuer : il ne sera pas dit qu’Outougamiz, de la tribu du Serpent ait jamais séparé deux amis. Que serait-ce de moi si tu m’avais privé de René ? Ah ! je ne serais plus qu’un chevreuil solitaire. Tu vois, ô Illinois ! ce que tu allais faire ; et ton ami serait ainsi ! et il irait seul murmurant ton nom dans le désert ! Non ! il serait trop infortuné !… et ce serait moi.
Le sauvage coupe aussitôt les liens de l’Illinois. « Sois libre, lui dit-il, retourne à l’autre moitié de ton âme, qui te cherche peut-être, comme je cherchais à l’instant ma couronne de fleurs, lorsque tu étais assez inhumain pour la dérober à ma chevelure. Mais je compte sur ta foi : tu ne découvriras point mon lieu à tes compatriotes. Tu ne leur diras point : « Sous le cyprès de l’amitié, Outougamiz le Simple a caché la chair de sa chair. » Jure par ton ami que tes lèvres resteront fermées, comme les deux coupes d’une noix que la lune des moissons n’a point achevé de mûrir.
— Moi, Nassoute, reprit l’étranger, je jure par mon ami, qui est pour moi comme un baume lorsque j’ai des peines dans le cœur, je jure que je ne découvrirai point ton lieu, et que mes lèvres resteront fermées comme les deux coupes d’une noix que la coupe des moissons n’a point achevé de mûrir.
À ces mots Nassoute allait s’éloigner, lorsque Outougamiz l’arrêta et lui dit : « Où sont les guerriers Illinois ? » — « Crois-tu, répliqua l’étranger, que je sois assez lâche pour te l’apprendre ? »
Frère de Céluta, vous répondîtes : « Va retrouver ton ami : je te tendais un piège : si tu avais trahi ta patrie, je n’eusse point cru à ton serment, et tu tombais sous mes coups. »
Nassoute s’éloigne : Outougamiz vient donner ses soins au frère d’Amélie, comme s’il ne s’était rien passé, et comme s’il n’y eut aucun lieu de douter de la foi de l’Illinois, puisqu’il avait fait le serment de l’amitié.
Quelques jours s’écoulèrent : les blessures de René commençaient à se cicatriser ; les meurtrissures étaient moins douloureuses ; la fièvre se calmait. Le frère d’Amélie serait revenu plus promptement à la vie si une nourriture abondante avait pu rétablir ses forces ; mais Outougamiz trouvait à peine quelques baies sauvages. Elles manquèrent enfin ; il ne resta plus au frère de Céluta qu’à tenter les derniers efforts de l’amitié.
Une nuit, il sort furtivement du marais, cachant son entreprise à René et laissant çà et là des paquets flottants de roseaux pour reconnaître la route, si les génies lui permettaient le retour. Il monte à travers le bois de la colline ; il découvre le camp des Illinois, où il était résolu de pénétrer.
Des feux étaient encore allumés : la plupart des familles dormaient étendues autour de ces feux. Le jeune Natchez, après avoir noué sa chevelure à la manière des guerriers ennemis, s’avance vers l’un des foyers. Il aperçoit un cerf à demi dépouillé dont les chairs n’avaient point encore pétillé sur la braise. Outougamiz en dépèce avec son poignard les parties les plus tendres, aussi tranquillement
Comment fuir ! Comment échapper à l’élément terrible (page 90).
que s’il eût préparé un festin dans la cabane de ses pères. Cependant on voyait çà et là quelques Illinois éveillés, qui riaient et chantaient. La matrone du foyer où le frère de Céluta dérobait une part de la victime ouvrit elle-même les yeux ; mais elle prit l’étranger pour le jeune fils de ses entrailles, et se replongea dans le sommeil. Des chasseurs passent auprès de l’ami de René, lui souhaitent un ciel bleu, un manteau de castor et l’espérance. Outougamiz leur rend à demi-voix le salut de l’hospitalité.
Un d’entre eux s’arrêtant, lui dit : « Il a singulièrement échappé. » — « Un génie sans doute l’a ravi, » répond le frère de Céluta. L’Illinois repartit : « Il est caché dans le marais ; il ne se peut sauver, car il est environné de toutes parts : nous boirons dans son crâne. »
Tandis qu’Outougamiz se trouvait engagé dans cette conversation périlleuse, la voix d’une femme se fit entendre à quelque distance ; elle chantait : « Je suis l’épouse de Venclao. Mon sein, avec son bouton de rose, est comme le duvet d’un cygne que la flèche du chasseur a taché d’une goutte de sang au milieu. Oui, mon sein est blessé, car je ne puis secourir l’étranger qui respecta la Vierge des dernières amours. Puissé-je du moins sauver son ami ! » L’Indienne se tut ; puis, s’approchant du Natchez dans les ombres, elle continua de la sorte :
« La non pareille des Florides croyait que l’hiver avait changé sa parure, et qu’elle ne serait point reconnue parmi les aigles des rochers, chez lesquels elle cherchait la pâture ; mais la colombe fidèle la découvrit et lui dit : « Fuis, imprudent oiseau : la douceur de ton chant t’a trahi. »
Ces paroles frappèrent le frère de Céluta : il lève les yeux, et remarque les pleurs de la jeune femme ; il entrevoit en même temps les guerriers armés qui s’avancent. Il charge sur ses épaules une partie de la dépouille du cerf, s’enfonce dans les ombres, franchit le bois, rentre dans les détours du marais, et, après quelques heures de fatigue et de périls, se retrouve auprès de son ami.
Un ingénieux mensonge lui servit à cacher à René sa dangereuse aventure ; mais il fallait préparer le banquet : le jour on en pouvait voir la fumée ; la nuit, on en pouvait découvrir les feux. Outougamiz préféra pourtant la nuit : il espéra trouver un moyen de masquer la lueur de la flamme.
Lorsque le soleil fut descendu sous l’horizon et que les dernières teintes du jour se furent évanouies, l’Indien tira une étincelle de deux branches de cyprès en les frottant l’une contre l’autre, et en embrasa quelques feuilles. Tout réussit d’abord, mais des roseaux secs, placés trop près du foyer, prennent feu et jettent une grande lumière. Outougamiz les veut précipiter dans l’eau et ne fait qu’étendre la flamme. Il s’élance sur le monceau ardent et cherche à l’écraser sous ses pieds. René épuise ses forces renaissantes pour seconder son ami : soins inutiles ! le feu se propage, court en pétillant sur la cime séchée des joncs, et gagne les branches résineuses des cyprès. Le vent s’élève, des tourbillons de flammes, d’étincelles et de fumée montent dans les airs, qui prennent une couleur sanglante. Un vaste incendie se déploie sur le marais.
Comment fuir ? comment échapper à l’élément terrible qui, après s’être éloigné de son centre, s’en rapprochait et menaçait les deux amis ? Déjà étaient consumés les paquets de joncs sur lesquels le frère de Céluta aurait pu tenter encore de transporter René dans d’autres parties du marais. Essayer de passer au désert voisin : les cruels Illinois n’y campaient-ils pas ? N’était-il pas probable qu’attirés par l’incendie, ils fermaient toutes les issues ? Ainsi, lorsqu’on croit être arrivé au comble de la misère, on aperçoit par delà de plus hautes adversités. Il est difficile au fils de la femme de dire : « Ceci est le dernier degré du malheur. »
Outougamiz était presque vaincu par la fortune : il voyait perdu tout ce qu’il avait fait jusque alors. Il n’avait donc sauvé son ami du cadre de feu que pour brûler cet ami de sa propre main ! Il s’écria d’une voix douloureuse : « René, c’est moi qui t’immole ! Que tu es infortuné de m’avoir eu pour ami ! »
Le frère d’Amélie, d’un bras affaibli et d’une main pâle, pressa tendrement le sauvage sur son sein. « Crois-tu, lui dit-il, qu’il ne me soit pas doux de mourir avec toi ? Mais pourquoi descendrais-tu au tombeau ? Tu es vigoureux et habile ; tu te peux frayer un chemin à travers les flammes. Revole à tes ombrages : les Natchez ont besoin de ton cœur et de ton bras ; une épouse, des enfants embelliront tes jours, et tu oublieras une amitié funeste. Pour moi, je n’ai ni patrie, ni parents sur la terre : étranger dans ces forêts, ma mort ou ma vie n’intéresse personne ; mais toi, Outougamiz, n’as-tu pas une sœur ? »
« Et cette sœur, répliqua Outougamiz, n’a-t-elle pas levé sur toi des regards de tendresse ? Ne reposes-tu pas dans le secret de son cœur ? Pourquoi l’as-tu dédaignée ? Que me conseilles-tu ? De t’abandonner ! Et depuis quand t’ai-je prouvé que j’étais plus que toi attaché à la vie ? Depuis quand m’as-tu vu me troubler au nom de la mort ? Ai-je tremblé quand, au milieu des Illinois, j’ai brisé les liens qui te retenaient ? Mon cœur palpitait de crainte quand je te portais sur mes épaules avec des angoisses que je n’aurais pas échangées contre toutes les joies du monde ? Oui, il palpitait, ce cœur, mais ce n’était pas pour moi ! Et tu oses me dire que tu n’as point d’ami ! Moi, t’abandonner ! Moi, trahir l’amitié ! Moi, former d’autres liens après ta mort ! Moi, heureux sans toi, avec une épouse et des enfants ! Apprends-moi donc ce qu’il faut que je raconte à Céluta en arrivant aux Natchez ! Lui dirai-je : « J’avais délivré celui pour lequel je t’appelai en témoignage de l’amitié ; le feu a pris à des joncs ; j’ai eu peur, j’ai fui. J’ai vu de loin les flammes qui ont consumé mon ami ? » Tu sais mourir, prétends-tu, René ; moi, je sais plus, je sais vivre. Si j’étais dans ta place et toi dans la mienne, je ne t’aurais pas dit : « Fuis et laisse-moi. » Je t’aurais dit : Sauve-moi, ou mourons ensemble. »
Outougamiz avait prononcé ces paroles d’un ton qui ne lui était pas ordinaire. Le langage de la plus noble passion était sorti dans toute sa magnificence des lèvres du simple sauvage. « Reste avec moi, s’écria à son tour le frère d’Amélie : je ne te presse plus de fuir. Tu n’es pas fait pour de tels conseils. »
À ces mots, quelque chose de serein et d’ineffable se répandit sur le visage d’Outougamiz, comme si le ciel s’était entr’ouvert, et que la clarté divine se fût réfléchie sur le front du frère de Céluta. Avec le plus beau sourire que l’ange des amitiés vertueuses ait jamais mis sur les lèvres d’un mortel, l’Indien répondit : « Tu viens de parler comme un homme ; je sens dans mon sein toutes les délices de la mort. »
Les deux amis, cessant d’opposer à l’incendie des efforts impuissants et de tenter une retraite impossible, assis l’un près de l’autre, attendirent l’accomplissement de leur destinée.
La flamme se repliant sur elle-même avait embrasé le cyprès qui leur servait d’asile ; des brandons commençaient à tomber sur leurs têtes. Tout à coup, à travers les masses de feu et de fumée, on entend un léger bruit dans les eaux. Une espèce de fantôme apparaît : ses cheveux sont consumés sur ses tempes ; sa poitrine et ses bras sont à demi brûlés, tandis que le bas de son corps dégoutte d’une eau bourbeuse. « Qui es-tu ? lui crie Outougamiz ; es-tu l’esprit de mon père qui vient nous chercher, pour nous conduire au pays des âmes ? »
« Je suis Venclao, répond le spectre, l’ami de Nassoute, auquel tu as donné la vie, et l’époux de Nélida, cette vierge des dernières amours, que ton ami a respectée. Je viens payer ma double dette. La flamme a découvert votre asile ; les tribus des Illinois environnent le marais ; déjà plusieurs guerriers nagent pour arriver jusqu’à vous ; je les ai devancés. Nassoute nous attend à l’endroit de la rive que l’on a confié à sa garde. Hâtons-nous. »
Venclao passe un bras vigoureux sous le bras du frère d’Amélie, et fait signe à Outougamiz de le soutenir du côté opposé. Ainsi entrelacés, tous trois se plongent dans les eaux ; ils s’avancent à travers des champs de cannes embrasées, tantôt menacés par le feu, tantôt prêts à s’engloutir dans l’onde. Chaque instant augmente le danger ; des cris, des voix se font entendre de toutes parts. Tels furent les périls d’Enée lorsque, dans la nuit fatale d’Ilion, il allait à la lueur des flammes, par des rues solitaires et détournées, cacher sur le mont Ida et les anciens dieux de l’antique Troie et les dieux futurs du Capitole.
Outougamiz, Venclao et René arrivent au lieu où Nassoute les attendait. Le frère d’Amélie est à l’instant placé sur un lit de branchages que Venclao, Nassoute et Outougamiz portent tour à tour. Ils s’éloignent à grands pas du fatal marais ; toute la nuit ils errent par le silence des bois. Aux premiers rayons de l’aurore, les deux Illinois s’arrêtent et disent aux deux guerriers ennemis : « Natchez, implorez vos Manitous ; fuyez. Nous vous avons rendu vos bienfaits. Quittes envers vous, nous nous devons maintenant à notre patrie. Adieu ! »
Venclao et Nassoute posent à terre le lit du blessé, mettent un bâton de houx dans la main gauche du frère d’Amélie, donnent à Outougamiz des plantes médicinales, de la farine de maïs, deux peaux d’ours, et se retirent.
Les deux fugitifs continuèrent leur chemin. René marchait lentement le premier, courbé sur le bâton qu’il soulevait à peine ; Outougamiz le suivait répandant des feuilles séchées, afin de cacher l’empreinte de son passage : l’hôte des forêts est moins habile à tromper la meute avide que ne l’était l’Indien à mêler les traces de René pour le dérober à la recherche de l’ennemi.
Parvenu sur une bruyère, Outougamiz dit tout à coup : « J’entends des pas précipités ; » et bientôt après une troupe d’Illinois se montre à l’horizon vers le nord. Le couple infortuné eut le temps de gagner un bois étroit qui bordait l’autre extrémité ; il y pénètre, et l’ayant traversé, il se trouve à l’endroit même où s’était donné le combat si fatal au grand-chef des Natchez et au frère d’Amélie.
À peine les deux amis foulaient-ils le champ de la mort, qu’ils ouïrent l’ennemi dans le bois voisin. Outougamiz dit à René : « Couche-toi à terre : je te viendrai bientôt trouver. »
René ne voulait plus disputer sa vie ; il était las de lutter si longtemps pour quelques misérables jours : mais il fut encore obligé d’obéir à l’amitié. Son infatigable libérateur le couvre des effroyables débris du combat, et s’enfonce dans l’épaisseur d’une forêt.
Lorsque des enfants ont découvert le lieu où un rossignol a bâti son nid, la mère, poussant des cris plaintifs et laissant pendre ses ailes, voltige, comme blessée, devant les jeunes ravisseurs qui s’égarent à sa poursuite et s’éloignent du gage fragile de ses amours : ainsi le frère de Céluta, jetant des voix dans la solitude, attire les ennemis de ce côté et les écarte du trésor plus cher à son cœur que l’œuf plein d’espérance ne l’est à l’oiseau amoureux.
Les Illinois ne purent joindre le léger sauvage à qui l’amitié avait pour un moment rendu toute sa vigueur. Ils approchaient du pays des Natchez, et, n’osant aller plus loin, ils abandonnèrent la poursuite.
Le frère de Céluta vint alors dégager René des ruines hideuses qui avaient protégé sa jeunesse et sa beauté. Les deux amis reprirent leur chemin au lever de l’aurore, après s’être lavés dans une belle source. Il se trouva que les restes glacés sous lesquels René avait conservé l’étincelle de la vie étaient ceux de deux Natchez, d’Aconda et d’Irinée. Le frère d’Amélie les reconnut, et, frappé de cette fortune extraordinaire, il dit à Outougamiz : « Vois-tu ces corps défigurés, déchirés par les aigles et étendus sans honneurs sur la terre ? Aconda et Irinée ! vous étiez deux amis comme nous ! Je vous ai vus périr lorsque abattus j’essayais encore de vous défendre. Outougamiz, tu confiais cette nuit même l’ami vivant au secret de deux amis décédés. Ces morts se sont ranimés au feu de ton âme pour me prêter leur abri. »
Outougamiz pleura sur Aconda et sur Irinée, mais il était trop faible pour leur creuser un tombeau.
Comme des laboureurs, après une longue journée de sueurs et de travaux, ramènent leurs bœufs fatigués à leur chaumière ; ils croient déjà découvrir leur toit rustique ; ils se voient déjà entourés de leurs épouses et de leurs enfants : ainsi les deux amis, en approchant du pays des Natchez, commençaient à sentir renaître l’espérance ; leurs désirs franchissaient l’espace qui les séparait de leurs foyers. Ces illusions, comme toutes celles de la vie, furent de courte durée.
Les forces de René, épuisées une dernière fois, touchaient à leur terme ; et, pour comble de calamité, il ne lui restait plus rien des dons de Venclao et de Nassoute.
Outougamiz lui-même succombait : ses joues étaient creuses ; ses jambes amaigries et tremblantes, ne portaient plus son corps. Trois fois le soleil vint donner la lumière aux hommes, et trois fois il retrouva les voyageurs se traînant sur une bruyère qui n’offrait aucune ressource. Le frère d’Amélie et le frère de Céluta ne se parlaient plus ; ils jetaient seulement par intervalles des regards furtifs et douloureux. Quelquefois Outougamiz cherchait encore à aider la marche de René : deux jumeaux qui se soutiennent à peine s’appuient de leurs faibles bras et ébauchent des pas incertains aux yeux de leur mère attendrie.
Du lieu où les amis étaient parvenus, jusqu’au pays des Natchez, il ne restait plus que quelques heures de chemin ; mais René fut contraint de s’arrêter. Excité par Outougamiz, qui le conjurait d’avancer, il voulut faire quelques pas, afin de ne point ravir volontairement à son ami le fruit de tant de sacrifices : ses efforts furent vains. Outougamiz essaya de le porter sur ses épaules ; mais il plia, et tomba sous le fardeau.
Non loin du sentier battu murmurait une fontaine ; René s’en approcha en rampant sur les genoux et sur les mains, suivi d’Outougamiz, qui pleurait : le pasteur affligé accompagne ainsi le chevreau qui a brisé ses pieds délicats en tombant d’une roche élevée, et qui se traîne vers la bergerie.
La fontaine marquait la lisière même de la savane qui s’étend jusqu’au Bayouc des Pierres, et qui n’a d’autres bornes à l’orient que les bois du fort Rosalie. Outougamiz assit son compagnon au pied d’un saule. Le jeune sauvage attachait ses regards sur le pays de ses aïeux : être venu si près ! « René, dit-il, je vois notre cabane. »
« Tourne-moi le visage de ce côté, » répondit le frère d’Amélie. Outougamiz obéit.
Le frère de Céluta eut un moment la pensée de se rendre aux Natchez pour y chercher du secours ; mais craignant que l’homme de son cœur n’expirât pendant son absence, il résolut de ne le point quitter. Il s’assit auprès de René, lui prit le front dans ses deux mains, et le pencha doucement sur sa poitrine : alors, baissant son visage sur une tête chérie, il se prépara à recueillir le dernier soupir de son ami. Comme deux fleurs que le soleil a brûlées sur la même tige, ainsi paraissaient ces deux jeunes hommes inclinés l’un sur l’autre vers la terre.
Un bruit léger et le souffle d’un air parfumé firent relever la tête à Outougamiz : une femme était à ses côtés. Malgré la pâleur et le vêtement en désordre de cette femme, comment l’Indien l’aurait-il méconnue ? Outougamiz laisse échapper de surprise et de joie le front de René ; il s’écrie : « Ma sœur, est-ce toi ? »
Céluta recule ; elle s’était approchée des deux amis sans les découvrir ; le son de la voix de son frère l’a étonnée : « Mon frère ! répond-elle, mon frère ! les génies me l’ont ravi ! l’homme blanc a expiré dans le cadre de feu ! Tous les jours je viens attendre les voyageurs à cette limite, mais ils ne reparaîtront plus ! »
Outougamiz se lève, s’avance vers Céluta, qui aurait pris la fuite si elle n’avait remarqué avec une pitié profonde la marche chancelante du guerrier. Vous eussiez vu sur le front de l’Indienne passer tour à tour le sentiment de la plus profonde terreur et de la plus vive espérance. Céluta hésitait encore, quand elle aperçoit, attaché au sein de son frère, le Manitou de l’amitié. Elle vole à Outougamiz, qu’elle embrasse et soutient à la fois, mais Outougamiz :
— Je l’ai sauvé ! il est là ! mais il est mort si tu n’as rien pour le nourrir. »
L’amour a entendu la voix de l’amitié ! Céluta est déjà à genoux : timide et tremblante, elle a relevé le front de l’étranger mourant ; René lui-même a reconnu la fille du désert, et ses lèvres ont essayé de sourire. Outougamiz, la tête penchée dans son sein, les mains jointes et tombantes, disait : « Témoin du serment de l’amitié, ma sœur, tu viens voir si je l’ai bien tenu. J’aurais dû ramener mon ami plein de vie, et le voilà qui expire ! je suis un mauvais ami, un guerrier sans force. Mais toi, as-tu quelque chose pour ranimer mon ami ? »
— Je n’ai rien ! s’écrie Céluta désespérée. Ah ! s’il eût été mon époux, s’il eût fécondé mon sein, il pourrait boire avec son enfant à la source de la vie ! » Souhait divin de l’amante et de la mère !
La chaste Indienne rougit comme si elle eût craint d’avoir été comprise de René. Les yeux de cette femme étaient fixés au ciel, son visage était inspiré : on eût dit que, dans une illusion passionnée, Céluta croyait nourrir et son fils et le père de son fils.
Amitié, qui m’avez raconté ces merveilles, que ne me donnâtes-vous le talent pour les peindre ! j’avais le cœur pour les sentir[1]
- ↑ C’est ici que s’arrête la première partie des Natchez, celle qu’on peut en appeler l’épopée. Ce qui suit n’est plus qu’un simple récit, pour lequel l’auteur, renonçant à la forme épique, adopte celle de la narration.
« Les premiers pas du matin s’étaient imprimés en taches rougeâtres dans les nuages de la tempête, lorsque couvert de l’écume des flots j’abordai au rivage. Courant sur les limons verdis, tout hérissés des pyramides de l’insecte des sables, je me dérobe à la fureur du génie des eaux. À quelque distance s’offrait une grotte dont l’entrée était fermée par des framboisiers. J’écarte les broussailles et pénètre sous la voûte du rocher, où je fus agréablement surpris d’entendre couler une fontaine. Je puisai de l’eau dans le creux de ma main, et faisant une libation : — Qui que tu sois, m’écriai-je, Manitou de cette grotte, ne repousse pas un suppliant que le Grand Esprit a jeté sur tes rivages ; que cette malédiction du ciel ne t’irrite pas contre un infortuné. Si jamais je revois la terre des sassafras, je te sacrifierai deux jeunes corbeaux dont les ailes seront plus noires que celles de la nuit.
« Après cette prière, je me couchai sur des branches de pin : épuisé de fatigue, je m’endormis aux soupirs du Sommeil, qui baignait ses membres délicats dans l’eau de la fontaine.
« À l’heure où le fils des cités, couvert d’un riche manteau, se livre aux joies d’un festin servi par la main de l’abondance, je me réveillai dans ma grotte solitaire. En proie aux attaques de la faim, je me lève : comme un élan échappé à la flèche du chasseur croit bientôt retourner à ses forêts ; près de rentrer sous leur ombrage, il rencontre une autre troupe de guerriers qui l’écartent avec des cris et le poursuivent de nouveau sur les montagnes : ainsi j’étais éloigné de ma patrie par les traits de la fortune.
« À l’instant où je sortais de la grotte, un ours blanc se présente pour y entrer ; je recule quelques pas et tire mon poignard. Le monstre, poussant un mugissement, me menace de ses serres énormes, de son museau noirci et de ses yeux sanglants : il se lève, et me saisit dans ses bras comme un lutteur qui cherche à renverser son adversaire. Son haleine me brûle le visage : la faim de ses dents est prête à se rassasier de ma chair ; il m’étouffe dans ses embrassements ; aussi facilement qu’ils ouvrent un coquillage au bord de la mer, ses ongles vont séparer mes épaules. J’invoque le Manitou de mes pères, et, de la main qui me reste libre, je plonge mon poignard dans le cœur de mon ennemi. Les bras du monstre se relâchent ; il abandonne sa proie, s’affaisse, roule à terre, expire.
