IX
Un matin de mars, au ministère de l’intérieur, Rougon était dans son cabinet, très-occupé à rédiger une circulaire confidentielle que les préfets devaient recevoir le lendemain. Il s’arrêtait, soufflait, écrasait la plume sur le papier.
— Jules, donnez-moi donc un synonyme à autorité, dit-il. C’est bête, cette langue!... Je mets autorité à toutes les lignes.
— Mais pouvoir, gouvernement, empire, répondit le jeune homme en souriant.
M. Jules d’Escorailles, qu’il avait pris pour secrétaire, dépouillait la correspondance, sur un coin du bureau. Il ouvrait soigneusement les enveloppes avec un canif, parcourait les lettres d’un coup d’œil, les classait. Devant la cheminée, où brûlait un grand feu, le colonel, M. Kahn et M. Béjuin se trouvaient assis. Tous trois très à l’aise, allongés, chauffaient leurs semelles, sans dire un mot. Ils étaient chez eux. M. Kahn lisait un journal. Les deux autres, béatement renversés, tournaient leurs pouces, en regardant la flamme.
Rougon se leva, versa un verre d’eau sur une console, et le but d’un trait.
— Je ne sais ce que j’ai mangé hier, murmura-t-il. J’avalerais la Seine, ce matin.
Et il ne se rassit pas tout de suite. Il fit le tour du cabinet, déhanchant son grand corps. Son pas ébranlait sourdement le parquet, sous l’épais tapis. Il alla écarter les rideaux de velours vert, pour avoir plus de jour. Puis, au milieu de la vaste pièce, d’un luxe noir et fané de palais garni, il s’étira les bras, les mains nouées derrière la nuque, jouissant, comme pâmé par l’odeur administrative, l’odeur de puissance satisfaite, qu’il respirait là. Un rire lui venait malgré lui ; et il riait tout seul, les côtes chatouillées, d’un rire de plus en plus fort où sonnait son triomphe. Le colonel et ces messieurs, en entendant celte gaieté, se tournèrent, lui adressèrent un hochement de tête silencieux.
— Ah ! c’est bon tout de même ! dit-il simplement. Comme il reprenait sa place devant l’énorme bureau
de palissandre, Merle entra. L’huissier était correct, en habit noir et en cravate blanche. Il n’avait plus un poil de barbe, rasé de près, la face digne.
— Je demande pardon à Son Excellence, murmura-t-il, il y a là le préfet de la Somme...
— Qu’il aille au diable ! je travaille, répondit brutalement Rougon. Il est incroyable que je ne puisse avoir un moment à moi.
Merle ne se déconcerta pas. Il continua :
— Monsieur le préfet assure que Son Excellence l’attend... Il y a aussi les préfets de la Nièvre, du Cher et du Jura.
— Eh bien ! qu’ils attendent, ils sont faits pour ça ! reprit Rougon très haut.
L’huissier sortit. M. d’Escorailles avait eu un sourire. Les trois autres, qui se chauffaient, s’allongèrent davantage, très-amusés également par la réponse du ministre. Celui-ci fut flatté de son succès.
— C’est vrai, je suis clans les préfets depuis un mois… Il a fallu que je les fisse tous venir. Un joli défilé, allez ! il y en a de stupides. Enfin, ils sont obéissants. Mais je commence à en avoir assez... D’ailleurs, je travaille pour eux, ce matin.
Et il se remit à sa circulaire. On n’entendit plus, dans l’air chaud de la pièce, que le bruit de sa plume d’oie et le léger froissement des enveloppes ouvertes par M. d’ Escorailles. M. Kahn avait pris un autre journal ; le colonel et M. Béjuin sommeillaient à demi.
Au dehors, la France, peureuse, se taisait. L’empereur, en appelant Rougon au pouvoir, voulait des exemples. Il connaissait sa poigne de fer ; il lui avait dit, au lendemain de l’attentat, dans la colère de l’homme sauvé : « Pas de modération ! il faut qu’on vous craigne ! » Et il venait de l’armer de cette terrible loi de sûreté générale, qui autorisait l’internement en Algérie ou l’expulsion hors de l’empire de tout individu condamné pour un fait politique. Bien qu’aucune main française n’eût trempé dans le crime de la rue Le Peletier, les républicains allaient être traqués et déportés ; c’était le coup de balai des dix mille suspects, oubliés le 2 décembre. On parlait d’un mouvement préparé par le parti révolutionnaire ; on avait, disait-on, saisi des armes et des papiers. Dès le milieu de mars, trois cent quatre-vingts internés étaient embarqués à Toulon. Maintenant, tous les huit jours, un convoi partait. Le pays tremblait, clans la terreur qui sortait, comme une fumée d’orage, du cabinet de velours vert, où Rougon riait tout seul, en s’étirant les bras.
Jamais le grand homme n’avait goûté de pareils contentements. Il se portait bien, il engraissait ; la santé lui était revenue avec le pouvoir. Quand il marchait, il enfonçait son tapis à coups de talon, pour qu’on entendît la lourdeur de son pas aux quatre coins de la France. Son désir était de ne pouvoir poser son verre vide sur une console, jeter sa plume, faire un mouvement, sans donner une secousse au pays. Cela l’amusait d’être une épouvante, de forger la foudre, au milieu de la béatitude de ses amis, d’assommer un peuple avec ses poings enflés de bourgeois parvenu. Il avait écrit dans une circulaire : « C’est aux bons à se rassurer, aux méchants seuls à trembler. » Et il jouait son rôle de Dieu, damnant les uns, sauvant les autres, d’une main jalouse. Un immense orgueil lui venait, l’idolâtrie de sa force et de son intelligence se changeait en un culte réglé. Il se donnait à lui-même des régals de jouissance surhumaine.
Dans la poussée des hommes du second empire, Rougon affichait depuis longtemps des opinions autoritaires. Son nom signifiait répression à outrance, refus de toutes les libertés, gouvernement absolu. Aussi personne ne se trompait-il, en le voyant au ministère. Cependant, à ses intimes, il faisait des aveux ; il avait des besoins plutôt que des opinions ; il trouvait le pouvoir trop désirable, trop nécessaire à ses appétits de domination, pour ne pas l’accepter, sous quelque condition qu’il se présentât. Gouverner, mettre son pied sur la nuque de la foule, c’était là son ambition immédiate ; le reste offrait simplement des particularités secondaires, dont il s’accommoderait toujours. Il avait l’unique passion d’être supérieur. Seulement, à cette heure, les circonstances dans lesquelles il rentrait aux affaires, doublaient pour lui la joie du succès ; il tenait de l’empereur une entière liberté d’action, il réalisait son ancien désir de mener les hommes à coups de fouet, comme un troupeau. Rien ne L’épanouissait davantage que de se sentir détesté. Puis, parfois, quand on lui collait le nom de tyran entre les épaules, il souriait, il disait ces paroles profondes :
— Si je deviens libéral un jour, ils diront que j’ai changé.
Mais la plus grande volupté de Rougon était encore de triompher devant sa bande. Il oubliait la France, les fonctionnaires à ses genoux, le peuple de solliciteurs assiégeant sa porte, pour vivre dans l’admiration continue des dix à quinze familiers de son entourage. Il leur ouvrait à toute heure son cabinet, les faisait régner là, sur les fauteuils, à son bureau même, se disait heureux d’en rencontrer sans cesse entre ses jambes, ainsi que des animaux fidèles. Le ministre, ce n’était pas seulement lui, mais eux tous, qui étaient comme des dépendances de sa personne. Dans la victoire, un travail sourd se faisait, les liens se resserraient, il se prenait à les aimer d’une amitié jalouse, mettant sa force à ne pas être seul, se sentant la poitrine élargie par leurs ambitions. Il oubliait ses mépris secrets, en arrivait à les trouver très-intelligents, très-forts, à son image. Il voulait surtout qu’on le respectât en eux, il les défendait avec emportement, comme il aurait défendu les dix doigts de ses mains. Leurs querelles étaient les siennes. Même il finissait par s’imaginer leur devoir beaucoup, souriant au souvenir de leur longue propagande. Et, sans besoins lui-même, il taillait à la bande de belles proies, il goûtait à la combler la joie personnelle d’agrandir autour de lui l’éclat de sa fortune.
Cependant, la vaste pièce gardait son silence tiède. M. d’Escorailles, après avoir examiné la suscription d’une des lettres qu’il dépouillait, la tendit à Rougon, sans l’ouvrir.
— Une lettre de mon père, dit-il. Le marquis, avec une humilité outrée, remerciait le ministre d’avoir pris Jules dans son cabinet. Rougon lut lentement les deux pages de fine écriture. Il plia la lettre, la glissa dans sa poche. Puis, avant de se remettre au travail, il demanda :
— Du Poizat n’a pas écrit ?
— Si, monsieur, répondit le secrétaire en cherchant une lettre parmi les autres. Il commence à se reconnaître dans sa préfecture. Il dit que les Deux-Sèvres, et en particulier la ville de Niort, ont besoin d’être menées par une main solide.
Rougon parcourait la lettre. Quand il l’eut achevée :
— Sans doute, murmura-t-il, il aura les pleins pouvoirs qu’il demande... Ne lui répondez pas, c’est inutile. Ma circulaire lui est destinée.
Il reprit la plume, cherchant les dernières phrases. Du Poizat avait voulu être préfet à Niort, dans son pays ; et le ministre, à chaque décision grave, se préoccupait surtout des Deux-Sèvres, gouvernant la France d’après les avis et lés besoins de son ancien compagnon de misère. Il terminait enfin sa lettre confidentielle aux préfets, lorsque M. Kahn, brusquement, se fâcha.
— Mais c’est abominable ! cria-t-il.
Et tapant de la main le journal qu’il tenait, s’adressant à Rougon :
— Avez-vous lu ça?... Il y a, en tête, un article qui fait appel aux plus mauvaises passions. Tenez, écoutez celle phrase : « La main qui punit doit être impeccable, » car si la justice vient à se tromper, le lien social lui » même se dénoue. » Comprenez-vous?... Et dans les faits divers donc ! Je trouve là l’histoire d’une comtesse enlevée par le fils d’un marchand de grains. On ne devrait pas laisser passer des anecdotes pareilles. Ça détruit le respect du peuple pour les hautes classes.
M. d’Escorailles intervint.
— Le feuilleton est encore plus odieux. Il s’agit d’une femme bien élevée qui trompe son mari. Le romancier ne lui donne pas même des remords.
Rougon eut un geste terrible.
— Oui, oui, on m’a déjà signalé ce numéro, dit-il. Vous devez voir que j’ai marque les passages au crayon rouge... Un journal qui est à nous, pourtant ! Tous les jours, je suis obligé de l’éplucher ligne par ligne. Ah ! le meilleur ne vaut rien, il faudrait leur couper le cou à tous !
Il ajouta plus bas, en pinçant les lèvres :
— J’ai envoyé chercher le directeur. Je l’attends.
Le colonel avait pris le journal des mains de M. Kahn. Il s’indigna et le passa à M. Béjuin, qui, à son tour, parut écœuré. Rougon, les coudes sur le bureau, songeait, les paupières à demi closes.
— A propos, dit-il en se tournant vers son secrétaire, ce pauvre Huguenin est mort hier. Voilà une place d’inspecteur vacante. Il faudra nommer quelqu’un.
Et, comme les trois amis, devant la cheminée, levaient vivement la tête, il continua :
— Oh ! une place sans importance. Six mille francs. Il est vrai qu’il n’y a absolument rien à faire.
Mais il fut interrompu. La porte d’un cabinet voisin s’était ouverte.
— Entrez, entrez, monsieur Bouchard ! cria-t-il. J’allais vous faire appeler.
M. Bouchard, chef de division depuis huit jours, apportait un travail sur les maires et les préfets qui sollicitaient des croix de chevalier et d’officier. Rougon avait vingt-cinq croix à distribuer aux plus méritants. Il prit le travail, examina la liste des noms, feuilleta les dossiers. Pendant ce temps, le chef de division, s’approchant de la cheminée, donnait des poignées de main à ces messieurs. Il s’adossa, releva les pans de sa redingote, pour présenter ses cuisses à la flamme.
— Hein ? vilaine pluie, murmura-t-il. Le printemps sera tardif.
— Une pluie du tonnerre de Dieu ! dit le colonel. Je sens une attaque, j’ai eu des élancements dans le pied gauche toute la nuit.
Puis, après un silence :
— Et madame ? demanda M. Kahn.
— Je vous remercie, elle se porte bien, répondit M. Bouchard. Elle doit venir ce matin, je crois.
Il y eut un nouveau silence. Rougon feuilletait toujours les papiers. Il s’arrêta à un nom.
— Isidore Gaudibert... Est-ce qu’il n’a pas fait des vers, celui-là ?
— Parfaitement ! dit M. Bouchard. Il est maire de Barbeville depuis 1852. A chaque heureux événement, pour le mariage de l’empereur, pour les couches de l’impératrice, pour le baptême du prince impérial, il a envoyé à Leurs Majestés des odes pleines dégoût.
Le ministre faisait une moue méprisante. Mais le colonel affirma avoir lu les odes ; lui, les trouvait spirituelles. Il en citait particulièrement une, dans laquelle l’empereur était comparé à un feu d’artifice. Et, sans transition, à demi-voix, par satisfaction personnelle sans doute, ces messieurs se mirent à dire le plus grand bien de l’empereur. Maintenant, toute la bande était bonapartiste avec passion. Les deux cousins, le colonel et M. Bouchard, réconciliés, ne se jetant plus à la tête les princes d’Orléans et le comte de Chambord, luttaient désormais à qui ferait l’éloge du souverain en meilleurs termes.
— Ah ! non, pas celui-là ! cria tout à coup Rougon. Ce Jusselin est une créature de Marsy. Je n’ai pas besoin de récompenser les amis de mon prédécesseur.
Et, d’un trait de plume qui écorcha le papier, il biffa le nom.
— Seulement, reprit-il, il faut trouver quelqu’un... C’est une croix d’officier.
Ces messieurs ne bougeaient pas. M. d’Escorailles, malgré sa grande jeunesse, avait reçu la croix de chevalier huit jours auparavant ; M. Kahn et M. Bouchard étaient officiers ; le colonel venait enfin d’être nommé commandeur.
— Voyons, nous disons une croix d’officier, répétait Rougon, en fouillant de nouveau clans les dossiers.
Mais il s’interrompit, comme frappé d’une idée subite.
— Est-ce que vous n’êtes pas maire quelque part, monsieur Béjuin ? demanda-t-il.
M. Béjuin se contenta d’incliner la tête à deux reprises. Ce fut M. Kahn qui répondit pour lui.
— Sans doute, il est maire de Saint-Florent, la petite commune où se trouve sa cristallerie.
— Cela va tout seul, alors ! dit le ministre, ravi de cette occasion de pousser un des siens. Il n’est justement que chevalier... Monsieur Béjuin, vous ne demandez jamais rien. Il faut toujours que je songe à vous.
M. Béjuin eut un sourire et remercia. Il ne demandait jamais rien, en effet. Mais il était sans cesse là, silencieux, modeste, attendant les miettes ; et il ramassait tout.
— Léon Béjuin, n’est-ce pas ? à la place de Pierre François Jusselin, reprit Rougon en opérant le changement de nom.
— Béjuin, Jusselin, ça rime, fit remarquer le colonel. Cette observation parut une plaisanterie très-fine. On en rit beaucoup. Enfin, M. Bouchard remporta les pièces signées. Rougon s’était levé ; il avait des inquiétudes dans les jambes, disait-il ; les jours de pluie l’agitaient. Cependant, la matinée s’avançait, les bureaux bourdonnaient au loin ; des pas rapides traversaient les pièces voisines ; des portes s’ouvraient, se fermaient ; tandis que des chuchotements couraient, étouffés par les tentures. Plusieurs employés vinrent encore présenter des pièces à la signature du ministre. C’était un va-et-vient continu, la machine administrative en travail, avec une dépense extraordinaire de papiers promenés de bureau en bureau. Et, au milieu de cette agitation, derrière la porte, dans l’antichambre, on entendait le gros silence résigné des vingt et quelques personnes qui s’assoupissaient sous les regards de Merle, en attendant que Son Excellence voulût bien les recevoir. Rougon, comme pris d’une fièvre d’activité, se débattait parmi tout ce monde, donnait des ordres à demi-voix clans un coin de son cabinet, éclatait brusquement en paroles violentes contre quelque chef de service, taillait la besogne, tranchait les affaires d’un mot, énorme, insolent, le cou gonflé, la face crevant de force.
Merle entra, avec sa tranquille dignité que les rebuffades ne pouvaient entamer.
— Monsieur le préfet de la Somme... commença-t-il.
— Encore ! interrompit furieusement Rougon.
L’huissier s’inclina, attendit de pouvoir parler.
— Monsieur le préfet de la Somme m’a prié de demander à Son Excellence si elle le recevrait ce matin. Dans le cas contraire, Son Excellence serait bien bonne de lui fixer une heure pour demain.
— Je le recevrai ce matin... Qu’il ait un peu de patience, que diable !
La porte du cabinet était restée ouverte, et l’on apercevait l’antichambre, par l’entrebâillement, une vaste pièce, avec une grande table au milieu, et un cordon de fauteuils de velours rouge, le long des murs. Tous les fauteuils étaient occupés ; même deux dames se tenaient debout, devant la table. Les têtes se tournaient discrètement, des regards se glissaient dans le cabinet du ministre, suppliants, tout allumés du désir d’entrer. Près de la porte, le préfet de la Somme, un petit homme blême, causait avec ses deux collègues du Jura et du Cher. Et comme il faisait le mouvement de se lever, croyant sans doute qu’il allait enfin être admis, Rougon reprit, en s’adressant à Merle :
— Dans dix minutes, entendez-vous... Je ne puis absolument recevoir personne en ce moment.
Mais il parlait encore qu’il vit M. Beulin-d’Orchère traverser l’antichambre. Il alla vivement à sa rencontre, l’attira d’une poignée de mains dans son cabinet, en criant :
— Eh ! entrez donc, cher ami ! Vous arrivez, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas attendu?... Quoi de nouveau ?
La porte fut refermée sur le silence consterné de l’antichambre. Rougon et M. Beulin-d’Orchère eurent un entretien à voix basse, devant une des fenêtres ; le magistrat, nommé récemment premier président de la cour de Paris, ambitionnait les sceaux ; mais l’empereur, tâté à son égard, était resté impénétrable.
— Bien, bien, dit le ministre en haussant la voix. Le renseignement est excellent. J’agirai, je vous le promets.
Il venait de le faire sortir par ses appartements, lorsque Merle parut, en annonçant :
— Monsieur La Rouquette.
— Non, non, je suis occupé, il m’embête ! dit Rougon, en faisant un geste énergique pour que l’huissier refermât la porte.
M. La Rouquette entendit parfaitement. Il n’eu pénétra pas moins dans le cabinet, souriant, la main tendue :
— Comment va Votre Excellence ? C’est ma sœur qui m’envoie. Hier vous aviez l’air un peu fatigué, aux Tuileries... Vous savez qu’on doit jouer un proverbe dans les appartements de l’impératrice, lundi prochain. Ma sœur a un rôle. Combelot a dessiné les costumes. Vous viendrez, n’est-ce pas ?
Et il demeura là un grand quart d’heure, souple et caressant, cajolant Rougon, qu’il appelait tantôt « Votre Excellence » et tantôt « cher maître ». Il plaça quelques anecdotes sur les petits théâtres, recommanda une danseuse, demanda un mot pour le directeur de la manufacture des tabacs, afin d’avoir de bons cigares. Et il finit par dire un mal épouvantable de M. de Marsy, en plaisantant.
— Il est gentil tout de même, déclara Rougon, quand le jeune député ne fut plus là. Voyons, je vais me tremper la figure dans ma cuvette, moi. J’ai les joues qui éclatent.
Il disparut un instant derrière une portière. On entendit un grand barbottement d’eau. Il reniflait, il soufflait. Cependant, M. d’Escorailles, ayant fini, de classer la correspondance, venait de tirer de sa poche une petite lime à manche d’écaillé et se travaillait les ongles, délicatement. M. Béjuin et le colonel regardaient le plafond, si enfoncés clans leurs fauteuils, qu’ils semblaient ne plus jamais devoir les quitter. Un moment, M. Kahn fouilla le tas des journaux, à côté de lui, sur une table. Il les retournait, regardait les titres, les rejetait. Puis, il se leva.
— Vous partez ? demanda Rougon, qui reparut, s’épongeant la figure clans une serviette.
— Oui, répondit M. Kahn, j’ai lu les journaux, je m’en vais.
Mais il lui dit d’attendre. Et il le prit à son tour à l’écart, il lui annonça qu’il se rendrait sans cloute clans les Deux-Sèvres, la semaine suivante, pour l’ouverture des travaux du chemin de fer de Niort à Angers. Plusieurs motifs le poussaient à faire un voyage là-bas. M. Kahn se montra enchanté. Il avait enfin obtenu la concession, dès les premiers jours de mars. Seulement, il s’agissait maintenant de lancer l’affaire, et il sentait toute la solennité que la présence du ministre donnerait à la mise en scène, dont il soignait déjà les détails.
— Alors, c’est entendu, je compte sur vous pour le premier coup de mine, dit-il en s’en allant.
Rougon s’était remis devant son bureau. Il consultait une liste de noms. Derrière la porte, dans l’antichambre, l’attente grandissait.
— J’ai à peine un quart d’heure, murmura-t-il. Enfin, je recevrai ceux que je pourrai.
Il sonna et dit à Merle :
— Faites entrer monsieur le préfet de la Somme. Mais il reprit aussitôt, la liste sous les yeux.
— Attendez donc!... Est-ce que monsieur et madame Charbonnel sont là ? Faites-les entrer.
On entendit la voix de l’huissier appelant :Monsieur et madame Charbonnel ! » Et les deux bourgeois de Plassans parurent, suivis par les regards étonnés de toute l’antichambre. M. Charbonnel était en habit, un habit à queue carrée, qui avait un collet de velours ; madame Charbonnel portait une robe de soie puce, avec un chapeau à rubans jaunes. Depuis deux heures, ils attendaient, patiemment.
— Il fallait me faire passer votre carte, dit Rougon. Merle vous connaît.
Puis, sans leur laisser balbutier des phrases où les mots : Voire Excellence » revenaient sans cesse, il cria gaiement :
— Victoire ! Le Conseil d’État a rendu son arrêt. Nous avons battu notre terrible évêque.
L’émotion de la vieille clame fut si forte, qu’elle dut s’asseoir. Le mari s’appuya au dossier d’un fauteuil.
— J’ai su cette bonne nouvelle hier soir, continuait le ministre. Comme je tenais à vous l’apprendre moi-même, je vous ai fait prier de venir ce malin... Hein ! voilà une jolie tuile, cinq cent mille francs !
Il plaisantait, heureux de leurs visages bouleversés. Madame Charbonnel put enfin demander d’une voix étranglée et timide :
— C’est fini, bien sûr?... On ne recommencera plus le procès ?
— Non, non, soyez tranquilles. L’héritage est à vous.
Et il donna quelques détails. Le conseil d’État n’avait pas autorisé les sœurs de la Sainte-Famille à accepter le legs, en se basant sur l’existence d’héritiers naturels, et eh cassant le testament qui ne paraissait pas avoir tous les caractères d’authenticité désirables. Monseigneur Rochart était exaspéré. Rougon, qui l’avait rencontré la veille chez son collègue le ministre de l’instruction publique, riait encore de ses regards furibonds. Son triomphe sur le prélat l’égayait beaucoup.
— Vous voyez bien qu’il ne m’a pas mangé, dit-il encore. Je suis trop gros... Oh ! tout n’est pas terminé entre nous. J’ai vu ça à la couleur de ses yeux. C’est un homme qui ne doit rien oublier. Mais ceci me regarde.
Les Charbonnel se confondaient en remerciements, avec des révérences. Ils dirent qu’ils partiraient le soir même. Maintenant, ils étaient pris d’une vive inquiétude : la maison de leur cousin Chevassu, à Faverolles, se trouvait gardée par une vieille domestique dévote, très dévouée aux sœurs de la Sainte-Famille ; peut-être, en apprenant l’issue du procès, allait-on dévaliser leur maison. Ces religieuses devaient être capables de tout.
— Oui, partez ce soir, reprit le ministre. Si quelque chose clochait là-bas, écrivez-moi.
Il les reconduisait. Quand la porte fut ouverte, il remarqua l’étonnement des figures, dans l’antichambre ; le préfet de la Somme échangeait un sourire avec ses collègues du Jura et du Cher ; les deux dames, devant la table, avaient aux lèvres un léger pli de dédain. Alors, il haussa la voix, rudement :
— Écrivez-moi, n’est-ce pas ? Vous savez combien je vous suis dévoué... El quand vous serez à Plassans, dites à ma mère que je me porte bien.
Il traversa l’antichambre, les accompagna jusqu’à l’autre porte, pour les imposer à tout ce monde, sans aucune honte d’eux, tirant un grand orgueil d’être parti de leur petite ville et de pouvoir aujourd’hui les mettre aussi haut qu’il lui plaisait. Et les solliciteurs, les fonctionnaires, inclinés sur leur passage, saluaient la robe de soie puce et l’habit à queue carrée des Charbonnel.
Quand il rentra dans son cabinet, il trouva le colonel debout.
— A ce soir, dit ce dernier. Il commence à faire trop chaud chez vous.
Et il se pencha pour lui murmurer quelques paroles à l’oreille. Il s’agissait de son fils Auguste, qu’il allait retirer du collège, désespérant de lui voir jamais passer son baccalauréat. Rougon avait promis de le prendre dans son ministère, bien que le diplôme de bachelier fût exigé de tous les employés.
— Eh bien, c’est cela, amenez-le, répondit-il. Je passerai par-dessus les formalités. Je chercherai un biais... Et il gagnera quelque chose tout de suite, puisque vous y tenez.
M. Béjuin resta seul devant la cheminée. Il roula son fauteuil, s’installa au milieu, sans paraître s’apercevoir que la pièce se vidait. Il demeurait toujours le dernier, attendait encore quand les autres n’étaient plus là, clans l’espoir de se faire offrir quelque part oubliée.
Merle, de nouveau, reçut l’ordre d’introduire le préfet de la Somme. Mais, au lieu de se diriger vers la porte, il s’approcha du bureau, en disant avec un sourire aimable :
— Si Son Excellence daigne le permettre, je vais m’acquitter tout de suite d’une petite commission.
Rougon posa les deux coudes sur son buvard, pour écouter.
— C’est cette pauvre madame Correur... Je suis allé chez elle ce matin. Elle est couchée, elle a un clou bien mal placé, et très-gros, oh ! plus gros que la moitié du poing. Ça n’a rien de dangereux, mais ça la fait beaucoup souffrir, parce qu’elle a la peau très-fine...
— Alors ? demanda le ministre.
— J’ai même aidé la bonne à la retourner. Mais j’ai mon service, moi.. Alors, elle est très-inquiète, elle aurait voulu venir voir Son Excellence pour les réponses qu’elle attend. Je m’en allais, quand elle m’a rappelé, en me disant que je serais bien gentil, si je pouvais ce soir lui rapporter les réponses, après mon travail... Son Excellence serait-elle assez obligeante... ?
Le ministre se tourna tranquillement.
— Monsieur d’Escorailles, donnez-moi donc ce dossier là-bas, dans cette armoire.
C’était le dossier de madame Correur, une énorme chemise grise crevant de papiers. Il y avait là des lettres, des projets, des pétitions de toutes les écritures et de toutes les orthographes : demandes de bureaux de tabac, demandes de bureaux de timbres, demandes de secours, de subventions, de pensions, d’allocations. Toutes les feuilles volantes portaient en marge l’apostille de madame Correur, cinq ou six lignes suivies d’une grosse signature masculine.
Rougon feuilletait le dossier et regardait, au bas des lettres, de petites notes écrites de sa main au crayon rouge.
— La pension de madame Jalaguier est portée à dix-huit cents francs. Madame Leturc a son bureau de tabac... Les fournitures de madame Chardon sont acceptées... Rien encore pour madame Testanière... Ah ! vous direz aussi que j’ai réussi pour mademoiselle Herminie Billecoq. J’ai parlé d’elle, des clames donneront la dot nécessaire à son mariage avec l’officier qui l’a séduite.
— Je remercie mille fois Son Excellence, dit Merle en s’inclinant.
Il sortait, lorsqu’une adorable tête blonde, coiffée d’un chapeau rose, parut à la porte.
— Puis-je entrer ? demanda une voix flûtée.
Et madame Bouchard, sans attendre la réponse, entra. Elle n’avait pas vu l’huissier clans l’antichambre, elle était allée droit devant elle. Rougon, qui l’appelait « ma chère enfant », la fit asseoir, après avoir gardé un instant entre les siennes ses petites mains gantées.
— Est-ce pour quelque chose de sérieux ? demanda-t-il.
— Oui, oui, très-sérieux, répondit-elle avec un sourire.
Alors, il recommanda à Merle de n’introduire personne. M. d’Escorailles, qui avait fini la toilette de ses ongles, était venu saluer madame Bouchard. Elle lui fit signe de se pencher, lui parla tout bas, vivement. Le jeune homme approuva de la tête. Et il alla prendre son chapeau, en disant à Rougon :
— Je vais déjeuner, je ne vois rien d’important... Il n’y a que cette place d’inspecteur. Il faudrait nommer quelqu’un.
Le ministre restait perplexe, secouait la tête.
— Oui, sans doute, il faut nommer quelqu’un... On m’a proposé déjà un tas de monde. Ça m’ennuie de nommer des gens que je ne connais pas.
Et il regardait autour de lui, clans les coins de la pièce, comme pour trouver. Ses yeux brusquement tombèrent sur M. Béjuin, allongé devant la cheminée, silencieux, béat.
— Monsieur Béjuin ! appela-t-il.
Celui-ci ouvrit doucement les yeux, sans bouger.
— Voulez-vous être inspecteur ? Je vous expliquerai : une place de six mille francs, où l’on n’a rien à faire, et qui est très-compatible avec vos fonctions de député.
M. Béjuin dodelina de la tète. Oui, oui, il acceptait. Et, quand l’affaire fut entendue, il resta encore là deux minutes à flairer l’air. Mais il sentit sans doute qu’il n’y aurait plus rien à ramasser ce matin-là, car il se relira lentement, en traînant les pieds, derrière M. d’Escorailles.
— Nous voilà seuls... Voyons, qu’y a-t-il, ma chère enfant ? demanda Rougon à la jolie madame Bouchard.
Il avait roulé un fauteuil, et s’était assis devant elle, au milieu du cabinet. Alors, il remarqua sa toilette, une robe de cachemire de l’Inde rose pâle, d’une grande douceur, qui la drapait comme un peignoir. Elle était habillée sans l’être. Sur ses bras, sur sa gorge, l’étoffe souple vivait ; tandis que, clans la mollesse de la jupe, de larges plis marquaient la rondeur de ses jambes. Il y avait là une nudité très-savante, une séduction calculée jusque dans la taille placée un peu haut, dégageant les hanches. Et pas un bout de jupon ne se montrait, elle semblait sans linge, délicieusement mise pourtant.
— Voyons, qu’y a-t-il ? répéta Rougon.
Elle souriait, ne parlant pas encore. Elle se renversait, les cheveux frisés sous son chapeau rose, montrant la blancheur mouillée de ses dents, entre ses lèvres ouvertes. Sa petite figure avait un abandon câlin, un air de prière ardent et soumis.
— C’est quelque chose que j’ai à vous demander, murmura-t-elle enfin.
Puis, elle ajouta vivement :
— Dites d’abord que vous me l’accordez ?
Mais il ne promit rien. Il voulait savoir auparavant. Il se défiait des clames. Et, comme elle se penchait tout près de lui, il l’interrogea.
— C’est donc bien gros, que vous n’osez parler. Il faut que je vous confesse, n’est-ce pas?... Procédons par ordre. Est-ce pour votre mari ?
Elle répondit non de la tête, sans cesser de sourire.
— Diable!... Pour M. d’Escorailles alors ? Vous complotiez quelque chose à voix basse, là, tout à l’heure.
Elle répondit toujours non. Elle avait une légère moue, signifiant clairement qu’il avait bien fallu renvoyer M. d’Escorailles. Puis, Rougon cherchant avec quelque surprise, elle rapprocha encore son fauteuil, se trouva dans ses jambes.
