LA MULE DU PAPE
DE tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans de
Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus
pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de
mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit:
«Cet homme-là! méfiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde
sept ans son coup de pied.»
J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe pouvait venir, ce que
c'était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans.
Personne ici n'a pu me renseigner à ce sujet, pas même Francet Mamaï,
mon joueur de fifre, qui connaît pourtant son légendaire provençal sur
le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a là-dessous quelque
ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu
parler autrement que par le proverbe.
—Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque des Cigales, m'a dit le
vieux fifre en riant.
L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque des Cigales est à ma
porte, je suis allé m'y enfermer pendant huit jours.
C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte aux
poètes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires à
cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passé là
quelques journées délicieuses, et, après une semaine de recherches,—sur
le dos,—j'ai fini par découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire
l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept
ans. Le conte en est joli quoique un peu naïf, et je vais essayer de
vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du
temps, qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la
Vierge pour signets.
————
Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté,
la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une ville pareille.
C'étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, les rues
jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices, des arrivages de
cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les
soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles
des frères quêteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient
en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de
leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers à dentelles, le
va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux
des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les
luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par là-dessus le bruit des
cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler,
là-bas, du côté du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il
faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-là les rues
de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et
tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhône,
et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps!
l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons
d'État où l'on mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette; jamais de
guerre... Voilà comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur
peuple; voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés!...
————
Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh!
celui-là, que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort!
C'était un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut
de sa mule! Et quand vous passiez près de lui,—fussiez-vous un pauvre
petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,—il vous
donnait sa bénédiction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un
Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin de
marjolaine à sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule
Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce bon père, c'était sa
vigne,—une petite vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois lieues
d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf.
LE PALAIS DES PAPES, AVIGNON.
Tous les dimanches, en sortant de vêpres, le digne homme allait lui
faire sa cour, et quand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule
près de lui, ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches,
alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru,—ce beau vin,
couleur de rubis, qui s'est appelé depuis le Château-Neuf des Papes,—et
il le dégustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air
attendri. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait joyeusement
à la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le
pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise
en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis que
lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui
scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout le peuple:
«Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!»
————
Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde,
c'était sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bête-là. Tous les
soirs avant de se coucher, il allait voir si son écurie était bien
fermée, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait
levé de table sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la
française, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter
lui-même, malgré les observations de ses cardinaux... Il faut dire aussi
que la bête en valait la peine. C'était une belle mule noire mouchetée
de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et pleine,
portant fièrement sa petite tête sèche toute harnachée de pompons, de
nœuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce comme un
ange, l'œil naïf, et deux longues oreilles, toujours en branle, qui
lui donnaient l'air bon enfant. Tout Avignon la respectait, et, quand
elle allait dans les rues, il n'y avait pas de bonnes manières qu'on ne
lui fît; car chacun savait que c'était le meilleur moyen d'être bien en
cour, et qu'avec son air innocent, la mule du Pape en avait mené plus
d'un à la fortune, à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse aventure.
Ce Tistet Védène était, dans le principe, un effronté galopin, que son
père, Guy Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé de chasser de chez
lui, parce qu'il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis.
Pendant six mois, on le vit traîner sa jaquette dans tous les ruisseaux
d'Avignon, mais principalement du côté de la maison papale; car le drôle
avait depuis longtemps son idée sur la mule du Pape, et vous allez voir
que c'était quelque chose de malin... Un jour que Sa Sainteté se
promenait toute seule sous les remparts avec sa bête, voilà mon Tistet
qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains d'un air d'admiration:
—Ah! mon Dieu! grand Saint-Père, quelle brave mule vous avez là!...
Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!...
L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille.
Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme à une demoiselle:
—Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma perle fine...
Et le bon Pape, tout ému, se disait dans lui-même:
—Quel bon petit garçonnet!... Comme il est gentil avec ma mule!
Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Védène troqua sa
vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de
soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise du
Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu que des fils de nobles et des
neveux de cardinaux... Voilà ce que c'est que l'intrigue!... Mais Tistet
ne s'en tint pas là.
Une fois au service du Pape, le drôle continua le jeu qui lui avait si
bien réussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni de
prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les
cours du palais avec une poignée d'avoine ou une bottelée de sainfoin,
dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du
Saint-Père, d'un air de dire: «Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant
qu'à la fin le bon Pape, qui se sentait devenir vieux, en arriva à lui
laisser le soin de veiller sur l'écurie et de porter à la mule son bol
de vin à la française; ce qui ne faisait pas rire les cardinaux.
