XXIII
DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Milady rêvait qu’elle tenait enfin d’Artagnan, qu’elle assistait
à son supplice, et c’était la vue de son sang odieux, coulant
sous la hache du bourreau, qui dessinait le charmant sourire
sur ses lèvres.
Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première
espérance.
Le lendemain, lorsqu’on entra dans sa chambre, elle était
encore au lit. Felton se tenait dans le corridor: il amenait la
femme dont on avait parlé la veille, et qui venait d’arriver;
cette femme entra et s’approcha du lit de milady en lui offrant
ses services.
Milady était habituellement pâle, son teint pouvait donc
tromper une personne qui la voyait pour la première fois.
—J’ai la fièvre, dit-elle; je n’ai pas dormi un seul instant
pendant toute cette longue nuit, je souffre horriblement:
serez-vous plus humaine qu’on ne l’a été hier avec moi? Tout
ce que je demande, au reste, c’est la permission de rester
couchée.
—Voulez-vous qu’on appelle un médecin? dit la femme.
Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.
Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde,
plus elle aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de
lord Winter redoublerait; d’ailleurs le médecin pourrait déclarer
que la maladie était feinte et milady, après avoir perdu
la première partie, ne voulait pas perdre la seconde.
—Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon! ces
Messieurs ont déclaré hier que mon mal était une comédie, il
en serait sans doute de même aujourd’hui; car depuis hier
soir on a eu le temps de prévenir le docteur.
—Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame,
quel traitement vous voulez suivre.
—Eh! le sais-je, moi, mon Dieu! je sens que je souffre,
voilà tout; que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m’importe.
—Allez chercher lord Winter, dit Felton fatigué de ces
plaintes éternelles.
—Oh, non, non! s’écria milady, non, monsieur, ne l’appelez
pas, je vous en conjure, je suis bien, je n’ai besoin de
rien, ne l’appelez pas.
Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si
entraînante dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit
quelques pas dans la chambre.
—Il est venu, pensa milady.
—Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez réellement,
on enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez,
eh bien! ce sera tant pis pour vous, mais du moins, de
notre côté, nous n’aurons rien à nous reprocher.
Milady ne répondit point; mais renversant sa belle tête sur
son oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.
Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire;
puis, voyant que la crise menaçait de se prolonger, il
sortit; la femme le suivit. Lord Winter ne parut pas.
—Je crois que je commence à voir clair, murmura milady
avec une joie sauvage en s’ensevelissant sous les draps pour
cacher à tous ceux qui pourraient l’épier cet élan de satisfaction
intérieure.
Deux heures s’écoulèrent.
—Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle:
levons-nous et obtenons quelque succès dès aujourd’hui; je
n’ai que dix jours, et ce soir il y en aura deux d’écoulés.
En entrant, le matin, dans la chambre de milady, on lui
avait apporté son déjeuner; or elle avait pensé qu’on ne tarderait
pas à venir enlever la table, et qu’en ce moment elle
reverrait Felton.
Milady ne se trompait pas: Felton reparut, et, sans faire
attention si milady avait ou non touché au repas, fit un signe
pour qu’on emportât hors de la chambre la table, que l’on
avait apportée toute servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée,
belle, pâle et résignée, semblait une vierge sainte attendant le
martyre.
Felton s’approcha d’elle et dit:
—Lord Winter, qui est catholique comme vous, madame,
a pensé que la privation des rites et des cérémonies
de votre religion peut vous être pénible; il consent donc à ce
que vous lisiez chaque jour l’ordinaire de votre messe, et voici
un livre qui en contient le rituel.
A l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table
près de laquelle était milady, au ton dont il prononça ces deux
mots votre messe, au sourire dédaigneux dont il les accompagna,
milady leva la tête et regarda plus attentivement l’officier.
Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité
exagérée, à ce front poli comme du marbre, mais dur et impénétrable
comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains
qu’elle avait rencontrés si souvent tant à la cour du roi
Jacques qu’à celle du roi de France, où, malgré le souvenir
de la Saint-Barthélemy, ils venaient parfois chercher un
refuge. Elle eut donc une de ces inspirations
subites comme les gens de
génie seuls en reçoivent dans les
grandes crises, dans les moments
suprêmes qui doivent décider de
leur fortune ou de leur vie. Ces deux
mots, votre messe,
et un simple coup
d’œil jeté sur Felton,
lui avaient en
effet révélé toute
l’importance de
la réponse qu’elle
allait faire. Mais
avec cette rapidité
d’intelligence qui
lui était particulière,
cette réponse
toute formulée
se présenta
sur ses lèvres:
—Moi! dit-elle
avec un accent
de dédain
monté à l’unisson
de celui qu’elle avait remarqué dans la voix du jeune officier,
moi, monsieur, ma messe! lord Winter, le catholique corrompu,
sait bien que je ne suis pas de sa religion, et c’est un piège
qu’il veut me tendre!
—Et de quelle religion êtes-vous donc, madame? demanda
Felton.
—Je le dirai, s’écria milady avec une exaltation feinte, le
jour où j’aurai assez souffert pour ma foi.
Le regard de Felton découvrit à milady toute l’étendue de
l’espace qu’elle venait de s’ouvrir par cette seule parole.
Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son
regard seul avait parlé.
—Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec
ce ton d’enthousiasme qu’elle savait familier aux puritains;
eh bien! que mon Dieu me sauve ou que je périsse pour
mon Dieu! voilà la réponse que je vous prie de faire à lord
Winter. Et quant à ce livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel
du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si elle eût dû
être souillée par cet attouchement, vous pouvez le remporter
et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes
doublement complice de lord Winter, complice dans sa persécution,
complice dans son hérésie.
Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment
de répugnance qu’il avait déjà manifesté et se retira pensif.
Lord Winter vint vers les cinq heures du soir; milady
avait eu le temps pendant toute la journée de se tracer son
plan de conduite; elle le reçut en femme qui a déjà repris tous
ses avantages.
—Il paraît, dit le baron en s’asseyant dans un fauteuil en
face de celui qu’occupait milady et en étendant nonchalamment
ses pieds sur le foyer, il paraît que nous avons fait une
petite apostasie!
—Que voulez-vous dire, monsieur?
—Je veux dire que depuis la dernière fois que nous nous
sommes vus, nous avons changé de religion; auriez-vous
épousé un troisième mari protestant, par hasard?
—Expliquez-vous, milord, reprit la prisonnière avec
majesté, car je vous déclare que j’entends vos paroles, mais
que je ne les comprends pas.
—Alors, c’est que vous n’avez pas de religion du tout,
j’aime mieux cela, reprit en ricanant lord Winter.
—Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit
froidement milady.
—Oh! je vous avoue que cela m’est parfaitement égal.
—Oh! vous n’avoueriez pas cette indifférence religieuse,
milord, que vos débauches et vos crimes en feraient foi.
—Hein! vous parlez de débauches, madame Messaline,
lady Macbeth! Ou j’ai mal entendu, ou vous êtes, pardieu, bien
impudente!
—Vous parlez ainsi parce que vous savez qu’on nous
écoute, monsieur, répondit froidement milady, et que vous
voulez intéresser vos geôliers et vos bourreaux contre moi.
—Mes geôliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le
prenez sur un ton poétique, et la comédie d’hier tourne ce
soir à la tragédie. Au reste, dans huit jours vous serez où vous
devez être et ma tâche sera achevée.
—Tâche infâme! tâche impie! reprit milady avec l’exaltation
de la victime qui provoque son juge.
—Je crois, ma parole d’honneur, dit lord Winter en se levant,
que la drôlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous,
madame la puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu!
c’est mon vin d’Espagne qui vous monte à la tête, n’est-ce
pas? mais soyez tranquille, cette ivresse-là n’est pas dangereuse
et n’aura pas de suites.
