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Les petits bourgeois, scènes de la vie parisienneChapitre 6 / 15
V
LA SOCIÉTÉ DE MONSIEUR ET MADAME THUILLIER.
Les Colleville et leurs enfants devinrent naturellement le noyau de la société que mademoiselle Thuillier eut l’ambition de grouper autour de son frère. Un ancien employé de la division la Billardière, qui, depuis plus de trente ans, demeurait dans le quartier Saint-Jacques, M. Phellion, chef de bataillon de la légion, fut promptement retrouvé par l’ancien percepteur et l’ancien sous-chef à la première revue. Phellion était un des hommes les plus considérés dans l’arrondissement. Il avait une fille, ancienne sous-maîtresse dans le pensionnat Lagrave, mariée à un instituteur de la rue Saint-Hyacinthe, M. Barniol.
Le fils aîné de Phellion était professeur de mathématiques à un collége royal, il donnait des leçons, faisait des répétitions, et s’adonnait, selon l’expression du père, aux mathématiques pures. Le second fils était à l’école des ponts et chaussées. Phellion avait 900 fr. de retraite, et possédait 9,000 et quelques cents francs de rente, fruit de ses économies et de celles de sa femme pendant trente ans de travail et de privations. Il était d’ailleurs propriétaire de la petite maison à jardin qu’il habitait dans l’impasse des Feuillantines. (En trente ans, il ne dit pas une seule fois l’ancien mot : cul-de-sac.)
Dutocq, le greffier de la justice de paix, était un ancien employé du ministère des finances ; sacrifié jadis à une de ces nécessités qui se rencontrent dans le gouvernement représentatif, il avait accepté d’être le bouc émissaire dans une vilenie administrative signalée par la commission du budget et récompensée secrètement par une somme assez ronde ; il avait été ainsi mis à même d’acheter sa charge de greffier. Cet homme, peu honorable d’ailleurs, l’espion des bureaux, ne fut pas accueilli comme il croyait devoir l’être par les Thuillier ; mais la froideur de ses propriétaires le fit persister à venir chez eux.
Resté garçon, cet homme avait des vices ; il cachait assez soigneusement sa vie, et il savait se maintenir par la flatterie auprès de ses supérieurs. Le juge de paix aimait beaucoup Dutocq. Ce honteux personnage sut se faire tolérer chez les Thuillier par ces basses et grossières adulations qui ne manquent jamais leur effet. Il connaissait à fond la vie de Thuillier, ses relations avec Colleville, et surtout avec madame ; on craignit sa redoutable langue, et les Thuillier, sans l’admettre dans leur intimité, le souffrirent. La famille qui devint la fleur du salon Thuillier fut celle d’un pauvre petit employé, jadis l’objet de la pitié des bureaux, et qui, poussé par la misère, avait quitté l’administration en 1827 pour se jeter dans l’industrie, avec une idée.
Minard entrevit une fortune dans une de ces conceptions perverses qui déconsidèrent le commerce français, mais qui, vers 1827, n’avaient pas encore été flétries par la publicité. Minard acheta du thé, y mêla moitié de thé ayant déjà servi ; puis il pratiqua sur les éléments du chocolat des altérations qui lui permirent de le vendre à bon marché. Ce commerce de denrées coloniales, commencé dans le quartier Saint-Marcel, fit de Minard un négociant ; il eut une usine, et par suite de ses relations il put aller aux sources des matières premières ; il fit honorablement, et en grand, le commerce qu’il avait d’abord fait avec indélicatesse. Il devint distillateur, opéra sur d’énormes quantités de denrées, et il passait en 1855 pour le plus riche négociant du quartier de la place Maubert. Il avait acheté l’une des plus belles maisons de la rue des Maçons-Sorbonne ; il avait été adjoint ; il était nommé, en 1859, maire de son arrondissement et juge au tribunal de commerce. Il avait voiture, une terre auprès de Lagny ; sa femme portait des diamants aux bals de la cour, et il s’enorgueillissait d’une rosette d’officier de la Légion d’honneur à sa boutonnière.
