CHAPITRE XV. GENS DE ROBE ET GENS D’ÉPÉE.
E lendemain du jour où ces événements étaient arrivés, Athos n’ayant point reparu, M. de Tréville avait été prévenu par d’Artagnan et par Porthos de sa disparition.
Quant à Aramis, il avait demandé un congé de cinq jours, et il était à Rouen, disait-on, pour affaires de famille.
M. de Tréville était le père de ses soldats. Le moindre et le plus inconnu d’entre eux, dès qu’il portait l’uniforme de la compagnie, était aussi certain de son aide et de son appui qu’aurait pu l’être son frère lui-même.
Il se rendit donc à l’instant chez le lieutenant criminel. On fit venir l’officier qui commandait le poste de la Croix-Rouge, et les renseignements successifs apprirent qu’Athos était momentanément logé au Fort-l’Évêque.
Athos avait passé par toutes les épreuves que nous avons vu Bonacieux subir.
Nous avons assisté à la scène de confrontation entre les deux captifs. Athos, qui n’avait rien dit jusque-là, de peur que d’Artagnan, inquiété à son tour, n’eût point le temps qu’il lui fallait, Athos déclara à partir de ce moment qu’il se nommait Athos et non d’Artagnan.
Il ajouta qu’il ne connaissait ni M. ni Mme Bonacieux ; qu’il n’avait jamais parlé ni à l’un ni à l’autre ; qu’il était venu vers dix heures du soir pour faire visite à M. d’Artagnan, Son ami, mais que jusqu’à cette heure il était resté chez M. de Tréville, où il avait dîné ; vingt témoins, ajouta-t-il, pouvaient attester le fait, et il nomma plusieurs gentilshommes distingués, entre autres M. le duc de la Trémouille.
Le second commissaire fut aussi étourdi que le premier de la déclaration simple et ferme de ce mousquetaire, sur lequel il aurait bien voulu prendre la revanche que les gens de robe aiment tant à gagner sur les gens d’épée ; mais le nom de M. de Tréville et celui de M. le duc de la Trémouille méritaient réflexion.
Athos fut aussi envoyé au cardinal, mais malheureusement le cardinal était au Louvre chez le roi ;
C’était précisément le moment où M. de Tréville, sortant de chez le lieutenant criminel et de chez le gouverneur du Fort-l’Évêque, sans avoir pu trouver Athos, arriva chez Sa Majesté.
Comme capitaine des mousquetaires, M. de Tréville avait à toute heure ses entrées chez le roi.
On sait quelles étaient les préventions du roi contre la reine, préventions habilement entretenues par le cardinal, qui, en fait d’intrigues, se défiait infiniment plus des femmes que des hommes. Une des grandes causes surtout de cette prévention était l’amitié d’Anne d’Autriche pour Mme de Chevreuse. Ces deux femmes l’inquiétaient plus que les guerres avec l’Espagnol, les démêlés avec l’Angleterre et l’embarras des finances. A ses yeux et dans sa conviction, Mme de Chevreuse servait la reine non seulement dans ses intrigues politiques, mais, ce qui le tourmentait bien plus encore, dans ses intrigues amoureuses.
Au premier mot de ce qu’avait dit M. le Cardinal, que Mme de Chevreuse, exilée à Tours, et qu’on croyait dans cette ville, était venue à Paris, et, pendant cinq jours qu’elle y était restée, avait dépisté la police, le roi était entré dans une furieuse colère. Capricieux et infidèle, le roi voulait être appelé Louis-le-Juste et Louis-le-Chaste. La postérité comprendra difficilement ce caractère, que l’histoire n’explique que par des faits et jamais par des raisonnements.
Mais lorsque le cardinal ajouta que non seulement Mme de Chevreuse était venue à Paris, mais encore que la reine avait renoué avec elle à l’aide d’une de ces correspondances mystérieuses qu’à cette époque on nommait une cabale ; lorsqu’il affirma que lui, le cardinal, allait démêler les fils les plus obscurs de cette intrigue ; quand, au moment d’arrêter sur le fait, en flagrant délit, nantie de toutes les preuves, l’émissaire de la reine près de l’exilée, un mousquetaire avait osé interrompre violemment le cours de la justice en tombant l’épée à la main sur d’honnêtes gens de loi chargés d’examiner avec impartialité toute l’affaire pour la mettre sous les yeux du roi, Louis XIII ne se contint plus ; il fit un pas vers l’appartement de la reine avec cette pâle et muette indignation qui, lorsqu’elle éclatait, conduisait ce prince jusqu’à la plus froide cruauté.
Et cependant dans tout cela le cardinal n’avait pas encore dit un mot du duc de Buckingham.
Ce fut alors que M. de Tréville entra froid, poli et dans une tenue irréprochable.
Averti de ce qui venait de se passer par la présence du cardinal et par l’altération de la figure du roi, M. de Tréville se sentit fort comme Samson devant les Philistins.
Louis XIII mettait déjà la main sur le bouton de la porte ; au bruit que fit M. de Tréville en entrant, il se retourna.