— Écoutez... Vous ne me gronderez pas ? vous m’aimez bien un peu?... C’est pour un jeune homme. Vous ne le connaissez pas ; je vous dirai son nom tout à l’heure, quand vous lui aurez donné la place.... Oh ! une place sans importance. Vous n’aurez qu’un mot à dire, et nous vous serons bien reconnaissants.
— Un de vos parents peut-être ? demanda-t-il de nouveau.
Elle eut un soupir, le regarda avec des yeux mourants, laissa glisser ses mains pour qu’il les reprît clans les siennes. Et elle dit très-bas :
— Non, un ami... Mon Dieu ! je suis bien malheureuse !
Elle s’abandonnait, elle se livrait à lui par cet aveu. C’était une attaque très-voluptueuse, d’un art supérieur, savamment calculée pour lui enlever ses moindres scrupules. Un instant, il crut même qu’elle inventait cette histoire par un raffinement de séduction, afin de se faire désirer davantage, au sortir des bras d’un autre.
— Mais c’est très-mal ! s’écria-t-il.
Alors, d’un geste prompt et familier, elle lui mit sa main dégantée sur la bouche. Elle s’était allongée tout contre lui. Ses yeux se fermaient dans son visage pâmé. L’un de ses genoux relevait sa jupe molle, qui la couvrait à peine du fin tissu d’une longue chemise de nuit. L’étoffe tendue du corsage avait les émotions de sa gorge. Pendant quelques secondes, il la sentit comme nue entre ses bras. Et il la saisit brutalement par la taille, il la planta debout au milieu du cabinet, se fâchant, jurant.
— Tonnerre de Dieu ! soyez donc raisonnable !
Elle, les lèvres blanches, resta devant lui, avec des regards en dessous.
— Oui, c’est très-mal, c’est indigne ! M. Bouchard est un excellent homme, il vous adore, il a une confiance aveugle en vous... Non, certes, je ne vous aiderai pas à le tromper. Je refuse, entendez-vous, je refuse absolument ! Et je vous dis ce que je pense, je ne mâche pas mes paroles, ma belle enfant... On peut être indulgent. Ainsi, par exemple, passe encore...
Il s’arrêta, il allait laisser échapper qu’il lui tolérait M. d’Escorailles. Peu à peu, il se calmait, une grande dignité lui venait. Il la fit asseoir, en la voyant prise d’un petit tremblement ; lui, resta debout, la chapitra d’importance. Ce fut un sermon en forme, avec de très belles paroles. Elle offensait toutes les lois divines et humaines ; elle marchait sur un abîme, déshonorait le foyer domestique, se préparait une vieillesse de remords ; et, comme il crut deviner un léger sourire aux coins de ses lèvres, il fit même le tableau de cette vieillesse, la beauté dévastée, le cœur à jamais vide, la rougeur du front sous les cheveux blancs. Puis, il examina sa faute au point de vue de la société ; là surtout, il se montra sévère, car si elle avait pour elle l’excuse de sa nature sensible, le mauvais exemple qu’elle donnait devait rester sans pardon ; ce qui l’amena à tonner contre le dévergondage moderne, les débordements abominables de l’époque. Enfin, il fit un retour sur lui-même. Il était le gardien des lois. Il ne pouvait abuser de son pouvoir pour encourager le vice. Sans la vertu, un gouvernement lui semblait impossible. Et il termina en mettant ses adversaires au défi de trouver clans son administration un seul acte de népotisme, une seule faveur due à l’intrigue.
La jolie madame Bouchard l’écoutait, la tête basse, pelotonnée, montrant son cou délicat sous le bavolet de son chapeau rose. Quand il se fut soulagé, elle se leva, se dirigea vers la porte, sans dire un mot. Mais comme elle sortait, la main sur le bouton, elle leva la tête, et se remit à sourire, en murmurant :
— Il s’appelle Georges Duchesne. Il est commis principal dans la division de mon mari, et veut être sous chef...
— Non, non ! cria Rougon.
Alors, elle s’en alla, en l’enveloppant d’un long regard méprisant de femme dédaignée. Elle s’attardait, elle traînait sa jupe avec langueur, désireuse de laisser derrière elle le regret de sa possession.
Le ministre rentra dans son cabinet d’un air de fatigue. Il avait fait un signe à Merle qui le suivit. La porte était restée entr’ouverte.
— Monsieur le directeur dû Vœu national, que Son Excellence a fait demander, vient d’arriver, dit l’huissier à demi-voix.
— Très-bien ! répondit Rougon. Mais je recevrai auparavant les fonctionnaires qui sont là depuis longtemps. A ce moment, un valet de chambre parut à la porte conduisant aux appartements particuliers. Il annonça que le déjeuner était prêt et que madame Delestang attendait Son Excellence au salon. Le ministre s’était avancé vivement.
— Dites qu’on serve ! Tant pis ! je recevrai plus tard. Je crève de faim.
Il allongea le cou pour jeter un coup d’œil. L’antichambre était toujours pleine. Pas un fonctionnaire, pas un solliciteur, n’avait bougé. Les trois préfets causaient dans leur coin ; les deux dames, devant la table, s’appuyaient du bout de leurs doigts, un peu lasses ; les mêmes têtes, aux mêmes places, demeuraient fixes et muettes, le long des murs, contre les dossiers de velours rouge. Alors, il quitta son cabinet, en donnant à Merle l’ordre de retenir le préfet de la Somme et le directeur du Vœu national.
Madame Rougon, un peu souffrante, était partie la veille pour le Midi, où elle devait passer un mois ; elle avait un oncle du côté de Pau. Delestang, chargé d’une mission très-importante au sujet d’une question agricole, se trouvait en Italie depuis six semaines. Et c’était ainsi que le ministre, avec lequel Clorinde voulait causer longuement, l’avait invitée à venir déjeuner au ministère, en garçons.
Elle l’attendait patiemment, en feuilletant un Traité de droit administratif, qui traînait sur une table.
— Vous devez avoir l’estomac dans les talons, lui dit-il gaiement. J’ai été débordé, ce matin.
Et il lui offrit le bras, il la conduisit à la salle à manger, une pièce immense, clans laquelle les deux couverts, mis sur une petite table devant la fenêtre, étaient comme perclus. Deux grands laquais servaient. Rougon et Clorinde, très-sobres tous les deux, mangèrent vite : quelques radis, une tranche de saumon froid, des côtelettes à la purée et un peu de fromage. Ils ne touchèrent pas au vin. Rougon, le matin, ne buvait que de l’eau. A peine échangèrent-ils dix paroles. Puis, quand les deux laquais, après avoir desservi, eurent apporté le café et des liqueurs, la jeune femme lui adressa un léger mouvement des sourcils, qu’il comprit parfaitement.
— C’est bien, dit-il, laissez-nous. Je sonnerai.
Les laquais sortirent. Alors, elle se leva, en donnant des tapes sur sa jupe pour faire tomber les miettes. Elle portait une robe de soie noire, trop grande, chargée de volants, si compliquée, qu’elle y était comme empaquetée, sans qu’on pût distinguer où se trouvaient ses hanches et, sa gorge.
— Quelle halle ! murmurait-elle, en allant au fond de la pièce. C’est un salon pour noces et repas de corps, votre salle à manger !
Et elle revint, ajoutant :
— Je voudrais bien fumer ma cigarette, moi !
— Diable ! dit Rougon, c’est qu’il n’y a pas de tabac. Je ne fume jamais.
Mais elle cligna les yeux, elle sortit de sa poche une petite blague en soie rouge brodée d’or, guère plus grosse qu’une bourse. Du bout de ses doigts minces, elle roula une cigarette. Puis, comme ils ne voulaient pas sonner, ce fut une chasse aux allumettes dans toute la pièce. Enfin, sur le coin d’un dressoir, ils trouvèrent trois allumettes, qu’elle emporta soigneusement. Et, la cigarette aux lèvres, allongée de nouveau sur sa chaise, elle se mit à boire son café par petites gorgées, en regardant Rougon bien en face, avec un sourire.
— Eh bien, je suis tout à vous, dit celui-ci, qui souriait également. Vous aviez à causer, causons.
Elle eut un geste d’insouciance.
— Oui. J’ai reçu une lettre de mon mari. Il s’ennuie à Turin. Il est très-heureux d’avoir obtenu cette mission, grâce à vous ; seulement, il ne veut pas qu’on l’oublie là-bas... Mais nous parlerons de cela tout à l’heure. Rien ne presse.
Elle se remit à fumer et à le regarder avec son irritant sourire. Rougon, peu à peu, s’était accoutumé à la voir, sans se poser les questions qui, autrefois, piquaient si vivement sa curiosité. Elle avait fini par entrer dans ses habitudes, il l’acceptait maintenant comme une figure classée, connue, dont les étrangetés ne lui causaient plus un sursaut de surprise. Mais, à la vérité, il ne savait toujours rien de précis sur elle, il l’ignorait toujours autant qu’aux premiers jours. Elle restait multiple, puérile et profonde, bête le plus souvent, singulièrement fine parfois, très-douce et très-méchante. Quand elle le surprenait encore par un geste, un mot dont il ne trouvait pas l’explication, il avait des haussements d’épaules d’homme fort, il disait que toutes les femmes étaient ainsi. Et il croyait par là témoigner un grand mépris pour les femmes, ce qui aiguisait le sourire de Clorinde, un sourire discret et cruel, montrant le bout des dents, entre les lèvres rouges.
— Qu’avez-vous donc à me regarder ? demanda-t-il enfin, gêné par ces grands yeux ouverts sur lui. Est-ce que j’ai quelque chose qui vous déplaît ?
Une pensée cachée venait de luire au fond des yeux de Clorinde, pendant que deux plis donnaient à sa bouche une grande dureté. Mais elle reprit aussitôt son rire adorable, soufflant sa fumée par minces filets, murmurant :
— Non, non, je vous trouve très-bien... Je pensais à une chose, mon cher. Savez-vous que vous avez eu une fière chance ?
— Comment cela ?
— Sans doute... Vous voilà au sommet que vous vouliez atteindre. Tout le monde vous a poussé, les événements eux-mêmes vous ont servi.
Il allait répondre, lorsqu’on frappa à la porte. Clorinde, d’un mouvement instinctif, cacha sa cigarette derrière sa jupe. C’était un employé qui voulait communiquer à Son Excellence une dépêche très-pressée. Rougon, d’un air maussade, lut la dépêche, indiqua à l’employé le sens dans lequel il fallait rédiger la réponse. Puis, il referma la porte violemment, et venant se rasseoir :
— Oui, j’ai eu des amis très-dévoués. Je lâche de m’en souvenir... Et vous avez raison, j’ai à remercier jusqu’aux événements. Les hommes ne peuvent souvent rien quand les faits ne les aident pas.
En disant ces paroles d’une voix lente, il la regardait, ses lourdes paupières baissées, cachant à demi le regard dont il l’étudiait. Pourquoi parlait-elle de sa chance ? Que savait-elle au juste des événements favorables auxquels elle faisait allusion ? Peut-être Du Poizat avait-il causé ? Mais, à la voir souriante et songeuse, la face comme attendrie d’un ressouvenir sensuel, il sentait en elle une autre préoccupation ; sûrement elle ignorait tout. Lui-même oubliait, préférait ne pas fouiller trop au fond de sa mémoire. Il y avait une heure dans sa vie qui finissait par lui sembler très-confuse. Il en arrivait à croire qu’il devait réellement sa haute situation au dévouement de ses amis.
— Je ne voulais rien être, on m’a poussé malgré moi, continua-t-il. Enfin les choses ont tourné pour le mieux. Si je réussis à faire quelque bien, je serai satisfait.
Il acheva son café. Clorinde roulait une seconde cigarette.
— Vous vous rappelez ? murmura-t-elle, il y a deux ans, quand vous avez quitté le Conseil d’État, je vous questionnais, je vous demandais la raison de ce coup de tête. Faisiez-vous le sournois, dans ce temps-là ! Mais, maintenant, vous pouvez parler... Voyons, la, franchement, entre nous, aviez-vous un plan arrêté ?
— On a toujours un plan, répondit-il finement. Je me sentais tomber, je préférais faire le saut moi-même.
— Et votre plan s’est-il exécuté, les choses ont-elles exactement marché comme vous l’aviez prévu ?
Il eut un clignement d’yeux de compère qui se met à l’aise.
— Mais non, vous le savez bien, jamais les choses ne marchent ainsi... Pourvu qu’on arrive !
Et il s’interrompit, lui offrant des liqueurs.
— Hein ? du curaçao ou de la chartreuse ?
Elle accepta un petit verre de chartreuse. Comme il versait, on frappa de nouveau. Elle cacha encore sa cigarette, avec un geste d’impatience. Lui, furieux, sans lâcher le carafon, se leva. Celte fois, c’était pour une lettre scellée d’un large cachet. Il la parcourut d’un regard, la fourra dans une poche de sa redingote, en disant :
— C’est bien ! Et qu’on ne me dérange plus, n’est-ce pas ?
Clorinde, quand il fut revenu en face d’elle, trempa ses lèvres dans sa chartreuse, buvant goutte à goutte, le regardant en dessous, les yeux luisants. Elle était reprise par cet attendrissement qui lui noyait la face. Elle dit très-bas, les deux coudes posés sur la table :
— Non, mon cher, vous ne saurez jamais tout ce qu’on a fait pour vous.
Il s’approcha, posa à son tour ses deux coudes, en s’écriant vivement :
— Tiens, c’est vrai, vous allez me conter ça ! Maintenant, il n’y a plus de cachotteries, n’est-ce pas?... Dites-moi ce que vous avez fait ?
Elle répondit non du menton, longuement, en pinçant sa cigarette des lèvres.
— C’est donc terrible ? Vous craignez que je ne puisse pas payer ma dette, peut-être?... Attendez, je vais tâcher de deviner... Vous avez écrit au pape et vous avez mis tremper quelque bon Dieu dans mon pot à eau, sans que je m’en aperçoive ?
Mais elle se fâcha de celte plaisanterie. Elle menaçait de s’en aller, s’il continuait.
— Ne riez pas de la religion, disait-elle. Ça vous porterait malheur.
Puis, calmée, chassant de la main la fumée qu’elle soufflait et qui semblait incommoder Rougon, elle reprit, d’une voix particulière :
— J’ai vu beaucoup de monde. Je vous ai fait des amis. Elle éprouvait un besoin mauvais de lui tout conter. Elle voulait qu’il n’ignorât pas de quelle façon elle avait travaillé à sa fortune. Cet aveu était une première satisfaction, dans sa longue rancune si patiemment cachée. S’il l’avait poussée, elle aurait donné des détails précis. C’était ce retour en arrière qui la rendait rieuse, un peu folle, la peau chaude d’une moiteur dorée.
— Oui, oui, répéta-t-elle, des hommes très-hostiles à vos idées, dont j’ai dû faire la conquête pour vous ; mon cher.
Rougon était devenu très-pâle. Il avait compris..
— Ah ! dit-il simplement.
Il cherchait à éviter ce sujet. Mais, effrontément, tranquillement, elle plantait dans ses yeux son large regard noir, riant d’un rire de gorge. Alors, il céda, il l’interrogea.
— Monsieur de Marsy, n’est-ce pas ?
Elle répondit oui d’un signe de tête, en rejetant derrière son épaule une bouffée de fumée.
— Le chevalier Rusconi ? Elle répondit encore oui.
— Monsieur Lebeau, monsieur de Salneuve, monsieur Guyol-Laplanche ?
Elle répondait toujours oui. Pourtant, au nom de M. de Plouguern, elle protesta. Celui-là, non. Et elle acheva son verre de chartreuse, à petits coups de langue, la mine triomphante.
Rougon s’était levé. Il alla au fond de la pièce, revint derrière elle, lui dit dans la nuque :
— Pourquoi pas avec moi, alors ?
Elle se retourna brusquement, de peur qu’il ne lui baisât les cheveux.
— Avec vous ? mais c’est inutile ! Pourquoi faire, avec vous?... C’est bête, ce que vous dites là ! Avec vous, je n’avais pas besoin de plaider votre cause.
Et, comme il la regardait, pris d’une colère blanche, elle partit d’un grand éclat de rire.
— Ah ! l’innocent ! on ne peut seulement pas plaisanter, il croit tout ce qu’on lui dit!... Voyons, mon cher, me pensez-vous capable de mener un pareil commerce ? Et pour vos beaux yeux encore ! D’ailleurs, si j’avais commis toutes ces vilenies, je ne vous les raconterais pas, bien sûr... Non, vrai, vous êtes amusant !
Rougon resta un moment décontenancé. Mais la façon ironique dont elle se démentait, la rendait plus provoquante ; et toute sa personne, le rire de sa gorge, la flamme de ses yeux, répétait ses aveux, disait toujours oui. Il allongeait les bras pour la prendre par la taille, lorsqu’on frappa une troisième fois.
— Tant pis ! murmura-t-elle, je garde ma cigarette.
Un huissier entra, tout essoufflé, balbutiant que Son Excellence le ministre de la justice demandait à parler à Son Excellence ; et il regardait du coin de l’œil cette dame qui fumait.
— Dites que je suis sorti ! cria Rougon. Je n’y suis pour personne, entendez-vous !
Quand l’huissier se fut retiré à reculons, en saluant, il s’emporta, donna des coups de poing sur les meubles. On ne le laissait plus respirer ; la veille encore, on l’avait relancé jusque dans son cabinet de toilette, pendant qu’il se faisait la barbe. Clorinde, délibérément, marcha vers la porte.
— Attendez, dit-elle. On ne nous dérangera plus. Elle prit les clefs, les mit en dedans, ferma à double tour.
— La. On peut frapper, maintenant.
Et elle revint rouler une troisième cigarette, debout devant la fenêtre. Il crut à une heure d’abandon. Il s’approcha, lui dit clans le cou :
— Clorinde !
Elle ne bougea pas, et il reprit d’une voix plus basse :
— Clorinde, pourquoi ne veux-tu pas ?
Ce tutoiement la laissa calme. Elle dit non de la tête, mais faiblement, comme si elle avait voulu l’encourager, le pousser encore. Il n’osait la toucher, devenu tout d’un coup timide, demandant la permission en écolier que sa première bonne fortune paralyse. Pourtant, il finit par la baiser rudement sur la nuque, à la racine des cheveux. Alors, elle se tourna, toute méprisante, en s’écriant :
— Tiens, ça vous reprend donc, mon cher ? Je croyais que ça vous avait passé... Quel drôle d’homme vous faites ! Vous embrassez les femmes après dix-huit mois de réflexion.
Lui, la tête baissée, se ruant sur elle, avait saisi une de ses mains qu’il mangeait de baisers. Elle la lui abandonnait. Elle continuait à se moquer, sans se fâcher.
— Pourvu que vous ne me mordiez pas les doigts, c’est tout ce que je vous demande... Ah ! je n’aurais pas cru cela de vous ! Vous étiez devenu si sage, quand j’allais vous voir rue Marbeuf ! Et vous voilà de nouveau en folie, parce que je vous raconte des saletés, dont je n’ai jamais eu l’idée, Dieu merci ! Eh bien ! vous êtes propre, mon cher!... Moi, je ne brûle pas si longtemps. C’est de l’histoire ancienne. Vous n’avez pas voulu de moi, je ne veux plus de vous.
— Écoutez, tout ce que vous voudrez, murmura-t-il. Je ferai tout, je donnerai tout.
Mais elle disait encore non, le punissant dans sa chair de ses anciens dédains, goûtant là une première vengeance. Elle l’avait souhaité tout-puissant pour le refuser et faire ainsi un affront à sa force d’homme.
— Jamais, jamais ! répéta-t-elle à plusieurs reprises. Vous ne vous souvenez donc pas ? Jamais !
Alors, honteusement, Rougon se traîna à ses pieds. Il avait pris ses jupes entre ses bras, il baisait ses genoux à travers la soie. Ce n’était pas la robe molle de madame Bouchard, mais un paquet d’étoffe d’une épaisseur irritante, et qui pourtant le grisait de son odeur. Elle, avec un haussement d’épaules, lui abandonnait les jupes. Mais il s’enhardissait, ses mains descendaient, cherchaient les pieds, au bord du volant.
Prenez garde ! dit-elle de sa voix paisible.
Et, comme il enfonçait les mains, elle lui posa sur le front le bout embrasé de sa cigarette. Il recula en poussant un cri, voulut de nouveau se précipiter sur elle. Mais elle s’était échappée et tenait un cordon de sonnette, adossée contre le mur, près de la cheminée. Elle cria :
— Je sonne, je dis que c’est vous qui m’avez enfermée !
Il tourna sur lui-même, les poings au tempes, le corps secoué d’un grand frisson. Et, pendant quelques secondes, il demeura immobile, avec la peur d’entendre sa tête éclater. Il se roidissait pour se calmer d’un coup, les oreilles bourdonnantes, les yeux aveuglés de flammes rouges.
— Je suis une brute, murmura-t-il. C’est stupide. Clorinde riait d’un air de victoire, en lui faisant de la morale. Il avait tort de mépriser les femmes ; plus tard, il reconnaîtrait qu’il existait des femmes très-fortes. Puis, elle retrouva son ton de bonne fille.
— Nous ne sommes pas fâchés, hein?... Voyez-vous, me demandez jamais ça. Je ne veux pas, ça ne me plaît pas.
Rougon se promenait, honteux de lui. Elle lâcha le cordon de sounette, alla se rasseoir devant la table, où elle se fit un verre d’eau sucrée.
— J’ai donc reçu hier une lettre de mon mari, reprit-elle tranquillement. J’avais tant d’affaires ce matin, que je vous aurais peut-être manqué de parole pour le déjeuner, si je n’avais désiré vous la montrer. Tenez, la voici... Il vous rappelle vos promesses.
Il prit la lettre, la lut en marchant, la rejeta sur la table, devant elle, avec un geste d’ennui.
— Eh bien ? demanda-t-elle.
Mais lui, ne parla pas tout de suite. Il gonflait le dos, il bâillait légèrement.
— Il est bête, finit-il par dire.
Elle fut très-blessée. Depuis quelque temps, elle ne tolérait plus qu’on parût douter des capacités de son mari. Elle baissa un instant la tête, réprimant les petits mouvements de révolte dont ses mains étaient agitées. Peu à peu, elle s’affranchissait de sa soumission d’écolière, semblait prendre à Rougon assez de sa force pour se poser en adversaire redoutable.
— Si nous montrions cette lettre, ce serait un homme fini, dit le ministre, poussé à se venger sur le mari de la résistance de la femme. Ah ! le bonhomme n’est pas facile à caser.
— Vous exagérez, mon cher, reprit-elle après un silence. Autrefois, vous juriez qu’il avait le plus bel avenir. Il possède des qualités très-sérieuses et très-solides... Allez, ce ne sont pas les hommes vraiment forts qui vont le plus loin !
Rougon continuait sa promenade. Il haussait les épaules.
— Votre intérêt est qu’il entre au ministère. Vous y compterez un ami. Si réellement le ministre de l’agriculture et du commerce se retire pour des raisons de santé, comme on le dit, l’occasion est superbe. Mon mari est compétent, et sa mission en Italie le désigne au choix de l’empereur... Vous savez que l’empereur l’aime beaucoup ; ils s’entendent très-bien ensemble ; ils ont les mêmes idées... Un mot de vous enlèverait l’affaire.
Il fit encore deux ou trois tours sans répondre. Puis, s’arrêtant devant elle :
— Je veux bien, après tout... Il y en a de plus bêtes... Mais je fais cela uniquement pour vous. Je désire vous désarmer. Hein ! vous né devez pas être bonne. N’est-ce pas, vous êtes très-rancunière ?
Il plaisantait. Elle se mit à rire également, en répétant :
— Oui, oui, très-rancunière... Je me souviens.
Puis, comme elle le quittait, il la retint un instant à la porte. A deux reprises, ils se serrèrent fortement les doigts, sans ajouter un mot.
Dès que Rougon fut seul, il retourna à son cabinet. La grande pièce était vide. Il s’assit devant le bureau, les coudes au bord du buvard, soufflant dans le silence. Ses paupières se baissaient, une somnolence rêveuse le tint assoupi pendant près de dix minutes. Mais il eut un sursaut, il s’étira les bras ; et il sonna. Merle parut.
— Monsieur le préfet de la Somme attend toujours, n’est-ce pas?... Faites-le entrer.
Le préfet de la Somme entra, blême et souriant, en redressant sa petite taille. Il fit son compliment au ministre d’un air correct. Rougon, un peu alourdi, attendait. Il le pria de s’asseoir.
— Voici, monsieur le préfet, pourquoi je vous ai mandé. Certaines instructions doivent être données de vive voix... Vous n’ignorez pas que le parti révolutionnaire relève la tête. Nous avons été à deux doigts d’une catastrophe épouvantable. Enfin, le pays demande à être rassuré, à sentir au-dessus de lui l’énergique protection du gouvernement. De son côté, Sa Majesté l’empereur est décidée à faire des exemples, car jusqu’à présent on a singulièrement abusé de sa bonté...
Il parlait lentement, renversé au fond de son fauteuil, jouant avec un gros cachet à manche d’agate. Le préfet approuvait chaque membre de phrase d’un vif mouvement de tête.
— Votre département, continua le ministre, est un des plus mauvais. La gangrène républicaine...
— Je fais tous mes efforts... voulut dire le préfet.
— Ne m’interrompez pas... Il faut donc que la répression y soit éclatante. C’est pour m’entendre avec vous sur ce sujet que j’ai désiré vous voir... Nous nous sommes occupés ici d’un travail, nous avons dressé une liste...
Et il cherchait parmi ses papiers. Il prit un dossier qu’il feuilleta.
— Ou a dû répartir sur toute la France le nombre d’arrestations jugées nécessaires. Le chiffre pour chaque département est proportionné au coup qu’il s’agit de porter... Comprenez bien nos intentions. Ainsi, tenez, la Haute-Marne, où les républicains sont en infime minorité, trois arrestations seulement. La Meuse, au contraire, quinze arrestations... Quant à votre département, la Somme, n’est-ce pas ? nous disons la Somme...
Il tournait les feuillets, clignait ses grosses paupières. Enfin, il leva la tête et regarda le fonctionnaire en face.
— Monsieur le préfet, vous avez douze arrestations à faire.
Le petit homme blême s’inclina, en répétant :
— Douze arrestations... J’ai parfaitement compris Son Excellence.
Mais il restait perplexe, pris d’un léger trouble qu’il ne voulait pas montrer. Après quelques minutes de conversation, comme le ministre le congédiait en se levant, il se décida à demander :
— Son Excellence pourrait-elle me désigner les personnes... ?
— Oh ! arrêtez qui vous voudrez!... Je ne puis pas m’occuper de ces détails. Je serais débordé. Et partez ce soir, procédez aux arrestations dès demain... Ah ! pourtant, je vous conseille de frapper haut. Vous avez bien là-bas des avocats, des négociants, des pharmaciens, qui s’occupent de politique. Coffrez-moi tout ce monde là. Ça fait plus d’effet.
Le préfet se passait la main sur le front, d’un geste anxieux, fouillant déjà sa mémoire, cherchant des avocats, des négociants, des pharmaciens. Il hochait toujours la tête d’un air d’approbation. Mais Rougon ne fut sans doute pas satisfait de son attitude hésitante.
— Je ne vous cacherai pas, reprit-il, que Sa Majesté est très-mécontente en ce moment du personnel administratif. Il pourrait y avoir bientôt un grand mouvement préfectoral. Nous avons besoin d’hommes très-dévoués, dans les circonstances graves où nous sommes.
Ce fut comme un coup de fouet.
— Son Excellence peut compter sur moi, s’écria le préfet. J’ai déjà mes hommes ; il y a un pharmacien à Péronne, un marchand de drap et un fabricant de papier à Doullens ; quant aux avocats, ils ne manquent pas, c’est une peste... Oh ! j’assure à Son Excellence que je trouverai les douze... Je suis un vieux serviteur de l’empire.
Il parla encore de sauver le pays, et s’en alla, en saluant très-bas. Le ministre, derrière lui, balança son grand corps d’un air de doute ; il ne croyait pas aux petits hommes. Sans se rasseoir, il barra la Somme d’un trait rouge sur la liste. Plus des deux tiers des départements se trouvaient déjà barrés. Le cabinet gardait le silence étouffé de ses tentures vertes mangées par la poussière, l’odeur grasse dont l’embonpoint de Rougon semblait l’emplir.
Quand il sonna Merle de nouveau, il s’irrita de voir que l’antichambre était toujours pleine. Il crut même reconnaître les deux dames, devant la table.
— Je vous avais dit de congédier tout le monde, cria-t-il. Je sors, je ne puis recevoir.
— Monsieur le directeur du Vœu national est là, murmura l’huissier.
Rougon l’avait oublié. Il noua les poings derrière son dos et donna l’ordre de l’introduire. C’était un homme d’une quarantaine d’années, mis avec une grande recherche, la figure épaisse.
— Ah ! vous voilà, monsieur, dit le ministre d’une voix rude. Il est impossible que les choses continuent sur un pareil pied, je vous en préviens !
Et, tout en marchant, il accabla la presse de gros mots. Elle désorganisait, elle démoralisait, elle poussait à tous les désordres. Il préférait aux journalistes les brigands qui assassinent sur les grandes roules ; on guérit d’un coup de poignard, tandis que les coups de plume sont empoisonnés ; et il trouva d’autres comparaisons encore plus saisissantes. Peu à peu, il se fouettait lui-même, il s’agitait furieusement, il roulait sa voix avec un fracas de tonnerre. Le directeur, resté debout, baissait la tète sous l’orage, la mine humble et consternée. Il finit par demander :
— Si Son Excellence daignait m’expliquer, je ne comprends pas bien pourquoi...
— Comment, pourquoi ! s’écria Rougon exaspéré.
Il se précipita, étala le journal sur son bureau, en montra les colonnes toutes balafrées à coups de crayon rouge.
— Il n’y a pas dix lignes qui ne soient répréhensibles ! Dans votre article de tête, vous semblez mettre en doute l’infaillibilité du gouvernement en matière de répression. Dans cet entrefilet, à la seconde page, vous semblez faire une allusion à ma personne, en parlant des parvenus dont le triomphe est insolent. Dans vos faits divers, traînent des histoires ordurières, des attaques stupides contre les hautes classes.
Le directeur, épouvanté, joignait les mains, tâchait de placer un mot.
— Je jure à Son Excellence... Je suis désespéré que Son Excellence ait pu supposer un instant... Moi qui ai pour Son Excellence une si vive admiration...
Mais Rougon ne l’écoutait pas.
— Et le pis, monsieur, c’est que personne n’ignore les liens qui vous attachent à l’administration. Comment les autres feuilles peuvent-elles nous respecter, si les journaux que nous payons ne nous respectent pas?... Depuis ce matin, tous mes amis me dénoncent ces abominations. Alors, le directeur cria avec Rougon. Ces articles-là ne lui avaient point passé sous les yeux. Mais il allait flanquer tous ses rédacteurs à la porte. Si Son Excellence le voulait, il communiquerait chaque matin à Son Excellence une épreuve du numéro. Rougon, soulagé, refusa ; il n’avait pas le temps. Et il poussait le directeur vers la porte, lorsqu’il se ravisa. — J’oubliais. Votre feuilleton est odieux... Cette femme bien élevée qui trompe son mari, est un argument détestable contre la bonne éducation. On ne doit pas laisser dire qu’une femme comme il faut puisse commettre une faute.
— Le feuilleton a beaucoup de succès, murmura le directeur, inquiet de nouveau. Je l’ai lu, je l’ai trouvé très-intéressant. — Ah ! vous l’avez lu... Eh bien ! cette malheureuse a-t-elle des remords à la fin ? Le directeur battit des paupières, ahuri, cherchant à se souvenir.
— Des remords ? non, je ne crois pas. Rougon avait ouvert la porte. Il la referma sur lui, en criant. — Il faut absolument qu’elle ait des remords !... Exigez de l’auteur qu’il lui donne des remords ! Rougon avait écrit à Du Poizat et à M. Kahn, pour qu’on lui évitât l’ennui d’une réception officielle aux portes de Niort. Il arriva un samedi soir, vers sept heures, et descendit directement à la préfecture, avec l’idée de se reposer jusqu’au lendemain midi ; il était très-las. Mais, après le dîner, quelques personnes vinrent. La nouvelle de la présence du ministre devait déjà courir la ville. On ouvrit la porte d’un petit salon, voisin de la salle à manger ; un bout de soirée s’organisa. Rougon, debout entre les deux fenêtres, fut obligé d’étouffer ses bâillements et de répondre d’une façon aimable aux compliments de bienvenue.
