136.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 21 août 1675.
En vérité, ma fille, vous devriez bien être ici avec moi; j'y suis venue
ce matin toute seule, fatiguée et lasse de Paris, au point de n'y
pouvoir pas durer. Notre abbé est demeuré pour quelques affaires; pour
moi, je n'en ai point jusqu'à samedi. Me voilà donc pour ces trois jours
en paix et en repos; je prends demain ma troisième médecine; je
marcherai beaucoup: je m'imagine que j'en ai besoin. Je penserai
extrêmement à vous, pour ne pas dire continuellement; il n'y a ni lieu
ni place qui ne me fasse souvenir que nous y étions ensemble il y a un
an. Quelle différence, bon Dieu! Il m'est doux de penser à vous; mais
l'absence jette une certaine amertume qui serre le cœur: ce sera pour
ce soir la noirceur des pensées. Je me fais un plaisir de vous
entretenir dans ce petit cabinet que vous connaissez; rien ne
m'interrompt.
J'ai laissé M. de Coulanges bien en peine de M. de Sanzei. Pour M. de la
Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si parfaitement
heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat jusqu'à
l'extrémité? Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si grande
résistance: il voit l'inégalité du combat, il en est honteux; il écarte
ses gens: il demande pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son épée,
à cause de son honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue; il le
fait son prisonnier; il le reconnaît pour un de ses amis, du temps
qu'ils étaient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son prisonnier
comme son propre frère, il le loue de son extrême valeur; mais il
me semble que le prisonnier soupire; je ne sais s'il n'est point
amoureux: je crois qu'on lui permettra de revenir sur sa parole; je ne
vois pas bien où la princesse l'attend; et voilà toute l'histoire.
Quand je vous mande des nouvelles, comptez que je les tiens de gens bien
informés; mais ils ne veulent jamais être cités pour les moindres
bagatelles. Il y en a d'autres dont je ne prends jamais les nouvelles.
Voulez-vous savoir ce que les valets de chambre ont écrit? Vous
devinerez d'abord que ceci vient de l'endroit où vous savez qu'on
s'amuse des lettres ridicules. L'un fait inventaire de ce qu'il a perdu,
comme son étui, sa tasse, son buffle, son caudebec. «C'était, dit-il,
un désordre du diable; ma foi, si j'avais été général, cela ne serait
pas arrivé.» Un autre dit: «Nous avons été joliment téméraires; nous
n'étions que sept mille hommes, nous en avons attaqué vingt-six-mille;
aussi faut voir comme nous avons été frottés.» Un autre dit: «Nous
nous sommes sauvés le plus diligemment que nous avons pu; et si nous
n'avons pas laissé d'avoir grand'peur.» Il faut avoir, mon enfant, un
étrange loisir pour vous conter toutes ces sottises.
Vous parlez si dignement du cardinal de Retz et de sa retraite, que pour
cela seul vous seriez digne de son estime et de son amitié. Je vois des
gens qui disent qu'il devrait venir à Saint-Denis, et ce sont ceux-là
même qui trouveraient le plus à redire, s'il y venait. On voudrait, à
quelque prix que ce fût, ternir la beauté de son action; mais j'en défie
la plus fine jalousie. Ce que vous dites de M. de Turenne mérite
d'entrer dans son panégyrique: le cardinal de Bouillon en aura le
plaisir ou le déplaisir, car je suis bien sûre qu'il ne lira point cet
endroit de votre lettre sans pleurer. Depuis la mort du héros de la
guerre, celui du bréviaire s'est retiré à Commerci; il n'y avait plus de
sûreté à Saint-Mihiel. Le premier président de la cour des aides a une
terre en Champagne; son fermier lui vint signifier l'autre jour, ou de
la rabaisser considérablement, ou de rompre le bail qui en fut fait il y
a deux ans: on lui demande pourquoi, on dit que ce n'est point la
coutume; il répond que, du temps de M. de Turenne, on pouvait recueillir
avec sûreté, et compter sur les terres de ce pays-là; mais que, depuis
sa mort, tout le monde quittait, croyant que les ennemis vont entrer en
Champagne. Voilà des choses simples et naturelles qui font son éloge
aussi magnifiquement que les Fléchier et les Mascaron.
Ne me parlez point tant de vous aller voir; vous me détournez de la
pensée de tous mes tristes devoirs: si j'en croyais mon cœur,
j'enverrais paître toutes mes petites affaires, et je m'en irais à
Grignan. Oh! avec quelle joie je planterais tout là! et pour quatre
jours qu'on a à vivre, je vivrais à ma mode, et je suivrais mon
inclination: quelle folie de se contraindre pour des routines de devoirs
et d'affaires! Eh, bon Dieu! qui en sait gré? Je ne suis que trop dans
toutes ces pensées; la règle n'est plus, à mon grand regret, que dans
toutes mes actions; car, pour mes discours, ils ont pris l'essor, et je
me tire au moins de la contrainte d'approuver tout ce que je fais. Vos
affaires règlent ma vie présentement, c'est tout ce qui me console. Je
m'en vais courir en Bretagne pendant les vacances, et je serai de retour
au mois de novembre, pour m'abandonner à toute la chicane que me prépare
l'infidélité de M. de Mirepoix.
Dépit mortel, juste courroux.
Je m'abandonne à vous.
136.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 21 août 1675.