————
Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, à
l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six
petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec
leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne
odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'écurie, et Tistet
Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la
française. Alors le martyre de la pauvre bête commençait.
Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui
mettait des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là, dans sa
mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les
narines pleines, passe, je t'ai vu! la belle liqueur de flamme rose s'en
allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils
n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'étaient comme des diables,
tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les
oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Béluguet lui
essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un
coup de reins ou d'une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous
dans l'étoile polaire, et même plus loin... Mais non! On n'est pas pour
rien la mule du Pape, la mule des bénédictions et des indulgences... Les
enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait pas; et ce n'était qu'à
Tistet Védène qu'elle en voulait... Celui-là, par exemple, quand elle le
sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, et vraiment il y avait
bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains tours! Il
avait de si cruelles inventions après boire!...
Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au
clocheton de la maîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe du
palais!... Et ce que je vous dis là n'est pas un conte, deux cent mille
Provençaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse
mule, lorsque, après avoir tourné pendant une heure à l'aveuglette dans
un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches, elle
se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière, et
qu'à mille pieds au-dessous d'elle elle aperçut tout un Avignon
fantastique, les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes,
les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, et
là-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique où l'on
dansait, où l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique! Du cri
qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblèrent.
—Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'écria le bon Pape en
se précipitant sur son balcon.
Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant mine de pleurer et de
s'arracher les cheveux:
—Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon Dieu!
qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montée dans le
clocheton...
—Toute seule???
—Oui, grand Saint-Père, toute seule... Tenez! regardez-la, là-haut...
Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux
hirondelles...
—Miséricorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est
donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre,
malheureuse!...
Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé, elle, que de descendre... mais
par où? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ça se monte encore, ces
choses-là; mais, à la descente, il y aurait de quoi se rompre cent fois
les jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, tout en rôdant sur la
plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait à Tistet
Védène:
—Ah! bandit, si j'en réchappe... quel coup de sabot demain matin!
Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de cœur au ventre;
sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint à la tirer
de là-haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec
un cric, des cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation pour
la mule d'un pape de se voir pendue à cette hauteur, nageant des pattes
dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la
regardait!
La malheureuse bête n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours
qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la
ville au-dessous, puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au
joli coup de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain matin. Ah!
mes amis, quel coup de sabot! De Pampérigouste on en verrait la fumée...
Or, pendant qu'on lui préparait cette belle réception à l'écurie,
savez-vous ce que faisait Tistet Védène? Il descendait le Rhône en
chantant sur une galère papale et s'en allait à la cour de Naples avec
la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de la
reine Jeanne pour s'exercer à la diplomatie et aux belles manières.
Tistet n'était pas noble; mais le Pape tenait à le récompenser des soins
qu'il avait donnés à sa bête, et principalement de l'activité qu'il
venait de déployer pendant la journée du sauvetage.
C'est la mule qui fut désappointée le lendemain!
—Ah! le bandit! il s'est douté de quelque chose!... pensait-elle en
secouant ses grelots avec fureur... Mais c'est égal, va, mauvais! tu le
retrouveras au retour, ton coup de sabot... je te le garde!
Et elle le lui garda.
Après le départ de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie
tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet
à l'écurie. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus, et
avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de
gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son
aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il
y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient la
tête, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape
lui-même n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il se
laissait aller à faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en
revenant de la vigne, il gardait toujours cette arrière-pensée: «Si
j'allais me réveiller là-haut, sur la plate-forme!» La mule voyait cela
et elle en souffrait, sans rien dire seulement, quand on prononçait le
nom de Tistet Védène devant elle, ses longues oreilles frémissaient, et
elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé.
Sept ans se passèrent ainsi; puis, au bout de ces sept années, Tistet
Védène revint de la cour de Naples. Son temps n'était pas encore fini
là-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de
mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il
était arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs.
Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais, le
Saint-Père eut peine à le reconnaître, tant il avait grandi et pris du
corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'était fait vieux de son
côté, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles.
Tistet ne s'intimida pas.
—Comment! grand Saint-Père, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi,
Tistet Védène!...
—Védène?...
—Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin français à votre
mule.
—Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garçonnet, ce Tistet
Védène!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous?
—Oh! peu de chose, grand Saint-Père... Je venais vous demander... A
propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va bien?...
Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier
moutardier qui vient de mourir.
—Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tu
donc?
—Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que
votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez comme
je l'aimais cette mule-là!... comme je me suis langui d'elle en
Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir?
—Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout ému... Et puisque
tu l'aimes tant, cette brave bête, je ne veux plus que tu vives loin
d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma personne en qualité de premier
moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis habitué...
Viens nous trouver demain, à la sortie de vêpres, nous te remettrons les
insignes de ton grade en présence de notre chapitre, et puis... je te
mènerai voir la mule, et tu viendras à la vigne avec nous deux... hé!
hé! Allons! va...
Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec
quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n'ai pas
besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un de
plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'était la mule.
Depuis le retour de Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, la terrible
bête ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots
de derrière. Elle aussi se préparait pour la cérémonie...
Et donc, le lendemain, lorsque vêpres furent dites, Tistet Védène fit
son entrée dans la cour du palais papal. Tout le haut clergé était là,
les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, les
abbés du couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de
Saint-Agrico, les camails violets de la maîtrise, le bas clergé aussi,
les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confréries de
pénitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et le
petit clerc qui va derrière en portant la clochette, les frères
flagellants nus jusqu'à la ceinture, les sacristains fleuris en robes de
juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau bénite, et celui qui allume,
et celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui manquât... Ah! c'était
une belle ordination! Des cloches, des pétards, du soleil, de la
musique, et toujours ces enragés de tambourins qui menaient la danse,
là-bas, sur le pont d'Avignon...
Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, sa prestance et sa belle
mine y firent courir un murmure d'admiration. C'était un magnifique
Provençal, mais des blonds, avec de grands cheveux frisés au bout et une
petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombé
du burin de son père, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette
barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué; et
le sire de Védène avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard
distrait des hommes que les reines ont aimés... Ce jour-là, pour faire
honneur à sa nation, il avait remplacé ses vêtements napolitains par une
jaquette bordée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblait
une grande plume d'ibis de Camargue.
Sitôt entré, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea
vers le haut perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre les
insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La
mule était au bas de l'escalier, toute harnachée et prête à partir pour
la vigne... Quand il passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon sourire
et s'arrêta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales sur le
dos, en regardant du coin de l'œil si le Pape le voyait. La position
était bonne... La mule prit son élan:
—Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans que je te le garde!
Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que
de Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde
où voltigeait une plume d'ibis, tout ce qui restait de l'infortuné
Tistet Védène!...
Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire;
mais celle-ci était une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui
gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune
ecclésiastique.
LA MULE DU PAPE
DE tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans de
Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus
pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de
mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit:
«Cet homme-là! méfiez-vous!... il est comme la mule du Pape, qui garde
sept ans son coup de pied.»
J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe pouvait venir, ce que
c'était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans.
Personne ici n'a pu me renseigner à ce sujet, pas même Francet Mamaï,
mon joueur de fifre, qui connaît pourtant son légendaire provençal sur
le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a là-dessous quelque
ancienne chronique du pays d'Avignon; mais il n'en a jamais entendu
parler autrement que par le proverbe.
—Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque des Cigales, m'a dit le
vieux fifre en riant.
L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque des Cigales est à ma
porte, je suis allé m'y enfermer pendant huit jours.
C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte aux
poètes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires à
cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passé là
quelques journées délicieuses, et, après une semaine de recherches,—sur
le dos,—j'ai fini par découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire
l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept
ans. Le conte en est joli quoique un peu naïf, et je vais essayer de
vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du
temps, qui sentait bon la lavande sèche et avait de grands fils de la
Vierge pour signets.
————
Qui n'a pas vu Avignon du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté,
la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une ville pareille.
C'étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, les rues
jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices, des arrivages de
cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les
soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles
des frères quêteurs; puis, du haut en bas des maisons qui se pressaient
en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de
leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers à dentelles, le
va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux
des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les
luthiers, les cantiques des ourdisseuses; par là-dessus le bruit des
cloches, et toujours quelques tambourins qu'on entendait ronfler,
là-bas, du côté du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il
faut qu'il danse, il faut qu'il danse; et comme en ce temps-là les rues
de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et
tambourins se postaient sur le pont d'Avignon, au vent frais du Rhône,
et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait... Ah! l'heureux temps!
l'heureuse ville! Des hallebardes qui ne coupaient pas; des prisons
d'État où l'on mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette; jamais de
guerre... Voilà comment les Papes du Comtat savaient gouverner leur
peuple; voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés!...
