124.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, ce 1er juin 1674.
Il faut, ma bonne, que je sois persuadée de votre fonds pour moi,
puisque je vis encore; c'est une chose bien étrange que la tendresse que
j'ai pour vous; je ne sais si contre mon dessein j'en témoigne beaucoup,
mais je sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux point vous
dire l'émotion et la joie que m'a données votre laquais et votre lettre.
J'ai eu le même plaisir de ne point croire que vous fussiez malade; j'ai
été assez heureuse pour croire ce que c'était. Il y a longtemps que je
l'ai dit, quand vous voulez, vous êtes adorable; rien ne manque à ce que
vous faites. J'écris dans le milieu du jardin comme vous l'avez imaginé,
et les rossignols et les petits oiseaux ont reçu avec un grand plaisir,
mais sans beaucoup de respect, ce que je leur ai dit de votre part; ils
sont situés d'une manière qui leur ôte toute sorte d'humilité. Je fus
hier deux heures toute seule avec les hamadryades; je leur parlai de
vous, elles me contentèrent beaucoup par leur réponse. Je ne sais si ce
pays tout entier est bien content de moi, car enfin, après avoir joui de
toutes ses beautés, je n'ai pu m'empêcher de dire:
Mais, quoique vous ayez, vous n'avez point Calixte.
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.
Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance n'a
nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excès
de liberté que vous me donnez me blessent le cœur. Il y a deux
ressources dans le mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue
d'avoir gagné vingt pistoles; cette perte a paru légère, étant suivie
d'un grand honneur et d'une bonne collation. J'ai fait vos compliments à
nos oncles et cousines; ils vous adorent, et sont ravis de la relation.
Cela leur convient, et point du tout en un lieu où je vais dîner; c'est
pourquoi je vous la renvoie. J'avais laissé à mon portier une lettre
pour Brancas; je vois bien qu'on l'a oubliée. Adieu, ma très-chère et
très-aimable enfant, vous savez que je suis à vous.
124.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, ce 1er juin 1674.
Il faut, ma bonne, que je sois persuadée de votre fonds pour moi,
puisque je vis encore; c'est une chose bien étrange que la tendresse que
j'ai pour vous; je ne sais si contre mon dessein j'en témoigne beaucoup,
mais je sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux point vous
dire l'émotion et la joie que m'a données votre laquais et votre lettre.
J'ai eu le même plaisir de ne point croire que vous fussiez malade; j'ai
été assez heureuse pour croire ce que c'était. Il y a longtemps que je
l'ai dit, quand vous voulez, vous êtes adorable; rien ne manque à ce que
vous faites. J'écris dans le milieu du jardin comme vous l'avez imaginé,
et les rossignols et les petits oiseaux ont reçu avec un grand plaisir,
mais sans beaucoup de respect, ce que je leur ai dit de votre part; ils
sont situés d'une manière qui leur ôte toute sorte d'humilité. Je fus
hier deux heures toute seule avec les hamadryades; je leur parlai de
vous, elles me contentèrent beaucoup par leur réponse. Je ne sais si ce
pays tout entier est bien content de moi, car enfin, après avoir joui de
toutes ses beautés, je n'ai pu m'empêcher de dire:
Mais, quoique vous ayez, vous n'avez point Calixte.
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.
Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance n'a
nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excès
de liberté que vous me donnez me blessent le cœur. Il y a deux
ressources dans le mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue
d'avoir gagné vingt pistoles; cette perte a paru légère, étant suivie
d'un grand honneur et d'une bonne collation. J'ai fait vos compliments à
nos oncles et cousines; ils vous adorent, et sont ravis de la relation.
Cela leur convient, et point du tout en un lieu où je vais dîner; c'est
pourquoi je vous la renvoie. J'avais laissé à mon portier une lettre
pour Brancas; je vois bien qu'on l'a oubliée. Adieu, ma très-chère et
très-aimable enfant, vous savez que je suis à vous.