150.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 8 décembre 1675.
J'attendais deux de vos paquets par le dernier ordinaire, et je n'en ai
point reçu du tout. Quand les postes tarderaient, comme je le crois bien
présentement, j'en devrais toujours avoir reçu un; car je ne compte
jamais que vous m'ayez oubliée. Cette confiance est juste, et je suis
assurée qu'elle vous plaît; mais comme les pensées noires voltigent
assez dans ces bois, j'ai d'abord voulu être en peine de vous; mais le
bon abbé et mon fils m'assurent que vous m'auriez fait écrire. Je ne
veux point demeurer sur cette crainte, elle est trop insupportable: je
veux me prendre à la poste de tout, quoique je ne comprenne rien à
l'excès de ce déréglement, et espérer demain de vos nouvelles; je les
souhaite avec l'impatience que vous pouvez vous imaginer.
D'Hacqueville est enrhumé avec la fièvre; j'en suis en peine, car je
n'aime la fièvre à rien: on dit qu'elle consume, mais c'est la vie.
Quoiqu'on dise les d'Hacqueville, il n'y en a, en vérité, qu'un au
monde comme le nôtre. N'a-t-il point déjà commencé de vous parler d'un
voyage incertain que le roi doit faire en Champagne ou en Picardie?
Depuis que ses gens, pour notre malheur, ont commencé à répandre une
nouvelle de cet agrément, c'est pour trois mois; il faut voir aussi ce
que je fais de cette feuille volante qui s'appelle les Nouvelles. Pour
la lettre de d'Hacqueville, elle est tellement pleine de mon fils, et de
ma fille, et de notre pauvre Bretagne, qu'il faudrait être dénaturée
pour ne se pas crever les yeux à la déchiffrer[424]. M. de Lavardin est
mon résident aux états; il m'instruit de tout; et comme nous mêlons
quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui avais mandé, pour lui
expliquer mon repos et ma paresse ici:
...... D'ogni oltraggio, e scorno
La mia famiglia, e la mia greggia illese
Sempre qui fur, ne strepito di Marte,
Ancor turbo questa remota parte
[425].
A peine ma lettre a-t-elle été partie, qu'il est arrivé à Vitré huit
cents cavaliers, dont la princesse est bien mal contente. Il est vrai
qu'ils ne font que passer; mais ils vivent, ma foi, comme dans un pays
de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis
XII[426]. Les députés sont revenus de Paris. M. de Saint-Malo, qui est
Guémadeuc, votre parent, et sur le tout une linotte mitrée, comme
disait madame de Choisy, a paru aux états, transporté et plein des
bontés du roi, et surtout des honnêtetés particulières qu'il a eues
pour lui, sans faire nulle attention à la ruine de la province, qu'il a
apportée agréablement avec lui: ce style est d'un bon goût à des gens
pleins, de leur côté, du mauvais état de leurs affaires. Il dit que Sa
Majesté est contente de la Bretagne et de son présent, qu'elle a oublié
le passé, et que c'est par confiance qu'elle envoie ici huit mille
hommes; comme on envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire.
Pour M. de Rohan, il a des manières toutes différentes, et qui ont plus
de l'air d'un bon compatriote. Voilà nos chiennes de nouvelles; j'ai
envie de savoir des vôtres, et ce qui sera arrivé de votre procureur du
pays. Vous ne devez pas douter que les Janson n'aient écrit de grandes
plaintes à M. de Pomponne; je crois que vous n'aurez pas oublié d'écrire
aussi, et à madame de Vins qui s'était mêlée d'écrire pour Saint-Andiol.
C'est d'Hacqueville qui doit vous servir et vous instruire de ce
côté-là. Je vous suis inutile à tout, in questa remota parte: c'est un
de mes plus grands chagrins: si jamais je me puis revoir à portée de
vous être bonne à quelque chose, vous verrez comme je récompenserai le
temps perdu. Adieu, ma très-chère et très-aimée, je vous souhaite une
parfaite santé; c'est le vrai moyen de conserver la mienne, que vous
aimez tant: elle est très-bonne. Je vous embrasse très-tendrement, et
vous dirais combien mon fils est aimable et divertissant: mais le voilà,
il ne faut pas le gâter.
