XV
QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU
LECTEUR
Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï,
avec l'aimable Lé-ou, de Péking. Dans six jours seulement expirait
le délai accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais
l'infortuné philosophe avait payé de sa vie sa fuite inexplicable.
Il n'y avait plus rien à craindre désormais. Le mariage pouvait
donc se faire. Il fut décidé et fixé à ce vingt-cinquième jour de
juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!
La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par
quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une
première fois de la faire misérable, et une seconde fois de la
faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir
quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait été
le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage!
— Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi,
ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
— Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait
juré de le faire!
— Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être
n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas
accomplir cette affreuse promesse!»
Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait
voulu se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat!
A cet égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y
avait là deux coeurs desquels l'image du philosophe ne
s'effacerait jamais.
Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du, pont de
Palikao, les gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis
ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la
gênante célébrité de Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était
faite.
Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien
chargés de défendre les intérêts de la Centenaire jusqu'au 30
juin, c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin-
Fo n'avait plus besoin de leurs services. Était-il à craindre que
Wang attentât à sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus.
Pouvaient-ils redouter que leur client portât sur lui-même une
main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant
qu'à vivre, à bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc,
l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison
d'être.
Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si
leur dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la
Centenaire, il n'en avait pas moins été très sérieux et de tous
les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux fêtes de son
mariage, et ils acceptèrent.
«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est
quelquefois un suicide!
— On donne sa vie tout en la gardant», répondit Craig avec un
sourire aimable.
Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de
l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, était venue près d'elle
et devait lui tenir lieu de mère jusqu'à la célébration du
mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrième rang,
deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial et membre
de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités physiques
et morales exigées pour remplir dignement ces importantes
fonctions.
Quant à Kin-Fo, il comptait bien quitter Péking après son mariage,
n'étant point de ces Célestials qui aiment le voisinage des cours.
Il ne serait véritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune
femme installée dans le riche yamen de Shang-Haï.
Kin-Fo avait donc dû choisir un appartement provisoire, et il
avait trouvé ce qu'il lui fallait au Tiène-Fou-Tang, le «Temple du
Bonheur Céleste», hôtel et restaurant très confortable, situé près
du boulevard de Tiène-Men, entre les deux villes tartare et
chinoise. Là furent également logés Craig et Fry, qui, par
habitude, ne pouvaient se décider à quitter leur client. En ce qui
concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugréant,
mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en
présence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le
rendait quelque peu prudent.
Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver à Péking deux de ses amis
de Canton, le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. D'autre part,
il connaissait quelques fonctionnaires et commerçants de la
capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces
grandes circonstances.
Il était vraiment heureux, maintenant, l'indifférent d'autrefois,
l'impassible élève du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
d'inquiétudes, de tracas, toute cette période mouvementée de son
existence avait suffi à lui faire apprécier ce qu'est, ce que doit
être, ce que peut être le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe
avait raison!
Que n'était-il là pour constater une fois de plus l'excellence de
sa doctrine!
Kin-Fo passait près de la jeune femme tout le temps qu'il ne
consacrait pas aux préparatifs de la cérémonie. Lé-ou était
heureuse du moment que son ami était près d'elle.
Qu'avait-il besoin de mettre à contribution les plus riches
magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques?
Elle ne songeait qu'à lui, et se répétait les sages maximes de la
célèbre Pan-Hoei-Pan:
«Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!
«La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle
porte le nom et une attention continuelle sur elle-même.
«La femme doit être dans la maison comme une pure ombre et un
simple écho.
«L'époux est le ciel de l'épouse.»
Cependant, les préparatifs de cette fête du mariage, que Kin-Fo
voulait splendide, avançaient.
Déjà les trente paires de souliers brodés qu'exige le trousseau
d'une Chinoise, étaient rangées dans l'habitation de l'avenue de
Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures,
fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles,
oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes étoffes de
soie, les joyaux de pierres précieuses et d'or finement ciselé,
bagues, bracelets, étuis à ongles, aiguilles de tête, etc., toutes
les fantaisies charmantes de la bijouterie pékinoise s'entassaient
dans le boudoir de Lé-ou.