« Plein de joie, j’assemble des mousses et des racines à l’entrée de ma grotte : deux cailloux me donnent le feu ; j’allume un bûcher dont la flamme et la fumée s’élèvent au-dessus des bois. Je dépouille la victime ; je la mets en pièces ; je brûle les filets de la langue et les portions consacrées aux génies : je prends soin de ne point briser les os, et je fais rôtir les morceaux les plus succulents. Je m’assieds sur des pierres polies par la douce lime des eaux ; je commence un repas avec l’hostie de la destinée, avec des cressons piquants et des mousses de roche aussi tendres que les entrailles d’un jeune chevreuil. La solitude de la terre et de la mer était assise à ma table : je découvrais à l’horizon, non sans une sorte d’agréable tristesse, les voiles du vaisseau où j’avais fait naufrage.
« L’abondance ayant chassé la faim, et la nuit étant revenue sur la terre, je me retirai de nouveau au fond de l’antre, avec la fourrure du monstre que j’avais terrassé. Je remerciai le Grand Esprit qui m’avait fait sauvage et qui me donnait dans ce moment tant d’avantages sur l’homme policé. Mes pieds étaient rapides, mon bras vigoureux, ma vie habituée aux déserts : un génie ami des enfants, le Sommeil, fils de l’Innocence et de la Nuit, ferma mes yeux, et je bus le frais sumac du Meschacebé dans la coupe dorée des Songes.
« Les sifflements du courlis et le cri de la barnacle, perchée sur les framboisiers de la grotte, m’annoncèrent le retour du matin : je sors. Je suspends par des racines de fraisier les restes de la victime à mes épaules ; j’arme mon bras d’une branche de pin ; je me fais une ceinture de joncs où je place mon poignard, et, comme un lion marin, je m’avance le long des flots.
« Pendant mon séjour chez les Cinq-Nations iroquoises, le commerce et la guerre m’avaient conduit chez les Esquimaux, et j’avais appris quelque chose de la langue de ce peuple. Je savais que l’île de mon naufrage s’approchait, dans la région de l’étoile immobile, des côtes du Labrador : je cherchai donc à remonter vers ce détroit.
« Je marchai autant de nuits qu’une jeune femme qui n’a point encore nourri de premier-né reste dans le doute sur le fruit que son sein a conçu : craignant de tromper son époux, elle ne confie ses tendres espérances qu’à sa mère ; mais aux défaillances de cette femme, annonces mystérieuses de l’homme, à son secret, qui éclate dans ses regards, le père devine son bonheur, et, tombant à genoux, offre au Grand Esprit son fils à naître.
« Je traversai des vallées de pierres revêtues de mousse, et au fond desquelles coulaient des torrents d’eau demi-glacée : des bouquets de framboisiers, quelques bouleaux, une multitude d’étangs salés couverts de toutes sortes d’oiseaux de mer, variaient la tristesse de la scène. Ces oiseaux me procuraient une abondante nourriture, et des fraises, des oseilles, des racines, ajoutaient à la délicatesse de mes banquets.
« Déjà mes pas étaient arrivés au détroit des tempêtes. Les côtes du Labrador se montraient quelquefois par delà les flots au coucher et au lever du soleil. Dans l’espoir de rencontrer quelque navigateur, je cheminais le long des grèves ; mais lorsque j’avais franchi des caps orageux, je n’apercevais qu’une suite de promontoires aussi solitaires que les premiers.
« Un jour j’étais assis sous un pin : les flots étaient devant moi ; je m’entretenais avec les vents de la mer et les tombeaux de mes ancêtres. Une brise froide s’élève des régions du nord, et un reflet lumineux voltige sous la voûte du ciel. Je découvre une montagne de glace flottante ; poussée par le vent, elle s’approche de la rive. Manitou du foyer de ma cabane, dites quel fût mon étonnement lorsqu’une voix, sortant de l’écueil mobile, vint frapper mon oreille. Cette voix chantait ces paroles dans la langue des Esquimaux :
« Salut, esprit des tempêtes, salut, ô le plus beau des fils de l’Océan !
« Descends de ta colline où l’importun soleil ne luit jamais ; descends, charmante Élina ! Embarquons-nous sur cette glace. Les courants nous emportent en pleine mer ; les loups marins viennent se livrer à l’amour sur la même glace que nous.
« Sois-moi propice, esprit des tempêtes, ô le plus beau des fils de l’Océan !
« Élina, je darderai pour toi la baleine ; je te ferai un bandeau pour garantir tes beaux yeux de l’éclat des neiges ; je te creuserai une demeure sous la terre pour y habiter avec un feu de mousse ; je te donnerai trente tuniques impénétrables aux eaux de la mer. Viens sur le sommet de notre rocher flottant. Nos amours y seront enchaînées par les vents, au milieu des nuages et de l’écume des flots.
« Salut, esprit des tempêtes, ô le plus beau des fils de l’Océan !
«Tel était ce chant extraordinaire. Couvrant mes yeux de ma main, et jetant dans les flots une partie de mon vêtement, je m’écriai : — Divinité de cette mer dont je viens d’entendre la voix, soyez-moi propice ; favorisez mon retour. Aucune réponse ne sortit de la montagne, qui vint s’échouer sur les sables à quelque distance du lieu où j’étais assis.
« J’en vis bientôt descendre un homme et une femme vêtus de peaux de loup marin. Aux caresses qu’ils prodiguaient à un enfant, je les reconnus pour mari et femme. Ainsi l’a voulu le Grand Esprit ; le bonheur est de tous les peuples et de tous les climats : le misérable Esquimau, sur son écueil de glace, est aussi heureux que le monarque européen sur son trône ; c’est le même instinct qui fait palpiter le cœur des mères et des amantes dans les neiges du Labrador et sur le duvet des cygnes de la Seine.
« Je dirige mes pas vers la femme, dans l’espérance que l’homme accourrait au secours de son épouse et de son enfant. L’esprit qui m’inspira cette pensée ne trompa point mon attente. Le guerrier s’avance vers moi avec fureur : il était armé d’un javelot surmonté d’une dent de vache marine ; ses yeux sanglants étincelaient derrière ses ingénieuses lunettes ; sa barbe rousse, se joignant à ses cheveux noirs, lui donnait un air affreux. J’évite les premiers coups de mon adversaire, et m’élançant sur lui je le terrasse.
« Élina, arrêtée à quelque distance, faisait éclater les signes de la plus vive douleur ; ses genoux fléchirent ; elle tomba sur le rocher. Comme le pois fragile qui s’élève autour de la gerbe de maïs, sa fleur délicate se marie au blé robuste et joint ainsi la grâce à la vie utile de son époux ; mais si la pierre tranchante de l’Indienne vient à moissonner l’épi, l’humble pois, qu’une tige amie ne soutient plus, s’affaisse et couvre de ses grappes fanées le sol qui l’a vu naître : ainsi la jeune sauvage était tombée sur la terre. Elle tenait embrassé son fils, tendre fleur de son sein.
« Je rassure l’Esquimau vaincu ; je le caresse en passant la main sur ses bras, comme un chasseur encourage l’animal fidèle qui le guide au fond des bois ; l’Esquimau se relève à demi et presse mes genoux en signe de reconnaissance et de faiblesse. Dans cette attitude, il n’avait rien de rampant à la manière de l’Europe : c’était l’homme obéissant à la nécessité.
« La femme revient de son évanouissement. Je l’appelle ; elle fait un pas vers nous, fuit, revient et toujours resserrant le cercle, s’approche de plus en plus de son maître et de son mari. Bientôt elle met les mains à terre et s’avance ainsi jusqu’à mes pieds. Je prends l’enfant qu’elle portait sur son dos ; je lui prodigue des caresses : ces caresses apprivoisèrent tellement la mère de l’enfant, qu’elle se mit à bondir de joie à mes côtés. Lorsqu’un guerrier emporte dans ses bras un chevreau qu’il a trouvé sur la montagne, la mère, traînant ses longues mamelles et surmontant sa frayeur, suit avec de doux bêlements le ravisseur, qu’elle semble craindre d’irriter contre le jeune hôte des forêts.
« Aussitôt que l’Esquimau eut reconnu mon droit de force, il devint aussi soumis qu’il s’était montré intraitable. Je descendis la côte avec mes deux nouveaux sujets, et je leur fis entendre que je voulais passer au Labrador.
« L’Esquimau va prendre sur le rocher de glace des peaux de loup marin que je n’avais pas aperçues ; il les étend avec des barbes de baleine ; il en forme un long canot ; il recouvre ce canot d’une peau élastique. Il se place au milieu de cette espèce d’outre, et m’y fait entrer avec sa femme et son enfant : refermant alors la peau autour de ses reins, semblable à Michabou lui-même, il gourmande les mers.
« Un traîneau parti du grand village de tes pères, au moment où nous quittâmes l’île du naufrage, n’aurait atteint le palais de tes rois qu’après notre arrivée aux rivages du Labrador. C’était l’heure où les coquillages des grèves s’entr’ouvrent au soleil, et la saison où les cerfs commencent à changer de parure. Les génies me préparaient encore une nouvelle destinée : je commandais, j’allais servir.
« Nous ne tardâmes pas à rencontrer un parti d’Esquimaux. Ces guerriers, sans s’informer des arbres de mon pays ni du nom de ma mère, me chargèrent de l’attirail de leurs pêches et me contraignirent d’entrer dans un grand canot. Ils armèrent mon bras d’une rame, comme si depuis longtemps leurs Manitous eussent été en alliance avec les miens, et nous remontâmes le long des rochers du Labrador.
« Les deux époux, naguère mes esclaves, s’étaient embarqués avec nous ; ils ne me donnèrent pas la moindre marque de pitié ou de reconnaissance : ils avaient cédé à mon pouvoir, ils trouvaient tout simple que je subisse le leur : au plus fort l’empire, au plus faible l’obéissance.
« Je me résignai à mon sort.
« Nous arrivâmes à une contrée où le soleil ne se couchait plus. Pâle et élargi, cet astre tournait tristement autour d’un ciel glacé ; de rares animaux erraient sur des montagnes inconnues. D’un côté s’étendaient des champs de glace contre lesquels se brisait une mer décolorée ; de l’autre s’élevait une terre hâve et nue qui n’offrait qu’une morne succession de baies solitaires et de caps décharnés. Nous cherchions quelquefois un asile dans des trous de rocher, d’où les aigles marins s’envolaient avec de grands cris. J’écoutais alors le bruit des vents répétés par les échos de la caverne et le gémissement des glaces qui se fondaient sur la rive.
« Et cependant, mon jeune ami, il est quelquefois un charme à ces régions désolées. Rien ne te peut donner une idée du moment où le soleil, touchant la terre, semblait rester immobile, et remontait ensuite dans le ciel, au lieu de descendre sous l’horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines et semées de glaces flottantes, toute cette scène, éclairée comme à la fois par les feux du couchant et par la lumière de l’aurore, brillait des plus tendres et des plus riches couleurs ; on ne savait si on assistait à la création ou à la fin du monde. Un petit oiseau, semblable à celui qui chante la nuit dans tes bois, faisait entendre un ramage plaintif. L’amour amenait alors le sauvage Esquimau sur le rocher où l’attendait sa compagne : ces noces de l’homme aux dernières bornes de la terre n’étaient ni sans pompe ni sans félicité.
« Mais bientôt à une clarté perpétuelle succéda une nuit sans fin. Un soir le soleil se coucha, et ne se leva plus. Une aurore stérile, qui n’enfanta point l’astre du jour, parut dans le septentrion. Nous marchions à la lueur du météore dont les flammes mouvantes et livides s’attachaient à la voûte du ciel comme à une surface onctueuse.
« Les neiges descendirent ; les daims, les carribous, les oiseaux mêmes disparurent : on voyait tous ces animaux passer et retourner vers le midi : rien n’était triste comme cette migration qui laissait l’homme seul. Quelques coups de foudre qui se prolongeaient dans des solitudes où aucun être animé ne les pouvait entendre semblèrent séparer les deux scènes de la vie et de la mort. La mer fixa ses flots ; tout mouvement cessa, et au bruit des glaces brisées succéda un silence universel.
« Aussitôt mes hôtes s’occupèrent à bâtir des cabanes de neige : elles se composaient de deux ou trois chambres qui communiquaient ensemble par des espèces de portes abaissées. Une lampe de pierre, remplie d’huile de baleine, et dont la mèche était faite d’une mousse séchée, servait à la fois à nous réchauffer et à cuire la chair des veaux marins. La voûte de ces grottes sans air fondait en gouttes glacées ; on ne pouvait vivre qu’en se pressant les uns contre les autres et en s’abstenant, pour ainsi dire, de respirer. Mais la faim nous forçait encore de sortir de ces sépulcres de frimas : il fallait aller aux dernières limites de la mer gelée épier les troupeaux de Michabou.
« Mes hôtes avaient alors des joies si sauvages, que j’en étais moi-même épouvanté. Après une longue abstinence, avions-nous dardé un phoque, on le traînait sur la glace : la matrone la plus expérimentée montait sur l’animal palpitant, lui ouvrait la poitrine, lui arrachait le foie, et en buvait l’huile avec avidité. Tous les hommes, tous les enfants se jetaient sur la proie, la déchiraient avec les dents, dévoraient les chairs crues ; les chiens, accourus au banquet, en partageaient les restes et léchaient le visage ensanglanté des enfants. Le guerrier vainqueur du monstre recevait une part de la victime plus grande que celle des autres ; et lorsque, gonflé de nourriture, il ne se pouvait plus repaître, sa femme, en signe d’amour, le forçait encore d’avaler d’horribles lambeaux qu’elle lui enfonçait dans la bouche. Il y avait loin de là, René, à ma visite au palais de tes rois et au souper chez l’élégante ikouessen.
« Un chef des Esquimaux vint à mourir ; on le laissa auprès de nous, dans une des chambres de la hutte où l’humidité causée par les lampes amena la dissolution du corps. Les ossements humains, ceux des dogues et les débris des poissons, étaient jetés à la porte de nos cabanes ; l’été, fondant le tombeau de glace qui croissait autour de ces dépouilles, les laissait pêle-mêle sur la terre.
« Un jour nous vîmes arriver sur un traîneau, que tiraient six chiens à longs poils, une famille alliée à celle dont j’étais l’esclave. Cette famille retourna bientôt après aux lieux d’où elle était venue ; mon maître l’accompagna et m’ordonna de le suivre.
« La tribu d’Esquimaux chez laquelle nous arrivâmes n’habitait point, comme la nôtre, dans des cabanes de neige ; elle s’était retirée dans une grotte dont on fermait l’ouverture avec une pierre. Comme on voit, au commencement de la lune voyageuse, des corneilles se réunir en bataillons dans quelque vallée, ou comme des fourmis se retirent sous une racine de chêne, ainsi cette nombreuse tribu d’Esquimaux était réfugiée dans le souterrain.
« Je fis le tour de la salle, pour chercher quelques vieillards qui sont la mémoire des peuples : le Grand Esprit lui-même doit sa science à son éternité. Je remarquai un homme âgé dont la tête était enveloppée dans la dépouille d’une bête sauvage. Je le saluai en lui disant : « Mon père ! » Ensuite j’ajoutai : — Tu as beaucoup honoré tes parents, car je vois que le ciel t’a accordé une longue vie. En faveur de mon respect pour tes aïeux, permets-moi de m’asseoir sur la natte à tes côtés. Si je savais où une douce mort a déposé les os de tes pères, je les aurais apportés pour te réjouir.
« Le vieillard souleva son bonnet de peau d’ours, et me regarda quelque temps en méditant sa réponse. Non, le bruit des ailes de la cigogne qui s’élève d’un bocage de magnolias dans le ciel des Florides est moins délicieux à l’oreille d’une vierge que ne le furent pour moi les paroles de cet homme, lorsque je retrouvai sur ses lèvres, dans l’antre des affreux Esquimaux, le langage du prêtre divin des bords de la Seine.
« — Je suis fils de la France, me dit le vieillard : lorsque nous enlevâmes aux enfants d’Albion les forts bâtis aux confins du Labrador, je suivais le brave d’Iberville. Ma tendresse pour une jeune fille des mers me retint dans ces régions désolées, où j’ai adopté les mœurs et la vie des aïeux de celle que j’aimais.
« Tel que dans les puits des savanes d’Atala on voit sortir des canaux souterrains l’habitant des ondes, brillant étranger que l’amour a égaré loin de sa patrie, ainsi, ô Grand Esprit ! tu te plais à conduire les hommes par des chemins qui ne sont connus que de ta providence. René, on trouve les guerriers de ton pays chez tous les peuples : les plus civilisés des hommes, ils en deviennent, quand ils le veulent, les plus barbares. Ils ne cherchent point à nous policer, nous autres sauvages : ils trouvent plus aisé de se faire sauvages comme nous. La solitude n’a point de chasseurs plus adroits, de combattants plus intrépides ; on les a vus supporter les tourments du cadre de feu[1] avec la fortitude des Indiens mêmes, et malheureusement devenir aussi cruels que leurs bourreaux. Serait-ce que le dernier degré de civilisation touche à la nature ? Serait-ce que le Français possède une sorte de génie universel qui le rend propre à toutes les vies, à tous les climats ? Voilà ce que pourrait seule décider la sagesse du père Aubry, ou du chef de la prière qui corrigea l’orgueil de mon ignorance.
Je passai la saison des neiges dans la société du vieillard demi-sauvage à m’instruire de tout ce qui regardait les lois ou plutôt les mœurs des peuples au milieu desquels j’habitais.
« L’hiver finissait ; la lune avait regardé trois mois, du haut des airs, les flots fixes et muets qui ne réfléchissaient point son image. Une pâle aurore se glissa dans les régions du midi et s’évanouit : elle revint, s’agrandit et se colora. Un Esquimau, envoyé à la découverte, nous apprit un matin que le soleil allait paraître : nous sortîmes en foule du souterrain pour saluer le père de la vie. L’astre se montra un moment à l’horizon, mais il se replongea soudain dans la nuit, comme un juste qui, élevant sa tête rayonnante du séjour des morts, se recoucherait dans son tombeau à la vue de la désolation de la terre : nous poussâmes un cri de joie et de deuil.
« Le soleil parcourut peu à peu un plus long chemin dans le ciel. Des brouillards couvrirent la terre et la mer. La surface solide des fleuves se détacha des rivages ; on entendit pour premier bruit le cri d’un oiseau ; ensuite quelques ruisseaux murmurèrent : les vents retrouvèrent la voix. Enfin les nuages amassés dans les airs crevèrent de toutes parts. Des cataractes d’une eau troublée se précipitèrent des montagnes ; les monceaux de neiges tombèrent avec fracas des rocs escarpés : le vieil Océan, réveillé au fond de ses abîmes, rompit ses chaînes, secoua sa tête hérissée de glaçons, et, vomissant les flots renfermés dans sa vaste poitrine, répandit sur ses rivages les marées mugissantes.
« À ce signal les pêcheurs du Labrador quittèrent leur caverne et se dispersèrent : chaque couple retourna à sa solitude pour bâtir son nouveau nid et chanter ses nouvelles amours. Et moi, me dérobant par la fuite à mon maître, je m’avançai vers les régions du midi et du couchant, dans l’espoir de rencontrer les sources de mon fleuve natal.
« Après avoir traversé d’immenses déserts et vécu quelques années chez des hordes errantes, j’arrivai chez les Sioux, hommes chéris des génies pour leur hospitalité, leur justice, leur piété et pour la douceur de leurs mœurs.
« Ces peuples habitent des prairies entre les eaux du Missouri et du Meschacébé, sans chef et sans loi ; ils paissent de nombreux troupeaux dans les savanes.
Aussitôt qu’ils apprirent l’arrivée d’un étranger, ils accoururent et se disputèrent le bonheur de me recevoir. Nadoué, qui comptait six garçons et un grand nombre de gendres, obtint la préférence ; on déclara qu’il la méritait comme le plus juste des Sioux et le plus heureux par sa couche. Je fus introduit dans une tente de peaux de buffle, ouverte de tous côtés, supportée par quatre piquets et dressée au bord d’un courant d’eau. Les autres tentes, sous lesquelles on apercevait les joyeuses familles, étaient distribuées çà et là dans les plaines.
« Après que les femmes eurent lavé mes pieds, on me servit de la crème de noix et des gâteaux de malomines. Mon hôte, ayant fait des libations de lait et d’eau de fontaine au paisible Tébée, génie pastoral de ces peuples, conduisit mes pas à un lit d’herbe recouvert de la toison d’une chèvre. Accablé de lassitude, je m’endormis au bruit des vœux de la famille hospitalière ; aux chants des pasteurs et aux rayons du soleil couchant, qui, passant horizontalement sous la tente, fermèrent avec leurs baguettes d’or mes paupières appesanties.
« Le lendemain je me préparai à quitter mes hôtes ; mais il me fut impossible de m’arracher à leurs sollicitations. Chaque famille me voulut donner une fête. Il fallut raconter mon histoire, que l’on ne se lassait point d’entendre et de me faire répéter.
« De toutes les nations que j’ai visitées, celle-ci m’a paru la plus heureuse : ni misérable comme le pêcheur du Labrador, ni cruel comme le chasseur du Canada, ni esclave comme jadis le Natchez, ni corrompu comme l’Européen, le Sioux réunit tout ce qui est désirable chez l’homme sauvage et chez l’homme policé. Ses mœurs sont douces comme les plantes dont il se nourrit ; il fuit les hivers, et, s’attachant au printemps, il conduit ses troupeaux de prairie en prairie : ainsi la voyageuse des nuits, la lune, semble garder dans les plaines du ciel les nuages qu’elle mène avec elle ; ainsi l’hirondelle suit les fleurs et les beaux jours ; ainsi la jeune fille, dans ses gracieuses chimères, laisse errer ses pensées de rivage en rivage et de félicité en félicité.
« Je pressais mon hôte de me permettre de retourner à la cabane de mes aïeux. Un matin, au lever du soleil, je fus étonné de voir tous les pasteurs rassemblés. Nadoué se présente à moi avec deux de ses fils, et me conduit au milieu des anciens : ils étaient assis en cercle à l’ombre d’un petit bocage d’où on découvrait toute la plaine. Les jeunes gens se tenaient debout autour de leurs pères.
« Nadoué prit la parole et me dit : — Chactas, la sagesse de nos vieillards a examiné ce qu’il y avait de mieux pour la nation des Sioux. Nous avons vu que le Manitou de nos foyers n’allait point avec nous aux batailles, et qu’il nous livrait à l’ennemi, car nous ignorons les arts de la guerre. Or, vous avez le cœur droit, l’expérience des hommes a rempli votre âme d’excellentes choses : soyez notre chef, défendez-nous ; régnez avec la justice. Nous quitterons pour vous les coutumes des anciens jours ; nous cesserons de former des familles isolées ; nous deviendrons un peuple : par là vous acquerrez une gloire immortelle.
« Or voici ce que nous ferons : vous choisirez la plus belle des filles des Sioux. Chaque famille vous offrira quatre génisses de trois ans avec un fort taureau, sept chèvres pleines, cinquante autres donnant déjà une grande abondance de lait, et six chiens rapides qui pressent également les chevreuils, les cerfs et toutes les bêtes fauves. Nous joindrons à ces dons quarante toisons de buffle noir pour couvrir votre tente. En voyant vos grandes richesses, nul ne pourra s’empêcher de vous réputer heureux. Que les génies vous gardent de rejeter notre prière ! Votre père n’est plus, votre mère dort avec lui. Vous ne serez qu’un étranger dans votre patrie. Si nous allions vous maudire dans notre douleur, vous savez que le Grand Esprit accomplit les malédictions prononcées par les hommes simples. Soyez donc touché de notre peine et entendez nos paroles.
« Frappé des flèches invisibles d’un génie, je demeurai muet au milieu de l’assemblée. Rompant enfin le silence, je répondis : — O Nadoué que les peuples honorent ! je vous dirai la vérité toute pure. Je prends à témoin les Manitous hospitaliers du foyer où je reçus un asile que la parole du mensonge n’a jamais souillé mes lèvres : vous voyez si je suis touché. Sioux des savanes, jamais l’accueil que j’ai reçu de vous ne sortira de ma mémoire. Les présents que vous m’offrez ne pourraient être rejetés par aucun homme qui aurait quelque sens ; mais je suis un infortuné condamné à errer sur la terre. Quel charme la royauté m’offrirait-elle ? Craignez d’ailleurs de vous donner un maître : un jour vous vous repentiriez d’avoir abandonné la liberté. Si d’injustes ennemis vous attaquent, implorez le ciel, il vous sauvera, car vos mœurs sont saintes.
