249.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 25 février 1685.
Ah! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi
d'Angleterre[644]! la veille d'une mascarade!
Au marquis de Grignan.
Mon marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en votre
chemin un événement si extraordinaire!
Rodrigue, qui l'eût cru?—Chimène, qui l'eût dit
[645]?
Lequel vous a plus serré le cœur, ou le contre-temps, ou quand votre
méchante maman vous renvoya de Notre-Dame? Vous en fûtes consolé le même
jour; il faut que le billard, et l'appartement, et la messe du roi, et
toutes les louanges qu'on a données à vous et à votre joli habit, vous
aient consolé dans cette occasion, avec l'espérance que cette mascarade
n'est que différée. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur
tous ces grands mouvements, mais faites-m'en sur toutes mes attentions
mal placées; j'avais été à la mascarade, à l'opéra, au bal; je m'étais
tenue droite, je vous avais admiré, j'avais été aussi émue que votre
belle maman, et j'ai été trompée.
A madame de Grignan.
Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne: vraiment
oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus
vivement que pour soi-même: j'ai tant passé par ces émotions! C'est un
plaisir, quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut
la peine et qui fait l'attention des autres. Votre fils plaît
extrêmement; il a quelque chose de piquant et d'agréable dans la
physionomie: on ne saurait passer les yeux sur lui comme sur un autre,
on s'arrête. Madame de la Fayette me mande qu'elle avait écrit à madame
de Montespan qu'il y allait de son honneur que vous et votre fils
fussiez contents d'elle: il n'y a personne qui soit plus aise que madame
de la Fayette de vous faire plaisir. Je ne suis pas surprise que vous
ayez envie d'aller à Livry: bon Dieu! quel temps! il est parfait; je
suis depuis le matin jusqu'à cinq heures dans ces belles allées, car je
ne veux point du froid du soir. J'ai sur mon dos votre belle
brandebourg qui me pare; ma jambe est guérie, je marche tout comme une
autre. Ne me plaignez plus, ma chère bonne; il faudrait mourir si
j'étais prisonnière par ce temps-là. Je mande à mon fils que je n'ai que
faire de lui, que je me promène, et qu'avec cela je l'envoie promener.
Ils sont dans les plaisirs de Rennes, d'où ils ne reviendront que la
veille du dimanche gras: j'en suis ravie, je n'ai que trop de monde. La
princesse vient jouir de mon soleil; elle a donné d'une thériaque
céleste au bon abbé, qui l'a tiré d'un mal de tête et d'une faiblesse
qui me faisaient grand'peur. Dites à ce Bien bon combien vous êtes
ravie de sa santé. La princesse est le meilleur médecin du monde; tout
de bon, les capucins admiraient sa boutique: elle guérit une infinité de
gens; elle a des compositions rares et précieuses, dont elle nous a
donné trois prises qui ont fait un effet prodigieux. Le Bien bon
voudrait vous faire les honneurs de Livry; si c'est le carême, ma bonne,
vous y ferez une mauvaise chère, mais songerez-vous à l'entreprendre
avec votre côté douloureux? on ne me parle cependant que de votre
beauté; madame de Vins m'assure que c'est tout autre chose que quand je
suis partie. Vous parlez du temps qui vous respecte pour l'amour de moi:
c'est bien à vous à parler du temps! Mais que c'est une plaisante chose
que nous n'ayons pas encore parlé de la mort du roi d'Angleterre! Il
n'était point vieux, c'est un roi, cela fait penser que la mort
n'épargne personne: c'est un grand bonheur si, dans son cœur, il
était catholique, et qu'il soit mort dans notre religion. Il me semble
que voilà un théâtre où il se va faire de grandes scènes; le prince
d'Orange, M. de Montmouth, cette infinité de luthériens, cette horreur
pour les catholiques: nous verrons ce que Dieu voudra représenter après
cette tragédie; elle n'empêchera pas qu'on ne se divertisse encore à
Versailles, puisque vous y retournez lundi. Vous me dites mille
amitiés sur la peine que vous auriez à me quitter, si j'étais à Paris;
j'en suis persuadée, ma très-aimable bonne; mais cela n'étant point, à
mon grand regret, profitez des raisons qui vous font aller à la cour;
vous y faites fort bien votre personnage; il semble que tout se dispose
à faire réussir ce que vous souhaitez. Les souhaits que j'en fais de
loin ne sont pas moins sincères ni moins ardents que si j'étais auprès
de vous. Hélas! ma bonne, j'y suis toujours, et je sens, mais moins
délicatement, ce que vous me disiez un jour, dont je me moquais: c'est
qu'effectivement vous êtes d'une telle sorte dans mon cœur et dans
mon imagination, que je vous vois et vous suis toujours: mais j'honore
infiniment davantage, ma bonne, un peu de réalité.