Et lord Winter se retira en jurant, ce qui à cette époque
était une habitude toute cavalière.
Felton était en effet derrière la porte et n’avait pas perdu
un mot de toute cette scène. Milady avait deviné juste.
—Oui, va! va! dit-elle à son frère, les suites approchent,
au contraire, mais tu ne les verras, imbécile, que lorsqu’il ne
sera plus temps de les éviter.
Le silence se rétablit, deux heures s’écoulèrent; on apporta
le souper, et l’on trouva milady occupée à faire tout haut ses
prières, prières qu’elle avait apprises d’un vieux serviteur de
son second mari, puritain des plus austères. Elle semblait en
extase et ne parut pas même faire attention à ce qui se passait
autour d’elle, Felton fit signe qu’on ne la dérangeât point, et
lorsque tout fut en état il sortit sans bruit avec les soldats.
Milady savait qu’elle pouvait être épiée, elle continua donc
ses prières jusqu’à la fin, et il lui sembla que le soldat qui
faisait sentinelle à sa porte ne marchait plus du même pas et
semblait écouter.
Pour le moment, elle n’en voulait pas davantage, elle se
releva, se mit à table, mangea peu et ne but que de l’eau.
Une heure après on vint enlever la table, mais milady
remarqua que cette fois Felton n’accompagnait point les soldats.
Il craignait donc de la voir trop souvent.
Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait
dans ce sourire une telle expression de triomphe que ce seul
sourire l’eût dénoncée. Elle laissa encore s’écouler une demi-heure,
et comme en ce moment tout faisait silence dans le vieux
château, comme on n’entendait que l’éternel murmure de la
houle, cette respiration immense de l’Océan, de sa voix pure,
harmonieuse et vibrante, elle commença le premier couplet
de ce psaume alors en entière faveur près des puritains:
Seigneur, tu nous abandonnes,
Pour voir si nous sommes forts,
Mais ensuite c’est toi qui donnes
De ta céleste main la palme à nos efforts.
Ces vers n’étaient pas excellents, il s’en fallait même de beaucoup;
mais, on le sait, les puritains ne se piquaient pas de poésie.
Tout en chantant, milady écoutait: le soldat de garde à sa
porte s’était arrêté comme
s’il eût été changé en pierre.
Milady put donc juger de
l’effet qu’elle avait produit.
Alors elle continua son
chant avec une ferveur et
un sentiment inexprimables;
il lui sembla
que les sons se répandaient
au loin sous
les voûtes et allaient
comme un charme magique
adoucir les cœurs
de ses geôliers. Cependant
il paraît que le soldat
en sentinelle, zélé
catholique sans doute,
secoua le charme, car
à travers la porte:
—Taisez-vous donc,
madame, dit-il, votre
chanson est triste
comme un De profundis,
et si, outre l’agrément
d’être en garnison ici, il faut encore y entendre de
pareilles choses, ce sera à n’y point tenir.
—Silence! dit alors une voix grave, que milady reconnut
pour celle de Felton; de quoi vous mêlez-vous, drôle! Vous
a-t-on ordonné d’empêcher cette femme de chanter? Non.
On vous a dit de la garder, de tirer sur elle si elle essayait de
fuir. Gardez-la; si elle fuit, tuez-la; mais ne changez rien à la
consigne.
Une expression de joie indicible éclaira le visage de milady,
mais cette expression fut fugitive comme le reflet d’un éclair,
et, sans paraître avoir entendu le dialogue dont elle n’avait
pas perdu un mot, elle reprit en donnant à sa voix tout le
charme, toute l’étendue et toute la séduction que le démon y
avait mis:
Pour tant de pleurs, tant de misère,
Pour mon exil et pour mes fers,
J’ai ma jeunesse, ma prière,
Et Dieu, qui comptera les maux que j’ai soufferts.
