Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore, Plutarque
est celui qui m'attache et me profite le plus. Ce fut la première
lecture de mon enfance, ce sera la dernière de ma vieillesse; c'est
presque le seul auteur que je n'ai jamais lu sans en tirer quelque
fruit. Avant-hier, je lisois dans ses œuvres morales le traité
Comment on pourra tirer utilité de ses ennemis. Le même jour, en
rangeant quelques brochures qui m'ont été envoyées par les auteurs,
je tombai sur un des journaux de l'abbé Royou, au titre duquel il avoit
mis ces paroles: vitam vero impendenti, Royou. Trop au fait des
tournures de ces messieurs pour prendre le change sur celle-là, je
compris qu'il avoit cru sous cet air de politesse me dire une cruelle
contre-vérité; mais sur quoi fondé? Pourquoi ce sarcasme? Quel sujet
y pouvois-je avoir donné? Pour mettre à profit les leçons du bon
Plutarque, je résolus d'employer à m'examiner sur le mensonge la
promenade du lendemain, et j'y vins bien confirmé dans l'opinion déjà
prise que le Connois-toi toi-même du temple de Delphes n'étoit pas
une maxime si facile à suivre que je l'avois cru dans mes
Confessions.
Le lendemain, m'étant mis en marche pour exécuter cette résolution,
la première idée qui me vint, en commençant à me recueillir, fut
celle d'un mensonge affreux fait dans ma première jeunesse, dont le
souvenir m'a troublé toute ma vie et vient, jusque dans ma vieillesse,
contrister encore mon cœur déjà navré de tant d'autres façons. Ce
mensonge, qui fut un grand crime en lui-même, en dut être un plus
grand encore par ses effets que j'ai toujours ignorés, mais que le
remords m'a fait supposer aussi cruels qu'il étoit possible. Cependant,
à ne consulter que la disposition où j'étois en le faisant, ce
mensonge ne fut qu'un fruit de la mauvaise honte; et, bien loin qu'il
partît d'une intention de nuire à celle qui en fut la victime, je puis
jurer à la face du Ciel qu'à l'instant même où cette honte
invincible me l'arrachoit, j'aurois donné tout mon sang avec joie pour
en détourner l'effet sur moi seul: c'est un délire que je ne puis
expliquer qu'en disant, comme je le crois sentir, qu'en cet instant mon
naturel timide subjugua tous les vœux de mon cœur.
Le souvenir de ce malheureux acte et les inextinguibles regrets qu'il
m'a laissés m'ont inspiré pour le mensonge une horreur qui a dû
garantir mon cœur de ce vice pour le reste de ma vie. Lorsque je pris
ma devise je me sentois fait pour la mériter, et je ne doutois pas que
je n'en fusse digne quand, sur le mot de l'abbé Royou, je commençai de
m'examiner plus sérieusement.
Alors, en m'épluchant avec plus de soin, je fus bien surpris du nombre
de choses de mon invention que je me rappelois avoir dites comme vraies
dans le même temps où, fier en moi-même de mon amour pour la
vérité, je lui sacrifiois ma sûreté, mes intérêts, ma personne,
avec une impartialité dont je ne connois nul autre exemple parmi les
humains.
Ce qui me surprit le plus étoit qu'en me rappelant ces choses
controuvées, je n'en sentois aucun vrai repentir. Moi dont l'horreur
pour la fausseté n'a rien dans mon cœur qui la balance, moi qui
braverois les supplices s'il les falloit éviter par un mensonge, par
quelle bizarre inconséquence mentois-je ainsi de gaieté de cœur, sans
nécessité, sans profit, et par quelle inconcevable contradiction n'en
sentois-je pas le moindre regret, moi que le remords d'un mensonge n'a
cessé d'affliger pendant cinquante ans! Je ne me suis jamais endurci
sur mes fautes: l'instinct moral m'a toujours bien conduit, ma
conscience a gardé sa première intégrité, et, quand même elle se
seroit altérée en se pliant à mes intérêts, comment, gardant toute
sa droiture dans les occasions où l'homme, forcé par ses passions,
peut au moins s'excuser sur sa foiblesse, la perd-elle uniquement dans
les choses indifférentes où le vice n'a point d'excuse? Je vis que de
la solution de ce problème dépendoit la justesse du jugement que
j'avois à porter en ce point sur moi-même; et, après l'avoir bien
examiné, voici de quelle manière je parvins à me l'expliquer.
Je me souviens d'avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c'est
cacher une vérité que l'on doit manifester. Il suit bien de cette
définition que taire une vérité qu'on n'est pas obligé de dire n'est
pas mentir; mais celui qui, non content en pareil cas de ne pas dire la
vérité, dit le contraire, ment-il alors, ou ne ment-il pas? Selon la
définition, l'on ne sauroit dire qu'il ment: car, s'il donne de la
fausse monnoie à un homme auquel il ne doit rien, il trompe cet homme,
sans doute, mais il ne le vole pas.
Il se présente ici deux questions à examiner, très importantes l'une
et l'autre: la première, quand et comment on doit à autrui la
vérité, puisqu'on ne la doit pas toujours; la seconde, s'il est des
cas où l'on puisse tromper innocemment. Cette seconde question est
très décidée, je le sais bien: négativement dans les livres, où la
plus austère morale ne coûte rien à l'auteur; affirmativement dans la
société, où la morale des livres passe pour un bavardage impossible
à pratiquer. Laissons donc ces autorités qui se contredisent, et
cherchons, par mes propres principes, à résoudre pour moi ces
questions.
La vérité générale et abstraite est le plus précieux de tous les
biens: sans elle l'homme est aveugle; elle est l'œil de la raison.
C'est par elle que l'homme apprend à se conduire, à être ce qu'il
doit être, à faire ce qu'il doit faire, à tendre à sa véritable
fin. La vérité particulière et individuelle n'est pas toujours un
bien; elle est quelquefois un mal, très souvent une chose
indifférente. Les choses qu'il importe à un homme de savoir, et dont
la connoissance est nécessaire à son bonheur, ne sont peut-être pas
en grand nombre; mais, en quelque nombre qu'elles soient, elles sont un
bien qui lui appartient, qu'il a droit de réclamer partout où il le
trouve, et dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique de
tous les vols, puisqu'elle est de ces biens communs à tous dont la
communication n'en prive point celui qui le donne.
Quant aux vérités qui n'ont aucune sorte d'utilité ni pour
l'instruction, ni dans la pratique, comment seroient-elles un bien dû,
puisqu'elles ne sont pas même un bien? et, puisque la propriété n'est
fondée que sur l'utilité, où il n'y a point d'utilité possible il ne
peut y avoir de propriété. On peut réclamer un terrain quoique
stérile, parce qu'on peut au moins habiter sur le sol; mais qu'un fait
oiseux, indifférent à tous égards et sans conséquence pour personne,
soit vrai ou faux, cela n'intéresse qui que ce soit. Dans l'ordre moral
rien n'est inutile, non plus que dans l'ordre physique: rien ne peut
être dû de ce qui n'est bon à rien; pour qu'une chose soit due, il
faut qu'elle soit ou puisse être utile. Ainsi, la vérité due est
celle qui intéresse la justice, et c'est profaner ce nom sacré de
vérité que de l'appliquer aux choses vaines dont l'existence est
indifférente à tous, et dont la connoissance est inutile à tout. La
vérité, dépouillée de toute espèce d'utilité même possible, ne
peut donc pas être une chose due; et, par conséquent, celui qui la
tait ou la déguise ne ment point.
Mais est-il de ces vérités si parfaitement stériles qu'elles soient
de tout point inutiles à tout? C'est un autre article à discuter, et
auquel je reviendrai tout-à-l'heure. Quant à présent, passons à la
seconde question.
Ne pas dire ce qui est vrai, et dire ce qui est faux, sont deux choses
très différentes, mais dont peut néanmoins résulter le même effet,
car ce résultat est assurément bien le même toutes les fois que cet
effet est nul. Partout où la vérité est indifférente, l'erreur
contraire est indifférente aussi: d'où il suit qu'en pareil cas celui
qui trompe en disant le contraire de la vérité n'est pas plus injuste
que celui qui trompe en ne la déclarant pas: car, en fait de vérités
inutiles, l'erreur n'a rien de pire que l'ignorance. Que je croie le
sable qui est au fond de la mer blanc ou rouge, cela ne m'importe pas
plus que d'ignorer de quelle couleur il est. Comment pourroit-on être
injuste en ne nuisant à personne, puisque l'injustice ne consiste que
dans le tort fait à autrui?
Mais ces questions, ainsi sommairement décidées, ne sauroient me
fournir encore aucune application sûre pour la pratique, sans beaucoup
d'éclaircissemens préalables nécessaires pour faire avec justesse
cette application dans tous les cas qui peuvent se présenter: car, si
l'obligation de dire la vérité n'est fondée que sur son utilité,
comment me constituerai-je juge de cette utilité? Très souvent
l'avantage de l'un fait le préjudice de l'autre; l'intérêt
particulier est presque toujours en opposition avec l'intérêt public.
Comment se conduire en pareil cas? Faut-il sacrifier l'utilité de
l'absent à celle de la personne à qui l'on parle? faut-il taire ou
dire la vérité qui, profitant à l'un, nuit à l'autre? faut-il peser
tout ce qu'on doit dire à l'unique balance du bien public, ou à celle
de la justice distributive? et suis-je assuré de connoître assez tous
les rapports de la chose pour ne dispenser les lumières dont je dispose
que sur les règles de l'équité? De plus, en examinant ce qu'on doit
aux autres, ai-je examiné suffisamment ce qu'on se doit à soi-même;
ce qu'on doit à la vérité pour elle seule? Si je ne fais aucun tort
à un autre en le trompant, s'ensuit-il que je ne m'en fasse point à
moi-même, et suffit-il de n'être jamais injuste pour être toujours
innocent?