En cet étrange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie,
elle n'apporte aucune dot. Elle est véritablement achetée par les
parents du mari ou par le mari lui-même, et, à défaut de frères,
elle ne peut hériter d'une partie de la fortune paternelle que si
son père en fait l'expresse déclaration. Ces conditions sont
ordinairement réglées par des intermédiaires qu'on appelle «mei-
jin», et le mariage n'est décidé que lorsque tout est bien convenu
à cet égard.
La jeune fiancée est alors présentée aux parents du mari.
Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment où elle
arrivera en chaise fermée à la maison conjugale. A cet instant, on
remet à l'époux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa
fiancée lui agrée, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas,
il referme brusquement la porte, et tout est rompu, à la condition
d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
connaissait la jeune femme, il n'avait à l'acheter de personne.
Cela simplifiait beaucoup les choses.
Le 25 juin arriva enfin. Tout était prêt.
Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de Lé-ou restait
illuminée à l'intérieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
représentait la famille de la future, avait dû s'abstenir de tout
sommeil, une façon de se montrer triste au moment où la fiancée va
quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents,
sa propre maison se fût également éclairée en signe de deuil,
«parce que le mariage du fils est censé devoir être regardé comme
une image de la mort du père, et que le fils alors semble lui
succéder», dit le Hao-Khiéou-Tchouen.
Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer à l'union de deux époux
absolument libres de leurs personnes, il en était d'autres dont on
avait dû tenir compte.
Ainsi, aucune des formalités astrologiques n'avait été négligée.
Les horoscopes, tirés suivant toutes les règles, marquaient une
parfaite compatibilité de destinées et d'humeur. L'époque de
l'année, l'âge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage
ne s'était présenté sous de plus rassurants auspices.
La réception de la mariée devait se faire à huit heures du soir à
l'hôtel du «Bonheur Céleste», c'est-à-dire que l'épouse allait
être conduite en grande pompe au domicile de l'époux. En Chine, il
n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un
prêtre, bonze, lama ou autre.
A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagné de Craig et Fry, qui
rayonnaient comme les témoins d'une noce européenne, recevait ses
amis au seuil de son appartement.
Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient été
invités sur papier rouge, en quelques lignes de caractères
microscopiques: «M. Kin-Fo, de Shang-Haï, salue humblement
monsieur… et le prie plus humblement encore… d'assister à
l'humble cérémonie…» etc.
Tous étaient venus pour honorer les époux, et prendre leur part du
magnifique festin réservé aux hommes, tandis que les dames se
réuniraient à une table spécialement servie pour elles.
Il y avait là le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. Puis,
c'étaient quelques mandarins qui portaient à leur chapeau officiel
le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils
appartenaient aux trois premiers ordres.
D'autres, de catégorie inférieure, n'avaient que des boutons bleu
opaque ou blanc opaque. La plupart étaient des fonctionnaires
civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient être les amis d'un
Shanghaïen hostile à la race tartare. Tous, en beaux habits, en
robes éclatantes, coiffures de fêtes, formaient un éblouissant
cortège.
Kin-Fo — ainsi le voulait la politesse — les attendait à
l'entrée même de l'hôtel. Dès qu'ils furent arrivés, il les
conduisit au salon de réception, après les avoir priés par deux
fois de vouloir bien passer devant lui, à chacune des portes que
leur ouvraient des domestiques en grande livrée. Il les appelait
par leur «noble nom», il leur demandait des nouvelles de leur
«noble santé», il s'informait de leurs «nobles familles». Enfin,
un minutieux observateur de la civilité puérile et honnête
n'aurait pas eu à signaler la plus légère incorrection dans son
attitude.
Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant,
ils ne perdaient pas de vue leur irréprochable client.