— Vous arrivez bien, monsieur, dit le roi, qui, lorsque ses passions étaient montées à un certain point, ne savait pas dissimuler, et j’en apprends de belles sur le compte de vos mousquetaires.
— Et moi, dit froidement M. de Tréville, j’en ai de belles à apprendre à Votre Majesté sur ses gens de robe.
— Plaît-il ! dit le roi avec hauteur.
— J’ai l’honneur d’apprendre à Votre Majesté, continua Tréville du même ton qu’un parti de procureurs, de commissaires et de gens de police, gens fort estimables, mais fort acharnés à ce qu’il paraît, contre l’uniforme, s’est permis d’arrêter dans une maison, d’emmener en pleine rue, et de jeter au Fort-l’Évêque, tout cela sur un ordre qu’on a refusé de me présenter, un de mes mousquetaires, ou plutôt des vôtres, Sire, d’une conduite irréprochable, d’une réputation presque illustre, et que Votre Majesté connaît favorablement, M. Athos.
— Athos, dit le roi machinalement ; oui, au fait, je connais ce nom-là.
— Que Votre Majesté se le rappelle, dit M. de Tréville ; M. Athos est ce mousquetaire qui, dans le fâcheux duel que vous savez, a eu le malheur de blesser grièvement M. Cahusac. — A propos, monseigneur, continua Tréville en s’adressant au cardinal, M. de Cahusac est tout à fait rétabli, n’est-ce pas ?
— Merci, dit le cardinal en se pinçant les lèvres de colère.
— M. Athos était donc allé rendre visite à l’un de ses amis alors absent, continua M. de Tréville, à un jeune Béarnais, cadet aux gardes de Sa Majesté, compagnie des Essarts ; mais à peine venait-il de s’installer chez son ami et de prendre un livre en l’attendant, qu’une nuée de recors et de soldats mêlés ensemble vint faire le siége de la maison, enfonça plusieurs portes...
Le cardinal fit au roi un signe qui signifiait : « C’est pour l’affaire dont je vous ai parlé. »
— Nous savons tout cela, répliqua le roi, car tout cela s’est fait pour notre service.
— Alors, dit Tréville, c’est aussi pour le service de Votre Majesté qu’on a saisi un de mes mousquetaires innocent, qu’on l’a placé entre deux gardes comme un malfaiteur, et qu’on a promené au milieu d’une populace insolente ce galant homme, qui a versé dix fois son sang pour le service de Votre Majesté et qui est prêt à le répandre encore.
— Bah ! dit le roi ébranlé, les choses se sont passées ainsi ?
— M, de Tréville ne dit pas, reprit le cardinal avec le plus grand flegme, que ce mousquetaire innocent, que ce galant homme venait, une heure auparavant, de frapper à coups d’épée quatre commissaires instructeurs délégués par moi afin d’instruire une affaire de la plus haute importance.
— Je défie Votre Éminence de le prouver, s’écria M. de Tréville avec sa franchise toute gasconne et sa rudesse toute militaire ; car, une heure auparavant, M. Athos, qui, je le confierai à Votre Majesté, est un homme de la plus haute qualité, me faisait l’honneur, après avoir dîné chez moi, de causer dans le salon de mon hôtel avec M. le duc de la Trémouille et M. le comte de Châlus, qui s’y trouvaient.
Le roi regarda le cardinal.
— Un procès-verbal fait foi, dit le cardinal, répondant tout haut à l’interrogation muette de Sa Majesté, et les gens maltraités ont dressé le suivant, que j’ai l’honneur de présenter à Votre Majesté.
— Procès-verbal de gens de robe vaut-il la parole d’honneur, répondit fièrement Tréville, d’homme d’épée ?
— Allons, allons, Tréville, taises-vous, dit le roi.
— Si Son Éminence a quelques soupçons contre un de mes mousquetaires, dit Tréville, la justice de M. le cardinal est assez connue pour que je demande moi-même une enquête.
— Dans la maison où cette descente de justice a été faite, continua le cardinal impassible, loge, je crois, un Béarnais ami du mousquetaire.
— Votre Éminence veut parler de M. d’Artagnan.
— Je veux parler d’un jeune homme que vous protégez, M. de Tréville.
— Oui, Votre Éminence, c’est cela même.
— Ne soupçonnez-vous pas ce jeune homme d’avoir donné de mauvais conseils...
— A M. Athos, à un homme qui a le double de son âge ? interrompit M. de Tréville ; non, monseigneur. D’ailleurs, M. d’Artagnan a passé la soirée chez moi.
— Ah çà mais, dit le cardinal, tout le monde a donc passé la soirée chez vous ?
— Son Éminence douterait-elle de ma parole ? dit Tréville, le rouge de la colère au front.
— Non, Dieu m’en garde ! dit le cardinal ; mais seulement, à quelle heure était-il chez vous ?
— Oh ! cela, je puis le dire sciemment à Votre Éminence ; car, comme il entrait, je remarquais qu’il était neuf heures et demie à la pendule, quoique j’eusse cru qu’il était plus tard.