Que d'embarrassantes discussions dont il seroit aisé de se tirer en se
disant: «Soyons toujours vrais, au risque de tout ce qui en peut
arriver! La justice elle-même est dans la vérité des choses: le
mensonge est toujours iniquité, l'erreur est toujours imposture quand
on donne ce qui n'est pas pour la règle de ce qu'on doit faire ou
croire; et, quelque effet qui résulte de la vérité, on est toujours
inculpable quand on l'a dite, parce qu'on n'y a rien mis du sien.»
Mais c'est là trancher la question sans la résoudre: il ne s'agissoit
pas de prononcer s'il seroit bon de dire toujours la vérité, mais si
l'on y étoit toujours également obligé; et, sur la définition que
j'examinois, supposant que non, de distinguer les cas où la vérité
est rigoureusement due, de ceux où l'on peut la taire sans injustice et
la déguiser sans mensonge, car j'ai trouvé que de tels cas existoient
réellement. Ce dont il s'agit est donc de chercher une règle sûre
pour les connoître et les bien déterminer.
Mais d'où tirer cette règle et la preuve de son infaillibilité?...
Dans toutes les questions de morale difficiles comme celle-ci, je me
suis toujours bien trouvé de les résoudre par le dictamen de ma
conscience plutôt que par les lumières de ma raison: jamais l'instinct
moral ne m'a trompé; il a gardé jusqu'ici sa pureté dans mon cœur
assez pour que je puisse m'y confier; et, s'il se tait quelquefois
devant mes passions dans ma conduite, il reprend bien son empire sur
elle dans mes souvenirs: c'est là que je me juge moi-même avec autant
de sévérité peut-être que je serai jugé par le souverain juge
après cette vie.
Juger des discours des hommes par les effets qu'ils produisent, c'est
souvent mal les apprécier. Outre que ces effets ne sont pas toujours
sensibles et faciles à connoître, ils varient à l'infini comme les
circonstances dans lesquelles ces discours sont tenus; mais c'est
uniquement l'intention de celui qui les tient qui les apprécie et
détermine leur degré de malice ou de bonté. Dire faux n'est mentir
que par l'intention de tromper; et l'intention même de tromper, loin
d'être toujours jointe avec celle de nuire, a quelquefois un but tout
contraire; mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que
l'intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude
que l'erreur dans laquelle on jette ceux à qui l'on parle ne peut nuire
à eux ni à personne en quelque façon que ce soit. Il est rare et
difficile qu'on puisse avoir cette certitude; aussi est-il difficile et
rare qu'un mensonge soit parfaitement innocent. Mentir pour son avantage
à soi-même est imposture, mentir pour l'avantage d'autrui est fraude,
mentir pour nuire est calomnie, c'est la pire espèce de mensonge:
mentir sans profit ni préjudice de soi ni d'autrui n'est pas mentir, ce
n'est pas mensonge, c'est fiction.
Les fictions qui ont un objet moral s'appellent apologues ou fables, et,
comme leur objet n'est ou ne doit être que d'envelopper des vérités
utiles sous des formes sensibles et agréables, en pareil cas on ne
s'attache guère à cacher le mensonge de fait, qui n'est que l'habit de
la vérité; et celui qui ne débite une fable que pour une fable ne
ment en aucune façon.
Il est d'autres fictions purement oiseuses, telles que sont la plupart
des contes et des romans qui, sans renfermer aucune instruction
véritable, n'ont pour objet que l'amusement. Celles-là, dépouillées
de toute utilité morale, ne peuvent s'apprécier que par l'intention de
celui qui les invente; et, lorsqu'il les débite avec affirmation comme
des vérités réelles, on ne peut guère disconvenir qu'elles ne soient
de vrais mensonges. Cependant, qui jamais s'est fait un grand scrupule
de ces mensonges-là, et qui jamais en a fait un reproche grave à ceux
qui les font? S'il y a, par exemple, quelque objet moral dans le Temple
de Gnide, cet objet est bien offusqué et gâté par les détails
voluptueux et par les images lascives. Qu'a fait l'auteur pour couvrir
cela d'un vernis de modestie? Il a feint que son ouvrage étoit la
traduction d'un manuscrit grec, et il a fait l'histoire de la
découverte de ce manuscrit de la façon la plus propre à persuader ses
lecteurs de la vérité de son récit. Si ce n'est pas là un mensonge
bien positif, qu'on me dise donc ce que c'est que mentir. Cependant, qui
est-ce qui s'est avisé de faire à l'auteur un crime de ce mensonge, et
de le traiter pour cela d'imposteur?
On dira vainement que ce n'est là qu'une plaisanterie; que l'auteur,
tout en affirmant, ne vouloit persuader personne; qu'il n'a persuadé
personne en effet, et que le public n'a pas douté un moment qu'il ne
fût l'auteur lui-même de l'ouvrage prétendu grec dont il se donnoit
pour le traducteur. Je répondrai qu'une pareille plaisanterie sans
aucun objet n'eût été qu'un bien sot enfantillage; qu'un menteur ne
ment pas moins quand il affirme, quoiqu'il ne persuade pas; qu'il faut
détacher du public instruit des multitudes de lecteurs simples et
crédules, à qui l'histoire du manuscrit narrée par un auteur grave
avec un air de bonne foi en a réellement imposé, et qui ont bu sans
crainte, dans une coupe de forme antique, le poison dont ils se seroient
au moins défiés s'il leur eût été présenté dans un vase moderne.
Que ces distinctions se trouvent ou non dans les livres, elles ne s'en
font pas moins dans le cœur de tout homme de bonne foi avec lui-même,
qui ne veut rien se permettre que sa conscience puisse lui reprocher:
car dire une chose fausse à son avantage n'est pas moins mentir que si
on la disoit au préjudice d'autrui, quoique le mensonge soit moins
criminel. Donner l'avantage à qui ne doit pas l'avoir, c'est troubler
l'ordre de la justice; attribuer faussement à soi-même ou à autrui un
acte d'où peut résulter louange ou blâme, inculpation ou
disculpation, c'est faire une chose injuste; or tout ce qui, contraire
à la vérité, blesse la justice en quelque façon que ce soit, est
mensonge. Voilà la limite exacte; mais tout ce qui, contraire à la
vérité, n'intéresse la justice en aucune sorte, n'est que fiction; et
j'avoue que quiconque se reproche une pure fiction comme un mensonge a
la conscience plus délicate que moi.
Ce qu'on appelle mensonges officieux sont de vrais mensonges, parce
qu'en imposer à l'avantage soit d'autrui, soit de soi-même, n'est pas
moins injuste que d'en imposer à son détriment: quiconque loue ou
blâme contre la vérité ment dès qu'il s'agit d'une personne réelle.
S'il s'agit d'un être imaginaire, il en peut dire tout ce qu'il veut
sans mentir, à moins qu'il ne juge sur la moralité des faits qu'il
invente, et qu'il n'en juge faussement, car alors, s'il ne ment pas dans
le fait, il ment contre la vérité morale, cent fois plus respectable
que celle des faits.
J'ai vu de ces gens qu'on appelle vrais dans le monde: toute leur
véracité s'épuise dans les conversations oiseuses à citer
fidèlement les lieux, les temps, les personnes, à ne se permettre
aucune fiction, à ne broder aucune circonstance, à ne rien exagérer.
En tout ce qui ne touche point à leur intérêt, ils sont dans leurs
narrations de la plus inviolable fidélité; mais s'agit-il de traiter
quelque affaire qui les regarde, de narrer quelque fait qui leur touche
de près, toutes les couleurs sont employées pour présenter les choses
sous le jour qui leur est le plus avantageux; et, si le mensonge leur
est utile et qu'ils s'abstiennent de le dire eux-mêmes, ils le
favorisent avec adresse, et font en sorte qu'on l'adopte, sans le leur
pouvoir imputer. Ainsi le veut la prudence: adieu la véracité.
L'homme que j'appelle vrai fait tout le contraire. En choses
parfaitement indifférentes, la vérité, qu'alors l'autre respecte si
fort, le touche fort peu, et il ne se fera guère de scrupule d'amuser
une compagnie par des faits controuvés, dont il ne résulte aucun
jugement injuste, ni pour ni contre qui que ce soit vivant ou mort; mais
tout discours qui produit pour quelqu'un profit ou dommage, estime ou
mépris, louange ou blâme, contre la justice et la vérité, est un
mensonge qui jamais n'approchera de son cœur, ni de sa bouche, ni de sa
plume. Il est solidement vrai, même contre son intérêt, quoiqu'il
se pique assez peu de l'être dans les conversations oiseuses; il est
vrai en ce qu'il ne cherche à tromper personne, qu'il est aussi
fidèle à la vérité qui l'accuse qu'à celle qui l'honore, et qu'il
n'en impose jamais pour son avantage, ni pour nuire à son ennemi. La
différence donc qu'il y a entre mon homme vrai et l'autre est que
celui du monde est très rigoureusement fidèle à toute vérité qui ne
lui coûte rien, mais pas au-delà, et que le mien ne la sert jamais si
fidèlement que quand il faut s'immoler pour elle.