Minard et sa femme étaient, d’ailleurs, d’une excessive bienfaisance. Peut-être voulaient-ils rendre en détail aux pauvres ce qu’ils avaient en gros pris au public. Phellion, Colleville et Thuillier retrouvèrent Minard aux élections, et il s’ensuivit une liaison d’autant plus intime avec les Thuillier et les Colleville, que madame Zélie Minard parut enchantée de faire faire à sa demoiselle la connaissance de Céleste Colleville. Ce fut à un grand bal donné par les Minard que Céleste fit son entrée dans le monde, ayant alors seize ans et demi, parée comme le voulait son nom, qui semblait être prophétique pour sa vie. Heureuse de se lier avec mademoiselle Minard, son aînée de quatre ans, elle obligea son parrain et son père à cultiver la maison Minard, à salons dorés, à grande opulence, et où se réunissaient quelques célébrités politiques du juste-milieu : M. Popinot, qui depuis fut ministre du commerce ; Cochu, devenu le baron Cochu ; un ancien employé de la division Clergeot au ministère des finances, et qui, fortement intéressé dans une maison de drogueries, était devenu l’oracle du quartier des Lombards et des Bourdonnais, conjointement avec M. Anselme Popinot. Le fils aîné de Minard, avocat, qui visait à succéder aux avocats détournés, depuis 1830, du palais par la politique, était le génie de la maison, et sa mère aussi bien que son père aspiraient à le bien marier. Zélie Minard, ancienne ouvrière fleuriste, éprouvait une ardente passion pour les hautes sphères sociales, et voulait y pénétrer par les mariages de sa fille et de son fils, tandis que Minard, plus sage qu’elle, et comme imbu de la force de la classe moyenne que la révolution de juillet infiltra dans les fibres du pouvoir, ne pensait qu’à la fortune.
Il hantait le salon des Thuillier afin d’y recueillir des données sur les héritages que Céleste pouvait recueillir. Il savait, comme Dutocq, comme Phellion, les bruits occasionnés jadis par la liaison des Thuillier avec Flavie, et il avait du premier coup d’œil reconnu l’idolâtrie des Thuillier pour leur filleule. Dutocq, pour être admis chez Minard, le flagorna prodigieusement. Quand Minard, le Rothschild de l’arrondissement, apparut chez les Thuillier, il le compara presque finement à Napoléon, en le retrouvant gros, gras, fleuri, après l’avoir connu au bureau, maigre, pâle et chétif. « Vous étiez dans la division la Billardière, comme Napoléon avant le 18 brumaire, et je vois ici le Napoléon de l’Empire ! » Néanmoins, Minard reçut froidement Dutocq et ne l’invita point ; aussi se fit-il un ennemi mortel du venimeux greffier.
M. et madame Phellion, quelque dignes qu’ils fussent, ne pouvaient s’empêcher de se livrer à des calculs et à des espérances ; ils pensaient que Céleste serait bien l’affaire de leur fils le professeur : aussi, pour avoir comme un parti dans le salon Thuillier, y amenèrent-ils leur gendre, M. Barniol, homme considéré dans le faubourg Saint-Jacques, et un vieil employé de la mairie, leur ami intime, à qui Colleville avait en quelque sorte soufflé sa place, car M. Leudigeois, commis depuis vingt ans à la mairie, attendait comme récompense de ses longs services la secrétairerie obtenue par Colleville. Aussi, les Phellion formaient une phalange composée de sept personnes, toutes assez fidèles ; la famille Colleville n’était pas moins nombreuse, en sorte que, par certains dimanches, il y avait trente personnes dans le salon Thuillier. Thuillier renoua connaissance avec les Saillard, les Baudoyer, les Falleix, gens considérables du quartier de la Place Royale, et qui furent souvent invités à dîner.