————
Il y en a un surtout, un bon vieux, qu'on appelait Boniface... Oh!
celui-là, que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort!
C'était un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut
de sa mule! Et quand vous passiez près de lui,—fussiez-vous un pauvre
petit tireur de garance ou le grand viguier de la ville,—il vous
donnait sa bénédiction si poliment! Un vrai pape d'Yvetot, mais d'un
Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin de
marjolaine à sa barrette, et pas la moindre Jeanneton... La seule
Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce bon père, c'était sa
vigne,—une petite vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois lieues
d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf.
LE PALAIS DES PAPES, AVIGNON.
Tous les dimanches, en sortant de vêpres, le digne homme allait lui
faire sa cour, et quand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule
près de lui, ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches,
alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru,—ce beau vin,
couleur de rubis, qui s'est appelé depuis le Château-Neuf des Papes,—et
il le dégustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air
attendri. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait joyeusement
à la ville, suivi de tout son chapitre; et, lorsqu'il passait sur le
pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise
en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis que
lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui
scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout le peuple:
«Ah! le bon prince! Ah! le brave pape!»
————
Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde,
c'était sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bête-là. Tous les
soirs avant de se coucher, il allait voir si son écurie était bien
fermée, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait
levé de table sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la
française, avec beaucoup de sucre et d'aromates, qu'il allait lui porter
lui-même, malgré les observations de ses cardinaux... Il faut dire aussi
que la bête en valait la peine. C'était une belle mule noire mouchetée
de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et pleine,
portant fièrement sa petite tête sèche toute harnachée de pompons, de
nœuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce comme un
ange, l'œil naïf, et deux longues oreilles, toujours en branle, qui
lui donnaient l'air bon enfant. Tout Avignon la respectait, et, quand
elle allait dans les rues, il n'y avait pas de bonnes manières qu'on ne
lui fît; car chacun savait que c'était le meilleur moyen d'être bien en
cour, et qu'avec son air innocent, la mule du Pape en avait mené plus
d'un à la fortune, à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse aventure.
Ce Tistet Védène était, dans le principe, un effronté galopin, que son
père, Guy Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé de chasser de chez
lui, parce qu'il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis.
Pendant six mois, on le vit traîner sa jaquette dans tous les ruisseaux
d'Avignon, mais principalement du côté de la maison papale; car le drôle
avait depuis longtemps son idée sur la mule du Pape, et vous allez voir
que c'était quelque chose de malin... Un jour que Sa Sainteté se
promenait toute seule sous les remparts avec sa bête, voilà mon Tistet
qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains d'un air d'admiration:
—Ah! mon Dieu! grand Saint-Père, quelle brave mule vous avez là!...
Laissez un peu que je la regarde... Ah! mon Pape, la belle mule!...
L'empereur d'Allemagne n'en a pas une pareille.
Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme à une demoiselle:
—Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma perle fine...
Et le bon Pape, tout ému, se disait dans lui-même:
—Quel bon petit garçonnet!... Comme il est gentil avec ma mule!
Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Védène troqua sa
vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de
soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise du
Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu que des fils de nobles et des
neveux de cardinaux... Voilà ce que c'est que l'intrigue!... Mais Tistet
ne s'en tint pas là.
Une fois au service du Pape, le drôle continua le jeu qui lui avait si
bien réussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions ni de
prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les
cours du palais avec une poignée d'avoine ou une bottelée de sainfoin,
dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du
Saint-Père, d'un air de dire: «Hein!... pour qui ça?...» Tant et tant
qu'à la fin le bon Pape, qui se sentait devenir vieux, en arriva à lui
laisser le soin de veiller sur l'écurie et de porter à la mule son bol
de vin à la française; ce qui ne faisait pas rire les cardinaux.
————
Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire... Maintenant, à
l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six
petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec
leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d'un moment, une bonne
odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'écurie, et Tistet
Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la
française. Alors le martyre de la pauvre bête commençait.
Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui
mettait des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là, dans sa
mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en avait les
narines pleines, passe, je t'ai vu! la belle liqueur de flamme rose s'en
allait toute dans le gosier de ces garnements... Et encore, s'ils
n'avaient fait que lui voler son vin; mais c'étaient comme des diables,
tous ces petits clercs, quand ils avaient bu!... L'un lui tirait les
oreilles, l'autre la queue; Quiquet lui montait sur le dos, Béluguet lui
essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un
coup de reins ou d'une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous
dans l'étoile polaire, et même plus loin... Mais non! On n'est pas pour
rien la mule du Pape, la mule des bénédictions et des indulgences... Les
enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait pas; et ce n'était qu'à
Tistet Védène qu'elle en voulait... Celui-là, par exemple, quand elle le
sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, et vraiment il y avait
bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains tours! Il
avait de si cruelles inventions après boire!...
Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au
clocheton de la maîtrise, là-haut, tout là-haut, à la pointe du
palais!... Et ce que je vous dis là n'est pas un conte, deux cent mille
Provençaux l'ont vu. Vous figurez-vous la terreur de cette malheureuse
mule, lorsque, après avoir tourné pendant une heure à l'aveuglette dans
un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches, elle
se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière, et
qu'à mille pieds au-dessous d'elle elle aperçut tout un Avignon
fantastique, les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes,
les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, et
là-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique où l'on
dansait, où l'on dansait... Ah! pauvre bête! quelle panique! Du cri
qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblèrent.
—Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce qu'on lui fait? s'écria le bon Pape en
se précipitant sur son balcon.
Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant mine de pleurer et de
s'arracher les cheveux:
—Ah! grand Saint-Père, ce qu'il y a! Il y a que votre mule... Mon Dieu!
qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montée dans le
clocheton...
—Toute seule???
—Oui, grand Saint-Père, toute seule... Tenez! regardez-la, là-haut...
Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe?... On dirait deux
hirondelles...
—Miséricorde! fit le pauvre Pape en levant les yeux... Mais elle est
donc devenue folle! Mais elle va se tuer... Veux-tu bien descendre,
malheureuse!...
Pécaïre! elle n'aurait pas mieux demandé, elle, que de descendre... mais
par où? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ça se monte encore, ces
choses-là; mais, à la descente, il y aurait de quoi se rompre cent fois
les jambes... Et la pauvre mule se désolait, et, tout en rôdant sur la
plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait à Tistet
Védène:
—Ah! bandit, si j'en réchappe... quel coup de sabot demain matin!
Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de cœur au ventre;
sans cela elle n'aurait pas pu se tenir... Enfin on parvint à la tirer
de là-haut; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec
un cric, des cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation pour
la mule d'un pape de se voir pendue à cette hauteur, nageant des pattes
dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la
regardait!
La malheureuse bête n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours
qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la
ville au-dessous, puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au
joli coup de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain matin. Ah!
mes amis, quel coup de sabot! De Pampérigouste on en verrait la fumée...
Or, pendant qu'on lui préparait cette belle réception à l'écurie,
savez-vous ce que faisait Tistet Védène? Il descendait le Rhône en
chantant sur une galère papale et s'en allait à la cour de Naples avec
la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de la
reine Jeanne pour s'exercer à la diplomatie et aux belles manières.
Tistet n'était pas noble; mais le Pape tenait à le récompenser des soins
qu'il avait donnés à sa bête, et principalement de l'activité qu'il
venait de déployer pendant la journée du sauvetage.
C'est la mule qui fut désappointée le lendemain!
—Ah! le bandit! il s'est douté de quelque chose!... pensait-elle en
secouant ses grelots avec fureur... Mais c'est égal, va, mauvais! tu le
retrouveras au retour, ton coup de sabot... je te le garde!
Et elle le lui garda.
Après le départ de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie
tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet
à l'écurie. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus, et
avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de
gavotte quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son
aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il
y avait des chuchotements sur sa route; les vieilles gens hochaient la
tête, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape
lui-même n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il se
laissait aller à faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en
revenant de la vigne, il gardait toujours cette arrière-pensée: «Si
j'allais me réveiller là-haut, sur la plate-forme!» La mule voyait cela
et elle en souffrait, sans rien dire seulement, quand on prononçait le
nom de Tistet Védène devant elle, ses longues oreilles frémissaient, et
elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé.
Sept ans se passèrent ainsi; puis, au bout de ces sept années, Tistet
Védène revint de la cour de Naples. Son temps n'était pas encore fini
là-bas; mais il avait appris que le premier moutardier du Pape venait de
mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il
était arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs.
Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais, le
Saint-Père eut peine à le reconnaître, tant il avait grandi et pris du
corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'était fait vieux de son
côté, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles.