Mais, diroit-on, comment accorder ce relâchement avec cet ardent amour
pour la vérité dont je le glorifie? Cet amour est donc faux puisqu'il
souffre tant d'alliage? Non, il est pur et vrai; mais il n'est qu'une
émanation de l'amour de la justice, et ne veut jamais être faux,
quoiqu'il soit souvent fabuleux. Justice et vérité sont dans son
esprit deux mots synonymes, qu'il prend l'un pour l'autre
indifféremment: la sainte vérité, que son cœur adore, ne consiste
point en faits indifférens et en noms inutiles, mais à rendre
fidèlement à chacun ce qui lui est dû en choses qui sont
véritablement siennes, en imputations bonnes ou mauvaises, en
rétributions d'honneur ou de blâme, de louange ou d'improbation; il
n'est faux ni contre autrui, parce que son équité l'en empêche et
qu'il ne veut nuire à personne injustement; ni pour lui-même, parce
que sa conscience l'en empêche et qu'il ne sauroit s'approprier ce qui
n'est pas à lui. C'est surtout de sa propre estime qu'il est jaloux:
c'est le bien dont il peut le moins se passer, et il sentiroit une perte
réelle d'acquérir celle des autres aux dépens de ce bien-là. Il
mentira donc quelquefois en choses indifférentes sans scrupule et sans
croire mentir, jamais pour le dommage ou le profit d'autrui ni de
lui-même: en tout ce qui tient aux vérités historiques, en tout ce
qui a trait à la conduite des hommes, à la justice, à la
sociabilité, aux lumières utiles, il garantira de l'erreur et
lui-même et les autres, autant qu'il dépendra de lui. Tout mensonge
hors de là, selon lui, n'en est pas un. Si le Temple de Gnide est un
ouvrage utile, l'histoire du manuscrit grec n'est qu'une fiction très
innocente; elle est un mensonge très punissable si l'ouvrage est
dangereux.
Telles furent mes règles de conscience sur le mensonge et sur la
vérité: mon cœur suivoit machinalement ces règles avant que ma
raison les eût adoptées, et l'instinct moral en fit seul
l'application. Le criminel mensonge dont la pauvre Marion fut la victime
m'a laissé d'ineffaçables remords, qui m'ont garanti tout le reste de
ma vie non seulement de tout mensonge de cette espèce, mais de tous
ceux qui, de quelque façon que ce pût être, pouvoient toucher
l'intérêt et la réputation d'autrui. En généralisant ainsi
l'exclusion, je me suis dispensé de peser exactement l'avantage et le
préjudice, et de marquer les limites précises du mensonge nuisible et
du mensonge officieux; en regardant l'un et l'autre comme coupables, je
me les suis interdits tous les deux.
En ceci comme en tout le reste, mon tempérament a beaucoup influé sur
mes maximes, ou plutôt sur mes habitudes: car je n'ai guère agi par
règle, ou n'ai guère suivi d'autres règles en toute chose que les
impulsions de mon naturel. Jamais mensonge prémédité n'approcha de ma
pensée, jamais je n'ai menti pour mon intérêt; mais souvent j'ai
menti par honte pour me tirer d'embarras en choses indifférentes, ou
qui n'intéressoient tout au plus que moi seul, lorsqu'ayant à soutenir
un entretien, la lenteur de mes idées et l'aridité de ma conversation
me forçoient de recourir aux fictions pour avoir quelque chose à dire.
Quand il faut nécessairement parler, et que des vérités amusantes ne
se présentent pas assez tôt à mon esprit, je débite des fables pour
ne pas demeurer muet; mais, dans l'invention de ces fables, j'ai soin,
tant que je puis, qu'elles ne soient pas des mensonges, c'est-à-dire
qu'elles ne blessent ni la justice ni la vérité due, et qu'elles ne
soient que des fictions indifférentes à tout le monde et à moi. Mon
désir seroit bien d'y substituer au moins à la vérité des faits une
vérité morale, c'est-à-dire d'y bien représenter les affections
naturelles au cœur humain, et d'en faire sortir toujours quelque
instruction utile, d'en faire, en un mot, des contes moraux, des
apologues; mais il faudroit plus de présence d'esprit que je n'en ai,
et plus de facilité dans la parole pour savoir mettre à profit, pour
l'instruction, le babil de la conversation. Sa marche, plus rapide que
celle de mes idées, me forçant presque toujours de parler avant de
penser, m'a souvent suggéré des sottises et des inepties que ma raison
désapprouvoit, et que mon cœur désavouoit à mesure qu'elles
échappoient de ma bouche, mais qui, précédant mon propre jugement, ne
pouvoient plus être réformées par sa censure.
C'est encore par cette première et irrésistible impulsion du
tempérament que, dans des momens imprévus et rapides, la honte et la
timidité m'arrachent souvent des mensonges auxquels ma volonté n'a
point de part, mais qui la précèdent en quelque sorte par la
nécessité de répondre à l'instant. L'impression profonde du souvenir
de la pauvre Marion peut bien retenir toujours ceux qui pourroient être
nuisibles à d'autres, mais non pas ceux qui peuvent servir à me tirer
d'embarras quand il s'agit de moi seul, ce qui n'est pas moins contre ma
conscience et mes principes que ceux qui peuvent influer sur le sort
d'autrui.
J'atteste le Ciel que, si je pouvois l'instant d'après retirer le
mensonge qui m'excuse, et dire la vérité qui me charge, sans me faire
un nouvel affront en me rétractant, je le ferois de tout mon cœur;
mais la honte de me prendre ainsi moi-même en faute me retient encore;
et je me repens très sincèrement de ma faute, sans néanmoins l'oser
réparer. Un exemple expliquera mieux ce que je veux dire, et montrera
que je ne mens ni par intérêt ni par amour-propre, encore moins par
envie ou par malignité, mais uniquement par embarras et mauvaise honte,
sachant même très bien quelquefois que ce mensonge est connu pour tel
et ne peut me servir du tout à rien.
Il y a quelque temps que M. F*** m'engagea, contre mon usage, à aller,
avec ma femme, dîner, en manière de pique-nique, avec lui et M. B***,
chez la dame ***, restauratrice, laquelle et ses deux filles dînèrent
aussi avec nous. Au milieu du dîner, l'aînée, qui est mariée depuis
peu et qui étoit grosse, s'avisa de me demander brusquement, et en me
fixant, si j'avois eu des enfans. Je répondis, en rougissant jusqu'aux
yeux, que je n'avois pas eu ce bonheur. Elle sourit malignement en
regardant la compagnie; tout cela n'étoit pas bien obscur, même pour
moi.
Il est clair d'abord que cette réponse n'est point celle que j'aurois
voulu faire, quand même j'aurois eu l'intention d'en imposer: car, dans
la disposition où je voyois les convives, j'étois bien sûr que ma
réponse ne changeoit rien à leur opinion sur ce point. On s'attendoit
à cette négative; on la provoquoit même pour jouir du plaisir de
m'avoir fait mentir. Je n'étois pas assez bouché pour ne pas sentir
cela. Deux minutes après, la réponse que j'aurois dû faire me vint
d'elle-même. «Voilà une question peu discrète, de la part d'une
jeune femme, à un homme qui a vieilli garçon.» En parlant ainsi, sans
mentir, sans avoir à rougir d'aucun aveu, je mettois les rieurs de mon
côté, et je lui faisois une petite leçon qui, naturellement, devoit
la rendre un peu moins impertinente à me questionner. Je ne fis rien de
tout cela, je ne dis point ce qu'il falloit dire, je dis ce qu'il ne
falloit pas et qui ne pouvoit me servir de rien. Il est donc certain que
ni mon jugement ni ma volonté ne dictèrent ma réponse, et qu'elle fut
l'effet machinal de mon embarras. Autrefois je n'avois point cet
embarras, et je faisois l'aveu de mes fautes avec plus de franchise que
de honte, parce que je ne doutois pas qu'on ne vît ce qui les
rachetoit, et que je sentois au dedans de moi; mais l'œil de la
malignité me navre et me déconcerte: en devenant plus malheureux, je
suis devenu plus timide; et jamais je n'ai menti que par timidité.
Je n'ai jamais mieux senti mon aversion naturelle pour le mensonge qu'en
écrivant mes Confessions: car c'est là que les tentations auroient
été fréquentes et fortes, pour peu que mon penchant m'eût porté de
ce côté; mais, loin d'avoir rien tu, rien dissimulé qui fût à ma
charge, par un tour d'esprit que j'ai peine à m'expliquer, et qui vient
peut-être d'éloignement pour toute imitation, je me sentois plutôt
porté à mentir dans le sens contraire en m'accusant avec trop de
sévérité, qu'en m'excusant avec trop d'indulgence, et ma conscience
m'assure qu'un jour je serai jugé moins sévèrement que je ne me suis
jugé moi-même. Oui, je le dis et le sens avec une fière élévation
d'âme, j'ai porté dans cet écrit la bonne foi, la véracité, la
franchise, aussi loin, plus loin même, au moins je le crois, que ne fit
jamais aucun autre homme; sentant que le bien surpassoit le mal, j'avois
mon intérêt à tout dire, et j'ai tout dit.
Je n'ai jamais dit moins; j'ai dit plus quelquefois, non dans les faits,
mais dans les circonstances; et cette espèce de mensonge fut plutôt
l'effet du délire de l'imagination qu'un acte de volonté; j'ai tort
même de l'appeler mensonge, car aucune de ces additions n'en fut un.