Vous me parlez de votre Larmechin, c'est assez pour mon fils; vous
vous en plaignez souvent; il est peut-être devenu bon; parlez-en à
Beaulieu, et qu'il en écrive à mon fils, j'en rendrai de bons
témoignages. Celui qu'il avait était bon, il s'est gâté; il ne gagnerait
que ses gages, quarante ou cinquante écus, point de vin, ni de graisse,
ni de levûre de lard. Je crois que mon fils ne plaindrait pas de plus
gros gages pour avoir un vrai bon cuisinier; je craindrais que celui-là
ne fût trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie d'avoir quatre
personnes à la cuisine! Où va-t-on avec de telles dépenses, et à quoi
servent tant de gens? Est-ce une table que la vôtre pour en occuper
seulement deux? L'air de Lachan et sa perruque vous coûtent bien cher.
Je suis fort malcontente de ce désordre; ne sauriez-vous en être la
maîtresse? Tout est cher à Paris, et trois valets de chambre! Tout est
double et triple chez vous. Je vous dirai comme l'autre jour: Vous êtes
en bonne ville; faites des présents, ma bonne, de tout ce qui vous est
inutile. N'est-ce point l'avis de M. Enfossy? M. de Grignan peut-il
vouloir cet excès? Ma chère bonne, je ne puis m'empêcher de vous parler
bonnement là-dessus. Après cette gronderie toute maternelle, laissez-moi
vous embrasser chèrement et tendrement, persuadée que vous n'êtes point
fâchée. Ma bonne, il faut que votre mal de côté soit de bonne
composition pour souffrir tous vos voyages de Versailles; songez au
moins que le maigre vous est mortel, et que le mal intérieur doit être
ménagé et respecté. Bien des amitiés aux grands et petits Grignans. Je
veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et qu'il se connaît en
sauces, et sait se faire servir; ma bonne, il n'y entend rien du
tout; Larmechin[646] encore moins, le cuisinier encore moins: il ne
faut pas s'étonner si un cuisinier qui était assez bon s'est entièrement
gâté; et moi, que vous méprisez tant, je suis l'aigle; on ne juge de
rien sans avoir regardé la mine que je fais. L'ambition de vous conter
que je règne sur des ignorants m'a obligée de vous faire ce sot et long
discours: demandez à Beaulieu.
249.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 25 février 1685.
Ah! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi
d'Angleterre[644]! la veille d'une mascarade!
Au marquis de Grignan.
Mon marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en votre
chemin un événement si extraordinaire!
Rodrigue, qui l'eût cru?—Chimène, qui l'eût dit
[645]?
Lequel vous a plus serré le cœur, ou le contre-temps, ou quand votre
méchante maman vous renvoya de Notre-Dame? Vous en fûtes consolé le même
jour; il faut que le billard, et l'appartement, et la messe du roi, et
toutes les louanges qu'on a données à vous et à votre joli habit, vous
aient consolé dans cette occasion, avec l'espérance que cette mascarade
n'est que différée. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur
tous ces grands mouvements, mais faites-m'en sur toutes mes attentions
mal placées; j'avais été à la mascarade, à l'opéra, au bal; je m'étais
tenue droite, je vous avais admiré, j'avais été aussi émue que votre
belle maman, et j'ai été trompée.
A madame de Grignan.
Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne: vraiment
oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus
vivement que pour soi-même: j'ai tant passé par ces émotions! C'est un
plaisir, quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut
la peine et qui fait l'attention des autres. Votre fils plaît
extrêmement; il a quelque chose de piquant et d'agréable dans la
physionomie: on ne saurait passer les yeux sur lui comme sur un autre,
on s'arrête. Madame de la Fayette me mande qu'elle avait écrit à madame
de Montespan qu'il y allait de son honneur que vous et votre fils
fussiez contents d'elle: il n'y a personne qui soit plus aise que madame
de la Fayette de vous faire plaisir. Je ne suis pas surprise que vous
ayez envie d'aller à Livry: bon Dieu! quel temps! il est parfait; je
suis depuis le matin jusqu'à cinq heures dans ces belles allées, car je
ne veux point du froid du soir. J'ai sur mon dos votre belle
brandebourg qui me pare; ma jambe est guérie, je marche tout comme une
autre. Ne me plaignez plus, ma chère bonne; il faudrait mourir si
j'étais prisonnière par ce temps-là. Je mande à mon fils que je n'ai que
faire de lui, que je me promène, et qu'avec cela je l'envoie promener.