Cette voix, d’une étendue inouïe et d’une passion sublime,
donnait à la poésie rude et inculte de ces psaumes une magie
et une expression que les puritains les plus exaltés trouvaient
rarement dans les chants de leurs frères, et qu’ils étaient
forcés d’orner de toutes les ressources de leur imagination:
Felton crut entendre chanter l’ange qui consolait les trois
Hébreux dans la fournaise.
Milady continua:
Mais le jour de la délivrance
Viendra pour nous, Dieu juste et fort;
Et s’il trompe notre espérance,
Il nous reste toujours le martyre et la mort.
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s’efforça
de mettre toute son âme, acheva de porter le désordre dans
le cœur du jeune officier; il ouvrit brusquement la porte, et
milady le vit apparaître pâle comme toujours, mais les yeux
ardents et presque égarés.
—Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille
voix?
—Pardon, monsieur, dit milady avec douceur, j’oubliais
que mes chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je
vous ai peut-être offensé dans vos croyances; mais c’était sans
le vouloir, je vous jure; pardonnez-moi donc une faute qui est
peut-être grande, mais qui certainement est involontaire.
Milady était si belle dans ce moment, l’extase religieuse
dans laquelle elle semblait plongée donnait une telle expression
à sa physionomie, que Felton, ébloui, crut voir l’ange que tout
à l’heure il croyait seulement entendre.
—Oui, oui, répondit-il, oui; vous troublez, vous agitez les
gens qui habitent ce château.
Et le pauvre insensé ne s’apercevait pas lui-même de l’incohérence
de ses paroles, tandis que milady plongeait son œil
de lynx au plus profond de son cœur.
—Je me tairai, dit milady en baissant les yeux avec toute
la douceur qu’elle put donner à sa voix, avec toute la résignation
qu’elle put imprimer à son maintien.
—Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez
moins haut, la nuit surtout.
Et à ces mots, Felton, sentant qu’il ne pourrait pas conserver
longtemps sa sévérité à l’égard de la prisonnière, s’élança
hors de l’appartement.
—Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants
bouleversent l’âme; cependant on finit par s’y accoutumer: sa
voix est si belle!
XXIII
DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Milady rêvait qu’elle tenait enfin d’Artagnan, qu’elle assistait
à son supplice, et c’était la vue de son sang odieux, coulant
sous la hache du bourreau, qui dessinait le charmant sourire
sur ses lèvres.
Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première
espérance.
Le lendemain, lorsqu’on entra dans sa chambre, elle était
encore au lit. Felton se tenait dans le corridor: il amenait la
femme dont on avait parlé la veille, et qui venait d’arriver;
cette femme entra et s’approcha du lit de milady en lui offrant
ses services.
Milady était habituellement pâle, son teint pouvait donc
tromper une personne qui la voyait pour la première fois.
—J’ai la fièvre, dit-elle; je n’ai pas dormi un seul instant
pendant toute cette longue nuit, je souffre horriblement:
serez-vous plus humaine qu’on ne l’a été hier avec moi? Tout
ce que je demande, au reste, c’est la permission de rester
couchée.
—Voulez-vous qu’on appelle un médecin? dit la femme.
Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.
Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde,
plus elle aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de
lord Winter redoublerait; d’ailleurs le médecin pourrait déclarer
que la maladie était feinte et milady, après avoir perdu
la première partie, ne voulait pas perdre la seconde.
—Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon! ces
Messieurs ont déclaré hier que mon mal était une comédie, il
en serait sans doute de même aujourd’hui; car depuis hier
soir on a eu le temps de prévenir le docteur.
—Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame,
quel traitement vous voulez suivre.
—Eh! le sais-je, moi, mon Dieu! je sens que je souffre,
voilà tout; que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m’importe.
—Allez chercher lord Winter, dit Felton fatigué de ces
plaintes éternelles.
—Oh, non, non! s’écria milady, non, monsieur, ne l’appelez
pas, je vous en conjure, je suis bien, je n’ai besoin de
rien, ne l’appelez pas.
Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si
entraînante dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit
quelques pas dans la chambre.
—Il est venu, pensa milady.
—Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez réellement,
on enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez,
eh bien! ce sera tant pis pour vous, mais du moins, de
notre côté, nous n’aurons rien à nous reprocher.
Milady ne répondit point; mais renversant sa belle tête sur
son oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.
Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire;
puis, voyant que la crise menaçait de se prolonger, il
sortit; la femme le suivit. Lord Winter ne parut pas.
—Je crois que je commence à voir clair, murmura milady
avec une joie sauvage en s’ensevelissant sous les draps pour
cacher à tous ceux qui pourraient l’épier cet élan de satisfaction
intérieure.
Deux heures s’écoulèrent.
—Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle:
levons-nous et obtenons quelque succès dès aujourd’hui; je
n’ai que dix jours, et ce soir il y en aura deux d’écoulés.
En entrant, le matin, dans la chambre de milady, on lui
avait apporté son déjeuner; or elle avait pensé qu’on ne tarderait
pas à venir enlever la table, et qu’en ce moment elle
reverrait Felton.
Milady ne se trompait pas: Felton reparut, et, sans faire
attention si milady avait ou non touché au repas, fit un signe
pour qu’on emportât hors de la chambre la table, que l’on
avait apportée toute servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée,
belle, pâle et résignée, semblait une vierge sainte attendant le
martyre.
Felton s’approcha d’elle et dit:
—Lord Winter, qui est catholique comme vous, madame,
a pensé que la privation des rites et des cérémonies
de votre religion peut vous être pénible; il consent donc à ce
que vous lisiez chaque jour l’ordinaire de votre messe, et voici
un livre qui en contient le rituel.
A l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table
près de laquelle était milady, au ton dont il prononça ces deux
mots votre messe, au sourire dédaigneux dont il les accompagna,
milady leva la tête et regarda plus attentivement l’officier.
Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité
exagérée, à ce front poli comme du marbre, mais dur et impénétrable
comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains
qu’elle avait rencontrés si souvent tant à la cour du roi
Jacques qu’à celle du roi de France, où, malgré le souvenir
de la Saint-Barthélemy, ils venaient parfois chercher un
refuge. Elle eut donc une de ces inspirations
subites comme les gens de
génie seuls en reçoivent dans les
grandes crises, dans les moments
suprêmes qui doivent décider de
leur fortune ou de leur vie. Ces deux
mots, votre messe,
et un simple coup
d’œil jeté sur Felton,
lui avaient en
effet révélé toute
l’importance de
la réponse qu’elle
allait faire. Mais
avec cette rapidité
d’intelligence qui
lui était particulière,
cette réponse
toute formulée
se présenta
sur ses lèvres:
—Moi! dit-elle
avec un accent
de dédain
monté à l’unisson
de celui qu’elle avait remarqué dans la voix du jeune officier,
moi, monsieur, ma messe! lord Winter, le catholique corrompu,
sait bien que je ne suis pas de sa religion, et c’est un piège
qu’il veut me tendre!
—Et de quelle religion êtes-vous donc, madame? demanda
Felton.
—Je le dirai, s’écria milady avec une exaltation feinte, le
jour où j’aurai assez souffert pour ma foi.
Le regard de Felton découvrit à milady toute l’étendue de
l’espace qu’elle venait de s’ouvrir par cette seule parole.
Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son
regard seul avait parlé.
—Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec
ce ton d’enthousiasme qu’elle savait familier aux puritains;
eh bien! que mon Dieu me sauve ou que je périsse pour
mon Dieu! voilà la réponse que je vous prie de faire à lord
Winter. Et quant à ce livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel
du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si elle eût dû
être souillée par cet attouchement, vous pouvez le remporter
et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes
doublement complice de lord Winter, complice dans sa persécution,
complice dans son hérésie.
Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment
de répugnance qu’il avait déjà manifesté et se retira pensif.
Lord Winter vint vers les cinq heures du soir; milady
avait eu le temps pendant toute la journée de se tracer son
plan de conduite; elle le reçut en femme qui a déjà repris tous
ses avantages.