J'écrivois mes Confessions déjà vieux, et dégoûté des vains
plaisirs de la vie que j'avois tous effleurés, et dont mon cœur avoit
bien senti le vide. Je les écrivois de mémoire; cette mémoire me
manquoit souvent ou ne me fournissoit que des souvenirs imparfaits, et
j'en remplissois les lacunes par des détails que j'imaginois en
supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étoient jamais
contraires. J'aimois à m'étendre sur les momens heureux de ma vie, et
je les embellissois quelquefois des ornemens que de tendres regrets
venoient me fournir. Je disois les choses que j'avois oubliées comme il
me sembloit qu'elles avoient dû être, comme elles avoient été
peut-être en effet, jamais au contraire de ce que je me rappelois
qu'elles avoient été. Je prêtois quelquefois à la vérité des
charmes étrangers, mais jamais je n'ai mis le mensonge à la place pour
pallier mes vices ou pour m'arroger des vertus.
Que si quelquefois, sans y songer, par un mouvement involontaire, j'ai
caché le côté difforme, en me peignant de profil, ces réticences ont
été bien compensées par d'autres réticences plus bizarres, qui m'ont
souvent fait taire le bien plus soigneusement que le mal. Ceci est une
singularité de mon naturel qu'il est fort pardonnable aux hommes de ne
pas croire, mais qui, tout incroyable qu'elle est, n'en est pas moins
réelle: j'ai souvent dit le mal dans toute sa turpitude, j'ai rarement
dit le bien dans tout ce qu'il eut d'aimable, et souvent je l'ai tu tout
à fait parce qu'il m'honoroit trop, et que, faisant mes Confessions,
j'aurois l'air d'avoir fait mon éloge. J'ai décrit mes jeunes ans sans
me vanter des heureuses qualités dont mon cœur étoit doué, et même
en supprimant les faits qui les mettoient trop en évidence. Je m'en
rappelle ici deux de ma première enfance, qui tous deux sont bien venus
à mon souvenir en écrivant, mais que j'ai rejetés l'un et l'autre par
l'unique raison dont je viens de parler.
J'allois presque tous les dimanches passer la journée aux Pâquis, chez
M. Fazy, qui avoit épousé une de mes tantes, et qui avoit là une
fabrique d'indiennes. Un jour j'étois à l'étendage, dans la chambre
de la calandre, et j'en regardois les rouleaux de fonte; leur luisant
flattoit ma vue; je fus tenté d'y poser mes doigts, et je les promenois
avec plaisir sur le lycée du cylindre, quand le jeune Fazy, s'étant
mis dans la roue, lui donna un demi-quart de tour si adroitement qu'il
n'y prit que le bout de mes deux plus longs doigts; mais c'en fut assez
pour qu'ils y fussent écrasés par le bout, et que les deux ongles y
restassent. Je fis un cri perçant; Fazy détourne à l'instant la roue,
mais les ongles ne restèrent pas moins au cylindre, et le sang
ruisseloit de mes doigts. Fazy, consterné, s'écrie, sort de la roue,
m'embrasse, et me conjure d'apaiser mes cris, ajoutant qu'il étoit
perdu. Au fort de ma douleur la sienne me toucha; je me tus, nous fûmes
à la carpière, où il m'aida à laver mes doigts et à étancher mon
sang avec de la mousse. Il me supplia avec larmes de ne point l'accuser;
je le lui promis, et le tins si bien que plus de vingt ans après
personne ne savoit par quelle aventure j'avois deux de mes doigts
cicatrisés: car ils le sont demeurés toujours. Je fus détenu dans mon
lit plus de trois semaines, et plus de deux mois hors d'état de me
servir de ma main, disant toujours qu'une grosse pierre, en tombant,
m'avoit écrasé les doigts.
Magnanime menzogna! or quando è il vero
Sì bello, che si possa a te preporre!
Cet accident me fut pourtant bien sensible par la circonstance, car
c'étoit le temps des exercices, où l'on faisoit manœuvrer la
bourgeoisie, et nous avions fait un rang de trois autres enfans de mon
âge, avec lesquels je devois, en uniforme, faire l'exercice avec la
compagnie de mon quartier. J'eus la douleur d'entendre le tambour de la
compagnie, passant sous ma fenêtre avec mes trois camarades, tandis que
j'étois dans mon lit.
Mon autre histoire est toute semblable, mais d'un âge plus avancé.
Je jouois au mail, à Plain-Palais, avec un de mes camarades appelé
Plince. Nous prîmes querelle au jeu; nous nous battîmes, et, durant le
combat, il me donna, sur la tête nue, un coup de mail si bien appliqué
que d'une main plus forte il m'eût fait sauter la cervelle. Je tombe à
l'instant. Je ne vis de ma vie une agitation pareille à celle de ce
pauvre garçon voyant mon sang ruisseler dans mes cheveux. Il crut
m'avoir tué. Il se précipite sur moi, m'embrasse, me serre
étroitement en fondant en larmes et poussant des cris perçants. Je
l'embrassois aussi de toute ma force, en pleurant comme lui, dans une
émotion confuse qui n'étoit pas sans quelque douceur. Enfin il se mit
en devoir d'étancher mon sang qui continuoit de couler; et, voyant que
nos deux mouchoirs n'y pouvoient suffire, il m'entraîna chez sa mère,
qui avoit un petit jardin près de là. Cette bonne dame faillit à se
trouver mal en me voyant dans cet état; mais elle sut conserver ses
forces pour me panser; et, après avoir bien bassiné ma plaie, elle y
appliqua des fleurs de lis macérées dans l'eau-de-vie, vulnéraire
excellent et très usité dans notre pays. Ses larmes et celles de son
fils pénétrèrent mon cœur au point que longtemps je la regardois
comme ma mère, et son fils comme mon frère, jusqu'à ce qu'ayant perdu
l'un et l'autre de vue, je les oubliai peu à peu.
Je gardai le même secret sur cet accident que sur l'autre, et il m'en
est arrivé cent autres de pareille nature, en ma vie, dont je n'ai pas
même été tenté de parler dans mes Confessions, tant j'y cherchois
peu l'art de faire valoir le bien que je sentois dans mon caractère.
Non, quand j'ai parlé contre la vérité qui m'étoit connue, ce n'a
jamais été qu'en choses indifférentes, et plus ou par l'embarras de
parler, ou pour le plaisir d'écrire, que par aucun motif d'intérêt
pour moi, ni d'avantage ou de préjudice d'autrui; et quiconque lira mes
Confessions impartialement, si jamais cela arrive, sentira que les
aveux que j'y fais sont plus humilians, plus pénibles à faire, que
ceux d'un mal plus grand, mais moins honteux à dire, et que je n'ai pas
dit parce que je ne l'ai pas fait.
Il suit de toutes ces réflexions que la profession de véracité que je
me suis faite a plus son fondement sur des sentimens de droiture et
d'équité que sur la réalité des choses, et que j'ai plus suivi, dans
la pratique, les directions morales de ma conscience que les notions
abstraites du vrai et du faux. J'ai souvent débité bien des fables,
mais j'ai très rarement menti.
En suivant ces principes, j'ai donné sur moi beaucoup de prise aux
autres, mais je n'ai fait tort à qui que ce fût, et je ne me suis
point attribué à moi-même plus d'avantage qu'il ne m'en étoit dû.
C'est uniquement par là, ce me semble, que la vérité est une vertu. A
tout autre égard elle n'est pour nous qu'un être métaphysique dont il
ne résulte ni bien ni mal.
Je ne sens pourtant pas mon cœur assez content de ces distinctions pour
me croire tout à fait irrépréhensible. En pesant avec tant de soin ce
que je devois aux autres, ai-je assez examiné ce que je me devois à
moi-même? S'il faut être juste pour autrui, il faut être vrai pour
soi; c'est un hommage que l'honnête homme doit rendre à sa propre
dignité. Quand la stérilité de ma conversation me forçoit d'y
suppléer par d'innocentes fictions, j'avois tort, parce qu'il ne faut
point, pour amuser autrui, s'avilir soi-même; et quand, entraîné par
le plaisir d'écrire, j'ajoutois à des choses réelles des ornemens
inventés, j'avois plus de tort encore, parce que orner la vérité par
des fables, c'est en effet la défigurer.
Mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avois choisie.
Cette devise m'obligeoit plus que tout autre homme à une profession
plus étroite de la vérité, et il ne suffisoit pas que je lui
sacrifiasse partout mon intérêt et mes penchans, il falloit lui
sacrifier aussi ma foiblesse et mon naturel timide. Il falloit avoir le
courage et la force d'être vrai toujours, en toute occasion, et qu'il
ne sortît jamais ni fictions ni fables d'une bouche et d'une plume qui
s'étoient particulièrement consacrées à la vérité. Voilà ce que
j'aurois dû me dire en prenant cette fière devise, et me répéter
sans cesse tant que j'osai la porter. Jamais la fausseté ne dicta mes
mensonges, ils sont tous venus de foiblesse, mais cela m'excuse très
mal. Avec une âme foible on peut tout au plus se garantir du vice; mais
c'est être arrogant et téméraire d'oser professer de grandes vertus.
Voilà des réflexions qui probablement ne me seroient jamais venues
dans l'esprit si l'abbé Royou ne me les eût suggérées. Il est bien
tard, sans doute, pour en faire usage; mais il n'est pas trop tard au
moins pour redresser mon erreur et remettre ma volonté dans la règle:
car c'est désormais tout ce qui dépend de moi. En ceci donc, et en
toutes choses semblables, la maxime de Solon est applicable à tous les
âges, et il n'est jamais trop tard pour apprendre, même de ses
ennemis, à être sage, vrai, modeste, et à moins présumer de soi.
Dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore, Plutarque
est celui qui m'attache et me profite le plus. Ce fut la première
lecture de mon enfance, ce sera la dernière de ma vieillesse; c'est
presque le seul auteur que je n'ai jamais lu sans en tirer quelque
fruit. Avant-hier, je lisois dans ses œuvres morales le traité
Comment on pourra tirer utilité de ses ennemis. Le même jour, en
rangeant quelques brochures qui m'ont été envoyées par les auteurs,
je tombai sur un des journaux de l'abbé Royou, au titre duquel il avoit
mis ces paroles: vitam vero impendenti, Royou. Trop au fait des
tournures de ces messieurs pour prendre le change sur celle-là, je
compris qu'il avoit cru sous cet air de politesse me dire une cruelle
contre-vérité; mais sur quoi fondé? Pourquoi ce sarcasme? Quel sujet
y pouvois-je avoir donné? Pour mettre à profit les leçons du bon
Plutarque, je résolus d'employer à m'examiner sur le mensonge la
promenade du lendemain, et j'y vins bien confirmé dans l'opinion déjà
prise que le Connois-toi toi-même du temple de Delphes n'étoit pas
une maxime si facile à suivre que je l'avois cru dans mes
Confessions.
Le lendemain, m'étant mis en marche pour exécuter cette résolution,
la première idée qui me vint, en commençant à me recueillir, fut
celle d'un mensonge affreux fait dans ma première jeunesse, dont le
souvenir m'a troublé toute ma vie et vient, jusque dans ma vieillesse,
contrister encore mon cœur déjà navré de tant d'autres façons. Ce
mensonge, qui fut un grand crime en lui-même, en dut être un plus
grand encore par ses effets que j'ai toujours ignorés, mais que le
remords m'a fait supposer aussi cruels qu'il étoit possible. Cependant,
à ne consulter que la disposition où j'étois en le faisant, ce
mensonge ne fut qu'un fruit de la mauvaise honte; et, bien loin qu'il
partît d'une intention de nuire à celle qui en fut la victime, je puis
jurer à la face du Ciel qu'à l'instant même où cette honte
invincible me l'arrachoit, j'aurois donné tout mon sang avec joie pour
en détourner l'effet sur moi seul: c'est un délire que je ne puis
expliquer qu'en disant, comme je le crois sentir, qu'en cet instant mon
naturel timide subjugua tous les vœux de mon cœur.
Le souvenir de ce malheureux acte et les inextinguibles regrets qu'il
m'a laissés m'ont inspiré pour le mensonge une horreur qui a dû
garantir mon cœur de ce vice pour le reste de ma vie. Lorsque je pris
ma devise je me sentois fait pour la mériter, et je ne doutois pas que
je n'en fusse digne quand, sur le mot de l'abbé Royou, je commençai de
m'examiner plus sérieusement.
Alors, en m'épluchant avec plus de soin, je fus bien surpris du nombre
de choses de mon invention que je me rappelois avoir dites comme vraies
dans le même temps où, fier en moi-même de mon amour pour la
vérité, je lui sacrifiois ma sûreté, mes intérêts, ma personne,
avec une impartialité dont je ne connois nul autre exemple parmi les
humains.
Ce qui me surprit le plus étoit qu'en me rappelant ces choses
controuvées, je n'en sentois aucun vrai repentir. Moi dont l'horreur
pour la fausseté n'a rien dans mon cœur qui la balance, moi qui
braverois les supplices s'il les falloit éviter par un mensonge, par
quelle bizarre inconséquence mentois-je ainsi de gaieté de cœur, sans
nécessité, sans profit, et par quelle inconcevable contradiction n'en
sentois-je pas le moindre regret, moi que le remords d'un mensonge n'a
cessé d'affliger pendant cinquante ans! Je ne me suis jamais endurci
sur mes fautes: l'instinct moral m'a toujours bien conduit, ma
conscience a gardé sa première intégrité, et, quand même elle se
seroit altérée en se pliant à mes intérêts, comment, gardant toute
sa droiture dans les occasions où l'homme, forcé par ses passions,
peut au moins s'excuser sur sa foiblesse, la perd-elle uniquement dans
les choses indifférentes où le vice n'a point d'excuse? Je vis que de
la solution de ce problème dépendoit la justesse du jugement que
j'avois à porter en ce point sur moi-même; et, après l'avoir bien
examiné, voici de quelle manière je parvins à me l'expliquer.
Je me souviens d'avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c'est
cacher une vérité que l'on doit manifester. Il suit bien de cette
définition que taire une vérité qu'on n'est pas obligé de dire n'est
pas mentir; mais celui qui, non content en pareil cas de ne pas dire la
vérité, dit le contraire, ment-il alors, ou ne ment-il pas? Selon la
définition, l'on ne sauroit dire qu'il ment: car, s'il donne de la
fausse monnoie à un homme auquel il ne doit rien, il trompe cet homme,
sans doute, mais il ne le vole pas.
Il se présente ici deux questions à examiner, très importantes l'une
et l'autre: la première, quand et comment on doit à autrui la
vérité, puisqu'on ne la doit pas toujours; la seconde, s'il est des
cas où l'on puisse tromper innocemment. Cette seconde question est
très décidée, je le sais bien: négativement dans les livres, où la
plus austère morale ne coûte rien à l'auteur; affirmativement dans la
société, où la morale des livres passe pour un bavardage impossible
à pratiquer. Laissons donc ces autorités qui se contredisent, et
cherchons, par mes propres principes, à résoudre pour moi ces
questions.
La vérité générale et abstraite est le plus précieux de tous les
biens: sans elle l'homme est aveugle; elle est l'œil de la raison.
C'est par elle que l'homme apprend à se conduire, à être ce qu'il
doit être, à faire ce qu'il doit faire, à tendre à sa véritable
fin. La vérité particulière et individuelle n'est pas toujours un
bien; elle est quelquefois un mal, très souvent une chose
indifférente. Les choses qu'il importe à un homme de savoir, et dont
la connoissance est nécessaire à son bonheur, ne sont peut-être pas
en grand nombre; mais, en quelque nombre qu'elles soient, elles sont un
bien qui lui appartient, qu'il a droit de réclamer partout où il le
trouve, et dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique de
tous les vols, puisqu'elle est de ces biens communs à tous dont la
communication n'en prive point celui qui le donne.
Quant aux vérités qui n'ont aucune sorte d'utilité ni pour
l'instruction, ni dans la pratique, comment seroient-elles un bien dû,
puisqu'elles ne sont pas même un bien? et, puisque la propriété n'est
fondée que sur l'utilité, où il n'y a point d'utilité possible il ne
peut y avoir de propriété. On peut réclamer un terrain quoique
stérile, parce qu'on peut au moins habiter sur le sol; mais qu'un fait
oiseux, indifférent à tous égards et sans conséquence pour personne,
soit vrai ou faux, cela n'intéresse qui que ce soit. Dans l'ordre moral
rien n'est inutile, non plus que dans l'ordre physique: rien ne peut
être dû de ce qui n'est bon à rien; pour qu'une chose soit due, il
faut qu'elle soit ou puisse être utile. Ainsi, la vérité due est
celle qui intéresse la justice, et c'est profaner ce nom sacré de
vérité que de l'appliquer aux choses vaines dont l'existence est
indifférente à tous, et dont la connoissance est inutile à tout. La
vérité, dépouillée de toute espèce d'utilité même possible, ne
peut donc pas être une chose due; et, par conséquent, celui qui la
tait ou la déguise ne ment point.
Mais est-il de ces vérités si parfaitement stériles qu'elles soient
de tout point inutiles à tout? C'est un autre article à discuter, et
auquel je reviendrai tout-à-l'heure. Quant à présent, passons à la
seconde question.
Ne pas dire ce qui est vrai, et dire ce qui est faux, sont deux choses
très différentes, mais dont peut néanmoins résulter le même effet,
car ce résultat est assurément bien le même toutes les fois que cet
effet est nul. Partout où la vérité est indifférente, l'erreur
contraire est indifférente aussi: d'où il suit qu'en pareil cas celui
qui trompe en disant le contraire de la vérité n'est pas plus injuste
que celui qui trompe en ne la déclarant pas: car, en fait de vérités
inutiles, l'erreur n'a rien de pire que l'ignorance. Que je croie le
sable qui est au fond de la mer blanc ou rouge, cela ne m'importe pas
plus que d'ignorer de quelle couleur il est. Comment pourroit-on être
injuste en ne nuisant à personne, puisque l'injustice ne consiste que
dans le tort fait à autrui?
Mais ces questions, ainsi sommairement décidées, ne sauroient me
fournir encore aucune application sûre pour la pratique, sans beaucoup
d'éclaircissemens préalables nécessaires pour faire avec justesse
cette application dans tous les cas qui peuvent se présenter: car, si
l'obligation de dire la vérité n'est fondée que sur son utilité,
comment me constituerai-je juge de cette utilité? Très souvent
l'avantage de l'un fait le préjudice de l'autre; l'intérêt
particulier est presque toujours en opposition avec l'intérêt public.
Comment se conduire en pareil cas? Faut-il sacrifier l'utilité de
l'absent à celle de la personne à qui l'on parle? faut-il taire ou
dire la vérité qui, profitant à l'un, nuit à l'autre? faut-il peser
tout ce qu'on doit dire à l'unique balance du bien public, ou à celle
de la justice distributive? et suis-je assuré de connoître assez tous
les rapports de la chose pour ne dispenser les lumières dont je dispose
que sur les règles de l'équité? De plus, en examinant ce qu'on doit
aux autres, ai-je examiné suffisamment ce qu'on se doit à soi-même;
ce qu'on doit à la vérité pour elle seule? Si je ne fais aucun tort
à un autre en le trompant, s'ensuit-il que je ne m'en fasse point à
moi-même, et suffit-il de n'être jamais injuste pour être toujours
innocent?
