140.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 9 septembre 1675.
Adieu, ma très-chère, je m'en vais monter en carrosse. Je quitte Paris
pour quelque temps, avec la douleur de ne recevoir plus si réglément vos
lettres, ni celles de mon fils, dont l'armée n'est point tant composée
de pâtissiers, que je ne sois fort en peine de lui, non pas quand je
pense au prince d'Orange, mais à M. de Luxembourg, qui est dans l'armée
de mon fils, et à qui les mains démangent furieusement. Hélas! vous
souvient-il de notre folie, que M. de Turenne était dans l'armée de
votre frère? Enfin, voilà tous mes commerces dérangés: je n'espère pas
même que je puisse encore être bonne à votre divertissement: tout le
fagotage de bagatelles que je vous mandais va être réduit à rien; et si
vous ne m'aimiez, vous feriez fort bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je
m'en vais donc, ma très-chère, avec le bon abbé et Marie; j'ai deux
hommes à cheval et six chevaux: je m'en vais par Orléans et par Nantes:
je vous écrirai par les chemins; c'est une de mes tendresses, comme dit
Monceaux.
Je n'ai jamais vu un homme adorable comme d'Hacqueville; je ne sais pas
comme sont les autres; mais, pour celui que nous connaissons, je
croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notoriété qui dit les
d'Hacqueville[391]. Je lui ai recommandé une affaire du sénéchal de
Rennes; ne le connaît-on point dans votre voisinage? Elle était
épineuse, et il fallait de l'habileté pour l'entendre; je priai
d'Hacqueville d'y entrer; il en a fait la sienne, il y a travaillé, il a
disputé contre Parère[392], qui était contraire; il l'a rapportée devant
M. de Pomponne, pour empêcher qu'il ne la comprît mal; enfin il n'y a
qu'à baiser les pas par où il passe. Le sénéchal est si étonné de
trouver un cœur comme celui-là sur la terre, et d'avoir gagné son
affaire, qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir un tel
ami; il a raison: servez-vous-en donc, sans crainte de le fatiguer; et
du gros abbé (de Pontcarré), si vous avez quelque lettre de
change à envoyer; car il faut connaître les talents. Vous ne manquerez
pas de nouvelles; la bonne Troche vous mandera les grandes; mais, comme
vous dites, tout va bien; il n'y aura que douceur et agrément dans le
reste de cette année: comprenez un peu ce que c'est que ce grand prince
de Condé, qui se retire, qui se retranche, et qui envisage le mois
d'octobre et la goutte. M. de Lorraine ne voulait point qu'on s'amusât
au siége de Trèves, et disait: «Vous y périrez, messieurs; songez qu'il
y a quatre mille hommes dans Trèves, et un maréchal de France en
colère.» En effet, ce maréchal fait des miracles; il nettoie la tranchée
tous les deux ou trois jours avec une propreté extraordinaire: mais
enfin, mes belles, rien n'est imprenable, il faudra se rendre. La
maréchale (de Créqui) dit toujours que M. de Sanzei est dans Trèves;
je ne le crois point du tout: ce serait une belle chose si, pendant que
sa femme le pleure d'un côté, et refuse l'espérance de le trouver dans
cette place assiégée, elle allait apprendre qu'il y eût été tué!
Je dis hier adieu à M. de la Garde; s'il vous embrasse, laissez-le
faire, c'est pour moi: je l'aime beaucoup; profitez bien de son bon
esprit. Je vous exhorte, ma chère enfant, à conserver votre santé, si
vous m'aimez. J'entends que vous me dites la même chose, et je vous
assure que je le ferai dans la vue de vous plaire: ne vous amusez point
à vous inquiéter en l'air, cela n'est point de votre bon esprit;
conservez bien votre courage, et m'en envoyez un peu dans vos lettres:
c'est une bonne provision dans cette vie; parlez-moi beaucoup de vous:
tous les détails sont admirables, quand l'amitié est à un certain point.
Écrivez à notre cher cardinal: savez-vous bien que vous n'avez pas pensé
droit sur la cassolette, et qu'il a été piqué de la hauteur dont vous
avez traité cette dernière marque de son amitié? Assurément, vous avez
outré les beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, où vous devez
sentir l'horreur d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez personne
de votre sentiment, et vous devez vous défier de vous, quand vous êtes
seule de votre avis.
Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prélats[393]; il me
pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter
chez madame de Fontevrault; je le refusai rabutinement, et lui dis que
je l'avais refusé à Mademoiselle: et en même temps je le portai moi-même
dans une petite chambre, où il fut placé et reçu avec tendresse et
envie de me plaire: je suis sûre qu'on ne l'en tirera pas; on sait trop
bien ce que c'est pour moi que cette charmante peinture; et si on vient
le demander ici, on dira que je l'ai emporté: M. de Coulanges vous
apprendra où il est. M. de Pomponne le voulut voir l'autre jour; il lui
parlait, et croyait que vous deviez répondre, et qu'il y avait de la
gloire[394] à votre fait: votre absence a augmenté la ressemblance; et
ce n'est pas ce qui m'a le moins coûté à quitter.
Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis, sa
fille aînée, âgée de trente-neuf ans; je la vois d'ici. Que voulez-vous
dire, que vous ne narrez point bien? Il n'y a chose au monde si
plaisamment contée, et personne n'écrit si agréablement; mais il faut
pleurer d'être dans un pays où l'on porte le deuil si burlesquement. Je
vous remercie de la peine que vous avez prise de narrer cette folie:
c'est un style que vous n'aimez pas, mais il m'a bien réjouie: M. de
Coulanges vous en parlera. Il lut cet endroit en perfection. Il me
semble que je n'ai plus rien à dire: qu'on me mène aux Rochers, je ne
veux plus écrire; allons, l'abbé, c'est fait[395]: je vais partir, belle
comtesse; adieu donc ma très-chère comtesse:
Je vais partir, belle Hermione
[396].
Je vais exécuter ce que l'abbé m'ordonne,
Malgré le péril qui m'attend.
C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la
Saône.
On fait présentement à Notre-Dame le service de M. de Turenne en grande
pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier me le
proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis, je n'en ai jamais
vu un si bon. N'admirez-vous point ce que fait la mort de ce héros, et
la face que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus? Ah!
ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien
n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme: on la voit en toute chose
comme au travers d'un cœur de cristal: on ne se cache point; vous
n'avez point vu de dupes là-dessus: on n'a jamais pris longtemps
l'ombre pour le corps; il faut être, si l'on veut paraître: le monde n'a
point de longues injustices; vous devez être de cet avis pour vos
propres intérêts. Adieu ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon
cœur.
140.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 9 septembre 1675.
Adieu, ma très-chère, je m'en vais monter en carrosse. Je quitte Paris
pour quelque temps, avec la douleur de ne recevoir plus si réglément vos
lettres, ni celles de mon fils, dont l'armée n'est point tant composée
de pâtissiers, que je ne sois fort en peine de lui, non pas quand je
pense au prince d'Orange, mais à M. de Luxembourg, qui est dans l'armée
de mon fils, et à qui les mains démangent furieusement. Hélas! vous
souvient-il de notre folie, que M. de Turenne était dans l'armée de
votre frère? Enfin, voilà tous mes commerces dérangés: je n'espère pas
même que je puisse encore être bonne à votre divertissement: tout le
fagotage de bagatelles que je vous mandais va être réduit à rien; et si
vous ne m'aimiez, vous feriez fort bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je
m'en vais donc, ma très-chère, avec le bon abbé et Marie; j'ai deux
hommes à cheval et six chevaux: je m'en vais par Orléans et par Nantes:
je vous écrirai par les chemins; c'est une de mes tendresses, comme dit
Monceaux.
Je n'ai jamais vu un homme adorable comme d'Hacqueville; je ne sais pas
comme sont les autres; mais, pour celui que nous connaissons, je
croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notoriété qui dit les
d'Hacqueville[391]. Je lui ai recommandé une affaire du sénéchal de
Rennes; ne le connaît-on point dans votre voisinage? Elle était
épineuse, et il fallait de l'habileté pour l'entendre; je priai
d'Hacqueville d'y entrer; il en a fait la sienne, il y a travaillé, il a
disputé contre Parère[392], qui était contraire; il l'a rapportée devant
M. de Pomponne, pour empêcher qu'il ne la comprît mal; enfin il n'y a
qu'à baiser les pas par où il passe. Le sénéchal est si étonné de
trouver un cœur comme celui-là sur la terre, et d'avoir gagné son
affaire, qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir un tel
ami; il a raison: servez-vous-en donc, sans crainte de le fatiguer; et
du gros abbé (de Pontcarré), si vous avez quelque lettre de
change à envoyer; car il faut connaître les talents. Vous ne manquerez
pas de nouvelles; la bonne Troche vous mandera les grandes; mais, comme
vous dites, tout va bien; il n'y aura que douceur et agrément dans le
reste de cette année: comprenez un peu ce que c'est que ce grand prince
de Condé, qui se retire, qui se retranche, et qui envisage le mois
d'octobre et la goutte. M. de Lorraine ne voulait point qu'on s'amusât
au siége de Trèves, et disait: «Vous y périrez, messieurs; songez qu'il
y a quatre mille hommes dans Trèves, et un maréchal de France en
colère.» En effet, ce maréchal fait des miracles; il nettoie la tranchée
tous les deux ou trois jours avec une propreté extraordinaire: mais
enfin, mes belles, rien n'est imprenable, il faudra se rendre. La
maréchale (de Créqui) dit toujours que M. de Sanzei est dans Trèves;
je ne le crois point du tout: ce serait une belle chose si, pendant que
sa femme le pleure d'un côté, et refuse l'espérance de le trouver dans
cette place assiégée, elle allait apprendre qu'il y eût été tué!