Tistet ne s'intimida pas.
—Comment! grand Saint-Père, vous ne me reconnaissez plus?... C'est moi,
Tistet Védène!...
—Védène?...
—Mais oui, vous savez bien... celui qui portait le vin français à votre
mule.
—Ah! oui... oui... je me rappelle... Un bon petit garçonnet, ce Tistet
Védène!... Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous?
—Oh! peu de chose, grand Saint-Père... Je venais vous demander... A
propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule? Et elle va bien?...
Ah! tant mieux!... Je venais vous demander la place du premier
moutardier qui vient de mourir.
—Premier moutardier, toi!... Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tu
donc?
—Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que
votre mule... Ah! palme de Dieu, la brave bête!... Si vous saviez comme
je l'aimais cette mule-là!... comme je me suis langui d'elle en
Italie!... Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir?
—Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout ému... Et puisque
tu l'aimes tant, cette brave bête, je ne veux plus que tu vives loin
d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma personne en qualité de premier
moutardier... Mes cardinaux crieront, mais tant pis! j'y suis habitué...
Viens nous trouver demain, à la sortie de vêpres, nous te remettrons les
insignes de ton grade en présence de notre chapitre, et puis... je te
mènerai voir la mule, et tu viendras à la vigne avec nous deux... hé!
hé! Allons! va...
Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec
quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n'ai pas
besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un de
plus heureux encore et de plus impatient que lui: c'était la mule.
Depuis le retour de Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, la terrible
bête ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots
de derrière. Elle aussi se préparait pour la cérémonie...
Et donc, le lendemain, lorsque vêpres furent dites, Tistet Védène fit
son entrée dans la cour du palais papal. Tout le haut clergé était là,
les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable en velours noir, les
abbés du couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de
Saint-Agrico, les camails violets de la maîtrise, le bas clergé aussi,
les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confréries de
pénitents, les ermites du mont Ventoux avec leurs mines farouches et le
petit clerc qui va derrière en portant la clochette, les frères
flagellants nus jusqu'à la ceinture, les sacristains fleuris en robes de
juges, tous, tous, jusqu'aux donneurs d'eau bénite, et celui qui allume,
et celui qui éteint... il n'y en avait pas un qui manquât... Ah! c'était
une belle ordination! Des cloches, des pétards, du soleil, de la
musique, et toujours ces enragés de tambourins qui menaient la danse,
là-bas, sur le pont d'Avignon...
Quand Védène parut au milieu de l'assemblée, sa prestance et sa belle
mine y firent courir un murmure d'admiration. C'était un magnifique
Provençal, mais des blonds, avec de grands cheveux frisés au bout et une
petite barbe follette qui semblait prise aux copeaux de fin métal tombé
du burin de son père, le sculpteur d'or. Le bruit courait que dans cette
barbe blonde les doigts de la reine Jeanne avaient quelquefois joué; et
le sire de Védène avait bien, en effet, l'air glorieux et le regard
distrait des hommes que les reines ont aimés... Ce jour-là, pour faire
honneur à sa nation, il avait remplacé ses vêtements napolitains par une
jaquette bordée de rose à la Provençale, et sur son chaperon tremblait
une grande plume d'ibis de Camargue.
Sitôt entré, le premier moutardier salua d'un air galant, et se dirigea
vers le haut perron, où le Pape l'attendait pour lui remettre les
insignes de son grade: la cuiller de buis jaune et l'habit de safran. La
mule était au bas de l'escalier, toute harnachée et prête à partir pour
la vigne... Quand il passa près d'elle, Tistet Védène eut un bon sourire
et s'arrêta pour lui donner deux ou trois petites tapes amicales sur le
dos, en regardant du coin de l'œil si le Pape le voyait. La position
était bonne... La mule prit son élan:
—Tiens! attrape, bandit! Voilà sept ans que je te le garde!
Et elle vous lui détacha un coup de sabot si terrible, si terrible, que
de Pampérigouste même on en vit la fumée, un tourbillon de fumée blonde
où voltigeait une plume d'ibis, tout ce qui restait de l'infortuné
Tistet Védène!...
Les coups de pied de mule ne sont pas aussi foudroyants d'ordinaire;
mais celle-ci était une mule papale; et puis, pensez donc! elle le lui
gardait depuis sept ans... Il n'y a pas de plus bel exemple de rancune
ecclésiastique.