Que d'embarrassantes discussions dont il seroit aisé de se tirer en se
disant: «Soyons toujours vrais, au risque de tout ce qui en peut
arriver! La justice elle-même est dans la vérité des choses: le
mensonge est toujours iniquité, l'erreur est toujours imposture quand
on donne ce qui n'est pas pour la règle de ce qu'on doit faire ou
croire; et, quelque effet qui résulte de la vérité, on est toujours
inculpable quand on l'a dite, parce qu'on n'y a rien mis du sien.»
Mais c'est là trancher la question sans la résoudre: il ne s'agissoit
pas de prononcer s'il seroit bon de dire toujours la vérité, mais si
l'on y étoit toujours également obligé; et, sur la définition que
j'examinois, supposant que non, de distinguer les cas où la vérité
est rigoureusement due, de ceux où l'on peut la taire sans injustice et
la déguiser sans mensonge, car j'ai trouvé que de tels cas existoient
réellement. Ce dont il s'agit est donc de chercher une règle sûre
pour les connoître et les bien déterminer.
Mais d'où tirer cette règle et la preuve de son infaillibilité?...
Dans toutes les questions de morale difficiles comme celle-ci, je me
suis toujours bien trouvé de les résoudre par le dictamen de ma
conscience plutôt que par les lumières de ma raison: jamais l'instinct
moral ne m'a trompé; il a gardé jusqu'ici sa pureté dans mon cœur
assez pour que je puisse m'y confier; et, s'il se tait quelquefois
devant mes passions dans ma conduite, il reprend bien son empire sur
elle dans mes souvenirs: c'est là que je me juge moi-même avec autant
de sévérité peut-être que je serai jugé par le souverain juge
après cette vie.
Juger des discours des hommes par les effets qu'ils produisent, c'est
souvent mal les apprécier. Outre que ces effets ne sont pas toujours
sensibles et faciles à connoître, ils varient à l'infini comme les
circonstances dans lesquelles ces discours sont tenus; mais c'est
uniquement l'intention de celui qui les tient qui les apprécie et
détermine leur degré de malice ou de bonté. Dire faux n'est mentir
que par l'intention de tromper; et l'intention même de tromper, loin
d'être toujours jointe avec celle de nuire, a quelquefois un but tout
contraire; mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que
l'intention de nuire ne soit pas expresse, il faut de plus la certitude
que l'erreur dans laquelle on jette ceux à qui l'on parle ne peut nuire
à eux ni à personne en quelque façon que ce soit. Il est rare et
difficile qu'on puisse avoir cette certitude; aussi est-il difficile et
rare qu'un mensonge soit parfaitement innocent. Mentir pour son avantage
à soi-même est imposture, mentir pour l'avantage d'autrui est fraude,
mentir pour nuire est calomnie, c'est la pire espèce de mensonge:
mentir sans profit ni préjudice de soi ni d'autrui n'est pas mentir, ce
n'est pas mensonge, c'est fiction.
Les fictions qui ont un objet moral s'appellent apologues ou fables, et,
comme leur objet n'est ou ne doit être que d'envelopper des vérités
utiles sous des formes sensibles et agréables, en pareil cas on ne
s'attache guère à cacher le mensonge de fait, qui n'est que l'habit de
la vérité; et celui qui ne débite une fable que pour une fable ne
ment en aucune façon.
Il est d'autres fictions purement oiseuses, telles que sont la plupart
des contes et des romans qui, sans renfermer aucune instruction
véritable, n'ont pour objet que l'amusement. Celles-là, dépouillées
de toute utilité morale, ne peuvent s'apprécier que par l'intention de
celui qui les invente; et, lorsqu'il les débite avec affirmation comme
des vérités réelles, on ne peut guère disconvenir qu'elles ne soient
de vrais mensonges. Cependant, qui jamais s'est fait un grand scrupule
de ces mensonges-là, et qui jamais en a fait un reproche grave à ceux
qui les font? S'il y a, par exemple, quelque objet moral dans le Temple
de Gnide, cet objet est bien offusqué et gâté par les détails
voluptueux et par les images lascives. Qu'a fait l'auteur pour couvrir
cela d'un vernis de modestie? Il a feint que son ouvrage étoit la
traduction d'un manuscrit grec, et il a fait l'histoire de la
découverte de ce manuscrit de la façon la plus propre à persuader ses
lecteurs de la vérité de son récit. Si ce n'est pas là un mensonge
bien positif, qu'on me dise donc ce que c'est que mentir. Cependant, qui
est-ce qui s'est avisé de faire à l'auteur un crime de ce mensonge, et
de le traiter pour cela d'imposteur?
On dira vainement que ce n'est là qu'une plaisanterie; que l'auteur,
tout en affirmant, ne vouloit persuader personne; qu'il n'a persuadé
personne en effet, et que le public n'a pas douté un moment qu'il ne
fût l'auteur lui-même de l'ouvrage prétendu grec dont il se donnoit
pour le traducteur. Je répondrai qu'une pareille plaisanterie sans
aucun objet n'eût été qu'un bien sot enfantillage; qu'un menteur ne
ment pas moins quand il affirme, quoiqu'il ne persuade pas; qu'il faut
détacher du public instruit des multitudes de lecteurs simples et
crédules, à qui l'histoire du manuscrit narrée par un auteur grave
avec un air de bonne foi en a réellement imposé, et qui ont bu sans
crainte, dans une coupe de forme antique, le poison dont ils se seroient
au moins défiés s'il leur eût été présenté dans un vase moderne.
Que ces distinctions se trouvent ou non dans les livres, elles ne s'en
font pas moins dans le cœur de tout homme de bonne foi avec lui-même,
qui ne veut rien se permettre que sa conscience puisse lui reprocher:
car dire une chose fausse à son avantage n'est pas moins mentir que si
on la disoit au préjudice d'autrui, quoique le mensonge soit moins
criminel. Donner l'avantage à qui ne doit pas l'avoir, c'est troubler
l'ordre de la justice; attribuer faussement à soi-même ou à autrui un
acte d'où peut résulter louange ou blâme, inculpation ou
disculpation, c'est faire une chose injuste; or tout ce qui, contraire
à la vérité, blesse la justice en quelque façon que ce soit, est
mensonge. Voilà la limite exacte; mais tout ce qui, contraire à la
vérité, n'intéresse la justice en aucune sorte, n'est que fiction; et
j'avoue que quiconque se reproche une pure fiction comme un mensonge a
la conscience plus délicate que moi.
Ce qu'on appelle mensonges officieux sont de vrais mensonges, parce
qu'en imposer à l'avantage soit d'autrui, soit de soi-même, n'est pas
moins injuste que d'en imposer à son détriment: quiconque loue ou
blâme contre la vérité ment dès qu'il s'agit d'une personne réelle.
S'il s'agit d'un être imaginaire, il en peut dire tout ce qu'il veut
sans mentir, à moins qu'il ne juge sur la moralité des faits qu'il
invente, et qu'il n'en juge faussement, car alors, s'il ne ment pas dans
le fait, il ment contre la vérité morale, cent fois plus respectable
que celle des faits.
J'ai vu de ces gens qu'on appelle vrais dans le monde: toute leur
véracité s'épuise dans les conversations oiseuses à citer
fidèlement les lieux, les temps, les personnes, à ne se permettre
aucune fiction, à ne broder aucune circonstance, à ne rien exagérer.
En tout ce qui ne touche point à leur intérêt, ils sont dans leurs
narrations de la plus inviolable fidélité; mais s'agit-il de traiter
quelque affaire qui les regarde, de narrer quelque fait qui leur touche
de près, toutes les couleurs sont employées pour présenter les choses
sous le jour qui leur est le plus avantageux; et, si le mensonge leur
est utile et qu'ils s'abstiennent de le dire eux-mêmes, ils le
favorisent avec adresse, et font en sorte qu'on l'adopte, sans le leur
pouvoir imputer. Ainsi le veut la prudence: adieu la véracité.
L'homme que j'appelle vrai fait tout le contraire. En choses
parfaitement indifférentes, la vérité, qu'alors l'autre respecte si
fort, le touche fort peu, et il ne se fera guère de scrupule d'amuser
une compagnie par des faits controuvés, dont il ne résulte aucun
jugement injuste, ni pour ni contre qui que ce soit vivant ou mort; mais
tout discours qui produit pour quelqu'un profit ou dommage, estime ou
mépris, louange ou blâme, contre la justice et la vérité, est un
mensonge qui jamais n'approchera de son cœur, ni de sa bouche, ni de sa
plume. Il est solidement vrai, même contre son intérêt, quoiqu'il
se pique assez peu de l'être dans les conversations oiseuses; il est
vrai en ce qu'il ne cherche à tromper personne, qu'il est aussi
fidèle à la vérité qui l'accuse qu'à celle qui l'honore, et qu'il
n'en impose jamais pour son avantage, ni pour nuire à son ennemi. La
différence donc qu'il y a entre mon homme vrai et l'autre est que
celui du monde est très rigoureusement fidèle à toute vérité qui ne
lui coûte rien, mais pas au-delà, et que le mien ne la sert jamais si
fidèlement que quand il faut s'immoler pour elle.