Je dis hier adieu à M. de la Garde; s'il vous embrasse, laissez-le
faire, c'est pour moi: je l'aime beaucoup; profitez bien de son bon
esprit. Je vous exhorte, ma chère enfant, à conserver votre santé, si
vous m'aimez. J'entends que vous me dites la même chose, et je vous
assure que je le ferai dans la vue de vous plaire: ne vous amusez point
à vous inquiéter en l'air, cela n'est point de votre bon esprit;
conservez bien votre courage, et m'en envoyez un peu dans vos lettres:
c'est une bonne provision dans cette vie; parlez-moi beaucoup de vous:
tous les détails sont admirables, quand l'amitié est à un certain point.
Écrivez à notre cher cardinal: savez-vous bien que vous n'avez pas pensé
droit sur la cassolette, et qu'il a été piqué de la hauteur dont vous
avez traité cette dernière marque de son amitié? Assurément, vous avez
outré les beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, où vous devez
sentir l'horreur d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez personne
de votre sentiment, et vous devez vous défier de vous, quand vous êtes
seule de votre avis.
Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prélats[393]; il me
pria de lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter
chez madame de Fontevrault; je le refusai rabutinement, et lui dis que
je l'avais refusé à Mademoiselle: et en même temps je le portai moi-même
dans une petite chambre, où il fut placé et reçu avec tendresse et
envie de me plaire: je suis sûre qu'on ne l'en tirera pas; on sait trop
bien ce que c'est pour moi que cette charmante peinture; et si on vient
le demander ici, on dira que je l'ai emporté: M. de Coulanges vous
apprendra où il est. M. de Pomponne le voulut voir l'autre jour; il lui
parlait, et croyait que vous deviez répondre, et qu'il y avait de la
gloire[394] à votre fait: votre absence a augmenté la ressemblance; et
ce n'est pas ce qui m'a le moins coûté à quitter.
Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis, sa
fille aînée, âgée de trente-neuf ans; je la vois d'ici. Que voulez-vous
dire, que vous ne narrez point bien? Il n'y a chose au monde si
plaisamment contée, et personne n'écrit si agréablement; mais il faut
pleurer d'être dans un pays où l'on porte le deuil si burlesquement. Je
vous remercie de la peine que vous avez prise de narrer cette folie:
c'est un style que vous n'aimez pas, mais il m'a bien réjouie: M. de
Coulanges vous en parlera. Il lut cet endroit en perfection. Il me
semble que je n'ai plus rien à dire: qu'on me mène aux Rochers, je ne
veux plus écrire; allons, l'abbé, c'est fait[395]: je vais partir, belle
comtesse; adieu donc ma très-chère comtesse:
Je vais partir, belle Hermione
[396].
Je vais exécuter ce que l'abbé m'ordonne,
Malgré le péril qui m'attend.
C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la
Saône.
On fait présentement à Notre-Dame le service de M. de Turenne en grande
pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier me le
proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis, je n'en ai jamais
vu un si bon. N'admirez-vous point ce que fait la mort de ce héros, et
la face que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus? Ah!
ma chère enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien
n'est bon que d'avoir une belle et bonne âme: on la voit en toute chose
comme au travers d'un cœur de cristal: on ne se cache point; vous
n'avez point vu de dupes là-dessus: on n'a jamais pris longtemps
l'ombre pour le corps; il faut être, si l'on veut paraître: le monde n'a
point de longues injustices; vous devez être de cet avis pour vos
propres intérêts. Adieu ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon
cœur.