152.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, le premier jour de l'an 1676.
Nous voici donc à l'année qui vient, comme disait M. de Montbazon: ma
très-chère, je vous la souhaite heureuse; et si vous croyez que la
continuation de mon amitié entre dans la composition de ce bonheur, vous
pouvez y compter sûrement.
Voilà une lettre de d'Hacqueville, qui vous apprendra l'agréable succès
de nos affaires de Provence; il surpasse de beaucoup mes espérances:
vous aurez vu à quoi je me bornais par les lettres que je reçus il y a
peu de jours, et que je vous envoyai. Voilà donc cette grande épine hors
du pied, voilà cette caverne de larrons détruite; voilà l'ombre de M. de
Marseille conjurée, voilà le crédit de la cabale évanoui, voilà
l'insolence terrassée: j'en dirais d'ici à demain. Mais, au nom de Dieu,
soyez modestes dans vos victoires: voyez ce que dit le bon
d'Hacqueville, la politique et la générosité vous y obligent. Vous
verrez aussi comme je trahis son secret pour vous, par le plaisir de
vous faire voir le dessous des cartes, qu'il a dessein de vous cacher à
vous-même: mais je ne veux point laisser équivoques dans votre cœur
les sentiments que vous devez avoir pour l'ami et pour la
belle-sœur[431], car il me paraît qu'ils ont fait encore au delà de
ce qu'on m'en écrit, et; pour toute récompense, ils ne veulent aucun
remercîment. Servez-les donc à leur mode, et jouissez en silence de leur
véritable et solide amitié. Gardez-vous bien de lâcher le moindre mot
qui puisse faire connaître au bon d'Hacqueville que je vous ai envoyé sa
lettre; vous le connaissez, la rigueur de son exactitude ne comprendrait
pas cette licence poétique: ainsi, ma fille, je me livre à vous, et
vous conjure de ne me point brouiller avec un si bon et si admirable
ami. Enfin, ma très-chère, je me mets entre vos mains; et, connaissant
votre fidélité, je dormirai en repos; mais répondez-moi aussi de M. de
Grignan; car ce ne serait pas une consolation pour moi que de voir
courir mon secret par ce côté-là.
En voici encore un autre; voici le jour des secrets, comme la journée
des dupes[432]. Le Frater est revenu de Rennes; il m'a rapporté une
sotte chanson qui m'a fait rire: elle vous fera voir en vers une partie
de ce que je vous dis l'autre jour en prose. Nous avions dans la tête un
fort joli mariage, mais il n'est pas cuit: la belle n'a que quinze
ans, et l'on veut qu'elle en ait davantage pour penser à la marier. Que
dites-vous de l'habile personne dont nous vous parlions la dernière
fois, et qui ne put du tout deviner quel jour c'est que le lendemain de
la veille de Pâques? C'est un joli petit bouchon qui nous réjouit fort;
cela n'aura vingt ans que dans six ans d'ici[433]. Je voudrais que
vous l'eussiez vue le matin manger une beurrée longue comme d'ici à
Pâques, et l'après-dînée croquer deux pommes vertes avec du pain bis. Sa
naïveté et sa jolie petite figure nous délassent de la guinderie et de
l'esprit fichu de mademoiselle du Plessis.
Mais parlons d'autre chose: ne vous a-t-on pas envoyé l'oraison funèbre
de M. de Turenne? M. de Coulanges et le petit cardinal m'ont déjà ruinée
en ports de lettres; mais j'aime bien cette dépense. Il me semble
n'avoir jamais rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit
que l'abbé Fléchier[434] veut la surpasser, mais je l'en défie; il
pourra parler d'un héros, mais ce ne sera pas de M. de Turenne, et voilà
ce que M. de Tulle a fait divinement, à mon gré. La peinture de son
cœur est un chef-d'œuvre; et cette droiture, cette naïveté,
cette vérité dont il était pétri; enfin, ce caractère, comme il dit,
également éloigné de la souplesse, de l'orgueil, et du faste de la
modestie. Je vous avoue que j'en suis charmée; et si les critiques ne
l'estiment plus depuis qu'elle est imprimée,
Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain
[435]
Ne me dites-vous rien des Essais de morale et du Traité de tenter
Dieu, et de la Ressemblance de l'amour-propre et de la charité? C'est
une belle conversation que celle que l'on fait de deux cents lieues
loin. Nous faisons de cela pourtant tout ce qu'on en peut faire. Je vous
envoie un billet de la jolie abbesse: voyez si elle se joue joliment; il
n'en faut pas davantage pour voir l'agrément de son esprit. Adieu, ma
très-aimable et très-chère, je vous recommande tous mes secrets; je vous
embrasse très-tendrement, et suis à vous plus qu'à moi-même.