En vérité, ma fille, vous devriez bien être ici avec moi; j'y suis venue
ce matin toute seule, fatiguée et lasse de Paris, au point de n'y
pouvoir pas durer. Notre abbé est demeuré pour quelques affaires; pour
moi, je n'en ai point jusqu'à samedi. Me voilà donc pour ces trois jours
en paix et en repos; je prends demain ma troisième médecine; je
marcherai beaucoup: je m'imagine que j'en ai besoin. Je penserai
extrêmement à vous, pour ne pas dire continuellement; il n'y a ni lieu
ni place qui ne me fasse souvenir que nous y étions ensemble il y a un
an. Quelle différence, bon Dieu! Il m'est doux de penser à vous; mais
l'absence jette une certaine amertume qui serre le cœur: ce sera pour
ce soir la noirceur des pensées. Je me fais un plaisir de vous
entretenir dans ce petit cabinet que vous connaissez; rien ne
m'interrompt.
J'ai laissé M. de Coulanges bien en peine de M. de Sanzei. Pour M. de la
Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si parfaitement
heureux que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat jusqu'à
l'extrémité? Un autre s'avance pour voir qui peut faire une si grande
résistance: il voit l'inégalité du combat, il en est honteux; il écarte
ses gens: il demande pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son épée,
à cause de son honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue; il le
fait son prisonnier; il le reconnaît pour un de ses amis, du temps
qu'ils étaient tous deux à la cour d'Auguste; il traite son prisonnier
comme son propre frère, il le loue de son extrême valeur; mais il
me semble que le prisonnier soupire; je ne sais s'il n'est point
amoureux: je crois qu'on lui permettra de revenir sur sa parole; je ne
vois pas bien où la princesse l'attend; et voilà toute l'histoire.
Quand je vous mande des nouvelles, comptez que je les tiens de gens bien
informés; mais ils ne veulent jamais être cités pour les moindres
bagatelles. Il y en a d'autres dont je ne prends jamais les nouvelles.
Voulez-vous savoir ce que les valets de chambre ont écrit? Vous
devinerez d'abord que ceci vient de l'endroit où vous savez qu'on
s'amuse des lettres ridicules. L'un fait inventaire de ce qu'il a perdu,
comme son étui, sa tasse, son buffle, son caudebec. «C'était, dit-il,
un désordre du diable; ma foi, si j'avais été général, cela ne serait
pas arrivé.» Un autre dit: «Nous avons été joliment téméraires; nous
n'étions que sept mille hommes, nous en avons attaqué vingt-six-mille;
aussi faut voir comme nous avons été frottés.» Un autre dit: «Nous
nous sommes sauvés le plus diligemment que nous avons pu; et si nous
n'avons pas laissé d'avoir grand'peur.» Il faut avoir, mon enfant, un
étrange loisir pour vous conter toutes ces sottises.
Vous parlez si dignement du cardinal de Retz et de sa retraite, que pour
cela seul vous seriez digne de son estime et de son amitié. Je vois des
gens qui disent qu'il devrait venir à Saint-Denis, et ce sont ceux-là
même qui trouveraient le plus à redire, s'il y venait. On voudrait, à
quelque prix que ce fût, ternir la beauté de son action; mais j'en défie
la plus fine jalousie. Ce que vous dites de M. de Turenne mérite
d'entrer dans son panégyrique: le cardinal de Bouillon en aura le
plaisir ou le déplaisir, car je suis bien sûre qu'il ne lira point cet
endroit de votre lettre sans pleurer. Depuis la mort du héros de la
guerre, celui du bréviaire s'est retiré à Commerci; il n'y avait plus de
sûreté à Saint-Mihiel. Le premier président de la cour des aides a une
terre en Champagne; son fermier lui vint signifier l'autre jour, ou de
la rabaisser considérablement, ou de rompre le bail qui en fut fait il y
a deux ans: on lui demande pourquoi, on dit que ce n'est point la
coutume; il répond que, du temps de M. de Turenne, on pouvait recueillir
avec sûreté, et compter sur les terres de ce pays-là; mais que, depuis
sa mort, tout le monde quittait, croyant que les ennemis vont entrer en
Champagne. Voilà des choses simples et naturelles qui font son éloge
aussi magnifiquement que les Fléchier et les Mascaron.
Ne me parlez point tant de vous aller voir; vous me détournez de la
pensée de tous mes tristes devoirs: si j'en croyais mon cœur,
j'enverrais paître toutes mes petites affaires, et je m'en irais à
Grignan. Oh! avec quelle joie je planterais tout là! et pour quatre
jours qu'on a à vivre, je vivrais à ma mode, et je suivrais mon
inclination: quelle folie de se contraindre pour des routines de devoirs
et d'affaires! Eh, bon Dieu! qui en sait gré? Je ne suis que trop dans
toutes ces pensées; la règle n'est plus, à mon grand regret, que dans
toutes mes actions; car, pour mes discours, ils ont pris l'essor, et je
me tire au moins de la contrainte d'approuver tout ce que je fais. Vos
affaires règlent ma vie présentement, c'est tout ce qui me console. Je
m'en vais courir en Bretagne pendant les vacances, et je serai de retour
au mois de novembre, pour m'abandonner à toute la chicane que me prépare
l'infidélité de M. de Mirepoix.
Dépit mortel, juste courroux.
Je m'abandonne à vous.