— Et à quelle heure est-il sorti de votre hôtel ?
— A dix heures et demie, une heure juste après l’événement.
— Mais enfin, répondit le cardinal qui ne soupçonnait pas un instant la loyauté de Tréville, et qui sentait que la victoire lui échappait, mais enfin, M. Athos a été pris dans cette maison de la rue des Fossoyeurs.
— Est-il défendu à un ami de visiter un ami, à un mousquetaire de ma compagnie de fraterniser avec un garde de la compagnie de M. des Essarts ?
— Oui, quand la maison où il fraternise avec cet ami est suspecte.
— C’est que cette maison est suspecte, Tréville, dit le roi ; peut-être ne le savez-vous pas ?
— En effet, Sire, je l’ignorais. En tout cas, elle peut être suspecte partout ; mais je nie qu’elle le soit dans la partie qu’habite M. d’Artagnan ; car je puis vous affirmer, Sire, que, si j’en crois ce qu’il a dit, il n’existe pas un plus dévoué serviteur de Sa Majesté, un admirateur plus profond de M. le cardinal.
— N’est-ce pas ce d’Artagnan qui a blessé un jour Jussac dans cette malheureuse rencontre qui a eu lieu près du couvent des Carmes-Déchaussés ? demanda le roi en regardant le cardinal, qui rougit de dépit.
— Et le lendemain Bernajoux. Oui, Sire ; oui, c’est bien cela, et Votre Majesté a bonne mémoire.
— Allons, que résolvons-nous ? dit le roi.
— Cela regarde Votre Majesté plus que moi, dit le cardinal. J’affirmerais la culpabilité.
— Et moi je la nie, dit Tréville. Mais Sa Majesté a des juges, et ces juges décideront.
— C’est cela, dit le roi, renvoyons la cause devant les juges : c’est leur affaire de juger, et ils jugeront.
— Seulement, reprit Tréville, il est bien triste qu’en ce temps malheureux où nous sommes, la vie la plus pure, la vertu la plus incontestable, n’exemptent pas un homme de l’infamie et de la persécution. Aussi l’armée sera-t-elle peu contente, je puis en répondre, d’être en butte à des traitements rigoureux à propos d’affaires de police.
Le mot était imprudent, mais Tréville l’avait lancé avec connaissance de cause. Il voulait une explosion, parce qu’en cela la mine fait du feu, et que le feu éclaire.
— Affaires de police ! s’écria le roi, relevant les paroles de M. Tréville ; affaires de police ! et qu’en savez-vous, monsieur ? Mêlez-vous de vos mousquetaires et ne me rompez pas la tête. Il semble, à vous entendre, que si par malheur on arrête un mousquetaire, la France est en danger. Eh ! que de bruit pour un mousquetaire ! J’en ferai arrêter dix, ventrebleu ! cent même... toute la compagnie... et je ne veux pas que l’on souffle le mot.
— Du moment où ils sont suspects à Votre Majesté, dit Tréville, les mousquetaires sont coupables ; aussi me voyez-vous, Sire, prêt à vous rendre mon épée, car après avoir accusé mes soldats, M. le cardinal, je n’en doute pas, finira par m’accuser moi-même : ainsi mieux vaut que je me constitue prisonnier avec M. Athos, qui est arrêté déjà, et M. d’Artagnan, qu’on va arrêter sans doute.
— Tête gasconne, en finirez-vous ? dit le roi.
— Sire, répondit Tréville sans baisser le moindrement la voix, ordonnez qu’on me rende mon mousquetaire, ou qu’il soit jugé.
— On le jugera, dit le cardinal.
— Eh bien ! tant mieux, car, dans ce cas, je demanderai à Sa Majesté la permission de plaider pour lui.
Le roi craignit un éclat.
— Si Son Éminence, dit-il, n’avait pas personnellement des motifs... Le cardinal vit venir le roi et alla au-devant de lui.
— Pardon, dit-il : mais du moment où Votre Majesté voit en moi un juge prévenu, je me retire.
— Voyons, dit le roi, me jurez-vous par mon père que M. Athos était chez vous pendant l’événement et qu’il n’y a point pris part.
— Par votre glorieux père et par vous-même qui êtes ce que j’aime et ce que je vénère le plus au monde, je le jure !
— Veuillez réfléchir, Sire, dit le cardinal : si nous relâchons ainsi le prisonnier, on ne pourra plus connaître la vérité.
— M. Athos sera toujours là, reprit M. de Tréville, prêt à répondre, quand il plaira aux gens de robe de l’interroger ; il ne désertera pas, monsieur le cardinal ; soyez tranquille ; je réponds de lui, moi.
— Au fait, il ne désertera pas, dit le roi. On le retrouvera toujours, comme dit M. de Tréville. D’ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix et en regardant d’un air suppliant Son Éminence, donnons-leur de la sécurité ; cela est politique.
Cette politique de Louis XIII fit sourire Richelieu.
— Ordonnez, Sire, dit-il, vous avez le droit de grâce.