Madame Colleville était, en femme, la personne la plus distinguée de ce monde, comme Minard fils et le professeur Phellion en étaient les hommes supérieurs ; car tous les autres, sans idée, sans instruction, sortis des rangs inférieurs, offraient les types et les ridicules de la petite bourgeoisie. Quoique toute fortune venue de loin suppose un mérite quelconque, Minard était un ballon bouffi. S’épanchant en phrases filandreuses, prenant l’obséquiosité pour de la politesse et la formule pour de l’esprit, il débitait des lieux communs avec un aplomb et une rondeur qui s’acceptaient comme de l’éloquence. Ces mots, qui ne disent rien et répondent à tout, progrès, vapeur, bitume, garde nationale, ordre, élément démocratique, esprit d’association, légalité, mouvement et résistance, intimidation, semblaient à chaque phase politique inventés pour Minard, qui paraphrasait alors les idées de son journal. Julien Minard, le jeune avocat, souffrait autant de son père que son père souffrait de sa femme. En effet, avec la fortune, Zélie avait pris des prétentions, sans avoir jamais pu apprendre le français ; elle était devenue grasse et ressemblait, sous ses riches atours, à une cuisinière épousée par son maître.
Phellion, ce modèle du petit bourgeois, offrait autant de vertus que de ridicules. Subordonné pendant toute sa vie bureaucratique, il respectait les supériorités sociales. Aussi restait-il silencieux devant Minard. Il avait admirablement résisté, pour son compte, au temps critique de la retraite, et voici comment. Jamais ce digne et excellent homme n’avait pu se livrer à ses goûts. Il aimait la ville de Paris, il s’intéressait aux alignements, aux embellissements, il était homme à s’arrêter, deux heures, durant devant les maisons en démolition. On pouvait le surprendre intrépidement planté sur ses jambes, le nez en l’air, assistant à la chute d’une pierre qu’un maçon ébranle avec un levier en haut d’une muraille, et sans quitter la place que la pierre ne tombât ; et quand la pierre était tombée, il s’en allait heureux comme un académicien le serait de la chute d’un drame romantique. Véritables comparses de la grande comédie sociale, Phellion, Leudigeois et leurs pareils remplissent les fonctions du chœur antique. Ils pleurent quand on pleure, rient quand il faut rire, et chantent en ritournelle les infortunes et les joies publiques, triomphant dans leur coin des triomphes d’Alger, de Constantine, de Lisbonne, de Saint-Jean-d’ Ulloa ; déplorant également la mort de Napoléon et les catastrophes si funestes de Saint-Merry et-de la rue Transnonain ; regrettant les hommes célèbres qui leur sont le plus inconnus. Seulement, Phellion offre une double face : il se partage consciencieusement entre les raisons de l’opposition et celles du gouvernement. Qu’on se battît dans les rues, Phellion avait alors le courage de se prononcer devant ses voisins ; il allait sur la place Saint-Michel, lieu du rassemblement de son bataillon, il plaignait le gouvernement et faisait son devoir. Avant et pendant l’émeute, il soutenait la dynastie, œuvre de juillet ; mais dès que le procès politique arrivait, il tournait aux accusés. Ce girouettisme assez innocent se retrouvait dans ses opinions politiques ; il répondait à tout par le colosse du Nord. L’Angleterre est, pour lui, comme pour le vieux Constitutionnel, une commère à deux fins : tour à tour la machiavélique Albion et le pays modèle ; machiavélique quand il s’agit des intérêts de la France froissée et de Napoléon ; pays modèle quand il s’agit des fautes du gouvernement. Il admet, avec le journal, l’élément démocratique, et se refuse, dans la conversation, à tout pacte avec l’esprit républicain. L’esprit républicain, c’est 1793, c’est l’émeute, la terreur, la loi agraire. L’élément démocratique est le développement de la petite bourgeoisie, c’est le règne de Phellion.
Cet honnête vieillard est toujours digne ; la dignité sert à expliquer sa vie. Il a élevé dignement ses enfants, il est resté père à leurs yeux, il tient à être honoré chez lui, comme il honore le pouvoir et ses supérieurs. Il n’a jamais eu de dettes. Juré, sa conscience le fait suer sang et eau à suivre les débats d’un procès, et il ne rit jamais, alors même que rient la cour, l’audience et le ministère public. Éminemment serviable, il donne ses soins, son temps, tout, excepté son argent. Félix Phellion, son fils le professeur, est son idole ; il le croit susceptible d’arriver à l’Académie des sciences. Thuillier, entre l’audacieuse nullité de Minard et la niaiserie carrée de Phellion, était comme une substance neutre, mais il tenait de l’un et de l’autre par sa mélancolique expérience.
