LETTRE DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN
A LA MARQUISE DE COLIGNY.
A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE[28].
Vous avez souhaité, ma chère fille, que je vous donnasse un recueil de
ce que nous nous sommes écrit, votre tante de Sévigné et moi. J'approuve
votre désir, et je loue votre bon goût: rien n'est plus beau que les
lettres de madame de Sévigné; l'agréable, le badin et le sérieux y sont
admirables; on dirait qu'elle est née pour chacun de ces caractères.
Elle est naturelle, elle a une noble facilité dans ses expressions, et
quelquefois une négligence hardie, préférable à la justesse des
académiciens. Rien ne languit dans son style, rien n'y est forcé; il n'y
a personne qui ne crût qu'il en ferait bien autant: ma questo facile è
quanto difficile.
Pour ce qui me regarde dans ce recueil, ma chère fille, je n'en parlerai
point; je hais les airs de vanité, et encore plus ceux d'une fausse
modestie. Madame de Sévigné dit que je suis le fagot de son esprit, et
moi je dis que c'est elle qui m'allume; et ce qui me le persuade, c'est
que je n'ai pas tant d'esprit avec les autres qu'avec elle. Mais enfin
ce recueil est curieux; et digne d'être dans le cabinet d'un roi honnête
homme, c'est-à-dire dans celui de Louis le Grand. Tous les gens délicats
auraient du plaisir à le lire, si on le voyait de notre temps: mais quel
sera son prix à la postérité? car vous savez, ma chère fille, qu'en
matière d'esprit,
On aime mieux cent morts au-dessus de sa tête
Qu'un seul vivant à ses côtés.
Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres de madame de
Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outre qu'elles sont presque
toutes dans celles de madame de Sévigné, c'est qu'elles ont encore leurs
agréments, et qu'elles ne gâtent rien aux endroits où elles se trouvent.
BUSSY-RABUTIN.
LETTRE DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN
A LA MARQUISE DE COLIGNY.
A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE[28].
Vous avez souhaité, ma chère fille, que je vous donnasse un recueil de
ce que nous nous sommes écrit, votre tante de Sévigné et moi. J'approuve
votre désir, et je loue votre bon goût: rien n'est plus beau que les
lettres de madame de Sévigné; l'agréable, le badin et le sérieux y sont
admirables; on dirait qu'elle est née pour chacun de ces caractères.
Elle est naturelle, elle a une noble facilité dans ses expressions, et
quelquefois une négligence hardie, préférable à la justesse des
académiciens. Rien ne languit dans son style, rien n'y est forcé; il n'y
a personne qui ne crût qu'il en ferait bien autant: ma questo facile è
quanto difficile.
Pour ce qui me regarde dans ce recueil, ma chère fille, je n'en parlerai
point; je hais les airs de vanité, et encore plus ceux d'une fausse
modestie. Madame de Sévigné dit que je suis le fagot de son esprit, et
moi je dis que c'est elle qui m'allume; et ce qui me le persuade, c'est
que je n'ai pas tant d'esprit avec les autres qu'avec elle. Mais enfin
ce recueil est curieux; et digne d'être dans le cabinet d'un roi honnête
homme, c'est-à-dire dans celui de Louis le Grand. Tous les gens délicats
auraient du plaisir à le lire, si on le voyait de notre temps: mais quel
sera son prix à la postérité? car vous savez, ma chère fille, qu'en
matière d'esprit,
On aime mieux cent morts au-dessus de sa tête
Qu'un seul vivant à ses côtés.
Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres de madame de
Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outre qu'elles sont presque
toutes dans celles de madame de Sévigné, c'est qu'elles ont encore leurs
agréments, et qu'elles ne gâtent rien aux endroits où elles se trouvent.
BUSSY-RABUTIN.