« Ô Sioux ! puisqu’il est vrai que je vous ai inspiré quelque pitié, ne retenez plus mes pas ; conduisez-moi aux rives du Meschacebé : donnez-moi un canot de cyprès : que je descende à la terre des sassafras. Je ne suis point un méchant que les génies ont puni pour ses crimes ; vous n’avez point à craindre la colère du Grand Esprit en favorisant mon retour. Mes songes, mes veilles, mon repos, sont tout remplis des images d’une patrie que je pleure sans cesse. Je suis le plus misérable des chevreuils des bois : ne fermez pas l’oreille à mes plaintes.
« Les bergers furent attendris ; le Grand Esprit les avait faits compatissants. Quand le murmure de la foule eut cessé, Nadoué me dit : — Les hommes sont touchés de vos paroles, et les génies le sont aussi. Nous vous accordons la pirogue du retour. Mais contractons d’abord l’alliance : rassemblons des pierres pour en faire un haut lieu, et mangeons dessus.
« Or cela fut fait comme il avait été dit : le Manitou de Nadoué, celui des Sioux, celui des Natchez, reçurent le sacrifice. L’alliance accomplie et trouvée parfaitement belle par les pasteurs, je marchai avec eux pendant six jours pour arriver au Meschacebé ; mon cœur tressaillait en approchant. Du plus loin que je découvris le fleuve, je me mis à courir vers lui ; je m’y élançai comme un poisson qui, échappé du filet, retombe plein de joie dans les flots. Je m’écriai en portant à ma bouche l’eau sacrée :
« — Te voilà donc enfin, ô fleuve qui coules dans le pays de Chactas ! fleuve où mes parents me plongèrent en venant au monde ! fleuve où je me jouais dans mon enfance avec mes jeunes compagnons ! fleuve qui baignes la cabane de mon père et l’arbre sous lequel je fus nourri ! Oui, je te reconnais ! Voilà les osiers pliants qui croissent dans ton lit aux Natchez, et que j’avais accoutumé de tresser en corbeilles ; voilà les roseaux dont les nœuds me servaient de coupe. C’est bien encore le goût et la douceur de ton onde, et cette couleur qui ressemble à celle du lait de nos troupeaux.
« Ainsi je parlais dans mon transport, et les délices de la patrie coulaient déjà dans mon cœur. Les Sioux, doués de simplicité et de justice, se réjouissaient de mon bonheur. J’embrassai Nadoué et ses fils ; je souhaitai toutes sortes de dons à mes hôtes et, entrant dans ma pirogue chargée de présents, je m’abandonnai au cours du Meschacebé. Les Sioux rangés sur la rive me saluaient du geste et de la voix ; moi-même je les regardais en faisant des signes d’adieu, et priant les génies d’accorder leur faveur à cette nation innocente. Nous continuâmes de nous donner des marques d’amour jusqu’au détour d’un promontoire qui me déroba la vue des pasteurs ; mais j’entendais encore le son de leurs voix affaiblies, que les brises dispersaient sur les eaux, le long des rivages du fleuve.
« Maintenant chaque heure me rapprochait de ce champ paternel dont j’étais absent depuis tant de neiges. J’en étais sorti sans l’expérience, dans ma dix-septième lune des fleurs ; j’allais y rentrer dans ma trente-troisième feuille tombée et plein de la triste connaissance des hommes. Que d’aventures éprouvées ! que de régions parcourues ! que de peuples les pas de mes malheurs avaient visités ! Ces réflexions roulaient dans mon esprit, et le courant entraînait ma nacelle.
« Je franchis l’embouchure du Missouri. Je vis à l’orient le désert des Casquias et des Tamarouas, qui vivent dans les républiques unies ; au confluent de l’Ohio, fils de la montagne Allegany et du fleuve Monhougohalla, j’aperçus le pays des Chéroquois, qui sèment comme l’Européen ; et des Wabaches, toujours en guerre avec les Illinois. Plus loin je passai la rivière Blanche, fréquentée des crocodiles, et l’Akensas, qui se joint au Meschacebé par la rive occidentale. Je remarquai à ma gauche la contrée des Chicassas, venus du Midi, et celle des Yazous, coureurs des montagnes ; à ma droite je laissai les Sélonis et les Panimas, qui boivent les eaux du ciel et vivent sous des lataniers. Enfin je découvris la cime des hauts magnolias qui couronnent le village des Natchez. Mes yeux se troublèrent, mon cœur flotta dans mon sein : je tombai sans mouvement au fond de ma pirogue, qui, poussée par la main du fleuve, alla s’échouer sur la rive.
« Bocages de la mort, qui couvrirez bientôt de votre ombre les cendres du vieux Chactas ! chênes antiques, mes contemporains de solitude ! vous savez quelles furent mes pensées quand, revenu de l’atteinte du génie de la patrie, je me trouvai assis au pied d’un arbre et livré à une foule curieuse qui s’empressait autour de moi. Je regardais le ciel, la terre, le fleuve, les sauvages, sans pouvoir ni parler, ni déclarer les transports de mon âme. Mais lorsqu’un des inconnus vint à prononcer quelques mots en natchez, alors, soulagé et tout en pleurs, je serre dans mes bras ma terre natale, j’y colle mes lèvres comme un amant à celles d’une amante, puis me relevant :
« — Ce sont donc là les Natchez ! Manitou de mes malheurs, ne me trompez-vous point encore ? Est-ce là la langue de mon pays que je viens d’entendre ? Mon oreille ne m’a-t-elle point déçu ? »
« Je touchais les mains, le visage, le vêtement de mes frères. Je dis à la troupe étonnée : « Mes amis, mes chers amis, parlez, répétez ces mots que je n’ai point oubliés ! Parlez, que je retrouve dans votre bouche les doux accents de la patrie ! O langage chéri des génies ! langage dans lequel j’appris à prononcer le nom de mon père, et que j’entendais lorsque je reposais encore dans le sein maternel ! »
« Les Natchez ne pouvaient revenir de leur surprise : au désordre de mes sens, ils se persuadèrent que j’étais un homme possédé d’Athaënsic, pour quelque crime commis dans un pays lointain ; ils songeaient déjà à m’écarter, comme un sacrilège, du bois du temple et des bocages de la mort.
« La foule grossissait. Tout à coup un cri s’élève ; je pousse moi-même un cri en reconnaissant les chefs compagnons de mon esclavage dans ta patrie, et, en m’élançant dans leurs bras, nous mêlons nos pleurs d’amitié et de joie… « Chactas ! Chactas ! » C’est tout ce qu’ils peuvent dire dans leur attendrissement. Mille voix répètent : « Chactas ! Chactas ! Génies immortels, est-ce là le fils d’Outalissi, ce Chactas que nous n’avons point connu, et qu’on disait enseveli au sein des flots ! »
« Telles étaient les acclamations. On entendait un bruit confus semblable aux échos des vagues dans les rochers. Mes amis m’apprirent qu’arrivés à Québec sur le vaisseau, après mon naufrage, ils retournèrent d’abord chez les Iroquois, d’où ils vinrent, après trois ans, conter mes malheurs à mes parents et à mon pays. Leur récit achevé, ils me conduisirent au temple du Soleil, où je suspendis mes vêtements en offrande. De là, après m’être purifié et avant d’avoir pris aucune nourriture, je me rendis au bocage de la Mort pour saluer les cendres de mes aïeux. Les vieillards m’y vinrent trouver, car la nouvelle de mon retour avait déjà volé de cabane en cabane. Plusieurs d’entre eux me reconnurent à ma ressemblance avec mon père. L’un disait : « Voilà les cheveux d’Outalissi. » Un autre : « C’est son regard et sa voix. » Un troisième : « C’est sa démarche, mais il diffère de son aïeul par sa taille, qui est plus élevée. »
« Les hommes de mon âge accouraient aussi, et, à l’aide de circonstances reproduites à ma mémoire, ils me rappelaient les jours de notre jeunesse ; alors je retrouvais sur leur visage des traits qui ne m’étaient point inconnus. Les matrones et les jeunes femmes ne pouvaient rassasier leur curiosité ; elles m’apportaient toutes sortes de présents.
« La sœur de ma mère existait encore, mais elle était mourante : mes amis me conduisirent auprès d’elle. Lorsqu’elle entendit prononcer mon nom, elle fit un effort pour me regarder ; elle me reconnut, me tendit la main, leva les yeux au ciel avec un sourire, et accomplit sa destinée. Je me retirai l’âme en proie aux plus tristes pressentiments en voyant mon retour marqué par la mort du dernier parent que j’eusse au monde.
« Mes compagnons d’esclavage me menèrent à leur hutte d’écorce ; j’y passai la nuit avec eux. Nous y racontâmes sur la peau d’ours beaucoup de choses tirées du fond du cœur, de ces choses que l’on dit à un ami échappé d’un grand danger.
« Le lendemain, après avoir salué la lumière, les arbres, les rochers, le fleuve et toute la patrie, je désirai rentrer dans la cabane de mon père. Je la trouvai telle que l’avaient mise la solitude et les années : un magnolia s’élevait au milieu, et ses branches passaient à travers le toit ; les murs crevassés étaient recouverts de mousse et un lierre embrassait le contour de la porte de ses mains noires et chevelues.
« Je m’assis au pied du magnolia, et je m’entretins avec la foule de mes souvenirs. — Peut-être, me disais-je, selon ma religion du désert, est-ce ma mère elle-même qui est revenue dans sa cabane, sous la forme de ce bel arbre !
« Ensuite je caressais le tronc de ce suppliant réfugié au foyer de mes ancêtres, et qui s’en était fait le génie domestique pendant l’ingrate absence des amis de ma famille. J’aimais à retrouver pour successeur sous mon toit héréditaire, non les fils indifférents des hommes, mais une paisible génération d’arbres et de fleurs : la conformité des destinées, qui semblait exister entre moi et le magnolia demeuré seul debout parmi ces ruines, m’attendrissait. N’était-ce pas aussi une rose de magnolia que j’avais donnée à la fille de Lopez, et qu’elle emporta dans la tombe ?
« Plein de ces pensées qui font le charme intérieur de l’âme, je songeais à rétablir ma hutte, à consacrer le magnolia à la mémoire d’Atala, lorsque j’entendis quelque bruit. Un sachem, aussi vieux que la terre, se présente sous les lierres de la porte : une barbe épaisse ombrageait son menton, sa poitrine était hérissée d’un long poil semblable aux herbes qui croissent dans le lit des fleuves ; il s’appuyait sur un roseau ; une ceinture de joncs pressait ses reins ; une couronne de fleurs de marais ornait sa tête ; un manteau de loutre et de castor flottait suspendu à ses épaules ; il paraissait sortir du fleuve, car l’eau ruisselait de ses vêtements, de sa barbe et de ses cheveux.
« Je n’ai jamais su si ce vieillard était en effet quelque antique sachem, quelque prêtre instruit de l’avenir et habitant une île du Meschacebé, ou si ce n’était pas l’ancêtre des fleuves, le Meschacebé lui même. « Chactas, me dit-il d’un son de voix semblable au bruit de la chute d’une onde, cesse de méditer le rétablissement de cette cabane. En disputeras-tu la possession contre un génie, ô le plus imprudent des hommes ? Crois-tu donc être arrivé à la fin de tes travaux, et qu’il ne te reste plus qu’à t’asseoir sur la natte de tes pères ? Un jour viendra que le sang des Natchez… »
« Il s’interrompt, agite le roseau qu’il tenait à la main, me lance des regards prophétiques, tandis que, baissant et relevant la tête, sa barbe limoneuse frappe sa poitrine. Je me prosterne aux pieds du vieillard ; mais lui, s’élançant dans le fleuve, disparaît au milieu des vagues bouillonnantes.
« Je n’osai violer les ordres de cet homme ou de ce génie, et j’allai bâtir ma nouvelle demeure sur la colline où tu la vois aujourd’hui. Adario revint du pays des Iroquois ; je travaillai avec lui et le vieux Soleil à l’amélioration des lois de la patrie. Pour un peu de bien que j’ai fait, on m’a rendu beaucoup d’amour.
« J’avance à grands pas vers le terme de ma carrière ; je prie le ciel de détourner les orages dont il a menacé les Natchez, ou de me recevoir en sacrifice. À cette fin je tâche de sanctifier mes jours, pour que la pureté de la victime soit agréable aux génies : c’est la seule précaution que j’aie prise contre l’avenir. Je n’ai point interrogé les jongleurs : nous devons remplir les devoirs que nous enseigne la vertu, sans rechercher curieusement les secrets de la Providence. Il est une sorte de sagesse inquiète et de prudence coupable que le ciel punit. Telle est, ô mon fils ! la trop longue histoire du vieux Chactas. »
- ↑ Les tourments que l’on fait subir aux prisonniers de guerre.
Le récit de Chactas avait conduit les Natchez jusqu’aux vallées fréquentées par les castors, dans le pays des Illinois. Ces paisibles et merveilleux animaux furent attaqués et détruits dans leurs retraites. Après des holocaustes offerts à Michabou, génie des eaux, les Indiens, au jour marqué par le jongleur, commencèrent à dépouiller, tous ensemble, leurs victimes. À peine le fer avait-il entr’ouvert les peaux moelleuses, qu’un cri s’élève : « Une femelle de castor ! » Les guerriers les plus fermes laissent échapper leur proie ; Chactas lui-même paraît troublé.
Trois causes de guerre existent entre les sauvages : l’invasion des terres, l’enlèvement d’une famille, la destruction des femelles de castor. Ignorant du droit public des Indiens, et n’ayant point encore l’expérience des chasseurs, René avait tué des femelles de castor. On délibère en tumulte : Ondouré veut qu’on abandonne le coupable aux Illinois pour éviter une guerre sanglante. Le frère d’Amélie est le premier à se présenter en expiation. — Je traîne partout mes infortunes, dit-il à Chactas ; délivrez-vous d’un homme qui pèse sur la terre.
Outougamiz soutint que le guerrier blanc dont il portait le Manitou d’or, gage de l’amitié jurée, n’avait péché que par ignorance : — Ceux qui ont une si grande terreur des Illinois, s’écria-t-il, peuvent les aller supplier de leur accorder la paix. Quant à moi, je sais un moyen plus sûr de l’obtenir : c’est la victoire. L’homme blanc est mon ami, quiconque est son ennemi est le mien. » En prononçant ces paroles, le jeune sauvage laissait tomber sur Ondouré des regards terribles.
Outougamiz était renommé chez les Natchez pour sa candeur autant que pour son courage : ils l’avaient surnommé Outougamiz le Simple. Jamais il ne prenait la parole dans un conseil, et ses vertus ne se manifestaient que par des actions. Les chasseurs furent étonnés de la hardiesse avec laquelle il s’exprima et de la soudaine éloquence que l’amitié avait placée sur ses lèvres : ainsi la fleur de l’hémérocalle, qui referme son calice pendant la nuit, ne répand ses parfums qu’aux premiers rayons de la lumière. La jeunesse, généreuse et guerrière, applaudit aux sentiments d’Outougamiz. René lui-même avait pris sur ses compagnons sauvages l’empire qu’il exerçait involontairement sur les esprits : l’avis d’Ondouré fut rejeté ; on conjura les mânes des femelles des castors ; Chactas recommanda le secret, mais le rival du frère d’Amélie s’était déjà promis de rompre le silence.
Cependant on crut devoir abréger le temps des chasses : le retour précipité des guerriers étonna les Natchez. Bientôt on murmura tout bas la cause secrète de ce retour. Repoussé de plus en plus de Céluta, Ondouré se rapprocha de son ancienne amante, et chercha dans l’ambition des consolations et des vengeances à l’amour.
Durant l’absence des chasseurs, les habitants de la colonie s’étaient répandus dans les villages indiens : des aventuriers sans mœurs, des soldats dans l’ivresse, avaient insulté les femmes. Fébriano, digne ami d’Ondouré, avait tourmenté Céluta, et d’Artaguette l’avait protégée. Au retour d’Outougamiz, l’orpheline raconta à son frère les persécutions par elle éprouvées ; Outougamiz les redit à René, qui, déjà défendu dans le conseil par le généreux capitaine, l’alla remercier au fort Rosalie. Un attachement, fondé sur l’estime, commença entre ces deux nobles Français. Trop touché de la beauté de Céluta, d’Artaguette cédait au penchant qui l’entraînait vers l’homme aimé de la vertueuse Indienne. Ainsi se formaient de toutes parts des liens que le ciel voulait briser et des haines que le temps devait accroître. Un événement developpa tout à coup ces germes de malheurs.
Une nuit, Chactas, au milieu de sa famille, veillait sur sa natte : la flamme du foyer éclairait l’intérieur de la cabane. Une hache teinte de sang tombe aux pieds du vieillard : sur le manche de cette hache étaient gravés l’image de deux femelles de castor et le symbole de la nation des Illinois. Dans les cabanes des différents sachems de pareilles armes furent jetées, et les hérauts illinois, qui étaient ainsi venus déclarer la guerre, avaient disparu dans les ténèbres.
Ondouré, dans l’espoir de perdre celui qui lui enlevait le cœur de Céluta, avait fait avertir secrètement les Illinois de l’accident de la chasse. Peu importait à ce chef de plonger son pays dans un abîme de maux, s’il pouvait à la fois rendre son rival odieux à la nation, et atteindre peut-être par la chance des armes à la puissance absolue. Il avait prévu que le vieux Soleil serait obligé de marcher à l’ennemi : à défaut de la flèche des Illinois, Ondouré ne pourrait-il pas employer la sienne pour se débarrasser d’un chef importun ? Akansie, mère du jeune Soleil, disposerait alors du pouvoir souverain, et par elle l’homme qu’elle adorait parviendrait facilement à la dignité d’édile, dignité qui le rendrait tuteur du nouveau prince. Enfin Ondouré, qui détestait les Français mais qui les servait pour se faire appuyer d’eux, ne trouverait-il pas quelque moyen de les chasser de la Louisiane, lorsqu’il serait revêtu de l’autorité suprême ? Maître alors de la fortune, il immolerait le frère d’Amélie et soumettrait Céluta à son amour.
Tels étaient les desseins qu’Ondouré roulait vaguement dans son âme. Il connaissait Akansie ; il savait qu’elle se prêterait à tous ses forfaits, s’il la persuadait de son repentir, si elle se pouvait croire aimée. Il affecte donc pour cette femme une ardeur qu’il ne ressent pas ; il promet de sacrifier Céluta, exigeant à son tour d’Akansie qu’elle serve une ambition dont elle recueillera les fruits. La crédule amante consent à des crimes pour une caresse.
La passion de Céluta s’augmentait en silence. René était devenu l’ami d’Outougamiz. Ne serait-il pas possible à Céluta d’obtenir la main de René ? Les murmures que l’on commençait à élever de toutes parts contre le guerrier blanc ne faisaient qu’attacher davantage l’Indienne à ce guerrier : l’amour se plaît au dévouement et aux sacrifices. Les prêtres ne cessaient de répéter que des signes s’étaient montrés dans les airs la nuit de la convocation du conseil ; que le serpent sacré avait disparu le jour d’une adoption funeste ; que les femelles de castor avaient été tuées ; que le salut de la nation se trouvait exposé par la présence d’un étranger sacrilège : il fallait des expiations. Redits autour d’elle, ces propos troublaient Céluta : l’injustice de l’accusation la révoltait, et le sentiment de cette injustice fortifiait son amour, désormais irrésistible.
Mais René ne partageait point ce penchant ; il n’avait point changé de nature ; il accomplissait son sort dans toute sa rigueur. Déjà la distraction qu’un long voyage et des objets nouveaux avaient produite dans son âme commençait à perdre sa puissance : les tristesses du frère d’Amélie revenaient, et le souvenir de ses chagrins, au lieu de s’affaiblir par le temps, semblait s’accroître. Les déserts n’avaient pas plus satisfait René que le monde, et dans l’insatiabilité de ses vagues désirs il avait déjà tari la solitude, comme il avait épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre de mille passions qu’il ne partageait point, objet de toutes les pensées par des raisons diverses, le frère d’Amélie devenait la cause invisible de tout : aimer et souffrir était la double fatalité qu’il imposait à quiconque s’approchait de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s’étendait aux êtres environnants : c’est ainsi qu’il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s’asseoir ou respirer sans mourir.
Toutefois René ne se voyait pas sans une douleur amère, tout innocent qu’il était, la cause de la guerre entre les Illinois et les Natchez. « Quoi ! se disait-il, pour prix de l’hospitalité que j’ai reçue, je livre à la désolation les cabanes de mes hôtes ! qu’avais-je besoin d’apporter à ces sauvages le trouble et les misères de ma vie ? Je répondrai à chaque famille du sang qui sera versé. Ah ! qu’on accepte plutôt en réparation le sacrifice de mes jours ! »
Ce sacrifice n’était plus possible que sur le champ de bataille ; la guerre était déclarée, et il ne restait aux Natchez qu’à la soutenir avec courage. Le Soleil prit le commandement de la tribu de l’Aigle, avec laquelle il fut résolu qu’il envahirait les terres des Illinois. Adario demeura aux Natchez avec la tribu de la Tortue et du Serpent, pour défendre la patrie. Outougamiz fut nommé chef des jeunes guerriers qui devaient garder les cabanes : René, adopté dans la tribu de l’Aigle, devait être de l’expédition commandée par le vieux Soleil.
Le jour du départ étant fixé, Outougamiz dit au frère d’Amélie : Tu me quittes ; les sachems m’obligent à demeurer ici ; tu vas marcher au combat sans ton compagnon d’armes ; c’est bien mal à moi de te laisser seul ainsi. Si tu meurs, comment ferai-je pour t’aller rejoindre ? Souviens-toi de nos manitous dans la bataille. Voici la chaîne d’or de notre amitié, qui m’avertira de tout ce que tu feras. J’aurais voulu au moins que tu eusses été mon frère avant de me quitter. Ma sœur t’aime ; tout le monde le dit, il n’y a que toi qui l’ignores. Tu ne lui parles jamais d’amour. Comment ! ne la trouves-tu pas belle ? Ton âme est-elle engagée ailleurs ? Je suis Outougamiz, qu’on appelle le Simple parce que je n’ai point d’esprit ; mais je serai toujours heureux de t’aimer, soit que je devienne malheureux ou heureux par toi. » Ainsi parla le sauvage : René le pressa sur son sein, et des pleurs d’attendrissement mouillèrent ses yeux.
Bientôt la tribu se mit en marche, ayant le Soleil à sa tête. Toutes les familles étaient accourues sur son passage : les femmes et les enfants pleuraient. Céluta pouvait à peine contenir les mouvements de sa douleur, et suivait des regards le frère d’Amélie. Chactas bénit en passant son fils adoptif, et regretta de ne le pouvoir suivre. La petite Mila, à moitié confuse, cria à René : « Ne va pas mourir ! » et rentra, toute rougissante, dans la foule. Le capitaine d’Artaguette salua le frère d’Amélie lorsqu’il passa devant lui, en l’invitant à se souvenir de la gloire de la France. Ondouré fermait la marche : il devait commander la tribu, dans le cas où le vieux Soleil succomberait aux fatigues de la marche ou sous les coups de l’ennemi.
À peine la tribu de l’Aigle s’était-elle éloignée des Natchez, que des inquiétudes se répandirent parmi les habitants du fort Rosalie. Les colons découvrirent les traces d’un complot parmi les noirs, et l’on disait qu’il y avait des ramifications chez les sauvages. En effet, Ondouré entretenait depuis longtemps des intelligences avec les esclaves des blancs : il avait fait entendre à leur oreille le doux nom de liberté, pour se servir d’eux, si jamais ils pouvaient devenir utiles à son ambition. Un jeune nègre, nommé Imley, chef de cette association mystérieuse, cultivait une concession voisine de la cabane de Céluta et d’Outougamiz.
Ces récits sont portés à Fébriano. Le renégat, que la soif de l’or dévore, voit dans les circonstances où se trouvent les Natchez une possibilité de destruction dont profiteraient à la fois son avarice et sa lubricité. Fébriano recevait des présents d’Ondouré, et l’instruisait de tout ce qui se passait au conseil des Français ; mais, dans l’absence de ce chef, n’ayant plus de guide, il crut trouver l’occasion de s’enrichir de la dépouille des sauvages.