— Le droit de grâce ne s’applique qu’aux coupables, dit Tréville, qui voulait avoir le dernier mot, et mon mousquetaire est innocent. Ce n’est donc pas grâce que vous allez faire, Sire, c’est justice.
— Et il est au Fort-l’Évêque ? dit le roi.
— Oui, Sire, et au secret, dans un cachot, comme le dernier des criminels.
— Diable ! diable ! murmura le roi, que faut-il faire ?
— Signez l’ordre de mise en liberté, et tout sera dit, reprit le cardinal ; je crois comme Votre Majesté que la garantie de M. de Tréville est plus que suffisante.
Tréville s’inclina respectueusement avec une joie qui n’était pas sans mélange de crainte ; il eût préféré une résistance opiniâtre du cardinal à cette soudaine facilité.
Le roi signa l’ordre d’élargissement, et Tréville l’emporta sans retard.
Au moment où il allait sortir, le cardinal lui fit un sourire amical, et dit au roi :
— Une bonne harmonie règne entre les chefs et les soldats dans vos mousquetaires, Sire ; voilà qui est bien profitable au service et bien honorable pour tous.
— Il me jouera quelque mauvais tour incessamment, disait Tréville ; on n’a jamais le dernier mot avec un pareil homme. Mais hâtons-nous, car le roi peut changer d’avis tout à l’heure ; et, au bout du compte, il est plus difficile de remettre à la Bastille ou au Fort-l’Évêque un homme qui en est sorti que d’y garder un prisonnier qu’on y tient.
M. de Tréville fit triomphalement son entrée au Fort-l’Évêque, où il délivra le mousquetaire, que sa paisible indifférence n’avait pas abandonné.
Puis, la première fois qu’il revit d’Artagnan : — Vous l’avez échappé belle, lui dit-il ; voilà votre coup d’épée à Jussac payé. Reste bien encore celui de Bernajoux, mais il ne faudrait pas trop vous y fier.
Au reste M. de Tréville avait raison de se défier du cardinal et de penser que tout n’était pas fini, car à peine le capitaine des mousquetaires eut-il fermé la porte derrière lui, que Son Éminence dit au roi :
— Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons causer sérieusement, s’il plaît à Votre Majesté.... Sire, M. de Buckingham était à Paris depuis cinq jours et n’en est parti que ce matin.
CHAPITRE XVI. OU MONSIEUR LE GARDE DES SCEAUX SÉGUIER CHERCHA PLUS D’UNE FOIS LA CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
L est impossible de se faire une idée de l’impression que ces quelques mots produisirent sur Louis XIII ; il rougit et pâlit successivement, et le cardinal vît tout d’abord qu’il venait de reconquérir d’un seul coup tout le terrain qu’il avait perdu.
— M. de Buckingham. à Paris ! s’écria-t-il et qu’y vient-il faire
— Sans doute conspirer avec vos ennemis les huguenots et les Espagnols.
— Non par Dieu, non ! Conspirer contre mon honneur avec Mme de Chevreuse
Mme de Longueville et les Condé !
— Oh ! Sire ! quelle idée ! La reine est trop sage, et surtout aime trop Votre Majesté.
— La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi, et quant à m’aimer beaucoup, j’ai mon opinion faite sur cet amour.
— Je n’en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de Buckingham est venu a Paris pour un projet tout politique.
— Et moi je suis sûr qu’il est venu pour autre chose, monsieur le cardinal ; mais si la reine est coupable, qu’elle tremble.
— Au fait, dit le cardinal, quelque répugnance que j’aie à arrêter mon esprit sur une pareille trahison, Votre Majesté m’y fait penser : Mme de Lannoy, que, d’après l’ordre de Votre Majesté, j’ai interrogée plusieurs fois, m’a dit ce matin que la nuit avant celle-ci Sa Majesté avait veillé fort tard que ce matin elle avait beaucoup pleuré, et que toute la journée elle avait écrit.
— C’est cela, dit le roi ; à lui sans doute Cardinal, il me faut les papiers de la reine.
— Mais comment les prendre, Sire ? Il me semble que ce n’est ni moi ni Votre Majesté qui pouvons nous charger d’une pareille mission.
— Comment s’y est-on pris avec la maréchale d’Ancre ? s’écria le roi, au plus haut degré de la colère ; on a fouillé ses armoires, et enfin on l’a fouillée elle-même.
— La maréchale d’Ancre n’était que la maréchale d’Ancre, une aventurière florentine, Sire, voilà tout, tandis que l’auguste épouse de Votre Majesté est Anne d’Autriche, reine de France, c’est-à-dire une des plus grandes princesses du monde.
— Elle n’en est que plus coupable, monsieur le duc ! Plus elle a oublié la haute position où elle était placée, plus elle est bas descendue. Il y a longtemps d’ailleurs que je suis décidé à en finir avec toutes ces petites intrigues de politique et d’amour. Elle a aussi près d’elle un certain Laporte...
— Que je crois la cheville ouvrière de tout cela, je l’avoue, dit le cardinal.
— Vous pensez donc comme moi qu’elle me trompe ? dit le roi.