Un député du département, cet avoué qui avait hérité de la candidature officielle de M. Kahn, parut le premier, effaré, en redingote et en pantalon de couleur ; et il s’excusait, il expliquait qu’il rentrait à pied d’une de ses fermes, mais qu’il avait quand même voulu saluer tout de suite Son Excellence. Puis, un petit homme gros et court se montra, sanglé dans un habit noir un peu juste, ganté de blanc, l’air cérémonieux et désolé. C’était le premier adjoint. Il venait d’être prévenu par sa bonne. Il répétait que monsieur le maire serait désespéré ; monsieur le maire, qui attendait Son Excellence le lendemain seulement, se trouvait à sa propriété des Varades, à dix kilomètres. Derrière l’adjoint, défilèrent encore six messieurs ; grands pieds, grosses mains, larges figures massives ; le préfet les présenta comme des membres distingués de la Société de statistique. Enfin, le proviseur du lycée amena sa femme, une délicieuse blonde de vingt-huit ans, une Parisienne dont les toilettes révolutionnaient Niort. Elle se plaignit de la province à Rougon, amèrement.
Cependant, M. Kahn, qui avait dîné avec le ministre et le préfet, était très-questionné sur la solennité du lendemain. On devait se rendre à une lieue de la ville, dans le quartier dit des Moulins, devant l’entrée d’un tunnel projeté pour le chemin de fer de Niort à Angers ; et là Son Excellence le ministre de l’intérieur mettrait lui-même le feu à la première mine. Cela parut touchant. Rougon faisait le bonhomme. Il voulait simplement honorer l’entreprise si laborieuse d’un vieil ami. D’ailleurs, il se considérait comme le fils adoptif du département des Deux-Sèvres, qui l’avait autrefois envoyé à l’Assemblée législative. A la vérité, le but de son voyage, vivement conseillé par Du Poizat, était de le montrer dans toute sa puissance à ses anciens électeurs, afin d’assurer complètement sa candidature, s’il lui fallait jamais un jour entrer au Corps législatif.
Par les fenêtres du petit salon, on voyait la ville noire et endormie. Personne ne venait plus. On avait appris trop tard l’arrivée du ministre. Cela tournait au triomphe, pour les gens zélés qui se trouvaient là. Ils ne parlaient pas de quitter la place, ils se gonflaient dans la joie d’être les premiers à posséder Son Excellence en petit comité. L’adjoint répétait plus haut, d’une voix dolente, sous laquelle perçait une grande jubilation :
— Mon Dieu ! que monsieur le maire va être contrarié!... Et monsieur le président ! et monsieur le procureur impérial ! et tous ces messieurs !
Vers neuf heures pourtant, on put croire que la ville était dans l’antichambre. Il y eut un bruit imposant de pas. Puis, un domestique vint dire que monsieur le commissaire central désirait présenter ses hommages à Son Excellence. Et ce fut Gilquin qui entra, Gilquin superbe, en habit, portant des gants paille et des bottines de chevreau. Du Poizat l’avait casé dans son département. Gilquin, très-convenable, ne gardait qu’un dandinement un peu osé des épaules et la manie de ne pas se séparer de son chapeau ; il tenait ce chapeau appuyé contre sa hanche, légèrement renversé, clans une pose étudiée sur quelque gravure de tailleur. Il s’inclina devant Rougon, en murmurant avec une humilité exagérée :
— Je me rappelle au bon souvenir de Son Excellence, que j’ai eu l’honneur de rencontrer plusieurs fois à Paris.
Rougon sourit. Ils causèrent un instant. Gilquin passa ensuite dans la salle à manger, où l’on venait de servir le thé. Il y trouva M. Khan, en train de revoir, sur un coin de la table, la liste des invitations pour le lendemain. Dans le petit salon, maintenant, on parlait de la grandeur du règne ; Du Poizat, debout à côté de Rougon, exaltait l’empire ; et tous deux échangeaient des saluts, comme s’ils s’étaient félicités d’une œuvre personnelle, en face des Niortais béants d’une admiration respectueuse.
— Sont-ils forts, ces mâtins-là ! murmura Gilquin, qui suivait la scène par la porte grande ouverte.
Et, tout en versant du rhum dans son thé, il poussa le coude de M. Kahn. Du Poizat, maigre et ardent, avec ses dents blanches mal rangées et sa face d’enfant fiévreux, où le triomphe avait mis une flamme, faisait rire d’aise Gilquin, qui le trouvait très-réussi ».
— Hein ? vous ne l’avez pas vu arriver dans le département ? continua-t-il à voix basse. Moi, j’étais avec lui. Il tapait les pieds d’un air rageur en marchant. Allez, il devait en avoir gros sur le cœur contre les gens d’ici. Depuis qu’il est dans sa préfecture, il se régale à se venger de son enfance. Et les bourgeois qui l’ont connu pauvre diable autrefois, n’ont pas envie aujourd’hui de sourire, quand il passe, je vous en réponds!... Oh ! c’est un préfet solide, un homme tout à son affaire. Il ne ressemble guère à ce Langlade que nous avons remplacé, un garçon à bonnes fortunes, blond comme une fille.... Nous avons trouvé des photographies de dames très-décolletées jusque dans les dossiers du cabinet.
Gilquin se tut un instant. Il croyait s’apercevoir que, d’un angle du petit salon, la femme du proviseur ne le quittait pas des yeux. Alors, voulant développer les grâces de son buste, il se plia pour dire de nouveau à M. Kahn :
— Vous a-t-on raconté l’entrevue de Du Poizat avec son père ? Oh ! l’aventure la plus amusante du monde!... Vous savez que le vieux est un ancien huissier qui a amassé un magot en prêtant à la petite semaine, et qui vit maintenant comme un loup, au fond d’une vieille maison en ruine, avec des fusils chargés dans son vestibule... Or, Du Poizat, auquel il a prédit vingt fois l’échafaud, rêvait depuis longtemps de l’écraser. Ça entrait pour une bonne moitié dans son désir d’être préfet ici... Un matin donc, mon Du Poizat endosse son plus bel uniforme, et, sous le prétexte de faire une tournée, va frapper à la porte du vieux. On parlemente un bon quart d’heure. Enfin le vieux ouvre. Un petit vieillard blême, qui regarde d’un air hébété les broderies de l’uniforme. Et savez-vous ce qu’il a dit, dès la seconde phrase, quand il a su que son fils était préfet ? Hein ! Léopold, n’envoie plus toucher les contributions ! » Au demeurant, ni émotion, ni surprise... Lorsque Du Poizat est revenu, il pinçait les lèvres, la face blanche comme un linge. Cette tranquillité de son père l’exaspérait. En voilà un sur le dos duquel il ne montera jamais !
M. Kahn hochait discrètement la tête. Il avait remis la liste des invitations dans sa poche, il prenait à son tour une tasse de thé, en jetant des coups d’œil dans le salon voisin.
— Rougon dort debout, dit-il. Ces imbéciles devraient bien le laisser aller se coucher. Il faut qu’il soit solide pour demain.
— Je ne l’avais pas revu, reprit Gilquin. Il a engraissé. Puis, il baissa encore la voix, il répéta :
— Très-forts, ces gaillards!... Ils ont manigancé je ne sais quoi, au moment du grand coup. Moi, je les avais avertis. Le lendemain, patatras ! la danse a eu lieu tout de même. Rougon prétend qu’il est allé à la préfecture, où personne n’a voulu le croire. Enfin, ça le regarde, on n’a pas besoin d’en causer... Cet animal de Du Poizat m’avait payé un fameux déjeuner clans un café des boulevards. Oh ! quelle journée ! Nous avons dû passer la soirée au théâtre ; je ne me souviens plus bien, j’ai dormi deux jours.
Sans doute M. Kahn trouvait les confidences de Gilquin inquiétantes. Il quitta la salle à manger. Alors, Gilquin, resté seul, se persuada que la femme du proviseur le regardait décidément. Il rentra dans le salon, s’empressa auprès d’elle, finit par lui apporter du thé, des petits fours, de la brioche. Il était vraiment fort bien ; il ressemblait à un homme comme il faut mal élevé, ce qui paraissait attendrir peu à peu la belle blonde. Cependant, le député démontrait la nécessité d’une nouvelle église à Niort, l’adjoint demandait un pont, le proviseur parlait d’agrandir les bâtiments du lycée, tandis que les six membres de la Société de statistique, muets, approuvaient tout de la tête.
— Nous verrons demain, messieurs, répondait Rougon, les paupières à demi fermées. Je suis ici pour connaître vos besoins et faire droit à vos requêtes.
Dix heures sonnaient, lorsqu’un domestique vint dire un mot au préfet, qui se pencha aussitôt à l’oreille du ministre. Celui-ci se hâta de sortir. Madame Correur l’attendait, dans une pièce voisine. Elle était avec une fille grande et mince, la figure fade, toute salie de taches de rousseur.
— Comment ! vous êtes à Niort ! s’écria Rougon.
— Depuis cette après-midi seulement, dit madame Correur. Nous sommes descendues là, en face, place de la Préfecture, à l’hôtel de Paris.
Et elle expliqua qu’elle arrivait de Coulonges, où elle avait passé deux jours. Puis, s’interrompant pour montrer la grande fille :
— Mademoiselle Herminie Billecoq, qui a bien voulu m’accompagner.
Herminie Billecoq fit une révérence cérémonieuse. Madame Correur continua :
— Je ne vous ai pas parlé de ce voyage, parce que vous m’auriez peut-être blâmée ; mais c’était plus fort que moi, je voulais voir mon frère... Quand j’ai appris votre voyage à Niort, je suis accourue. Nous vous guettions, nous vous avons regardé entrer à la préfecture ; seulement nous avons jugé préférable de nous présenter très tard. Ces petites villes sont si méchantes !
Rougon approuva de la tête. Madame Correur, en effet, grasse, peinte en rose, habillée de jaune, lui semblait compromettante en province.
— Et vous avez vu votre frère ? demanda-t-il.
— Oui, oui, murmura-t-elle, les dents serrées, je l’ai vu. Madame Martineau n’a pas osé me mettre à la porte. Elle avait pris la pelle, elle faisait brûler du sucre... Ce pauvre frère ! Je savais qu’il était malade, mais ça m’a donné un coup tout de même de le voir si décharné. Il m’a promis de ne pas me déshériter ; cela serait contraire à ses principes. Le testament est fait, la fortune doit être partagée entre moi et madame Martineau.... N’est-ce pas, Herminie ?
— La fortune doit être partagée, affirma la grande fille. Il l’a dit quand vous êtes entrée, il l’a répété quand il vous a montré la porte. Oh ! c’est sûr ! je l’ai entendu.
Cependant, Rougon poussait les deux femmes, en disant :
— Eh bien, je suis enchanté ! Vous êtes plus tranquille maintenant. Mon Dieu, les querelles de famille, ça finit toujours par s’arranger... Allons, bonsoir. Je vais me coucher.
Mais madame Correur l’arrêta. Elle avait tiré son mouchoir de la poche, elle se tamponnait les yeux, prise d’une crise brusque de désespoir.
— Ce pauvre Martineau!... Il a été si bon, il m’a pardonné avec tant de simplicité!... Si vous saviez, mon ami... C’est pour lui que je suis accourue, c’est pour vous supplier en sa faveur...
Les larmes lui coupèrent la voix. Elle sanglotait. Rougon, étonné, ne comprenant pas, regardait les deux femme. Mademoiselle Herminie Billecoq, elle aussi, pleurait, mais plus discrètement ; elle était très-sensible, elle avait l’attendrissement contagieux. Ce fut elle qui put balbutier la première :
— Monsieur Martineau s’est compromis dans la politique.
Alors, madame Correur se mit à parler avec volubilité.
— Vous vous souvenez, je vous ai témoigné des craintes, un jour. J’avais un pressentiment... Martineau devenait républicain. Aux dernières élections, il s’était exalté et avait fait une propagande acharnée pour le candidat de l’opposition. Je connaissais des détails que je ne veux pas dire. Enfin, tout cela devait mal tourner... Dès mon arrivée à Coulonges, au Lion d’or, où nous avons pris une chambre, j’ai questionné les gens, j’en ai appris encore plus long. Martineau a fait toutes les bêtises. Ça n’étonnerait personne dans le pays, s’il était arrêté. On s’attend à voir les gendarmes l’emmener d’un jour à l’autre... Vous pensez quelle secousse pour moi ! Et j’ai songé à vous, mon ami...
De nouveau, sa voix s’éteignit dans des sanglots. Rougon cherchait à la rassurer. Il parlerait de l’affaire à Du Poizat, il arrêterait les poursuites, si elles étaient commencées. Même il laissa échapper cette parole :
— Je suis le maître, allez dormir tranquille.
Madame Correur hochait la tête, en roulant son mouchoir, les yeux séchés. Elle finit par reprendre à demi-voix :
— Non, non, vous ne savez pas. C’est plus grave que vous ne croyez... Il mène madame Martineau à la messe et reste à la porte, en affectant de ne jamais mettre le pied dans l’église, ce qui est un sujet de scandale chaque dimanche. Il fréquente un ancien avocat retiré là-bas, un homme de 48, avec lequel on l’entend pendant des heures parler de choses terribles. On a souvent aperçu des hommes de mauvaise mine se glisser la nuit dans son jardin, sans doute pour venir prendre un mot d’ordre.
A chaque détail, Rougon haussait les épaules ; mais mademoiselle Herminie Billecoq ajouta vivement, comme fâchée d’une telle tolérance :
— Et les lettres qu’il reçoit de tous les pays, avec des cachets rouges ; c’est le facteur qui nous a dit cela. Il ne voulait pas parler, il était tout pâle. Nous avons dû lui donner vingt sous... Et son dernier voyage, il y a un mois. Il est resté huit jours dehors, sans que personne dans le pays puisse encore savoir aujourd’hui où il est allé. La dame du Lion d’or nous a assuré qu’il n’avait pas même emporté de malle.
— Herminie, je vous en prie ! dit madame Correur d’un air inquiet. Martineau est dans d’assez vilains draps. Ce n’est pas à nous de le charger.
Rougon battait des paupières, en examinant tour à tour les deux femmes. Il devenait très-grave.
— S’il est si compromis que cela... murmura-t-il.
Il crut voir une flamme s’allumer dans les yeux troubles de madame Correur. Il continua :
— Je ferai mon possible, mais je ne promets rien.
— Ah ! il est perdu, il est bien perdu ! s’écria madame Correur. Je le sens, voyez-vous... Nous ne voulons rien dire. Si nous vous disions tout...
Elle s’interrompit pour mordre son mouchoir.
— Moi qui ne l’avais pas vu depuis vingt ans ! Et je le retrouve pour ne le revoir jamais peut-être!... Il a été si bon, si bon !
Herminie eut un léger balancement des épaules. Elle faisait à Rougon des signes, pour lui donner à entendre qu’il fallait pardonner au désespoir d’une sœur, mais que le vieux notaire était le pire des gredins.
— A votre place, reprit-elle, je dirais tout. Ça vaudrait mieux.
Alors, madame Correur parut se décider à un grand effort. Elle baissa encore la voix.
— Vous vous rappelez les Te Deum qu’on a chantés partout, quand l’empereur a été si miraculeusement sauvé, devant l’Opéra... Eh bien, le jour où l’on a chanté le Te Deum à Coulonges, un voisin a demandé à Martineau s’il n’allait pas à l’église, et ce malheureux a répondu : « Pourquoi faire, à l’église ? Je me moque bien de l’empereur ! »
— « Je me moque bien de l’empereur ! » répéta mademoiselle Herminie Billecoq d’un air consterné.
— Comprenez-vous mes craintes maintenant, continua l’ancienne maîtresse d’hôtel. Je vous l’ai dit, ça n’étonnerait personne dans le pays s’il était arrêté.
En prononçant cette phrase, elle regardait Rougon fixement. Celui-ci ne parla pas tout de suite. Il semblait interroger une dernière fois cette grosse face molle, où des yeux pâles clignotaient sous les rares poils blonds des sourcils. Il s’arrêta un instant au cou gras et blanc. Puis, il ouvrit les bras, il s’écria :
— Je ne puis rien, je vous assure. Je ne suis pas le maître.
Et il donna des raisons. Il se faisait un scrupule, disait-il, d’intervenir clans ces sortes d’affaires. Si la justice se trouvait saisie, les choses devaient avoir leur cours. Il aurait préféré ne pas connaître madame Correur, parce que son amitié pour elle allait lui lier les mains ; il s’était juré de ne jamais rendre certains services à ses amis. Enfin, il se renseignerait. Et il cherchait à la consoler déjà, comme si son frère était en route pour quelque colonie. Elle baissait la tête, elle avait de petits hoquets qui secouaient l’énorme paquet de cheveux blonds dont elle chargeait sa nuque. Pourtant, elle se calmait. Comme elle prenait congé, elle poussa Herminie devant elle, en disant :
— Mademoiselle Herminie Billecoq... Je vous l’ai présentée, je crois. Pardonnez, j’ai la tête si malade!... C’est cette demoiselle que nous sommes parvenus à doter : L’officier, son séducteur, n’a pu encore l’épouser, à cause des formalités qui sont interminables... Remerciez Son Excellence, ma chère.
La grande fille remercia en rougissant, avec la mine d’une innocente devant laquelle on a lâché un gros mot. Madame Correur la laissa sortir la première ; puis, serrant fortement la main de Rougon, se penchant vers lui, elle ajouta :
— Je compte sur vous, Eugène.
Quand le ministre revint dans le petit salon, il le trouva vide. Du Poizat avait réussi à congédier le député, le premier adjoint et les six membres de la Société de statistique. M. Kahn lui-même était parti, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain, à dix heures. Il ne restait dans la salle à manger que la femme du proviseur et Gilquin, qui mangeaient des petits fours, en causant de Paris ; Gilquin roulait des yeux tendres, parlait des courses, du Salon de peinture, d’une première représentation à la Comédie française, avec l’aisance d’un homme auquel tous les mondes étaient familiers. Pendant ce temps, le proviseur donnait à voix basse au préfet des renseignements sur un professeur de quatrième soupçonné d’être républicain. Il était onze heures. On se leva, on salua Son Excellence ; et Gilquin se retirait avec le proviseur et sa femme, en offrant son bras à cette dernière, lorsque Rougon le retint.
— Monsieur le commissaire central, un mot, je vous prie.
Puis, lorsqu’ils furent seuls, il s’adressa à la fois au commissaire et au préfet.
— Qu’est-ce donc que l’affaire Martineau?... Cet homme est-il réellement très-compromis ?
Gilquin eut un sourire. Du Poizat fournit quelques renseignements.
— Mon Dieu, je ne pensais pas à lui. On l’a dénoncé. J’ai reçu des lettres... Il est certain qu’il s’occupe de politique. Mais il y a déjà eu quatre arrestations dans le département. J’aurais préféré, pour arriver au nombre de cinq que vous m’avez fixé, faire coffrer un professeur de quatrième qui lit à ses élèves des livres révolutionnaires.
— J’ai appris des faits bien graves, dit sévèrement Rougon. Les larmes de sa sœur ne doivent pas sauver ce Martineau, s’il est vraiment si dangereux. Il y a là une question de salut public.
Et se tournant vers Gilquin :
— Qu’en pensez-vous ?
— Je procéderai demain à l’arrestation, répondit celui-ci. Je connais toute l’affaire. J’ai vu madame Correur à l’hôtel de Paris, où je dîne d’habitude.
Du Poizat ne fit aucune objection. Il tira un petit carnet de sa poche, biffa un nom pour en écrire un autre au-dessus, tout en recommandant au commissaire central de faire surveiller quand même le professeur de quatrième. Rougon accompagna Gilquin jusqu’à la porte. Il reprit :
— Ce Martineau est un peu souffrant, je crois. Allez en personne à Coulpnges. Soyez très-doux.
Mais Gilquin se redressa d’un air blessé. Il oublia tout respect, il tutoya Son Excellence.
— Me prends-tu pour un sale mouchard ! s’écria-t-il. Demande à Du Poizat l’histoire de ce pharmacien que j’ai arrêté au lit, avant-hier. Il y avait, dans le lit, la femme d’un huissier. Personne n’a rien su... J’agis toujours en homme du monde.
Rougon dormit neuf heures d’un sommeil profond.
Quand il ouvrit les yeux le lendemain, vers huit heures et demie, il fit appeler Du Poizat, qui arriva, un cigare aux dents, l’air très-gai. Ils causèrent, ils plaisantèrent comme autrefois, lorsqu’ils habitaient chez madame Mélanie Correur, et qu’ils allaient se réveiller, le matin, avec des tapes sur leurs cuisses nues. Tout en se débarbouillant, le ministre demanda au préfet des détails sur le pays, les histoires des fonctionnaires, les besoins des uns, les vanités des autres. Il voulait pouvoir trouver pour chacun une phrase aimable.
— N’ayez pas peur, je vous soufflerai ! dit Du Poizat en riant.
Et, en quelques mots, il le mit au courant, il le renseigna sur les personnages qui l’approcheraient. Rougon, parfois, lui faisait répéter un fait pour le mieux caser dans sa mémoire. A dix heures, M. Kahn arriva. Ils déjeunèrent tous les trois, en arrêtant les derniers détails de la solennité. Le préfet ferait un discours ; M. Kahn aussi. Rougon prendrait la parole le dernier. Mais il serait bon de provoquer un quatrième discours. Un instant, ils songèrent au maire ; seulement Du Poizat le trouvait trop bête, et il conseilla de choisir l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui se trouvait naturellement désigné, mais dont M. Kahn craignait l’esprit critique. Enfin, ce dernier, en sortant de table, emmena le ministre à l’écart, pour lui indiquer les points sur lesquels il serait heureux de le voir insister, dans son discours.
Le rendez-vous était pour dix heures et demie, à la préfecture. Le maire et le premier adjoint se présentèrent ensemble ; le maire balbutiait, était au désespoir de ne s’être pas trouvé à Niort, la veille ; tandis que le premier adjoint affectait de demander à Son Excellence si elle avait passé une bonne nuit, si elle se sentait remise de sa fatigue. Ensuite, parurent le président du tribunal civil, le procureur impérial et ses deux substituts, l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, que suivirent à la file le receveur général, le directeur des contributions directes et le conservateur des hypothèques. Plusieurs de ces messieurs étaient avec leurs dames. La femme du proviseur, la jolie blonde, vêtue d’une toilette bleu ciel du plus piquant effet, causa une grosse émotion ; elle pria Son Excellence d’excuser son mari, retenu au lycée par une attaque de goutte, qui l’avait pris la veille au soir en rentrant. Cependant, d’autres personnages arrivaient : le colonel du 78e de ligne caserné à Niort, le président du tribunal de commerce, les deux juges de paix de la ville, le conservateur des eaux et forêts accompagné de ses trois demoiselles, des conseillers municipaux, des délégués de la Chambre consultative des arts et manufactures, de la Société de statistique et du Conseil des prud’hommes.
La réception avait lieu dans le grand salon de la préfecture. Du Poizat faisait les présentations. Et le ministre, souriant, plié en deux, accueillait chaque personne en vieille connaissance. Il savait des particularités étonnantes sur chacune d’elles. Il parla au procureur impérial, très-élogieusement, d’un réquisitoire prononcé dernièrement par lui dans une affaire d’adultère ; il demanda d’une voix émue au directeur des contributions directes des nouvelles de madame, alitée depuis deux mois ; il retint un instant le colonel du 78e de ligne, pour lui montrer qu’il n’ignorait pas les brillantes études de son fils à Saint-Cyr ; il causa chaussure avec un conseiller municipal qui possédait de grands ateliers de cordonnerie, et entama avec le conservateur des hypothèques, archéologue passionné, une discussion sur une pierre druidique découverte la semaine précédente. Quand il hésitait, cherchant la phrase, Du Poizat venait à son aide, d’un mot habilement soufflé. D’ailleurs, il gardait un aplomb superbe.
Comme le président du tribunal de commerce entrait et s’inclinait devant lui, il s’écria d’une voix affable :
— Vous êtes seul, monsieur le président ? J’espère bien que vous amènerez madame au banquet, ce soir...
Il s’arrêta, en voyant autour de lui l’embarras des figures. Du Poizat clignait terriblement les paupières. Alors, il se souvint que le président du tribunal de commerce vivait séparé de sa femme, à la suite de certains faits scandaleux. Il s’était trompé, il avait cru parler à l’autre président, au président du tribunal civil. Cela ne troubla en rien son aplomb. Souriant toujours, sans chercher à revenir sur sa maladresse, il reprit d’un air fin :
— J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, monsieur. Je sais que mon collègue le garde des sceaux vous a porté pour la décoration... C’est une indiscrétion. Gardez-moi le secret.
Le président du tribunal de commerce devint très rouge. Il suffoquait de joie. Autour de lui, on s’empressait, on le félicitait ; pendant que Rougon prenait note mentalement de cette croix donnée avec tant d’à-propos, pour ne pas oublier d’avertir son collègue. C’était le mari trompé qu’il décorait. Du Poizat eut un sourire d’admiration.
Cependant, il y avait une cinquantaine de personnes dans le grand salon. On attendait toujours, les visages muets, les regards gênés.
— L’heure avance, on pourrait partir, murmura le ministre.
Mais le préfet se pencha, lui expliqua que le député, l’ancien adversaire de M. Kahn, n’était pas encore là. Enfin celui-ci entra, tout suant ; sa montre avait dû s’arrêter, il n’y comprenait rien. Puis, voulant rappeler devant tous sa visite de la veille, il commença une phrase :
— Comme je le disais hier soir à Votre Excellence...
Et il marcha à côté de Rougon, en lui annonçant qu’il retournerait le lendemain matin à Paris. Le congé de Pâques avait pris fin le mardi, la session était rouverte. Mais il avait cru devoir rester quelques jours de plus à Niort, pour faire les honneurs du département à Son Excellence.
Tous les invités étaient descendus dans la cour de la préfecture, où une dizaine de voitures, rangées aux deux côtés du perron, attendaient. Le ministre monta avec le député, le préfet et le maire, dans une calèche qui prit la tête. Le reste des invités s’empila le plus hiérarchiquement possible ; il y avait là deux autres calèches, trois victorias et des chars-à-bancs à six et à huit places. Dans la rue de la Préfecture, le défilé s’organisa. On partit au petit trot. Les rubans des dames s’envolaient, tandis que leurs jupes débordaient par-dessus les portières. Les chapeaux noirs des messieurs miroitaient au soleil. Il fallut traverser tout un bout de la ville. Le long des rues étroites, le pavé aigu secouait rudement les voitures qui passaient avec un bruit de ferraille. Et à toutes les fenêtres, sur toutes les portes, les Niortais saluaient sans un cri, cherchant Son Excellence, très surpris de voir la redingote bourgeoise du ministre à côté de l’habit brodé d’or du préfet.
Au sortir de la ville, on roula sur une large promenade plantée d’arbres magnifiques. Il faisait très-doux ; une belle journée d’avril, un ciel clair, tout blond de soleil. La route, droite et unie, s’enfonçait au milieu de jardins pleins de lilas et d’abricotiers en fleur. Puis, les champs s’élargirent en vastes cultures, coupées de loin en loin par un bouquet d’arbres. Dans les voitures, on causait.
— Voici une filature, n’est-ce pas ? dit Rougon, à l’oreille duquel le préfet se penchait.
Et s’adressant au maire, lui montrant le bâtiment de briques rouges, au bord de l’eau :
— Une filature qui vous appartient, je crois... On m’a parlé de votre nouveau système de cardage pour les laines. Je tâcherai de trouver un instant afin de visiter toutes ces merveilles.
Il demanda des détails sur la puissance motrice de la rivière. Selon lui, les moteurs hydrauliques, dans de bonnes conditions, avaient d’énormes avantages. Et il émerveilla le maire par ses connaissances techniques. Les autres voitures suivaient, un peu débandées. Des conversations arrivaient, hérissées de chiffres, au milieu du trot assourdi des chevaux. Un rire perlé sonna, qui fit tourner foutes les têtes : c’était la femme du proviseur, dont l’ombrelle venait de s’envoler sur un tas de cailloux.
— Vous possédez une ferme par ici, reprit Rougon en souriant au député. La voilà sur ce coteau, si je ne me trompe... Des prairies superbes ! Je sais, d’ailleurs, que vous vous occupez d’élevage, et que vous avez eu des vaches couronnées, aux derniers comices agricoles.
Alors, ils parlèrent bestiaux. Les prairies, trempées de soleil, avaient une douceur de velours vert. Toute une nappe de fleurs y naissaient. Des rideaux de grands peupliers ménageaient des échappées d’horizon, des coins de paysage adorables. Une vieille femme qui conduisait un âne, dut arrêter la bête au bord du chemin, pour laisser passer le cortège. Et l’âne se mit à braire, effaré par celte procession de voitures, dont les panneaux vernis luisaient dans la campagne. Les dames en toilette, les hommes gantés, tinrent leur sérieux.
On monta, à gauche, une légère pente ; puis, on redescendit. On était arrivé. C’était un creux dans les terres, le cul-de-sac d’un étroit vallon, une sorte de trou étranglé entre trois coteaux qui faisaient muraille. De la campagne environnante, en levant les yeux, on ne voyait, sur le ciel clair, que les carcasses crevées de deux moulins en ruine. Là, au fond, au milieu d’un carré d’herbe, une tente était dressée, de la toile grise bordée d’un large galon rouge, avec des trophées de drapeaux, sur les quatre faces. Un millier de curieux venus à pied, des bourgeois, des dames, des paysans du quartier, s’étageaient à droite, du côté de l’ombre, le long de l’amphithéâtre formé par un des coteaux. Devant la tente, un détachement du 78e de ligne se trouvait sous les armes, en face des pompiers de Niort, dont le bel ordre était très-remarqué ; tandis que, au bord de la pelouse, une équipe d’ouvriers, en blouses neuves, attendaient, ayant à leur tête des ingénieurs boutonnés dans leurs redingotes. Dès que les voitures se montrèrent, la Société philharmonique de la ville, une société composée d’instrumentistes amateurs, se mit à jouer l’ouverture de la Dame blanche.
— Vive Son Excellence ! crièrent quelques voix, que le bruit des instruments étouffa.
Rougon descendit de voiture. Il levait les yeux, il regardait le trou au fond duquel il se trouvait, fâché de cet étranglement de l’horizon, qui lui semblait rapetisser la solennité. Et il resta là un instant clans l’herbe, attendant un compliment de bienvenue. Enfin, M. Kahn accourut. Il s’était échappé de la préfecture aussitôt après le déjeuner ; seulement il venait, par prudence, d’examiner la mine à laquelle Son Excellence devait mettre le feu. Ce fut lui qui conduisit le ministre jusqu’à la tente. Les invités suivaient. Il y eut un moment de confusion. Rougon demandait des renseignements.
— Alors, c’est dans cette tranchée que doit s’ouvrir le tunnel ?
— Parfaitement, répondit M. Kahn. La première mine est creusée dans ce rocher rougeâtre, où Votre Excellence voit un drapeau.
Le coteau du fond, entamé à la pioche, montrait le roc. Des arbustes déracinés pendaient parmi les déblais. On avait semé de feuillages le sol de la tranchée. M. Kahn indiqua encore de la main le tracé de la voie ferrée, que marquait une double file de jalons, alignant des bouts de papier blanc, au milieu des sentiers, des herbes, des buissons. C’était un coin paisible de nature à éventrer.
Pourtant, les autorités avaient fini par se caser sous la tente. Les curieux, derrière, se penchaient, pour voir entre les toiles. La Société philharmonique achevait l’ouverture de la Dame blanche.
— Monsieur le ministre, dit tout à coup une voix aiguë qui vibra dans le silence, je tiens à remercier le premier Votre Excellence d’avoir bien voulu accepter l’invitation que nous nous sommes permis de lui adresser. Le département des Deux-Sèvres gardera un éternel souvenir...