Il cachait le vide de son cerveau par des banalités, comme il couvrait la peau jaune de son crâne sous les ondes filamenteuses de ses cheveux gris, ramenés de derrière avec un art infini par le peigne de son coiffeur.
— Dans toute autre carrière, disait-il en parlant de l’administration, j’aurais fait une bien autre fortune.
Il avait vu le bien, possible en théorie et impossible en pratique, les résultats contraires aux prémisses ; il racontait les injustices, les intrigues, l’affaire Rabourdin. (Voir les Employés.)
— Après cela, l’on peut croire à tout et ne croire à rien, disait-il. Ah ! c’est une drôle de chose, une administration, et je suis bien heureux de ne pas avoir de fils, pour ne pas le voir prenant la carrière des places.
Colleville, toujours gai, rond, bonhomme, diseur de quolibets, faisant ses anagrammes, toujours occupé, représentait le bourgeois capable et gausseur, la faculté sans le succès, le travail opiniâtre sans résultat, mais aussi la résignation joviale, l’esprit sans portée, l’art inutile, car il était excellent musicien et ne jouait plus que pour sa fille.
Ce salon était donc une espèce de salon de province, mais éclairé par les reflets du continuel incendie parisien : sa médiocrité, ses platitudes suivaient le torrent du siècle. Le mot à la mode et la chose, car à Paris le mot et la chose sont comme le cheval et le cavalier, y arrivaient toujours par ricochet. On attendait avec impatience M. Minard, devant savoir la vérité dans les grandes circonstances. Les femmes, dans le salon Thuillier, tenaient pour les Jésuites, les hommes défendaient l’Université  ; mais généralement les femmes écoutaient. Un homme d’esprit, s’il avait pu supporter l’ennui de ces soirées, eût ri comme à une comédie de Molière, en y apprenant, après de longues discussions, des choses semblables à celles-ci :
« La révolution de 1789 pouvait-elle s’éviter ? Les emprunts de Louis XIV l’avaient bien ébauchée. Louis XV, un égoïste, homme d’esprit cérémonieux (il a dit : Si j’étais lieutenant de police, je défendrais les cabriolets), roi dissolu, vous connaissez son parc aux cerfs ! a beaucoup contribué à ouvrir l’abîme des révolutions. M. de Necker, Genevois malintentionné, a donné le branle. Les étrangers en ont voulu toujours à la France. Le maximum a fait beaucoup de tort à la révolution. En droit, Louis XVI ne devait pas être condamné  ; il eût été absous par un jury. Pourquoi Charles X est-il tombé  ? Napoléon est un grand homme, et les détails qui prouvent son génie appartiennent à des anecdotes : il prenait cinq prises de tabac à la minute et dans des poches doublées de cuir, adaptées à son gilet. Il réglait tous les mémoires des fournisseurs ; il allait rue Saint-Denis savoir le prix des choses ; il avait Talma pour ami ; Talma lui avait appris ses gestes, et néanmoins il s’était toujours refusé à décorer Talma. L’empereur a monté la garde d’un soldat endormi pour l’empêcher d’être fusillé. Ces choses-là le faisaient adorer du soldat. Louis XVIII, qui cependant avait de l’esprit, a manqué de justice à son égard en l’appelant M. de Buonaparte. Le défaut du gouvernement actuel est de se laisser mener au lieu de mener. Il s’est placé trop bas. Il a peur des hommes d’énergie ; il aurait dû dechirer les traités de 1815 et demander le Rhin à l’Europe. On joue trop au ministère avec les mêmes hommes. »
— Vous avez assez fait assaut d’esprit comme cela, disait mademoiselle Thuillier à la suite de ces lumineux aperçus ; l’autel est dressé, faites votre petite partie.
La vieille fille terminait toujours les discussions, dont s’ennuyaient les femmes, par cette proposition.
Si tous ces faits antérieurs, si toutes ces généralités ne se trouvaient pas en forme d’argument pour peindre le cadre de cette scène, donner une idée de l’esprit de cette société, peut-être le drame en aurait-il souffert. Cette esquisse est d’ailleurs d’une fidélité véritablement historique, et montre une couche sociale de quelque importance comme mœurs, surtout si l’on songe que le système politique de la branche cadette y a pris son point d’appui.