—Il paraît, dit le baron en s’asseyant dans un fauteuil en
face de celui qu’occupait milady et en étendant nonchalamment
ses pieds sur le foyer, il paraît que nous avons fait une
petite apostasie!
—Que voulez-vous dire, monsieur?
—Je veux dire que depuis la dernière fois que nous nous
sommes vus, nous avons changé de religion; auriez-vous
épousé un troisième mari protestant, par hasard?
—Expliquez-vous, milord, reprit la prisonnière avec
majesté, car je vous déclare que j’entends vos paroles, mais
que je ne les comprends pas.
—Alors, c’est que vous n’avez pas de religion du tout,
j’aime mieux cela, reprit en ricanant lord Winter.
—Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit
froidement milady.
—Oh! je vous avoue que cela m’est parfaitement égal.
—Oh! vous n’avoueriez pas cette indifférence religieuse,
milord, que vos débauches et vos crimes en feraient foi.
—Hein! vous parlez de débauches, madame Messaline,
lady Macbeth! Ou j’ai mal entendu, ou vous êtes, pardieu, bien
impudente!
—Vous parlez ainsi parce que vous savez qu’on nous
écoute, monsieur, répondit froidement milady, et que vous
voulez intéresser vos geôliers et vos bourreaux contre moi.
—Mes geôliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le
prenez sur un ton poétique, et la comédie d’hier tourne ce
soir à la tragédie. Au reste, dans huit jours vous serez où vous
devez être et ma tâche sera achevée.
—Tâche infâme! tâche impie! reprit milady avec l’exaltation
de la victime qui provoque son juge.
—Je crois, ma parole d’honneur, dit lord Winter en se levant,
que la drôlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous,
madame la puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu!
c’est mon vin d’Espagne qui vous monte à la tête, n’est-ce
pas? mais soyez tranquille, cette ivresse-là n’est pas dangereuse
et n’aura pas de suites.
Et lord Winter se retira en jurant, ce qui à cette époque
était une habitude toute cavalière.
Felton était en effet derrière la porte et n’avait pas perdu
un mot de toute cette scène. Milady avait deviné juste.
—Oui, va! va! dit-elle à son frère, les suites approchent,
au contraire, mais tu ne les verras, imbécile, que lorsqu’il ne
sera plus temps de les éviter.
Le silence se rétablit, deux heures s’écoulèrent; on apporta
le souper, et l’on trouva milady occupée à faire tout haut ses
prières, prières qu’elle avait apprises d’un vieux serviteur de
son second mari, puritain des plus austères. Elle semblait en
extase et ne parut pas même faire attention à ce qui se passait
autour d’elle, Felton fit signe qu’on ne la dérangeât point, et
lorsque tout fut en état il sortit sans bruit avec les soldats.
Milady savait qu’elle pouvait être épiée, elle continua donc
ses prières jusqu’à la fin, et il lui sembla que le soldat qui
faisait sentinelle à sa porte ne marchait plus du même pas et
semblait écouter.
Pour le moment, elle n’en voulait pas davantage, elle se
releva, se mit à table, mangea peu et ne but que de l’eau.
Une heure après on vint enlever la table, mais milady
remarqua que cette fois Felton n’accompagnait point les soldats.
Il craignait donc de la voir trop souvent.
Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait
dans ce sourire une telle expression de triomphe que ce seul
sourire l’eût dénoncée. Elle laissa encore s’écouler une demi-heure,
et comme en ce moment tout faisait silence dans le vieux
château, comme on n’entendait que l’éternel murmure de la
houle, cette respiration immense de l’Océan, de sa voix pure,
harmonieuse et vibrante, elle commença le premier couplet
de ce psaume alors en entière faveur près des puritains:
Seigneur, tu nous abandonnes,
Pour voir si nous sommes forts,
Mais ensuite c’est toi qui donnes
De ta céleste main la palme à nos efforts.