C’était Du Poizat qui venait de prendre la parole. Il se tenait à trois pas de Rougon, debout tous les deux ; et, à certaines chutes de phrase cadencées, ils inclinaient légèrement la tête l’un vers l’autre. Il parla ainsi un quart d’heure, rappelant au ministre la façon brillante dont il avait représenté le département à l’Assemblée législative ; la ville de Niort avait inscrit son nom dans ses annales comme celui d’un bienfaiteur, et brûlait de lui témoigner sa reconnaissance en toute occasion. Du Poizat s’était chargé de la partie politique et pratique. Par moments, sa voix se perdait dans le plein air. Alors, on ne voyait plus que ses gestes, un mouvement régulier de son bras droit ; et le millier de curieux étagés sur le coteau, s’intéressaient aux broderies de sa manche, dont l’or luisait dans un coup de soleil.
Ensuite, M. Kahn s’avança au milieu de la tente. Lui, avait la voix très-grosse. Il aboyait certains mots. Le fond du vallon formait écho et renvoyait les fins de phrase sur lesquelles il appuyait trop complaisamment. Il conta ses longs efforts, les études, les démarches qu’il avait dû faire pendant près de quatre ans, pour doter le pays d’une nouvelle voie ferrée. Maintenant, toutes les prospérités allaient pleuvoir sur le département ; les champs seraient fertilisés, les usines doubleraient leur fabrication, la vie commerciale pénétrerait jusque dans les plus humbles villages ; et il semblait, à l’entendre, que les Deux-Sèvres devenaient, sous ses mains élargies, une contrée de cocagne, avec des ruisseaux de lait et des bosquets enchantés, où des tables chargées de bonnes choses attendaient les passants. Puis, brusquement, il affecta une modestie outrée. On ne lui devait aucune gratitude, il n’aurait jamais mené à bien un aussi vaste projet, sans le haut patronage dont il était fier. Et, tourné vers Rougon, il l’appela « l’illustre ministre, le défenseur de toutes les idées nobles et utiles ». En terminant, il célébra les avantages financiers de l’affaire. A la Bourse, on s’arrachait les actions. Heureux les rentiers qui avaient pu placer leur argent dans une entreprise à laquelle Son Excellence le ministre de l’intérieur voulait attacher son nom !
— Très-bien, très-bien ! murmurèrent quelques invités.
Le maire et plusieurs représentants de l’autorité serrèrent la main de M. Kahn, qui affectait d’être très-ému. Au dehors, des applaudissements éclataient. La Société philharmonique crut devoir attaquer un pas redoublé ; mais le premier adjoint se précipita, envoya un pompier pour faire taire la musique. Pendant ce temps, sous la lente, l’ingénieur en chef des ponts et chaussées hésitait, disait qu’il n’avait rien préparé. L’insistance du préfet le décida. M. Kahn, très-inquiet, murmura à l’oreille de ce dernier :
— Vous avez eu tort. Il est mauvais comme la gale. L’ingénieur en chef était un homme long et maigre, qui avait de grandes prétentions à l’ironie. Il parlait lentement, en tordant le coin de sa bouche, toutes les fois qu’il voulait lancer une épigramme. Il commença par écraser M. Kahn sous les éloges. Puis, les allusions méchantes arrivèrent. Il jugea en quelques mots le projet de chemin de fer, avec ce dédain des ingénieurs du gouvernement pour les travaux des ingénieurs civils. Il rappela le contre-projet de la compagnie de l’Ouest, qui devait passer par Thouars, et insista, sans paraître y mettre de malice, sur le coude du tracé de M. Kahn, desservant les hauts fourneaux de Bressuire. Le tout sans brutalité aucune, mêlé de phrases aimables, procédant par coups d’épingle, sentis des seuls initiés. Il fut plus cruel encore en finissant. Il parut regretter que l’illustre ministre » vînt se compromettre dans une affaire dont le côté financier donnait des inquiétudes à tous les hommes d’expérience. Il faudrait des sommes énormes ; la plus grande honnêteté, le plus grand désintéressement seraient nécessaires. Et il laissa tomber cette dernière phrase, la bouche tordue :
— Ces inquiétudes sont chimériques, nous sommes complètement rassurés en voyant, à la tête de l’entreprise, un homme dont la belle situation de fortune et la haute probité commerciale sont bien connues dans le département.
Un murmure d’approbation courut. Seules quelques personnes regardaient M. Kahn, qui s’efforçait de sourire, les lèvres blanches. Rougon avait écouté en fermant les paupières à demi, comme gêné par la grande lumière. Quand il les rouvrit, ses yeux pâles étaient devenus noirs. Il comptait d’abord parler très-brièvement. Mais il avait maintenant un des siens à défendre. Il fit trois pas, se trouva au bord de la tente ; et là, avec un geste dont l’ampleur semblait s’adresser à toute la France attentive, il commença.
— Messieurs, permettez-moi de franchir ces coteaux par la pensée, d’embrasser l’empire tout entier d’un coup d’œil, et d’élargir ainsi la solennité qui nous rassemble, pour en faire la fête du labeur industriel et commercial. Au moment même où je vous parle, du nord au midi, on creuse des canaux, on construit des voies ferrées, on perce des montagnes, on élève des ponts...
Un profond silence s’était fait. Entre les phrases, on entendait des souffles dans les branches, puis la voix haute d’une écluse, au loin. Les pompiers, qui luttaient de belle tenue avec les soldats, sous le soleil ardent, jetaient des regards obliques, pour voir parler le ministre, sans tourner le cou. Sur le coteau, les spectateurs avaient fini par se mettre à leur aise ; les dames s’étaient accroupies, après avoir étalé leur mouchoir à terre ; deux messieurs que le soleil gagnait, venaient d’ouvrir les ombrelles de leurs femmes. Et la voix de Rougon montait peu à peu. Il paraissait gêné au fond de ce trou, comme si le vallon n’eût pas été assez vaste pour ses gestes. De ses mains brusquement jetées en avant, il semblait vouloir déblayer l’horizon, autour de lui. A deux reprises, il chercha l’espace ; mais il ne rencontra en haut, au bord du ciel, que les moulins dont les carcasses éventrées craquaient au soleil.
L’orateur avait repris le thème de M. Kahn, en l’agrandissant. Ce n’était plus le département des Deux Sèvres seulement qui entrait dans une ère de prospérité miraculeuse, mais la France entière, grâce à l’embranchement de Niort à Angers. Pendant dix minutes, il énuméra les bienfaits sans nombre dont les populations seraient comblées. Il poussa les choses jusqu’à parler de la main de Dieu. Puis, il répondit à l’ingénieur en chef ; il ne discutait pas son discours, il n’y faisait aucune allusion ; il disait simplement le contraire de ce qu’il avait dit, insistant sur le dévouement de M. Kahn, le montrant modeste, désintéressé, grandiose. Le côté financier de l’entreprise le laissait plein de sérénité. Il souriait, il entassait d’un geste rapide des monceaux d’or. Alors, des bravos lui coupèrent la voix.
— Messieurs, un dernier mot, dit-il après s’être essuyé les lèvres avec son mouchoir.
Le dernier mot dura un quart d’heure. Il se grisait, il s’engageait plus qu’il n’aurait voulu. Même à la péroraison, comme il en était à la grandeur du règne, célébrant la haute intelligence de l’empereur, il laissa entendre que Sa Majesté patronnait d’une façon particulière l’embranchement de Niort à Angers. L’entreprise devenait une affaire d’État.
Trois salves d’applaudissements retentirent. Un vol de corbeaux, volant dans le ciel pur, à une grande hauteur, s’effaroucha, avec des croassements prolongés. Dès la dernière phrase du discours, la Société philharmonique s’était mise à jouer, sur un signal parti de la tente ; tandis que les dames, serrant leurs jupes, se relevaient vivement, désireuses de ne rien perdre du spectacle. Cependant, autour de Rougon, les invités souriaient d’un air ravi. Le maire, le procureur impérial, le colonel du 78e de ligne, hochaient la tête, en écoutant le député s’émerveiller à demi-voix, de façon à être entendu du ministre. Mais le plus enthousiaste était sûrement l’ingénieur en chef des ponts et chaussées ; il affecta une servilité extraordinaire, la bouche tordue, comme foudroyé par les magnifiques paroles du grand homme.
— Si Son Excellence veut bien me suivre, dit M. Kahn, dont la grosse face suait de joie.
C’était la fin. Son Excellence allait mettre le feu à la première mine. Des ordres venaient d’être donnés à l’équipe d’ouvriers en blouses neuves. Ces hommes précédèrent le ministre et M. Kahn dans la tranchée, et se rangèrent au fond, sur deux lignes. Un contremaître tenait un bout de corde allumé, qu’il présenta à Rougon. Les autorités, restées sous la tente, allongeaient le cou. Le public anxieux attendait. La Société philharmonique jouait toujours.
— Est-ce que ça va faire beaucoup de bruit ? demanda avec un sourire inquiet la femme du proviseur à l’un des deux substituts.
— C’est selon la nature de la roche, se hâta de répondre le président du tribunal de commerce, qui entra dans des explications minéralogiques.
— Moi, je me bouche les oreilles, murmura l’aînée des trois filles du conservateur des eaux et forêts.
Rougon, la corde allumée à la main, au milieu de tout ce monde, se sentait ridicule. En haut, sur la crête des coteaux, les carcasses des moulins craquaient plus fort. Alors, il se hâta, mit le feu à la mèche, dont le contremaître lui indiqua le bout, entre deux pierres. Aussitôt un ouvrier souffla dans une trompe, longuement. Toute l’équipe s’écarta. M. Kahn avait vivement ramené Son Excellence sous la tente, en montrant une sollicitude inquiète.
— Eh bien, ça ne part donc pas ? balbutia le conservateur des hypothèques, qui clignait les yeux d’anxiété, avec une envie folle de se boucher les oreilles, comme les dames.
L’explosion n’eut lieu qu’au bout de deux minutes. On avait mis la mèche très-longue, par prudence. L’attente des spectateurs tournait à l’angoisse ; tous les yeux, fixés sur la roche rouge, s’imaginaient la voir remuer ; des personnes nerveuses dirent que ça leur cassait la poitrine. Enfin, il y eut un ébranlement sourd, la roche se fendit, pendant qu’un jet de fragments, gros comme les deux poings, montait dans la fumée. Et tout le monde s’en alla. On entendait ces mots, cent fois répétés :
— Sentez-vous la poudre ?
Le soir, le préfet donna un dîner, auquel les autorités assistèrent. Il avait lancé cinq cents invitations pour le bal qui suivit. Ce bal fut splendide. Le grand salon était décoré de plantes vertes, et l’on avait ajouté, aux quatre coins, quatre petits lustres, dont les bougies, jointes à celles du lustre central, jetaient une clarté extraordinaire. Niort ne se souvenait pas d’un tel éclat. Le flamboiement des six fenêtres éclairait la place de la Préfecture, où plus de deux mille curieux se pressaient, les yeux en l’air, pour voir les danses. Même l’orchestre s’entendait si distinctement, que des gamins, en bas, organisaient des galops sur les trottoirs. Dès neuf heures, les dames s’éventaient, les rafraîchissements circulaient, les quadrilles succédaient aux valses et aux polkas. Près de la porte, Du Poizat, très-cérémonieux, recevait les retardataires, avec un sourire.
— Votre Excellence ne danse donc pas ? demanda hardiment à Rougon la femme du proviseur, qui venait d’entrer, vêtue d’une robe de tarlatane semée d’étoiles d’or.
Rougon s’excusa en souriant. Il était debout devant une fenêtre, au milieu d’un groupe. Et, tout en soutenant une conversation sur la révision du cadastre, il jetait au dehors de rapides coups d’œil. De l’autre côté de la place, dans la vive lueur dont les lustres éclairaient les façades, il venait d’apercevoir, à une des croisées de l’hôtel de Paris, madame Correur et mademoiselle Herminie Billecoq. Elles restaient là, regardant la fête, accoudées à la barre d’appui comme à la rampe d’une loge. Elles avaient des visages luisants, des cous nus et gonflés de légers rires, à certaines bouffées chaudes de la fête.
Cependant, la femme du proviseur achevait le tour du grand salon, distraite, insensible à l’admiration que l’ampleur de sa longue jupe soulevait parmi les toutes unes gens. Elle cherchait quelqu’un du regard, sans cesser de sourire, d’un air languissant.
— Monsieur le commissaire central n’est donc pas venu ? finit-elle par demander à Du Poizat, qui la questionnait sur la santé de son mari. Je lui ai promis une valse.
— Mais il devrait être là, répondit le préfet ; je suis surpris de ne pas le voir... Il a eu une mission à remplir aujourd’hui. Seulement il m’avait promis d’être de retour à six heures.
C’était vers midi, après le déjeuner, que Gilquin avait quitté Niort à cheval, pour aller arrêter le notaire Martineau. Coulonges se trouvait à cinq lieues. Il comptait y être à deux heures et pouvoir repartir vers les quatre heures au plus tard, ce qui lui permettrait de ne pas manquer le banquet, auquel il était invité. Aussi ne pressa-t-il pas l’allure de son cheval, se dandinant sur la selle, se promettant d’être très-entreprenant, le soir, au bal, avec cette personne blonde, qu’il jugeait seulement un peu maigre. Gilquin aimait les femmes grasses. A Coulonges, il descendit à l’hôtel du Lion d’or, où un brigadier et deux gendarmes devaient l’attendre. De cette façon, son arrivée ne serait pas remarquée ; on louerait une voiture, on « emballerait » le notaire, sans qu’une voisine se mît sur sa porte. Mais les gendarmes n’étaient pas au rendez-vous. Jusqu’à cinq heures, Gilquin les attendit, jurant, buvant des grogs, regardant sa montre tous les quarts d’heure. Jamais il ne serait à Niort pour le dîner. Il faisait seller son cheval, lorsque enfin le brigadier parut, suivi de ses deux hommes. Il y avait eu malentendu.
— Bon, bon, ne vous excusez pas, nous n’avons pas le temps, cria furieusement le commissaire central. Il est déjà cinq heures un quart... Empoignons notre individu, et que ça ne traîne pas ! Il faut que nous roulions dans dix minutes.
D’ordinaire, Gilquin était bon homme. Il se piquait, dans ses fonctions, d’une urbanité parfaite. Ce jour-là, il avait même arrêté un plan compliqué, afin d’éviter les émotions trop fortes au frère de madame Correur : ainsi il devait entrer seul, pendant que les gendarmes se tiendraient, avec la voiture, à la porte du jardin, dans une ruelle donnant sur la campagne. Mais ses trois heures d’attente au Lion d’or l’avaient tellement exaspéré, qu’il oublia toutes ces belles précautions. Il traversa le village et alla sonner rudement chez le notaire, à la porte de la rue. Un gendarme fut laissé devant cette porte ; l’autre fit le tour, pour surveiller les murs du jardin. Le commissaire était entré avec le brigadier. Dix à douze curieux effarés regardaient de loin,
A la vue des uniformes, la servante qui avait ouvert, prise d’une terreur d’enfant, disparut en criant ce seul mot, de toutes ses forces :
— Madame ! madame ! madame !
Une femme petite et grasse, dont la face gardait un grand calme, descendit lentement l’escalier.
— Madame Martineau, sans doute ? dit Gilquin d’une voix rapide. Mon Dieu ! madame, j’ai une triste mission à remplir... Je viens arrêter votre mari.
Elle joignit ses mains courtes, tandis que ses lèvres décolorées tremblaient. Mais elle ne poussa pas un cri. Elle resta sur la dernière marche, bouchant l’escalier avec ses jupes. Elle voulut voir le mandat d’amener, demanda des explications, traîna les choses.
— Attention ! le particulier va nous filer entre les doigts, murmura le brigadier à l’oreille du commissaire.
Sans doute elle entendit. Elle les regarda, de son air calme, en disant :
— Montez, messieurs.
Et elle monta la première. Elle les introduisit clans un cabinet, au milieu duquel M. Martineau se tenait debout, en robe de chambre. Les cris de la bonne venaient de lui faire quitter le fauteuil où il passait ses journées. Très-grand, les mains comme mortes, le visage d’une pâleur de cire, il n’avait plus que les yeux de vivants, des yeux noirs, doux et énergiques. Madame Martineau le montra d’un geste silencieux.
— Mon Dieu ! monsieur, commença Gilquin, j’ai une triste mission à remplir...
Quand il eut terminé, le notaire hocha la tête, sans parler. Un léger frisson agitait la robe de chambre drapée sur ses membres maigres. Il dit enfin, avec une grande politesse :
— C’est bien, messieurs, je vais vous suivre. Alors, il se mit à marcher clans la pièce, rangeant les objets qui traînaient sur les meubles. Il changea de place un paquet de livres. Il demanda à sa femme une chemise propre. Le frisson dont il était secoué, devenait plus violent. Madame Martineau, le voyant chanceler, le suivait, les bras tendus pour le recevoir, comme on suit un enfant.
— Dépêchons, dépêchons, monsieur, répétait Gilquin.
Le notaire fit encore deux tours ; et, brusquement, ses mains battirent l’air, il se laissa tomber dans un fauteuil, tordu, roidi par une attaque de paralysie. Sa femme pleurait à grosses larmes muettes. Gilquin avait tiré sa montre.
— Tonnerre de Dieu ! cria-t-il.
Il était cinq heures et demie. Maintenant, il devait renoncer à être de retour à Niort pour le dîner de la préfecture. Avant qu’on eût mis cet homme dans une voiture, on allait perdre au moins une demi-heure. Il tâcha de se consoler en jurant bien de ne pas manquer le bal ; justement il se souvenait d’avoir retenu la femme du proviseur pour la première valse.
— C’est de la frime, lui murmura le brigadier à l’oreille. Voulez-vous que je remette le particulier sur ses pieds ?
Et, sans attendre la réponse, il s’avança, il adressa au notaire des exhortations pour l’engager à ne pas tromper la justice. Le notaire, les paupières closes, les lèvres amincies, gardait une rigidité de cadavre. Peu à peu, le brigadier se fâcha, en vint aux gros mots, finit par abattre sa lourde main de gendarme sur le collet de la robe de chambre. Mais madame Martineau, si calme jusque-là, le repoussa rudement, se planta devant son mari, en serrant ses poings de dévote résolue.
— C’est de la frime, je vous dis ! répéta le brigadier. Gilquin haussa les épaules. Il était décidé à emmener le notaire mort ou vif.
— Que l’un de vos hommes aille chercher la voiture au Lion d’or, ordonna-t-il. J’ai prévenu l’aubergiste.
Quand le brigadier fut sorti, il s’approcha de la fenêtre, regarda complaisamment le jardin où des abricotiers étaient en fleur. Et il s’oubliait là, lorsqu’il se sentit touché à l’épaule. Madame Martineau, debout derrière lui, l’interrogea, les joues séchées, la voix raffermie :
— Cette voiture est pour vous, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez traîner mon mari à Niort, dans l’état où il se trouve.
— Mon Dieu ! madame, dit-il pour la troisième fois, ma mission est très-pénible...
— Mais c’est un crime ! Vous le tuez... Vous n’avez pas été chargé de le tuer, pourtant !
— J’ai des ordres, répondit-il d’une voix plus rude, voulant couper court à la scène de supplications qu’il prévoyait.
Elle eut un geste terrible. Une colère folle passa sur sa face de bourgeoise grasse, tandis que ses regards faisaient le tour de la pièce, comme pour chercher quelque moyen suprême de salut. Mais, d’un effort, elle s’apaisa, elle reprit son attitude de femme forte qui ne comptait pas sur ses larmes.
— Dieu vous punira, monsieur, dit-elle simplement, après un silence ; pendant lequel elle ne l’avait pas quitté des yeux.
Et elle retourna, sans un sanglot, sans une supplication, s’accouder au fauteuil où son mari agonisait. Gilquin avait souri.
A ce moment, le brigadier, qui était allé lui-même au Lion d’or, revint dire que l’aubergiste prétendait ne pas avoir pour l’instant la moindre carriole. Le bruit de l’arrestation du notaire, très-aimé dans le pays, avait dû se répandre. L’aubergiste cachait certainement ses voitures ; deux heures auparavant, interrogé par le commissaire central, il s’était engagé à lui garder un vieux coupé, qu’il louait d’ordinaire aux voyageurs, pour des promenades dans les environs.
— Fouillez l’auberge ! cria Gilquin repris par la fureur devant ce nouvel obstacle ; fouillez toutes les maisons du village!... Est-ce qu’on se fiche de nous, à la fin ! On m’attend, je n’ai pas de temps à perdre... Je vous donne un quart d’heure, entendez-vous !
Le brigadier disparut de nouveau, emmenant ses hommes, les lançant dans des directions différentes. Trois quarts d’heure se passèrent, puis quatre, puis cinq. Au bout d’une heure et demie, un gendarme se montra enfin, la mine longue : toutes les recherches étaient restées sans résultat. Gilquin, pris de fièvre, marchait d’un pas saccadé, allant de la porte à la fenêtre, regardant tomber le jour. Sûrement on ouvrirait le bal sans lui ; la femme du proviseur croirait à une impolitesse ; cela le rendrait ridicule, paralyserait ses moyens de séduction. Et, chaque fois qu’il passait devant le notaire, il sentait la colère l’étrangler ; jamais malfaiteur ne lui avait donné tant d’embarras. Le notaire, plus froid, plus blême, restait allongé, sans un mouvement.
Ce fut seulement à sept heures passées que le brigadier reparut, l’air rayonnant. Il avait enfin trouvé le vieux coupé de l’aubergiste, caché au fond d’un hangar, à un quart de lieue du village. Le coupé était tout attelé, et c’était l’ébrouement du cheval qui l’avait fait découvrir. Mais quand la voiture fut à la porte, il fallut habiller M. Martineau. Cela prit un temps fort long. Madame Martineau, avec une lenteur grave, lui mit des bas blancs, une chemise blanche ; puis, elle le vêtit tout en noir, pantalon, gilet, redingote. Jamais elle ne consentit à se laisser aider par un gendarme. Le notaire s’abandonnait entre ses bras sans une résistance. On avait allumé une lampe. Gilquin tapait dans ses mains d’impatience, tandis que le brigadier, immobile, mettait au plafond l’ombre énorme de son chapeau.
— Est-ce fini, est-ce fini ? répétait Gilquin.
Madame Martineau fouillait un meuble depuis cinq minutes. Elle en tira une paire de gants noirs, et les glissa dans la poche de M. Martineau.
— J’espère, monsieur, demanda-t-elle, que vous me laisserez monter clans la voiture ? Je veux accompagner mon mari.
— C’est impossible, répondit brutalement Gilquin. Elle se contint. Elle n’insista pas.
— Au moins, reprit-elle, me permettrez-vous de le suivre ?
— Les routes sont libres, dit-il. Mais vous ne trouverez pas de voiture, puisqu’il n’y en a pas clans le pays.
Elle haussa légèrement les épaules et sortit donner un ordre. Dix minutes plus tard, un cabriolet stationnait à la porte, derrière le coupé. Il fallut alors descendre M. Martineau. Les deux gendarmes le portèrent. Sa femme lui soutenait la tête. Et, à la moindre plainte poussée par le moribond, elle commandait impérieusement aux deux hommes de s’arrêter, ce que ceux-ci faisaient, malgré les regards terribles du commissaire. Il y eut ainsi un repos à chaque marche de l’escalier. Le notaire était comme un mort correctement vêtu qu’on emportait. On dut l’asseoir évanoui dans la voiture.
— Huit heures et demie ! cria Gilquin, en regardant une dernière fois sa montre. Quelle sacrée corvée ! Je n’arriverai jamais.
C’était une chose dite. Bien heureux s’il faisait son entrée vers le milieu du bal. Il sauta à cheval en jurant, il dit au cocher d’aller bon train. En tête venait le coupé, aux portières duquel galopaient les deux gendarmes ; puis, à quelques pas, le commissaire central et le brigadier suivaient ; enfin, le cabriolet où se trouvait madame Martineau, fermait la marche. La nuit était très-fraîche. Sur la route grise, interminable, au milieu de la campagne endormie, le cortège passait, avec le roulement sourd dés roues et la cadence monotone du galop des chevaux. Pas une parole ne fut dite pendant le trajet. Gilquin arrangeait la phrase qu’il prononcerait en abordant la femme du proviseur. Madame Martineau, par moments, se levait toute droite dans son cabriolet, croyant avoir entendu un râle ; mais c’était à peine si elle apercevait, en, avant, la caisse du coupé, qui roulait, noire et silencieuse.
On entra dans Niort à dix heures et demie. Le commissaire, pour éviter de traverser la ville, fit prendre par les remparts. Aux prisons, il fallut carillonner. Quand le guichetier vit le prisonnier qu’on lui amenait, si blanc, si roide, il monta réveiller le directeur. Celui-ci, un peu souffrant, arriva bientôt en pantoufles. Mais il se fâcha, il refusa absolument de recevoir un homme dans un pareil état. Est-ce qu’on prenait les prisons pour un hôpital ?
— Puisqu’il est arrêté maintenant, qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? dit Gilquin, mis hors de lui par ce dernier incident.
— Ce qu’on voudra, monsieur le commissaire, répondit le directeur. Je vous répète qu’il n’entrera pas ici. Je n’accepterai jamais une pareille responsabilité.
Madame Martineau avait profité de la discussion pour monter clans le coupé, auprès de son mari. Elle proposa de le mener à l’hôtel.
— Oui, à l’hôtel, au diable, où vous voudrez ! cria Gilquin. J’en ai assez, à la fin ! Remportez-le !
Pourtant, il poussa le devoir jusqu’à accompagner le notaire à l’hôtel de Paris, désigné par madame Martineau elle-même. La place de la Préfecture commençait à se vider ; seuls des gamins sautaient encore sur les trottoirs, tandis que des couples de bourgeois, lentement, se perdaient dans l’ombre des rues voisines. Mais le flamboiement des six fenêtres du grand salon éclairait toujours la place de la lueur vive du plein jour ; l’orchestre avait des voix de cuivre plus retentissantes ; les dames, dont on voyait les épaules nues passer dans l’entrebâillement des rideaux, balançaient leurs chignons, frisés à la mode de Paris. Gilquin, au moment où l’on montait le notaire à une chambre du premier étage, aperçut, en levant la tète, madame Correur et mademoiselle Herminie Billecoq, qui n’avaient pas quitté leur fenêtre. Elles étaient là, roulant leur cou, échauffées par les fumées de la fête. Madame Correur, cependant, avait dû voir arriver son frère, car elle se penchait, au risque de tomber. Sur un signe véhément qu’elle lui fit, Gilquin monta.
Et plus tard, vers minuit, le bal de la préfecture atteignait tout son éclat. On venait d’ouvrir les portes de la salle à manger, où un souper froid était servi. Les dames, très-rouges, s’éventaient, mangeaient debout, avec des rires. D’autres continuaient à danser, ne voulant pas perdre un quadrille, se contentant des verres de sirop que des messieurs leur apportaient. Une poussière lumineuse flottait, comme envolée des chevelures, des jupes et des bras cerclés d’or, qui battaient l’air. Il y avait trop d’or, trop de musique et trop de chaleur. Rougon, suffoquant, se hâta de sortir, sur un appel discret de Du Poizat.
A côté du grand salon, dans la pièce où il les avait déjà vues la veille, madame Correur et mademoiselle Herminie Billecoq l’attendaient, en pleurant toutes deux à gros sanglots.
— Mon pauvre frère, mon pauvre Martineau ! balbutia madame Correur, qui étouffait ses larmes dans son mouchoir. Ah ! je le sentais, vous ne pouviez pas le sauver... Mon Dieu ! pourquoi ne l’avez-vous pas sauvé ? Il voulut parler, mais elle ne lui en laissa pas le temps.
— Il a été arrêté aujourd’hui. Je viens de le voir... Mon Dieu ! mon Dieu !
— Ne vous désolez pas, dit-il enfin. On instruira son affaire. J’espère bien qu’on le relâchera.
Madame Correur cessa de se tamponner les yeux. Elle le regarda, en s’écriant de sa voix naturelle :
— Mais il est mort !
Et elle reprit tout de suite son ton éploré, la figure de nouveau au fond de son mouchoir.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon pauvre Martineau ! Mort ! Rougon sentit un petit frisson lui courir à fleur de peau. Il ne trouva pas une parole. Pour la première fois, il eut conscience d’un trou devant lui, d’un trou plein d’ombre, dans lequel, peu à peu, on le poussait. Voilà que cet homme était mort, maintenant ! Jamais il n’avait voulu cela. Les faits allaient trop loin.
— Hélas ! oui, le pauvre cher homme, il est mort, racontait avec de longs soupirs mademoiselle Herminie Billecoq. Il paraît qu’on a refusé de le recevoir aux prisons. Alors, quand nous l’avons vu arriver à l’hôtel dans un si triste état, madame est descendue et a forcé la porte, en criant qu’elle était sa sœur. Une sœur, n’est-ce pas ? a toujours le droit de recevoir le dernier soupir de son frère. C’est ce que j’ai dit à cette coquine de madame Martineau, qui parlait encore de nous chasser. Elle a bien été obligée de nous laisser une place devant le lit... Oh ! mon Dieu, ç’a été fini très-vite. Il n’a pas râlé plus d’une heure. Il était couché sur le lit, tout habillé de noir ; on aurait cru un notaire allant à un mariage. El il s’est éteint comme une chandelle, avec une toute petite grimace. Ça n’a pas dû lui faire beaucoup de mal.
— Est-ce que madame Martineau ne m’a pas cherché querelle, ensuite ! conta à son tour madame Correur. Je ne sais pas ce qu’elle barbotait ; elle parlait de l’héritage, elle m’accusait d’avoir porté le dernier coup à mon frère. Je lui ai répondu : « Moi, madame, jamais je ne l’aurais laissé emmener, je me serais plutôt fait hacher par les gendarmes ! » Et ils m’auraient hachée, comme je vous le dis... N’est-ce pas, Herminie ?
— Oui, oui, répondit la grande fille.
— Enfin, que voulez-vous, mes larmes ne le ressusciteront pas, mais on pleure parce qu’on a besoin de pleurer... Mon pauvre Martineau !
Rougon restait mal à l’aise. Il retira ses mains, dont madame Correur s’était emparée. Et il ne trouvait toujours rien à dire, répugné par les détails de cette mort qui lui semblait abominable.
— Tenez ! s’écria Herminie debout devant la fenêtre, on voit la chambre d’ici, là, en face, clans la grande clarté, la troisième fenêtre du premier étage, en partant de la gauche... Il y a une lumière derrière les rideaux.
Alors, il les congédia, pendant que madame Correur s’excusait, l’appelait son ami, expliquait le premier mouvement auquel elle avait cédé, en venant lui apprendre la fatale nouvelle.
— Cette histoire est bien fâcheuse, dit-il à l’oreille de Du Poizat, lorsqu’il rentra dans le bal, la face encore toute pâle.
— Eh ! c’est cet imbécile de Gilquin ! répondit le préfet en haussant les épaules.
Le bal flamblait. Dans la salle à manger, dont on apercevait un coin par la porte grande ouverte, le premier adjoint bourrait de friandises les trois filles du conservateur des eaux et forêts ; tandis que le colonel du 78e de ligne buvait du punch, l’oreille tendue aux méchancetés de l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui croquait des pralines. M. Kahn, près de la porte, répétait très-haut au président du tribunal civil son discours de l’après-midi, sur les bienfaits de la nouvelle voie ferrée, au milieu d’un groupe compacte d’hommes graves, le directeur des contributions directes, les deux juges de paix, les délégués de la Chambre consultative d’agriculture et de la Société de statistique, bouches béantes. Puis, autour du grand salon, sous les cinq lustres, une valse que l’orchestre jouait avec des éclats de trompette, berçait des couples, le fils du receveur général et la sœur du maire, l’un des substituts et une demoiselle en bleu, l’autre des substituts et une demoiselle en rose. Mais un couple surtout soulevait un murmure d’admiration, le commissaire central et la femme du proviseur galamment enlacés, tournant avec lenteur ; il s’était hâté d’aller faire une toilette correcte, habit noir, bottes vernies, gants blancs ; et la jolie blonde lui avait pardonné son retard, pâmée à son épaule, les yeux noyés de tendresse. Gilquin accentuait les mouvements de hanches, en rejetant en arrière son torse de beau danseur de bals publics, pointe canaille dont le haut goût ravissait la galerie. Rougon, que le couple faillit bousculer, dut se coller contre un mur, pour le laisser passer, dans un flot de tarlatane étoilée d’or.