150.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 8 décembre 1675.
J'attendais deux de vos paquets par le dernier ordinaire, et je n'en ai
point reçu du tout. Quand les postes tarderaient, comme je le crois bien
présentement, j'en devrais toujours avoir reçu un; car je ne compte
jamais que vous m'ayez oubliée. Cette confiance est juste, et je suis
assurée qu'elle vous plaît; mais comme les pensées noires voltigent
assez dans ces bois, j'ai d'abord voulu être en peine de vous; mais le
bon abbé et mon fils m'assurent que vous m'auriez fait écrire. Je ne
veux point demeurer sur cette crainte, elle est trop insupportable: je
veux me prendre à la poste de tout, quoique je ne comprenne rien à
l'excès de ce déréglement, et espérer demain de vos nouvelles; je les
souhaite avec l'impatience que vous pouvez vous imaginer.
D'Hacqueville est enrhumé avec la fièvre; j'en suis en peine, car je
n'aime la fièvre à rien: on dit qu'elle consume, mais c'est la vie.
Quoiqu'on dise les d'Hacqueville, il n'y en a, en vérité, qu'un au
monde comme le nôtre. N'a-t-il point déjà commencé de vous parler d'un
voyage incertain que le roi doit faire en Champagne ou en Picardie?
Depuis que ses gens, pour notre malheur, ont commencé à répandre une
nouvelle de cet agrément, c'est pour trois mois; il faut voir aussi ce
que je fais de cette feuille volante qui s'appelle les Nouvelles. Pour
la lettre de d'Hacqueville, elle est tellement pleine de mon fils, et de
ma fille, et de notre pauvre Bretagne, qu'il faudrait être dénaturée
pour ne se pas crever les yeux à la déchiffrer[424]. M. de Lavardin est
mon résident aux états; il m'instruit de tout; et comme nous mêlons
quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui avais mandé, pour lui
expliquer mon repos et ma paresse ici:
...... D'ogni oltraggio, e scorno
La mia famiglia, e la mia greggia illese
Sempre qui fur, ne strepito di Marte,
Ancor turbo questa remota parte
[425].
A peine ma lettre a-t-elle été partie, qu'il est arrivé à Vitré huit
cents cavaliers, dont la princesse est bien mal contente. Il est vrai
qu'ils ne font que passer; mais ils vivent, ma foi, comme dans un pays
de conquête, nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis
XII[426]. Les députés sont revenus de Paris. M. de Saint-Malo, qui est
Guémadeuc, votre parent, et sur le tout une linotte mitrée, comme
disait madame de Choisy, a paru aux états, transporté et plein des
bontés du roi, et surtout des honnêtetés particulières qu'il a eues
pour lui, sans faire nulle attention à la ruine de la province, qu'il a
apportée agréablement avec lui: ce style est d'un bon goût à des gens
pleins, de leur côté, du mauvais état de leurs affaires. Il dit que Sa
Majesté est contente de la Bretagne et de son présent, qu'elle a oublié
le passé, et que c'est par confiance qu'elle envoie ici huit mille
hommes; comme on envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire.
Pour M. de Rohan, il a des manières toutes différentes, et qui ont plus
de l'air d'un bon compatriote. Voilà nos chiennes de nouvelles; j'ai
envie de savoir des vôtres, et ce qui sera arrivé de votre procureur du
pays. Vous ne devez pas douter que les Janson n'aient écrit de grandes
plaintes à M. de Pomponne; je crois que vous n'aurez pas oublié d'écrire
aussi, et à madame de Vins qui s'était mêlée d'écrire pour Saint-Andiol.
C'est d'Hacqueville qui doit vous servir et vous instruire de ce
côté-là. Je vous suis inutile à tout, in questa remota parte: c'est un
de mes plus grands chagrins: si jamais je me puis revoir à portée de
vous être bonne à quelque chose, vous verrez comme je récompenserai le
temps perdu. Adieu, ma très-chère et très-aimée, je vous souhaite une
parfaite santé; c'est le vrai moyen de conserver la mienne, que vous
aimez tant: elle est très-bonne. Je vous embrasse très-tendrement, et
vous dirais combien mon fils est aimable et divertissant: mais le voilà,
il ne faut pas le gâter.