152.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, le premier jour de l'an 1676.
Nous voici donc à l'année qui vient, comme disait M. de Montbazon: ma
très-chère, je vous la souhaite heureuse; et si vous croyez que la
continuation de mon amitié entre dans la composition de ce bonheur, vous
pouvez y compter sûrement.
Voilà une lettre de d'Hacqueville, qui vous apprendra l'agréable succès
de nos affaires de Provence; il surpasse de beaucoup mes espérances:
vous aurez vu à quoi je me bornais par les lettres que je reçus il y a
peu de jours, et que je vous envoyai. Voilà donc cette grande épine hors
du pied, voilà cette caverne de larrons détruite; voilà l'ombre de M. de
Marseille conjurée, voilà le crédit de la cabale évanoui, voilà
l'insolence terrassée: j'en dirais d'ici à demain. Mais, au nom de Dieu,
soyez modestes dans vos victoires: voyez ce que dit le bon
d'Hacqueville, la politique et la générosité vous y obligent. Vous
verrez aussi comme je trahis son secret pour vous, par le plaisir de
vous faire voir le dessous des cartes, qu'il a dessein de vous cacher à
vous-même: mais je ne veux point laisser équivoques dans votre cœur
les sentiments que vous devez avoir pour l'ami et pour la
belle-sœur[431], car il me paraît qu'ils ont fait encore au delà de
ce qu'on m'en écrit, et; pour toute récompense, ils ne veulent aucun
remercîment. Servez-les donc à leur mode, et jouissez en silence de leur
véritable et solide amitié. Gardez-vous bien de lâcher le moindre mot
qui puisse faire connaître au bon d'Hacqueville que je vous ai envoyé sa
lettre; vous le connaissez, la rigueur de son exactitude ne comprendrait
pas cette licence poétique: ainsi, ma fille, je me livre à vous, et
vous conjure de ne me point brouiller avec un si bon et si admirable
ami. Enfin, ma très-chère, je me mets entre vos mains; et, connaissant
votre fidélité, je dormirai en repos; mais répondez-moi aussi de M. de
Grignan; car ce ne serait pas une consolation pour moi que de voir
courir mon secret par ce côté-là.
En voici encore un autre; voici le jour des secrets, comme la journée
des dupes[432]. Le Frater est revenu de Rennes; il m'a rapporté une
sotte chanson qui m'a fait rire: elle vous fera voir en vers une partie
de ce que je vous dis l'autre jour en prose. Nous avions dans la tête un
fort joli mariage, mais il n'est pas cuit: la belle n'a que quinze
ans, et l'on veut qu'elle en ait davantage pour penser à la marier. Que
dites-vous de l'habile personne dont nous vous parlions la dernière
fois, et qui ne put du tout deviner quel jour c'est que le lendemain de
la veille de Pâques? C'est un joli petit bouchon qui nous réjouit fort;
cela n'aura vingt ans que dans six ans d'ici[433]. Je voudrais que
vous l'eussiez vue le matin manger une beurrée longue comme d'ici à
Pâques, et l'après-dînée croquer deux pommes vertes avec du pain bis. Sa
naïveté et sa jolie petite figure nous délassent de la guinderie et de
l'esprit fichu de mademoiselle du Plessis.
Mais parlons d'autre chose: ne vous a-t-on pas envoyé l'oraison funèbre
de M. de Turenne? M. de Coulanges et le petit cardinal m'ont déjà ruinée
en ports de lettres; mais j'aime bien cette dépense. Il me semble
n'avoir jamais rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit
que l'abbé Fléchier[434] veut la surpasser, mais je l'en défie; il
pourra parler d'un héros, mais ce ne sera pas de M. de Turenne, et voilà
ce que M. de Tulle a fait divinement, à mon gré. La peinture de son
cœur est un chef-d'œuvre; et cette droiture, cette naïveté,
cette vérité dont il était pétri; enfin, ce caractère, comme il dit,
également éloigné de la souplesse, de l'orgueil, et du faste de la
modestie. Je vous avoue que j'en suis charmée; et si les critiques ne
l'estiment plus depuis qu'elle est imprimée,
Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain
[435]
Ne me dites-vous rien des Essais de morale et du Traité de tenter
Dieu, et de la Ressemblance de l'amour-propre et de la charité? C'est
une belle conversation que celle que l'on fait de deux cents lieues
loin. Nous faisons de cela pourtant tout ce qu'on en peut faire. Je vous
envoie un billet de la jolie abbesse: voyez si elle se joue joliment; il
n'en faut pas davantage pour voir l'agrément de son esprit. Adieu, ma
très-aimable et très-chère, je vous recommande tous mes secrets; je vous
embrasse très-tendrement, et suis à vous plus qu'à moi-même.