IX
Un matin de mars, au ministère de l’intérieur, Rougon était dans son cabinet, très-occupé à rédiger une circulaire confidentielle que les préfets devaient recevoir le lendemain. Il s’arrêtait, soufflait, écrasait la plume sur le papier.
— Jules, donnez-moi donc un synonyme à autorité, dit-il. C’est bête, cette langue!... Je mets autorité à toutes les lignes.
— Mais pouvoir, gouvernement, empire, répondit le jeune homme en souriant.
M. Jules d’Escorailles, qu’il avait pris pour secrétaire, dépouillait la correspondance, sur un coin du bureau. Il ouvrait soigneusement les enveloppes avec un canif, parcourait les lettres d’un coup d’œil, les classait. Devant la cheminée, où brûlait un grand feu, le colonel, M. Kahn et M. Béjuin se trouvaient assis. Tous trois très à l’aise, allongés, chauffaient leurs semelles, sans dire un mot. Ils étaient chez eux. M. Kahn lisait un journal. Les deux autres, béatement renversés, tournaient leurs pouces, en regardant la flamme.
Rougon se leva, versa un verre d’eau sur une console, et le but d’un trait.
— Je ne sais ce que j’ai mangé hier, murmura-t-il. J’avalerais la Seine, ce matin.
Et il ne se rassit pas tout de suite. Il fit le tour du cabinet, déhanchant son grand corps. Son pas ébranlait sourdement le parquet, sous l’épais tapis. Il alla écarter les rideaux de velours vert, pour avoir plus de jour. Puis, au milieu de la vaste pièce, d’un luxe noir et fané de palais garni, il s’étira les bras, les mains nouées derrière la nuque, jouissant, comme pâmé par l’odeur administrative, l’odeur de puissance satisfaite, qu’il respirait là. Un rire lui venait malgré lui ; et il riait tout seul, les côtes chatouillées, d’un rire de plus en plus fort où sonnait son triomphe. Le colonel et ces messieurs, en entendant celte gaieté, se tournèrent, lui adressèrent un hochement de tête silencieux.
— Ah ! c’est bon tout de même ! dit-il simplement. Comme il reprenait sa place devant l’énorme bureau
de palissandre, Merle entra. L’huissier était correct, en habit noir et en cravate blanche. Il n’avait plus un poil de barbe, rasé de près, la face digne.
— Je demande pardon à Son Excellence, murmura-t-il, il y a là le préfet de la Somme...
— Qu’il aille au diable ! je travaille, répondit brutalement Rougon. Il est incroyable que je ne puisse avoir un moment à moi.
Merle ne se déconcerta pas. Il continua :
— Monsieur le préfet assure que Son Excellence l’attend... Il y a aussi les préfets de la Nièvre, du Cher et du Jura.
— Eh bien ! qu’ils attendent, ils sont faits pour ça ! reprit Rougon très haut.
L’huissier sortit. M. d’Escorailles avait eu un sourire. Les trois autres, qui se chauffaient, s’allongèrent davantage, très-amusés également par la réponse du ministre. Celui-ci fut flatté de son succès.
— C’est vrai, je suis clans les préfets depuis un mois… Il a fallu que je les fisse tous venir. Un joli défilé, allez ! il y en a de stupides. Enfin, ils sont obéissants. Mais je commence à en avoir assez... D’ailleurs, je travaille pour eux, ce matin.
Et il se remit à sa circulaire. On n’entendit plus, dans l’air chaud de la pièce, que le bruit de sa plume d’oie et le léger froissement des enveloppes ouvertes par M. d’ Escorailles. M. Kahn avait pris un autre journal ; le colonel et M. Béjuin sommeillaient à demi.
Au dehors, la France, peureuse, se taisait. L’empereur, en appelant Rougon au pouvoir, voulait des exemples. Il connaissait sa poigne de fer ; il lui avait dit, au lendemain de l’attentat, dans la colère de l’homme sauvé : « Pas de modération ! il faut qu’on vous craigne ! » Et il venait de l’armer de cette terrible loi de sûreté générale, qui autorisait l’internement en Algérie ou l’expulsion hors de l’empire de tout individu condamné pour un fait politique. Bien qu’aucune main française n’eût trempé dans le crime de la rue Le Peletier, les républicains allaient être traqués et déportés ; c’était le coup de balai des dix mille suspects, oubliés le 2 décembre. On parlait d’un mouvement préparé par le parti révolutionnaire ; on avait, disait-on, saisi des armes et des papiers. Dès le milieu de mars, trois cent quatre-vingts internés étaient embarqués à Toulon. Maintenant, tous les huit jours, un convoi partait. Le pays tremblait, clans la terreur qui sortait, comme une fumée d’orage, du cabinet de velours vert, où Rougon riait tout seul, en s’étirant les bras.
Jamais le grand homme n’avait goûté de pareils contentements. Il se portait bien, il engraissait ; la santé lui était revenue avec le pouvoir. Quand il marchait, il enfonçait son tapis à coups de talon, pour qu’on entendît la lourdeur de son pas aux quatre coins de la France. Son désir était de ne pouvoir poser son verre vide sur une console, jeter sa plume, faire un mouvement, sans donner une secousse au pays. Cela l’amusait d’être une épouvante, de forger la foudre, au milieu de la béatitude de ses amis, d’assommer un peuple avec ses poings enflés de bourgeois parvenu. Il avait écrit dans une circulaire : « C’est aux bons à se rassurer, aux méchants seuls à trembler. » Et il jouait son rôle de Dieu, damnant les uns, sauvant les autres, d’une main jalouse. Un immense orgueil lui venait, l’idolâtrie de sa force et de son intelligence se changeait en un culte réglé. Il se donnait à lui-même des régals de jouissance surhumaine.
Dans la poussée des hommes du second empire, Rougon affichait depuis longtemps des opinions autoritaires. Son nom signifiait répression à outrance, refus de toutes les libertés, gouvernement absolu. Aussi personne ne se trompait-il, en le voyant au ministère. Cependant, à ses intimes, il faisait des aveux ; il avait des besoins plutôt que des opinions ; il trouvait le pouvoir trop désirable, trop nécessaire à ses appétits de domination, pour ne pas l’accepter, sous quelque condition qu’il se présentât. Gouverner, mettre son pied sur la nuque de la foule, c’était là son ambition immédiate ; le reste offrait simplement des particularités secondaires, dont il s’accommoderait toujours. Il avait l’unique passion d’être supérieur. Seulement, à cette heure, les circonstances dans lesquelles il rentrait aux affaires, doublaient pour lui la joie du succès ; il tenait de l’empereur une entière liberté d’action, il réalisait son ancien désir de mener les hommes à coups de fouet, comme un troupeau. Rien ne L’épanouissait davantage que de se sentir détesté. Puis, parfois, quand on lui collait le nom de tyran entre les épaules, il souriait, il disait ces paroles profondes :
— Si je deviens libéral un jour, ils diront que j’ai changé.
Mais la plus grande volupté de Rougon était encore de triompher devant sa bande. Il oubliait la France, les fonctionnaires à ses genoux, le peuple de solliciteurs assiégeant sa porte, pour vivre dans l’admiration continue des dix à quinze familiers de son entourage. Il leur ouvrait à toute heure son cabinet, les faisait régner là, sur les fauteuils, à son bureau même, se disait heureux d’en rencontrer sans cesse entre ses jambes, ainsi que des animaux fidèles. Le ministre, ce n’était pas seulement lui, mais eux tous, qui étaient comme des dépendances de sa personne. Dans la victoire, un travail sourd se faisait, les liens se resserraient, il se prenait à les aimer d’une amitié jalouse, mettant sa force à ne pas être seul, se sentant la poitrine élargie par leurs ambitions. Il oubliait ses mépris secrets, en arrivait à les trouver très-intelligents, très-forts, à son image. Il voulait surtout qu’on le respectât en eux, il les défendait avec emportement, comme il aurait défendu les dix doigts de ses mains. Leurs querelles étaient les siennes. Même il finissait par s’imaginer leur devoir beaucoup, souriant au souvenir de leur longue propagande. Et, sans besoins lui-même, il taillait à la bande de belles proies, il goûtait à la combler la joie personnelle d’agrandir autour de lui l’éclat de sa fortune.
Cependant, la vaste pièce gardait son silence tiède. M. d’Escorailles, après avoir examiné la suscription d’une des lettres qu’il dépouillait, la tendit à Rougon, sans l’ouvrir.
— Une lettre de mon père, dit-il. Le marquis, avec une humilité outrée, remerciait le ministre d’avoir pris Jules dans son cabinet. Rougon lut lentement les deux pages de fine écriture. Il plia la lettre, la glissa dans sa poche. Puis, avant de se remettre au travail, il demanda :
— Du Poizat n’a pas écrit ?
— Si, monsieur, répondit le secrétaire en cherchant une lettre parmi les autres. Il commence à se reconnaître dans sa préfecture. Il dit que les Deux-Sèvres, et en particulier la ville de Niort, ont besoin d’être menées par une main solide.
Rougon parcourait la lettre. Quand il l’eut achevée :
— Sans doute, murmura-t-il, il aura les pleins pouvoirs qu’il demande... Ne lui répondez pas, c’est inutile. Ma circulaire lui est destinée.
Il reprit la plume, cherchant les dernières phrases. Du Poizat avait voulu être préfet à Niort, dans son pays ; et le ministre, à chaque décision grave, se préoccupait surtout des Deux-Sèvres, gouvernant la France d’après les avis et lés besoins de son ancien compagnon de misère. Il terminait enfin sa lettre confidentielle aux préfets, lorsque M. Kahn, brusquement, se fâcha.
— Mais c’est abominable ! cria-t-il.
Et tapant de la main le journal qu’il tenait, s’adressant à Rougon :
— Avez-vous lu ça?... Il y a, en tête, un article qui fait appel aux plus mauvaises passions. Tenez, écoutez celle phrase : « La main qui punit doit être impeccable, » car si la justice vient à se tromper, le lien social lui » même se dénoue. » Comprenez-vous?... Et dans les faits divers donc ! Je trouve là l’histoire d’une comtesse enlevée par le fils d’un marchand de grains. On ne devrait pas laisser passer des anecdotes pareilles. Ça détruit le respect du peuple pour les hautes classes.
M. d’Escorailles intervint.
— Le feuilleton est encore plus odieux. Il s’agit d’une femme bien élevée qui trompe son mari. Le romancier ne lui donne pas même des remords.
Rougon eut un geste terrible.
— Oui, oui, on m’a déjà signalé ce numéro, dit-il. Vous devez voir que j’ai marque les passages au crayon rouge... Un journal qui est à nous, pourtant ! Tous les jours, je suis obligé de l’éplucher ligne par ligne. Ah ! le meilleur ne vaut rien, il faudrait leur couper le cou à tous !
Il ajouta plus bas, en pinçant les lèvres :
— J’ai envoyé chercher le directeur. Je l’attends.
Le colonel avait pris le journal des mains de M. Kahn. Il s’indigna et le passa à M. Béjuin, qui, à son tour, parut écœuré. Rougon, les coudes sur le bureau, songeait, les paupières à demi closes.
— A propos, dit-il en se tournant vers son secrétaire, ce pauvre Huguenin est mort hier. Voilà une place d’inspecteur vacante. Il faudra nommer quelqu’un.
Et, comme les trois amis, devant la cheminée, levaient vivement la tête, il continua :
— Oh ! une place sans importance. Six mille francs. Il est vrai qu’il n’y a absolument rien à faire.
Mais il fut interrompu. La porte d’un cabinet voisin s’était ouverte.
— Entrez, entrez, monsieur Bouchard ! cria-t-il. J’allais vous faire appeler.
M. Bouchard, chef de division depuis huit jours, apportait un travail sur les maires et les préfets qui sollicitaient des croix de chevalier et d’officier. Rougon avait vingt-cinq croix à distribuer aux plus méritants. Il prit le travail, examina la liste des noms, feuilleta les dossiers. Pendant ce temps, le chef de division, s’approchant de la cheminée, donnait des poignées de main à ces messieurs. Il s’adossa, releva les pans de sa redingote, pour présenter ses cuisses à la flamme.
— Hein ? vilaine pluie, murmura-t-il. Le printemps sera tardif.
— Une pluie du tonnerre de Dieu ! dit le colonel. Je sens une attaque, j’ai eu des élancements dans le pied gauche toute la nuit.
Puis, après un silence :
— Et madame ? demanda M. Kahn.
— Je vous remercie, elle se porte bien, répondit M. Bouchard. Elle doit venir ce matin, je crois.
Il y eut un nouveau silence. Rougon feuilletait toujours les papiers. Il s’arrêta à un nom.
— Isidore Gaudibert... Est-ce qu’il n’a pas fait des vers, celui-là ?
— Parfaitement ! dit M. Bouchard. Il est maire de Barbeville depuis 1852. A chaque heureux événement, pour le mariage de l’empereur, pour les couches de l’impératrice, pour le baptême du prince impérial, il a envoyé à Leurs Majestés des odes pleines dégoût.
Le ministre faisait une moue méprisante. Mais le colonel affirma avoir lu les odes ; lui, les trouvait spirituelles. Il en citait particulièrement une, dans laquelle l’empereur était comparé à un feu d’artifice. Et, sans transition, à demi-voix, par satisfaction personnelle sans doute, ces messieurs se mirent à dire le plus grand bien de l’empereur. Maintenant, toute la bande était bonapartiste avec passion. Les deux cousins, le colonel et M. Bouchard, réconciliés, ne se jetant plus à la tête les princes d’Orléans et le comte de Chambord, luttaient désormais à qui ferait l’éloge du souverain en meilleurs termes.
— Ah ! non, pas celui-là ! cria tout à coup Rougon. Ce Jusselin est une créature de Marsy. Je n’ai pas besoin de récompenser les amis de mon prédécesseur.
Et, d’un trait de plume qui écorcha le papier, il biffa le nom.
— Seulement, reprit-il, il faut trouver quelqu’un... C’est une croix d’officier.
Ces messieurs ne bougeaient pas. M. d’Escorailles, malgré sa grande jeunesse, avait reçu la croix de chevalier huit jours auparavant ; M. Kahn et M. Bouchard étaient officiers ; le colonel venait enfin d’être nommé commandeur.
— Voyons, nous disons une croix d’officier, répétait Rougon, en fouillant de nouveau clans les dossiers.
Mais il s’interrompit, comme frappé d’une idée subite.
— Est-ce que vous n’êtes pas maire quelque part, monsieur Béjuin ? demanda-t-il.
M. Béjuin se contenta d’incliner la tête à deux reprises. Ce fut M. Kahn qui répondit pour lui.
— Sans doute, il est maire de Saint-Florent, la petite commune où se trouve sa cristallerie.
— Cela va tout seul, alors ! dit le ministre, ravi de cette occasion de pousser un des siens. Il n’est justement que chevalier... Monsieur Béjuin, vous ne demandez jamais rien. Il faut toujours que je songe à vous.
M. Béjuin eut un sourire et remercia. Il ne demandait jamais rien, en effet. Mais il était sans cesse là, silencieux, modeste, attendant les miettes ; et il ramassait tout.
— Léon Béjuin, n’est-ce pas ? à la place de Pierre François Jusselin, reprit Rougon en opérant le changement de nom.
— Béjuin, Jusselin, ça rime, fit remarquer le colonel. Cette observation parut une plaisanterie très-fine. On en rit beaucoup. Enfin, M. Bouchard remporta les pièces signées. Rougon s’était levé ; il avait des inquiétudes dans les jambes, disait-il ; les jours de pluie l’agitaient. Cependant, la matinée s’avançait, les bureaux bourdonnaient au loin ; des pas rapides traversaient les pièces voisines ; des portes s’ouvraient, se fermaient ; tandis que des chuchotements couraient, étouffés par les tentures. Plusieurs employés vinrent encore présenter des pièces à la signature du ministre. C’était un va-et-vient continu, la machine administrative en travail, avec une dépense extraordinaire de papiers promenés de bureau en bureau. Et, au milieu de cette agitation, derrière la porte, dans l’antichambre, on entendait le gros silence résigné des vingt et quelques personnes qui s’assoupissaient sous les regards de Merle, en attendant que Son Excellence voulût bien les recevoir. Rougon, comme pris d’une fièvre d’activité, se débattait parmi tout ce monde, donnait des ordres à demi-voix clans un coin de son cabinet, éclatait brusquement en paroles violentes contre quelque chef de service, taillait la besogne, tranchait les affaires d’un mot, énorme, insolent, le cou gonflé, la face crevant de force.
Merle entra, avec sa tranquille dignité que les rebuffades ne pouvaient entamer.
— Monsieur le préfet de la Somme... commença-t-il.
— Encore ! interrompit furieusement Rougon.
L’huissier s’inclina, attendit de pouvoir parler.
— Monsieur le préfet de la Somme m’a prié de demander à Son Excellence si elle le recevrait ce matin. Dans le cas contraire, Son Excellence serait bien bonne de lui fixer une heure pour demain.
— Je le recevrai ce matin... Qu’il ait un peu de patience, que diable !
La porte du cabinet était restée ouverte, et l’on apercevait l’antichambre, par l’entrebâillement, une vaste pièce, avec une grande table au milieu, et un cordon de fauteuils de velours rouge, le long des murs. Tous les fauteuils étaient occupés ; même deux dames se tenaient debout, devant la table. Les têtes se tournaient discrètement, des regards se glissaient dans le cabinet du ministre, suppliants, tout allumés du désir d’entrer. Près de la porte, le préfet de la Somme, un petit homme blême, causait avec ses deux collègues du Jura et du Cher. Et comme il faisait le mouvement de se lever, croyant sans doute qu’il allait enfin être admis, Rougon reprit, en s’adressant à Merle :
— Dans dix minutes, entendez-vous... Je ne puis absolument recevoir personne en ce moment.
Mais il parlait encore qu’il vit M. Beulin-d’Orchère traverser l’antichambre. Il alla vivement à sa rencontre, l’attira d’une poignée de mains dans son cabinet, en criant :
— Eh ! entrez donc, cher ami ! Vous arrivez, n’est-ce pas ? Vous n’avez pas attendu?... Quoi de nouveau ?
La porte fut refermée sur le silence consterné de l’antichambre. Rougon et M. Beulin-d’Orchère eurent un entretien à voix basse, devant une des fenêtres ; le magistrat, nommé récemment premier président de la cour de Paris, ambitionnait les sceaux ; mais l’empereur, tâté à son égard, était resté impénétrable.
— Bien, bien, dit le ministre en haussant la voix. Le renseignement est excellent. J’agirai, je vous le promets.
Il venait de le faire sortir par ses appartements, lorsque Merle parut, en annonçant :
— Monsieur La Rouquette.
— Non, non, je suis occupé, il m’embête ! dit Rougon, en faisant un geste énergique pour que l’huissier refermât la porte.
M. La Rouquette entendit parfaitement. Il n’eu pénétra pas moins dans le cabinet, souriant, la main tendue :
— Comment va Votre Excellence ? C’est ma sœur qui m’envoie. Hier vous aviez l’air un peu fatigué, aux Tuileries... Vous savez qu’on doit jouer un proverbe dans les appartements de l’impératrice, lundi prochain. Ma sœur a un rôle. Combelot a dessiné les costumes. Vous viendrez, n’est-ce pas ?
Et il demeura là un grand quart d’heure, souple et caressant, cajolant Rougon, qu’il appelait tantôt « Votre Excellence » et tantôt « cher maître ». Il plaça quelques anecdotes sur les petits théâtres, recommanda une danseuse, demanda un mot pour le directeur de la manufacture des tabacs, afin d’avoir de bons cigares. Et il finit par dire un mal épouvantable de M. de Marsy, en plaisantant.
— Il est gentil tout de même, déclara Rougon, quand le jeune député ne fut plus là. Voyons, je vais me tremper la figure dans ma cuvette, moi. J’ai les joues qui éclatent.
Il disparut un instant derrière une portière. On entendit un grand barbottement d’eau. Il reniflait, il soufflait. Cependant, M. d’Escorailles, ayant fini, de classer la correspondance, venait de tirer de sa poche une petite lime à manche d’écaillé et se travaillait les ongles, délicatement. M. Béjuin et le colonel regardaient le plafond, si enfoncés clans leurs fauteuils, qu’ils semblaient ne plus jamais devoir les quitter. Un moment, M. Kahn fouilla le tas des journaux, à côté de lui, sur une table. Il les retournait, regardait les titres, les rejetait. Puis, il se leva.
— Vous partez ? demanda Rougon, qui reparut, s’épongeant la figure clans une serviette.
— Oui, répondit M. Kahn, j’ai lu les journaux, je m’en vais.
Mais il lui dit d’attendre. Et il le prit à son tour à l’écart, il lui annonça qu’il se rendrait sans cloute clans les Deux-Sèvres, la semaine suivante, pour l’ouverture des travaux du chemin de fer de Niort à Angers. Plusieurs motifs le poussaient à faire un voyage là-bas. M. Kahn se montra enchanté. Il avait enfin obtenu la concession, dès les premiers jours de mars. Seulement, il s’agissait maintenant de lancer l’affaire, et il sentait toute la solennité que la présence du ministre donnerait à la mise en scène, dont il soignait déjà les détails.
— Alors, c’est entendu, je compte sur vous pour le premier coup de mine, dit-il en s’en allant.
Rougon s’était remis devant son bureau. Il consultait une liste de noms. Derrière la porte, dans l’antichambre, l’attente grandissait.
— J’ai à peine un quart d’heure, murmura-t-il. Enfin, je recevrai ceux que je pourrai.
Il sonna et dit à Merle :
— Faites entrer monsieur le préfet de la Somme. Mais il reprit aussitôt, la liste sous les yeux.
— Attendez donc!... Est-ce que monsieur et madame Charbonnel sont là ? Faites-les entrer.
On entendit la voix de l’huissier appelant :Monsieur et madame Charbonnel ! » Et les deux bourgeois de Plassans parurent, suivis par les regards étonnés de toute l’antichambre. M. Charbonnel était en habit, un habit à queue carrée, qui avait un collet de velours ; madame Charbonnel portait une robe de soie puce, avec un chapeau à rubans jaunes. Depuis deux heures, ils attendaient, patiemment.
— Il fallait me faire passer votre carte, dit Rougon. Merle vous connaît.
Puis, sans leur laisser balbutier des phrases où les mots : Voire Excellence » revenaient sans cesse, il cria gaiement :
— Victoire ! Le Conseil d’État a rendu son arrêt. Nous avons battu notre terrible évêque.
L’émotion de la vieille clame fut si forte, qu’elle dut s’asseoir. Le mari s’appuya au dossier d’un fauteuil.
— J’ai su cette bonne nouvelle hier soir, continuait le ministre. Comme je tenais à vous l’apprendre moi-même, je vous ai fait prier de venir ce malin... Hein ! voilà une jolie tuile, cinq cent mille francs !
Il plaisantait, heureux de leurs visages bouleversés. Madame Charbonnel put enfin demander d’une voix étranglée et timide :
— C’est fini, bien sûr?... On ne recommencera plus le procès ?
— Non, non, soyez tranquilles. L’héritage est à vous.
Et il donna quelques détails. Le conseil d’État n’avait pas autorisé les sœurs de la Sainte-Famille à accepter le legs, en se basant sur l’existence d’héritiers naturels, et eh cassant le testament qui ne paraissait pas avoir tous les caractères d’authenticité désirables. Monseigneur Rochart était exaspéré. Rougon, qui l’avait rencontré la veille chez son collègue le ministre de l’instruction publique, riait encore de ses regards furibonds. Son triomphe sur le prélat l’égayait beaucoup.
— Vous voyez bien qu’il ne m’a pas mangé, dit-il encore. Je suis trop gros... Oh ! tout n’est pas terminé entre nous. J’ai vu ça à la couleur de ses yeux. C’est un homme qui ne doit rien oublier. Mais ceci me regarde.
Les Charbonnel se confondaient en remerciements, avec des révérences. Ils dirent qu’ils partiraient le soir même. Maintenant, ils étaient pris d’une vive inquiétude : la maison de leur cousin Chevassu, à Faverolles, se trouvait gardée par une vieille domestique dévote, très dévouée aux sœurs de la Sainte-Famille ; peut-être, en apprenant l’issue du procès, allait-on dévaliser leur maison. Ces religieuses devaient être capables de tout.
— Oui, partez ce soir, reprit le ministre. Si quelque chose clochait là-bas, écrivez-moi.
Il les reconduisait. Quand la porte fut ouverte, il remarqua l’étonnement des figures, dans l’antichambre ; le préfet de la Somme échangeait un sourire avec ses collègues du Jura et du Cher ; les deux dames, devant la table, avaient aux lèvres un léger pli de dédain. Alors, il haussa la voix, rudement :
— Écrivez-moi, n’est-ce pas ? Vous savez combien je vous suis dévoué... El quand vous serez à Plassans, dites à ma mère que je me porte bien.
Il traversa l’antichambre, les accompagna jusqu’à l’autre porte, pour les imposer à tout ce monde, sans aucune honte d’eux, tirant un grand orgueil d’être parti de leur petite ville et de pouvoir aujourd’hui les mettre aussi haut qu’il lui plaisait. Et les solliciteurs, les fonctionnaires, inclinés sur leur passage, saluaient la robe de soie puce et l’habit à queue carrée des Charbonnel.
Quand il rentra dans son cabinet, il trouva le colonel debout.
— A ce soir, dit ce dernier. Il commence à faire trop chaud chez vous.
Et il se pencha pour lui murmurer quelques paroles à l’oreille. Il s’agissait de son fils Auguste, qu’il allait retirer du collège, désespérant de lui voir jamais passer son baccalauréat. Rougon avait promis de le prendre dans son ministère, bien que le diplôme de bachelier fût exigé de tous les employés.
— Eh bien, c’est cela, amenez-le, répondit-il. Je passerai par-dessus les formalités. Je chercherai un biais... Et il gagnera quelque chose tout de suite, puisque vous y tenez.
M. Béjuin resta seul devant la cheminée. Il roula son fauteuil, s’installa au milieu, sans paraître s’apercevoir que la pièce se vidait. Il demeurait toujours le dernier, attendait encore quand les autres n’étaient plus là, clans l’espoir de se faire offrir quelque part oubliée.
Merle, de nouveau, reçut l’ordre d’introduire le préfet de la Somme. Mais, au lieu de se diriger vers la porte, il s’approcha du bureau, en disant avec un sourire aimable :
— Si Son Excellence daigne le permettre, je vais m’acquitter tout de suite d’une petite commission.
Rougon posa les deux coudes sur son buvard, pour écouter.
— C’est cette pauvre madame Correur... Je suis allé chez elle ce matin. Elle est couchée, elle a un clou bien mal placé, et très-gros, oh ! plus gros que la moitié du poing. Ça n’a rien de dangereux, mais ça la fait beaucoup souffrir, parce qu’elle a la peau très-fine...
— Alors ? demanda le ministre.
— J’ai même aidé la bonne à la retourner. Mais j’ai mon service, moi.. Alors, elle est très-inquiète, elle aurait voulu venir voir Son Excellence pour les réponses qu’elle attend. Je m’en allais, quand elle m’a rappelé, en me disant que je serais bien gentil, si je pouvais ce soir lui rapporter les réponses, après mon travail... Son Excellence serait-elle assez obligeante... ?
Le ministre se tourna tranquillement.
— Monsieur d’Escorailles, donnez-moi donc ce dossier là-bas, dans cette armoire.
C’était le dossier de madame Correur, une énorme chemise grise crevant de papiers. Il y avait là des lettres, des projets, des pétitions de toutes les écritures et de toutes les orthographes : demandes de bureaux de tabac, demandes de bureaux de timbres, demandes de secours, de subventions, de pensions, d’allocations. Toutes les feuilles volantes portaient en marge l’apostille de madame Correur, cinq ou six lignes suivies d’une grosse signature masculine.
Rougon feuilletait le dossier et regardait, au bas des lettres, de petites notes écrites de sa main au crayon rouge.
— La pension de madame Jalaguier est portée à dix-huit cents francs. Madame Leturc a son bureau de tabac... Les fournitures de madame Chardon sont acceptées... Rien encore pour madame Testanière... Ah ! vous direz aussi que j’ai réussi pour mademoiselle Herminie Billecoq. J’ai parlé d’elle, des clames donneront la dot nécessaire à son mariage avec l’officier qui l’a séduite.
— Je remercie mille fois Son Excellence, dit Merle en s’inclinant.
Il sortait, lorsqu’une adorable tête blonde, coiffée d’un chapeau rose, parut à la porte.
— Puis-je entrer ? demanda une voix flûtée.
Et madame Bouchard, sans attendre la réponse, entra. Elle n’avait pas vu l’huissier clans l’antichambre, elle était allée droit devant elle. Rougon, qui l’appelait « ma chère enfant », la fit asseoir, après avoir gardé un instant entre les siennes ses petites mains gantées.
— Est-ce pour quelque chose de sérieux ? demanda-t-il.
— Oui, oui, très-sérieux, répondit-elle avec un sourire.
Alors, il recommanda à Merle de n’introduire personne. M. d’Escorailles, qui avait fini la toilette de ses ongles, était venu saluer madame Bouchard. Elle lui fit signe de se pencher, lui parla tout bas, vivement. Le jeune homme approuva de la tête. Et il alla prendre son chapeau, en disant à Rougon :
— Je vais déjeuner, je ne vois rien d’important... Il n’y a que cette place d’inspecteur. Il faudrait nommer quelqu’un.
Le ministre restait perplexe, secouait la tête.
— Oui, sans doute, il faut nommer quelqu’un... On m’a proposé déjà un tas de monde. Ça m’ennuie de nommer des gens que je ne connais pas.
Et il regardait autour de lui, clans les coins de la pièce, comme pour trouver. Ses yeux brusquement tombèrent sur M. Béjuin, allongé devant la cheminée, silencieux, béat.
— Monsieur Béjuin ! appela-t-il.
Celui-ci ouvrit doucement les yeux, sans bouger.
— Voulez-vous être inspecteur ? Je vous expliquerai : une place de six mille francs, où l’on n’a rien à faire, et qui est très-compatible avec vos fonctions de député.
M. Béjuin dodelina de la tète. Oui, oui, il acceptait. Et, quand l’affaire fut entendue, il resta encore là deux minutes à flairer l’air. Mais il sentit sans doute qu’il n’y aurait plus rien à ramasser ce matin-là, car il se relira lentement, en traînant les pieds, derrière M. d’Escorailles.
— Nous voilà seuls... Voyons, qu’y a-t-il, ma chère enfant ? demanda Rougon à la jolie madame Bouchard.
Il avait roulé un fauteuil, et s’était assis devant elle, au milieu du cabinet. Alors, il remarqua sa toilette, une robe de cachemire de l’Inde rose pâle, d’une grande douceur, qui la drapait comme un peignoir. Elle était habillée sans l’être. Sur ses bras, sur sa gorge, l’étoffe souple vivait ; tandis que, clans la mollesse de la jupe, de larges plis marquaient la rondeur de ses jambes. Il y avait là une nudité très-savante, une séduction calculée jusque dans la taille placée un peu haut, dégageant les hanches. Et pas un bout de jupon ne se montrait, elle semblait sans linge, délicieusement mise pourtant.
— Voyons, qu’y a-t-il ? répéta Rougon.
Elle souriait, ne parlant pas encore. Elle se renversait, les cheveux frisés sous son chapeau rose, montrant la blancheur mouillée de ses dents, entre ses lèvres ouvertes. Sa petite figure avait un abandon câlin, un air de prière ardent et soumis.
— C’est quelque chose que j’ai à vous demander, murmura-t-elle enfin.
Puis, elle ajouta vivement :
— Dites d’abord que vous me l’accordez ?
Mais il ne promit rien. Il voulait savoir auparavant. Il se défiait des clames. Et, comme elle se penchait tout près de lui, il l’interrogea.
— C’est donc bien gros, que vous n’osez parler. Il faut que je vous confesse, n’est-ce pas?... Procédons par ordre. Est-ce pour votre mari ?
Elle répondit non de la tête, sans cesser de sourire.
— Diable!... Pour M. d’Escorailles alors ? Vous complotiez quelque chose à voix basse, là, tout à l’heure.
Elle répondit toujours non. Elle avait une légère moue, signifiant clairement qu’il avait bien fallu renvoyer M. d’Escorailles. Puis, Rougon cherchant avec quelque surprise, elle rapprocha encore son fauteuil, se trouva dans ses jambes.