Ils sont dans les plaisirs de Rennes, d'où ils ne reviendront que la
veille du dimanche gras: j'en suis ravie, je n'ai que trop de monde. La
princesse vient jouir de mon soleil; elle a donné d'une thériaque
céleste au bon abbé, qui l'a tiré d'un mal de tête et d'une faiblesse
qui me faisaient grand'peur. Dites à ce Bien bon combien vous êtes
ravie de sa santé. La princesse est le meilleur médecin du monde; tout
de bon, les capucins admiraient sa boutique: elle guérit une infinité de
gens; elle a des compositions rares et précieuses, dont elle nous a
donné trois prises qui ont fait un effet prodigieux. Le Bien bon
voudrait vous faire les honneurs de Livry; si c'est le carême, ma bonne,
vous y ferez une mauvaise chère, mais songerez-vous à l'entreprendre
avec votre côté douloureux? on ne me parle cependant que de votre
beauté; madame de Vins m'assure que c'est tout autre chose que quand je
suis partie. Vous parlez du temps qui vous respecte pour l'amour de moi:
c'est bien à vous à parler du temps! Mais que c'est une plaisante chose
que nous n'ayons pas encore parlé de la mort du roi d'Angleterre! Il
n'était point vieux, c'est un roi, cela fait penser que la mort
n'épargne personne: c'est un grand bonheur si, dans son cœur, il
était catholique, et qu'il soit mort dans notre religion. Il me semble
que voilà un théâtre où il se va faire de grandes scènes; le prince
d'Orange, M. de Montmouth, cette infinité de luthériens, cette horreur
pour les catholiques: nous verrons ce que Dieu voudra représenter après
cette tragédie; elle n'empêchera pas qu'on ne se divertisse encore à
Versailles, puisque vous y retournez lundi. Vous me dites mille
amitiés sur la peine que vous auriez à me quitter, si j'étais à Paris;
j'en suis persuadée, ma très-aimable bonne; mais cela n'étant point, à
mon grand regret, profitez des raisons qui vous font aller à la cour;
vous y faites fort bien votre personnage; il semble que tout se dispose
à faire réussir ce que vous souhaitez. Les souhaits que j'en fais de
loin ne sont pas moins sincères ni moins ardents que si j'étais auprès
de vous. Hélas! ma bonne, j'y suis toujours, et je sens, mais moins
délicatement, ce que vous me disiez un jour, dont je me moquais: c'est
qu'effectivement vous êtes d'une telle sorte dans mon cœur et dans
mon imagination, que je vous vois et vous suis toujours: mais j'honore
infiniment davantage, ma bonne, un peu de réalité.
Vous me parlez de votre Larmechin, c'est assez pour mon fils; vous
vous en plaignez souvent; il est peut-être devenu bon; parlez-en à
Beaulieu, et qu'il en écrive à mon fils, j'en rendrai de bons
témoignages. Celui qu'il avait était bon, il s'est gâté; il ne gagnerait
que ses gages, quarante ou cinquante écus, point de vin, ni de graisse,
ni de levûre de lard. Je crois que mon fils ne plaindrait pas de plus
gros gages pour avoir un vrai bon cuisinier; je craindrais que celui-là
ne fût trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie d'avoir quatre
personnes à la cuisine! Où va-t-on avec de telles dépenses, et à quoi
servent tant de gens? Est-ce une table que la vôtre pour en occuper
seulement deux? L'air de Lachan et sa perruque vous coûtent bien cher.
Je suis fort malcontente de ce désordre; ne sauriez-vous en être la
maîtresse? Tout est cher à Paris, et trois valets de chambre! Tout est
double et triple chez vous. Je vous dirai comme l'autre jour: Vous êtes
en bonne ville; faites des présents, ma bonne, de tout ce qui vous est
inutile. N'est-ce point l'avis de M. Enfossy? M. de Grignan peut-il
vouloir cet excès? Ma chère bonne, je ne puis m'empêcher de vous parler
bonnement là-dessus. Après cette gronderie toute maternelle, laissez-moi
vous embrasser chèrement et tendrement, persuadée que vous n'êtes point
fâchée. Ma bonne, il faut que votre mal de côté soit de bonne
composition pour souffrir tous vos voyages de Versailles; songez au
moins que le maigre vous est mortel, et que le mal intérieur doit être
ménagé et respecté. Bien des amitiés aux grands et petits Grignans. Je
veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et qu'il se connaît en
sauces, et sait se faire servir; ma bonne, il n'y entend rien du
tout; Larmechin[646] encore moins, le cuisinier encore moins: il ne
faut pas s'étonner si un cuisinier qui était assez bon s'est entièrement
gâté; et moi, que vous méprisez tant, je suis l'aigle; on ne juge de
rien sans avoir regardé la mine que je fais. L'ambition de vous conter
que je règne sur des ignorants m'a obligée de vous faire ce sot et long
discours: demandez à Beaulieu.