Comme un dogue que son gardien réveille, Fébriano se lève aux dénonciations de ses agents secrets : il se prépare aux desseins qu’il médite par l’accomplissement des rites de son culte abominable.
Enfermé dans sa demeure, il commence, demi-nu, une danse magique représentant le cours des astres. Il fait ensuite sa prière, le visage tourné vers le temple de l’Arabie, et il lave son corps dans des eaux immondes. Ces cérémonies achevées, le moine mahométan redevient guerrier chrétien : il enveloppe ses jambes grêles du drap funèbre des combats ; il endosse l’habit blanc des soldats de la France. Une touffe de franges d’or, semblable à celle qui pendait au bouclier de Pallas, embrasse, comme une main, l’épaule gauche de Fébriano ; il place sur sa poitrine un croissant d’où jaillissent des éclairs ; il suspend à son baudrier une épée à la poignée d’argent, à la lame azurée, qui enfonce une triple blessure dans le flanc de l’ennemi ; abaissant sur ses sourcils le chapeau de Mars, le renégat sort, et va trouver Chépar.
Pareil à la tunique dévorante qui, sur le mont Œta, fit périr Hercule, l’habit du grenadier français se colle aux os du fils des Maures, et fait couler dans ses veines les poisons enflammés de Bellone. Le commandant n’a pas plus tôt aperçu Fébriano, qu’il se sent lui-même possédé de la fureur guerrière, comme si le démon des combats secouait, par sa crinière de couleuvres, la tête d’une des trois Gorgones.
— Illustre chef, s’écrie Fébriano, c’est avec raison qu’on vous donne les louanges de prudence et de courage ; vous savez saisir l’occasion, et tandis que les plus braves d’entre nos ennemis sont partis pour une guerre lointaine, vous jugez qu’il est à propos de se saisir des terres des rebelles. Les trêves sont au moment d’expirer, et vous ne prétendez pas qu’on les renouvelle. Vous savez de quels dangers la colonie est menacée : on soulève les esclaves : c’est un misérable nègre, voisin de l’habitation du conspirateur Adario et de la demeure du Français adopté par Chactas, c’est Imley que l’on désigne comme chef de ce complot. J’apprends avec joie que vous avez donné des ordres, que tout est en mouvement dans le camp, et que si les factieux refusent les concessions demandées, les cadavres des ennemis du roi deviendront la proie des vautours.
Par ce discours plein de ruse, Febriano évite de blesser l’orgueil de Chépar, toujours prêt à se révolter contre un conseil direct. Charmé de voir attribuer à sa prudence des choses auxquelles il n’avait pas songé, le commandant répond à Fébriano : « Vous m’avez toujours paru doué de pénétration. Oui : je connaissais depuis longtemps les machinations des traîtres. Les dernières instructions de la Nouvelle-Orléans me laissent libre ; je pense qu’il est temps d’en finir. Allez déclarer aux sauvages qu’ils aient à céder les terres, ou qu’ils se disposent à me recevoir avec les troupes de mon maître. »
Fébriano, dérobant au commandant un sourire ironique, se hâte d’aller porter aux Natchez la décision de Chépar. Le père Saouël, retiré à la mission des Yazous, n’était plus au fort Rosalie pour plaider la cause de la justice, et d’Artaguette reçut l’ordre de se préparer aux combats et non aux discours.
Le conseil des sachems se rassemble : on écoute les paroles et les menaces du messager français.
« Ainsi, lui répond Chactas, vous profitez de l’absence de nos guerriers pour refuser le renouvellement des traités : cela est-il digne du courage de la noble nation dont vous vous dites l’interprète ? Qu’il soit fait selon la volonté du Grand Esprit ! Nous désirons vivre en paix, mais nous saurons nous immoler à la patrie. »
Dernier essai de la modération et de la prudence ! Chactas veut aller lui-même présenter encore le calumet au fort Rosalie : les sachems comptaient sur l’autorité de ses années ; ils y comptaient vainement. Les habitants de la colonie poussaient le commandant à la violence ; Fébriano l’obsédait par le récit de divers complots : dans un camp on désire la guerre, et le soldat est plus sensible à la gloire qu’à la justice. Tout précipitait donc les partis vers une première action. Non seulement Chépar refusa la paix, mais, à l’instigation de Fébriano, il retint Chactas au fort Rosalie. « Plus ce vieillard est renommé, dit le commandant, plus il est utile de priver les rebelles de leur meilleur guide. J’estime Chactas, à qui le grand roi offrit autrefois un rang dans notre armée : on ne lui fera aucun mal ; il sera traité ici avec toutes sortes d’égards, mais il n’ira pas donner à des factieux le moyen d’échapper au châtiment. »
— Français, dit Chactas, vous étiez destinés à violer deux fois dans ma personne le droit des nations ! Quand je fus arrêté au Canada, on pouvait au moins dire que ma main maniait la hache ; mais que craignez-vous aujourd’hui d’un vieillard aveugle ?
— Ce ne sont pas tes coups que nous craignons, s’écrièrent à la fois les colons, mais tes conseils. »
Chépar avait espéré que la captivité de leur premier sachem, répandant la consternation parmi les Natchez, les amènerait à se soumettre au partage des terres : il en fut autrement. La rage s’empare de tous les cœurs ; on s’assemble en tumulte, on délibère à la hâte. L’enfer, qui voit ses desseins près d’être renversés, songe à sauver le culte du Soleil de l’attaque imprévue des Français. Satan appelle à lui les esprits des ténèbres : il leur ordonne de soutenir les Natchez par tous les moyens dont il a plu à Dieu de laisser la puissance au génie du mal. Afin de donner aux Indiens le temps de se préparer, le prince des démons déchaîne un ouragan dans les airs, soulève le Meschacebé, et rend pendant quelques jours les chemins impraticables. Profitant de cette trêve de la tempête, les Natchez envoient des messagers aux nations voisines : la jeunesse s’empresse d’accourir.
Chépar n’attendait que la fin de l’orage pour marcher au grand village des Natchez. La sixième aurore ramena la sérénité, et vit les soldats français porter en avant leurs drapeaux ; mais l’inondation de la plaine contraignit l’armée à faire un long détour.
Aussitôt que la Renommée eut annoncé aux Natchez la nouvelle de l’approche de l’ennemi, l’air retentit de gémissements : les femmes fuient, emportant leurs enfants sur leurs épaules et laissant les manitous suspendus aux portes des cabanes abandonnées. On voit s’agiter les guerriers, qui n’ont eu le temps de se préparer au combat ni par les jeûnes, ni par les potions sacrées, ni par l’étude des songes. Le cri de guerre, la chanson de mort, le son de la danse d’Areskoui, se mêlent de toutes parts. Le bataillon des Amis, la troupe des jeunes gens se dispose à descendre à la contrée des âmes : Outougamiz est à la tête de ce bataillon sacré. Outougamiz seul est triste : il n’a point son compagnon, le guerrier blanc, à ses côtés.
Céluta vient trouver son frère ; elle le serre dans ses bras, elle le prie de ménager ses jours. « Songe, lui dit-elle, ô mon aigle protecteur ! que je suis née avec toi dans le nid de notre mère. Le cygne que tu as choisi pour ami a volé aux rivières lointaines ; Chactas est prisonnier ; Adario va peut-être recevoir la mort ; d’Artaguette est dans les rangs de l’ennemi : que me restera-t-il, si je te perds ? »
— Fille de Tabamica, répond Outougamiz, souviens-toi du repas funèbre ; si l’homme blanc était ici, le soin lui en appartiendrait ; mais voilà son manitou d’or sur mon cœur ; il me préservera de tout péril, car il m’a parlé ce matin et m’a dit des choses secrètes. Rassure-toi donc ; invoquons l’Amitié et les génies qui punissent les oppresseurs. Ne crois pas que les Français soient les plus nombreux ; en combattant pour les os de nos pères, nos pères combattront pour nous. Ne les vois-tu pas, ces aïeux, qui sortent des bocages funèbres ? « Courage ! nous crient-ils, courage ! Ne souffrez pas que l’étranger viole nos cendres ; nous accourons à votre secours avec les puissances de la nuit et de la tombe ! » Crois-tu, Céluta, que les ennemis puissent résister à cette pâle milice ? Entends-tu la Mort, qui marche à la tête des squelettes, armée d’une massue de fer ? O Mort ! nous ne redoutons point ta présence : tu n’es pour nos cœurs innocents qu’un génie paisible.
Ainsi parle Outougamiz dans l’exaltation de son âme. Céluta est entraînée dans les bois par Mila et les matrones.
Toute la force des Natchez est dans la troupe de jeunes hommes que les sachems ont placée autour des bocages de la mort. Les sachems eux-mêmes forment entre eux un bataillon qui s’assemble dans le bois, à l’entrée du temple du Soleil : la nation, ainsi divisée, s’était mise sous la protection des tombeaux et des autels. Une admiration profonde saisissait le cœur à l’aspect des vieillards armés : on voyait se mouvoir, dans l’obscurité du bois, leurs têtes chauves ou blanchies, comme les ondes argentées d’un fleuve, sous la voûte des chênes. Adario, qui commande les sachems et qui s’élève au-dessus d’eux de toute la hauteur du front, ressemble à l’antique étendard de cette troupe paternelle. Non loin, sur un bûcher, le grand-prêtre fait des sacrifices, consulte les esprits, et ne promet que des malheurs. Ainsi, aux approches des tempêtes de l’hiver, quand la brise du soir apporte l’odeur des feuilles séchées, la corneille, perchée sur un arbre dépouillé, prononce des paroles sinistres.
Bientôt, aux yeux éblouis des Natchez, sort du fond d’une vallée la pompe des troupes françaises, semblable au feu annuel dont les sauvages consument les herbages et qui s’étend comme un lac de feu. Indiens, à ce spectacle vous sentîtes une sorte d’étonnement furieux ; la patrie, enchantant vos âmes, les défendait de la terreur, mais non de la surprise. Vous contempliez les ondulations régulières, les mouvements mesurés, la superbe ordonnance de ces soldats. Au-dessus des flots de l’armée se hérissaient les baïonnettes, telles que ces lances du roseau qui tremblent dans le courant d’un fleuve.
Un vieillard se présente seul devant les guerriers de la France. D’une main il tient le calumet de paix, de l’autre il lève une hache dégouttante de sang ; il chante et danse à la fois, et ses chants et ses pas sont mêlés de mouvements tumultueux et paisibles. Tour à tour il invoque la fureur des jeux d’Areskoui et l’ardeur des luttes de l’amour, la terreur de la bataille des héros et le charme du combat des grâces et de la lyre. Tantôt il tourne sur lui-même en poussant des cris et lançant le tomahawk ; tantôt il imite le ton d’un augure qui préside à la fête des moissons. Le visage de ce vieillard est rigide, son regard impérieux, son front d’airain ; tout son air décèle le père de la patrie et l’enthousiaste de la liberté. On mène l’envoyé des Natchez à Chépar.
Debout au milieu d’une foule de capitaines, sans s’incliner, sans fléchir le genou, il parle ainsi au commandant des Français :
— Mon nom est Adario : de père en fils, tous mes ancêtres sont morts pour la défense de leur terre natale. Je te viens, de la part des sachems, redemander Chactas et te proposer une dernière fois la paix. Si j’avais été le chef de ma nation, tu ne m’eusses vu que la hache à la main. Que veux-tu ? Quels sont tes desseins ? Que t’avons-nous fait ?
Prétends-tu nous massacrer dans les cabanes où nous avons donné l’hospitalité à tes pères, lorsque, faibles et étrangers, ils n’avaient ni huttes pour se garantir des frimas, ni maïs pour apaiser leur faim ?
Si tu persistes à nous opprimer, sache qu’avant que nous te cédions les tombeaux de nos ancêtres, le soleil se lèvera où il se couche, les chênes porteront les fruits du noyer, et le vautour nourrira les petits de la colombe.
Tu as violé la foi publique en arrêtant Chactas. Je n’ai pourtant pas craint de me présenter devant toi. Ou ton cœur sera rappelé à des sentiments d’équité, ou tu commettras une nouvelle injustice : dans le premier cas, nous aurons la paix ; dans le second, tu combleras la mesure. Le Grand Esprit se chargera de notre vengeance.
Choisis : voilà le calumet de paix, fume ; voici la hache de sang, frappe.
Tel qu’un fer présenté à la forge se pénètre d’une pourpre brûlante, ainsi le visage de Chépar s’allume des feux de la colère au discours du sauvage. L’indomptable vieillard levait sa tête au-dessus de l’assemblée émue, comme un chêne américain qui, laissé debout sur son sol natal, domine de sa tige inflexible les moissons de l’Europe flottantes à ses pieds. Alors Chépar :
— Rebelle, ce pays appartient au roi mon maître : si tu oses t’opposer au partage des terres que j’ai distribuées aux habitants de la colonie, je ferai de ta nation un exemple épouvantable. Retire-toi, de peur que je ne te fasse éprouver le châtiment épargné à Chactas.
— Et moi, s’écrie Adario brisant le calumet de paix, je te déclare, au nom des Natchez, guerre éternelle ; je te dévoue toi et les tiens à l’implacable Athaënsic. Viens faire un pain digne de tes soldats avec le sang de nos vieillards, le lait de nos jeunes épouses et les cendres de nos pères ! Puissent mes membres, quand ton fer les aura séparés de mon corps, se ranimer pour la vengeance, mes pieds marcher seuls contre toi, ma main coupée lancer la hache, ma poitrine éteinte pousser le cri de guerre, et jusqu’à mes cheveux, réseau funeste, tendre autour de ton armée les inévitables filets de la mort ! Génies qui m’écoutez ! que les os des oppresseurs soient réduits en poudre, comme les débris du calumet écrasés sous mes pieds ! que jamais l’arbre de la paix n’étende ses rameaux sur les Natchez et sur les Français, tant qu’il existera un seul guerrier des deux nations, tant que les mères continueront d’être fécondes chez ces peuples !
Il dit : les démons exaucent sa prière ; ils sortent de l’abîme, et remplissent les cœurs d’une rage infernale. Le jour se voile, le tonnerre gronde, les mânes hurlent dans les forêts, et les femmes indiennes entendent leur fruit se plaindre dans leur sein. Adario jette la hache au milieu des guerriers : la terre s’entr’ouvre et la dévore, on l’entend tomber dans de noires profondeurs. Les capitaines français ne se peuvent empêcher d’admirer le courage du vieillard, qui, retourné au milieu des siens, leur adresse ce discours :
— Natchez, aux armes ! Assez longtemps nous sommes restés assis sur la natte ! Jeunesse, que l’huile coule sur vos cheveux, que vos visages se peignent, que vos carquois se remplissent, que vos chants ébranlent les forêts. Désennuyons nos morts !
Il vit infâme, celui qui fuit : les femmes lui présentent la pagne qui voile la pudeur ; il siége au conseil parmi les matrones. Mais celui qui meurt pour son pays, oh ! comme il est honoré ! Ses os sont recueillis dans des peaux de castor, et déposés au tombeau des aïeux ; son souvenir se mêle à celui de la religion protégée, de la liberté défendue, des moissons recueillies. Les vierges disent à l’époux de leur choix sur la montagne : « Assure-moi que tu seras semblable à ce héros. »
Son nom devient la garantie de la publique félicité, le signal des joies secrètes des familles.
Sois-nous favorable, Areskoui ! ton casse-tête est armé de dents de crocodile ; le couteau d’escalpe est à ta ceinture ; ton haleine exhale, comme celle des loups, l’odeur du carnage ; tu bois le bouillon de la chair des morts dans le crâne du guerrier. Donne à nos jeunes fils une envie irrésistible de mourir pour la patrie : qu’ils sentent une grande joie lorsque le fer de l’ennemi leur percera le cœur !
Ainsi parle ou plutôt ainsi chante Adario, et les sauvages lui répondent par des hurlements. Chacun prend son rang et attend l’ordre de la marche. Le grand-prêtre saisit une torche, et se place à quelques pas en avant. Sa tunique, tachée du sang des victimes, claque dans l’air ; des serpents, qu’il a le pouvoir de charmer, sortent en sifflant de sa poitrine, et s’entrelacent autour du simulacre de l’oiseau de la nuit qui surmonte sa chevelure : telle les poètes ont peint la Discorde entre les bataillons des Grecs et des Troyens. Le jongleur entonne la chanson de la guerre, que répète le bataillon des Amis : ainsi, sur les ondes de l’Eurotas, les cygnes d’Apollon chantaient leur dernier hymne, en se préparant à rejoindre les dieux.
Alors le prince des ténèbres appelle le Temps et lui dit : « Puissance dévorante que j’ai enfantée, toi qui te nourris de siècles, de tombeaux et de ruines, rival de l’éternité assise au ciel et dans l’enfer, ô Temps, mon fils ! si je t’ai préparé aujourd’hui une ample pâture, seconde les efforts de ton père. Tu vois la faiblesse de nos enfants ; leur petite troupe est exposée à une destruction qui renverserait nos projets : vole sur les deux flancs de l’armée indienne, coupe les bois antiques, pour en faire un rempart aux Natchez : rends inutile la supériorité du nombre chez les adorateurs de notre implacable ennemi. »
Le Temps obéit, il s’abat dans la forêt, avec le bruit d’un aigle qui engage ses ailes dans les branches des arbres : les deux armées ouïrent sa chute et tournèrent les yeux de ce côté. Aussitôt on entend retentir, dans la profondeur du désert, les coups de la hache de ce bûcheron qui sape également les monuments de la nature et ceux des hommes. Le père et le destructeur des siècles renverse les pins, les chênes, les cyprès, qui expirent avec de sourds mugissements : les solitudes de la terre et du ciel demeurent nues, en perdant les colonnes qui les unissent.
Le prodige étonne les deux armées : les Français le prennent pour le ravage d’un nouvel ouragan, les Natchez y voient la protection de leurs génies. Adario s’écrie : « Les Manitous se déclarent pour les opprimés : marchons ! » Tout s’ébranle. Les Français, formés en bataille, s’émerveillent de voir ces hommes demi-nus qui s’avancent en chantant contre le canon et l’étincelante baïonnette. Quel courage n’inspires-tu point, sublime amour de la patrie !
Déjà les Natchez s’approchaient de l’ennemi. Chépar fait un signe : le centre de l’armée se replie et démasque les foudres ; à chaque bronze se tient un guerrier avec une mèche enflammée. L’infanterie exécute un mouvement rapide : les grenadiers du premier rang tombent un genou en terre ; les deux autres rangs tournent obliquement et présentent, par les brisures de la ligne, le flanc et les armes aux Indiens. À ce mouvement, les Natchez s’arrêtent et retiennent toutes leurs voix ; un silence et une immobilité formidables règnent des deux côtés : on n’entend que le bruit des ailes de la Mort qui plane sur les bataillons.
Lorsque l’ardente canicule engendre dans les mers du Mexique le vent pestilentiel du midi, ce vent destructeur pousse, en haletant, une haleine humide et brûlante. La nature se voile : les paysages s’agrandissent ; la lumière scarlatine des tropiques se répand sur les eaux, les bois et les plaines ; des nuages pendent en énormes fragments aux deux horizons du ciel ; un midi dévorant semble être levé pour toujours sur le monde : on croit toucher à ces temps annoncés de l’embrasement de l’univers : ainsi paraissent les armées arrêtées l’une devant l’autre et prêtes à se charger avec furie. Mais l’épée de Chépar a brillé… Muse, soutiens ma voix, et tire de l’oubli les noms de ces guerriers dignes d’être connus de l’avenir !
Une fumée blanche, d’où s’échappent à chaque instant des feux, enveloppe d’abord les deux armées. Une odeur de salpêtre, qui irrite le courage, s’exhale de toutes parts. On entend le cri des Indiens, la voix des chefs français, le hennissement des chevaux, le sifflement de la balle, du boulet et des bombes qui montent avec une lumière dans le ciel.
Tant que les Natchez conservent du plomb et des poudres, leurs tubes empruntés à l’Europe ne cessent de brûler dans la main de leurs chasseurs : tous les coups que dirige un œil exercé portent le deuil dans le sein de quelque famille. Les traits des Français sont moins sûrs : les bombes se croisent sans effet dans les airs, comme l’orbe empenné que des enfants se renvoient sur la raquette. Folard est surpris de l’inutilité de son art, et Chépar de la résistance des sauvages. Mais lorsque ceux-ci ont épuisé les semences de feu qu’ils avaient obtenues des peuples d’Albion, Adario élève la voix :
— « Jeunes guerriers des tribus du Serpent et du Castor, suivez vos pères, ils vont vous ouvrir le chemin. » Il dit et fond à la tête des sachems sur les enfants des Gaules. Outougamiz l’entendit, et se tournant vers ses compagnons : « Amis, imitons nos pères ! » Suivi de toute la jeunesse, il se précipite dans les rangs des Français.
Comme deux torrents formés par le même orage descendent parallèlement le flanc d’une montagne et menacent la mer de leur égale fureur, ainsi les deux troupes des sachems et des jeunes guerriers attaquent à la fois les ennemis ; et comme la mer repousse ces torrents, ainsi l’armée française oppose sa barrière à l’assaut des deux bataillons. Alors commence un combat étrange. D’un côté, tout l’art de la moderne Bellone, telle qu’elle parut aux plaines de Lens, de Rocroy et de Fleurus ; de l’autre, toute la simplicité de l’antique Mars, tel qu’on le vit marcher sur la colline des Figuriers et aux bords du Simoïs. Un vent rapide balaye la fumée, et le champ de bataille se découvre. La difficulté du terrain, encombré par les forêts abattues, rend l’habileté vaine et remet la victoire à la seule valeur ; les chevaux engagés entre les troncs des arbres déchirent leurs flancs ou brisent leurs pieds ; la pesante artillerie s’ensevelit dans des marais ; plus loin, les lignes de l’infanterie, rompues par l’impétuosité des sauvages, ne peuvent se reformer sur un terrain inégal, et l’on combat partout homme à homme.
Maintenant, ô Calliope ! quel fut le premier Natchez qui signala sa valeur dans cette mêlée sanglante ?
Ce fut vous, fils magnanime du grand Siphane, indomptable et terrible Adario.
Les sauvages ont raconté que sous les ombrages de la Floride, dans une île au milieu d’un lac qui étend ses ondes comme un voile de gaze, coule une mystérieuse fontaine. Les eaux de cette fontaine peuvent redresser les membres pliés par les ans et rebrunir au feu des passions la chevelure sur la tête blanchie des vieillards. Un éternel printemps habite au bord de cette source : là les ormeaux n’entretiennent avec le lierre que des amitiés nouvelles ; là les chênes sont étonnés de ne compter leurs années que par l’âge des roses. Les illusions de la vie, les songes du bel âge, habitent avec les zéphyrs les feuilles de lianes qui projettent sur le cristal de la fontaine un réseau d’ombre. Les vapeurs qui s’exhalent des bois d’alentour sont les parfums de la jeunesse ; les colombes qui boivent l’eau de la source, les fleurs qu’elle arrose dans son cours, ont sans cesse des œufs dans leur nid, des boutons sur leur tige. Jamais l’astre de la lumière ne se couche sur ces bords enchantés, et le ciel y est toujours entr’ouvert par le sourire de l’Aurore.
Ce fut à cette fontaine, dont la renommée attira les premiers Européens dans la Floride, que le génie de la patrie alla, d’après le récit des Natchez, puiser un peu d’eau : il verse, au milieu de la bataille, quelques gouttes de cette eau sur la tête du fils de Siphane. Le sachem sent rentrer dans ses veines le sang de sa première jeunesse : ses pas deviennent rapides ; son bras s’étend et s’assouplit ; sa main reprend la fermeté de son cœur.