— Écoutez... Vous ne me gronderez pas ? vous m’aimez bien un peu?... C’est pour un jeune homme. Vous ne le connaissez pas ; je vous dirai son nom tout à l’heure, quand vous lui aurez donné la place.... Oh ! une place sans importance. Vous n’aurez qu’un mot à dire, et nous vous serons bien reconnaissants.
— Un de vos parents peut-être ? demanda-t-il de nouveau.
Elle eut un soupir, le regarda avec des yeux mourants, laissa glisser ses mains pour qu’il les reprît clans les siennes. Et elle dit très-bas :
— Non, un ami... Mon Dieu ! je suis bien malheureuse !
Elle s’abandonnait, elle se livrait à lui par cet aveu. C’était une attaque très-voluptueuse, d’un art supérieur, savamment calculée pour lui enlever ses moindres scrupules. Un instant, il crut même qu’elle inventait cette histoire par un raffinement de séduction, afin de se faire désirer davantage, au sortir des bras d’un autre.
— Mais c’est très-mal ! s’écria-t-il.
Alors, d’un geste prompt et familier, elle lui mit sa main dégantée sur la bouche. Elle s’était allongée tout contre lui. Ses yeux se fermaient dans son visage pâmé. L’un de ses genoux relevait sa jupe molle, qui la couvrait à peine du fin tissu d’une longue chemise de nuit. L’étoffe tendue du corsage avait les émotions de sa gorge. Pendant quelques secondes, il la sentit comme nue entre ses bras. Et il la saisit brutalement par la taille, il la planta debout au milieu du cabinet, se fâchant, jurant.
— Tonnerre de Dieu ! soyez donc raisonnable !
Elle, les lèvres blanches, resta devant lui, avec des regards en dessous.
— Oui, c’est très-mal, c’est indigne ! M. Bouchard est un excellent homme, il vous adore, il a une confiance aveugle en vous... Non, certes, je ne vous aiderai pas à le tromper. Je refuse, entendez-vous, je refuse absolument ! Et je vous dis ce que je pense, je ne mâche pas mes paroles, ma belle enfant... On peut être indulgent. Ainsi, par exemple, passe encore...
Il s’arrêta, il allait laisser échapper qu’il lui tolérait M. d’Escorailles. Peu à peu, il se calmait, une grande dignité lui venait. Il la fit asseoir, en la voyant prise d’un petit tremblement ; lui, resta debout, la chapitra d’importance. Ce fut un sermon en forme, avec de très belles paroles. Elle offensait toutes les lois divines et humaines ; elle marchait sur un abîme, déshonorait le foyer domestique, se préparait une vieillesse de remords ; et, comme il crut deviner un léger sourire aux coins de ses lèvres, il fit même le tableau de cette vieillesse, la beauté dévastée, le cœur à jamais vide, la rougeur du front sous les cheveux blancs. Puis, il examina sa faute au point de vue de la société ; là surtout, il se montra sévère, car si elle avait pour elle l’excuse de sa nature sensible, le mauvais exemple qu’elle donnait devait rester sans pardon ; ce qui l’amena à tonner contre le dévergondage moderne, les débordements abominables de l’époque. Enfin, il fit un retour sur lui-même. Il était le gardien des lois. Il ne pouvait abuser de son pouvoir pour encourager le vice. Sans la vertu, un gouvernement lui semblait impossible. Et il termina en mettant ses adversaires au défi de trouver clans son administration un seul acte de népotisme, une seule faveur due à l’intrigue.
La jolie madame Bouchard l’écoutait, la tête basse, pelotonnée, montrant son cou délicat sous le bavolet de son chapeau rose. Quand il se fut soulagé, elle se leva, se dirigea vers la porte, sans dire un mot. Mais comme elle sortait, la main sur le bouton, elle leva la tête, et se remit à sourire, en murmurant :
— Il s’appelle Georges Duchesne. Il est commis principal dans la division de mon mari, et veut être sous chef...
— Non, non ! cria Rougon.
Alors, elle s’en alla, en l’enveloppant d’un long regard méprisant de femme dédaignée. Elle s’attardait, elle traînait sa jupe avec langueur, désireuse de laisser derrière elle le regret de sa possession.
Le ministre rentra dans son cabinet d’un air de fatigue. Il avait fait un signe à Merle qui le suivit. La porte était restée entr’ouverte.
— Monsieur le directeur dû Vœu national, que Son Excellence a fait demander, vient d’arriver, dit l’huissier à demi-voix.
— Très-bien ! répondit Rougon. Mais je recevrai auparavant les fonctionnaires qui sont là depuis longtemps. A ce moment, un valet de chambre parut à la porte conduisant aux appartements particuliers. Il annonça que le déjeuner était prêt et que madame Delestang attendait Son Excellence au salon. Le ministre s’était avancé vivement.
— Dites qu’on serve ! Tant pis ! je recevrai plus tard. Je crève de faim.
Il allongea le cou pour jeter un coup d’œil. L’antichambre était toujours pleine. Pas un fonctionnaire, pas un solliciteur, n’avait bougé. Les trois préfets causaient dans leur coin ; les deux dames, devant la table, s’appuyaient du bout de leurs doigts, un peu lasses ; les mêmes têtes, aux mêmes places, demeuraient fixes et muettes, le long des murs, contre les dossiers de velours rouge. Alors, il quitta son cabinet, en donnant à Merle l’ordre de retenir le préfet de la Somme et le directeur du Vœu national.
Madame Rougon, un peu souffrante, était partie la veille pour le Midi, où elle devait passer un mois ; elle avait un oncle du côté de Pau. Delestang, chargé d’une mission très-importante au sujet d’une question agricole, se trouvait en Italie depuis six semaines. Et c’était ainsi que le ministre, avec lequel Clorinde voulait causer longuement, l’avait invitée à venir déjeuner au ministère, en garçons.
Elle l’attendait patiemment, en feuilletant un Traité de droit administratif, qui traînait sur une table.
— Vous devez avoir l’estomac dans les talons, lui dit-il gaiement. J’ai été débordé, ce matin.
Et il lui offrit le bras, il la conduisit à la salle à manger, une pièce immense, clans laquelle les deux couverts, mis sur une petite table devant la fenêtre, étaient comme perclus. Deux grands laquais servaient. Rougon et Clorinde, très-sobres tous les deux, mangèrent vite : quelques radis, une tranche de saumon froid, des côtelettes à la purée et un peu de fromage. Ils ne touchèrent pas au vin. Rougon, le matin, ne buvait que de l’eau. A peine échangèrent-ils dix paroles. Puis, quand les deux laquais, après avoir desservi, eurent apporté le café et des liqueurs, la jeune femme lui adressa un léger mouvement des sourcils, qu’il comprit parfaitement.
— C’est bien, dit-il, laissez-nous. Je sonnerai.
Les laquais sortirent. Alors, elle se leva, en donnant des tapes sur sa jupe pour faire tomber les miettes. Elle portait une robe de soie noire, trop grande, chargée de volants, si compliquée, qu’elle y était comme empaquetée, sans qu’on pût distinguer où se trouvaient ses hanches et, sa gorge.
— Quelle halle ! murmurait-elle, en allant au fond de la pièce. C’est un salon pour noces et repas de corps, votre salle à manger !
Et elle revint, ajoutant :
— Je voudrais bien fumer ma cigarette, moi !
— Diable ! dit Rougon, c’est qu’il n’y a pas de tabac. Je ne fume jamais.
Mais elle cligna les yeux, elle sortit de sa poche une petite blague en soie rouge brodée d’or, guère plus grosse qu’une bourse. Du bout de ses doigts minces, elle roula une cigarette. Puis, comme ils ne voulaient pas sonner, ce fut une chasse aux allumettes dans toute la pièce. Enfin, sur le coin d’un dressoir, ils trouvèrent trois allumettes, qu’elle emporta soigneusement. Et, la cigarette aux lèvres, allongée de nouveau sur sa chaise, elle se mit à boire son café par petites gorgées, en regardant Rougon bien en face, avec un sourire.
— Eh bien, je suis tout à vous, dit celui-ci, qui souriait également. Vous aviez à causer, causons.
Elle eut un geste d’insouciance.
— Oui. J’ai reçu une lettre de mon mari. Il s’ennuie à Turin. Il est très-heureux d’avoir obtenu cette mission, grâce à vous ; seulement, il ne veut pas qu’on l’oublie là-bas... Mais nous parlerons de cela tout à l’heure. Rien ne presse.
Elle se remit à fumer et à le regarder avec son irritant sourire. Rougon, peu à peu, s’était accoutumé à la voir, sans se poser les questions qui, autrefois, piquaient si vivement sa curiosité. Elle avait fini par entrer dans ses habitudes, il l’acceptait maintenant comme une figure classée, connue, dont les étrangetés ne lui causaient plus un sursaut de surprise. Mais, à la vérité, il ne savait toujours rien de précis sur elle, il l’ignorait toujours autant qu’aux premiers jours. Elle restait multiple, puérile et profonde, bête le plus souvent, singulièrement fine parfois, très-douce et très-méchante. Quand elle le surprenait encore par un geste, un mot dont il ne trouvait pas l’explication, il avait des haussements d’épaules d’homme fort, il disait que toutes les femmes étaient ainsi. Et il croyait par là témoigner un grand mépris pour les femmes, ce qui aiguisait le sourire de Clorinde, un sourire discret et cruel, montrant le bout des dents, entre les lèvres rouges.
— Qu’avez-vous donc à me regarder ? demanda-t-il enfin, gêné par ces grands yeux ouverts sur lui. Est-ce que j’ai quelque chose qui vous déplaît ?
Une pensée cachée venait de luire au fond des yeux de Clorinde, pendant que deux plis donnaient à sa bouche une grande dureté. Mais elle reprit aussitôt son rire adorable, soufflant sa fumée par minces filets, murmurant :
— Non, non, je vous trouve très-bien... Je pensais à une chose, mon cher. Savez-vous que vous avez eu une fière chance ?
— Comment cela ?
— Sans doute... Vous voilà au sommet que vous vouliez atteindre. Tout le monde vous a poussé, les événements eux-mêmes vous ont servi.
Il allait répondre, lorsqu’on frappa à la porte. Clorinde, d’un mouvement instinctif, cacha sa cigarette derrière sa jupe. C’était un employé qui voulait communiquer à Son Excellence une dépêche très-pressée. Rougon, d’un air maussade, lut la dépêche, indiqua à l’employé le sens dans lequel il fallait rédiger la réponse. Puis, il referma la porte violemment, et venant se rasseoir :
— Oui, j’ai eu des amis très-dévoués. Je lâche de m’en souvenir... Et vous avez raison, j’ai à remercier jusqu’aux événements. Les hommes ne peuvent souvent rien quand les faits ne les aident pas.
En disant ces paroles d’une voix lente, il la regardait, ses lourdes paupières baissées, cachant à demi le regard dont il l’étudiait. Pourquoi parlait-elle de sa chance ? Que savait-elle au juste des événements favorables auxquels elle faisait allusion ? Peut-être Du Poizat avait-il causé ? Mais, à la voir souriante et songeuse, la face comme attendrie d’un ressouvenir sensuel, il sentait en elle une autre préoccupation ; sûrement elle ignorait tout. Lui-même oubliait, préférait ne pas fouiller trop au fond de sa mémoire. Il y avait une heure dans sa vie qui finissait par lui sembler très-confuse. Il en arrivait à croire qu’il devait réellement sa haute situation au dévouement de ses amis.
— Je ne voulais rien être, on m’a poussé malgré moi, continua-t-il. Enfin les choses ont tourné pour le mieux. Si je réussis à faire quelque bien, je serai satisfait.
Il acheva son café. Clorinde roulait une seconde cigarette.
— Vous vous rappelez ? murmura-t-elle, il y a deux ans, quand vous avez quitté le Conseil d’État, je vous questionnais, je vous demandais la raison de ce coup de tête. Faisiez-vous le sournois, dans ce temps-là ! Mais, maintenant, vous pouvez parler... Voyons, la, franchement, entre nous, aviez-vous un plan arrêté ?
— On a toujours un plan, répondit-il finement. Je me sentais tomber, je préférais faire le saut moi-même.
— Et votre plan s’est-il exécuté, les choses ont-elles exactement marché comme vous l’aviez prévu ?
Il eut un clignement d’yeux de compère qui se met à l’aise.
— Mais non, vous le savez bien, jamais les choses ne marchent ainsi... Pourvu qu’on arrive !
Et il s’interrompit, lui offrant des liqueurs.
— Hein ? du curaçao ou de la chartreuse ?
Elle accepta un petit verre de chartreuse. Comme il versait, on frappa de nouveau. Elle cacha encore sa cigarette, avec un geste d’impatience. Lui, furieux, sans lâcher le carafon, se leva. Celte fois, c’était pour une lettre scellée d’un large cachet. Il la parcourut d’un regard, la fourra dans une poche de sa redingote, en disant :
— C’est bien ! Et qu’on ne me dérange plus, n’est-ce pas ?
Clorinde, quand il fut revenu en face d’elle, trempa ses lèvres dans sa chartreuse, buvant goutte à goutte, le regardant en dessous, les yeux luisants. Elle était reprise par cet attendrissement qui lui noyait la face. Elle dit très-bas, les deux coudes posés sur la table :
— Non, mon cher, vous ne saurez jamais tout ce qu’on a fait pour vous.
Il s’approcha, posa à son tour ses deux coudes, en s’écriant vivement :
— Tiens, c’est vrai, vous allez me conter ça ! Maintenant, il n’y a plus de cachotteries, n’est-ce pas?... Dites-moi ce que vous avez fait ?
Elle répondit non du menton, longuement, en pinçant sa cigarette des lèvres.
— C’est donc terrible ? Vous craignez que je ne puisse pas payer ma dette, peut-être?... Attendez, je vais tâcher de deviner... Vous avez écrit au pape et vous avez mis tremper quelque bon Dieu dans mon pot à eau, sans que je m’en aperçoive ?
Mais elle se fâcha de celte plaisanterie. Elle menaçait de s’en aller, s’il continuait.
— Ne riez pas de la religion, disait-elle. Ça vous porterait malheur.
Puis, calmée, chassant de la main la fumée qu’elle soufflait et qui semblait incommoder Rougon, elle reprit, d’une voix particulière :
— J’ai vu beaucoup de monde. Je vous ai fait des amis. Elle éprouvait un besoin mauvais de lui tout conter. Elle voulait qu’il n’ignorât pas de quelle façon elle avait travaillé à sa fortune. Cet aveu était une première satisfaction, dans sa longue rancune si patiemment cachée. S’il l’avait poussée, elle aurait donné des détails précis. C’était ce retour en arrière qui la rendait rieuse, un peu folle, la peau chaude d’une moiteur dorée.
— Oui, oui, répéta-t-elle, des hommes très-hostiles à vos idées, dont j’ai dû faire la conquête pour vous ; mon cher.
Rougon était devenu très-pâle. Il avait compris..
— Ah ! dit-il simplement.
Il cherchait à éviter ce sujet. Mais, effrontément, tranquillement, elle plantait dans ses yeux son large regard noir, riant d’un rire de gorge. Alors, il céda, il l’interrogea.
— Monsieur de Marsy, n’est-ce pas ?
Elle répondit oui d’un signe de tête, en rejetant derrière son épaule une bouffée de fumée.
— Le chevalier Rusconi ? Elle répondit encore oui.
— Monsieur Lebeau, monsieur de Salneuve, monsieur Guyol-Laplanche ?
Elle répondait toujours oui. Pourtant, au nom de M. de Plouguern, elle protesta. Celui-là, non. Et elle acheva son verre de chartreuse, à petits coups de langue, la mine triomphante.
Rougon s’était levé. Il alla au fond de la pièce, revint derrière elle, lui dit dans la nuque :
— Pourquoi pas avec moi, alors ?
Elle se retourna brusquement, de peur qu’il ne lui baisât les cheveux.
— Avec vous ? mais c’est inutile ! Pourquoi faire, avec vous?... C’est bête, ce que vous dites là ! Avec vous, je n’avais pas besoin de plaider votre cause.
Et, comme il la regardait, pris d’une colère blanche, elle partit d’un grand éclat de rire.
— Ah ! l’innocent ! on ne peut seulement pas plaisanter, il croit tout ce qu’on lui dit!... Voyons, mon cher, me pensez-vous capable de mener un pareil commerce ? Et pour vos beaux yeux encore ! D’ailleurs, si j’avais commis toutes ces vilenies, je ne vous les raconterais pas, bien sûr... Non, vrai, vous êtes amusant !
Rougon resta un moment décontenancé. Mais la façon ironique dont elle se démentait, la rendait plus provoquante ; et toute sa personne, le rire de sa gorge, la flamme de ses yeux, répétait ses aveux, disait toujours oui. Il allongeait les bras pour la prendre par la taille, lorsqu’on frappa une troisième fois.
— Tant pis ! murmura-t-elle, je garde ma cigarette.
Un huissier entra, tout essoufflé, balbutiant que Son Excellence le ministre de la justice demandait à parler à Son Excellence ; et il regardait du coin de l’œil cette dame qui fumait.
— Dites que je suis sorti ! cria Rougon. Je n’y suis pour personne, entendez-vous !
Quand l’huissier se fut retiré à reculons, en saluant, il s’emporta, donna des coups de poing sur les meubles. On ne le laissait plus respirer ; la veille encore, on l’avait relancé jusque dans son cabinet de toilette, pendant qu’il se faisait la barbe. Clorinde, délibérément, marcha vers la porte.
— Attendez, dit-elle. On ne nous dérangera plus. Elle prit les clefs, les mit en dedans, ferma à double tour.
— La. On peut frapper, maintenant.
Et elle revint rouler une troisième cigarette, debout devant la fenêtre. Il crut à une heure d’abandon. Il s’approcha, lui dit clans le cou :
— Clorinde !
Elle ne bougea pas, et il reprit d’une voix plus basse :
— Clorinde, pourquoi ne veux-tu pas ?
Ce tutoiement la laissa calme. Elle dit non de la tête, mais faiblement, comme si elle avait voulu l’encourager, le pousser encore. Il n’osait la toucher, devenu tout d’un coup timide, demandant la permission en écolier que sa première bonne fortune paralyse. Pourtant, il finit par la baiser rudement sur la nuque, à la racine des cheveux. Alors, elle se tourna, toute méprisante, en s’écriant :
— Tiens, ça vous reprend donc, mon cher ? Je croyais que ça vous avait passé... Quel drôle d’homme vous faites ! Vous embrassez les femmes après dix-huit mois de réflexion.
Lui, la tête baissée, se ruant sur elle, avait saisi une de ses mains qu’il mangeait de baisers. Elle la lui abandonnait. Elle continuait à se moquer, sans se fâcher.
— Pourvu que vous ne me mordiez pas les doigts, c’est tout ce que je vous demande... Ah ! je n’aurais pas cru cela de vous ! Vous étiez devenu si sage, quand j’allais vous voir rue Marbeuf ! Et vous voilà de nouveau en folie, parce que je vous raconte des saletés, dont je n’ai jamais eu l’idée, Dieu merci ! Eh bien ! vous êtes propre, mon cher!... Moi, je ne brûle pas si longtemps. C’est de l’histoire ancienne. Vous n’avez pas voulu de moi, je ne veux plus de vous.
— Écoutez, tout ce que vous voudrez, murmura-t-il. Je ferai tout, je donnerai tout.
Mais elle disait encore non, le punissant dans sa chair de ses anciens dédains, goûtant là une première vengeance. Elle l’avait souhaité tout-puissant pour le refuser et faire ainsi un affront à sa force d’homme.
— Jamais, jamais ! répéta-t-elle à plusieurs reprises. Vous ne vous souvenez donc pas ? Jamais !
Alors, honteusement, Rougon se traîna à ses pieds. Il avait pris ses jupes entre ses bras, il baisait ses genoux à travers la soie. Ce n’était pas la robe molle de madame Bouchard, mais un paquet d’étoffe d’une épaisseur irritante, et qui pourtant le grisait de son odeur. Elle, avec un haussement d’épaules, lui abandonnait les jupes. Mais il s’enhardissait, ses mains descendaient, cherchaient les pieds, au bord du volant.
Prenez garde ! dit-elle de sa voix paisible.
Et, comme il enfonçait les mains, elle lui posa sur le front le bout embrasé de sa cigarette. Il recula en poussant un cri, voulut de nouveau se précipiter sur elle. Mais elle s’était échappée et tenait un cordon de sonnette, adossée contre le mur, près de la cheminée. Elle cria :
— Je sonne, je dis que c’est vous qui m’avez enfermée !
Il tourna sur lui-même, les poings au tempes, le corps secoué d’un grand frisson. Et, pendant quelques secondes, il demeura immobile, avec la peur d’entendre sa tête éclater. Il se roidissait pour se calmer d’un coup, les oreilles bourdonnantes, les yeux aveuglés de flammes rouges.
— Je suis une brute, murmura-t-il. C’est stupide. Clorinde riait d’un air de victoire, en lui faisant de la morale. Il avait tort de mépriser les femmes ; plus tard, il reconnaîtrait qu’il existait des femmes très-fortes. Puis, elle retrouva son ton de bonne fille.
— Nous ne sommes pas fâchés, hein?... Voyez-vous, me demandez jamais ça. Je ne veux pas, ça ne me plaît pas.
Rougon se promenait, honteux de lui. Elle lâcha le cordon de sounette, alla se rasseoir devant la table, où elle se fit un verre d’eau sucrée.
— J’ai donc reçu hier une lettre de mon mari, reprit-elle tranquillement. J’avais tant d’affaires ce matin, que je vous aurais peut-être manqué de parole pour le déjeuner, si je n’avais désiré vous la montrer. Tenez, la voici... Il vous rappelle vos promesses.
Il prit la lettre, la lut en marchant, la rejeta sur la table, devant elle, avec un geste d’ennui.
— Eh bien ? demanda-t-elle.
Mais lui, ne parla pas tout de suite. Il gonflait le dos, il bâillait légèrement.
— Il est bête, finit-il par dire.
Elle fut très-blessée. Depuis quelque temps, elle ne tolérait plus qu’on parût douter des capacités de son mari. Elle baissa un instant la tête, réprimant les petits mouvements de révolte dont ses mains étaient agitées. Peu à peu, elle s’affranchissait de sa soumission d’écolière, semblait prendre à Rougon assez de sa force pour se poser en adversaire redoutable.
— Si nous montrions cette lettre, ce serait un homme fini, dit le ministre, poussé à se venger sur le mari de la résistance de la femme. Ah ! le bonhomme n’est pas facile à caser.
— Vous exagérez, mon cher, reprit-elle après un silence. Autrefois, vous juriez qu’il avait le plus bel avenir. Il possède des qualités très-sérieuses et très-solides... Allez, ce ne sont pas les hommes vraiment forts qui vont le plus loin !
Rougon continuait sa promenade. Il haussait les épaules.
— Votre intérêt est qu’il entre au ministère. Vous y compterez un ami. Si réellement le ministre de l’agriculture et du commerce se retire pour des raisons de santé, comme on le dit, l’occasion est superbe. Mon mari est compétent, et sa mission en Italie le désigne au choix de l’empereur... Vous savez que l’empereur l’aime beaucoup ; ils s’entendent très-bien ensemble ; ils ont les mêmes idées... Un mot de vous enlèverait l’affaire.
Il fit encore deux ou trois tours sans répondre. Puis, s’arrêtant devant elle :
— Je veux bien, après tout... Il y en a de plus bêtes... Mais je fais cela uniquement pour vous. Je désire vous désarmer. Hein ! vous né devez pas être bonne. N’est-ce pas, vous êtes très-rancunière ?
Il plaisantait. Elle se mit à rire également, en répétant :
— Oui, oui, très-rancunière... Je me souviens.
Puis, comme elle le quittait, il la retint un instant à la porte. A deux reprises, ils se serrèrent fortement les doigts, sans ajouter un mot.
Dès que Rougon fut seul, il retourna à son cabinet. La grande pièce était vide. Il s’assit devant le bureau, les coudes au bord du buvard, soufflant dans le silence. Ses paupières se baissaient, une somnolence rêveuse le tint assoupi pendant près de dix minutes. Mais il eut un sursaut, il s’étira les bras ; et il sonna. Merle parut.
— Monsieur le préfet de la Somme attend toujours, n’est-ce pas?... Faites-le entrer.
Le préfet de la Somme entra, blême et souriant, en redressant sa petite taille. Il fit son compliment au ministre d’un air correct. Rougon, un peu alourdi, attendait. Il le pria de s’asseoir.
— Voici, monsieur le préfet, pourquoi je vous ai mandé. Certaines instructions doivent être données de vive voix... Vous n’ignorez pas que le parti révolutionnaire relève la tête. Nous avons été à deux doigts d’une catastrophe épouvantable. Enfin, le pays demande à être rassuré, à sentir au-dessus de lui l’énergique protection du gouvernement. De son côté, Sa Majesté l’empereur est décidée à faire des exemples, car jusqu’à présent on a singulièrement abusé de sa bonté...
Il parlait lentement, renversé au fond de son fauteuil, jouant avec un gros cachet à manche d’agate. Le préfet approuvait chaque membre de phrase d’un vif mouvement de tête.
— Votre département, continua le ministre, est un des plus mauvais. La gangrène républicaine...
— Je fais tous mes efforts... voulut dire le préfet.
— Ne m’interrompez pas... Il faut donc que la répression y soit éclatante. C’est pour m’entendre avec vous sur ce sujet que j’ai désiré vous voir... Nous nous sommes occupés ici d’un travail, nous avons dressé une liste...
Et il cherchait parmi ses papiers. Il prit un dossier qu’il feuilleta.
— Ou a dû répartir sur toute la France le nombre d’arrestations jugées nécessaires. Le chiffre pour chaque département est proportionné au coup qu’il s’agit de porter... Comprenez bien nos intentions. Ainsi, tenez, la Haute-Marne, où les républicains sont en infime minorité, trois arrestations seulement. La Meuse, au contraire, quinze arrestations... Quant à votre département, la Somme, n’est-ce pas ? nous disons la Somme...
Il tournait les feuillets, clignait ses grosses paupières. Enfin, il leva la tête et regarda le fonctionnaire en face.
— Monsieur le préfet, vous avez douze arrestations à faire.
Le petit homme blême s’inclina, en répétant :
— Douze arrestations... J’ai parfaitement compris Son Excellence.
Mais il restait perplexe, pris d’un léger trouble qu’il ne voulait pas montrer. Après quelques minutes de conversation, comme le ministre le congédiait en se levant, il se décida à demander :
— Son Excellence pourrait-elle me désigner les personnes... ?
— Oh ! arrêtez qui vous voudrez!... Je ne puis pas m’occuper de ces détails. Je serais débordé. Et partez ce soir, procédez aux arrestations dès demain... Ah ! pourtant, je vous conseille de frapper haut. Vous avez bien là-bas des avocats, des négociants, des pharmaciens, qui s’occupent de politique. Coffrez-moi tout ce monde là. Ça fait plus d’effet.
Le préfet se passait la main sur le front, d’un geste anxieux, fouillant déjà sa mémoire, cherchant des avocats, des négociants, des pharmaciens. Il hochait toujours la tête d’un air d’approbation. Mais Rougon ne fut sans doute pas satisfait de son attitude hésitante.
— Je ne vous cacherai pas, reprit-il, que Sa Majesté est très-mécontente en ce moment du personnel administratif. Il pourrait y avoir bientôt un grand mouvement préfectoral. Nous avons besoin d’hommes très-dévoués, dans les circonstances graves où nous sommes.
Ce fut comme un coup de fouet.
— Son Excellence peut compter sur moi, s’écria le préfet. J’ai déjà mes hommes ; il y a un pharmacien à Péronne, un marchand de drap et un fabricant de papier à Doullens ; quant aux avocats, ils ne manquent pas, c’est une peste... Oh ! j’assure à Son Excellence que je trouverai les douze... Je suis un vieux serviteur de l’empire.
Il parla encore de sauver le pays, et s’en alla, en saluant très-bas. Le ministre, derrière lui, balança son grand corps d’un air de doute ; il ne croyait pas aux petits hommes. Sans se rasseoir, il barra la Somme d’un trait rouge sur la liste. Plus des deux tiers des départements se trouvaient déjà barrés. Le cabinet gardait le silence étouffé de ses tentures vertes mangées par la poussière, l’odeur grasse dont l’embonpoint de Rougon semblait l’emplir.
Quand il sonna Merle de nouveau, il s’irrita de voir que l’antichambre était toujours pleine. Il crut même reconnaître les deux dames, devant la table.
— Je vous avais dit de congédier tout le monde, cria-t-il. Je sors, je ne puis recevoir.
— Monsieur le directeur du Vœu national est là, murmura l’huissier.
Rougon l’avait oublié. Il noua les poings derrière son dos et donna l’ordre de l’introduire. C’était un homme d’une quarantaine d’années, mis avec une grande recherche, la figure épaisse.
— Ah ! vous voilà, monsieur, dit le ministre d’une voix rude. Il est impossible que les choses continuent sur un pareil pied, je vous en préviens !
Et, tout en marchant, il accabla la presse de gros mots. Elle désorganisait, elle démoralisait, elle poussait à tous les désordres. Il préférait aux journalistes les brigands qui assassinent sur les grandes roules ; on guérit d’un coup de poignard, tandis que les coups de plume sont empoisonnés ; et il trouva d’autres comparaisons encore plus saisissantes. Peu à peu, il se fouettait lui-même, il s’agitait furieusement, il roulait sa voix avec un fracas de tonnerre. Le directeur, resté debout, baissait la tète sous l’orage, la mine humble et consternée. Il finit par demander :
— Si Son Excellence daignait m’expliquer, je ne comprends pas bien pourquoi...
— Comment, pourquoi ! s’écria Rougon exaspéré.
Il se précipita, étala le journal sur son bureau, en montra les colonnes toutes balafrées à coups de crayon rouge.
— Il n’y a pas dix lignes qui ne soient répréhensibles ! Dans votre article de tête, vous semblez mettre en doute l’infaillibilité du gouvernement en matière de répression. Dans cet entrefilet, à la seconde page, vous semblez faire une allusion à ma personne, en parlant des parvenus dont le triomphe est insolent. Dans vos faits divers, traînent des histoires ordurières, des attaques stupides contre les hautes classes.
Le directeur, épouvanté, joignait les mains, tâchait de placer un mot.
— Je jure à Son Excellence... Je suis désespéré que Son Excellence ait pu supposer un instant... Moi qui ai pour Son Excellence une si vive admiration...
Mais Rougon ne l’écoutait pas.
— Et le pis, monsieur, c’est que personne n’ignore les liens qui vous attachent à l’administration. Comment les autres feuilles peuvent-elles nous respecter, si les journaux que nous payons ne nous respectent pas?... Depuis ce matin, tous mes amis me dénoncent ces abominations. Alors, le directeur cria avec Rougon. Ces articles-là ne lui avaient point passé sous les yeux. Mais il allait flanquer tous ses rédacteurs à la porte. Si Son Excellence le voulait, il communiquerait chaque matin à Son Excellence une épreuve du numéro. Rougon, soulagé, refusa ; il n’avait pas le temps. Et il poussait le directeur vers la porte, lorsqu’il se ravisa. — J’oubliais. Votre feuilleton est odieux... Cette femme bien élevée qui trompe son mari, est un argument détestable contre la bonne éducation. On ne doit pas laisser dire qu’une femme comme il faut puisse commettre une faute.
— Le feuilleton a beaucoup de succès, murmura le directeur, inquiet de nouveau. Je l’ai lu, je l’ai trouvé très-intéressant. — Ah ! vous l’avez lu... Eh bien ! cette malheureuse a-t-elle des remords à la fin ? Le directeur battit des paupières, ahuri, cherchant à se souvenir.
— Des remords ? non, je ne crois pas. Rougon avait ouvert la porte. Il la referma sur lui, en criant. — Il faut absolument qu’elle ait des remords !... Exigez de l’auteur qu’il lui donne des remords ! Rougon avait écrit à Du Poizat et à M. Kahn, pour qu’on lui évitât l’ennui d’une réception officielle aux portes de Niort. Il arriva un samedi soir, vers sept heures, et descendit directement à la préfecture, avec l’idée de se reposer jusqu’au lendemain midi ; il était très-las. Mais, après le dîner, quelques personnes vinrent. La nouvelle de la présence du ministre devait déjà courir la ville. On ouvrit la porte d’un petit salon, voisin de la salle à manger ; un bout de soirée s’organisa. Rougon, debout entre les deux fenêtres, fut obligé d’étouffer ses bâillements et de répondre d’une façon aimable aux compliments de bienvenue.