Une même idée leur était venue, à tous les deux. Si, par
impossible, Wang n'avait pas péri, comme on le croyait, dans les
eaux du fleuve?… S'il venait se mêler à ces groupes
d'invités?… La vingt-quatrième heure du vingt- cinquième jour de
juin — l'heure extrême — n'avait pas sonné encore! La main du
Taï-ping n'était pas désarmée!
Si, au dernier moment?…
Non! cela n'était pas vraisemblable, mais enfin, c'était possible.
Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
soigneusement tout ce monde… En fin de compte, ils ne virent
aucune figure suspecte.
Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-
Coua, et prenait place dans un palanquin fermé.
Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que
tout fiancé a droit de revêtir — par honneur pour cette
institution du mariage que les anciens législateurs tenaient en
grande estime — Lé-ou s'était conformée aux règlements de la
haute société. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une
admirable étoffe de soie brodée, elle resplendissait. Sa figure se
dérobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui
semblaient s'égoutter du riche diadème dont le cercle d'or bordait
son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur
goût constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-
Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientôt
ouvrir.
Le cortège se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tiène-Men. Sans doute, il
eût été plus magnifique, s'il se fût agi d'un enterrement au lieu
d'une noce, mais, en somme, cela méritait que les passants
s'arrêtassent pour le voir passer.
Des amies, des compagnes de Lé-ou suivaient le palanquin, portant
en grande pompe les différentes pièces du trousseau. Une vingtaine
de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments
de cuivre, entre lesquels éclatait le gong sonore. Autour du
palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de
lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cachée
aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la réservait
l'étiquette, devaient être ceux de son époux.
Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
populaire, que le cortège arriva, vers huit heures du soir, à
l'hôtel du «Bonheur Céleste».
Kin-Fo se tenait devant l'entrée richement décorée. Il attendait
l'arrivée du palanquin pour en ouvrir la porte.
Cela fait, il aiderait sa future à descendre, et il la conduirait
dans l'appartement réservé, où tous deux salueraient quatre fois
le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future
ferait quatre génuflexions devant son mari. Celui-ci, à son tour,
en ferait deux devant elle. Ils répandraient deux ou trois gouttes
de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments
aux esprits intermédiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes
pleines. Ils les videraient à demi, et, mélangeant ce qui
resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un après
l'autre. L'union serait consacrée.
Le palanquin était arrivé. Kin-Fo s'avança. Un maître de
cérémonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et
tendit la main à la jolie Lé-ou, tout émue. La future descendit
légèrement et traversa le groupe des invités, qui s'inclinèrent
respectueusement en élevant la main à la hauteur de la poitrine.
Au moment où la jeune femme allait franchir la porte de l'hôtel,
un signal fut donné. D'énormes cerfs-volants lumineux s'élevèrent
dans l'espace et balancèrent au souffle de la brise leurs images
multicolores de dragons, de phénix et autres emblèmes du mariage.
Des pigeons éoliens, munis d'un petit appareil sonore, fixé à leur
queue, s'envolèrent et remplirent l'espace d'une harmonie céleste.
Des fusées aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
éblouissant bouquet s'échappa une pluie d'or.
Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
Tiène-Men. C'étaient des cris auxquels se mêlaient les sons clairs
d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit
reprenait après quelques instants.
Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientôt atteint la rue où
le cortège s'était arrêté.
Kin-Fo écoutait. Ses amis, indécis, attendaient que la jeune femme
entrât dans l'hôtel.
Mais, presque aussitôt, la rue se remplit d'une agitation
singulière. Les éclats de la trompette redoublèrent en se
rapprochant.
«Qu'est-ce donc?» demanda Kin-Fo.
Les traits de Lé-ou s'étaient altérés. Un secret pressentiment
accélérait les battements de son coeur.
Tout à coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
héraut à la livrée impériale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
Et ce héraut, au milieu du silence général, jeta ces seuls mots,
auxquels répondit un sourd murmure: «Mort de l'impératrice
douairière! Interdiction! Interdiction!» Kin-Fo avait compris.
C'était un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un
geste de colère!