Mais, diroit-on, comment accorder ce relâchement avec cet ardent amour
pour la vérité dont je le glorifie? Cet amour est donc faux puisqu'il
souffre tant d'alliage? Non, il est pur et vrai; mais il n'est qu'une
émanation de l'amour de la justice, et ne veut jamais être faux,
quoiqu'il soit souvent fabuleux. Justice et vérité sont dans son
esprit deux mots synonymes, qu'il prend l'un pour l'autre
indifféremment: la sainte vérité, que son cœur adore, ne consiste
point en faits indifférens et en noms inutiles, mais à rendre
fidèlement à chacun ce qui lui est dû en choses qui sont
véritablement siennes, en imputations bonnes ou mauvaises, en
rétributions d'honneur ou de blâme, de louange ou d'improbation; il
n'est faux ni contre autrui, parce que son équité l'en empêche et
qu'il ne veut nuire à personne injustement; ni pour lui-même, parce
que sa conscience l'en empêche et qu'il ne sauroit s'approprier ce qui
n'est pas à lui. C'est surtout de sa propre estime qu'il est jaloux:
c'est le bien dont il peut le moins se passer, et il sentiroit une perte
réelle d'acquérir celle des autres aux dépens de ce bien-là. Il
mentira donc quelquefois en choses indifférentes sans scrupule et sans
croire mentir, jamais pour le dommage ou le profit d'autrui ni de
lui-même: en tout ce qui tient aux vérités historiques, en tout ce
qui a trait à la conduite des hommes, à la justice, à la
sociabilité, aux lumières utiles, il garantira de l'erreur et
lui-même et les autres, autant qu'il dépendra de lui. Tout mensonge
hors de là, selon lui, n'en est pas un. Si le Temple de Gnide est un
ouvrage utile, l'histoire du manuscrit grec n'est qu'une fiction très
innocente; elle est un mensonge très punissable si l'ouvrage est
dangereux.
Telles furent mes règles de conscience sur le mensonge et sur la
vérité: mon cœur suivoit machinalement ces règles avant que ma
raison les eût adoptées, et l'instinct moral en fit seul
l'application. Le criminel mensonge dont la pauvre Marion fut la victime
m'a laissé d'ineffaçables remords, qui m'ont garanti tout le reste de
ma vie non seulement de tout mensonge de cette espèce, mais de tous
ceux qui, de quelque façon que ce pût être, pouvoient toucher
l'intérêt et la réputation d'autrui. En généralisant ainsi
l'exclusion, je me suis dispensé de peser exactement l'avantage et le
préjudice, et de marquer les limites précises du mensonge nuisible et
du mensonge officieux; en regardant l'un et l'autre comme coupables, je
me les suis interdits tous les deux.
En ceci comme en tout le reste, mon tempérament a beaucoup influé sur
mes maximes, ou plutôt sur mes habitudes: car je n'ai guère agi par
règle, ou n'ai guère suivi d'autres règles en toute chose que les
impulsions de mon naturel. Jamais mensonge prémédité n'approcha de ma
pensée, jamais je n'ai menti pour mon intérêt; mais souvent j'ai
menti par honte pour me tirer d'embarras en choses indifférentes, ou
qui n'intéressoient tout au plus que moi seul, lorsqu'ayant à soutenir
un entretien, la lenteur de mes idées et l'aridité de ma conversation
me forçoient de recourir aux fictions pour avoir quelque chose à dire.
Quand il faut nécessairement parler, et que des vérités amusantes ne
se présentent pas assez tôt à mon esprit, je débite des fables pour
ne pas demeurer muet; mais, dans l'invention de ces fables, j'ai soin,
tant que je puis, qu'elles ne soient pas des mensonges, c'est-à-dire
qu'elles ne blessent ni la justice ni la vérité due, et qu'elles ne
soient que des fictions indifférentes à tout le monde et à moi. Mon
désir seroit bien d'y substituer au moins à la vérité des faits une
vérité morale, c'est-à-dire d'y bien représenter les affections
naturelles au cœur humain, et d'en faire sortir toujours quelque
instruction utile, d'en faire, en un mot, des contes moraux, des
apologues; mais il faudroit plus de présence d'esprit que je n'en ai,
et plus de facilité dans la parole pour savoir mettre à profit, pour
l'instruction, le babil de la conversation. Sa marche, plus rapide que
celle de mes idées, me forçant presque toujours de parler avant de
penser, m'a souvent suggéré des sottises et des inepties que ma raison
désapprouvoit, et que mon cœur désavouoit à mesure qu'elles
échappoient de ma bouche, mais qui, précédant mon propre jugement, ne
pouvoient plus être réformées par sa censure.
C'est encore par cette première et irrésistible impulsion du
tempérament que, dans des momens imprévus et rapides, la honte et la
timidité m'arrachent souvent des mensonges auxquels ma volonté n'a
point de part, mais qui la précèdent en quelque sorte par la
nécessité de répondre à l'instant. L'impression profonde du souvenir
de la pauvre Marion peut bien retenir toujours ceux qui pourroient être
nuisibles à d'autres, mais non pas ceux qui peuvent servir à me tirer
d'embarras quand il s'agit de moi seul, ce qui n'est pas moins contre ma
conscience et mes principes que ceux qui peuvent influer sur le sort
d'autrui.
J'atteste le Ciel que, si je pouvois l'instant d'après retirer le
mensonge qui m'excuse, et dire la vérité qui me charge, sans me faire
un nouvel affront en me rétractant, je le ferois de tout mon cœur;
mais la honte de me prendre ainsi moi-même en faute me retient encore;
et je me repens très sincèrement de ma faute, sans néanmoins l'oser
réparer. Un exemple expliquera mieux ce que je veux dire, et montrera
que je ne mens ni par intérêt ni par amour-propre, encore moins par
envie ou par malignité, mais uniquement par embarras et mauvaise honte,
sachant même très bien quelquefois que ce mensonge est connu pour tel
et ne peut me servir du tout à rien.
Il y a quelque temps que M. F*** m'engagea, contre mon usage, à aller,
avec ma femme, dîner, en manière de pique-nique, avec lui et M. B***,
chez la dame ***, restauratrice, laquelle et ses deux filles dînèrent
aussi avec nous. Au milieu du dîner, l'aînée, qui est mariée depuis
peu et qui étoit grosse, s'avisa de me demander brusquement, et en me
fixant, si j'avois eu des enfans. Je répondis, en rougissant jusqu'aux
yeux, que je n'avois pas eu ce bonheur. Elle sourit malignement en
regardant la compagnie; tout cela n'étoit pas bien obscur, même pour
moi.
Il est clair d'abord que cette réponse n'est point celle que j'aurois
voulu faire, quand même j'aurois eu l'intention d'en imposer: car, dans
la disposition où je voyois les convives, j'étois bien sûr que ma
réponse ne changeoit rien à leur opinion sur ce point. On s'attendoit
à cette négative; on la provoquoit même pour jouir du plaisir de
m'avoir fait mentir. Je n'étois pas assez bouché pour ne pas sentir
cela. Deux minutes après, la réponse que j'aurois dû faire me vint
d'elle-même. «Voilà une question peu discrète, de la part d'une
jeune femme, à un homme qui a vieilli garçon.» En parlant ainsi, sans
mentir, sans avoir à rougir d'aucun aveu, je mettois les rieurs de mon
côté, et je lui faisois une petite leçon qui, naturellement, devoit
la rendre un peu moins impertinente à me questionner. Je ne fis rien de
tout cela, je ne dis point ce qu'il falloit dire, je dis ce qu'il ne
falloit pas et qui ne pouvoit me servir de rien. Il est donc certain que
ni mon jugement ni ma volonté ne dictèrent ma réponse, et qu'elle fut
l'effet machinal de mon embarras. Autrefois je n'avois point cet
embarras, et je faisois l'aveu de mes fautes avec plus de franchise que
de honte, parce que je ne doutois pas qu'on ne vît ce qui les
rachetoit, et que je sentois au dedans de moi; mais l'œil de la
malignité me navre et me déconcerte: en devenant plus malheureux, je
suis devenu plus timide; et jamais je n'ai menti que par timidité.
Je n'ai jamais mieux senti mon aversion naturelle pour le mensonge qu'en
écrivant mes Confessions: car c'est là que les tentations auroient
été fréquentes et fortes, pour peu que mon penchant m'eût porté de
ce côté; mais, loin d'avoir rien tu, rien dissimulé qui fût à ma
charge, par un tour d'esprit que j'ai peine à m'expliquer, et qui vient
peut-être d'éloignement pour toute imitation, je me sentois plutôt
porté à mentir dans le sens contraire en m'accusant avec trop de
sévérité, qu'en m'excusant avec trop d'indulgence, et ma conscience
m'assure qu'un jour je serai jugé moins sévèrement que je ne me suis
jugé moi-même. Oui, je le dis et le sens avec une fière élévation
d'âme, j'ai porté dans cet écrit la bonne foi, la véracité, la
franchise, aussi loin, plus loin même, au moins je le crois, que ne fit
jamais aucun autre homme; sentant que le bien surpassoit le mal, j'avois
mon intérêt à tout dire, et j'ai tout dit.
Je n'ai jamais dit moins; j'ai dit plus quelquefois, non dans les faits,
mais dans les circonstances; et cette espèce de mensonge fut plutôt
l'effet du délire de l'imagination qu'un acte de volonté; j'ai tort
même de l'appeler mensonge, car aucune de ces additions n'en fut un.