Il y avait dans l’armée française un jeune homme
…Abat la tête du cyclone qui allait porter la mèche. (page 75).
nommé Sylvestre, que le chagrin d’un amour sans espérance avait amené sur ces rives lointaines pour y chercher la gloire ou la mort. Le riche et inflexible Aranville n’avait jamais voulu consentir à l’hymen de son fils avec l’indigente Isabelle. Adario aperçut Sylvestre au moment où il essayait de dégager ses pieds d’une vigne rampante ; le sachem, levant sa massue, en décharge un coup sur la tête de l’héritier d’Aranville : la tête se brise comme la calebasse sous le pied de la mule rétive. La cervelle de l’infortuné fume en se répandant à terre. Adario insulte par ces paroles à son ennemi :
« En vérité, c’est dommage que ta mère ne soit pas ici ! elle baignerait ton front dans l’eau d’esquine ! Moi, qui ne suis qu’un barbare, j’ai grossièrement lavé tes cheveux dans ton sang ! Mais j’espère que tu pardonneras à ma débile vieillesse, car je te promets un tombeau dans le sein des vautours. »
En achevant ces mots, Adario se jette sur Lesbin ; lui enfonce son poignard entre la troisième et la quatrième côte, à l’endroit du cœur. Lesbin s’abat comme un taureau que le stylet a frappé. Le sachem lui appuie un pied sur le cou ; d’une main il saisit et tire à lui la chevelure du guerrier, de l’autre il la découpe avec une partie du crâne, et, suspendant l’horrible trophée à sa ceinture, il assaille le brave Hubert, qui l’attendait. D’un coup de son fort genou Adario lui meurtrit le flanc, et, tandis qu’Hubert se roule sur la poussière, du tranchant de sa hache l’Indien lui abat les deux bras et le laisse expirer rugissant.
Comme un loup qui, ayant dévoré un agneau, ne respire plus que le meurtre, le sachem vise l’enseigne Gédoin, et d’une flèche lui attache la main au bâton du drapeau français. Il blesse ensuite Adhémar, le fils de Charles. Habitant des rives de la Dordogne, Adhémar avait été élevé avec toute sorte de tendresse par un vieux père dont il était le seul appui, et qu’il nourrissait de l’honorable prix donné à ses armes. Mais Charles ne devait jamais presser son fils dans ses bras, au retour des pays lointains. La hache du sachem, atteignant Adhémar au visage, lui enleva une partie du front, du nez et des lèvres. Le soldat reste quelque temps debout, objet affreux, au milieu de ses compagnons épouvantés : tel se montre un bouleau dont les sauvages ont enlevé l’écorce au printemps ; le tronc mis à nu et teint d’une sève rougie se fait apercevoir de loin parmi les arbres de la forêt. Adémar tombe sur son visage mutilé, et la nuit éternelle l’environne.
Comme une laie de Cilicie ou comme un tigre du désert de Sahara, qui défend ses petits, Adario, redoublant de fureur à la vue de ses propres exploits, s’écrie : « Voilà comme vous périrez tous, vils étrangers ! tel est le sort que vous réservent les Natchez ! » En même temps il arrache un mousquet à Kerbon, et lui plonge dans la bouche la baïonnette ; le triple glaive perce le palais et sort par le haut du crâne de la pâle victime, dont les yeux s’ouvrent et se ferment avec effort. Adario abandonne l’arme avec le cadavre, qui demeurent écartés et debout, comme les deux branches d’un compas.
Soulevant une pierre énorme, telle que deux Européens la porteraient à peine pour marquer la borne de quelques jeux dans une fête publique, le sachem la lance aussi légèrement qu’une flèche contre le fils de Malherbe. La pierre roule et fracasse les jambes du soldat : il frappe le sol de son front, et, dans sa douleur, mord les ronces ensanglantées. Ô Malherbe ! la faux de la mort te moissonne au milieu de tes belles années ! Mais tant que les Muses conserveront le pouvoir d’enchanter les peuples, ton nom vivra comme ceux des Français auxquels ton illustre aïeul donna l’immortalité !
Partout Adario se fait jour avec la hache, la massue, le poignard ou les flèches. Geblin, qu’enivre la gloire ; d’Assas, au nom héroïque ; l’imprudent d’Estaing, qui eût osé défier Mars lui-même ; Marigni, Comines, Saint-Alban, cèdent au fils de Siphane. Animés par son exemple, les Natchez viennent mugissant comme des taureaux sauvages, bondissant comme des léopards. La terre se pèle et s’écorche sous les pas redoublés et furieux des guerriers ; des tourbillons de poussière répandent de nouveau la nuit sur le champ de bataille ; les visages sont noircis, les armes brisées, les vêtements déchirés, et la sueur coule en torrents du front des soldats.
Alors le ciel envoya l’épouvante aux Français. Fébriano, qui combattait devant le sachem, fut le premier à prendre la fuite, et les soldats, abandonnés de leur chef, ouvrent leurs rangs.
Adario et les sachems y pénètrent avec un bruit semblable à celui des flots qui jaillissent contre les épieux noircis plantés devant les murs d’une cité maritime. Chépar, du haut d’une colline, voit la défaite de l’aile gauche de son armée ; il ordonne à d’Artaguette de faire avancer ses grenadiers. En même temps Folard, parvenu à sauver quelques bronzes, les place sur un tertre découvert et commence à foudroyer les sachems.
Vous prévîtes le dessein du commandant des Français, vaillant frère de Céluta ! et pour sauver vos pères, vous vous élançâtes, soutenu des jeunes Indiens, contre la troupe choisie. Trois fois les compagnons d’Outougamiz s’efforcent de rompre le bataillon des grenadiers, trois fois ils se viennent briser contre la masse impénétrable.
L’ami de René s’adressant au ciel : « Ô génies ! si vous nous refusez la victoire, accordez-nous donc la mort ! » Et il attaque d’Artaguette.
Deux coursiers, fils des vents et amants d’une cavale, fille d’Éole, du plus loin qu’ils s’aperçoivent dans la plaine, courent l’un à l’autre avec des hennissements. Aussitôt que leurs haleines enflammées se mêlent, ils se dressent sur leurs jarrets, s’embrassent, couvrent d’écume et de sang leur crinière, et cherchent mutuellement à se dévorer ; puis tout à coup se quittant pour se charger de nouveau, tournant la croupe, dressant leurs queues hérissées, ils heurtent leurs soles dans les airs : des étincelles jaillissent du demi-cercle d’airain qui couvre leurs pieds homicides. Ainsi combattaient d’Artaguette et Outougamiz ; tels étaient les éclairs qui partaient de l’acier de leurs glaives. La foudre dirigée par Folard les oblige à se séparer et répand le désordre dans les rangs des jeunes Natchez.
— Tribus du Serpent et de la Tortue ! s’écrie le frère de Céluta, soutenez l’assaut de d’Artaguette, tandis que je vais, avec les alliés, m’emparer des tonnerres. »
Il dit : les guerriers alliés marchent derrière lui deux à deux, et s’avancent vers la colline où les attend Folard. Intrépides sauvages, si mes chants se font entendre dans l’avenir, si j’ai reçu quelque étincelle du feu de Prométhée, votre gloire s’étendra parmi les hommes aussi longtemps que le Louvre dominera les flots de la Seine ; aussi longtemps que le peuple de Clovis continuera d’être le premier peuple du monde ; aussi longtemps que vivra la mémoire de ces laboureurs qui viennent de renouveler le miracle de votre audace dans les champs de la Vendée.
Outougamiz commence à gravir la colline : bientôt il disparaît dans un torrent de feu et de fumée : tel Hercule s’élevait vers l’Olympe dans les flammes de son bûcher ; tel sur la voie d’airain, et près du temple des Euménides, un orage ravit Œdipe au séjour des dieux. Rien n’arrête les Indiens, dont le péril s’accroît à mesure qu’ils approchent des bouches dévorantes. À chaque pas la mort enlève quelques-uns des assaillants. Tansou, qui se plaît à porter un arc de cèdre, reçoit un boulet au milieu du corps ; il se sépare en deux comme un épi rompu par la main d’un enfant. Kiousse, qui, prêt à s’engager dans les chaînes de l’hymen, avait déjà éteint le flambeau dans la cabane de sa maîtresse, voit ses pieds rapides soudainement écrasés ; il tombe du haut d’un roc dans une terre limoneuse, où il demeure enfoncé jusqu’à la ceinture ; Tani est frappé d’un globe d’airain à la tête ; son crâne emporté se va suspendre par la chevelure à la branche fleurie d’un érable.
De tous ces guerriers, Sépine suivait Outougamiz avec le plus d’ardeur. Ce héros descendait d’Oekala, qui avait régné sur les Siminoles. Oekala eut trois fils : Nape, qui devançait les chevreuils à la course ; Téran, qui épousa Nitianis, dont les esprits stériles fermèrent le sein, et Scoute, qui fut le dernier des trois enfants d’Oekala. Scoute eut de la chaste Nibila la charmante Elisoé et le fier Alisinape, père de Sépine. Cet ardent sauvage avait promis à sa mère de lui apporter la chevelure du commandant des Français ; mais il avait négligé de faire des sacrifices aux génies, et il ne devait plus rentrer dans la cabane de ses pères. Un boulet l’atteignit dans les parties inférieures du corps. Renversé sur la terre, il se roule dans ses entrailles. Son ami, Télaza, lui tend la main pour l’aider à se relever, mais un second boulet arrache le bras secourable qui va frapper Outougamiz.
Déjà il ne restait plus que soixante guerriers de la troupe qui escaladait la colline des foudres : ils arrivent au sommet. Outougamiz, perçant à travers les baïonnettes que Folard oppose à ses efforts, s’élance le premier sur un canon, abat la tête du cyclope qui allait y porter la mèche, embrasse le tube et appelle à lui les sauvages. Là se fait un carnage épouvantable des Français et des Indiens. Folard crie aux premiers : « Quelle honte pour vous si vous étiez vaincus ! » Outougamiz crie aux seconds : « Encore un moment de courage, et à nous la victoire ! »
On entend le frémissement du sang qui se dessèche et s’évapore en tombant sur la machine rougie, pour la possession de laquelle on combat. Les décharges des mousquets et des batteries font de la colline un effroyable chaos. Tels sont les mugissements, les ténèbres et les lueurs de l’Etna, lorsque le volcan se réveille : un ciel d’airain, d’où tombe une pluie de cendre, s’abaisse sur les campagnes obscurcies, au milieu desquelles la montagne brûle comme un funèbre flambeau ; des fleuves d’un feu violet sillonnent les plaines mouvantes ; les hommes, les cités, les monuments, disparaissent, et Vulcain, vainqueur de Neptune, fait bouillonner les mers sur ses fourneaux embrasés.
Toutes les fureurs de la guerre se rassemblent autour du bronze qu’a saisi le frère de Céluta. Les Indiens tâchent d’ébranler la lourde masse et de la précipiter du haut du coteau : les uns l’embrassent par sa bouche béante ; les autres poussent avec effort les roues qui laissent dans le sol de profondes traces ; ceux-ci tournent contre les Français les armes qu’ils leur ont arrachées ; ceux-là se font massacrer sur le canon que souillent la moelle éparse, les cervelles fumantes, les lambeaux de chair, les fragments d’os. Chaque soldat, noirci par le salpêtre, est couvert du sang de ses amis et de ses ennemis. On se saisit par les cheveux ; on s’attaque avec les pieds et les mains : tel a perdu les bras qui se sert de ses dents pour combattre : c’est comme un festin de la mort. Déjà Folard est blessé ; déjà l’héroïsme de quelques sauvages l’emporte sur tout l’art européen, lorsqu’un grenadier parvient à mettre le feu au tube. Aussitôt la couleuvre de bronze dégorge ses entrailles avec un dernier rugissement : sa destinée étant accomplie, elle éclate, mutile, renverse, tue la plus grande partie des guerriers qui l’environnent. L’on n’entend qu’un cri, suivi d’un silence formidable.
Comme deux flottes puissantes, se disputant l’empire de Neptune, se rencontrent à l’embouchure de l’antique Ægyptus, le combat s’engage à l’entrée de la nuit. Bientôt un vaisseau s’enflamme par sa poupe pétillante : à la lueur du mouvant incendie on distingue la mer semblable à du sang et couverte de débris ; la terre est bordée des nations du désert ; les navires, ou démâtés, ou rasés au niveau des vagues, dérivent en brûlant. Tout à coup le vaisseau en feu mugit : son énorme carcasse crève et lance jusqu’au ciel les tubes d’airain, les pins embrasés et les cadavres des matelots : la nuit et le silence s’étendent sur les ondes. Outougamiz reste seul de toute sa troupe, après l’explosion du foudre. Il se voulait jeter parmi les Français, mais le génie de l’amitié lui fait au fond du cœur cette réprimande : « Où cours-tu, insensé ? de quel fruit ta mort peut-elle être maintenant à ta patrie ? Réserve ce sacrifice pour une occasion plus favorable, et souviens-toi que tu as un ami. » Emu par ces tendres sentiments, le fils de Tabamica bondit du haut de la colline, va se plonger dans le fleuve, et, ranimé par la fraîcheur de l’onde il rejoint les guerriers qui n’avaient cessé de combattre contre d’Artaguette.
Les sachems, aussi prudents qu’intrépides, craignant d’être coupés dans leur retraite, s’étaient réunis aux bataillons de leurs fils. Tous ensemble soutenaient à peine les efforts de Beaumanoir, qui, du côté des Français, obtenait l’honneur de la journée.
Beaumanoir avait pour ancêtre ce fameux chevalier breton qui but son sang au combat des Trente. Douze générations séparaient Beaumanoir de cette source illustre : Étienne, Matthieu, Charles, Robert, Geoffroy, le second Étienne, Paul, François, qui mourut à Jarnac, Georges le Balafré, Thomas, François deuxième du nom, et Jean le Solitaire, qui habitait le donjon d’où l’on découvre la colline isolée que couronnent les ruines d’un temple druidique. Armé d’un casse-tête à l’instar de l’ennemi, Beaumanoir ravage les rangs des Natchez : Adario soutient à peine sa furie. Déjà le vieux Nabal, le riche Lipoé, qui possédait deux cents peaux de castor, trente arcs de bois de merisier et trois cabanes ; Ouzao, de la tribu du Serpent ; Arimat, qui portait un aigle d’azur sur son sein, une perle à sa lèvre et une couronne de plumes sur sa tête, tous ces guerriers avaient péri sous les ongles de ce fier lion, Beaumanoir.
On remarquait dans l’armée des Natchez un sachem redouté, le robuste Nipane ; trois fils secondaient son courage : Tanitien aux oreilles découpées, Masinaïke, favori de sa mère, et le grand Ossani. Les trois Nipanides, s’avançant à la tête des sauvages, lançaient leurs flèches contre les Français et se retiraient ensuite à l’abri de la valeur de leur père. Comme un serpent à la peau changeante, à la queue sonore, reposant aux ardeurs du soleil, veille sur ses enfants qui se jouent autour de lui ; si quelque bruit vient à se faire entendre, les jeunes reptiles se réfugient dans la bouche de leur mère : l’amour les renferme de nouveau dans le sein dont l’amour les fit sortir : tel était Nipane et ses fils.
Au moment où les trois frères allaient attaquer Beaumanoir, Beaumanoir fond sur eux comme le milan sur des colombes. Nipane, qui observe le mouvement du guerrier français, s’avance pour secourir les objets de sa vigilante tendresse. Privé d’une victoire qu’il regardait comme assurée, le soldat breton se tourne vers le sachem et l’abat d’un coup de massue.
À la vue de Nipane terrassée les Natchez poussent un cri : Tanitien, Masinaïke et Ossani lancent à la fois leurs flèches contre le meurtrier de leur père. Beaumanoir se baisse pour éviter la mort, et, se jetant sur les trois jeunes sauvages, il les immole.
Nipane, revenu de son évanouissement, mais répandant le sang par les yeux et par les narines, ne peut, heureux dans son infortune, apercevoir ses fils étendus à ses côtés. « Ô mes fils ! dit-il d’une voix mourante, sauvez mon corps de la rage des Français. Est-il rien de plus pitoyable qu’un sachem renversé par Areskoui ? Les ennemis comptent ses cheveux blancs et insultent à son cadavre : « Insensé, disent-ils, pourquoi quittais-tu le bâton de chêne ? » Ils le dépouillent, et plaisantent entre eux sur les restes inanimés du vieillard. « Nipane expire, parlant en vain à ses fils, et, arrivé chez les morts, il gémit de retrouver ces mêmes fils qui l’ont précédé dans la tombe.
Le grand-prêtre, armé d’une torche ardente, rallie les sauvages autour du corps de Nipane. Adario et Outougamiz enlèvent le cadavre, mais Beaumanoir saisit d’une main le sachem, l’oblige à lâcher sa proie, tandis que de l’autre main il lève la massue. Adario recule et détourne le coup. Alors le ciel marque à la fois la fin de la gloire et de la vie de Beaumanoir. D’un revers de sa hache, Adario fend le côté de son ennemi : le Breton sent l’air entrer dans sa poitrine par un chemin inconnu et son cœur palpiter à découvert. Ses yeux deviennent blancs ; il tord les lèvres ; ses dents craquent ; la massue échappe à sa main ; il tombe ; la vie l’abandonne, ses membres se raidissent dans la mort.
Adario s’élançant sur Beaumanoir pour lui enlever la chevelure : « À moi, Natchez ! s’écrie-t-il, Nipane est vengé ! » Les sauvages jettent de grandes clameurs, et reviennent à l’attaque. Du côté des Français, les tambours battent la charge, la musique et les clairons retentissent : d’Artaguette, faisant baisser la baïonnette à ses grenadiers, s’avance pour protéger le corps de son loyal compagnon d’armes. La mêlée devient horrible : Lameck reçoit au-dessous des côtes un coup d’épée, comme il saisissait par les pieds le cadavre de Beaumanoir. La membrane qui soutenait les entrailles de Lameck est rompue ; elles s’affaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme une outre. L’Indien se pâme avec d’accablantes douleurs, et un dur sommeil ferme ses yeux.
Le sort du noble Yatzi ne fut pas moins déplorable : ce guerrier descendait des rois Yendats, qui avaient régné sur les grands lacs. Lorsque les Iroquois envahirent la contrée de ses pères, sa mère le sauva dans une peau d’ours, et, l’emportant à travers les montagnes, elle devint suppliante aux foyers des Natchez. Élevé sur ces bords étrangers, Yatzi déploya au sortir de l’enfance la générosité d’un roi et la vaillance de ses ancêtres. Sa hutte était ouverte à tous les infortunés, car il l’avait été lui-même : la solitude n’avait point de cœur plus hospitalier.
Yatzi voit dans les rangs ennemis un Français qu’il avait reçu jadis sur la natte : le fils de l’exil, prenant à sa ceinture un calumet de paix, s’avance pour renouveler l’alliance de la cabane, mais le Français, qui ne le reconnaît pas, lui appuie un pistolet sur la poitrine : le coup part ; la balle fracasse la moelle épinière ; Yatzi, enveloppé d’une nuit soudaine, roule aux pieds de son hôte. Son âme, égarée sur ses lèvres, est prête à s’envoler vers celui qui reçoit le voyageur fatigué.
Transporté de colère, Siégo, autre banni des bois canadiens, Siégo qui était né sous un savanier (car sa mère fut surprise des douleurs de l’enfantement en allant à la fontaine), Siégo prétend tirer une vengeance éclatante du sort que vient d’éprouver son ami. Insensé qui courait lui-même à sa perte ! Une balle lancée au hasard lui crève le réservoir du fiel. Le guerrier sent aussitôt sur sa langue une grande amertume ; son haleine expirante fait monter, comme par le jeu d’une pompe, le sang qui vient bouillonner à ses lèvres. Ses genoux chancellent ; il s’affaisse doucement sur l’infortuné Yatzi, qui, d’un dernier mouvement convulsif, le serre dans ses bras : ainsi l’abeille se repose dans le calice de la miraculeuse Dionée, mais la fleur se referme sur la fille du ciel et l’étouffe dans un voile parfumé.
Les Indiens à leur tour arrachent à la vie une foule de Français, et sarclent le champ de bataille. À la supériorité de l’art ils opposent les avantages de la nature : leurs coups sont moins nombreux, mais ils portent plus juste. Le climat ne leur est point un fardeau ; les lieux où ils combattent sont ceux où ils s’exercèrent aux jeux de leur enfance ; tout leur est arme, rempart ou appui ; ils nagent dans les eaux, ils glissent ou ils volent sur la terre. Tantôt cachés dans les herbes, tantôt montés sur les chênes, ils rient du boulet qui passe sur leur tête ou sous leurs pieds. Leurs cris, leurs chants, le bruit de leurs chichikoués et de leurs fifres, annoncent un autre Mars, mais un Mars non moins redoutable que celui des Français. Les cheveux rasés ou retroussés des Indiens, les plumes et les ornements qui les décorent, les couleurs qui peignent le visage du Natchez, les ceintures où brillent la hache, où pend le casse-tête et le couteau d’escalpe, contrastent avec la pompe guerrière européenne. Quelquefois les sauvages attaquent tous ensemble, remplissant l’espace qui les sépare des ennemis de gestes et de danses héroïques ; quelquefois ils viennent un à un combattre un adversaire qu’ils ont remarqué comme étant le plus digne d’éprouver leur valeur.
Outougamiz se distingue de nouveau dans cette lutte renaissante. On le prendrait pour un guerrier échappé récemment au repos de ses foyers, tant il déploie de force et d’ardeur. Le tranchant de sa hache était fait d’un marbre aiguisé avec beaucoup de soin par Akomanda, aïeul du jeune héros. Ce marbre avait ensuite été inséré, comme une greffe, dans la tige fendue d’un plant de cormier : l’arbuste, en croissant, s’était refermé sur la pierre, et, coupé à une longueur de flèche, il était devenu un instrument de mort dans la main des guerriers.
Outougamiz fait tourner l’arme héréditaire autour de sa tête, et, la laissant échapper, elle va, d’un vol impétueux, frapper Valbel au-dessous de l’oreille gauche : la vertèbre est coupée. Le soldat ami de la joie penche la tête sur l’épaule droite, tandis que son sang rougit son bras et sa poitrine : on dirait qu’il s’endort au milieu des coupes de vin répandues, comme il voulait faire dans les orgies d’un festin.
Le rapide sauvage suit la hache qu’il a lancée, la reprend, et en décharge un coup effroyable sur Bois-Robert, dont la poitrine s’ouvre comme celle d’une blanche victime sous le couteau du sacrificateur. Bois-Robert avait pour aïeul ce guerrier qui escalada les rochers de Fécamp. Il comptait à peine dix-sept années : sa mère, assise sur le rivage de la France, avait longtemps regardé, en répandant des pleurs, le vaisseau qui emportait le fils de son amour. Outougamiz est tout à coup frappé de la pâleur du jeune homme, de la grâce de cette chevelure blonde qui ombrage un front décoloré, et descend, second voile, sur des yeux déjà recouverts de leurs longues paupières.
Pauvre nonpareille, lui dit-il, qui te revêtais à peine d’un léger duvet, te voilà tombée de ton nid ! Tu ne chanteras plus sur la branche ! Puisse ta mère, si tu as une mère, pardonner à Outougamiz ! Les douleurs d’une mère sont bien grandes. Hélas ! tu étais à peu près de mon âge ! Et moi aussi, il me faudra mourir, mais les esprits sont témoins que je n’avais aucune haine contre toi ; je n’ai fait ce mal qu’en défendant la tombe de ma mère. » Ainsi vous parliez, naïf et tendre sauvage ; les larmes roulaient dans vos yeux. Bois-Robert entendit votre simple éloge funèbre, et il sourit en exhalant son dernier soupir.
Tandis que, vaincus et vainqueurs, les Français et les Natchez continuent de toutes parts le combat, Chépar ordonne aux légers dragons de mettre pied à terre, d’écarter les arbres et les morts pour ouvrir un passage à la pesante cavalerie et au bataillon helvétique. L’ordre est exécuté. On roule avec effort, on soulève avec des leviers faits à la hâte, le tronc des chênes, les débris des canons et des chars : un écoulement est ouvert aux eaux dont le fleuve a inondé la plaine.