— Je crois et je le répète à Votre Majesté que la reine conspire contre la puissance de son roi, mais je n’ai point dit contre son honneur.
— Et moi je vous dis contre tous deux ; moi je vous dis que la reine ne m’aime pas, je vous dis qu’elle en aime un autre, je vous dis qu’elle aime cet infâme duc de Buckingham ! Pourquoi ne l’avez-vous pas fait arrêter pendant qu’il était à Paris ?
— Arrêter le duc ! arrêter le premier ministre du roi Charles Ier ! Y pensez-vous, Sire ? Quel éclat ! Et si alors les soupçons de Votre Majesté, ce dont je continue à douter, avaient quelque consistance, quel éclat terrible ! quel scandale désespérant
— Mais puisqu’il s’exposait comme un vagabond et un larronneur, il fallait... Louis XIII s’arrêta lui-même, effrayé de ce qu’il allait dire, tandis que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la parole qui était ; restée sur les lèvres du roi.
— Il fallait ?
— Rien, dit le roi, rien. Mais pendant tout le temps qu’il a été à Paris vous ne l’avez pas perdu de vue ?
Non, Sire.
— Où logeait-il ?
— Rue de la Harpe, n° 75.
— Où est-ce cela ?
— Du côté du Luxembourg.
— Et vous êtes sûr que la reine et lui ne se sont pas vus ?
— Je crois la reine trop attachée à ses devoirs, Sire.
— Mais ils ont correspondu, c’est à lui que la reine a écrit toute la journée ; monsieur le duc, il me faut ces lettres !
— Sire, cependant...
— Monsieur le duc, à quelque prix que ce soit, je les veux !
— Je ferai pourtant observera Votre Majesté...
— Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous opposer toujours ainsi à mes volontés ? êtes-vous aussi d’accord avec l’Espagnol et avec l’Anglais, avec Mme le Chevreuse et avec la reine ?
— Sire, répondit en souriant le cardinal, je croyais être à l’abri d’un pareil soupçon.
— Monsieur le cardinal, vous m’avez entendu : je veux ces lettres !
— Il n’y aurait qu’un moyen.
— Lequel ?
— Ce serait de charger de cette mission M. garde des sceaux Séguier. La chose rentre complètement dans les devoirs de sa charge.
— Qu’on l’envoie chercher à l’instant même !
— Il doit être chez moi, Sire ; je l’avais fait prier de passer, et lorsque je suis venu au Louvre, j’ai laissé l’ordre, s’il se présentait, de le faire attendre.
— Qu’on aille le chercher à l’instant même.
— Les ordres de Votre Majesté seront exécutés ; mais...
— Mais quoi ?
— Mais la reine se refusera peut-être à obéir.
— A mes ordres ?
— Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.
— Eh bien ! pour qu’elle n’en doute pas, je vais la prévenir moi-même.
— Votre Majesté n’oubliera pas que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour prévenir une rupture.
— Oui, duc, oui, je sais que vous êtes fort indulgent pour la reine, trop indulgent peut-être, et nous aurons, je vous en préviens, à parler plus tard de cela.
— Quand il plaira à Votre Majesté ; mais je serai toujours heureux et fier, Sire, de me sacrifier à la bonne harmonie que je désire voir régner entre le roi et la reine de France.
— Bien, cardinal, bien ; mais, en attendant, envoyez chercher M. le garde des sceaux ; moi ; j’entre chez la reine. Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s’engagea dans le corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d’Autriche.
La reine était au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut, Mme de Sablé, Mme de Montbazon et Mme de Guéménée. Dans un coin était cette camériste espagnole, dona Estefana, qui l’avait suivie de Madrid. Mme de Guéménée faisait la lecture, et tout le monde écoutait avec attention la lectrice, à l’exception dé la reine, qui au contraire avait provoqué cette lecture afin de pouvoir, tout en feignant d’écouter, suivre le fil de ses propres pensées.
Ces pensées, toutes dorées qu’elles étaient par un dernier reflet d’amour, n’en étaient pas moins tristes. Annie d’Autriche, privée de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal ; qui ne pouvait lui pardonner d’avoir repoussé un sentiment plus doux, ayant sous les yeux l’exemple de la reine mère, que cette haine avait tourmentée toute sa vie, quoique Marie de Médicis, s’il faut en croire les mémoires du temps, eût commencé par accorder au cardinal le sentiment qu’Aime d’Autriche finit toujours par lui refuser ; Anne d’Autriche avait vu tomber autour d’elle ses serviteurs les plus dévoués, ses confidents les plus intimes, ses favoris les plus chers. Comme ces malheureux doués d’un don funeste, elle portait malheur à tout ce qu’elle touchait ; son amitié était un signe fatal qui appelait la persécution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel étaient exilées ; enfin Laporte ne cachait pas à sa maîtresse qu’il s’attendait à être arrêté d’un instant à l’autre.
C’est au moment qu’elle était plongée au plus profond et au plus sombre de ses réflexions que la porte de la chambre s’ouvrit et que le roi entra.