Le deuil impérial venait d'être décrété pour la mort de la veuve
du dernier empereur. Pendant un délai que fixerait la loi,
interdiction à quiconque de se raser la tête, interdiction de
donner des fêtes publiques et des représentations théâtrales,
interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de
procéder à la célébration des mariages!
Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de
son fiancé, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la
main de son cher Kin-Fo: «Attendons», lui dit-elle d'une voix qui
s'efforçait de cacher sa vive émotion.
Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de
l'avenue de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les
tables desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé
Kin-Fo se séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de
condoléance.
C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux
décret d'interdiction!
Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo.
Encore une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les
leçons de philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître!
Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement
désert de l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait
maintenant un amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être
prolongé suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait
compté retourner immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa
jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une
nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!…
Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une
lettre, qu'un messager venait d'apporter à l'instant.
Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put
retenir un cri. La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle
contenait:
«Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
j'aurai cessé de vivre!
«Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse;
mais, sois tranquille, j'ai pourvu à tout.
«Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta
lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour
accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui
reviendra donc le capital assuré sur ta tête, que je lui ai
délégué, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!…
«Adieu! Je te précède dans la mort! A bientôt, ami! Adieu!
«WANG!»
XV
QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU
LECTEUR
Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï,
avec l'aimable Lé-ou, de Péking. Dans six jours seulement expirait
le délai accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais
l'infortuné philosophe avait payé de sa vie sa fuite inexplicable.
Il n'y avait plus rien à craindre désormais. Le mariage pouvait
donc se faire. Il fut décidé et fixé à ce vingt-cinquième jour de
juin dont Kin-Fo avait voulu faire le dernier de son existence!
La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par
quelles phases diverses venait de passer celui qui, refusant une
première fois de la faire misérable, et une seconde fois de la
faire veuve, lui revenait, libre enfin de la faire heureuse.
Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir
quelques larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait été
le premier confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage!
— Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi,
ce compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.
— Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait
juré de le faire!
— Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être
n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas
accomplir cette affreuse promesse!»
Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait
voulu se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat!
A cet égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y
avait là deux coeurs desquels l'image du philosophe ne
s'effacerait jamais.
Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du, pont de
Palikao, les gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis
ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la
gênante célébrité de Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était
faite.
Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien
chargés de défendre les intérêts de la Centenaire jusqu'au 30
juin, c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin-
Fo n'avait plus besoin de leurs services. Était-il à craindre que
Wang attentât à sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus.
Pouvaient-ils redouter que leur client portât sur lui-même une
main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant
qu'à vivre, à bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc,
l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison
d'être.
Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si
leur dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la
Centenaire, il n'en avait pas moins été très sérieux et de tous
les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux fêtes de son
mariage, et ils acceptèrent.
«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est
quelquefois un suicide!
— On donne sa vie tout en la gardant», répondit Craig avec un
sourire aimable.
Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de
l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.
Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, était venue près d'elle
et devait lui tenir lieu de mère jusqu'à la célébration du
mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrième rang,
deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial et membre
de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités physiques
et morales exigées pour remplir dignement ces importantes
fonctions.
Quant à Kin-Fo, il comptait bien quitter Péking après son mariage,
n'étant point de ces Célestials qui aiment le voisinage des cours.
Il ne serait véritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune
femme installée dans le riche yamen de Shang-Haï.
Kin-Fo avait donc dû choisir un appartement provisoire, et il
avait trouvé ce qu'il lui fallait au Tiène-Fou-Tang, le «Temple du
Bonheur Céleste», hôtel et restaurant très confortable, situé près
du boulevard de Tiène-Men, entre les deux villes tartare et
chinoise. Là furent également logés Craig et Fry, qui, par
habitude, ne pouvaient se décider à quitter leur client. En ce qui
concerne Soun, il avait repris son service, toujours maugréant,
mais en ayant bien soin de regarder s'il ne se trouvait pas en
présence de quelque indiscret phonographe. L'aventure de Nan le
rendait quelque peu prudent.
Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver à Péking deux de ses amis
de Canton, le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. D'autre part,
il connaissait quelques fonctionnaires et commerçants de la
capitale, et tous se firent un devoir de l'assister dans ces
grandes circonstances.
Il était vraiment heureux, maintenant, l'indifférent d'autrefois,
l'impassible élève du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
d'inquiétudes, de tracas, toute cette période mouvementée de son
existence avait suffi à lui faire apprécier ce qu'est, ce que doit
être, ce que peut être le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe
avait raison!
Que n'était-il là pour constater une fois de plus l'excellence de
sa doctrine!
Kin-Fo passait près de la jeune femme tout le temps qu'il ne
consacrait pas aux préparatifs de la cérémonie. Lé-ou était
heureuse du moment que son ami était près d'elle.
Qu'avait-il besoin de mettre à contribution les plus riches
magasins de la capitale pour la combler de cadeaux magnifiques?
Elle ne songeait qu'à lui, et se répétait les sages maximes de la
célèbre Pan-Hoei-Pan:
«Si une femme a un mari selon son coeur, c'est pour toute sa vie!
«La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle
porte le nom et une attention continuelle sur elle-même.
«La femme doit être dans la maison comme une pure ombre et un
simple écho.
«L'époux est le ciel de l'épouse.»
Cependant, les préparatifs de cette fête du mariage, que Kin-Fo
voulait splendide, avançaient.
Déjà les trente paires de souliers brodés qu'exige le trousseau
d'une Chinoise, étaient rangées dans l'habitation de l'avenue de
Cha-Coua. Les confiseries de la maison Sinuyane, confitures,
fruits secs, pralines, sucres d'orge, sirops de prunelles,
oranges, gingembres et pamplemousses, les superbes étoffes de
soie, les joyaux de pierres précieuses et d'or finement ciselé,
bagues, bracelets, étuis à ongles, aiguilles de tête, etc., toutes
les fantaisies charmantes de la bijouterie pékinoise s'entassaient
dans le boudoir de Lé-ou.
En cet étrange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie,
elle n'apporte aucune dot. Elle est véritablement achetée par les
parents du mari ou par le mari lui-même, et, à défaut de frères,
elle ne peut hériter d'une partie de la fortune paternelle que si
son père en fait l'expresse déclaration. Ces conditions sont
ordinairement réglées par des intermédiaires qu'on appelle «mei-
jin», et le mariage n'est décidé que lorsque tout est bien convenu
à cet égard.
La jeune fiancée est alors présentée aux parents du mari.
Celui-ci ne la voit pas. Il ne la verra qu'au moment où elle
arrivera en chaise fermée à la maison conjugale. A cet instant, on
remet à l'époux la clef de la chaise. Il en ouvre la porte. Si sa
fiancée lui agrée, il lui tend la main; si elle ne lui plait pas,
il referme brusquement la porte, et tout est rompu, à la condition
d'abandonner les arrhes aux parents de la jeune fille.
Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
connaissait la jeune femme, il n'avait à l'acheter de personne.
Cela simplifiait beaucoup les choses.
Le 25 juin arriva enfin. Tout était prêt.
Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de Lé-ou restait
illuminée à l'intérieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
représentait la famille de la future, avait dû s'abstenir de tout
sommeil, une façon de se montrer triste au moment où la fiancée va
quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents,
sa propre maison se fût également éclairée en signe de deuil,
«parce que le mariage du fils est censé devoir être regardé comme
une image de la mort du père, et que le fils alors semble lui
succéder», dit le Hao-Khiéou-Tchouen.
Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer à l'union de deux époux
absolument libres de leurs personnes, il en était d'autres dont on
avait dû tenir compte.
Ainsi, aucune des formalités astrologiques n'avait été négligée.
Les horoscopes, tirés suivant toutes les règles, marquaient une
parfaite compatibilité de destinées et d'humeur. L'époque de
l'année, l'âge de la lune se montraient favorables. Jamais mariage
ne s'était présenté sous de plus rassurants auspices.