De paisibles castors, dans des vallons solitaires, s’empressent à finir un commun ouvrage : les uns scient les bouleaux et les abattent sur le courant onde, afin d’en former une digue ; les autres traînent sur leur queue les matériaux destinés aux architectes ; les palais de la Venise du désert s’élèvent ; des artisans de luxe en tapissent les planchers avec une fraîche verdure, et préparent les salles du bain, tandis que des constructeurs bâtissent plus loin, au bord du lac, les agréables châteaux de la campagne. Cependant de vieux castors, pleins d’expérience dirigent les travaux de la république, font préparer les magasins de vivres, placent des sentinelles avancées pour la sûreté du peuple, récompensent les citoyens diligents et exilent les paresseux : ainsi l’on voyait travailler les Français sur le champ des combats. Partout se forment des pyramides où les guerriers moissonnés par le fer sont entassés au hasard : les uns ont le visage tourné vers la terre, qu’ils pressent de leurs bras raidis ; les autres laissent flotter leurs chevelures sanglantes du haut des pyramides funèbres comme les plantes humides de rosée pendent du flanc des roches ; ceux-ci sont tournés sur le côté ; ceux-là semblent regarder le ciel de leurs yeux hagards, et sur leurs traits immobiles la mort a fixé les convulsions de la vie fugitive. Des têtes séparées du tronc, des membres mutilés remplissent les vides de ces trophées ; du sang épaissi cimente ces épouvantables monuments de la rage des hommes et de la colère du ciel. Bien différents s’élèvent dans une riante prairie, au milieu des ruisseaux et des doux ombrages, ces monceaux d’herbes et de fleurs tombées sous la faux de l’homme champêtre : Flore, un râteau à la main, invite les bergers à danser à la fête printanière, et les jeunes filles, avec leurs compagnes, se laissent rouler en folâtrant du sommet de la meule embaumée.
La trompette sonne, et la cavalerie se précipite dans les chemins qui lui sont ouverts. Un bruit sourd s’élève de la terre, que l’on sent trembler sous ses pas. Des batteries soudainement démasquées mugissent à la fois. Les échos des forêts multiplient la voix de ces tonnerres, et le Meschacebé y répond en battant ses rives. Satan mêle à ce tumulte des rumeurs surnaturelles qui glaceraient d’effroi les cœurs les plus intrépides. Jamais tel bruit n’avait été ouï, depuis le jour où le chaos, forcé de fuir devant le Créateur, se précipita aux confins des mondes arrachés de ses entrailles ; un fracas plus affreux ne se fera point entendre lorsque, la trompette de l’ange réveillant les morts dans leur poussière, tous les tombeaux s’ouvriront à la fois et reproduiront la race pâlissante des hommes. Les légions infernales répandues dans les airs obscurcissent le soleil ; les Indiens crurent qu’il s’allait éteindre. Tremblantes sur leurs bases, les Andes secouèrent leurs glaçons, et les deux Océans soulevés menacèrent de rompre l’isthme qui joint l’une et l’autre Amérique.
Suivi de ses centaures, Causans plonge dans les rangs des Natchez. Comme, dans une colonie naissante, un laboureur, empruntant de son voisin des poulains et des cavales, les fait entrer dans une grange où les gerbes de froment sont régulièrement étendues ; des enfants, placés au centre de l’aire, contraignent par leurs cris joyeux les paisibles animaux à fouler les richesses rustiques ; une charmante harmonie règne entre la candeur des enfants, l’innocence des dons de Cérès et la légèreté des jeunes poulains qui bondissent sur les épis, en suivant leurs mères : Causans et ses chevaux homicides broient sous leurs pas une moisson de héros. Et comme des abeilles dont un ours a découvert les trésors dans le creux d’un chêne se jettent sur le ravisseur et le percent de leur aiguillon, ainsi, ô Natchez ! le poignard à la main, vous résistez aux cavaliers et à leur chef, fils du brave Henri et de l’aimable Laure.
Les chevaux percés de flèches bondissent, se cabrent, secouent leur crinière, frottent leur bouche écumante contre leur pied raidi, ou lèvent leurs naseaux sanglants vers le ciel ; superbes encore dans leur douleur guerrière, soit qu’ils aient renversé leurs maîtres, soit qu’ils les emportent à travers le champ de bataille.
Peut-être, dans l’ardeur dont les combattants étaient animés, tous les Français et tous les Indiens allaient périr, si, des bords entr’ouverts du firmament, Catherine des Bois, qui voyait ce massacre, n’eût levé les mains vers le trône du Tout-Puissant. Une voix divine se fit entendre : « Vierge compatissante, cessez vos douleurs ; ma miséricorde viendra après ma justice. Mais bientôt l’auteur de tous ces maux va suspendre lui-même, afin de mieux favoriser ses projets, la fureur des guerriers. »
Ainsi retentirent dans l’éternité ces paroles qui tombèrent de soleil en soleil, et descendirent, comme une chaîne d’or, jusqu’aux abîmes de la terre.
En même temps le roi des enfers, jugeant le combat arrivé au point nécessaire pour l’accomplissement de ses desseins, songe à séparer les combattants.
Il vole à la grotte où le démon de la nuit se cache pendant que le soleil anime la nature. La reine des ténèbres était alors occupée à se parer. Les songes plaçaient des diamants dans sa chevelure azurée ; les mystères couvraient son front d’un bandeau, et les amours, nouant autour d’elle les crêpes de son écharpe, ne laissaient paraître qu’une de ses mamelles, semblable au globe de la lune ; pour sceptre, elle tenait à la main un bouquet de pavots. Tantôt elle souriait dans un profond silence, tantôt elle faisait entendre des chants comme ceux du rossignol ; la volupté rouvrait sans cesse ses yeux, qu’un doux sommeil fermait sans cesse ; le bruit de ses ailes imitait le murmure d’une source ou le frémissement du feuillage ; les zéphyrs naissaient de son haleine. Ce démon de la nuit avait toutes les grâces de l’ange de la nuit, mais, comme celui-ci, il ne présidait point au repos de la vertu, et ne pouvait inspirer que des plaisirs ou des crimes.
Jamais le monarque des ombres n’avait vu sa fille aussi charmante. « Ange ravissant, lui dit-il, il n’est pas temps de vous parer : quittez ces brillants atours et prenez votre robe des tempêtes. Vous savez ce que vous me devez : vous n’étiez pas avant la chute de l’homme, et vous avez pris naissance dans mes ténèbres. »
La Nuit, fille obéissante, arrache ses ornements ; elle se revêt de vapeurs et de nuages, comme lorsqu’elle veut favoriser des amours funestes ou les noirs complots de l’assassin. Elle attelle à son char deux hiboux, qui poussent des cris dolents et lamentables : conduite par le prince des enfers, elle arrive sur le champ de bataille.
Soudain les guerriers cessent de se voir et ne portent plus dans l’ombre que des coups inutiles. Le ciel ouvre ses cataractes ; un déluge, se précipitant des nues, éteint les salpêtres de Mars. Les vents agitent les forêts, mais cet orage est sans tonnerre, car Jéhovah s’est réservé les trésors de la grêle et de la foudre.
Le combat cesse : Chépar fait sonner la retraite : l’armée française se replie confusément dans l’obscurité et rétrograde vers ses retranchements. Chaque chef suit avec sa troupe le chemin qu’il croit le plus court, tandis que des soldats égarés tombent dans les précipices ou se noient dans les torrents.
Alors la nuit, déchirant ses voiles et calmant ses souffles, laisse descendre une lueur incertaine sur le champ du combat où les Indiens étaient demeurés épars. Aux reflets de la lune, on apercevait des arbres brisés par les bombes et les boulets, des cadavres flottants dans le débordement du Meschacebé, des chevaux abattus ou errant à l’aventure, des caissons, des affûts et des canons renversés, des armes et des drapeaux abandonnés, des groupes de jeunes sauvages immobiles, et quelques sachems isolés, dont la tête chauve et mouillée jetait une pâle lumière. Ainsi, du haut de la forteresse de Memphis, quand le Nil a surmonté ses rivages, on découvre, au milieu des plaines inondées quelques palmiers à demi déracinés, des ruines qui sortent du sein des flots, et le sommet grisâtre des Pyramides.
Bientôt ce qui reste des tribus se retire vers les bocages de la mort. Outougamiz, en pénétrant dans l’enceinte sacrée, entrevoit, assis sur un tombeau, un guerrier couvert de sang. Le frère de Céluta s’arrête : Qui es-tu ? dit-il : es-tu l’âme de quelque guerrier tombé aujourd’hui sous le tomahawk d’Areskoui, en défendant les foyers de nos pères ? »
L’ombre inclinée ne répond point ; le grand-prêtre survient, et s’avance vers le fantôme avec des évocations. Les sauvages le suivent. Soudain un cri : « Un homme blanc ! un homme blanc ! »
D’Artaguette, blessé dans le combat et perdu dans la nuit, s’était réfugié aux tombeaux des sauvages. Outougamiz reconnaît le Français contre lequel il a combattu, le Français protecteur de Céluta, le Français ami de René. Touché des malheurs de d’Artaguette, et désirant le sauver, il le réclame comme son prisonnier. « Je ne souffrirai point, s’écrie-t-il, que l’on brûle ce suppliant. Quoi ! il aurait vainement demandé l’hospitalité aux tombeaux de nos aïeux ? il aurait en vain cherché la paix dans le lieu où toutes les guerres finissent ? Et que dirait René du pays de l’Aurore, le fils adoptif du sage Chactas, cet ami qui m’a donné la chaîne d’or ? « Va, me dirait-il, homme cruel, cherche un autre compagnon pour errer dans les vallées ; je ne veux point de commerce avec les vautours qui déchirent les infortunés. » « Non ! non ! je ne descendrai point chez les morts avec un pareil grain noir dans le collier de ma vie. »
Ainsi parlait le frère de Céluta. L’inexorable Adario ordonne que l’on saisisse le guerrier blanc, et qu’il soit réservé au supplice du feu. Chactas avait fait abolir cet affreux usage ; mais le vénérable sachem était prisonnier au fort Rosalie, et les Indiens irrités n’écoutaient que la vengeance. Les femmes qui avaient perdu leurs fils dans le combat entouraient l’étranger en poussant des hurlements : telles les ombres se pressaient autour d’Ulysse, dans les ténèbres cymmériennes, pour boire le sang des victimes ; tels les Grecs chantaient autour du bûcher de la fille d’Hécube, immolée aux mânes de l’impitoyable Achille.
Sur une colline, à quelque distance du champ de bataille, s’élevait un sycomore dont la cime était couronnée ; tous les soirs des milliers de colombes se venaient percher sur ses rameaux desséchés. Ce fut au pied de cet arbre que le commandant de l’armée française résolut de passer la nuit, et d’assembler le conseil des officiers pour délibérer sur le parti qui restait à prendre.
Le bûcher du bivouac est allumé ; des sentinelles sont placées à diverses distances, et les chefs arrivent aux ordres de Chépar. Ils forment un cercle autour du foyer des veilles. On voyait, à la lueur des flammes, les visages fatigués et poudreux, les habits déchirés et sanglants, les armes demi-brisées, les casques fracassés, les chapeaux percés de balles, et tout le noble désordre de ces vaillants capitaines, tandis que les colombes, fidèles à leur retraite accoutumée, loin de fuir les feux, se venaient reposer avec les guerriers.
La résistance inattendue des sauvages avait effrayé le commandant du fort Rosalie : il commençait à craindre de s’être laissé trop emporter à l’humeur intéressée des colons. Il avait livré le combat sans en avoir reçu l’ordre précis du gouverneur de la Louisiane, et avant l’arrivée des troupes annoncées d’Europe. Un nombre assez considérable de soldats et plusieurs officiers étaient restés sur le champ de bataille : l’absence du capitaine d’Artaguette alarmait.
L’opinion des chefs, rassemblés autour de Chépar, était partagée : les uns voulaient continuer le combat au lever du jour ; les autres prétendaient que le châtiment infligé aux sauvages était assez sévère : il s’agissait moins, disaient-ils, d’exterminer ces peuples que de les soumettre ; sans doute les Indiens seraient disposés à un arrangement, et dans tous les cas la suspension des hostilités donnerait aux Français le temps de recevoir des secours.
Fébriano ne parut point à ce conseil : sa conduite sur le champ de bataille lui fit craindre la présence de ses valeureux compagnons d’armes : c’était dans de secrètes communications avec Chépar que le renégat espérait reprendre son influence et son crédit.
Le feu du bivouac ne jetait plus que des fumées ; l’aube blanchissait l’orient ; les oiseaux commençaient à chanter ; le conseil n’avait point encore fixé ses résolutions. Tout à coup retentit l’appel d’une sentinelle avancée ; on voit courir des officiers : la grand’garde fait le premier temps des feux. Un parti de jeunes Indiens, commandés par cet Outougamiz dont l’armée française avait admiré la valeur, se présentait au poste. Ces guerriers s’arrêtent à quelque distance ; de leurs rangs sort un jeune homme, pâle, la tête nue, portant un uniforme français taché de sang : c’était d’Artaguette. Il s’appuyait sur le bras d’une négresse qui allaitait un enfant : on le reçut à l’avant-garde ; les Indiens se retirèrent.
Conduit au général, d’Artaguette parla de la sorte devant le conseil :
— Blessé vers la fin du combat, le brave grenadier Jacques me porta hors de la mêlée. Jacques était blessé lui-même ; je le forçai de se retirer : il obéit à mes ordres, mais dans le dessein de m’aller chercher des secours. La nuit ayant fait cesser le combat, je parvins à me traîner à ce cimetière des Indiens, qu’ils appellent les bocages de la mort : là je fus trouvé par le jongleur : on me condamna au supplice des prisonniers de guerre. Outougamiz me voulut en vain sauver : sa sœur, non moins généreuse, fit ce qu’il n’avait pu faire. La loi indienne permet à une femme de délivrer un prisonnier en l’adoptant ou pour frère ou pour mari. Céluta a rompu mes liens ; elle a déclaré que j’étais son frère : elle réserve sans doute l’autre titre à un homme plus digne que moi de le porter.
Les Indiens, dont je suis devenu le fils adoptif, m’ont chargé de paroles de paix. Outougamiz, mon frère sauvage, m’a escorté jusqu’à l’avant-garde de notre armée ; une négresse appelée Glazirne, que j’avais connue au fort Rosalie, et qui se trouvait aux Natchez, m’a prêté l’appui de son bras pour arriver au milieu de vous. Je ne dirai point au général que j’étais opposé à la guerre : il a dû, dans son autorité et dans sa sagesse, décider ce qui convenait le mieux au service du roi, mais je pense que les Natchez étant aujourd’hui les premiers à parler de paix, l’honneur de la France est à couvert. Les Indiens m’ont accordé la vie et rendu la liberté. Chactas peut être échangé contre moi : je serai glorieux d’avoir servi de rançon à ce vieillard illustre.
Le sang et le courage du capitaine d’Artaguette étaient encore plus éloquents que ses paroles : un murmure flatteur d’applaudissements se répandit dans le conseil. Chépar vit un moyen de se tirer avec honneur du pas dangereux où il s’était engagé : il déclara que puisque les sauvages imploraient une trêve, il consentait à la leur accorder, leur voulant apprendre qu’on n’avait jamais recours en vain à sa clémence. Chactas, qu’on envoya chercher au fort Rosalie, conclut une suspension d’armes qui devait durer un an, et dans le cours de laquelle des sachems expérimentés et de notables Français s’occuperaient à régler le partage des terres.
Quelques jours suffirent pour donner la sépulture aux morts : une nature vierge et vigoureuse eut bientôt fait disparaître dans les bois les traces de la fureur des hommes, mais les haines et les divisions ne firent que s’accroître. Tous ceux qui avaient perdu des parents ou des amis sur le champ de bataille respiraient la vengeance : les Indiens, rendus plus fiers par leur résistance, étaient impatients de redevenir entièrement libres ; les habitants de la
Des tourbillons de fumée s’élèvent des
cabanes voisines (page 84).
colonie, trompés dans leur premier espoir, convoitaient plus que jamais les concessions dont ils se voyaient privés, et Chépar, humilié d’avoir été arrêté par des sauvages, se promettait, quand il aurait réuni de nouveaux soldats, de faire oublier le mauvais succès d’une démarche précipitée.
Cependant on ne recevait aux Natchez aucune nouvelle du Soleil et de son armée : les messagers envoyés au Grand Chef pour l’instruire de l’attaque des Français n’étaient point revenus. L’inquiétude commençait à se répandre, et l’on remarquait dans Akansie une agitation extraordinaire.
Toute la tendresse de Céluta, qui n’était plus alarmée pour Outougamiz sorti du combat couvert de gloire, s’était portée sur le frère d’Amélie. Outougamiz aurait déjà volé vers René, s’il n’eût été occupé par ordre des sachems, à donner les fêtes de l’hospitalité aux guerriers des tribus alliées, qui s’étaient trouvés au combat. Outougamiz disait à sa sœur : « Sois tranquille ; mon ami aura triomphé comme moi. C’est à son manitou que je dois la victoire ; le mien l’aura sauvé de tous les périls. »
Outougamiz jugeait par la force de son amitié de la puissance de son génie tutélaire : il jugeait mal.
Une nuit, un Indien détaché du camp du Soleil annonça le retour de la tribu de l’Aigle. La nouvelle se répand dans les cabanes ; les familles s’assemblent sous un arbre, à la lueur des flambeaux, pour écouter les cris d’arrivée : Outougamiz et Céluta sont les premiers au rendez-vous.
On entend d’abord le cri d’avertissement de l’approche des guerriers : toutes les oreilles s’inclinent, toutes les têtes se penchent en avant ; toutes les bouches s’entr’ouvrent, tous les yeux se fixent, tous les visages expriment le sentiment confus de la crainte et de l’espérance.
Après le cri d’avertissement commencent les cris de mort. Chactas comptait à haute voix ces cris, répétés autant de fois qu’il y avait de guerriers perdus : la nation répondit par une exclamation de douleur. Chaque famille se demande si elle n’a point fourni quelque victime au sacrifice ; si un père, un frère, un fils, un mari, un amant, ne sont point descendus à la contrée des âmes : Céluta tremblait et Outougamiz paraissait pétrifié.
Les cris de guerre succédèrent aux cris de mort ; ils annonçaient la quantité de chevelures enlevées à l’ennemi et le nombre des prisonniers faits sur lui. Ces cris de guerre excédant les cris de mort, une exclamation de triomphe se prolongea dans les forêts.
La tribu de l’Aigle parut alors, et défila entre deux rangs de flambeaux. Les spectateurs cherchaient à découvrir leur bonheur ou leur infortune : on vit tout d’abord que le vieux Soleil manquait, et Outougamiz et sa sœur n’aperçurent point le frère d’Amélie. Céluta, défaillante, fut à peine soutenue dans les bras d’Outougamiz, aussi consterné qu’elle. Mila se cacha en disant : « Je lui avais recommandé de ne pas mourir ! »
Ondouré, qui remplaçait le Soleil dans le commandement des guerriers, marchait d’un air victorieux. Il salua la Femme Chef, qui, au lieu de jouir de l’avènement de son fils au pouvoir suprême, semblait troublée par quelque remords. Averti de ce qui se passait, Chactas gardait une contenance douloureuse et sévère.
À mesure que la troupe s’avançait vers le grand village, les chefs adressaient quelques mots aux diverses familles : « Ton fils s’est conduit dans la bataille comme un buffle indompté, » disait un guerrier à un père, et le père répondait : « C’est bien. » « Ton fils est mort, » disait un autre guerrier à une mère ; et la mère répondait en pleurant : « C’est égal. »
Le conseil des sachems s’assemble : Ondouré, appelé devant ce conseil, fait le récit de l’expédition. Selon ce récit, les Natchez avaient trouvé les Illinois venant eux-mêmes attaquer les Natchez : dans le combat produit par cette rencontre, la victoire s’était déclarée en faveur des premiers, mais malheureusement le Soleil était tombé mort, percé d’une flèche. « Quant au coupable auteur de cette guerre, ajouta Ondouré, resté au pouvoir de l’ennemi, il expie à présent même, dans le cadre de feu, le châtiment dû à son sacrilège. » Ondouré aurait bien voulu accuser de lâcheté son rival ; mais René, blessé trois fois en défendant le Soleil, avait fait si publiquement éclater sa valeur aux yeux des sauvages, qu’Ondouré même fut obligé de rendre témoignage à cette valeur.
« Devenu chef des guerriers, reprit-il, j’aurais poursuivi ma victoire, si l’un de vos messagers ne m’eût apporté la nouvelle de l’attaque des Français : j’ai commandé la retraite, et suis accouru à la défense de nos foyers. »
Pendant le récit d’Ondouré, la Femme Chef avait donné des signes d’un trouble extraordinaire : on la vit rougir et pâlir. D’après quelques mots échappés à son coupable amant, lorsqu’il marcha aux Illinois, Akansie ne douta point que la flèche lancée contre le vieux Soleil ne fût partie de la main d’Ondouré. Le criminel lui-même se vint bientôt vanter auprès de la jalouse Indienne d’avoir fait commencer le règne du jeune Soleil. « Ma passion pour vous, dit-il, m’a emporté trop loin peut-être : disposez de moi, et ne songez qu’à établir votre puissance. » Ondouré espérait se faire nommer édile par le crédit de la Femme Chef, et gouverner la nation comme tuteur du souverain adolescent.
La mort du vieux Soleil opérait une révolution dans l’État : en lui expirait un des trois vieillards qui avaient aboli la tyrannie des anciens despotes des Natchez. Il ne restait plus que Chactas et Adario, tous deux au moment de disparaître.
Chactas conçut des soupçons sur le genre de mort de son ami : on ne disait point de quel côté la flèche avait frappé le chef centenaire ; on ne rapportait point le corps de ce vénérable chef, bien qu’on eût obtenu la victoire. Un bruit courait parmi les guerriers de la tribu de l’Aigle, que le Soleil avait été blessé par derrière, qu’il était tombé sur le visage, et que, longtemps défendu à terre par le guerrier blanc, l’un et l’autre, indignement abandonnés, étaient demeurés vivants aux mains de l’ennemi.
Ce bruit n’avait que trop de fondement ; telle était l’affreuse vérité : René et le Soleil avaient été faits prisonniers. Les Illinois se consolèrent de leur défaite en se voyant maîtres du grand-chef des Natchez : non poursuivis dans leur retraite, ils emmenèrent paisiblement leurs victimes.
Après un mois de marche, de repos et de chasse, ils arrivèrent à leur grand village : là, les prisonniers devaient être exécutés. Par un raffinement de barbarie, on avait pris soin de panser les blessures du frère d’Amélie et du Soleil ; les captifs étaient gardés jour et nuit, avec les précautions que le démon de la cruauté inspire aux peuples de l’Amérique.
Lorsque les Illinois découvrirent leur grand village, ils s’arrêtèrent pour préparer une entrée triomphante. Le chef de la troupe s’avança le premier en jetant les cris de mort. Les guerriers venaient ensuite rangés deux à deux : ils tenaient, par l’extrémité d’une corde, René et le chef des Natchez à moitié nus, les bras liés au-dessus du coude.
Le cortège parvint ainsi sur la place du village : une foule curieuse s’y trouvait déjà assemblée ; cette foule se pressait, s’agitait, dansait autour du vieux Soleil et de son compagnon : telles, dans un soir d’automne, d’innombrables hirondelles voltigent autour de quelques ruines solitaires ; tels les habitants des eaux se jouent dans un rayon d’or qui pénètre les vagues du Meschacebé, tandis que les fleurs des magnolias, détachées par le souffle de la brise, tombent en pluie sur la surface de l’onde.
Lorsque l’armée et tous les sauvages furent réunis dans le lieu de douleur, le grand-prêtre donna le signal du prélude des supplices, appelé, par l’horrible Athaënsic, les caresses aux prisonniers.
Aussitôt les Indiens, rangés sur deux lignes, frappent avec des bâtons de cèdre le chef des Natchez : celui-ci, sans hâter sa marche, passe entre ses bourreaux, comme un fleuve qui roule la lenteur de ses flots entre deux rives verdoyantes. René s’attendait à voir tomber la victime ; il ignorait que ces maîtres en supplice évitaient de porter les coups aux parties mortelles, afin de prolonger leurs plaisirs. « Vénérable sachem, s’écriait le frère d’Amélie, quelle destinée ! Moi, je suis jeune ; je puis souffrir : mais vous ! »
Le Soleil répondit : « Pourquoi me plains-tu ? je n’ai pas besoin de ta pitié. Songe à toi : rappelle tes forces. L’épreuve du feu commencera par moi, parce que je suis un chêne desséché sur ma tige et propre à m’embraser rapidement. J’espère jeter une flamme dont la lumière éclairera ma patrie et réchauffera ton courage. »
Après ces traitements faits à la vieillesse, le jeune Français eut à supporter les mêmes barbaries ; ensuite les deux prisonniers furent conduits dans une cabane, où on leur prodigua tous les secours et tous les plaisirs : l’oiseau de Minerve canadienne brise le pied de ses victimes et les engraisse dans son aire durant les beaux jours, pour les dévorer dans la saison des frimas.