J'écrivois mes Confessions déjà vieux, et dégoûté des vains
plaisirs de la vie que j'avois tous effleurés, et dont mon cœur avoit
bien senti le vide. Je les écrivois de mémoire; cette mémoire me
manquoit souvent ou ne me fournissoit que des souvenirs imparfaits, et
j'en remplissois les lacunes par des détails que j'imaginois en
supplément de ces souvenirs, mais qui ne leur étoient jamais
contraires. J'aimois à m'étendre sur les momens heureux de ma vie, et
je les embellissois quelquefois des ornemens que de tendres regrets
venoient me fournir. Je disois les choses que j'avois oubliées comme il
me sembloit qu'elles avoient dû être, comme elles avoient été
peut-être en effet, jamais au contraire de ce que je me rappelois
qu'elles avoient été. Je prêtois quelquefois à la vérité des
charmes étrangers, mais jamais je n'ai mis le mensonge à la place pour
pallier mes vices ou pour m'arroger des vertus.
Que si quelquefois, sans y songer, par un mouvement involontaire, j'ai
caché le côté difforme, en me peignant de profil, ces réticences ont
été bien compensées par d'autres réticences plus bizarres, qui m'ont
souvent fait taire le bien plus soigneusement que le mal. Ceci est une
singularité de mon naturel qu'il est fort pardonnable aux hommes de ne
pas croire, mais qui, tout incroyable qu'elle est, n'en est pas moins
réelle: j'ai souvent dit le mal dans toute sa turpitude, j'ai rarement
dit le bien dans tout ce qu'il eut d'aimable, et souvent je l'ai tu tout
à fait parce qu'il m'honoroit trop, et que, faisant mes Confessions,
j'aurois l'air d'avoir fait mon éloge. J'ai décrit mes jeunes ans sans
me vanter des heureuses qualités dont mon cœur étoit doué, et même
en supprimant les faits qui les mettoient trop en évidence. Je m'en
rappelle ici deux de ma première enfance, qui tous deux sont bien venus
à mon souvenir en écrivant, mais que j'ai rejetés l'un et l'autre par
l'unique raison dont je viens de parler.
J'allois presque tous les dimanches passer la journée aux Pâquis, chez
M. Fazy, qui avoit épousé une de mes tantes, et qui avoit là une
fabrique d'indiennes. Un jour j'étois à l'étendage, dans la chambre
de la calandre, et j'en regardois les rouleaux de fonte; leur luisant
flattoit ma vue; je fus tenté d'y poser mes doigts, et je les promenois
avec plaisir sur le lycée du cylindre, quand le jeune Fazy, s'étant
mis dans la roue, lui donna un demi-quart de tour si adroitement qu'il
n'y prit que le bout de mes deux plus longs doigts; mais c'en fut assez
pour qu'ils y fussent écrasés par le bout, et que les deux ongles y
restassent. Je fis un cri perçant; Fazy détourne à l'instant la roue,
mais les ongles ne restèrent pas moins au cylindre, et le sang
ruisseloit de mes doigts. Fazy, consterné, s'écrie, sort de la roue,
m'embrasse, et me conjure d'apaiser mes cris, ajoutant qu'il étoit
perdu. Au fort de ma douleur la sienne me toucha; je me tus, nous fûmes
à la carpière, où il m'aida à laver mes doigts et à étancher mon
sang avec de la mousse. Il me supplia avec larmes de ne point l'accuser;
je le lui promis, et le tins si bien que plus de vingt ans après
personne ne savoit par quelle aventure j'avois deux de mes doigts
cicatrisés: car ils le sont demeurés toujours. Je fus détenu dans mon
lit plus de trois semaines, et plus de deux mois hors d'état de me
servir de ma main, disant toujours qu'une grosse pierre, en tombant,
m'avoit écrasé les doigts.
Magnanime menzogna! or quando è il vero
Sì bello, che si possa a te preporre!
Cet accident me fut pourtant bien sensible par la circonstance, car
c'étoit le temps des exercices, où l'on faisoit manœuvrer la
bourgeoisie, et nous avions fait un rang de trois autres enfans de mon
âge, avec lesquels je devois, en uniforme, faire l'exercice avec la
compagnie de mon quartier. J'eus la douleur d'entendre le tambour de la
compagnie, passant sous ma fenêtre avec mes trois camarades, tandis que
j'étois dans mon lit.
Mon autre histoire est toute semblable, mais d'un âge plus avancé.
Je jouois au mail, à Plain-Palais, avec un de mes camarades appelé
Plince. Nous prîmes querelle au jeu; nous nous battîmes, et, durant le
combat, il me donna, sur la tête nue, un coup de mail si bien appliqué
que d'une main plus forte il m'eût fait sauter la cervelle. Je tombe à
l'instant. Je ne vis de ma vie une agitation pareille à celle de ce
pauvre garçon voyant mon sang ruisseler dans mes cheveux. Il crut
m'avoir tué. Il se précipite sur moi, m'embrasse, me serre
étroitement en fondant en larmes et poussant des cris perçants. Je
l'embrassois aussi de toute ma force, en pleurant comme lui, dans une
émotion confuse qui n'étoit pas sans quelque douceur. Enfin il se mit
en devoir d'étancher mon sang qui continuoit de couler; et, voyant que
nos deux mouchoirs n'y pouvoient suffire, il m'entraîna chez sa mère,
qui avoit un petit jardin près de là. Cette bonne dame faillit à se
trouver mal en me voyant dans cet état; mais elle sut conserver ses
forces pour me panser; et, après avoir bien bassiné ma plaie, elle y
appliqua des fleurs de lis macérées dans l'eau-de-vie, vulnéraire
excellent et très usité dans notre pays. Ses larmes et celles de son
fils pénétrèrent mon cœur au point que longtemps je la regardois
comme ma mère, et son fils comme mon frère, jusqu'à ce qu'ayant perdu
l'un et l'autre de vue, je les oubliai peu à peu.
Je gardai le même secret sur cet accident que sur l'autre, et il m'en
est arrivé cent autres de pareille nature, en ma vie, dont je n'ai pas
même été tenté de parler dans mes Confessions, tant j'y cherchois
peu l'art de faire valoir le bien que je sentois dans mon caractère.
Non, quand j'ai parlé contre la vérité qui m'étoit connue, ce n'a
jamais été qu'en choses indifférentes, et plus ou par l'embarras de
parler, ou pour le plaisir d'écrire, que par aucun motif d'intérêt
pour moi, ni d'avantage ou de préjudice d'autrui; et quiconque lira mes
Confessions impartialement, si jamais cela arrive, sentira que les
aveux que j'y fais sont plus humilians, plus pénibles à faire, que
ceux d'un mal plus grand, mais moins honteux à dire, et que je n'ai pas
dit parce que je ne l'ai pas fait.
Il suit de toutes ces réflexions que la profession de véracité que je
me suis faite a plus son fondement sur des sentimens de droiture et
d'équité que sur la réalité des choses, et que j'ai plus suivi, dans
la pratique, les directions morales de ma conscience que les notions
abstraites du vrai et du faux. J'ai souvent débité bien des fables,
mais j'ai très rarement menti.
En suivant ces principes, j'ai donné sur moi beaucoup de prise aux
autres, mais je n'ai fait tort à qui que ce fût, et je ne me suis
point attribué à moi-même plus d'avantage qu'il ne m'en étoit dû.
C'est uniquement par là, ce me semble, que la vérité est une vertu. A
tout autre égard elle n'est pour nous qu'un être métaphysique dont il
ne résulte ni bien ni mal.
Je ne sens pourtant pas mon cœur assez content de ces distinctions pour
me croire tout à fait irrépréhensible. En pesant avec tant de soin ce
que je devois aux autres, ai-je assez examiné ce que je me devois à
moi-même? S'il faut être juste pour autrui, il faut être vrai pour
soi; c'est un hommage que l'honnête homme doit rendre à sa propre
dignité. Quand la stérilité de ma conversation me forçoit d'y
suppléer par d'innocentes fictions, j'avois tort, parce qu'il ne faut
point, pour amuser autrui, s'avilir soi-même; et quand, entraîné par
le plaisir d'écrire, j'ajoutois à des choses réelles des ornemens
inventés, j'avois plus de tort encore, parce que orner la vérité par
des fables, c'est en effet la défigurer.
Mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avois choisie.
Cette devise m'obligeoit plus que tout autre homme à une profession
plus étroite de la vérité, et il ne suffisoit pas que je lui
sacrifiasse partout mon intérêt et mes penchans, il falloit lui
sacrifier aussi ma foiblesse et mon naturel timide. Il falloit avoir le
courage et la force d'être vrai toujours, en toute occasion, et qu'il
ne sortît jamais ni fictions ni fables d'une bouche et d'une plume qui
s'étoient particulièrement consacrées à la vérité. Voilà ce que
j'aurois dû me dire en prenant cette fière devise, et me répéter
sans cesse tant que j'osai la porter. Jamais la fausseté ne dicta mes
mensonges, ils sont tous venus de foiblesse, mais cela m'excuse très
mal. Avec une âme foible on peut tout au plus se garantir du vice; mais
c'est être arrogant et téméraire d'oser professer de grandes vertus.
Voilà des réflexions qui probablement ne me seroient jamais venues
dans l'esprit si l'abbé Royou ne me les eût suggérées. Il est bien
tard, sans doute, pour en faire usage; mais il n'est pas trop tard au
moins pour redresser mon erreur et remettre ma volonté dans la règle:
car c'est désormais tout ce qui dépend de moi. En ceci donc, et en
toutes choses semblables, la maxime de Solon est applicable à tous les
âges, et il n'est jamais trop tard pour apprendre, même de ses
ennemis, à être sage, vrai, modeste, et à moins présumer de soi.