La lectrice se tut à l’instant même, toutes les dames se levèrent, et il se fit un profond silence.
Quant au roi, il ne fit aucune démonstration de politesse ; seulement, s’arrêtant devant la reine :
— Madame, dit-il d’une voix altérée, vous allez recevoir la visite de M. le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont je l’ai chargé.
La malheureuse reine, qu’on menaçait sans cesse de divorce, d’exil et de jugement même, pâlit sous son rouge et ne put s’empêcher de dire :
— Mais pourquoi cette visite, Sire ? Que me dira M. le chancelier que Votre Majesté ne puisse me dire elle-même ?
Le roi tourna sur ses talons sans répondre, et presque au même instant le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonça la visite de M. le chancelier.
Lorsque le chancelier parut, le roi était déjà sorti par une autre porte.
Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n’y a pas de mal à ce que nos lecteurs fassent dès à présent connaissance avec lui.
Ce chancelier était un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle, chanoine à Notre-Dame, et qui avait été autrefois valet de chambre du cardinal, qui le proposa à Son Éminence comme un homme tout dévoué. Le cardinal s’y fia et s’en trouva bien.
On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci :
Après une jeunesse orageuse il s’était retiré dans un couvent pour y expier au moins pendant quelque temps les folies de l’adolescence.
Mais en entrant dans ce saint lieu, le pauvre pénitent n’avait pu refermer si vite la porte que les passions qu’il fuyait n’y entrassent avec lui. Il en était obsédé sans relâche, et le supérieur, auquel il avait confié cette disgrâce, voulant autant qu’il était en lui l’en garantir, lui avait recommandé, pour conjurer le démon tentateur, de recourir à la corde de la cloche et de la tirer à toute volée. Au bruit dénonciateur, les moines seraient prévenus que la tentation assiégeait un frère, et toute la communauté se mettrait en prières.
Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l’esprit malin à grand renfort de prières faites par les moines ; mais le diable ne se laisse pas déposséder facilement d’une place où il a mis garnison ; à mesure qu’on redoublait les exorcismes, il redoublait les tentations, de sorte que jour et nuit la cloche sonnait à toute volée, annonçant l’extrême désir de mortification qu’éprouvait le pénitent.
Les moines n’avaient plus un instant de repos. Le jour ils ne faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient à la chapelle. La nuit, outre compiles et matines, ils étaient encore obligés de sauter vingt fois à bas de leurs lits et de se prosterner sur le carreau de leurs cellules.
On ignore si ce fut le diable qui lâcha prise ou les moines qui se lassèrent, mais au bout de trois mois le pénitent reparut dans le monde avec la réputation du plus terrible possédé qui eût jamais existé.
En sortant du couvent il entra dans la magistrature, devint président à mortier à la place de son oncle, embrassa le parti du cardinal, ce qui ne prouvait pas peu de sagacité, devint chancelier, servit Son Éminence avec zèle dans sa haine contre la reine mère et sa vengeance contre Anne d’Autriche, stimula les juges dans l’affaire de Chalais, encouragea les essais de M. de Laffemas, grand gibecier dé France, puis enfin, investi de toute la confiance du cardinal, confiance qu’il avait si bien gagnée, il en vint à recevoir la singulière commission pour l’exécution de laquelle il se présentait chez la reine.
La reine était encore debout quand il entra, mais à peine l’eut-elle aperçu qu’elle se rassit sur son fauteuil et fit signe à ses femmes de se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et d’un ton de suprême hauteur :
— Que désirez-vous, monsieur, demanda Anne d’Autriche, et dans quel but vous présentez-vous ici ?
— Pour y faire, au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que j’ai l’honneur de devoir à Votre Majesté, une perquisition exacte dans tous vos papiers.
— Comment ! monsieur, une perquisition dans mes papiers... à moi ! Mais voilà une chose indigne !
— Veuillez me le pardonner, madame ; mais dans cette circonstance, je ne suis que l’instrument dont le roi se sert. Sa Majesté ne sort-elle pas d’ici et ne vous a-t-elle pas invitée elle-même à vous préparer à cette visite ?
— Fouillez donc, monsieur ; je suis une criminelle, à ce qu’il paraît. Estefana, donnez les clés de mes tables et de mes secrétaires.
Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais il savait bien que ce n’était pas dans un meuble que la reine avait dû serrer la lettre importante qu’elle avait écrite dans là journée.
Quand le chancelier eut rouvert et refermé vingt fois les tiroirs du secrétaire, il fallut bien, quelque hésitation qu’il éprouvât, il fallut bien, dis-je, en venir à la conclusion de l’affaire, c’est-à-dire à fouiller la reine elle-même. Le chancelier s’avança donc vers Anne d’Autriche, et d’un ton très perplexe et d’un air très embarrassé :
— Et maintenant, dit-il, il me reste à faire la perquisition principale.
— Laquelle ? demanda la reine, qui ne comprenait pas, ou plutôt qui ne voulait pas comprendre.