La nuit vint : René, couvert de blessures, était couché sur une natte à l’une des extrémités de la cabane. Des gardes veillaient à la porte. Une femme vêtue de blanc, une couronne de jasmin jaune sur la tête, s’avance dans l’ombre ; on entendait couler ses larmes. « Qui es-tu ? » dit René en se soulevant avec peine. « Je suis la Vierge des dernières amours, répondit l’Indienne. Mes parents ont demandé pour moi la préférence, car ils haïssent Venclao, que j’aime. Voilà pourquoi je pleure à ton chevet : je m’appelle Nélida. »
René répondit dans la langue des sauvages : « Les baisers d’une bouche qui n’est point aimée sont des épines qui percent les lèvres. Nélida, va retrouver Venclao ; dis-lui que l’étranger des sassafras a respecté ton amour et ton malheur. » À ces mots, la fille des Illinois s’écria : « Manitou des infortunés, écoute ma prière ! Fais que ce prisonnier échappe au sort qu’on lui réserve ! il n’a point flétri mon sein ! puisse sa bien-aimée lui être attachée comme l’épouse de l’alcyon, qui porte aux rayons du soleil son époux languissant sous le poids des années ! »
En achevant ces paroles, la Vierge des dernières amours prit les fleurs de jasmin qui couvraient ses cheveux, et les déposa sur le front de René : mœurs extraordinaires dont la trame semble être tissue par les Muses et par les Furies.
« Couronnée de ta main, dit le jeune homme à Nélida, la victime sera plus agréable au Grand Esprit. » René, depuis longtemps, avait assez de la vie ; content de mourir, il offrait au ciel les tourments qu’il allait endurer pour l’expiation de ceux d’Amélie.
Dans ce moment les gardes entrèrent, et la fille des Illinois se retira.
Elle vint, l’heure des supplices : les Indiens racontèrent que l’astre de la lumière, épouvanté, ne sortit point ce jour-là du sein des mers, et qu’Athaënsic, déesse des vengeances, éclaira seule la nature. Les prisonniers furent conduits au lieu de l’exécution.
Le chef des Natchez est attaché à un poteau, au pied duquel s’élevait un amas d’écorces et de feuilles séchées : le frère d’Amélie est réservé pour la dernière victime. Le grand-prêtre paraît au milieu du cercle que formait la foule autour du poteau ; il tient à la main une torche, qu’il secoue en dansant. Bientôt il communique le feu au bûcher : on eût cru voir un de ces sacrifices offerts par les anciens Grecs sur les bords de l’Hellespont : le mont Ida, le Xante et le Simoïs pleuraient Astyanax et les ruines fumantes d’Ilion.
On brûle d’abord les pieds du vieillard, aussi tranquille au feu du bûcher que s’il eût été assis, aux rayons du matin, à la porte de sa cabane. Le sachem chante au milieu des tourments qui le conduisent à la tombe, comme l’époux répète le cri d’hyménée en s’approchant du lit nuptial. Les bourreaux, irrités, épuisent la fécondité de leur infernal génie. Ils enfoncent dans les plaies de l’ami de Chactas des éclisses de pin enflammées, et lui crient : « Eclaire-nous donc maintenant, ô bel astre ! » Tel un soleil couronnant son front du feu le plus doux se couche au milieu du concert de la nature : ainsi parut aux Illinois la victime rayonnante.
Athaënsic souffle sa rage dans les cœurs : un jongleur, qu’une louve avait nourri dans un antre du Niagara, se précipite sur le sachem, lui arrache la peau de la tête et répand des cendres rougies sur le crâne découvert du vieillard. La douleur abat le chef des Natchez aux pieds de ses ennemis.
Bientôt réveillé d’un évanouissement dont il s’indigne, il saisit un tison, appelle et défie ses persécuteurs : cantonné au milieu de son bûcher, il est un moment la terreur de toute une armée. Un faux pas le livre de nouveau aux inventeurs des tortures : ils se jettent sur le vieillard ; la hache coupe ces pieds qui visitaient la cabane des infortunés, ces mains qui pansaient les blessures. On roule un tronc encore vivant sur la braise, dont la violence sert de remède aux plaies de la victime et les cicatrise, tandis que le sang fume sur les charbons, comme l’encens dans un sacrifice.
Le chef n’a pas succombé ; il écarte encore de ses regards les guerriers les plus proches, et fait reculer les bourreaux. Moins effrayant est le serpent dont le voyageur a séparé les anneaux avec un glaive : le dragon mutilé s’agite aux pieds de son ennemi, soufflant sur lui ses poisons, le menaçant de ses ardentes prunelles, de sa triple langue et de ses longs sifflements.
— René ! s’écrie enfin le vieillard d’une voix qui semble avoir redoublé de force, je vais rejoindre mes pères ! Je ne me suis livré à ces actions qu’afin de t’encourager à mourir et de te montrer ce que peut un homme lorsqu’il veut exercer toute la puissance de son âme. Pour l’honneur de ta nouvelle patrie, imite mon exemple.
Il expire. Il avait accompli un siècle : sa vertu antique, cultivée si longtemps sur la terre, s’épanouit aux rayons de l’éternité, comme l’aloès américain qui au bout de cent printemps ouvre sa fleur aux regards de l’aurore.
Le courage du chef des Natchez avait exalté la fureur des Illinois. Ils s’écriaient, pleins de rage : « Si nous n’avons pu tirer un mugissement de ce vieux buffle, voici un jeune cerf qui nous dédommagera de nos peines. » Femmes, enfants, sachems, tous s’empressent au nouveau sacrifice : le génie des vengeances sourit aux tourments et aux larmes qu’il prépare.
Sur une habitation américaine que gouverne un maître humain et généreux, de nombreux esclaves s’empressent à recueillir la cerise du café : les enfants la précipitent dans des bassins d’une eau pure ; les jeunes Africaines l’agitent avec un râteau pour détacher la pulpe vermeille du noyau précieux, ou étendent sur des claies la récolte opulente. Cependant le maître se promène sous des orangers, promettant des amours et du repos à ses esclaves, qui font retentir l’air des chansons de leur pays : ainsi les Illinois s’empressent, sous les regards d’Athaënsic, à recueillir une nouvelle moisson de douleurs. En peu de temps l’ouvrage se consomme, et le frère d’Amélie, dépouillé par les sacrificateurs, est attaché au pilier du sacrifice.
Au moment où le flambeau abaissait sa chevelure de feu pour la répandre sur les écorces, des tourbillons de fumée s’élèvent des cabanes voisines : parmi des clameurs confuses on entend retentir le cri des Natchez ; un parti de cette nation portait la flamme chez les Illinois. L’épouvante et la confusion se mettent dans la foule assemblée autour du frère d’Amélie ; les jongleurs prennent la fuite ; les femmes et les enfants les suivent : on se disperse sans écouter la voix des chefs, sans se réunir pour se défendre. Dans la terreur dont les esprits sont frappés, la petite troupe des Natchez pénètre jusqu’au lieu du sang. Un jeune chef, la hache à la main, devance ses compagnons. Qui déjà ne l’a nommé ? C’est Outougamiz. Il est au bûcher ; il a coupé les liens funestes !
Toutes les paroles de tendresse et de pitié prêtes à s’échapper de son âme par lui sont étouffées. Rien n’est fait encore : René n’est pas sauvé ; un seul instant de retard le peut perdre. Revenus de leur première frayeur, les Illinois se sont aperçus du petit nombre des Natchez ; ils se rassemblent avec des cris et entourent la troupe libératrice. Les efforts de cette troupe lui ouvrent un chemin : mais que peuvent douze guerriers contre tant d’ennemis ? En vain les Natchez ont placé au milieu d’eux le frère d’Amélie : ses blessures le rendent boiteux et pesant ; sa main percée d’une flèche ne peut lever la hache, et presque à chaque pas il va mesurer la terre.
Outougamiz charge le frère d’Amélie sur ses épaules, le fardeau sacré semble lui avoir donné des ailes : le frère de Céluta glisse sur la pointe des herbes ; on n’entend ni le bruit de ses pas ni le murmure de son haleine. D’une main il retient son ami, de l’autre il frappe et combat. À mesure qu’il s’avance vers la forêt voisine, ses compagnons tombent un à un à ses côtés : quand il pénétra avec René dans la forêt, il restait seul.
Déjà la nuit était descendue ; déjà Outougamiz s’était enfoncé dans l’épaisseur des taillis, où, déposant René parmi de longues herbes, il s’était couché près de lui : bientôt il entend des pas. Les Illinois allument des flambeaux qui éclairent les plus sombres détours du bois.
René veut adresser les paroles de sa tendre admiration au jeune sauvage, mais celui-ci lui ferme la bouche : il connaissait l’oreille subtile des Indiens. Il se lève, trouve avec joie que le frère d’Amélie a repris quelque force, lui ceint les reins d’une corde et l’entraîne au bas d’une colline qui domine un marais.
Les deux infortunés cherchent un asile au fond de ce marais : tantôt ils plongent dans le limon qui bouillonne autour de leur ceinture ; tantôt ils montrent à peine la tête au-dessus des eaux. Ils se frayent une route à travers les herbes aquatiques qui entravent leurs pieds comme des liens, et parviennent ainsi à de hauts cyprès, sur les genoux desquels ils se reposent.
Des voix errantes s’élèvent autour du marais. Des guerriers se disaient les uns aux autres : « Il s’est échappé. » Plusieurs soutenaient qu’un génie l’avait délivré. Les jeunes Illinois se faisaient de mutuels reproches, tandis que des sachems assuraient qu’on retrouverait le prisonnier, puisqu’on était sur ses traces ; et ils poussaient des dogues dans les roseaux. Les voix se firent entendre ainsi quelque temps : par degrés elles s’éloignèrent et se perdirent enfin dans la profondeur des forêts.
Le souffle refroidi de l’aube engourdit les membres de René ; ses plaies étaient déchirées par les buissons et les ronces, et de la nudité de son corps découlait une eau glacée : la fièvre vint habiter ses os, et ses dents commencèrent à se choquer avec un bruit sinistre. Outougamiz saisit René de nouveau, le réchauffa sur son cœur, et quand la lumière du soleil eut pénétré sous la voûte des cyprès, elle trouva le sauvage tenant encore son ami dans ses bras.
Mère des actions sublimes ! toi qui, depuis que la Grèce n’est plus, as établi ta demeure sur les tombeaux indiens, dans les solitudes du Nouveau-Monde ! toi qui, parmi ces déserts, es pleine de grandeur, parce que tu es pleine d’innocence ! amitié sainte ! prête-moi tes paroles les plus fortes et les plus naïves, ta voix la plus mélodieuse et la plus touchante, tes sentiments exaltés, tes feux immortels, et toutes les choses ineffables qui sortent de ton cœur, pour chanter les sacrifices que tu inspires ! Oh ! qui me conduira au champ des Rutules, à la tombe d’Euryale et de Nisus, où la Muse console encore des mânes fidèles ! Tendre divinité de Virgile, tu n’eus à soutirer que la mort de deux amis : moi j’ai à peindre leur vie infortunée.
Qui dira les douces larmes du frère d’Amélie ? qui fera voir ses lèvres tremblantes où son âme venait errer ? qui pourra représenter sous l’abri d’un cyprès, parmi des roseaux, Outougamiz, sa chaîne d’or, Manitou de l’amitié, serrée à triple nœud sur sa poitrine, Outougamiz soutenant dans ses bras l’ami qu’il a délivré, cet ami couvert de fange et de sang, et dévoré d’une fièvre ardente ? Que celui qui le peut exprimer nous rende le regard de ces deux hommes, quand, se contemplant l’un l’autre en silence, les sentiments du ciel et du malheur rayonnaient et se confondaient sur leur front. Amitié ! que sont les empires, les amours, la gloire, toutes les joies de la terre, auprès d’un seul instant de ce douloureux bonheur ?
Outougamiz, par cet instinct de la vertu qui fait deviner le crime, avait ajouté peu de foi au récit d’Ondouré ; ce qu’il recueillit de la bouche de divers guerriers augmenta ses doutes. Dans tous les cas, René était mort ou pris, et il fallait ou lui donner la sépulture ou le délivrer des flammes.
Outougamiz cache ses desseins à Céluta : il n’avertit qu’une troupe de jeunes Natchez qui consentent à le suivre. Il se dépouille de tout vêtement, et ne garde qu’une ceinture pour être plus léger ; il peint son corps de la couleur des ombres ; ceint le poignard, s’arme du tomahawk ; attache sur son cœur la chaîne d’or, suspend de petits pains de maïs à son côté, jette l’arc sur son épaule, et rejoint dans la forêt ses compagnons. Il se glisse avec eux dans les ténèbres : arrivé au Bayouc des Pierres, il le traverse, aborde la rive opposée, pousse le cri du castor qui a perdu ses petits, bondit, et il disparaît dans le désert.
Huit jours entiers il marche, ou plutôt il vole ; pour lui plus de sommeil, pour lui plus de repos. Ah ! le moment où il fermerait la paupière ne pourrait-il pas être le moment même qui lui ravirait son ami ? Montagnes, précipices, rivières, tout est franchi : on dirait un aimant qui cherche à se réunir à l’objet qui l’attire à travers les corps qui s’opposent à son passage. Si l’excès de la fatigue arrête le frère de Céluta, s’il sent, malgré lui, ses yeux s’appesantir, il croit entendre une voix qui lui crie du milieu des flammes : « Outougamiz ! Outougamiz ! où est le Manitou que je t’ai donné ? » À cette voix intérieure, il tressaille, se lève, baise la chaîne d’or, et reprend sa course.
La lenteur avec laquelle les Illinois retournèrent à leurs villages donna le temps à Outougamiz d’arriver avant la consommation de l’holocauste. Ce sauvage n’est plus le simple, le crédule Outougamiz : à sa résolution, à son adresse, à la manière dont il a tout prévu, tout calculé, on prendrait ce soldat pour un chef expérimenté. Il sauve René, mais en perdant ses nobles compagnons, troupe d’amis qui offre à l’amitié ce magnanime sacrifice ! il sauve René, l’entraîne dans le marais ; mais que de périls il reste encore à surmonter !
Le lieu où les deux amis se reposèrent d’abord étant trop voisin du rivage, Outougamiz résolut de se réfugier sous d’autres cyprès, qui croissaient au milieu des eaux : lorsqu’il voulut exécuter son dessein, il sentit toute sa détresse. Un peu de pain de maïs n’avait pu rendre les forces à René ; ses douleurs s’étaient augmentées, ses plaies s’étaient rouvertes ; une fièvre pesante l’accablait, et l’on ne s’apercevait de sa vie qu’à ses souffrances. Accablé par ses chagrins et ses travaux, affaibli par la privation presque totale de nourriture, le frère de Céluta eût eu besoin pour lui-même des soins qu’il prodiguait à son ami. Mais il ne s’abandonna point au désespoir ; son âme, s’agrandissant avec les périls, s’élève comme un chêne qui semble croître à l’œil à mesure que les tempêtes du ciel s’amoncellent autour de sa tête. Plus ingénieux dans son amitié qu’une mère indienne qui ramasse de la mousse pour en faire un berceau à son fils, Outougamiz coupe des joncs avec son poignard, en forme une sorte de nacelle, parvient à y coucher le frère d’Amélie, et, se jetant à la nage, traîne après lui le fragile vaisseau qui porte le trésor de l’amitié.
Outougamiz avait été au moment d’expirer de douleur ; il se sentit près de mourir de joie lorsqu’il aborda la cyprière. « Oh ! s’écria-t-il en rompant alors pour la première fois le silence, il est sauvé ! Délicieuse nécessité de mon cœur ! pauvre colombe fugitive ! te voilà donc à l’abri des chasseurs ! Mais, René, je crains que tu ne me veuilles pas pardonner, car c’est moi qui suis la cause de tout ceci, puisque je n’étais point auprès de toi dans la bataille. Comment ai-je pu quitter mon ami qui m’avait donné un Manitou sur mon berceau ? C’est fort mal, fort mal à toi, Outougamiz ! »
Ainsi parlait le sauvage ; la simplicité de ses propos, en contraste avec la sublimité de ses actions, fit sortir un moment René de l’accablement de la douleur : levant une main débile et des yeux éteints, il ne put prononcer que ces mots : « Te pardonner ! »
Outougamiz entre sous les cyprès : il coupe les rameaux trop abaissés, il écarte des genoux de ces arbres les débris des branches : il y fait un doux lit avec des cimes de joncs pleins d’une moelle légère ; puis, attirant son ami sur ce lit, il le recouvre de feuilles séchées : ainsi un castor dont les eaux ont inondé les premiers travaux prend son nourrisson et le transporte dans la chambre la plus élevée de son palais.
Le second soin du frère de Céluta fut de panser les plaies du frère d’Amélie. Il sépare deux nœuds de roseaux, puise un peu d’eau du marais, verse cette eau d’une coupe dans l’autre pour l’épurer et lave les blessures dont il a sucé d’abord le venin. La main d’un fils d’Esculape, armé des instruments les plus ingénieux, n’aurait été ni plus douce ni plus salutaire que la main de cet ami. René ne pouvait exprimer sa reconnaissance que par le mouvement de ses lèvres. De temps en temps l’Indien lui disait avec inquiétude : « Te fais-je mal ? te trouves-tu un peu soulagé ? » René répondait par un signe qu’il se sentait soulagé, et Outougamiz continuait son opération avec délices.
Le sauvage ne songeait point à lui : il avait encore quelque reste de maïs, il le réservait pour René. Outougamiz ne faisait qu’obéir à un instinct sublime, et les plus belles actions n’étaient chez lui que l’accomplissement des facultés de sa vie. Comme un charmant olivier nourri parmi les ruisseaux et les ombrages laisse tomber, sans s’en apercevoir, au gré des brises, ses fruits mûrs sur les gazons fleuris, ainsi l’enfant des forêts américaines semait, au souffle de l’amitié, ses vertus sur la terre, sans se douter des merveilleux présents qu’il faisait aux hommes.
Rafraîchi et calmé par les soins de son libérateur, René sentit ses paupières se fermer, et Outougamiz tomba lui-même dans un profond sommeil à ses côtés : les anges veillèrent sur le repos de ces deux hommes, qui avaient trouvé grâce auprès de celui qui dormit dans le sein de Jean.
Outougamiz eut un songe. Une jeune femme lui apparut : elle s’appuyait en marchant sur un arc détendu, entouré de lierre comme un thyrse ; un chien la suivait. Ses yeux étaient bleus ; un sourire sincère entr’ouvrait ses lèvres de rose ; son air était un mélange de force et de grâce. Presque nue, elle ne portait qu’une ceinture, plus belle que celle de Vénus. Outougamiz se figurait lui tenir ce discours :
« Etrangère, j’avais planté un érable sur le sol de la hutte où je suis né : voilà que pendant mon absence de méchants Manitous ont blessé son écorce et ont fait couler sa sève. Je cherche des simples dans ces marais pour les appliquer sur les plaies de mon érable. Dis-moi où je trouverai la feuille du savinier. »
D’une voix paisible l’Indienne paraissait répondre à Outougamiz : « En vérité, je dis qu’il connaîtra toutes les ruses de la sagesse, l’homme qui pourra pénétrer celle de votre amitié. Ne craignez rien : j’ai dans le jardin de mon père des simples pour guérir tous les arbres, et en particulier les érables blessés. »
En prononçant ces paroles, qu’Outougamiz croyait entendre, l’Indienne, fille du songe, prit un air de majesté : sa tête se couronna de rayons ; deux ailes blanches bordées d’or ombragèrent ses épaules divines. L’extrémité d’un de ses pieds touchait légèrement la terre, tandis que son corps flottait déjà dans l’air diaphane.
« Outougamiz, semblait dire le brillant fantôme, élève-toi par l’adversité. Que les vertus de la nature te servent d’échelons pour atteindre aux vertus plus sublimes de la religion de cet homme à qui tu as dévoué ta vie : alors je reviendrai vers toi, et tu pourras compter sur les secours de l’ange de l’amitié. »
Ainsi parle la vision au jeune Natchez plongé dans le sommeil. Un parfum d’ambroisie, embaumant les lieux d’alentour, répand la force dans l’âme du frère de Céluta, comme l’huile sacrée qui fait les rois ou prépare l’âme du mourant aux béatitudes célestes.
En même temps le rêve devient magnifique : le séraphin, dont il produit l’image, poussant la terre de son pied, comme un plongeur qui remonte du fond de l’abîme, s’élève dans les airs. Cette vertu calme ne se meut point avec la rapidité des messagers qui portent les ordres redoutables du Tout-Puissant ; son assomption vers la région de l’éternelle paix est mesurée, grave et majestueuse. Aux champs de l’Europe un globe lumineux, arrondi par la main d’un enfant des Gaules, perce lentement la voûte du ciel ; aux champs de l’Inde, l’oiseau du paradis flotte sur un nuage d’or, dans le fluide azuré du firmament.
Outougamiz se réveille ; la voix du héron annonçait le retour de l’aurore : le frère de Céluta se sentait tout fortifié par son rêve et par son sommeil. Après quelques moments employés à rassembler ses idées, l’Indien, rappelant et les périls passés et les dangers à venir, se lève pour commencer sa journée. Il visite d’abord blessures de René, frotte les membres engourdis du malade avec un bouquet d’herbes aromatiques, partage avec lui quelques morceaux de maïs, change les joncs de la couche, renouvelle l’air en agitant les branches des cyprès, et replace son ami sur de frais roseaux : on eût dit d’une matrone laborieuse qui arrange au matin sa cabane, ou d’une mère qui donne de tendres soins à son fils.
Ces choses de l’amitié étant faites, Outougamiz songe à se parer avant d’accomplir les desseins qu’il méditait. Il se mire dans les eaux, peigne sa chevelure, et ranime ses joues décolorées avec la pourpre d’une craie précieuse. Ce sauvage avait tout oublié dans son héroïque entreprise, hors le vermillon des fêtes, mêlant ainsi l’homme et l’enfant, portant la gravité du premier dans les frivolités du second, et la simplicité du second dans les occupations du premier : sur l’arbre d’Atalante, le bouton parfumé qui sert d’ornement à la jeune fille grossit auprès de la pomme d’or qui rafraîchit la bouche du voyageur fatigué.
La nature avait placé dans le cœur d’Outougamiz l’intelligence qu’elle a mise dans la tête des autres hommes : le souffle divin donnait à la Pythie des vues de l’avenir moins claires et moins pénétrantes que l’esprit dont il était animé ne découvrait au frère de Céluta les malheurs qui pouvaient menacer son ami. Saisissant le Temps corps à corps, l’amitié forçait ce mystérieux Protée à lui révéler ses secrets.
Outougamiz, ayant pris ses armes, dit au nouveau Philoctète couché dans son antre, mais que l’amitié des déserts, plus fidèle que celle des palais, n’avait point trahi : « Je vais chercher les dons du Grand Esprit, car il faut bien que tu vives, et il faut aussi que je vive. Si je ne mangeais pas, j’aurais faim, et mon âme s’en irait dans le pays des âmes. Et comment ferais-tu alors ? Je vois bien tes pieds, mais ils sont immobiles ; je vois bien tes mains, mais elles sont froides et ne peuvent serrer les miennes. Tu es loin de ta forêt et de ta retraite : qui donnerait la pâture à l’hermine blessée, si le castor qui l’accompagne allait mourir ? Elle baisserait la tête, ses yeux se fermeraient ; elle tomberait en défaillance : les chasseurs la trouveraient expirante et diraient : « Voyez l’hermine blessée loin de sa forêt et de sa retraite. »
À ces mots l’Indien s’enfonça dans la cyprière, mais non sans tourner plusieurs fois la tête vers le lieu où reposait la vie de sa vie. Il se parlait incessamment, et se disait : « Outougamiz ! tu es un chevreuil sans esprit ; tu ne connais point les plantes, tu ne fais rien pour sauver ton frère. » Et il versait des larmes sur son peu d’expérience et il se reprochait d’être inutile à son ami !
Il chercha longtemps dans les détours du marais des herbes salutaires : il cueillit des cressons et tua quelques oiseaux. En revenant à l’asile consacré par son amitié, il aperçut de loin les joncs bouleversés et épars. Il approche, appelle, touche à la couche, soulève les roseaux : le frère d’Amélie n’était plus !