Un député du département, cet avoué qui avait hérité de la candidature officielle de M. Kahn, parut le premier, effaré, en redingote et en pantalon de couleur ; et il s’excusait, il expliquait qu’il rentrait à pied d’une de ses fermes, mais qu’il avait quand même voulu saluer tout de suite Son Excellence. Puis, un petit homme gros et court se montra, sanglé dans un habit noir un peu juste, ganté de blanc, l’air cérémonieux et désolé. C’était le premier adjoint. Il venait d’être prévenu par sa bonne. Il répétait que monsieur le maire serait désespéré ; monsieur le maire, qui attendait Son Excellence le lendemain seulement, se trouvait à sa propriété des Varades, à dix kilomètres. Derrière l’adjoint, défilèrent encore six messieurs ; grands pieds, grosses mains, larges figures massives ; le préfet les présenta comme des membres distingués de la Société de statistique. Enfin, le proviseur du lycée amena sa femme, une délicieuse blonde de vingt-huit ans, une Parisienne dont les toilettes révolutionnaient Niort. Elle se plaignit de la province à Rougon, amèrement.
Cependant, M. Kahn, qui avait dîné avec le ministre et le préfet, était très-questionné sur la solennité du lendemain. On devait se rendre à une lieue de la ville, dans le quartier dit des Moulins, devant l’entrée d’un tunnel projeté pour le chemin de fer de Niort à Angers ; et là Son Excellence le ministre de l’intérieur mettrait lui-même le feu à la première mine. Cela parut touchant. Rougon faisait le bonhomme. Il voulait simplement honorer l’entreprise si laborieuse d’un vieil ami. D’ailleurs, il se considérait comme le fils adoptif du département des Deux-Sèvres, qui l’avait autrefois envoyé à l’Assemblée législative. A la vérité, le but de son voyage, vivement conseillé par Du Poizat, était de le montrer dans toute sa puissance à ses anciens électeurs, afin d’assurer complètement sa candidature, s’il lui fallait jamais un jour entrer au Corps législatif.
Par les fenêtres du petit salon, on voyait la ville noire et endormie. Personne ne venait plus. On avait appris trop tard l’arrivée du ministre. Cela tournait au triomphe, pour les gens zélés qui se trouvaient là. Ils ne parlaient pas de quitter la place, ils se gonflaient dans la joie d’être les premiers à posséder Son Excellence en petit comité. L’adjoint répétait plus haut, d’une voix dolente, sous laquelle perçait une grande jubilation :
— Mon Dieu ! que monsieur le maire va être contrarié!... Et monsieur le président ! et monsieur le procureur impérial ! et tous ces messieurs !
Vers neuf heures pourtant, on put croire que la ville était dans l’antichambre. Il y eut un bruit imposant de pas. Puis, un domestique vint dire que monsieur le commissaire central désirait présenter ses hommages à Son Excellence. Et ce fut Gilquin qui entra, Gilquin superbe, en habit, portant des gants paille et des bottines de chevreau. Du Poizat l’avait casé dans son département. Gilquin, très-convenable, ne gardait qu’un dandinement un peu osé des épaules et la manie de ne pas se séparer de son chapeau ; il tenait ce chapeau appuyé contre sa hanche, légèrement renversé, clans une pose étudiée sur quelque gravure de tailleur. Il s’inclina devant Rougon, en murmurant avec une humilité exagérée :
— Je me rappelle au bon souvenir de Son Excellence, que j’ai eu l’honneur de rencontrer plusieurs fois à Paris.
Rougon sourit. Ils causèrent un instant. Gilquin passa ensuite dans la salle à manger, où l’on venait de servir le thé. Il y trouva M. Khan, en train de revoir, sur un coin de la table, la liste des invitations pour le lendemain. Dans le petit salon, maintenant, on parlait de la grandeur du règne ; Du Poizat, debout à côté de Rougon, exaltait l’empire ; et tous deux échangeaient des saluts, comme s’ils s’étaient félicités d’une œuvre personnelle, en face des Niortais béants d’une admiration respectueuse.
— Sont-ils forts, ces mâtins-là ! murmura Gilquin, qui suivait la scène par la porte grande ouverte.
Et, tout en versant du rhum dans son thé, il poussa le coude de M. Kahn. Du Poizat, maigre et ardent, avec ses dents blanches mal rangées et sa face d’enfant fiévreux, où le triomphe avait mis une flamme, faisait rire d’aise Gilquin, qui le trouvait très-réussi ».
— Hein ? vous ne l’avez pas vu arriver dans le département ? continua-t-il à voix basse. Moi, j’étais avec lui. Il tapait les pieds d’un air rageur en marchant. Allez, il devait en avoir gros sur le cœur contre les gens d’ici. Depuis qu’il est dans sa préfecture, il se régale à se venger de son enfance. Et les bourgeois qui l’ont connu pauvre diable autrefois, n’ont pas envie aujourd’hui de sourire, quand il passe, je vous en réponds!... Oh ! c’est un préfet solide, un homme tout à son affaire. Il ne ressemble guère à ce Langlade que nous avons remplacé, un garçon à bonnes fortunes, blond comme une fille.... Nous avons trouvé des photographies de dames très-décolletées jusque dans les dossiers du cabinet.
Gilquin se tut un instant. Il croyait s’apercevoir que, d’un angle du petit salon, la femme du proviseur ne le quittait pas des yeux. Alors, voulant développer les grâces de son buste, il se plia pour dire de nouveau à M. Kahn :
— Vous a-t-on raconté l’entrevue de Du Poizat avec son père ? Oh ! l’aventure la plus amusante du monde!... Vous savez que le vieux est un ancien huissier qui a amassé un magot en prêtant à la petite semaine, et qui vit maintenant comme un loup, au fond d’une vieille maison en ruine, avec des fusils chargés dans son vestibule... Or, Du Poizat, auquel il a prédit vingt fois l’échafaud, rêvait depuis longtemps de l’écraser. Ça entrait pour une bonne moitié dans son désir d’être préfet ici... Un matin donc, mon Du Poizat endosse son plus bel uniforme, et, sous le prétexte de faire une tournée, va frapper à la porte du vieux. On parlemente un bon quart d’heure. Enfin le vieux ouvre. Un petit vieillard blême, qui regarde d’un air hébété les broderies de l’uniforme. Et savez-vous ce qu’il a dit, dès la seconde phrase, quand il a su que son fils était préfet ? Hein ! Léopold, n’envoie plus toucher les contributions ! » Au demeurant, ni émotion, ni surprise... Lorsque Du Poizat est revenu, il pinçait les lèvres, la face blanche comme un linge. Cette tranquillité de son père l’exaspérait. En voilà un sur le dos duquel il ne montera jamais !
M. Kahn hochait discrètement la tête. Il avait remis la liste des invitations dans sa poche, il prenait à son tour une tasse de thé, en jetant des coups d’œil dans le salon voisin.
— Rougon dort debout, dit-il. Ces imbéciles devraient bien le laisser aller se coucher. Il faut qu’il soit solide pour demain.
— Je ne l’avais pas revu, reprit Gilquin. Il a engraissé. Puis, il baissa encore la voix, il répéta :
— Très-forts, ces gaillards!... Ils ont manigancé je ne sais quoi, au moment du grand coup. Moi, je les avais avertis. Le lendemain, patatras ! la danse a eu lieu tout de même. Rougon prétend qu’il est allé à la préfecture, où personne n’a voulu le croire. Enfin, ça le regarde, on n’a pas besoin d’en causer... Cet animal de Du Poizat m’avait payé un fameux déjeuner clans un café des boulevards. Oh ! quelle journée ! Nous avons dû passer la soirée au théâtre ; je ne me souviens plus bien, j’ai dormi deux jours.
Sans doute M. Kahn trouvait les confidences de Gilquin inquiétantes. Il quitta la salle à manger. Alors, Gilquin, resté seul, se persuada que la femme du proviseur le regardait décidément. Il rentra dans le salon, s’empressa auprès d’elle, finit par lui apporter du thé, des petits fours, de la brioche. Il était vraiment fort bien ; il ressemblait à un homme comme il faut mal élevé, ce qui paraissait attendrir peu à peu la belle blonde. Cependant, le député démontrait la nécessité d’une nouvelle église à Niort, l’adjoint demandait un pont, le proviseur parlait d’agrandir les bâtiments du lycée, tandis que les six membres de la Société de statistique, muets, approuvaient tout de la tête.
— Nous verrons demain, messieurs, répondait Rougon, les paupières à demi fermées. Je suis ici pour connaître vos besoins et faire droit à vos requêtes.
Dix heures sonnaient, lorsqu’un domestique vint dire un mot au préfet, qui se pencha aussitôt à l’oreille du ministre. Celui-ci se hâta de sortir. Madame Correur l’attendait, dans une pièce voisine. Elle était avec une fille grande et mince, la figure fade, toute salie de taches de rousseur.
— Comment ! vous êtes à Niort ! s’écria Rougon.
— Depuis cette après-midi seulement, dit madame Correur. Nous sommes descendues là, en face, place de la Préfecture, à l’hôtel de Paris.
Et elle expliqua qu’elle arrivait de Coulonges, où elle avait passé deux jours. Puis, s’interrompant pour montrer la grande fille :
— Mademoiselle Herminie Billecoq, qui a bien voulu m’accompagner.
Herminie Billecoq fit une révérence cérémonieuse. Madame Correur continua :
— Je ne vous ai pas parlé de ce voyage, parce que vous m’auriez peut-être blâmée ; mais c’était plus fort que moi, je voulais voir mon frère... Quand j’ai appris votre voyage à Niort, je suis accourue. Nous vous guettions, nous vous avons regardé entrer à la préfecture ; seulement nous avons jugé préférable de nous présenter très tard. Ces petites villes sont si méchantes !
Rougon approuva de la tête. Madame Correur, en effet, grasse, peinte en rose, habillée de jaune, lui semblait compromettante en province.
— Et vous avez vu votre frère ? demanda-t-il.
— Oui, oui, murmura-t-elle, les dents serrées, je l’ai vu. Madame Martineau n’a pas osé me mettre à la porte. Elle avait pris la pelle, elle faisait brûler du sucre... Ce pauvre frère ! Je savais qu’il était malade, mais ça m’a donné un coup tout de même de le voir si décharné. Il m’a promis de ne pas me déshériter ; cela serait contraire à ses principes. Le testament est fait, la fortune doit être partagée entre moi et madame Martineau.... N’est-ce pas, Herminie ?
— La fortune doit être partagée, affirma la grande fille. Il l’a dit quand vous êtes entrée, il l’a répété quand il vous a montré la porte. Oh ! c’est sûr ! je l’ai entendu.
Cependant, Rougon poussait les deux femmes, en disant :
— Eh bien, je suis enchanté ! Vous êtes plus tranquille maintenant. Mon Dieu, les querelles de famille, ça finit toujours par s’arranger... Allons, bonsoir. Je vais me coucher.
Mais madame Correur l’arrêta. Elle avait tiré son mouchoir de la poche, elle se tamponnait les yeux, prise d’une crise brusque de désespoir.
— Ce pauvre Martineau!... Il a été si bon, il m’a pardonné avec tant de simplicité!... Si vous saviez, mon ami... C’est pour lui que je suis accourue, c’est pour vous supplier en sa faveur...
Les larmes lui coupèrent la voix. Elle sanglotait. Rougon, étonné, ne comprenant pas, regardait les deux femme. Mademoiselle Herminie Billecoq, elle aussi, pleurait, mais plus discrètement ; elle était très-sensible, elle avait l’attendrissement contagieux. Ce fut elle qui put balbutier la première :
— Monsieur Martineau s’est compromis dans la politique.
Alors, madame Correur se mit à parler avec volubilité.
— Vous vous souvenez, je vous ai témoigné des craintes, un jour. J’avais un pressentiment... Martineau devenait républicain. Aux dernières élections, il s’était exalté et avait fait une propagande acharnée pour le candidat de l’opposition. Je connaissais des détails que je ne veux pas dire. Enfin, tout cela devait mal tourner... Dès mon arrivée à Coulonges, au Lion d’or, où nous avons pris une chambre, j’ai questionné les gens, j’en ai appris encore plus long. Martineau a fait toutes les bêtises. Ça n’étonnerait personne dans le pays, s’il était arrêté. On s’attend à voir les gendarmes l’emmener d’un jour à l’autre... Vous pensez quelle secousse pour moi ! Et j’ai songé à vous, mon ami...
De nouveau, sa voix s’éteignit dans des sanglots. Rougon cherchait à la rassurer. Il parlerait de l’affaire à Du Poizat, il arrêterait les poursuites, si elles étaient commencées. Même il laissa échapper cette parole :
— Je suis le maître, allez dormir tranquille.
Madame Correur hochait la tête, en roulant son mouchoir, les yeux séchés. Elle finit par reprendre à demi-voix :
— Non, non, vous ne savez pas. C’est plus grave que vous ne croyez... Il mène madame Martineau à la messe et reste à la porte, en affectant de ne jamais mettre le pied dans l’église, ce qui est un sujet de scandale chaque dimanche. Il fréquente un ancien avocat retiré là-bas, un homme de 48, avec lequel on l’entend pendant des heures parler de choses terribles. On a souvent aperçu des hommes de mauvaise mine se glisser la nuit dans son jardin, sans doute pour venir prendre un mot d’ordre.
A chaque détail, Rougon haussait les épaules ; mais mademoiselle Herminie Billecoq ajouta vivement, comme fâchée d’une telle tolérance :
— Et les lettres qu’il reçoit de tous les pays, avec des cachets rouges ; c’est le facteur qui nous a dit cela. Il ne voulait pas parler, il était tout pâle. Nous avons dû lui donner vingt sous... Et son dernier voyage, il y a un mois. Il est resté huit jours dehors, sans que personne dans le pays puisse encore savoir aujourd’hui où il est allé. La dame du Lion d’or nous a assuré qu’il n’avait pas même emporté de malle.
— Herminie, je vous en prie ! dit madame Correur d’un air inquiet. Martineau est dans d’assez vilains draps. Ce n’est pas à nous de le charger.
Rougon battait des paupières, en examinant tour à tour les deux femmes. Il devenait très-grave.
— S’il est si compromis que cela... murmura-t-il.
Il crut voir une flamme s’allumer dans les yeux troubles de madame Correur. Il continua :
— Je ferai mon possible, mais je ne promets rien.
— Ah ! il est perdu, il est bien perdu ! s’écria madame Correur. Je le sens, voyez-vous... Nous ne voulons rien dire. Si nous vous disions tout...
Elle s’interrompit pour mordre son mouchoir.
— Moi qui ne l’avais pas vu depuis vingt ans ! Et je le retrouve pour ne le revoir jamais peut-être!... Il a été si bon, si bon !
Herminie eut un léger balancement des épaules. Elle faisait à Rougon des signes, pour lui donner à entendre qu’il fallait pardonner au désespoir d’une sœur, mais que le vieux notaire était le pire des gredins.
— A votre place, reprit-elle, je dirais tout. Ça vaudrait mieux.
Alors, madame Correur parut se décider à un grand effort. Elle baissa encore la voix.
— Vous vous rappelez les Te Deum qu’on a chantés partout, quand l’empereur a été si miraculeusement sauvé, devant l’Opéra... Eh bien, le jour où l’on a chanté le Te Deum à Coulonges, un voisin a demandé à Martineau s’il n’allait pas à l’église, et ce malheureux a répondu : « Pourquoi faire, à l’église ? Je me moque bien de l’empereur ! »
— « Je me moque bien de l’empereur ! » répéta mademoiselle Herminie Billecoq d’un air consterné.
— Comprenez-vous mes craintes maintenant, continua l’ancienne maîtresse d’hôtel. Je vous l’ai dit, ça n’étonnerait personne dans le pays s’il était arrêté.
En prononçant cette phrase, elle regardait Rougon fixement. Celui-ci ne parla pas tout de suite. Il semblait interroger une dernière fois cette grosse face molle, où des yeux pâles clignotaient sous les rares poils blonds des sourcils. Il s’arrêta un instant au cou gras et blanc. Puis, il ouvrit les bras, il s’écria :
— Je ne puis rien, je vous assure. Je ne suis pas le maître.
Et il donna des raisons. Il se faisait un scrupule, disait-il, d’intervenir clans ces sortes d’affaires. Si la justice se trouvait saisie, les choses devaient avoir leur cours. Il aurait préféré ne pas connaître madame Correur, parce que son amitié pour elle allait lui lier les mains ; il s’était juré de ne jamais rendre certains services à ses amis. Enfin, il se renseignerait. Et il cherchait à la consoler déjà, comme si son frère était en route pour quelque colonie. Elle baissait la tête, elle avait de petits hoquets qui secouaient l’énorme paquet de cheveux blonds dont elle chargeait sa nuque. Pourtant, elle se calmait. Comme elle prenait congé, elle poussa Herminie devant elle, en disant :
— Mademoiselle Herminie Billecoq... Je vous l’ai présentée, je crois. Pardonnez, j’ai la tête si malade!... C’est cette demoiselle que nous sommes parvenus à doter : L’officier, son séducteur, n’a pu encore l’épouser, à cause des formalités qui sont interminables... Remerciez Son Excellence, ma chère.
La grande fille remercia en rougissant, avec la mine d’une innocente devant laquelle on a lâché un gros mot. Madame Correur la laissa sortir la première ; puis, serrant fortement la main de Rougon, se penchant vers lui, elle ajouta :
— Je compte sur vous, Eugène.
Quand le ministre revint dans le petit salon, il le trouva vide. Du Poizat avait réussi à congédier le député, le premier adjoint et les six membres de la Société de statistique. M. Kahn lui-même était parti, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain, à dix heures. Il ne restait dans la salle à manger que la femme du proviseur et Gilquin, qui mangeaient des petits fours, en causant de Paris ; Gilquin roulait des yeux tendres, parlait des courses, du Salon de peinture, d’une première représentation à la Comédie française, avec l’aisance d’un homme auquel tous les mondes étaient familiers. Pendant ce temps, le proviseur donnait à voix basse au préfet des renseignements sur un professeur de quatrième soupçonné d’être républicain. Il était onze heures. On se leva, on salua Son Excellence ; et Gilquin se retirait avec le proviseur et sa femme, en offrant son bras à cette dernière, lorsque Rougon le retint.
— Monsieur le commissaire central, un mot, je vous prie.
Puis, lorsqu’ils furent seuls, il s’adressa à la fois au commissaire et au préfet.
— Qu’est-ce donc que l’affaire Martineau?... Cet homme est-il réellement très-compromis ?
Gilquin eut un sourire. Du Poizat fournit quelques renseignements.
— Mon Dieu, je ne pensais pas à lui. On l’a dénoncé. J’ai reçu des lettres... Il est certain qu’il s’occupe de politique. Mais il y a déjà eu quatre arrestations dans le département. J’aurais préféré, pour arriver au nombre de cinq que vous m’avez fixé, faire coffrer un professeur de quatrième qui lit à ses élèves des livres révolutionnaires.
— J’ai appris des faits bien graves, dit sévèrement Rougon. Les larmes de sa sœur ne doivent pas sauver ce Martineau, s’il est vraiment si dangereux. Il y a là une question de salut public.
Et se tournant vers Gilquin :
— Qu’en pensez-vous ?
— Je procéderai demain à l’arrestation, répondit celui-ci. Je connais toute l’affaire. J’ai vu madame Correur à l’hôtel de Paris, où je dîne d’habitude.
Du Poizat ne fit aucune objection. Il tira un petit carnet de sa poche, biffa un nom pour en écrire un autre au-dessus, tout en recommandant au commissaire central de faire surveiller quand même le professeur de quatrième. Rougon accompagna Gilquin jusqu’à la porte. Il reprit :
— Ce Martineau est un peu souffrant, je crois. Allez en personne à Coulpnges. Soyez très-doux.
Mais Gilquin se redressa d’un air blessé. Il oublia tout respect, il tutoya Son Excellence.
— Me prends-tu pour un sale mouchard ! s’écria-t-il. Demande à Du Poizat l’histoire de ce pharmacien que j’ai arrêté au lit, avant-hier. Il y avait, dans le lit, la femme d’un huissier. Personne n’a rien su... J’agis toujours en homme du monde.
Rougon dormit neuf heures d’un sommeil profond.
Quand il ouvrit les yeux le lendemain, vers huit heures et demie, il fit appeler Du Poizat, qui arriva, un cigare aux dents, l’air très-gai. Ils causèrent, ils plaisantèrent comme autrefois, lorsqu’ils habitaient chez madame Mélanie Correur, et qu’ils allaient se réveiller, le matin, avec des tapes sur leurs cuisses nues. Tout en se débarbouillant, le ministre demanda au préfet des détails sur le pays, les histoires des fonctionnaires, les besoins des uns, les vanités des autres. Il voulait pouvoir trouver pour chacun une phrase aimable.
— N’ayez pas peur, je vous soufflerai ! dit Du Poizat en riant.
Et, en quelques mots, il le mit au courant, il le renseigna sur les personnages qui l’approcheraient. Rougon, parfois, lui faisait répéter un fait pour le mieux caser dans sa mémoire. A dix heures, M. Kahn arriva. Ils déjeunèrent tous les trois, en arrêtant les derniers détails de la solennité. Le préfet ferait un discours ; M. Kahn aussi. Rougon prendrait la parole le dernier. Mais il serait bon de provoquer un quatrième discours. Un instant, ils songèrent au maire ; seulement Du Poizat le trouvait trop bête, et il conseilla de choisir l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui se trouvait naturellement désigné, mais dont M. Kahn craignait l’esprit critique. Enfin, ce dernier, en sortant de table, emmena le ministre à l’écart, pour lui indiquer les points sur lesquels il serait heureux de le voir insister, dans son discours.
Le rendez-vous était pour dix heures et demie, à la préfecture. Le maire et le premier adjoint se présentèrent ensemble ; le maire balbutiait, était au désespoir de ne s’être pas trouvé à Niort, la veille ; tandis que le premier adjoint affectait de demander à Son Excellence si elle avait passé une bonne nuit, si elle se sentait remise de sa fatigue. Ensuite, parurent le président du tribunal civil, le procureur impérial et ses deux substituts, l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, que suivirent à la file le receveur général, le directeur des contributions directes et le conservateur des hypothèques. Plusieurs de ces messieurs étaient avec leurs dames. La femme du proviseur, la jolie blonde, vêtue d’une toilette bleu ciel du plus piquant effet, causa une grosse émotion ; elle pria Son Excellence d’excuser son mari, retenu au lycée par une attaque de goutte, qui l’avait pris la veille au soir en rentrant. Cependant, d’autres personnages arrivaient : le colonel du 78e de ligne caserné à Niort, le président du tribunal de commerce, les deux juges de paix de la ville, le conservateur des eaux et forêts accompagné de ses trois demoiselles, des conseillers municipaux, des délégués de la Chambre consultative des arts et manufactures, de la Société de statistique et du Conseil des prud’hommes.
La réception avait lieu dans le grand salon de la préfecture. Du Poizat faisait les présentations. Et le ministre, souriant, plié en deux, accueillait chaque personne en vieille connaissance. Il savait des particularités étonnantes sur chacune d’elles. Il parla au procureur impérial, très-élogieusement, d’un réquisitoire prononcé dernièrement par lui dans une affaire d’adultère ; il demanda d’une voix émue au directeur des contributions directes des nouvelles de madame, alitée depuis deux mois ; il retint un instant le colonel du 78e de ligne, pour lui montrer qu’il n’ignorait pas les brillantes études de son fils à Saint-Cyr ; il causa chaussure avec un conseiller municipal qui possédait de grands ateliers de cordonnerie, et entama avec le conservateur des hypothèques, archéologue passionné, une discussion sur une pierre druidique découverte la semaine précédente. Quand il hésitait, cherchant la phrase, Du Poizat venait à son aide, d’un mot habilement soufflé. D’ailleurs, il gardait un aplomb superbe.
Comme le président du tribunal de commerce entrait et s’inclinait devant lui, il s’écria d’une voix affable :
— Vous êtes seul, monsieur le président ? J’espère bien que vous amènerez madame au banquet, ce soir...
Il s’arrêta, en voyant autour de lui l’embarras des figures. Du Poizat clignait terriblement les paupières. Alors, il se souvint que le président du tribunal de commerce vivait séparé de sa femme, à la suite de certains faits scandaleux. Il s’était trompé, il avait cru parler à l’autre président, au président du tribunal civil. Cela ne troubla en rien son aplomb. Souriant toujours, sans chercher à revenir sur sa maladresse, il reprit d’un air fin :
— J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, monsieur. Je sais que mon collègue le garde des sceaux vous a porté pour la décoration... C’est une indiscrétion. Gardez-moi le secret.
Le président du tribunal de commerce devint très rouge. Il suffoquait de joie. Autour de lui, on s’empressait, on le félicitait ; pendant que Rougon prenait note mentalement de cette croix donnée avec tant d’à-propos, pour ne pas oublier d’avertir son collègue. C’était le mari trompé qu’il décorait. Du Poizat eut un sourire d’admiration.
Cependant, il y avait une cinquantaine de personnes dans le grand salon. On attendait toujours, les visages muets, les regards gênés.
— L’heure avance, on pourrait partir, murmura le ministre.
Mais le préfet se pencha, lui expliqua que le député, l’ancien adversaire de M. Kahn, n’était pas encore là. Enfin celui-ci entra, tout suant ; sa montre avait dû s’arrêter, il n’y comprenait rien. Puis, voulant rappeler devant tous sa visite de la veille, il commença une phrase :
— Comme je le disais hier soir à Votre Excellence...
Et il marcha à côté de Rougon, en lui annonçant qu’il retournerait le lendemain matin à Paris. Le congé de Pâques avait pris fin le mardi, la session était rouverte. Mais il avait cru devoir rester quelques jours de plus à Niort, pour faire les honneurs du département à Son Excellence.
Tous les invités étaient descendus dans la cour de la préfecture, où une dizaine de voitures, rangées aux deux côtés du perron, attendaient. Le ministre monta avec le député, le préfet et le maire, dans une calèche qui prit la tête. Le reste des invités s’empila le plus hiérarchiquement possible ; il y avait là deux autres calèches, trois victorias et des chars-à-bancs à six et à huit places. Dans la rue de la Préfecture, le défilé s’organisa. On partit au petit trot. Les rubans des dames s’envolaient, tandis que leurs jupes débordaient par-dessus les portières. Les chapeaux noirs des messieurs miroitaient au soleil. Il fallut traverser tout un bout de la ville. Le long des rues étroites, le pavé aigu secouait rudement les voitures qui passaient avec un bruit de ferraille. Et à toutes les fenêtres, sur toutes les portes, les Niortais saluaient sans un cri, cherchant Son Excellence, très surpris de voir la redingote bourgeoise du ministre à côté de l’habit brodé d’or du préfet.
Au sortir de la ville, on roula sur une large promenade plantée d’arbres magnifiques. Il faisait très-doux ; une belle journée d’avril, un ciel clair, tout blond de soleil. La route, droite et unie, s’enfonçait au milieu de jardins pleins de lilas et d’abricotiers en fleur. Puis, les champs s’élargirent en vastes cultures, coupées de loin en loin par un bouquet d’arbres. Dans les voitures, on causait.
— Voici une filature, n’est-ce pas ? dit Rougon, à l’oreille duquel le préfet se penchait.
Et s’adressant au maire, lui montrant le bâtiment de briques rouges, au bord de l’eau :
— Une filature qui vous appartient, je crois... On m’a parlé de votre nouveau système de cardage pour les laines. Je tâcherai de trouver un instant afin de visiter toutes ces merveilles.
Il demanda des détails sur la puissance motrice de la rivière. Selon lui, les moteurs hydrauliques, dans de bonnes conditions, avaient d’énormes avantages. Et il émerveilla le maire par ses connaissances techniques. Les autres voitures suivaient, un peu débandées. Des conversations arrivaient, hérissées de chiffres, au milieu du trot assourdi des chevaux. Un rire perlé sonna, qui fit tourner foutes les têtes : c’était la femme du proviseur, dont l’ombrelle venait de s’envoler sur un tas de cailloux.
— Vous possédez une ferme par ici, reprit Rougon en souriant au député. La voilà sur ce coteau, si je ne me trompe... Des prairies superbes ! Je sais, d’ailleurs, que vous vous occupez d’élevage, et que vous avez eu des vaches couronnées, aux derniers comices agricoles.
Alors, ils parlèrent bestiaux. Les prairies, trempées de soleil, avaient une douceur de velours vert. Toute une nappe de fleurs y naissaient. Des rideaux de grands peupliers ménageaient des échappées d’horizon, des coins de paysage adorables. Une vieille femme qui conduisait un âne, dut arrêter la bête au bord du chemin, pour laisser passer le cortège. Et l’âne se mit à braire, effaré par celte procession de voitures, dont les panneaux vernis luisaient dans la campagne. Les dames en toilette, les hommes gantés, tinrent leur sérieux.
On monta, à gauche, une légère pente ; puis, on redescendit. On était arrivé. C’était un creux dans les terres, le cul-de-sac d’un étroit vallon, une sorte de trou étranglé entre trois coteaux qui faisaient muraille. De la campagne environnante, en levant les yeux, on ne voyait, sur le ciel clair, que les carcasses crevées de deux moulins en ruine. Là, au fond, au milieu d’un carré d’herbe, une tente était dressée, de la toile grise bordée d’un large galon rouge, avec des trophées de drapeaux, sur les quatre faces. Un millier de curieux venus à pied, des bourgeois, des dames, des paysans du quartier, s’étageaient à droite, du côté de l’ombre, le long de l’amphithéâtre formé par un des coteaux. Devant la tente, un détachement du 78e de ligne se trouvait sous les armes, en face des pompiers de Niort, dont le bel ordre était très-remarqué ; tandis que, au bord de la pelouse, une équipe d’ouvriers, en blouses neuves, attendaient, ayant à leur tête des ingénieurs boutonnés dans leurs redingotes. Dès que les voitures se montrèrent, la Société philharmonique de la ville, une société composée d’instrumentistes amateurs, se mit à jouer l’ouverture de la Dame blanche.
— Vive Son Excellence ! crièrent quelques voix, que le bruit des instruments étouffa.
Rougon descendit de voiture. Il levait les yeux, il regardait le trou au fond duquel il se trouvait, fâché de cet étranglement de l’horizon, qui lui semblait rapetisser la solennité. Et il resta là un instant clans l’herbe, attendant un compliment de bienvenue. Enfin, M. Kahn accourut. Il s’était échappé de la préfecture aussitôt après le déjeuner ; seulement il venait, par prudence, d’examiner la mine à laquelle Son Excellence devait mettre le feu. Ce fut lui qui conduisit le ministre jusqu’à la tente. Les invités suivaient. Il y eut un moment de confusion. Rougon demandait des renseignements.
— Alors, c’est dans cette tranchée que doit s’ouvrir le tunnel ?
— Parfaitement, répondit M. Kahn. La première mine est creusée dans ce rocher rougeâtre, où Votre Excellence voit un drapeau.
Le coteau du fond, entamé à la pioche, montrait le roc. Des arbustes déracinés pendaient parmi les déblais. On avait semé de feuillages le sol de la tranchée. M. Kahn indiqua encore de la main le tracé de la voie ferrée, que marquait une double file de jalons, alignant des bouts de papier blanc, au milieu des sentiers, des herbes, des buissons. C’était un coin paisible de nature à éventrer.
Pourtant, les autorités avaient fini par se caser sous la tente. Les curieux, derrière, se penchaient, pour voir entre les toiles. La Société philharmonique achevait l’ouverture de la Dame blanche.
— Monsieur le ministre, dit tout à coup une voix aiguë qui vibra dans le silence, je tiens à remercier le premier Votre Excellence d’avoir bien voulu accepter l’invitation que nous nous sommes permis de lui adresser. Le département des Deux-Sèvres gardera un éternel souvenir...