La réception de la mariée devait se faire à huit heures du soir à
l'hôtel du «Bonheur Céleste», c'est-à-dire que l'épouse allait
être conduite en grande pompe au domicile de l'époux. En Chine, il
n'y a comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un
prêtre, bonze, lama ou autre.
A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagné de Craig et Fry, qui
rayonnaient comme les témoins d'une noce européenne, recevait ses
amis au seuil de son appartement.
Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient été
invités sur papier rouge, en quelques lignes de caractères
microscopiques: «M. Kin-Fo, de Shang-Haï, salue humblement
monsieur… et le prie plus humblement encore… d'assister à
l'humble cérémonie…» etc.
Tous étaient venus pour honorer les époux, et prendre leur part du
magnifique festin réservé aux hommes, tandis que les dames se
réuniraient à une table spécialement servie pour elles.
Il y avait là le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. Puis,
c'étaient quelques mandarins qui portaient à leur chapeau officiel
le globule rouge, gros comme un oeuf de pigeon, indiquant qu'ils
appartenaient aux trois premiers ordres.
D'autres, de catégorie inférieure, n'avaient que des boutons bleu
opaque ou blanc opaque. La plupart étaient des fonctionnaires
civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient être les amis d'un
Shanghaïen hostile à la race tartare. Tous, en beaux habits, en
robes éclatantes, coiffures de fêtes, formaient un éblouissant
cortège.
Kin-Fo — ainsi le voulait la politesse — les attendait à
l'entrée même de l'hôtel. Dès qu'ils furent arrivés, il les
conduisit au salon de réception, après les avoir priés par deux
fois de vouloir bien passer devant lui, à chacune des portes que
leur ouvraient des domestiques en grande livrée. Il les appelait
par leur «noble nom», il leur demandait des nouvelles de leur
«noble santé», il s'informait de leurs «nobles familles». Enfin,
un minutieux observateur de la civilité puérile et honnête
n'aurait pas eu à signaler la plus légère incorrection dans son
attitude.
Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant,
ils ne perdaient pas de vue leur irréprochable client.
Une même idée leur était venue, à tous les deux. Si, par
impossible, Wang n'avait pas péri, comme on le croyait, dans les
eaux du fleuve?… S'il venait se mêler à ces groupes
d'invités?… La vingt-quatrième heure du vingt- cinquième jour de
juin — l'heure extrême — n'avait pas sonné encore! La main du
Taï-ping n'était pas désarmée!
Si, au dernier moment?…
Non! cela n'était pas vraisemblable, mais enfin, c'était possible.
Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
soigneusement tout ce monde… En fin de compte, ils ne virent
aucune figure suspecte.
Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-
Coua, et prenait place dans un palanquin fermé.
Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que
tout fiancé a droit de revêtir — par honneur pour cette
institution du mariage que les anciens législateurs tenaient en
grande estime — Lé-ou s'était conformée aux règlements de la
haute société. Avec sa toilette, toute rouge, faite d'une
admirable étoffe de soie brodée, elle resplendissait. Sa figure se
dérobait, pour ainsi dire, sous un voile de perles fines, qui
semblaient s'égoutter du riche diadème dont le cercle d'or bordait
son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du meilleur
goût constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires. Kin-
Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientôt
ouvrir.
Le cortège se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tiène-Men. Sans doute, il
eût été plus magnifique, s'il se fût agi d'un enterrement au lieu
d'une noce, mais, en somme, cela méritait que les passants
s'arrêtassent pour le voir passer.
Des amies, des compagnes de Lé-ou suivaient le palanquin, portant
en grande pompe les différentes pièces du trousseau. Une vingtaine
de musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments
de cuivre, entre lesquels éclatait le gong sonore. Autour du
palanquin s'agitait une foule de porteurs de torches et de
lanternes aux mille couleurs. La future restait toujours cachée
aux yeux de la foule. Les premiers regards, auxquels la réservait
l'étiquette, devaient être ceux de son époux.
Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
populaire, que le cortège arriva, vers huit heures du soir, à
l'hôtel du «Bonheur Céleste».
Kin-Fo se tenait devant l'entrée richement décorée. Il attendait
l'arrivée du palanquin pour en ouvrir la porte.
Cela fait, il aiderait sa future à descendre, et il la conduirait
dans l'appartement réservé, où tous deux salueraient quatre fois
le ciel. Puis, tous deux se rendraient au repas nuptial. La future
ferait quatre génuflexions devant son mari. Celui-ci, à son tour,
en ferait deux devant elle. Ils répandraient deux ou trois gouttes
de vin sous forme de libations. Ils offriraient quelques aliments
aux esprits intermédiaires. Alors, on leur apporterait deux coupes
pleines. Ils les videraient à demi, et, mélangeant ce qui
resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un après
l'autre. L'union serait consacrée.
Le palanquin était arrivé. Kin-Fo s'avança. Un maître de
cérémonies lui remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et
tendit la main à la jolie Lé-ou, tout émue. La future descendit
légèrement et traversa le groupe des invités, qui s'inclinèrent
respectueusement en élevant la main à la hauteur de la poitrine.
Au moment où la jeune femme allait franchir la porte de l'hôtel,
un signal fut donné. D'énormes cerfs-volants lumineux s'élevèrent
dans l'espace et balancèrent au souffle de la brise leurs images
multicolores de dragons, de phénix et autres emblèmes du mariage.
Des pigeons éoliens, munis d'un petit appareil sonore, fixé à leur
queue, s'envolèrent et remplirent l'espace d'une harmonie céleste.
Des fusées aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur
éblouissant bouquet s'échappa une pluie d'or.
Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
Tiène-Men. C'étaient des cris auxquels se mêlaient les sons clairs
d'une trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit
reprenait après quelques instants.
Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientôt atteint la rue où
le cortège s'était arrêté.
Kin-Fo écoutait. Ses amis, indécis, attendaient que la jeune femme
entrât dans l'hôtel.
Mais, presque aussitôt, la rue se remplit d'une agitation
singulière. Les éclats de la trompette redoublèrent en se
rapprochant.
«Qu'est-ce donc?» demanda Kin-Fo.
Les traits de Lé-ou s'étaient altérés. Un secret pressentiment
accélérait les battements de son coeur.
Tout à coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
héraut à la livrée impériale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
Et ce héraut, au milieu du silence général, jeta ces seuls mots,
auxquels répondit un sourd murmure: «Mort de l'impératrice
douairière! Interdiction! Interdiction!» Kin-Fo avait compris.
C'était un coup qui le frappait directement. Il ne put retenir un
geste de colère!
Le deuil impérial venait d'être décrété pour la mort de la veuve
du dernier empereur. Pendant un délai que fixerait la loi,
interdiction à quiconque de se raser la tête, interdiction de
donner des fêtes publiques et des représentations théâtrales,
interdiction aux tribunaux de rendre la justice, interdiction de
procéder à la célébration des mariages!
Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de
son fiancé, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la
main de son cher Kin-Fo: «Attendons», lui dit-elle d'une voix qui
s'efforçait de cacher sa vive émotion.
Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de
l'avenue de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les
tables desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé
Kin-Fo se séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de
condoléance.
C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux
décret d'interdiction!
Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo.
Encore une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les
leçons de philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître!
Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement
désert de l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait
maintenant un amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être
prolongé suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait
compté retourner immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa
jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une
nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!…
Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une
lettre, qu'un messager venait d'apporter à l'instant.
Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put
retenir un cri. La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle
contenait:
«Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
j'aurai cessé de vivre!
«Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse;
mais, sois tranquille, j'ai pourvu à tout.
«Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta
lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour
accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui
reviendra donc le capital assuré sur ta tête, que je lui ai
délégué, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!…
«Adieu! Je te précède dans la mort! A bientôt, ami! Adieu!
«WANG!»