Le désespoir s’empare d’Outougamiz : prêt à se briser la tête contre le tronc des cyprès, il s’écrie : « Où es-tu ? m’as-tu fui comme un faux ami ? Mais qui t’a donné des pieds ou des ailes ? Est-ce la Mort qui t’a enlevé ?… »
Tandis que le sauvage s’abandonne à ses transports, il croit entendre un bruit à quelque distance : il se tait, retient son haleine, écoute, puis soudain se plonge dans l’onde, bondit, nage, bondit encore, bientôt découvre René qui se débat expirant contre un Illinois.
Outougamiz pousse le cri de mort : l’effort qu’il fait en s’élançant est si prodigieux, que ses pieds s’élèvent au-dessus de la surface de l’eau. Il est déjà sur l’ennemi, le renverse, se roule avec lui parmi les limons et les roseaux. Comme lorsque deux taureaux viennent à se rencontrer dans un marais où il ne se trouve qu’un seul lieu pour désaltérer leur soif, ils baissent leurs dards recourbés, leurs queues hérissées se nouent en cercle ; ils se heurtent du front ; des mugissements sortent de leur poitrine, l’onde jaillit sous leurs pieds, la sueur coule autour de leurs cornes et sur le poil de leurs flancs. Outougamiz est vainqueur ; il lie fortement avec des racines tressées son prisonnier au pied d’un arbre, et étend à l’ombre, sous le même arbre, l’ami qu’il vient encore de sauver.
Par les violentes secousses que le frère d’Amélie avait éprouvées, ses plaies s’étaient rouvertes. Le Natchez, dans le premier moment de sa vengeance, fut prêt d’immoler l’Illinois.
— Comment, lui dit-il, as-tu pu être assez cruel pour entraîner ce cerf affaibli ? S’il eût été dans sa force, lâche ennemi, d’un seul coup de tête il eût brisé ton bouclier. Tu mériterais bien que cette main t’enlevât ta chevelure.
Outougamiz, s’arrêtant comme frappé d’une pensée : « As-tu un ami ? » dit-il à l’Illinois. « Oui, » répondit le prisonnier.
— Tu as un ami ! reprit le frère de Céluta s’approchant de lui et le mesurant des yeux ; ne va pas faire un mensonge. »
— Je dis la vérité, » reprit l’Illinois.
— Eh bien ! s’écria Outougamiz tirant son poignard après avoir approché de son oreille la petite chaîne d’or, eh bien ! rends grâces à ce Manitou qui vient de me défendre de te tuer : il ne sera pas dit qu’Outougamiz, de la tribu du Serpent ait jamais séparé deux amis. Que serait-ce de moi si tu m’avais privé de René ? Ah ! je ne serais plus qu’un chevreuil solitaire. Tu vois, ô Illinois ! ce que tu allais faire ; et ton ami serait ainsi ! et il irait seul murmurant ton nom dans le désert ! Non ! il serait trop infortuné !… et ce serait moi.
Le sauvage coupe aussitôt les liens de l’Illinois. « Sois libre, lui dit-il, retourne à l’autre moitié de ton âme, qui te cherche peut-être, comme je cherchais à l’instant ma couronne de fleurs, lorsque tu étais assez inhumain pour la dérober à ma chevelure. Mais je compte sur ta foi : tu ne découvriras point mon lieu à tes compatriotes. Tu ne leur diras point : « Sous le cyprès de l’amitié, Outougamiz le Simple a caché la chair de sa chair. » Jure par ton ami que tes lèvres resteront fermées, comme les deux coupes d’une noix que la lune des moissons n’a point achevé de mûrir.
— Moi, Nassoute, reprit l’étranger, je jure par mon ami, qui est pour moi comme un baume lorsque j’ai des peines dans le cœur, je jure que je ne découvrirai point ton lieu, et que mes lèvres resteront fermées comme les deux coupes d’une noix que la coupe des moissons n’a point achevé de mûrir.
À ces mots Nassoute allait s’éloigner, lorsque Outougamiz l’arrêta et lui dit : « Où sont les guerriers Illinois ? » — « Crois-tu, répliqua l’étranger, que je sois assez lâche pour te l’apprendre ? »
Frère de Céluta, vous répondîtes : « Va retrouver ton ami : je te tendais un piège : si tu avais trahi ta patrie, je n’eusse point cru à ton serment, et tu tombais sous mes coups. »
Nassoute s’éloigne : Outougamiz vient donner ses soins au frère d’Amélie, comme s’il ne s’était rien passé, et comme s’il n’y eut aucun lieu de douter de la foi de l’Illinois, puisqu’il avait fait le serment de l’amitié.
Quelques jours s’écoulèrent : les blessures de René commençaient à se cicatriser ; les meurtrissures étaient moins douloureuses ; la fièvre se calmait. Le frère d’Amélie serait revenu plus promptement à la vie si une nourriture abondante avait pu rétablir ses forces ; mais Outougamiz trouvait à peine quelques baies sauvages. Elles manquèrent enfin ; il ne resta plus au frère de Céluta qu’à tenter les derniers efforts de l’amitié.
Une nuit, il sort furtivement du marais, cachant son entreprise à René et laissant çà et là des paquets flottants de roseaux pour reconnaître la route, si les génies lui permettaient le retour. Il monte à travers le bois de la colline ; il découvre le camp des Illinois, où il était résolu de pénétrer.
Des feux étaient encore allumés : la plupart des familles dormaient étendues autour de ces feux. Le jeune Natchez, après avoir noué sa chevelure à la manière des guerriers ennemis, s’avance vers l’un des foyers. Il aperçoit un cerf à demi dépouillé dont les chairs n’avaient point encore pétillé sur la braise. Outougamiz en dépèce avec son poignard les parties les plus tendres, aussi tranquillement
Comment fuir ! Comment échapper à l’élément terrible (page 90).
que s’il eût préparé un festin dans la cabane de ses pères. Cependant on voyait çà et là quelques Illinois éveillés, qui riaient et chantaient. La matrone du foyer où le frère de Céluta dérobait une part de la victime ouvrit elle-même les yeux ; mais elle prit l’étranger pour le jeune fils de ses entrailles, et se replongea dans le sommeil. Des chasseurs passent auprès de l’ami de René, lui souhaitent un ciel bleu, un manteau de castor et l’espérance. Outougamiz leur rend à demi-voix le salut de l’hospitalité.
Un d’entre eux s’arrêtant, lui dit : « Il a singulièrement échappé. » — « Un génie sans doute l’a ravi, » répond le frère de Céluta. L’Illinois repartit : « Il est caché dans le marais ; il ne se peut sauver, car il est environné de toutes parts : nous boirons dans son crâne. »
Tandis qu’Outougamiz se trouvait engagé dans cette conversation périlleuse, la voix d’une femme se fit entendre à quelque distance ; elle chantait : « Je suis l’épouse de Venclao. Mon sein, avec son bouton de rose, est comme le duvet d’un cygne que la flèche du chasseur a taché d’une goutte de sang au milieu. Oui, mon sein est blessé, car je ne puis secourir l’étranger qui respecta la Vierge des dernières amours. Puissé-je du moins sauver son ami ! » L’Indienne se tut ; puis, s’approchant du Natchez dans les ombres, elle continua de la sorte :
« La non pareille des Florides croyait que l’hiver avait changé sa parure, et qu’elle ne serait point reconnue parmi les aigles des rochers, chez lesquels elle cherchait la pâture ; mais la colombe fidèle la découvrit et lui dit : « Fuis, imprudent oiseau : la douceur de ton chant t’a trahi. »
Ces paroles frappèrent le frère de Céluta : il lève les yeux, et remarque les pleurs de la jeune femme ; il entrevoit en même temps les guerriers armés qui s’avancent. Il charge sur ses épaules une partie de la dépouille du cerf, s’enfonce dans les ombres, franchit le bois, rentre dans les détours du marais, et, après quelques heures de fatigue et de périls, se retrouve auprès de son ami.
Un ingénieux mensonge lui servit à cacher à René sa dangereuse aventure ; mais il fallait préparer le banquet : le jour on en pouvait voir la fumée ; la nuit, on en pouvait découvrir les feux. Outougamiz préféra pourtant la nuit : il espéra trouver un moyen de masquer la lueur de la flamme.
Lorsque le soleil fut descendu sous l’horizon et que les dernières teintes du jour se furent évanouies, l’Indien tira une étincelle de deux branches de cyprès en les frottant l’une contre l’autre, et en embrasa quelques feuilles. Tout réussit d’abord, mais des roseaux secs, placés trop près du foyer, prennent feu et jettent une grande lumière. Outougamiz les veut précipiter dans l’eau et ne fait qu’étendre la flamme. Il s’élance sur le monceau ardent et cherche à l’écraser sous ses pieds. René épuise ses forces renaissantes pour seconder son ami : soins inutiles ! le feu se propage, court en pétillant sur la cime séchée des joncs, et gagne les branches résineuses des cyprès. Le vent s’élève, des tourbillons de flammes, d’étincelles et de fumée montent dans les airs, qui prennent une couleur sanglante. Un vaste incendie se déploie sur le marais.
Comment fuir ? comment échapper à l’élément terrible qui, après s’être éloigné de son centre, s’en rapprochait et menaçait les deux amis ? Déjà étaient consumés les paquets de joncs sur lesquels le frère de Céluta aurait pu tenter encore de transporter René dans d’autres parties du marais. Essayer de passer au désert voisin : les cruels Illinois n’y campaient-ils pas ? N’était-il pas probable qu’attirés par l’incendie, ils fermaient toutes les issues ? Ainsi, lorsqu’on croit être arrivé au comble de la misère, on aperçoit par delà de plus hautes adversités. Il est difficile au fils de la femme de dire : « Ceci est le dernier degré du malheur. »
Outougamiz était presque vaincu par la fortune : il voyait perdu tout ce qu’il avait fait jusque alors. Il n’avait donc sauvé son ami du cadre de feu que pour brûler cet ami de sa propre main ! Il s’écria d’une voix douloureuse : « René, c’est moi qui t’immole ! Que tu es infortuné de m’avoir eu pour ami ! »
Le frère d’Amélie, d’un bras affaibli et d’une main pâle, pressa tendrement le sauvage sur son sein. « Crois-tu, lui dit-il, qu’il ne me soit pas doux de mourir avec toi ? Mais pourquoi descendrais-tu au tombeau ? Tu es vigoureux et habile ; tu te peux frayer un chemin à travers les flammes. Revole à tes ombrages : les Natchez ont besoin de ton cœur et de ton bras ; une épouse, des enfants embelliront tes jours, et tu oublieras une amitié funeste. Pour moi, je n’ai ni patrie, ni parents sur la terre : étranger dans ces forêts, ma mort ou ma vie n’intéresse personne ; mais toi, Outougamiz, n’as-tu pas une sœur ? »
« Et cette sœur, répliqua Outougamiz, n’a-t-elle pas levé sur toi des regards de tendresse ? Ne reposes-tu pas dans le secret de son cœur ? Pourquoi l’as-tu dédaignée ? Que me conseilles-tu ? De t’abandonner ! Et depuis quand t’ai-je prouvé que j’étais plus que toi attaché à la vie ? Depuis quand m’as-tu vu me troubler au nom de la mort ? Ai-je tremblé quand, au milieu des Illinois, j’ai brisé les liens qui te retenaient ? Mon cœur palpitait de crainte quand je te portais sur mes épaules avec des angoisses que je n’aurais pas échangées contre toutes les joies du monde ? Oui, il palpitait, ce cœur, mais ce n’était pas pour moi ! Et tu oses me dire que tu n’as point d’ami ! Moi, t’abandonner ! Moi, trahir l’amitié ! Moi, former d’autres liens après ta mort ! Moi, heureux sans toi, avec une épouse et des enfants ! Apprends-moi donc ce qu’il faut que je raconte à Céluta en arrivant aux Natchez ! Lui dirai-je : « J’avais délivré celui pour lequel je t’appelai en témoignage de l’amitié ; le feu a pris à des joncs ; j’ai eu peur, j’ai fui. J’ai vu de loin les flammes qui ont consumé mon ami ? » Tu sais mourir, prétends-tu, René ; moi, je sais plus, je sais vivre. Si j’étais dans ta place et toi dans la mienne, je ne t’aurais pas dit : « Fuis et laisse-moi. » Je t’aurais dit : Sauve-moi, ou mourons ensemble. »
Outougamiz avait prononcé ces paroles d’un ton qui ne lui était pas ordinaire. Le langage de la plus noble passion était sorti dans toute sa magnificence des lèvres du simple sauvage. « Reste avec moi, s’écria à son tour le frère d’Amélie : je ne te presse plus de fuir. Tu n’es pas fait pour de tels conseils. »
À ces mots, quelque chose de serein et d’ineffable se répandit sur le visage d’Outougamiz, comme si le ciel s’était entr’ouvert, et que la clarté divine se fût réfléchie sur le front du frère de Céluta. Avec le plus beau sourire que l’ange des amitiés vertueuses ait jamais mis sur les lèvres d’un mortel, l’Indien répondit : « Tu viens de parler comme un homme ; je sens dans mon sein toutes les délices de la mort. »
Les deux amis, cessant d’opposer à l’incendie des efforts impuissants et de tenter une retraite impossible, assis l’un près de l’autre, attendirent l’accomplissement de leur destinée.
La flamme se repliant sur elle-même avait embrasé le cyprès qui leur servait d’asile ; des brandons commençaient à tomber sur leurs têtes. Tout à coup, à travers les masses de feu et de fumée, on entend un léger bruit dans les eaux. Une espèce de fantôme apparaît : ses cheveux sont consumés sur ses tempes ; sa poitrine et ses bras sont à demi brûlés, tandis que le bas de son corps dégoutte d’une eau bourbeuse. « Qui es-tu ? lui crie Outougamiz ; es-tu l’esprit de mon père qui vient nous chercher, pour nous conduire au pays des âmes ? »
« Je suis Venclao, répond le spectre, l’ami de Nassoute, auquel tu as donné la vie, et l’époux de Nélida, cette vierge des dernières amours, que ton ami a respectée. Je viens payer ma double dette. La flamme a découvert votre asile ; les tribus des Illinois environnent le marais ; déjà plusieurs guerriers nagent pour arriver jusqu’à vous ; je les ai devancés. Nassoute nous attend à l’endroit de la rive que l’on a confié à sa garde. Hâtons-nous. »
Venclao passe un bras vigoureux sous le bras du frère d’Amélie, et fait signe à Outougamiz de le soutenir du côté opposé. Ainsi entrelacés, tous trois se plongent dans les eaux ; ils s’avancent à travers des champs de cannes embrasées, tantôt menacés par le feu, tantôt prêts à s’engloutir dans l’onde. Chaque instant augmente le danger ; des cris, des voix se font entendre de toutes parts. Tels furent les périls d’Enée lorsque, dans la nuit fatale d’Ilion, il allait à la lueur des flammes, par des rues solitaires et détournées, cacher sur le mont Ida et les anciens dieux de l’antique Troie et les dieux futurs du Capitole.
Outougamiz, Venclao et René arrivent au lieu où Nassoute les attendait. Le frère d’Amélie est à l’instant placé sur un lit de branchages que Venclao, Nassoute et Outougamiz portent tour à tour. Ils s’éloignent à grands pas du fatal marais ; toute la nuit ils errent par le silence des bois. Aux premiers rayons de l’aurore, les deux Illinois s’arrêtent et disent aux deux guerriers ennemis : « Natchez, implorez vos Manitous ; fuyez. Nous vous avons rendu vos bienfaits. Quittes envers vous, nous nous devons maintenant à notre patrie. Adieu ! »
Venclao et Nassoute posent à terre le lit du blessé, mettent un bâton de houx dans la main gauche du frère d’Amélie, donnent à Outougamiz des plantes médicinales, de la farine de maïs, deux peaux d’ours, et se retirent.
Les deux fugitifs continuèrent leur chemin. René marchait lentement le premier, courbé sur le bâton qu’il soulevait à peine ; Outougamiz le suivait répandant des feuilles séchées, afin de cacher l’empreinte de son passage : l’hôte des forêts est moins habile à tromper la meute avide que ne l’était l’Indien à mêler les traces de René pour le dérober à la recherche de l’ennemi.
Parvenu sur une bruyère, Outougamiz dit tout à coup : « J’entends des pas précipités ; » et bientôt après une troupe d’Illinois se montre à l’horizon vers le nord. Le couple infortuné eut le temps de gagner un bois étroit qui bordait l’autre extrémité ; il y pénètre, et l’ayant traversé, il se trouve à l’endroit même où s’était donné le combat si fatal au grand-chef des Natchez et au frère d’Amélie.
À peine les deux amis foulaient-ils le champ de la mort, qu’ils ouïrent l’ennemi dans le bois voisin. Outougamiz dit à René : « Couche-toi à terre : je te viendrai bientôt trouver. »
René ne voulait plus disputer sa vie ; il était las de lutter si longtemps pour quelques misérables jours : mais il fut encore obligé d’obéir à l’amitié. Son infatigable libérateur le couvre des effroyables débris du combat, et s’enfonce dans l’épaisseur d’une forêt.
Lorsque des enfants ont découvert le lieu où un rossignol a bâti son nid, la mère, poussant des cris plaintifs et laissant pendre ses ailes, voltige, comme blessée, devant les jeunes ravisseurs qui s’égarent à sa poursuite et s’éloignent du gage fragile de ses amours : ainsi le frère de Céluta, jetant des voix dans la solitude, attire les ennemis de ce côté et les écarte du trésor plus cher à son cœur que l’œuf plein d’espérance ne l’est à l’oiseau amoureux.
Les Illinois ne purent joindre le léger sauvage à qui l’amitié avait pour un moment rendu toute sa vigueur. Ils approchaient du pays des Natchez, et, n’osant aller plus loin, ils abandonnèrent la poursuite.
Le frère de Céluta vint alors dégager René des ruines hideuses qui avaient protégé sa jeunesse et sa beauté. Les deux amis reprirent leur chemin au lever de l’aurore, après s’être lavés dans une belle source. Il se trouva que les restes glacés sous lesquels René avait conservé l’étincelle de la vie étaient ceux de deux Natchez, d’Aconda et d’Irinée. Le frère d’Amélie les reconnut, et, frappé de cette fortune extraordinaire, il dit à Outougamiz : « Vois-tu ces corps défigurés, déchirés par les aigles et étendus sans honneurs sur la terre ? Aconda et Irinée ! vous étiez deux amis comme nous ! Je vous ai vus périr lorsque abattus j’essayais encore de vous défendre. Outougamiz, tu confiais cette nuit même l’ami vivant au secret de deux amis décédés. Ces morts se sont ranimés au feu de ton âme pour me prêter leur abri. »
Outougamiz pleura sur Aconda et sur Irinée, mais il était trop faible pour leur creuser un tombeau.
Comme des laboureurs, après une longue journée de sueurs et de travaux, ramènent leurs bœufs fatigués à leur chaumière ; ils croient déjà découvrir leur toit rustique ; ils se voient déjà entourés de leurs épouses et de leurs enfants : ainsi les deux amis, en approchant du pays des Natchez, commençaient à sentir renaître l’espérance ; leurs désirs franchissaient l’espace qui les séparait de leurs foyers. Ces illusions, comme toutes celles de la vie, furent de courte durée.
Les forces de René, épuisées une dernière fois, touchaient à leur terme ; et, pour comble de calamité, il ne lui restait plus rien des dons de Venclao et de Nassoute.
Outougamiz lui-même succombait : ses joues étaient creuses ; ses jambes amaigries et tremblantes, ne portaient plus son corps. Trois fois le soleil vint donner la lumière aux hommes, et trois fois il retrouva les voyageurs se traînant sur une bruyère qui n’offrait aucune ressource. Le frère d’Amélie et le frère de Céluta ne se parlaient plus ; ils jetaient seulement par intervalles des regards furtifs et douloureux. Quelquefois Outougamiz cherchait encore à aider la marche de René : deux jumeaux qui se soutiennent à peine s’appuient de leurs faibles bras et ébauchent des pas incertains aux yeux de leur mère attendrie.
Du lieu où les amis étaient parvenus, jusqu’au pays des Natchez, il ne restait plus que quelques heures de chemin ; mais René fut contraint de s’arrêter. Excité par Outougamiz, qui le conjurait d’avancer, il voulut faire quelques pas, afin de ne point ravir volontairement à son ami le fruit de tant de sacrifices : ses efforts furent vains. Outougamiz essaya de le porter sur ses épaules ; mais il plia, et tomba sous le fardeau.
Non loin du sentier battu murmurait une fontaine ; René s’en approcha en rampant sur les genoux et sur les mains, suivi d’Outougamiz, qui pleurait : le pasteur affligé accompagne ainsi le chevreau qui a brisé ses pieds délicats en tombant d’une roche élevée, et qui se traîne vers la bergerie.
La fontaine marquait la lisière même de la savane qui s’étend jusqu’au Bayouc des Pierres, et qui n’a d’autres bornes à l’orient que les bois du fort Rosalie. Outougamiz assit son compagnon au pied d’un saule. Le jeune sauvage attachait ses regards sur le pays de ses aïeux : être venu si près ! « René, dit-il, je vois notre cabane. »
« Tourne-moi le visage de ce côté, » répondit le frère d’Amélie. Outougamiz obéit.
Le frère de Céluta eut un moment la pensée de se rendre aux Natchez pour y chercher du secours ; mais craignant que l’homme de son cœur n’expirât pendant son absence, il résolut de ne le point quitter. Il s’assit auprès de René, lui prit le front dans ses deux mains, et le pencha doucement sur sa poitrine : alors, baissant son visage sur une tête chérie, il se prépara à recueillir le dernier soupir de son ami. Comme deux fleurs que le soleil a brûlées sur la même tige, ainsi paraissaient ces deux jeunes hommes inclinés l’un sur l’autre vers la terre.
Un bruit léger et le souffle d’un air parfumé firent relever la tête à Outougamiz : une femme était à ses côtés. Malgré la pâleur et le vêtement en désordre de cette femme, comment l’Indien l’aurait-il méconnue ? Outougamiz laisse échapper de surprise et de joie le front de René ; il s’écrie : « Ma sœur, est-ce toi ? »
Céluta recule ; elle s’était approchée des deux amis sans les découvrir ; le son de la voix de son frère l’a étonnée : « Mon frère ! répond-elle, mon frère ! les génies me l’ont ravi ! l’homme blanc a expiré dans le cadre de feu ! Tous les jours je viens attendre les voyageurs à cette limite, mais ils ne reparaîtront plus ! »
Outougamiz se lève, s’avance vers Céluta, qui aurait pris la fuite si elle n’avait remarqué avec une pitié profonde la marche chancelante du guerrier. Vous eussiez vu sur le front de l’Indienne passer tour à tour le sentiment de la plus profonde terreur et de la plus vive espérance. Céluta hésitait encore, quand elle aperçoit, attaché au sein de son frère, le Manitou de l’amitié. Elle vole à Outougamiz, qu’elle embrasse et soutient à la fois, mais Outougamiz :
— Je l’ai sauvé ! il est là ! mais il est mort si tu n’as rien pour le nourrir. »
L’amour a entendu la voix de l’amitié ! Céluta est déjà à genoux : timide et tremblante, elle a relevé le front de l’étranger mourant ; René lui-même a reconnu la fille du désert, et ses lèvres ont essayé de sourire. Outougamiz, la tête penchée dans son sein, les mains jointes et tombantes, disait : « Témoin du serment de l’amitié, ma sœur, tu viens voir si je l’ai bien tenu. J’aurais dû ramener mon ami plein de vie, et le voilà qui expire ! je suis un mauvais ami, un guerrier sans force. Mais toi, as-tu quelque chose pour ranimer mon ami ? »
— Je n’ai rien ! s’écrie Céluta désespérée. Ah ! s’il eût été mon époux, s’il eût fécondé mon sein, il pourrait boire avec son enfant à la source de la vie ! » Souhait divin de l’amante et de la mère !
La chaste Indienne rougit comme si elle eût craint d’avoir été comprise de René. Les yeux de cette femme étaient fixés au ciel, son visage était inspiré : on eût dit que, dans une illusion passionnée, Céluta croyait nourrir et son fils et le père de son fils.
Amitié, qui m’avez raconté ces merveilles, que ne me donnâtes-vous le talent pour les peindre ! j’avais le cœur pour les sentir[1]
- ↑ C’est ici que s’arrête la première partie des Natchez, celle qu’on peut en appeler l’épopée. Ce qui suit n’est plus qu’un simple récit, pour lequel l’auteur, renonçant à la forme épique, adopte celle de la narration.