C’était Du Poizat qui venait de prendre la parole. Il se tenait à trois pas de Rougon, debout tous les deux ; et, à certaines chutes de phrase cadencées, ils inclinaient légèrement la tête l’un vers l’autre. Il parla ainsi un quart d’heure, rappelant au ministre la façon brillante dont il avait représenté le département à l’Assemblée législative ; la ville de Niort avait inscrit son nom dans ses annales comme celui d’un bienfaiteur, et brûlait de lui témoigner sa reconnaissance en toute occasion. Du Poizat s’était chargé de la partie politique et pratique. Par moments, sa voix se perdait dans le plein air. Alors, on ne voyait plus que ses gestes, un mouvement régulier de son bras droit ; et le millier de curieux étagés sur le coteau, s’intéressaient aux broderies de sa manche, dont l’or luisait dans un coup de soleil.
Ensuite, M. Kahn s’avança au milieu de la tente. Lui, avait la voix très-grosse. Il aboyait certains mots. Le fond du vallon formait écho et renvoyait les fins de phrase sur lesquelles il appuyait trop complaisamment. Il conta ses longs efforts, les études, les démarches qu’il avait dû faire pendant près de quatre ans, pour doter le pays d’une nouvelle voie ferrée. Maintenant, toutes les prospérités allaient pleuvoir sur le département ; les champs seraient fertilisés, les usines doubleraient leur fabrication, la vie commerciale pénétrerait jusque dans les plus humbles villages ; et il semblait, à l’entendre, que les Deux-Sèvres devenaient, sous ses mains élargies, une contrée de cocagne, avec des ruisseaux de lait et des bosquets enchantés, où des tables chargées de bonnes choses attendaient les passants. Puis, brusquement, il affecta une modestie outrée. On ne lui devait aucune gratitude, il n’aurait jamais mené à bien un aussi vaste projet, sans le haut patronage dont il était fier. Et, tourné vers Rougon, il l’appela « l’illustre ministre, le défenseur de toutes les idées nobles et utiles ». En terminant, il célébra les avantages financiers de l’affaire. A la Bourse, on s’arrachait les actions. Heureux les rentiers qui avaient pu placer leur argent dans une entreprise à laquelle Son Excellence le ministre de l’intérieur voulait attacher son nom !
— Très-bien, très-bien ! murmurèrent quelques invités.
Le maire et plusieurs représentants de l’autorité serrèrent la main de M. Kahn, qui affectait d’être très-ému. Au dehors, des applaudissements éclataient. La Société philharmonique crut devoir attaquer un pas redoublé ; mais le premier adjoint se précipita, envoya un pompier pour faire taire la musique. Pendant ce temps, sous la lente, l’ingénieur en chef des ponts et chaussées hésitait, disait qu’il n’avait rien préparé. L’insistance du préfet le décida. M. Kahn, très-inquiet, murmura à l’oreille de ce dernier :
— Vous avez eu tort. Il est mauvais comme la gale. L’ingénieur en chef était un homme long et maigre, qui avait de grandes prétentions à l’ironie. Il parlait lentement, en tordant le coin de sa bouche, toutes les fois qu’il voulait lancer une épigramme. Il commença par écraser M. Kahn sous les éloges. Puis, les allusions méchantes arrivèrent. Il jugea en quelques mots le projet de chemin de fer, avec ce dédain des ingénieurs du gouvernement pour les travaux des ingénieurs civils. Il rappela le contre-projet de la compagnie de l’Ouest, qui devait passer par Thouars, et insista, sans paraître y mettre de malice, sur le coude du tracé de M. Kahn, desservant les hauts fourneaux de Bressuire. Le tout sans brutalité aucune, mêlé de phrases aimables, procédant par coups d’épingle, sentis des seuls initiés. Il fut plus cruel encore en finissant. Il parut regretter que l’illustre ministre » vînt se compromettre dans une affaire dont le côté financier donnait des inquiétudes à tous les hommes d’expérience. Il faudrait des sommes énormes ; la plus grande honnêteté, le plus grand désintéressement seraient nécessaires. Et il laissa tomber cette dernière phrase, la bouche tordue :
— Ces inquiétudes sont chimériques, nous sommes complètement rassurés en voyant, à la tête de l’entreprise, un homme dont la belle situation de fortune et la haute probité commerciale sont bien connues dans le département.
Un murmure d’approbation courut. Seules quelques personnes regardaient M. Kahn, qui s’efforçait de sourire, les lèvres blanches. Rougon avait écouté en fermant les paupières à demi, comme gêné par la grande lumière. Quand il les rouvrit, ses yeux pâles étaient devenus noirs. Il comptait d’abord parler très-brièvement. Mais il avait maintenant un des siens à défendre. Il fit trois pas, se trouva au bord de la tente ; et là, avec un geste dont l’ampleur semblait s’adresser à toute la France attentive, il commença.
— Messieurs, permettez-moi de franchir ces coteaux par la pensée, d’embrasser l’empire tout entier d’un coup d’œil, et d’élargir ainsi la solennité qui nous rassemble, pour en faire la fête du labeur industriel et commercial. Au moment même où je vous parle, du nord au midi, on creuse des canaux, on construit des voies ferrées, on perce des montagnes, on élève des ponts...
Un profond silence s’était fait. Entre les phrases, on entendait des souffles dans les branches, puis la voix haute d’une écluse, au loin. Les pompiers, qui luttaient de belle tenue avec les soldats, sous le soleil ardent, jetaient des regards obliques, pour voir parler le ministre, sans tourner le cou. Sur le coteau, les spectateurs avaient fini par se mettre à leur aise ; les dames s’étaient accroupies, après avoir étalé leur mouchoir à terre ; deux messieurs que le soleil gagnait, venaient d’ouvrir les ombrelles de leurs femmes. Et la voix de Rougon montait peu à peu. Il paraissait gêné au fond de ce trou, comme si le vallon n’eût pas été assez vaste pour ses gestes. De ses mains brusquement jetées en avant, il semblait vouloir déblayer l’horizon, autour de lui. A deux reprises, il chercha l’espace ; mais il ne rencontra en haut, au bord du ciel, que les moulins dont les carcasses éventrées craquaient au soleil.
L’orateur avait repris le thème de M. Kahn, en l’agrandissant. Ce n’était plus le département des Deux Sèvres seulement qui entrait dans une ère de prospérité miraculeuse, mais la France entière, grâce à l’embranchement de Niort à Angers. Pendant dix minutes, il énuméra les bienfaits sans nombre dont les populations seraient comblées. Il poussa les choses jusqu’à parler de la main de Dieu. Puis, il répondit à l’ingénieur en chef ; il ne discutait pas son discours, il n’y faisait aucune allusion ; il disait simplement le contraire de ce qu’il avait dit, insistant sur le dévouement de M. Kahn, le montrant modeste, désintéressé, grandiose. Le côté financier de l’entreprise le laissait plein de sérénité. Il souriait, il entassait d’un geste rapide des monceaux d’or. Alors, des bravos lui coupèrent la voix.
— Messieurs, un dernier mot, dit-il après s’être essuyé les lèvres avec son mouchoir.
Le dernier mot dura un quart d’heure. Il se grisait, il s’engageait plus qu’il n’aurait voulu. Même à la péroraison, comme il en était à la grandeur du règne, célébrant la haute intelligence de l’empereur, il laissa entendre que Sa Majesté patronnait d’une façon particulière l’embranchement de Niort à Angers. L’entreprise devenait une affaire d’État.
Trois salves d’applaudissements retentirent. Un vol de corbeaux, volant dans le ciel pur, à une grande hauteur, s’effaroucha, avec des croassements prolongés. Dès la dernière phrase du discours, la Société philharmonique s’était mise à jouer, sur un signal parti de la tente ; tandis que les dames, serrant leurs jupes, se relevaient vivement, désireuses de ne rien perdre du spectacle. Cependant, autour de Rougon, les invités souriaient d’un air ravi. Le maire, le procureur impérial, le colonel du 78e de ligne, hochaient la tête, en écoutant le député s’émerveiller à demi-voix, de façon à être entendu du ministre. Mais le plus enthousiaste était sûrement l’ingénieur en chef des ponts et chaussées ; il affecta une servilité extraordinaire, la bouche tordue, comme foudroyé par les magnifiques paroles du grand homme.
— Si Son Excellence veut bien me suivre, dit M. Kahn, dont la grosse face suait de joie.
C’était la fin. Son Excellence allait mettre le feu à la première mine. Des ordres venaient d’être donnés à l’équipe d’ouvriers en blouses neuves. Ces hommes précédèrent le ministre et M. Kahn dans la tranchée, et se rangèrent au fond, sur deux lignes. Un contremaître tenait un bout de corde allumé, qu’il présenta à Rougon. Les autorités, restées sous la tente, allongeaient le cou. Le public anxieux attendait. La Société philharmonique jouait toujours.
— Est-ce que ça va faire beaucoup de bruit ? demanda avec un sourire inquiet la femme du proviseur à l’un des deux substituts.
— C’est selon la nature de la roche, se hâta de répondre le président du tribunal de commerce, qui entra dans des explications minéralogiques.
— Moi, je me bouche les oreilles, murmura l’aînée des trois filles du conservateur des eaux et forêts.
Rougon, la corde allumée à la main, au milieu de tout ce monde, se sentait ridicule. En haut, sur la crête des coteaux, les carcasses des moulins craquaient plus fort. Alors, il se hâta, mit le feu à la mèche, dont le contremaître lui indiqua le bout, entre deux pierres. Aussitôt un ouvrier souffla dans une trompe, longuement. Toute l’équipe s’écarta. M. Kahn avait vivement ramené Son Excellence sous la tente, en montrant une sollicitude inquiète.
— Eh bien, ça ne part donc pas ? balbutia le conservateur des hypothèques, qui clignait les yeux d’anxiété, avec une envie folle de se boucher les oreilles, comme les dames.
L’explosion n’eut lieu qu’au bout de deux minutes. On avait mis la mèche très-longue, par prudence. L’attente des spectateurs tournait à l’angoisse ; tous les yeux, fixés sur la roche rouge, s’imaginaient la voir remuer ; des personnes nerveuses dirent que ça leur cassait la poitrine. Enfin, il y eut un ébranlement sourd, la roche se fendit, pendant qu’un jet de fragments, gros comme les deux poings, montait dans la fumée. Et tout le monde s’en alla. On entendait ces mots, cent fois répétés :
— Sentez-vous la poudre ?
Le soir, le préfet donna un dîner, auquel les autorités assistèrent. Il avait lancé cinq cents invitations pour le bal qui suivit. Ce bal fut splendide. Le grand salon était décoré de plantes vertes, et l’on avait ajouté, aux quatre coins, quatre petits lustres, dont les bougies, jointes à celles du lustre central, jetaient une clarté extraordinaire. Niort ne se souvenait pas d’un tel éclat. Le flamboiement des six fenêtres éclairait la place de la Préfecture, où plus de deux mille curieux se pressaient, les yeux en l’air, pour voir les danses. Même l’orchestre s’entendait si distinctement, que des gamins, en bas, organisaient des galops sur les trottoirs. Dès neuf heures, les dames s’éventaient, les rafraîchissements circulaient, les quadrilles succédaient aux valses et aux polkas. Près de la porte, Du Poizat, très-cérémonieux, recevait les retardataires, avec un sourire.
— Votre Excellence ne danse donc pas ? demanda hardiment à Rougon la femme du proviseur, qui venait d’entrer, vêtue d’une robe de tarlatane semée d’étoiles d’or.
Rougon s’excusa en souriant. Il était debout devant une fenêtre, au milieu d’un groupe. Et, tout en soutenant une conversation sur la révision du cadastre, il jetait au dehors de rapides coups d’œil. De l’autre côté de la place, dans la vive lueur dont les lustres éclairaient les façades, il venait d’apercevoir, à une des croisées de l’hôtel de Paris, madame Correur et mademoiselle Herminie Billecoq. Elles restaient là, regardant la fête, accoudées à la barre d’appui comme à la rampe d’une loge. Elles avaient des visages luisants, des cous nus et gonflés de légers rires, à certaines bouffées chaudes de la fête.
Cependant, la femme du proviseur achevait le tour du grand salon, distraite, insensible à l’admiration que l’ampleur de sa longue jupe soulevait parmi les toutes unes gens. Elle cherchait quelqu’un du regard, sans cesser de sourire, d’un air languissant.
— Monsieur le commissaire central n’est donc pas venu ? finit-elle par demander à Du Poizat, qui la questionnait sur la santé de son mari. Je lui ai promis une valse.
— Mais il devrait être là, répondit le préfet ; je suis surpris de ne pas le voir... Il a eu une mission à remplir aujourd’hui. Seulement il m’avait promis d’être de retour à six heures.
C’était vers midi, après le déjeuner, que Gilquin avait quitté Niort à cheval, pour aller arrêter le notaire Martineau. Coulonges se trouvait à cinq lieues. Il comptait y être à deux heures et pouvoir repartir vers les quatre heures au plus tard, ce qui lui permettrait de ne pas manquer le banquet, auquel il était invité. Aussi ne pressa-t-il pas l’allure de son cheval, se dandinant sur la selle, se promettant d’être très-entreprenant, le soir, au bal, avec cette personne blonde, qu’il jugeait seulement un peu maigre. Gilquin aimait les femmes grasses. A Coulonges, il descendit à l’hôtel du Lion d’or, où un brigadier et deux gendarmes devaient l’attendre. De cette façon, son arrivée ne serait pas remarquée ; on louerait une voiture, on « emballerait » le notaire, sans qu’une voisine se mît sur sa porte. Mais les gendarmes n’étaient pas au rendez-vous. Jusqu’à cinq heures, Gilquin les attendit, jurant, buvant des grogs, regardant sa montre tous les quarts d’heure. Jamais il ne serait à Niort pour le dîner. Il faisait seller son cheval, lorsque enfin le brigadier parut, suivi de ses deux hommes. Il y avait eu malentendu.
— Bon, bon, ne vous excusez pas, nous n’avons pas le temps, cria furieusement le commissaire central. Il est déjà cinq heures un quart... Empoignons notre individu, et que ça ne traîne pas ! Il faut que nous roulions dans dix minutes.
D’ordinaire, Gilquin était bon homme. Il se piquait, dans ses fonctions, d’une urbanité parfaite. Ce jour-là, il avait même arrêté un plan compliqué, afin d’éviter les émotions trop fortes au frère de madame Correur : ainsi il devait entrer seul, pendant que les gendarmes se tiendraient, avec la voiture, à la porte du jardin, dans une ruelle donnant sur la campagne. Mais ses trois heures d’attente au Lion d’or l’avaient tellement exaspéré, qu’il oublia toutes ces belles précautions. Il traversa le village et alla sonner rudement chez le notaire, à la porte de la rue. Un gendarme fut laissé devant cette porte ; l’autre fit le tour, pour surveiller les murs du jardin. Le commissaire était entré avec le brigadier. Dix à douze curieux effarés regardaient de loin,
A la vue des uniformes, la servante qui avait ouvert, prise d’une terreur d’enfant, disparut en criant ce seul mot, de toutes ses forces :
— Madame ! madame ! madame !
Une femme petite et grasse, dont la face gardait un grand calme, descendit lentement l’escalier.
— Madame Martineau, sans doute ? dit Gilquin d’une voix rapide. Mon Dieu ! madame, j’ai une triste mission à remplir... Je viens arrêter votre mari.
Elle joignit ses mains courtes, tandis que ses lèvres décolorées tremblaient. Mais elle ne poussa pas un cri. Elle resta sur la dernière marche, bouchant l’escalier avec ses jupes. Elle voulut voir le mandat d’amener, demanda des explications, traîna les choses.
— Attention ! le particulier va nous filer entre les doigts, murmura le brigadier à l’oreille du commissaire.
Sans doute elle entendit. Elle les regarda, de son air calme, en disant :
— Montez, messieurs.
Et elle monta la première. Elle les introduisit clans un cabinet, au milieu duquel M. Martineau se tenait debout, en robe de chambre. Les cris de la bonne venaient de lui faire quitter le fauteuil où il passait ses journées. Très-grand, les mains comme mortes, le visage d’une pâleur de cire, il n’avait plus que les yeux de vivants, des yeux noirs, doux et énergiques. Madame Martineau le montra d’un geste silencieux.
— Mon Dieu ! monsieur, commença Gilquin, j’ai une triste mission à remplir...
Quand il eut terminé, le notaire hocha la tête, sans parler. Un léger frisson agitait la robe de chambre drapée sur ses membres maigres. Il dit enfin, avec une grande politesse :
— C’est bien, messieurs, je vais vous suivre. Alors, il se mit à marcher clans la pièce, rangeant les objets qui traînaient sur les meubles. Il changea de place un paquet de livres. Il demanda à sa femme une chemise propre. Le frisson dont il était secoué, devenait plus violent. Madame Martineau, le voyant chanceler, le suivait, les bras tendus pour le recevoir, comme on suit un enfant.
— Dépêchons, dépêchons, monsieur, répétait Gilquin.
Le notaire fit encore deux tours ; et, brusquement, ses mains battirent l’air, il se laissa tomber dans un fauteuil, tordu, roidi par une attaque de paralysie. Sa femme pleurait à grosses larmes muettes. Gilquin avait tiré sa montre.
— Tonnerre de Dieu ! cria-t-il.
Il était cinq heures et demie. Maintenant, il devait renoncer à être de retour à Niort pour le dîner de la préfecture. Avant qu’on eût mis cet homme dans une voiture, on allait perdre au moins une demi-heure. Il tâcha de se consoler en jurant bien de ne pas manquer le bal ; justement il se souvenait d’avoir retenu la femme du proviseur pour la première valse.
— C’est de la frime, lui murmura le brigadier à l’oreille. Voulez-vous que je remette le particulier sur ses pieds ?
Et, sans attendre la réponse, il s’avança, il adressa au notaire des exhortations pour l’engager à ne pas tromper la justice. Le notaire, les paupières closes, les lèvres amincies, gardait une rigidité de cadavre. Peu à peu, le brigadier se fâcha, en vint aux gros mots, finit par abattre sa lourde main de gendarme sur le collet de la robe de chambre. Mais madame Martineau, si calme jusque-là, le repoussa rudement, se planta devant son mari, en serrant ses poings de dévote résolue.
— C’est de la frime, je vous dis ! répéta le brigadier. Gilquin haussa les épaules. Il était décidé à emmener le notaire mort ou vif.
— Que l’un de vos hommes aille chercher la voiture au Lion d’or, ordonna-t-il. J’ai prévenu l’aubergiste.
Quand le brigadier fut sorti, il s’approcha de la fenêtre, regarda complaisamment le jardin où des abricotiers étaient en fleur. Et il s’oubliait là, lorsqu’il se sentit touché à l’épaule. Madame Martineau, debout derrière lui, l’interrogea, les joues séchées, la voix raffermie :
— Cette voiture est pour vous, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez traîner mon mari à Niort, dans l’état où il se trouve.
— Mon Dieu ! madame, dit-il pour la troisième fois, ma mission est très-pénible...
— Mais c’est un crime ! Vous le tuez... Vous n’avez pas été chargé de le tuer, pourtant !
— J’ai des ordres, répondit-il d’une voix plus rude, voulant couper court à la scène de supplications qu’il prévoyait.
Elle eut un geste terrible. Une colère folle passa sur sa face de bourgeoise grasse, tandis que ses regards faisaient le tour de la pièce, comme pour chercher quelque moyen suprême de salut. Mais, d’un effort, elle s’apaisa, elle reprit son attitude de femme forte qui ne comptait pas sur ses larmes.
— Dieu vous punira, monsieur, dit-elle simplement, après un silence ; pendant lequel elle ne l’avait pas quitté des yeux.
Et elle retourna, sans un sanglot, sans une supplication, s’accouder au fauteuil où son mari agonisait. Gilquin avait souri.
A ce moment, le brigadier, qui était allé lui-même au Lion d’or, revint dire que l’aubergiste prétendait ne pas avoir pour l’instant la moindre carriole. Le bruit de l’arrestation du notaire, très-aimé dans le pays, avait dû se répandre. L’aubergiste cachait certainement ses voitures ; deux heures auparavant, interrogé par le commissaire central, il s’était engagé à lui garder un vieux coupé, qu’il louait d’ordinaire aux voyageurs, pour des promenades dans les environs.
— Fouillez l’auberge ! cria Gilquin repris par la fureur devant ce nouvel obstacle ; fouillez toutes les maisons du village!... Est-ce qu’on se fiche de nous, à la fin ! On m’attend, je n’ai pas de temps à perdre... Je vous donne un quart d’heure, entendez-vous !
Le brigadier disparut de nouveau, emmenant ses hommes, les lançant dans des directions différentes. Trois quarts d’heure se passèrent, puis quatre, puis cinq. Au bout d’une heure et demie, un gendarme se montra enfin, la mine longue : toutes les recherches étaient restées sans résultat. Gilquin, pris de fièvre, marchait d’un pas saccadé, allant de la porte à la fenêtre, regardant tomber le jour. Sûrement on ouvrirait le bal sans lui ; la femme du proviseur croirait à une impolitesse ; cela le rendrait ridicule, paralyserait ses moyens de séduction. Et, chaque fois qu’il passait devant le notaire, il sentait la colère l’étrangler ; jamais malfaiteur ne lui avait donné tant d’embarras. Le notaire, plus froid, plus blême, restait allongé, sans un mouvement.
Ce fut seulement à sept heures passées que le brigadier reparut, l’air rayonnant. Il avait enfin trouvé le vieux coupé de l’aubergiste, caché au fond d’un hangar, à un quart de lieue du village. Le coupé était tout attelé, et c’était l’ébrouement du cheval qui l’avait fait découvrir. Mais quand la voiture fut à la porte, il fallut habiller M. Martineau. Cela prit un temps fort long. Madame Martineau, avec une lenteur grave, lui mit des bas blancs, une chemise blanche ; puis, elle le vêtit tout en noir, pantalon, gilet, redingote. Jamais elle ne consentit à se laisser aider par un gendarme. Le notaire s’abandonnait entre ses bras sans une résistance. On avait allumé une lampe. Gilquin tapait dans ses mains d’impatience, tandis que le brigadier, immobile, mettait au plafond l’ombre énorme de son chapeau.
— Est-ce fini, est-ce fini ? répétait Gilquin.
Madame Martineau fouillait un meuble depuis cinq minutes. Elle en tira une paire de gants noirs, et les glissa dans la poche de M. Martineau.
— J’espère, monsieur, demanda-t-elle, que vous me laisserez monter clans la voiture ? Je veux accompagner mon mari.
— C’est impossible, répondit brutalement Gilquin. Elle se contint. Elle n’insista pas.
— Au moins, reprit-elle, me permettrez-vous de le suivre ?
— Les routes sont libres, dit-il. Mais vous ne trouverez pas de voiture, puisqu’il n’y en a pas clans le pays.
Elle haussa légèrement les épaules et sortit donner un ordre. Dix minutes plus tard, un cabriolet stationnait à la porte, derrière le coupé. Il fallut alors descendre M. Martineau. Les deux gendarmes le portèrent. Sa femme lui soutenait la tête. Et, à la moindre plainte poussée par le moribond, elle commandait impérieusement aux deux hommes de s’arrêter, ce que ceux-ci faisaient, malgré les regards terribles du commissaire. Il y eut ainsi un repos à chaque marche de l’escalier. Le notaire était comme un mort correctement vêtu qu’on emportait. On dut l’asseoir évanoui dans la voiture.
— Huit heures et demie ! cria Gilquin, en regardant une dernière fois sa montre. Quelle sacrée corvée ! Je n’arriverai jamais.
C’était une chose dite. Bien heureux s’il faisait son entrée vers le milieu du bal. Il sauta à cheval en jurant, il dit au cocher d’aller bon train. En tête venait le coupé, aux portières duquel galopaient les deux gendarmes ; puis, à quelques pas, le commissaire central et le brigadier suivaient ; enfin, le cabriolet où se trouvait madame Martineau, fermait la marche. La nuit était très-fraîche. Sur la route grise, interminable, au milieu de la campagne endormie, le cortège passait, avec le roulement sourd dés roues et la cadence monotone du galop des chevaux. Pas une parole ne fut dite pendant le trajet. Gilquin arrangeait la phrase qu’il prononcerait en abordant la femme du proviseur. Madame Martineau, par moments, se levait toute droite dans son cabriolet, croyant avoir entendu un râle ; mais c’était à peine si elle apercevait, en, avant, la caisse du coupé, qui roulait, noire et silencieuse.
On entra dans Niort à dix heures et demie. Le commissaire, pour éviter de traverser la ville, fit prendre par les remparts. Aux prisons, il fallut carillonner. Quand le guichetier vit le prisonnier qu’on lui amenait, si blanc, si roide, il monta réveiller le directeur. Celui-ci, un peu souffrant, arriva bientôt en pantoufles. Mais il se fâcha, il refusa absolument de recevoir un homme dans un pareil état. Est-ce qu’on prenait les prisons pour un hôpital ?
— Puisqu’il est arrêté maintenant, qu’est-ce que vous voulez qu’on en fasse ? dit Gilquin, mis hors de lui par ce dernier incident.
— Ce qu’on voudra, monsieur le commissaire, répondit le directeur. Je vous répète qu’il n’entrera pas ici. Je n’accepterai jamais une pareille responsabilité.
Madame Martineau avait profité de la discussion pour monter clans le coupé, auprès de son mari. Elle proposa de le mener à l’hôtel.
— Oui, à l’hôtel, au diable, où vous voudrez ! cria Gilquin. J’en ai assez, à la fin ! Remportez-le !
Pourtant, il poussa le devoir jusqu’à accompagner le notaire à l’hôtel de Paris, désigné par madame Martineau elle-même. La place de la Préfecture commençait à se vider ; seuls des gamins sautaient encore sur les trottoirs, tandis que des couples de bourgeois, lentement, se perdaient dans l’ombre des rues voisines. Mais le flamboiement des six fenêtres du grand salon éclairait toujours la place de la lueur vive du plein jour ; l’orchestre avait des voix de cuivre plus retentissantes ; les dames, dont on voyait les épaules nues passer dans l’entrebâillement des rideaux, balançaient leurs chignons, frisés à la mode de Paris. Gilquin, au moment où l’on montait le notaire à une chambre du premier étage, aperçut, en levant la tète, madame Correur et mademoiselle Herminie Billecoq, qui n’avaient pas quitté leur fenêtre. Elles étaient là, roulant leur cou, échauffées par les fumées de la fête. Madame Correur, cependant, avait dû voir arriver son frère, car elle se penchait, au risque de tomber. Sur un signe véhément qu’elle lui fit, Gilquin monta.
Et plus tard, vers minuit, le bal de la préfecture atteignait tout son éclat. On venait d’ouvrir les portes de la salle à manger, où un souper froid était servi. Les dames, très-rouges, s’éventaient, mangeaient debout, avec des rires. D’autres continuaient à danser, ne voulant pas perdre un quadrille, se contentant des verres de sirop que des messieurs leur apportaient. Une poussière lumineuse flottait, comme envolée des chevelures, des jupes et des bras cerclés d’or, qui battaient l’air. Il y avait trop d’or, trop de musique et trop de chaleur. Rougon, suffoquant, se hâta de sortir, sur un appel discret de Du Poizat.
A côté du grand salon, dans la pièce où il les avait déjà vues la veille, madame Correur et mademoiselle Herminie Billecoq l’attendaient, en pleurant toutes deux à gros sanglots.
— Mon pauvre frère, mon pauvre Martineau ! balbutia madame Correur, qui étouffait ses larmes dans son mouchoir. Ah ! je le sentais, vous ne pouviez pas le sauver... Mon Dieu ! pourquoi ne l’avez-vous pas sauvé ? Il voulut parler, mais elle ne lui en laissa pas le temps.
— Il a été arrêté aujourd’hui. Je viens de le voir... Mon Dieu ! mon Dieu !
— Ne vous désolez pas, dit-il enfin. On instruira son affaire. J’espère bien qu’on le relâchera.
Madame Correur cessa de se tamponner les yeux. Elle le regarda, en s’écriant de sa voix naturelle :
— Mais il est mort !
Et elle reprit tout de suite son ton éploré, la figure de nouveau au fond de son mouchoir.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon pauvre Martineau ! Mort ! Rougon sentit un petit frisson lui courir à fleur de peau. Il ne trouva pas une parole. Pour la première fois, il eut conscience d’un trou devant lui, d’un trou plein d’ombre, dans lequel, peu à peu, on le poussait. Voilà que cet homme était mort, maintenant ! Jamais il n’avait voulu cela. Les faits allaient trop loin.
— Hélas ! oui, le pauvre cher homme, il est mort, racontait avec de longs soupirs mademoiselle Herminie Billecoq. Il paraît qu’on a refusé de le recevoir aux prisons. Alors, quand nous l’avons vu arriver à l’hôtel dans un si triste état, madame est descendue et a forcé la porte, en criant qu’elle était sa sœur. Une sœur, n’est-ce pas ? a toujours le droit de recevoir le dernier soupir de son frère. C’est ce que j’ai dit à cette coquine de madame Martineau, qui parlait encore de nous chasser. Elle a bien été obligée de nous laisser une place devant le lit... Oh ! mon Dieu, ç’a été fini très-vite. Il n’a pas râlé plus d’une heure. Il était couché sur le lit, tout habillé de noir ; on aurait cru un notaire allant à un mariage. El il s’est éteint comme une chandelle, avec une toute petite grimace. Ça n’a pas dû lui faire beaucoup de mal.
— Est-ce que madame Martineau ne m’a pas cherché querelle, ensuite ! conta à son tour madame Correur. Je ne sais pas ce qu’elle barbotait ; elle parlait de l’héritage, elle m’accusait d’avoir porté le dernier coup à mon frère. Je lui ai répondu : « Moi, madame, jamais je ne l’aurais laissé emmener, je me serais plutôt fait hacher par les gendarmes ! » Et ils m’auraient hachée, comme je vous le dis... N’est-ce pas, Herminie ?
— Oui, oui, répondit la grande fille.
— Enfin, que voulez-vous, mes larmes ne le ressusciteront pas, mais on pleure parce qu’on a besoin de pleurer... Mon pauvre Martineau !
Rougon restait mal à l’aise. Il retira ses mains, dont madame Correur s’était emparée. Et il ne trouvait toujours rien à dire, répugné par les détails de cette mort qui lui semblait abominable.
— Tenez ! s’écria Herminie debout devant la fenêtre, on voit la chambre d’ici, là, en face, clans la grande clarté, la troisième fenêtre du premier étage, en partant de la gauche... Il y a une lumière derrière les rideaux.
Alors, il les congédia, pendant que madame Correur s’excusait, l’appelait son ami, expliquait le premier mouvement auquel elle avait cédé, en venant lui apprendre la fatale nouvelle.
— Cette histoire est bien fâcheuse, dit-il à l’oreille de Du Poizat, lorsqu’il rentra dans le bal, la face encore toute pâle.
— Eh ! c’est cet imbécile de Gilquin ! répondit le préfet en haussant les épaules.
Le bal flamblait. Dans la salle à manger, dont on apercevait un coin par la porte grande ouverte, le premier adjoint bourrait de friandises les trois filles du conservateur des eaux et forêts ; tandis que le colonel du 78e de ligne buvait du punch, l’oreille tendue aux méchancetés de l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, qui croquait des pralines. M. Kahn, près de la porte, répétait très-haut au président du tribunal civil son discours de l’après-midi, sur les bienfaits de la nouvelle voie ferrée, au milieu d’un groupe compacte d’hommes graves, le directeur des contributions directes, les deux juges de paix, les délégués de la Chambre consultative d’agriculture et de la Société de statistique, bouches béantes. Puis, autour du grand salon, sous les cinq lustres, une valse que l’orchestre jouait avec des éclats de trompette, berçait des couples, le fils du receveur général et la sœur du maire, l’un des substituts et une demoiselle en bleu, l’autre des substituts et une demoiselle en rose. Mais un couple surtout soulevait un murmure d’admiration, le commissaire central et la femme du proviseur galamment enlacés, tournant avec lenteur ; il s’était hâté d’aller faire une toilette correcte, habit noir, bottes vernies, gants blancs ; et la jolie blonde lui avait pardonné son retard, pâmée à son épaule, les yeux noyés de tendresse. Gilquin accentuait les mouvements de hanches, en rejetant en arrière son torse de beau danseur de bals publics, pointe canaille dont le haut goût ravissait la galerie. Rougon, que le couple faillit bousculer, dut se coller contre un mur, pour le laisser passer, dans un flot de tarlatane étoilée d’or.