— Sa Majesté est certaine qu’une lettre a été écrite par vous dans la journée, elle sait que cette lettre n’a pas encore été envoyée à son adresse. Cette lettre ne se trouve ni dans votre table ni dans votre secrétaire, et cependant cette lettre est quelque part.
— Oseriez-vous porter la main sur votre reine ? dit Anne d’Autriche en se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier ses yeux, dont l’expression était devenue presque menaçante.
— Je suis un fidèle sujet du roi madame, et tout ce que Sa Majesté ordonnera, je le ferai.
— Eh bien, c’est vrai, dit Anne d’Autriche, et les espions de M. le cardinal l’ont bien servi ; j’ai écrit aujourd’hui une lettre ; cette lettre n’est point partie ; elle est ici.
Et la reine ramena sa belle main à son corsage.
— Alors, donnez-moi cette lettre ; madame, dît le chancelier.
— Je ne la donnerai qu’au roi, monsieur, dit Anne.
— Si le roi eût voulu que cette lettre lui fût remise, madame ; il vous l’eût demandée lui-même. Mais, je vous le répète, c’est moi qu’il a chargé de vous la réclamer, et, si vous ne la rendiez pas...
— Eh bien ?
— C’est encore moi qu’il a chargé de vous la prendre.
— Comment ? que voulez-vous dire ?
— Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorisé à chercher le papier suspect sur là personne même de Votre Majesté.
— Quelle horreur ! s’écria la reine.
— Veuillez donc, madame, agir plus facilement.
— Cette conduite est d’une violence infâme ; savez-vous cela, monsieur ?
— Le roi commande, madame ; excusez-moi.
— Je ne le souffrirai pas, non, non, plutôt mourir ! s’écria la reine, chez laquelle se révoltait le sang impérieux de l’Espagnole et de l’Autrichienne.
Le chancelier fit une profonde révérence, puis avec l’intention bien patente de ne pas reculer d’une semelle dans l’accomplissement de la commission dont il s’était chargé, et comme eût pu le faire un valet de bourreau dans la chambre de la question, il s’approcha d’Anne d’Autriche, des yeux de laquelle on vit à l’instant même jaillir des pleurs de rage.
La reine était, comme nous l’avons dit, d’une grande beauté. La commission pouvait donc passer pour délicate, et le roi en était arrivé, à force de jalousie contre Buckingham, à n’être plus jaloux de personne.
Sans doute le chancelier Séguier chercha des yeux à ce moment le cordon de la fameuse cloche, mais ne le trouvant pas, il en prit son parti et tendit la main vers l’endroit où la reine avait avoué que se trouvait le papier.
Anne d’Autriche fit un pas en arrière, si pâle qu’on eût dit qu’elle allait mourir, et s’appuyant de la main gauche pour ne pas tomber, à une table qui se trouvait derrière elle, elle tira de la droite un papier de sa poitrine et le tendit au garde des sceaux.
— Tenez, monsieur, la voilà, cette lettre, s’écria la reine d’une voix entrecoupée et frémissante, prenez-la, et me délivrez de votre odieuse présence. Le chancelier, qui, de son côté, tremblait d’une émotion facile à concevoir, prit la lettre, salua jusqu’à terre et se retira.
A peine la porte se fut-elle refermée sur lui que la reine tomba à demi évanouie dans les bras de ses femmes.
Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un seul mot. Le roi la prit d’une main tremblante, chercha l’adresse, qui manquait, devint très pâle, l’ouvrit lentement, puis voyant par les premiers mots qu’elle était adressée au roi d’Espagne, il lut très rapidement.
C’était tout un plan d’attaque contre le cardinal. La reine invitait son frère et l’empereur d’Autriche à faire semblant, blessés qu’ils étaient par la politique d Richelieu, dont l’éternelle préoccupation fut l’abaissement de la maison d’Autriche, de déclarer la guerre à la France et d’imposer comme condition de la paix le renvoi du cardinal ; mais d’amour, il n’y en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.
Le roi, tout joyeux, s’informa si le cardinal était encore au Louvre. On lui dit que Son Éminence attendait, dans le cabinet de travail, les ordres de Sa Majesté.
Le roi se rendit aussitôt auprès de lui.
— Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c’est moi qui avais tort ; toute l’intrigue est politique, et il n’était aucunement question d’amour dans cette lettre, que voici. En échange il est fort question de vous.
Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande attention, puis, lorsqu’il fut arrivé au bout, il la relut une seconde fois.
— Eh bien ! Votre Majesté, dit-il, vous voyez jusqu’où vont mes ennemis ; on vous menace de deux guerres si vous ne me renvoyez pas. A votre place, en vérité ; Sire, je céderais à de si puissantes instances, et ce serait de mon côté avec un véritable bonheur que je me retirerais des affaires.
— Que dites-vous là, duc !
— Je dis, Sire, que ma santé se perd dans ces luttes excessives et dans ces travaux éternels. Je dis que selon toute probabilité je ne pourrai pas soutenir les fatigues du siége de La Rochelle, et que mieux vaut que vous nommiez là, ou M. de Condé, ou M. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c’est l’état de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d’Église et qu’on détourne sans cesse de ma vocation, pour m’appliquer à des choses auxquelles je n’ai aucune aptitude. Vous en serez plus heureux à l’intérieur, Sire, et je ne douté pas que vous n’en soyez plus grand à l’étranger.