Ces vers n’étaient pas excellents, il s’en fallait même de beaucoup;
mais, on le sait, les puritains ne se piquaient pas de poésie.
Tout en chantant, milady écoutait: le soldat de garde à sa
porte s’était arrêté comme
s’il eût été changé en pierre.
Milady put donc juger de
l’effet qu’elle avait produit.
Alors elle continua son
chant avec une ferveur et
un sentiment inexprimables;
il lui sembla
que les sons se répandaient
au loin sous
les voûtes et allaient
comme un charme magique
adoucir les cœurs
de ses geôliers. Cependant
il paraît que le soldat
en sentinelle, zélé
catholique sans doute,
secoua le charme, car
à travers la porte:
—Taisez-vous donc,
madame, dit-il, votre
chanson est triste
comme un De profundis,
et si, outre l’agrément
d’être en garnison ici, il faut encore y entendre de
pareilles choses, ce sera à n’y point tenir.
—Silence! dit alors une voix grave, que milady reconnut
pour celle de Felton; de quoi vous mêlez-vous, drôle! Vous
a-t-on ordonné d’empêcher cette femme de chanter? Non.
On vous a dit de la garder, de tirer sur elle si elle essayait de
fuir. Gardez-la; si elle fuit, tuez-la; mais ne changez rien à la
consigne.
Une expression de joie indicible éclaira le visage de milady,
mais cette expression fut fugitive comme le reflet d’un éclair,
et, sans paraître avoir entendu le dialogue dont elle n’avait
pas perdu un mot, elle reprit en donnant à sa voix tout le
charme, toute l’étendue et toute la séduction que le démon y
avait mis:
Pour tant de pleurs, tant de misère,
Pour mon exil et pour mes fers,
J’ai ma jeunesse, ma prière,
Et Dieu, qui comptera les maux que j’ai soufferts.
Cette voix, d’une étendue inouïe et d’une passion sublime,
donnait à la poésie rude et inculte de ces psaumes une magie
et une expression que les puritains les plus exaltés trouvaient
rarement dans les chants de leurs frères, et qu’ils étaient
forcés d’orner de toutes les ressources de leur imagination:
Felton crut entendre chanter l’ange qui consolait les trois
Hébreux dans la fournaise.
Milady continua:
Mais le jour de la délivrance
Viendra pour nous, Dieu juste et fort;
Et s’il trompe notre espérance,
Il nous reste toujours le martyre et la mort.
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s’efforça
de mettre toute son âme, acheva de porter le désordre dans
le cœur du jeune officier; il ouvrit brusquement la porte, et
milady le vit apparaître pâle comme toujours, mais les yeux
ardents et presque égarés.
—Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille
voix?
—Pardon, monsieur, dit milady avec douceur, j’oubliais
que mes chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je
vous ai peut-être offensé dans vos croyances; mais c’était sans
le vouloir, je vous jure; pardonnez-moi donc une faute qui est
peut-être grande, mais qui certainement est involontaire.
Milady était si belle dans ce moment, l’extase religieuse
dans laquelle elle semblait plongée donnait une telle expression
à sa physionomie, que Felton, ébloui, crut voir l’ange que tout
à l’heure il croyait seulement entendre.
—Oui, oui, répondit-il, oui; vous troublez, vous agitez les
gens qui habitent ce château.
Et le pauvre insensé ne s’apercevait pas lui-même de l’incohérence
de ses paroles, tandis que milady plongeait son œil
de lynx au plus profond de son cœur.
—Je me tairai, dit milady en baissant les yeux avec toute
la douceur qu’elle put donner à sa voix, avec toute la résignation
qu’elle put imprimer à son maintien.
—Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez
moins haut, la nuit surtout.
Et à ces mots, Felton, sentant qu’il ne pourrait pas conserver
longtemps sa sévérité à l’égard de la prisonnière, s’élança
hors de l’appartement.
—Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants
bouleversent l’âme; cependant on finit par s’y accoutumer: sa
voix est si belle!