— M. le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille ; tous ceux qui sont nommés dans cette lettré seront punis comme ils le méritent, et la reine elle-même.
— Que dites-vous là, Sire ! Dieu me garde que, pour moi, la reine éprouvé la moindre contrariété ; elle m’a toujours crû son ennemi, Sire, quoique Votre Majesté puisse attester que j’ai toujours pris chaudement son parti, même contre vous. Oh ! si elle trahissait Votre Majesté à l’endroit de son honneur, ce serait autre chose et je serais le premier à dire : Pas de grâce, Sire, pas de grâce pour la coupable ! Heureusement il n’en est rien, et Votre Majesté vient d’en acquérir une nouvelle preuve.
— C’est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez raison, comme toujours, mais la reine n’en mérite pas moins toute ma colère.
— C’est vous, Sire, qui avez encouru la sienne, et véritablement, quand elle bouderait sérieusement Votre Majesté, je le comprendrais ; Votre Majesté l’a traitée avec une sévérité...
— C’est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les vôtres, duc, si haut plates qu’ils soient et quelque péril que je coure à agir sévèrement avec eux.
— La reine est mon ennemie, mais n’est pas la vôtre, Sire ; au contraire, elle est épouse dévouée, soumise et irréprochable ; laissez-moi donc, Sire, intercéder pour elle près de Votre Majesté.
— Qu’elle s’humilie alors, et qu’elle revienne à moi la première.
— Au contraire, Sire, donnez l’exemple ; vous avez eu le premier tort, puisque c’est vous qui avez soupçonné la reine.
— Moi revenir le premier ! dit le roi ; jamais !
— Sire, je vous en supplie.
— D’ailleurs, comment reviendrais-je le premier ?
— En faisant une chose que vous saurez lui être agréable.
— Laquelle ?
— Donnez un bal ; vous savez combien la reine aime la danse ; je vous réponds que sa rancune ne tiendra point à une pareille attention.
— Monsieur le cardinal, vous savez que je n’aime pas tous les plaisirs mondains.
— La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu’elle sait votre antipathie pour ce plaisir ; d’ailleurs, ce sera une occasion pour elle de mettre ses beaux ferrets de diamants que vous lui avez donnés l’autre jour à sa fête, et dont elle n’a pas encore eu le temps de se parer.
— Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d’un crime dont il se souciait peu, et innocente d’une faute qu’il redoutait fort, était tout prêt à se raccommoder avec elle ; nous verrons, mais sur mon honneur vous êtes trop indulgent.
— Sire, dit le cardinal, laissez la sévérité aux ministres ; l’indulgence est vertu royale ; usez-en, et vous verrez que vous vous en trouverez bien.
Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures, s’inclina profondément, demandant congé au roi pour se retirer, et le suppliant de se raccommoder avec la reine.
Anne d’Autriche, qui, à la suite de la saisie de sa lettre, s’attendait à quelque reproche, fut fort étonnée de voir le lendemain le roi faire près d’elle des tentatives de rapprochement. Son premier mouvement fut répulsif ; son orgueil de femme et sa dignité de reine avaient été tous deux si cruellement offensés qu’elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup ; mais, vaincue par les conseils de ses femmes, elle eut enfin l’air de commencer à oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour pour lui dire qu’incessamment il comptait donner une fête.
C’était une chose si rare qu’une fête pour la pauvre Anne d’Autriche, qu’à cette annonce, ainsi que l’avait pensé le cardinal, la dernière trace de ses ressentiments disparut, sinon dans son cœur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour cette fête devait avoir lieu, mais le roi répondit qu’il fallait qu’il s’entendit sur ce point avec le cardinal.
En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal à quelle époque cette fête aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un prétexte quelconque, différait de la fixer. Dix jours s’écoulèrent ainsi.
Le huitième jour après la scène que nous avons racontée, le cardinal reçut une lettre au timbre de Londres qui contenait seulement ces quelques lignes :
« Je les ai, mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque d’argent ; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours après les avoir reçues, je serai à Paris. »
Le jour même où le cardinal avait reçu cette lettre, le roi lui adressa sa question habituelle.
Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas :
« Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours après avoir reçu l’argent ; il faut quatre ou cinq jours à l’argent pour aller, quatre ou cinq jours à elle pour revenir : cela fait dix jours ; maintenant, faisons la part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela à douze jours. »
— Eh bien ! monsieur le duc, dit le roi, avez-vous calculé ?
— Oui, Sire ; nous sommes aujourd’hui le 20 septembre ; les échevins de la ville donnent une fête le 3 octobre. Cela s’arrangera à merveille, car vous n’aurez pas l’air de faire un retour vers la reine.
Puis le cardinal ajouta :
— A propos, Sire, n’oubliez pas de dire à Sa Majesté, la veille de cette fête, que vous désirez voir comment lui vont ses ferrets de diamants.